CHAPITRE IV
l'urgence
Les besoins généraux considérés comme pouvoirs de sollicitation. Théorie de l'urgence, inconnue aux historiens. Revue des besoins, et caractéristique de chacun d'eux au point de vue de l'urgence.
Les besoins fondamentaux nous poussent du dedans ; mais on peut sans inconvénient se les représenter comme des forces extérieures qui nous tirent et nous mènent. Ces forces permanentes constituent les causes primordiales de l'histoire. Les voies où elles nous poussent divergent nécessairement, et par suite souvent se croisent. Autrement dit les besoins, par cela même qu'ils diffèrent dans leurs objets, tendent à se contrarier. Il importe donc de savoir si ces forces sont égales, ou si elles ne présentent pas quelque inégalité naturelle en tant que pouvoir de nous solliciter.
On peut constater d'abord que tel besoin se fait sentir à intervalles plus courts que tel autre, le besoin de manger par exemple comparé au besoin génésique. Une observation encore plus frappante, c'est que tel besoin non satisfait inflige plus de souffrance que tel autre; l'alimentaire a encore cette supériorité sur le génésique; il a donc plus à'urgence au sens primitif du mot. Mêlions à côté l'un de l'autre le besoin alimentaire et celui de posséder des objets artistiques, et la différence, au point de vue de l'urgence, devient éclatante.
46 DE l'histoire considérée gomme science.
L'idée de l'urgence différente des besoins humains est familière au biologiste, mais jusqu'ici l'historien n'a pas pensé qu'une vérité si matérielle le regardât. Faisons cependant une hypothèse; elle paraîtra singulière au premier abord, mais, si je ne me trompe, elle avertira notre esprit du rôle que l'urgence pourrait bien avoir joué dans l'histoire. Le premier en urgence de tous nos besoins est celui de respirer : à chaque minute, il revient; et, non satisfait, en cinq minutes il tue son homme; heureusement, l'air abonde et Ton n'a que la peine d'ouvrir la bouche. Il a été jusqu'ici impossible de s'approprier l'air et d'en trafiquer. Supposons le contraire : des hommes ont réussi à s'enrichir d'air; d'autres, en plus grand nombre, sont demeurés pauvres d'air. S'il est quelque chose d'avéré, c'est la dépendance de celui qui n'a pas de provisions à l'égard de celui qui détient les provisions. Il est également sûr que la crainte de mourir de faim a été un terrible stimulant; on lui doit tous les travaux pénibles, répugnants, dangereux. Cependant qu'est-ce que la faim, qu'on peut tromper pendant des jours, auprès du besoin de respirer qu'il faut satisfaire instantanément sous peine d'une mort horrible, l'étouffement? La dépendance du pauvre d'air à l'égard du riche eût été cent fois plus grande à tout le moins; la stimulation au travail cent fois plus vive. Quel déploiement d'énergie! Quelle rapidité d'action! Quel entraînement dans toutes les voies, mais aussi quelle intensité formidable dans tous les sentiments humains! Quelle jalousie, quelle haine du pauvre au riche! Quelles révoltes de l'indigence contre la mort imminente, que de meurtres, quelles luttes sociales, et enfin combien plus atroce et plus sombre le caractère humain, formé dans ces conditions! Félicitons-nous : l'humanité respire gratuitement, avec une aisance dont elle ne se doute même pas.
Qui veut prévoir le rôle historique d'un besoin doit consulter d'abord son degré d'urgence, mais ne doit pas se borner là. Une autre cause influe sur l'énergie du besoin, à un
moment donné : c'est la satisfaction qu'il a reçue antérieurement. Tout besoin devient plus fort par sa satisfaction habituelle. Ce phénomène est un effet des lois mentales, Tune des formes de l'ascendant de l'intelligence sur le moral. Une représentation précise, détaillée, de l'objet apte à satisfaire, un souvenir net des plaisirs qui ont accompagné la satisfaction passée, apportent un appoint grave à la force sollicitante. Le besoin de chaleur existe certes en tous les hommes; cependant chez les Fuégiens, qui vivent dans un climat horrible, les voyageurs ont vu des femmes insensibles, en apparence, au givre s'amassant sur leur sein nu. Le manque d'objet apte à les couvrir, l'impossibilité de parer à ce besoin, avaient visiblement produit une sorte d'hébétude. Donnez à ces femmes un vêtement chaud, l'idée d'un objet et la sensation d'un bien-être spécial entrent dans leur mémoire. Que l'objet vienne à manquer de nouveau, le besoin sera bien autrement senti. Les souvenirs, passant d'arrière en avant, se mettront en perspective, et ces femmes ne seront plus si résignées.
