DE L'HOMME GÉNÉRAL DONNÉ PAR LA PSYCHOLOGIE
Je trouve de même utilité à réunir, sous un seul nom, d'une part les sollicitations venant des besoins corporels, sauf un, et d'autre part les actes industriels qui y répondent; j'appellerai cet immense groupe, qui a un caractère net et tranché, du nom de Y économique.
J'ai dit sauf un : le besoin que j'ai voulu réserver est le besoin génésique, parce qu'il sollicite de l'homme une activité qui a un caractère très différent de ce que nous avons appelé l'industrie. — Ce besoin corporel si spécial, avec l'activité qu'il suscite, formera pour nous le groupe du génésique.
Les naturalistes ont dit de l'homme qu'il était un animal grégaire. Nous dirons, si vous voulez bien, que l'homme a besoin de voir autour de lui des semblables. La solitude lui est généralement en horreur. Il faut analyser ce grand besoin, qui contient en effet la recherche d'émotions assez différentes. L'assistance, la coopération du semblable est recherchée par l'homme comme une utilité, et même comme une nécessité indispensable. Je fais observer que le besoin du semblable pour cet objet précis est de la coopération industrielle et appartient à l'économique. Mais l'homme n'a pas seulement besoin de l'assistance du semblable, il a besoin de sa présence en tant qu'objet d'affections. L'homme aime aimer. 11 veut voir ses émotions personnelles partagées autour de lui par d'autres hommes, il veut participer aux émotions des autres. L'exercice actif et passif de la faculté si connue sous le nom de sympathie, lui est nécessaire. Mais il aime aussi à haïr et jusqu'à un certain point il a besoin de se sentir en antipathie et en lutte. Le spectacle de l'histoire, celui de la vie privée fournissent malheureusement à cet égard des indications trop probantes. Tout ce qui a rapport & ce nouvel ordre, nous l'appellerons le sympathique.
Un genre d'émotion apparenté au précédent, mais cependant bien distinct, se présente ici : l'homme recherche, et même passionnément, chez son semblable, une sorte de
réflexion de lui-même; il tient absolument à l'estime d'autrui; et il craint l'effet contraire : le mépris du semblable lui est très dur, souvent même insupportable. Pour éviter l'un, pour obtenir l'autre, l'homme fait beaucoup de choses, et des choses très difficiles. Appelons cet ordre de relations l'Aonorifique.
Il semble que les autres besoins que l'homme manifeste dans ses relations avec ses semblables, soient simplement des combinaisons de ceux que nous venons de voir; par exemple, l'amour du pouvoir, dont Bain fait un mobile spécial, semble composé d'intérêt économique, d'amour de l'honneur, de sollicitude sympathique, dans des proportions qui varient selon l'individu.
11 y a des heures, après un bon repas par exemple, où Ton se sent vivre avec intensité : il en résulte une certaine espèce de joie orgueilleuse, parfois un peu brutale. Quelques hommes éprouvent alors un vif plaisir à franchir un fossé, à dompter un animal, à détruire un objet, ce qui atteste leur empire sur la nature : appelons ceci la conscience organique. Une curiosité particulière vient souvent se joindre à ce genre d'émotion. L'individu se compare à lui-même dans deux époques différentes de sa vie, et c'est une première forme du sentiment, si agréable, si puissant, du progrès personnel. Puis il se compare aux autres et il se forme de lui-même une idée qui le réjouit, si elle est avantageuse.
Mais les autres hommes ont sur lui leur opinion ; or, quand l'opinion extérieure contrarie l'opinion intime, il en résulte une impression douloureuse; quelques hommes acceptent ce mécompte avec patience; la plupart en sont révoltés.
Maintenir le contentement de soi contre le blâme d'autrui est ce qu'on nomme orgueil. On nomme encore ainsi le contentement de soi quand il ne prend pas soin de se cacher, ou qu'il se manifeste trop; et ce trop, au gré du public, est bien près de la manifestation admise.
On voit en résumé que le contentement de soi est un effet
de l'homme général donné par la psychologie. 39
composé. Il contient une sensation intime, sorte de résultante de la vie physique; et un élément intellectuel, une réflexion sur soi, avec observation comparative des autres.
Tous les jours de sa vie et presque à chaque instant, l'homme consulte, après coup ou préventivement, l'opinion d'autrui; il cherche à savoir l'impression des actes faits ou à prévoir celle des actes à faire. Il se forme donc à chaque instant une conception du public et la porte constamment en soi. C'est là ce que les moralistes nomment la conscience : tribunal imaginaire devant qui l'homme à tout moment plaide sa cause. S'il n'obtient pas toujours son acquittement, c'est qu'il ne construit pas son juge à sa fantaisie. Les idées objectives sont involontaires; la réalité environnante donne au juge des traits que l'imagination est tenue de subir. Souvent ces traits rappellent, en partie, une personne dont l'estime est plus précieuse ou le blâme plus redouté.
Il faut expliquer un phénomène contraire, en apparence, à ceux que nous venons de décrire. On a vu dans l'histoire, on voit dans la vie présente des hommes, seuls de leur opinion, contrecarrer le sentiment public, accepter la haine, le mépris, parfois les châtiments, la mort môme. Ceux-ci seraientils par hasard dépourvus de l'un des mobiles fondamentaux?
