CHAPITRE I
L'histoire est un amas de faits hétérogènes. Il se pourrait donc qu clic contint à la fois des éléments propres à la connaissance scientifique et des éléments réfractaires. Qu'est-ce que la connaissance scientifique ou science? La science est d'abord la constatation de similitudes constantes entre des phénomènes d'un certain* ordre. S'il n'y a aucune similitude reconnaissable dans la conduite des hommes, peuples ou individus, l'histoire ne se prête pas à la connaissance scientifique. Examende cette question. Tout homme ressemble aux autres hommes et en diffère aussi. Tout être humain contient à la fois un homme général, un homme temporaire et un individu singulier. Et chacun de ses actes est marqué au coin de cette triplicité. Les actions historiques, comme les actes ordinaires, peuvent être considérées, soit par l'aspect qui les rend semblables à d'autres, soit par l'aspect qui les fait uniques. Dans le premier cas, ce sont des institutions ; dans le second cas, ce sont des événements. L'événement est en soi impropre à devenir l'objet d'une connaissance scientifique, puisqu'il ne se
prête pas à l'assimilation, qui est le premier pas de la science.
Si on demandait aux hommes : qu'est-ce que l'histoire? la
plupart répondraient : c'est tout ce qui a été fait, à notre
connaissance, par nos devanciers. Par ce mot d'histoire, la
langue désigne donc une réalité, composée de phénomènes
innombrables. Un autre mot, un seul, dépasse celui-ci en compréhension : le mot nature.
D'autre part, la simplicité du signe nous trompe. Parce que le mot est unique , la réalité désignée nous fait reflet d'être homogène, tandis qu'elle est disparate autant qu'énorme.
Quand on a reconnu que le mot histoire est une étiquette commode mais trompeuse, la question de savoir si l'histoire est ou peut devenir une science apparaît sous un jour nouveau. La réalité historique étant hétérogène, on se dit que telle de ses parties pourrait bien se prêter à la connaissance scientifique et telle autre partie s'y refuser. Et on comprend qu'il faut examiner désormais l'histoire en se plaçant à ce point de vue.
Puisqu'il s'agit de démêler dans l'histoire les parties qui comportent le savoir scientifique, d'avec d'autres parties qui ne le comportent pas au moins par hypothèse, il faut d'abord se faire une idée nette de ce que nous appelons science.
On appelle science un ensemble de vérités, c'est-à-dire de propositions énonçant qu'il y a une similitude constante entre tels et tels phénomènes. Exemple : toutes les chutes de corps, à la surface de la terre, se ressemblent en ce point que le corps tombe suivant la verticale du lieu. Par opposition, savoir que tel corps, la flèche de la cathédrale de X, est tombée en écrasant plusieurs maisons , n'est pas de la science : c'est simplement notion ou connaissance de réalité.
Cependant constater une similitude n'est pas la fin dernière de la science. Une similitude, en effet, n'est encore que de la réalité. Pour que la similitude monte au rang de vérité, il faut une nouvelle condition. Reprenons l'exemple précédent : la chute similaire des corps devient une vérité quand on découvre le lien qui l'attache à un phénomène plus général, l'attraction universelle.
D'après cette brève explication, il est clair que quantité de choses qu'on nomme de l'histoire ne sont pas de la science. Ces guerres, ces alliances, ces révolutions, ces événements
artistiques et littéraires, qui remplissent tant d'ouvrages historiques, sont évidemment comparables à la chute de flèche dont nous parlions tout à l'heure; comme elle, ce sont des phénomènes singuliers, des accidents; et ces accidents ont avec l'histoire scientifique, que nous cherchons, le même rapport qu'il y a entre une chute dramatique d'édifice et la théorie de la pesanteur.
C'est parce qu'ils pensent uniquement à ces accidents historiques que la plupart des esprits envisagent l'histoire comme un simple genre de littérature et la déclarent étrangère au cercle des sciences. Ils ont absolument raison en restant à ce point de vue; mais ils pourraient avoir tort s'il y a dans l'histoire autre chose que ce qu'ils y voient.
Je rappelle en mon esprit la définition de la science, et je me dis :
Si les liommes, dans leurs acles, dans leur conduite, ont jamais présenté quelque similitude, celle-ci pourra faire l'objet d'une proposition générale. L'histoire sera une science possible, dans la mesure où ces similitudes s'offriront. Par contre, si l'humanité n'a aucune ressemblance avec ellemême, si la conduite de chacun des hommes qui ont passé a parfaitement différé de la conduite des autres, l'histoire ne sera jamais une science.
Y a-t-il dans l'humanité quelque consonance de conduite qui réponde à ce que nous appelons l'ordre dans la nature, lequel n'est en effet qu'une consonance de la nature avec elle-même? telle est la question.
Il est évident que corporellement un homme ressemble à un autre homme et qu'il en diffère aussi. Chacun, pour parler comme les médecins, a son idiosyncrasie : mais la forme, la disposition et le jeu essentiel des organes sont pareils chez tous les hommes. Cette similitude a une grande étendue; et la preuve, c'est qu'on a pu constituer, d'après cette similitude, une anatomie et une physiologie, dont les vérités forment des ouvrages assez volumineux.
La similitude essentielle des organes détermine celle des besoins et des volontés. Quant aux objets qu'ils poursuivent tous les jours et partout, les hommes se ressemblent. En dépit du temps et de l'espace, les visées capitales de l'humanité restent les mêmes; les besoins inéluctables du corps ne permettent pas, ne permettront jamais, qu'elles diffèrent, sinon dans d'étroites limites. L'identité de l'appareil nerveux dans tous les hommes nous donne encore une ressemblance capitale. Tous les hommes forment leurs sensations, leurs perceptions, rappellent leurs souvenirs et construisent enfin leurs imaginations, suivant des modes uniformes. Il y a donc de larges similitudes psychologiques, de même que de larges similitudes corporelles. Aussi a-t-on pu constituer une psychologie générale de l'hotome dont les constatations forment aussi des volumes, comme par exemple l'ouvrage de Bain.