Gardons 1 exemple, en modifiant quelques circonstances. Les femmes fuégiennes savent que les vêtements n'existent pour elles que sur les vaisseaux européens. Sont-ils parlis ces vaisseaux, où sont-ils encore à l'ancre? N'est-il pas clair que le besoin aura moins d'intensité dans le premier cas que dans le second, où ces femmes, des yeux de l'imagination, voient à portée les vêtements qui réchauffent? Généralisant ce résultat, nous dirons : l'intensité du désir croît à proportion que son objet est proche.
L'énergie du besoin est donc en raison combinée de son urgence naturelle, de sa satisfaction passée, de sa satisfaction en perspective.
Nous pouvons maintenant passer la revue des visées humaines, comparées entre elles comme forces sollicitantes.
Aujourd'hui, comme il y a dix mille ans, en Chine comme en France, l'homme est tenu de manger deux ou trois
fois par jour. L'air le dévore sans cesse; il faut qu'il se répare, se refasse, ou il sent que la vie décroît et s'en va; aussi, avant tout, il veut manger. Quand son repas est fait, il faut qu'il entrevoie encore le suivant. Quand il se croit certain d'une suite de repas, alors seulement il songe à des satisfactions d'un autre ordre.
Il avise à contenter un besoin qui, dans la plupart des climats, a beaucoup d'urgence : celui de se couvrir d'un toit, d'un vêtement. Le soleil, la pluie, le vent, les mouches rendent cette double satisfaction à peu près indispensable. De ces besoins corporels et de l'industrie qui y pourvoit, nous avons, je le rappelle, déjà fait un groupe sous ce nom : Yéconomique. De par la constitution physique, l'économique, dirons-nous maintenant, précède dans l'homme individuel les autres activités; elle les domine, non pas en une saison de la vie, mais en toutes, et tous les jours. C'est seulement quand l'économique a fait son œuvre que les autres désirs se déploient, et selon que l'économique a atteint son but avec plus ou moins d'effort, il reste plus ou moins de temps, de volonté, disponibles pour tout le reste.
La pression que le désir d'estime et la crainte du mépris exercent sur la volonté, a une vivacité, une force qu'un biologiste ne devinerait pas. La psychologie elle-même n'a à cet égard que des révélations insuffisantes. La coaction de cette force, en son vrai degré, ne nous est découverte que par l'expérience historique. Ce n'est pas le moment de traiter ce sujet avec ampleur; je me contenterai ici de quelques mots. Le besoin honorifique se présente à nous historiquement, comme de taille à lutter avec les besoins les plus énergiques, y compris celui qui résulte de tous, l'amour de la vie. Mais une observation importante doit être faite, en manière de juste compensation. Ce mobile varie beaucoup dans sa force, selon les individus; et pour un même individu, selon les circonstances ; en un mot, il est très relatif.
Considéré isolément, en dehors de toute alliance, le besoin
génésique peut être caractérisé en quelques mots; il sollicite vivement, mais par intermittence. L'objet de sa visée est simple, invariable; la conduite qu'il suggère l'est également. En raison de ces caractères, il ne peut introduire dans l'histoire une diversité considérable. Enfin il présente un trait particulier. On ne trompe pas la faim; on peut tromper, éluder le génésique dans son objet naturel.