Paradoxal à première vue, ce type exceptionnel peut s'expliquer. Il faut d'abord admettre chez lui une conscience organique très forte, qui le dispose mal à se soumettre. Si on aime à être en accord et en sympathie, on aime aussi à être en antipathie, en lutte. Celui qui se sent du courage est tenté des aventures qui mettront cette qualité en relief. Être persécuté, cela distingue; un traitement singulier, fûtil très dur, plaît plus à certaines natures que l'estime commune qu'on partage avec tous les conformistes.
L'opinion publique a contre elle de se montrer souvent inconstante ou divergente sur un même fait : où l'un loue, l'autre blâme; la foule blâme aujourd'hui ce qu'elle a loué hier. L'esprit le plus ordinaire aperçoit déjà cette versatilité;
mais l'inconstance de l'opinion apparaît encore mieux à l'homme exceptionnel, à proportion de l'étendue de son regard. Sa conscience individuelle en triomphe ; il dédaigne le milieu environnant, ne croit plus qu'à soi.
D'ailleurs l'espoir n'est jamais absent d'un accord final où l'opinion vaincue se conformera elle-même à la conscience individuelle. 11 n'y a pas de prophète, pas de novateur, qui n'essaye d'abord de recruter des disciples et de faire secte. S'il échoue dans le présent, l'avenir lui reste; sur ce terrain où l'expérience ne peut venir le désabuser, il est invincible ; il se voit tant qu'il veut entouré d'une multitude de témoins, qui lui vouent une estime d'autant plus fervente qu'il est actuellement plus bafoué.
Y a-t-il jamais eu un seul homme qui ait accepté la haine et le mépris de ses contemporains, avec l'idée que la postérité, sans exception, lui en réservait autant? La question en fait est insoluble, mais, psychologiquement parlant, l'affirmative parait bien insoutenable f .
En somme, la conscience réalise ici une sorte de conciliation avec l'opinion , son antagoniste ordinaire , par la construction d'une opinion idéale. Ce phénomène joue dans l'histoire un rôle immense. L'admiration d'un public, qui n'existait qu'à l'état de projection dans l'avenir, a été le soutien de tous les novateurs, des hommes qui, après tout, ont empêché l'histoire d'être stagnante et l'ont faite évolutive.
Ce grand sujet, en dépit de quelques apparences contraires, appartient encore à Y honorifique.
L'homme aime tant à se sentir vivre, il a une telle soif d'émotion, que la vie réelle ne lui suffit pas. Cette source étant trop pauvre à son gré, il se crée en sus une existence imaginaire ; ou plutôt il renouvelle par des fictions sa vie réelle; il la mime, il la joue; il la chante, la raconte, non sans l'embellir et l'amplifier. Le sauvage, qui se bat si sou-
1. Il est à remarquer que les témoins futurs ressemblent toujours aux hommes de quelque période du passé ou de quelque nation étrangère.
de l'homme général donné par la psychologie. 41
vent, danse des combats feints; de même qu'il danse l'amour, la satisfaction génésique. Le civilisé va revoir au théâtre ses actions, ses mœurs, ses institutions, toutes les rencontres réelles mêlées à d'autres qui ne le sont pas. Ce sera là pour nous l'artistique, qui pourrait s'appeler le sympathique imaginaire.
Nous arrivons enfin à un besoin qui est primitivement d'une grande faiblesse, mais augmente dans le cours du temps. L'homme ne pare à ses besoins, il n'obtient de vivre qu'à condition de faire à chaque instant des opérations intellectuelles, comme reconnaître les objets similaires, discerner les différents, se souvenir et prévoir; c'est à cela que tout revient. L'appareil cérébral, organe de ces opérations, a comme les autres appareils une certaine spontanéité qui sollicite l'homme par le plaisir de l'exercice même. Voir un objet nouveau, découvrir que deux objets en apparence similaires sont différents, que des objets différents se ressemblent, ramener sur le passé son esprit ou le projeter dans l'avenir, tout cela cherché pour soi, en dehors des nécessités de l'existence, constitue un mobile faible, vacillant, incontestable cependant, qu'on pourrait nommer la curiosité, mais qu'à raison de ses résultats j'appellerai le scientifique.
Je dois, en terminant cette revue, ajouter deux observations importantes. Ces besoins divers se fondent dans une sorte de résultante, qui est l'amour de l'émotion, absolument identique à ce qu'on nomme l'amour de la vie. L'horreur de la mort est l'horreur de ne plus rien sentir. D'autre part, c'est la loi de toute émotion, de baisser en vivacité à mesure de sa durée ou de sa répétition, jusqu'à ne plus être sentie, loi que Bain a nommée la relativité. Il en résulte pour l'homme, qui veut toujours sentir la vie et la sentir le plus possible, un dernier besoin qui plane sur tous les autres : le besoin du changement. Celui-ci a eu trop de jeu dans l'histoire pour être omis.