Attachons-nous à présent à remarquer les différences, et nous aurons une contre-épreuve. Je ne parle plus que des différences psychiques. Donnons un nom commode, et d'ailleurs consacré, à ce qui fait qu'un homme diffère d'un autre; appelons cela le caractère. Qu'est-ce que le caractère? Une observation sur laquelle on s'accorde doit être énoncée d'abord. Parmi les sentiments humains que la psychologie générale constate, il n'en est pas un qui soit absolument étranger à un homme quelconque, et réciproquement cet homme n'éprouve aucun sentiment qui soit étranger au reste de l'espèce. De même les facultés intellectuelles, d'un homme à un autre, ne diffèrent jamais que par le degré. Le caractère consiste donc en une combinaison particulière d'éléments communs, combinaison où les proportions réciproques des éléments sont, si l'on veut, uniques dans le monde, mais c'est tout. Essayez de dépeindre un caractère, vous êtes obligé d'employer des expressions désignant d'abord les éléments communs, ambition, orgueil, sympathie, etc., et puis vous indiquez, pour ainsi dire, la dose de chacun d'eux. Finalement, une peinture de caractère est faite avec des exprès-
sions générales, modifiées par des termes qui reviennent à plus et à moins.
Retenons ce premier résultat : Il y a entre les hommes des traits communs, une sorte de nature humaine générale; cela est prouvé d'abord par la possibilité d'énoncer des propositions qui se trouvent vraies de tous les hommes, et prouvé encore par l'impossibilité d'énoncer ce qui fait différer les hommes autrement qu'en usant d'un langage où précisément les traits communs sont impliqués.
Nous avons posé en face l'un de l'autre l'homme général, l'homme singulier, irrévocablement enfermés en tout individu, mais nous avons ainsi mutilé la réalité, dans l'intérêt de l'exposition. Rétablissons à présent, entre les deux termes, un nouvel élément qui importe particulièrement à nos études : il y a, en tout individu, l'homme d'une époque et d'un lieu (cela va toujours ensemble), l'homme qui a des manières de penser, de sentir et d'agir, ni singulières, ni générales, mais communes à un groupe plus ou moins large : nous appellerons celui-ci l'homme temporaire ou historique.
Notre siècle a réagi contre le précédent; celui-ci avait beaucoup spéculé sur l'homme général; le nôtre n'a voulu admettre que l'homme temporaire et local. Quelqu'un a dit : Je connais des Grecs, des Romains, des Anglais, je ne connais pas d'homme général. Le propos a fait fortune. Si naïvement on veut parler de la réalité objective, on a raison, trop timidement même. En ce sens, l'individu seul existe; l'Anglais ou le Grec n'a pas plus de substance que l'homme général. Mais il s'agit de vérité, et dès lors le propos n'a pas de sens.
Si un biologiste venait nous dire: «Je connais des Anglais, des Français; je ne connais pas l'homme général », on lui répondrait de toutes parts : « Mais c'est le contraire ; tu ne sais un peu que l'homme commun, tu serais bien en peine de dire avec précision en quoi consiste l'Anglais ou le Français ».
11 y a, moralement parlant, un homme général, aussi incon-
6 DE l'histoire considérée gomme science.
testable que l'homme général biologique, car l'existence de celui-ci commande impérieusement l'existence de l'autre; ils sont comme l'endroit et l'envers d'une même étoffe.
L'homme temporaire, le Français ou l'Anglais, a pour substratum l'homme général, et celui-ci est de beaucoup plus solide que l'autre. C'est aisé à démontrer. Considérez au hasard une des modalités de l'activité humaine. Par exemple, le sexe mâle recherche partout le commerce avec l'autre sexe; c'est là une visée qui représente l'homme général. Mais les formes qu'affecte le commerce des deux sexes sont, suivant les lieux et les temps, très différentes. Ces formes représentent l'homme local et temporaire. L'Anglais n'a qu'une femme. Le Thibétain vit avec une femme dont il n'est que l'un des maris. Un Turc de Constantinople pratique la polygamie. Cependant prenez ce Turc, faites-le pauvre, de riche qu'il était, il devient monogame. Faites-le chrétien, ce sera le même résultat. En changeant quelques conditions de la vie sociale, nous pouvons donc abolir l'une de ces formes qui constituent l'homme d'un lieu et d'un temps. Serait-il aussi facile d'abolir l'homme général, c'est-à-dire l'instinct sexuel qui porte notre Turc à rechercher le commerce de la femme? Il est vraiment curieux que ce qui persiste, sous les modalités passagères, soit précisément ce qu'on s'obstine à méconnaître.
Aussi la méthode préconisée en histoire est-elle juste le contre-pied de la méthode employée par les savants. Il y a sans doute des biologistes qui cherchent à s'expliquer pourquoi telle peuplade présente des traits physiques spéciaux, comme le prognathisme ou la microcéphalie, et ils font sur ces sortes de questions des livres qui équivalent aux ouvrages d'érudition. Mais avant d'aborder ces problèmes particuliers, ils ont pris soin d'acquérir une connaissance profonde de l'organisation commune et régulière. Ils savent que c'est à force de connaître l'homme commun qu'ils arriveront peutêtre à comprendre cet homme local. Ils savent que, dans les
sciences complexes, l'explication des particularités est insoluble directement, et qu'à vouloir pénétrer le secret du restreint et du rare autrement qu'en descendant par l'escalier des vérités plus larges, on s'expose à un échec certain. Les érudits au contraire s'enfoncent dans le spécial, sans aucune connaissance générale qui soit l'analogue de la biologie.
Nous connaissons les Grecs, les Romains, les Égyptiens, dit- on, bien mieux que ne les connaissaient nos prédécesseurs : c'est vrai en un sens. L'archéologie, la linguistique, l'exégèse des textes ont fait de grands progrès. Nous savons mieux le matériel de l'histoire. C'est pourquoi nos historiens sont bien plus pittoresques. Ils ont plus de couleur que ceux des deux derniers siècles. Mais quant à avoir mieux saisi le fonds psychique, à avoir pénétré l'homme plus avant, et surtout pris sa juste mesure, c'est fort contestable. Les historiens, les érudits voués à l'étude particulière d'un peuple, nous apportentgénéralement cette conclusion, tantôt expresse, tantôt et plus souvent diffuse, que leur peuple a été exceptionnel; qu'il eut des façons de penser, de sentir à lui, et qui ne se comprennent que par l'existence d'une nature, d'un génie propre. Le Romain, s'il est question des Romains, — le Grec, s'il s'agit des Grecs, — sont dans nos érudits tellement Grecs et Romains, qu'ils ne sont plus humains. Ils ne ressemblent pas à ce que nous voyons et touchons ; or, je le fais observer, l'humain général qui agit sous nos yeux est plus sûr que cette humanité spéciale et lointaine dont on nous berce.