Par ménagement pour nos pudeurs modernes, je me bornerai à cette indication. Sans ce trait, l'insignifiance de son rôle eût été moindre ; l'histoire présenterait encore plus de drames; certaines institutions n'auraient pas eu lieu, ou n'auraient pas duré.
C'en est assez sur ce sujet délicat. J'en ai parlé seulement pour montrer comment les traits fondamentaux de notre nature ont leur projection dans l'histoire. Si on les modifie par supposition imaginaire, — cela ne se peut autrement, — l'histoire apparaît tout autre à l'esprit qui sait induire. •
La sympathie est visiblement affectée, comme mobile, d'un caractère d'inconstance et d'instabilité. Dans une même personne et pour une même personne, on la voit grandir, s'éteindre ou se changer en antipathie, et tout cela parfois en fort peu de temps. Si ce mobile est instable, c'est que les autres sont forts contre lui; l'intérêt économique, l'honorifique l'abattent aisément; sauf de rares exceptions, la sympathie ne résiste pas à la contrariété des autres mobiles, leur neutralité est indispensable à sa durée.
La famille est le théâtre naturel, le lieu privilégié de la sympathie; elle s'y déploie avec une constance, une énergie exceptionnelle, parce que la famille renferme l'affection la plus vive que l'être humain puisse éprouver pour ses semblables. Si on veut connaître la sympathie comme force, c'est donc dans la famille qu'il faut prendre sa mesure. Sur ce terrain avantageux , ses défaites sont pourtant nombreuses et éclatantes. C'est d'abord et surtout l'intérêt économique qui est son vainqueur. Partout où l'homme ne
SO DE L'ilISTOIRE CONSIDÉRÉE GOMME SCIENCE.
répugne pas à se nourrir de son semblable, l'enfant est souvent mangé par ses parents. Il est souvent tué pour les dégâts qu'il a commis; tué encore par économie, ou exposé ou volontairement perdu. Il est vendu, troqué, non seulement contre des objets de première nécessité, mais contre des excitants, alcool, tabac, etc., ou des objets de parure. — Jusqu'ici, il ne s'agit que de peuplades sauvages; mais voici qui est plus convaincant : les Grecs, les Romains, les Chinois, bien d'autres peuples encore, ont conservé jusque dans un état de civilisation avancé la coutume d'exposer ou de vendre l'enfant nouveau-né. Cette barbarie tombait principalement sur les filles. Celles qu'on conservait étaient d'ailleurs traitées avec une insensibilité évidente : mariées toujours sans être consultées; exhérédées absolument ou moyennant une maigre dot.
Si la sympathie avait agi avec force, la conduite parentielle eût été exactement contraire : la fille, comme plus faible, aurait obtenu des avantages sur le garçon; mais la fille se mariait, elle quittait la maison paternelle : l'intérêt économique décida qu'on lui donnerait le moins possible des biens familiaux.
L'enfant mâle lui-même, en Chine, à Rome, en Grèce et en bien d'autres pays, a été pour le père bien moins un objet d'affection que d'intérêt économique ou honorifique. Il semble être purement le successeur aux biens, au nom, et le pourvoyeur des sacrifices funéraires. Longtemps le père a droit de tuer le fils, ou au moins de le maltraiter capricieusement; bien plus longtemps il a le droit de le faire travailler sans être tenu à lui assurer, par une compensation équitable, son héritage. L'exploitation du fils par le père s'est prolongée, chez nous Français, et n'a complètement disparu qu'en 1789.
La situation de la femme, de la mère, appellerait des observations analogues. C'en est assez dire pour notre objet; nous verrons plus tard qu'en somme la famille a été longue-
ment gouvernée, dans ses mœurs, par la solidarité économique ou honorifique, bien plus que par les affections.
Je ne crois pas avoir à prouver ici que le besoin artistique est très faible, par comparaison avec les précédents, et que le besoin scientifique est plus faible encore. En tout cas, la démonstration de cette vérité viendra mieux à sa place dans les chapitres qui traitent de l'évolution artistique et scientifique; elle y est obligatoire, et j'y renvoie le lecteur pour éviter des répétitions.