L'homme, sollicité par ces divers mobiles, poursuit ses fins à travers un milieu naturel et un milieu social, qui lui offrent à la fois assistance et résistance. Les circonstances du milieu conseillent une certaine conduite et en déconseillent d'autres. Ces circonstances étant perçues par l'intelligence, il faut connaître les principaux traits de celle-ci. Loi de l'association des idées. Tendance constante à l'association. La simultanéité psychique.
Sous l'ascendant d'une de ces visées, l'homme se dirige vers un but, à travers un milieu naturel, qui détient à la fois les ressources et les obstacles; à travers un milieu social, qui de même offre assistance et résistance à la fois. Les formes de résistance et d'assistance, nous les appellerons du nom général de circonstance.
La circonstance suggère une conduite, en décourage d'autres. Voici par exemple la visée alimentaire qui dirige riiomme vers un objet alibile quelconque. Si je la considère dans les prairies de l'Amérique du Nord, une circonstance particulière se présente : l'objet alibile visé ici est le bison. Les mesures à prendre, les armes à employer, les dangers à courir par suite des mœurs du bison, conseilleront une conduite tout autre que ne ferait la chasse au kangurou dans les forets australiennes, ou la récolte des coquillages sur les récifs de rOcéanie. La circonstance n'agit qu'à la condition d'être d'abord un objet perçu par l'intelligence : par exemple, le bison et ses mœurs, dont je viens de parler. C'est par l'intermédiaire de l'intelligence que la circonstance suscite des vouloirs, indique une conduite. Distinguant donc, comme nous le devons, les facultés intellectuelles de perception et de raisonnement, des forces sollicitantes, bref l'intelligence de la volonté, nous dirons que l'intermédiaire de l'intelligence est une condition universelle et inéluctable.
Nous sommes donc tenus à consulter la psychologie sur les traits fondamentaux qui constituent la partie intellectuelle
DE l'homme général donné PAR la psychologie. 43
de notre nature. Cette science nous livre une grande loi parfaitement établie, et connue sous le nom iï association des idées.
L'idée d'un objet quelconque a le pouvoir d'attirer, de susciter autour de soi d'autres idées secondaires (j'entends quant au moment de leur production).
Lorsqu'une idée appelle dans notre esprit une autre idée, c'est que la seconde idée remplit Tune ou l'autre des trois conditions suivantes : 1° L'objet réel de l'idée seconde s'est offert une fois au moins dans la vie à côté de l'objet de l'idée première. Ainsi l'image d'une maison lire après elle l'image de la maison contiguë. La visite que j'ai reçue hier à deux heures, me revenant à l'esprit, appelle le souvenir de la lecture que j'ai faite aussitôt après. C'est ici la contiguïté réelle des objets, dans le temps ou dans l'espace, qui fait que leurs idées s'associent. 2° L'objet de la seconde idée présente quelque ressemblance avec l'objet de la première. Le portrait d'une personne suscite en mon esprit le visage d'une autre personne, que je n'ai jamais vue auprès de la première, mais qui lui ressemble. Le lien qui tire la seconde idée après la première est celte fois une similitude intrinsèque des objets. 3° J'ai un sujet présent de chagrin. Si je me livre à la rêverie, d'autres ennuis passés, quoique différents dans leur cause, me reviennent à la file. Suis-je en colère contre une personne pour un motif récent, tous les autres motifs de colère que cette personne a pu me donner, renaissent. Dans un moment de belle humeur qui a une cause actuelle, j'assemble d'autres raisons d'être gai. En ce dernier cas, les objets peuvent n'avoir aucun lien de voisinage extérieur, ni aucune similitude, c'est un sentiment qui les réunit; les souvenirs évoqués sont tous aptes à susciter, à nourrir le môme genre de sentiment.
Le trait important à retenir, c'est la tendance constante de l'esprit à l'association des idées. Par elle, toute visée en voie d'exécution court la chance presque certaine d'un compa-
44 DE l'histoire considérée gomme science.
gnonnage : une autre, plusieurs autres visées, se dessinent dans la volonté, auprès de la première. Elles viennent tantôt pour assister, tantôt pour contrarier et combattre. A. rencontre B., une jeune fille très belle; il désire passionnément l'épouser, voilà la visée première; mais ce dessein met en jeu des idées d'ordre économique et honorifique. Supposons que A. soit un seigneur vivant à la cour de Louis XIV et B. une grisette; il y aura un rude conflit entre les visées. Si au contraire B. est une dame d'un rang supérieur, il y aura un concert qui portera au plus haut point la sollicitation première.
Souvent toutes les passions dont l'homme est capable s'éveillent autour de la visée originelle et entrent enjeu; il est rare, en tout cas, qu'une idée règne seule. Pas de vérité que l'historien ait plus besoin de savoir que celle-ci : quoi que l'homme fasse, si spéciale que soit sa besogne du moment, son être moral est là, toujours prêt à vibrer d'un bout à l'autre, au gré des circonstances extérieures et de l'association des idées. Quand un point de l'homme agit, tout le reste est dès lors en instance d'activité. Ayons toujours présent ce phénomène, — qu'on pourrait nommer la simultanéité psychique.