Tout acte humain porte, comme l'individu même qui le produit, le triple sceau du général, du temporaire et du singulier. À se marie avec B, le 19 septembre 1890, à Rome, en présence de C, D, E, etc. Si je relève les circonstances dont ce mariage est constitué, j'en trouve d'absolument uniques, mais j'en aperçois aussi d'autres d'une généralité large, jusqu'à devenir quasi universelle. Ce mariage, en tant que célébré à Rome, d'après un cérémonial propre à cette ville,
ressemble déjà à beaucoup de mariages. En tant que célébré catholiquement, il a des similaires dans le monde entier; en tant qu'union d'une femme et d'un homme, constituée avec dessein de constance, il rappelle des faits sans nombre, accomplis dans tous les temps et pays qui ont pratiqué l'institution du mariage. Enfin, par la visée sexuelle qui est au fond, il est absolument général. Distinguons, par contre, ce qui est unique : c'est la circonstance du temps précis, considérée en conjonction avec la circonstance du lieu précis, avec le concours des acteurs et des témoins, considérés euxmêmes comme individus distincts. Examiné par ce côté, l'acte ne s'était jamais vu avant et ne se verra plus.
Les actes qui entrent dans l'histoire, telle qu'on la fait ordinairement, portent-ils aussi le triple cachet du général, du temporaire et du singulier? A première vue, il semble qu'ils soient uniques : il n'y a qu'un Clovis qui se soit fait sacrer à Reims; qu'une Jeanne d'Arc qui ait délivré Orléans; qu'un Napoléon qui ait été vaincu à Waterloo. En regard de l'acte à exemplaire unique, comme Waterloo, nous avons l'acte multiplié, l'acte tiré à un grand nombre d'exemplaires, ou, si l'on veut, formé sur un type, sur un mode commun : par exemple, le fait d'acheter et de vendre avec de la monnaie de métal ; ce fait est accompli aujourd'hui par des milliers de personnes; réitéré demain par les mêmes ou d'autres, et cela pendant des années ou des siècles. 11 semble donc que nous soyons devant une différence de nature affectant les deux actes ; et je crois que les historiens d'un côté, les sociologistes de l'autre, sont parfois disposés à croire qu'ils traitent effectivement des actes profondément différents. C'est là une illusion qui se dissipe quand on y regarde de près. On aperçoit alors que, dans tous les ordres de l'activité humaine, l'aspect général et temporaire se retrouve dès qu'on le cherche. Une bataille précise, Waterloo, dont je parlais tout à l'heure, unique quand on la considère par un certain côté, n'en contient pas moins des modalités communes, plus ou
moins étendues dans le temps et l'espace, selon lesquelles les troupes furent formées, classées, commandées, dirigées, enfin présentées à l'ennemi et conduites dans le combat. Inversement l'acte de vendre, abstractivement considéré, est une institution de Tordre économique commune à tous les peuples de la terre; mais si je fais attention seulement aux circonstances du temps, du lieu, de la personne qui vend, de celle qui achète, du prix, du gain ou de la perle, et à la conjonction de tout cela, j'ai devant moi un fait absolument singulier.
On s'aperçoit finalement qu'entre historiens et sociologistes il s'agit non pas d'objets différents en espèce, mais des mêmes objets vus par des aspects différents : différence de point de vue, et toutefois différence capitale, quand il s'agit de constituer la science historique.
Pour la clarté, la commodité des explications, je crois utile, désormais, de dénommer différemment l'acte vu comme unique, et le même acte vu dans sa similarité avec d'autres. Nous appellerons l'un : Événement, et l'autre : Institution.
Ce qu'on appelle une institution est bien réellement constitué par des actes humains. L'ordre de Saint-Benoît, par exemple, mérite à coup sûr le nom d'institution; en quoi consiste-t-il essentiellement? En des moines qui accomplissent des pratiques communes; cela revient en somme à une similarité de conduile. Le jour où celte similarité faillirait, l'ordre pourrait exister de nom, mais pas de fait; il n'y aurait plus que des individus produisant des actes particuliers.
Lisez les historiens — je dis ceux de l'histoire ordinaire, narrative, — il semble qu'il n'y ait dans l'histoire que des événements; lisez les sociologistes , il semble qu'il n'y ait que des institutions. Cependant le tissu de rhistoire présente partout les événements et les institutions profondément croisés et entrelacés ; notre esprit seul les sépare.
Une institution, quelque durée qu'elle puisse présenter, a
10 DE L'fllSTOIRE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE.
un commencement et une fin, des limites dans le temps, de même que dans l'espace; par exemple, ce mariage romain dont je parlais tout à l'heure ou même le mariage monogamique.
L'institution débute par un homme qui commence à pratiquer la chose nouvelle; puis graduellement l'uniformité s'étend. C'est là un processus attesté par l'histoire et en dehors de l'histoire, indiqué par la psychologie comme inévitable. Il n'est pas possible qu'un nombre d'hommes, même assez petit, aient une même idée nouvelle et une même volonté au même moment précis. A la première heure, l'institution qui va se former se présente donc comme un fait individuel — c'est-à-dire comme un événement. De même, elle ne meurt pas tout d'un coup, mais va se rétrécissant et finit, comme elle a commencé, par être un acte individuel, un événement. On est donc autorisé à dire : l'Institution est un événement qui a réussi.
Nous verrons que les institutions et les événements ne sont pas seulement enchevêtrés, mais toujours actifs à l'égard les uns des autres. Exemple : la légion romaine, institution militaire, agit sur les événements de guerre postérieurs à son invention, et en revanche les événements amènent dans cette institution des modifications qui peu à peu l'altèrent jusqu'au point de la détruire. On citerait des millions d'exemples de cette réciprocité d'influence.
Nous pouvons à présent conclure : l'événement, le fait historique vu par l'aspect qui le rend singulier, est réfractaire à la science, puisque celle-ci est d'abord constatation de choses similaires. Mais d'un autre côté toute institution a pour point de départ un événement — bien que les événements n'aient pas tous cette fortune. L'événement qui engendra une institution possède de ce chef le droit évident d'entrer dans l'histoire. Mais alors même qu'il est dénué de toute suite institutionnelle, l'événement peut être encore de bonne prise; les hommes qui le firent s'y portèrent en
partie par des mobiles temporaires, dont l'ascendant devient ainsi manifeste. Or la connaissance de ces mobiles, dans tous leurs effets, relève de l'histoire science.
L'histoire science embrasse donc : 1° les institutions, lesquelles constituent son principal objet; 2° les événements dans la mesure où ils ont causé quelque institution nouvelle, dans la mesure encore où, étant l'effet de l'homme temporaire, ils révèlent le pouvoir des institutions régnantes. Il n'y a, je le répète, de décidément rebelle que le fait considéré par le côté qui le rend unique. Celui-ci est matière de pure érudition.
« Distinguer les institutions d'avec les événements n'est pas une idée neuve. » Sans doute : mais a-t-on conçu cette idée avec la netteté désirable? Si la différence a été faite, ses conséquences rigoureuses, en tout cas, n'ont pas été aperçues. Quand nous aurons exposé quelques autres idées, dont la connaissance préalable est nécessaire, nous montrerons que la philosophie de l'histoire a échoué dans ses tentatives pour n'avoir pas compris le caractère antiscientifique de l'événement et l'avoir voulu expliquer au même titre que les institutions.
La seconde opération de la science est la recherche des causes. La cause, entendue scientifiquement, ne peut être en histoire que l'homme général ou temporaire. L'individuel ne peut être une cause. L'individuel étant toujours présent, l'histoire contient des éléments qui ne se prêtent pas à la recherche de la cause, de même qu'elle contient des éléments réfracta ire s à l'assimilation. La philosophie de l'histoire a méconnu l'existence de ces éléments réfractaires, et c'est pour cela qu'elle a échoué.
L'histoire nous présente donc partout des similitudes à recueillir, des particularités à éliminer. Ce travail, bien fait, constituerait déjà l'histoire sur le pied d'une science commencée. Mais en toute science il y a une seconde et suprême opération, qui est la recherche des causes.
Lorsqu'un fait A se présente, toujours immédiatement avant un autre fait B, nous disons que A est la cause de B et que B est l'effet de A. Il est bon de le remarquer, c'est là encore une similitude, la similitude dans Tordre des successions.
L'esprit humain s'intéresse particulièrement aux similitudes de ce genre, parce qu'en expliquant le passé elles permettent toujours de plus quelque espèce de prévision pour l'avenir.
La cause, comme la comprend l'histoire science, n'est pas de même nature que la cause entendue au sens de l'érudition. Quand il peut avec certitude nommer les hommes qui ont coopéré à tel événement, fondé ou modifié telle institution , l'érudit a trouvé sa cause ; et , à ses yeux , l'ouvrage est vraiment parfait s'il a de plus déterminé les mobiles intimes des agents.
Les agents réels de l'histoire sont assurément des individus ; il n'y a à la base de l'histoire que des actions individuelles. Ces grands êtres fictifs, que nous nommons peuple, nation, armée, corporation, se résolvent finalement en individus; leur activité se résout elle-même en actes individuels, plus ou moins concertés ou similaires. Tel est l'aspect extérieur des choses. Mais, il faut le rappeler, l'individu contient en soi de l'individuel, du temporaire et du général, un triple acteur.
Quand il agit par son côté individuel, l'acteur historique est par définition môme un antécédent qui n'apparaît qu'une fois. Il est impossible de dire d'un antécédent qui se présente une seule fois, qu'il est toujours suivi du même conséquent. L'individuel n'est donc pas apte à devenir une cause, dans le sens scientifique du mot.
Lorsqu'il agit par ce qu'il a de général au contraire, un acteur historique a tous les autres hommes pour équivalents. Et, par suite de celte équivalence, les hommes qui ont vécu avant lui constituent pour la recherche de la cause autant de fois le même antécédent.
D'un antécédent qui se présente tant de fois, il est pos-
sible de constater s'il sort ou s'il ne sort pas quelque effet toujours semblable; autrement dit, l'homme général est apte à devenir une cause.
Nous pouvons en dire autant de l'homme temporaire. Il a assez d'étendue pour cela, bien qu'il en ait moins que l'bomme général 1 .
Les hommes agissant toujours de cette triple manière, l'accident produit par le principe individuel se trouve mêlé toujours parmi les causes scientifiques de l'histoire.
On remarquera l'analogie de ce résultat avec celui obtenu dans le premier chapitre. L'histoire conçue à la façon, ordinaire comprend, dans son cercle mal fermé, des éléments rebelles à la recherche des causes, de même qu'elle contient des éléments rebelles à l'assimilation.
En résumé, il n'y a que les actes communément accomplis par un nombre d'hommes plus ou moins grands qui aient une cause, au sens scientifique du mot.
Cette vérité a été méconnue par tous ceux qui ont fait de la philosophie historique; et ils l'ont méconnue pour n'avoir pas distingué suffisamment les actes accomplis communément, c'est-à-dire les institutions, d'avec les événements.
Démonstration de son insuccès par l'exemple de Montesquieu.
Comme preuve de ce que j'avance, je prendrai Montesquieu*. Il n'y a qu'à ouvrir le livre des Considérations pour
1. Autrement dit, les hommes en tant que généraux s'équivalent absolument. En tant que temporaires, il est visible qu'ils s'équivalent encore sur une aire plus ou moins étendue. Leur similitude fait de ces hommes une sorte de cause unique, plus ou moins large. On a dit : l'humanité est comparable à un homme qui vivrait toujours. En ces termes absolus, c'est une erreur qui a produit de très faux raisonnements; cela est vrai uniquement de l'humanité considérée d'une certaine manière, de l'humanité générale. Ajoutons : l'humanité, vue dans ses actes temporaires institutionnels, est comparable à un homme qui vivrait ordinairement plusieurs siècles.
2. 11 y a, logiquement parlant, dans Montesquieu, Fauteur des Considéra-
voir que Montesquieu spécule sur les événements comme sur les institutions, c'est-à-dire qu'il cherche également la raison des deux. Par exemple il se pose la fameuse question : pourquoi, dans son duel avec Carthage, Rome a-t-elle été victorieuse et Carthage vaincue '?
Suivons Montesquieu sur ce terrain et montrons comment, ayant cru pouvoir chercher la cause d'une série d'événements, el de leur issue finale, il a été par cela même induit, malgré son beau génie, à une argumentation sans solidité.
À la question qu'il se pose, Montesquieu se répond : « Les Romains ont dû la victoire finale à la supériorité de leurs mœurs et de leurs institutions ». Et, généralisant, il ajoute la maxime tant de fois répétée : « Il y a dans les Etats une allure générale qui emporte tout ».
Selon Montesquieu, les hommes historiques, ceux qui conduisent les autres, les chefs de peuple, les chefs d'armée ne font rien de solide; l'allure générale emporte et noie dans son courant irrésistible les effets de leur génie ou de leur médiocrité, de leurs vertus ou de leurs vices, de leurs défaillances ou de leurs inspirations. Il n'importe pas que Mîltiade commande à Marathon, Thémislocle à Salamine, Annibal à Cannes, Scipion à Zama, César à Alaise et à Pharsale; que Périclès gouverne dans la guerre du Péloponnèse, etc. Mettez qui vous voudrez, ici et là, le plus inepte à la place du plus capable, telle bataille sera gagnée tout de
lions et routeur de l'Esprit des lois. En ce dernier ouvrage, Montesquieu, uniquement occupé des effets permanents, réguliers, des institutions, se montre tout à fait dans la bonne voie. Dans les Considérations, au contraire, il applique aux événements la méthode de VEsprit des lois, laquelle y convenait et ne convient plus ici. Notons bien que dans sa pensée le livre des Considérations resta longtemps un simple chapitre de VEsprit des lois; c'est la preuve qu'il ne parvint pas à distinguer nettement l'accidentel et le régulier de l'histoire. Si le chapitre de la fortune romaine fut détaché finalement, ce ne fut qu'à raison de son ampleur, qui dans VEsprit des lois eût paru disproportionnée. En résumé, Montesquieu a fait dans les Considérations de la philosophie historique, et dans VEsprit des lois de la véritable sociologie. 1. Bossuet, avant lui, avait agité cette question. De nos jours, M. Littré soulevait un problème analogue, en se demandant par quelles causes l'islamisme avait failli à la tâche de prendre l'hégémonie du monde. De Bossuet à Littré, on le voit, la tentative est continue.
même ou, si elle est perdue au lieu d'être gagnée, le finale de la guerre restera le même.
Montesquieu a réussi à démontrer en effet que certaines institutions tendaient à rendre les Romains victorieux. Mais quel est l'esprit assez absurde pour dénier aux institutions toute efficacité? qui ne va avec Montesquieu jusqu'au point où sa démonstration s'arrête? Ayant prétendu davantage, ayant affirmé l'efficacité exclusive des institutions, la nullité des agents individuels, Montesquieu avait à faire beaucoup plus. Il ne s'en est pas aperçu. Après avoir indiqué quelles sortes d'influences les institutions avaient dû exercer, il a passé sans plus tarder à la conclusion; et il n'a pas vu qu'entre les preuves prétendues et celte conclusion il y avait encore un intervalle énorme à remplir, c'est-à-dire que le problème essentiel, celui de la nullité des individus, en tant que causes, restait encore à démontrer.
Concentrons encore la discussion sur un point précis, exemplaire. Montesquieu a dans l'esprit un théorème qu'on pourrait formuler ainsi : « Des soldats citoyens doivent vaincre forcément des soldats mercenaires ». Sans alléguer que le contraire est arrivé souvent, je montre ici du doigt les batailles du Tessin, de la Trébie, de Trasimène, de Cannes, et je demande pourquoi sur ces champs de bataille la supériorité morale des Romains n'a pas agi. Elle s'est retrouvée à Zama, me dira-t-on. Mais où est la preuve que leur victoire à Zama fut l'effet de la supériorité morale, non d'une autre cause? Des causes étrangères à la supériorité morale du soldat ont fait les victoires carthaginoises; ces mêmes causes, passant du côté des Romains, peuvent avoir fait Zama. Nous sommes certains que de telles causes existent et même qu'elles peuvent l'emporter sur la supériorité morale, puisque les victoires carthaginoises sont incontestées.
Il reste un argument auquel on recourt : les batailles comme Cannes ne sont pas décisives, les Zama le sont. « Il y a eu des raisons profondes pour cela. » Or la tradition
16 DE l'histoire considérée gomme science.
antique est qu'Annibal, après Cannes, eut une défaillance de volonté. Il voulut jouir de sa victoire, au lieu de la pousser à bout. Cette faute aurait sauvé Rome, au dire de Tite-Live.
Tite-Live aurait tort, que je n'en serais pas étonné. Ànnibal fut peut-être contraint de faire ce qu'il fit. Pour lui Rome était probablement imprenable, à raison de sa population et de ses remparts.
Montesquieu s'écrie : « Rome fut un prodige de constance ». Cette expression excessive trahit d'abord la complaisance. Montesquieu d'ailleurs se fonde sur ce que Rome ne voulut pas racheter les captifs, ni demander la paix. On ne voit pas pourquoi Rome aurait demandé la paix, si elle était imprenable pour une armée comme celle d'Annibal, qui ne put pas prendre des villes moindres; ni pourquoi elle aurait désespéré, quand visiblement Ànnibal, chef d'une armée mercenaire, si loin de son propre pays, était dans les plus mauvaises conditions politiques, ne se soutenant qu'à force d'audace et de talent militaire. Il pouvait vaincre en rase campagne, ravager à la manière d'un orage; mais rien de plus, à moins de détacher de Rome des alliés. Mais Annibal n'était pas fait pour tenter les défeclions. Son armée de bandits, qui se livrait évidemment à toutes sortes d'excès, effrayait les peuples latins ; Carthage était au delà de la mer, tandis que Rome était proche. Tout le monde devait sentir l'instabilité de la victoire entre les mains d'un général tellement hasardé et hasardeux. Si Carthage avait été à la place de Tarente par exemple, si Annibal avait eu derrière lui, à portée, son peuple, alors les choses eussent été bien différentes. Probablement Rome était perdue. Quant à la résolution de ne pas racheter les prisonniers, Tite-Live dit : « Le chiffre de la rançon effrayait; on venait de dépenser beaucoup pour racheter et armer les esclaves ; on ne voulait pas épuiser le trésor, ni enrichir Annibal d'argent, c'est-à-dire de ce dont il avait le plus de besoin ». A la manière dont Annibal recrutait son armée, les Romains, en achetant 8 000 prisonniers, lui
auraient peut-être donné de quoi acheter à son tour 20 000 soldats; ces calculs firent le fond de la fameuse fidélité aux vieilles maximes, si nous en croyons Tile-Live luimême. Mais Montesquieu n'a garde de prendre dans Tite-Livc ce qui n'est pas de la supériorité morale.
Les militaires eux aussi ont leurs théorèmes. Parmi les causes de victoire, ils mettent au premier rang l'énergie du commandement, ou plutôt ce qui en est l'effet, la discipline. Puis, le talent militaire du chef. Puis, dans une hiérarchie qui n'est évidemment pas tout à fait établie, l'instruction professionnelle du soldat, le nombre, l'armement, l'organisation technique; enfin les conjonctures, le hasard. Les plus grands militaires ne sont pas ceux qui font au hasard la part la plus petite. Frédéric H disait « Monseigneur le hasard ». Les militaires savent par expérience ce que trop d'historiens ignorent : le peu de solidité du courage, l'instabilité du caractère humain devant le péril. L'histoire si nombreuse des paniques, avant et pendant le combat, est présente à leur mémoire et les persuade justement que les dispositions les mieux prises et le combat le mieux commencé, le mieux soutenu, peuvent tout à coup être annulés par la fuite de quelques hommes qui, placés à un endroit décisif, ont donné le mauvais exemple, suivi de proche en proche, et qu'il n'est pas impossible que la perte d'une bataille soit due à une poignée d'hommes et peut-être même à un seul. Ils savent que toute armée a ses défaillances; qu'une troupe bonne hier, et qui le redeviendra demain, peut se montrer misérable aujourd'hui. Et cependant une bataille perdue par ces hasards sera la raison suffisante d'une seconde défaite, qui en détermine plus fortement encore une troisième.
Ils savent encore bien d'autres choses, parmi lesquelles on trouverait peut-être réponse au fameux argument : Cannes ne fut pas décisive, et Zama le fut. Ils vous diront qu'il y a grande différence entre une défaite et une autre. Des circonstances immédiates et militaires peuvent faire qu'une
bataille perdue ne soit presque rien ou qu'elle soit la ruine irrémédiable; cela dépend du lieu, du moment, de la distance de la capitale, de l'état physique des soldats, de la nature du pays, du génie des deux généraux. Entre les mains de Napoléon, la journée de Iéna-Auerstœdt suffit pour que la conquête totale de l'Etat prussien soit déterminée. C'est pourtant le même peuple, avec les mêmes institutions, qui sous Frédéric a perdu tant de batailles sans encourir sa ruine, et qui a montré une force invincible de relèvement. Mêliez Frédéric à la tète des Prussiens vaincus à Iéna, et ôiez-nous Napoléon, qui croira que le train des choses va rester le même? — Pas un militaire, à coup sûr.
Etablissons nettement notre situation à l'égard de cette philosophie historique. Nous sommes parfaitement d'avis que les institutions, ou le public, ou le milieu, c'est tout un, agissent grandement. Mais nous tenons que par leur caractère particulier, bon ou mauvais, par leurs facultés, grandes ou petites, les personnages historiques, qui manient les institutions et les font valoir, ont aussi une part d'action, et que celte action n'est pas toujours annulée, qu'elle ne reste pas nécessairement sans effet; autrement dit, qu'il n est pas indifférent qu'Annibal, que César, commandent ici et là, au lieu d'hommes plus ordinaires.
Faisons d'abord une distinction négligée : l'acteur historique agit à l'intérieur, sur ses concitoyens; ou il agit au dehors, comme représentant officiel de ses compatriotes, dans les conflits avec les nations voisines, conflits à forme guerrière ou politique. Je commence par le second cas, précisément celui pour lequel on a plus particulièrement allégué la nullité des acteurs historiques. Ici, l'acteur et son public, son milieu, se trouvent d'accord au moins sur la fin essentielle à atteindre. César et Rome veulent vaincre les Gaulois. Rome met au service de César, pour cette fin, des institutions ou des moyens, c'est même chose, qu'il opposera à des moyens antagonistes, employés par l'adversaire. On nous accordera,
je pense, que César a jusqu'à un certain point une manière à lui de faire valoir les moyens remis en sa main; qu'un autre général à sa place en tirerait un profit différent, supérieur ou inférieur. Supposons inférieur, si c'est Varus qui commande au lieu de César. La question est celle-ci : les Gaulois ayant certainement des institutions civiles et militaires moins propres à procurer la victoire, et les institutions romaines étant supérieures à ce point de vue, la Gaule serat-elle conquise par Varus, quoi qu'il arrive d'ailleurs; quel que soit le général ennemi, Vercingétorix ou tout autre, et quels que soient les incidents de la lutte? On répondra, je crois, par un doute; mais on dira : « Si Varus vient à être vaincu, Rome enverra une nouvelle armée, un nouveau général, et celui-ci, ou un troisième, vaincra ». Je pourrais répondre : « Ce n'est pas si certain que vous le supposez », mais, en tout cas, il n'est pas égal que la Gaule soit conquise en dix ans par Jules César et que l'œuvre soit terminée à une certaine date; ou que cette conquête ait coûté l'armée de Varus, nécessité plusieurs campagnes après celle-ci, et enfin ait été achevée trente ou cinquante ans plus tard. Les rapports de la Gaule et de Rome, le rôle de la Gaule pacifiée dans le mouvement général du monde, peuvent différer beaucoup, par cela seul que le résultat commun aux deux cas et qui paraît les faire égaux, la conquête de la Gaule, tombe ici et là dans des conjonctures d'événements tout autres. Accorder que, César n'existant pas, la Gaule sera tout de même conquise, n'est pas donner gain de cause. Le résultat brut n'est pas tout; la manière dont le résultat s'est produit, les circonstances secondaires et les svnchronismes historiques, qui vont avec lui, changent dans une mesure incalculable les conséquences.
J'ai pourtant choisi un exemple favorable à la théorie de Montesquieu, en prenant deux peuples dont l'un est civilisé, l'autre barbare; car il y a en ce cas une grande supériorité d'institutions dans l'un des plateaux de la balance.
20 DE l'histoire considérée gomme science.
Mettez en présence deux peuples dont les élats de civilisalion s'équivalent à peu près, les personnages historiques, employés de part et d'autre, auront sur la tournure des événements une influence qui croîtra à proportion que la différence des institutions sera moins grande. Lorsque des Anglais font la guerre avec des Zoulous, il est fort possible que la supériorité de discipline, d'armement et d'argent qui est du côté des Anglais annule l'incapacité du chef anglais, ou le génie naturel du chef zoulou: mais lorsque la guerre a lieu entre Français et Anglais, si l'un des généraux est incapable, et si l'autre a du génie, ces qualités individuelles doivent avoir un ascendant considérable sur le résultat. Les plateaux se balançant à peu près, le poids d'un individu, mis sur l'un d'eux, suffit à rompre l'équilibre.
Considérons à présent le jeu des individualités à Tintérieur, dans leurs rapports avec leurs compatriotes.
Traitons d'abord le cas d'un désaccord formel entre le chef et son peuple, ce que j'appelle le milieu. La psychologie m'indique le désavantage qu'a le milieu d'être formé par des hommes en nombre, obligés de se concerter pour résister utilement; l'avantage qu'a le chef d'un vouloir unique, d'une pensée suivie, d'une position centrale et dominante.
L'histoire confirme la psychologie en me montrant une foule de cas où les milieux ont été vaincus, entraînés par des personnalités; on en ferait un long chapitre. Je me bornerai à quelques exemples. Les Papes, avec quelques missionnaires dévoués, ont fini par imposer au clergé catholique le célibat auquel il répugnait énergiquemenl. Mahomet a commencé par rencontrer autour de lui une hostilité générale et déclarée ; il a finalement obtenu la guerre sainte de ce peuple qui ne sentait d'abord aucune ardeur pour elle. Les nouveautés historiques commencent souvent par un, puis par quelquesuns, en dépit de tous. C'est que les hommes sont au fond bien plus indifférents, bien moins constants dans leurs vouloirs, et enfin beaucoup plus enclins à la soumission, même
servile, qu'on ne le suppose. Toule l'histoire n'en témoigne que trop. Cent choses insupportables ont été supportées et par des masses étendues, et pendant des siècles. N'imaginons pas que les serfs, les esclaves, les sujets des rois despotiques et avides, se trouvassent bien sous les meules qui les pressaient. Seulement, ils n'avaient pas confiance en eux; ils sentaient sourdement la difficulté d'une résistance concertée; et ils s'abandonnaient.
Il y a certainement beaucoup de cas où le milieu est indifférent, neutre; d'autres où le public mal avisé ne voit pas ce qui le touche réellement. Je n'y insisterai pas. J'aime mieux en venir tout de suite au cas où le milieu et les chefs sont d'accord sur une tâche à accomplir. Toute besogne peut être faite en plusieurs manières différentes, mal, bien et entre les deux. C'est ici que sans conteste les facultés morales et intellectuelles des chefs ont une influence de premier ordre. Les milieux ne résistent plus, ils s'offrent; le parti qu'on va en tirer dépend de ce que vaut celui qui commande. La France du xv e siècle voulait, désirait arracher son roi national de l'impasse de Bourges, le mettre aux champs, et le conduire au sacre de Reims. Jeanne d'Arc assume la tâche réclamée. Ce qui fut particulier à Jeanne d'Arc, quant aux qualités du caractère, au degré de l'intelligence, n'a-t-il pas opéré, pour donner aux événements une tournure qui aurait été autre avec un autre chef, et qui aurait par suite produit une série différente d'événements?
J'admets, et ce n'est pas une concession à des idées étrangères, l'existence d'une allure générale provoquant l'apparition d'une Jeanne d'Arc. Veuillez donc admettre que la Jeanne d'Arc réelle a apporté en sa personne quelque chose qui a secondé l'allure, et que peut-être Catherine de la Rochelle, à sa place, n'aurait pas produit un effet tout à fait égal.
L'historien qui voit les événements du passé dans leur aboutissement, avantage que les acteurs de ces événements
ne pouvaient pas avoir, est exposé en revanche aune illusion. Il aperçoit que chez tel peuple, à tel moment, il y avait une tâche à faire; celte tâche a-t-elle été accomplie, il croit que c'était absolument déterminé. Exemple : sous Charles VII, il y avait à sauver la monarchie française. Jeanne d'Arc s'en est acquittée; tendance à croire que Jeanne d'Arc a été suscitée par quelque chose d'impérieux, de presque inéluctable, l'allure générale, la force des choses, le génie de la France, toutes ces entités reviennent au même.
L'histoire est pleine malheureusement de tâches indiquées qui n'ont pas été remplies. A Rome, au temps des Gracques, il fallait arrêter l'usurpation de la terre et l'extension pernicieuse des latifundia. Cela importait et à Rome et à l'humanité même. Cette œuvre nécessaire a été manquée.
Au début de notre Révolution française, pour passer de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle, il fallait trouver tout près de l'ancien roi, incapable du rôle, un acteur qui y fût propre. On ne sut pas le trouver. L'histoire logique fut manquée, alors qu'en semblable transition il y a eu réussite en Angleterre par Guillaume d'Orange ; et chez nousmêmes, par Louis-Philippe. Nous pourrions multiplier ces exemples à l'infini. Nulle part, pour des yeux non illusionnés, ne se montre un cours des choses, une nécessité des choses suscitant précisémeut tel acteur et amenant tel dénouement.
Après avoir dit : les grands hommes s'agitent, l'allure générale les mène, on n'était pas encore assez sûr d'avoir éliminé la contingence, et on a ajouté : les grands hommes ne sont après tout que les représentants de leur pays; ils incarnent ses idées, ses aspirations. Ici encore la thèse n'est fausse que parce qu'elle est exclusive. Les acteurs historiques agissent en partie comme les représentants d'un certain milieu, c'est certain; je dirai plus, ils agissent aussi comme hommes universels; mais affirmer que rien de particulier, de propre à eux, ne passe dans le rôle qu'ils jouent, c'est aller contre l'évi-
dencc. Quoi! il n'y a rien de cette individualité unique qu'on nomme Jeanne d'Arc dans la besogne que Jeanne d'Arc accomplit; rien de Mahomet dans ce que fait Mahomet; et, la logique nous poussant, il n'y a rien de Napoléon dans l'épopée du premier Empire : Napoléon incarnant les idées, les aspirations de son temps; Napoléon représentant purement un je ne sais quoi de commun à tous, un fonds français; n'apportant pas même, dans l'exécution de ces desseins français, une mesure de puissance intellectuelle qui lui soit propre et qui influe! on conviendra que c'est dur à accepter, et cependant il faut aller jusque-là, ou la thèse tombe.
Transportez l'idée de l'allure générale dans la vie ordinaire, appliquez-la au particulier obscur, — et je crois que nous y sommes obligés logiquement, — vous avez cette conséquence : l'individu n'est pour rien dans sa destinée ; il y a autour de lui une allure qui l'emporte. Nous verrons tout à l'heure quel est le sentiment général à cet égard.
Caractérisons brièvement Terreur qui éclate dans Montesquieu et apparaît dans presque tous les ouvrages de philosophie historique. On a voulu faire sur les événements une tentative qui ne peut réussir qu'avec les institutions, je veux dire trouver des causes scientiBques, ou pour parler le langage ordinaire, de grandes causes. Surtout on a voulu éliminer les petites causes. Il faut entendre par celles-ci tous les effets dus à la passion ou l'intérêt privé des acteurs, et par celles-là les effets dus aux sentiments ou idées communes à des masses d'hommes. Ces dernières présentant en effet de l'étendue, de la durée, l'épilhète de grandes qu'on leur donne est justifiable. Il est aisé de voir que les grandes causes répondent à ce que nous appelons dans ce livre des institutions.
Il est des historiens, méritant le titre de philosophes, qui ont échappé à l'envie d'expliquer tout par de grandes causes, et su reconnaître la part des petites. Voltaire, par exemple, que pour ce fait bien des gens médiocres ont traité avec hau-
teur, et Pascal, à qui on a si souvent reproché sa phrase sur le nez de Gléopâlre; mais ni Voltaire, ni Pascal, ni aucun auteur de ce bord, à ma connaissance, ne s'est appuyé de la distinction entre les institutions et les événements, c'està-dire entre l'élément régulier et l'élément accidentel mêlés dans l'histoire; non que chez quelques-uns, chez Voltaire par exemple, cette idée fit complètement défaut; mais elle n'avait pas devant leurs yeux la netteté, ni surtout l'importance voulues.
L'erreur où sont tombés les premiers auteurs de la philosophie est d'ailleurs plus qu'excusable. On peut dire qu'elle fut obligatoire, en ce sens qu'elle était déterminée par la nature humaine. Dans une série de faits qui nous touchent personnellement, l'important pour nous, c'est le résultat éventuel, succès ou insuccès, heur ou malheur. Spectateurs désintéressés, nous portons encore nos premiers regards sur ce terme. Tandis que le but, les moyens, parlent seulement à notre esprit, le résultat s'adresse à notre sensibilité; c'est la partie émouvante, comme la pointe dans l'épée. Les historiens ont naturellement porté dans leurs études cette inclination de l'homme privé.
Une autre pente, naturelle aussi, a déterminé la direction finale. Nous sommes disposés à penser que les faits les plus émouvants sont ce qu'il y a de plus déterminé. Qu'une catastrophe imprévue, une mort surprenante frappe un particulier, notre esprit se refuse à l'idée d'un hasard : il suppose presque invinciblement une cause profonde. Nous ressemblons tous à Mme de Sévigné qui voit venir du fond du temps le boulet de Turenne. Lorsque nous contemplons ces catastrophes larges qui sévissent sur des peuples, la tendance naturelle est encore plus forte. Cette cause profonde, que nous désirons toujours, nous semble ici, à l'égard de ces grands êtres, rigoureusement exigible.
Pour ceux qui croient à la Providence, la cause s'offre comme d'elle-même; le dessein de Dieu apparaît, il vient expli-
quer la chute de Rome à Bossuet* comme il explique à tant de gens leurs infortunes particulières. Ceux qui ne croient plus trouvent bientôt une idée succédanée, celle du mérite; chacun se fait sa destinée, dit-on de toutes parts. Montesquieu, démontrant que Rome a dû vaincre par ses mœurs, ne fait que justifier l'adage populaire.
Providence ou mérite, le même attrait nous attache à ces idées. Il nous déplait d'être, soit individuellement, soit en corps, le jouet de la contingence. Cela nous rassure, qu'il faille une cause profonde pour nous détruire, en même temps que cela nous flatte.
La fausse voie où s'est engagée la philosophie historique, devient manifeste quand on considère celle que suit, au contraire, la sociologie, cette nouvelle venue. La sociologie ne vise pas à pénétrer le secret des destinées particulières à chaque peuple. Elle cherche à constater les institutions, leur similitude d'un peuple à un autre, ou leur suite chez un peuple considéré. Grâce au choix de son objet, la sociologie est arrivée à établir des généralités empiriques, qui sont bien de la science, au premier degré. En revanche, la sociologie semble trop ignorer les événements, l'accidentel de l'histoire. Elle aura à en tenir plus de compte, à déterminer avec exactitude la part d'influence que les événements exercent sur les institutions.