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CHAPITRE XII

Revue des inventions capitales, et esquisse des effets divers, imprévus, indélimités qui sortent de chacune d'elles : 1° le langage; 2° le feu; 3° la bête et la plante domestiques; 4° l'écriture; o° l'imprimerie et autres machines d'enregistrement ou de communication; 6° machines de précision.

Le langage. — Supposons qu'un navigateur découvre dans quelque parage inexploré de l'océan Pacifique une île restée inconnue; qu'il trouve dans cette ile des êtres physiquement conformés comme des hommes, dépourvus d'art, de science, et de vêtements comme tant d'autres sauvages, mais présentant cette particularité en sus, de n'avoir pas même un langage articulé, ces êtres ne s'exprimant que par des cris et par des gestes abondants, comme font les singes. Les naturalistes ne laisseraient pas pour cela de classer ces êtres dans le genre humain; mais un sociologiste ou, si vous voulez, un historien philosophe hésiterait, et il aurait raison.

Pour Thislorien, l'homme qui ne parle pas encore n'a pas franchi l'animalité ; il n'est pas entré dans le cycle des destinées humaines. Eùl-il la peau parfaitement blanche et glabre, ce n'est qu'une manière de singe. Une peuplade telle que nous venons de l'imaginer, n'existe nulle part à l'heure pré-

sente ; partout les êtres à forme humaine ont dépassé la frontière animale, ils sont tous en possession d'un langage plus ou moins riche. Plus ou moins pauvre, serait mieux dit. Il est, en effet, nombre de peuples dont le vocabulaire ne renferme encore que quelques centaines de mots. Ce n'est pas tout, et pour donner une idée exacte de leur extrême dénuement en fait de langage, il faut ajouter d'autres traits. Leurs mots sont des monosyllabes; ils répondent tous à des objets concrets, presque individuels; aucun n'est un terme abstrait, désignant une classe, une généralité d'objets, ou au moins cette généralité est-elle singulièrement étroite. — Expliquonsnous par un exemple : Les Choctaws, habitants de l'Amérique septentrionale, ont des mots pour désigner le chêne noir, le chêne blanc, le chêne rouge; mais il n'y a pas chez eux de terme pour dire le chêne en général, et à plus forte raison sont-ils incapables d'exprimer cette abstraction plus large : voici un arbre (Lubbock, Origines de la civilisation, p. 427). Les Tasmaniens, aujourd'hui disparus, en étaient restés au même point. Ils étaient fort empêchés pour exprimer les qualités d'un objet quelconque, car ils ne connaissaient pas du tout l'usage de l'adjectif. Telle tribu sauvage ne peut compter que jusqu'à cinq, ou même jusqu'à trois, faute d'avoir su inventer plus de trois ou quatre mots exprimant les idées de nombre. Nous sommes vraiment là en présence du langage à peine commencé. D'autre part, ils sont si peu avancés dans la construction de la proposition, si inhabiles à indiquer les rapports des termes, simplement juxtaposés dans leurs phrases, que leur langage n'a pas d'existence indépendante. Sans l'expression du visage, sans les gestes, sans la mimique dont ils l'accompagnent et le soutiennent, leur langage reste incompréhensible, même entre compatriotes. La preuve en est que les Bojesmans qui causent assez facilement pendant le jour tant qu'ils se voient, ne se comprennent plus dans l'obscurité. Quand chez eux on veut à toute force s'entretenir après le coucher du soleil, on allume du feu, et on

se tient dans le cercle de sa lumière. Le langage à cet état n'est qu'un appendice de la mimique.

Toutes les variétés d'hommes ont passé par cet état, dont les Tasmaniens, les Bojesmans ne sont pas encore sortis.

Les peuples civilisés d'aujourd'hui, les Français, les Anglais, les Allemands, ont beau posséder actuellement des langues admirablement organisées et nuancées au point de pouvoir exprimer les abstractions les plus larges et les sentiments les plus fugitifs , ils ont beau avoir des vocabulaires à 70 000 ou 80 000 mots, ils n'en sont pas moins descendus d'ancêtres qui furent, à un certain moment, incapables de parler dans l'obscurité, comme les Bojesmans, et, plus haut encore, d'ancêtres incapables de parler même en plein midi. Ce que nous savons des premiers Egyptiens, ce qui nous reste du langage des Aryas, la langue actuelle des Chinois et des Mongols, ce que nous voyons chez les peuples sauvages, bref des milliers d'indices parfaitement clairs et concordants démontrent que le langage est une invention humaine, la plus lente, la plus progressive de toutes; à vrai dire, toutes les langues, même les plus avancées, changeant et s'enrichissant sans cesse, c'est une invention qui partout va se continuant, et n'est jamais finie.

On a beaucoup raisonné, et quelquefois même un peu déraisonné, sur ce qui avait dû se passer dans l'esprit de l'homme commençant à parler ; les suppositions les plus ingénieuses, mais aussi les plus contradictoires, ont été émises à ce propos. Il n'entre pas dans notre sujet de hasarder ici de nouvelles conjectures. Ce qui importe, c'est de constater que le langage est la première invention de l'homme; la première par la date, par l'ancienneté réelle; la première aussi au point de vue logique. J'entends par là qu'il était nécessaire que celle-ci fût faite, pour pouvoir passer à d'autres. Le langage est l'anneau indispensable auquel se rattache tout ce qui a été trouvé depuis. Sans le langage, tout le reste manquait, toute l'histoire; l'homme était destitué de tout progrès,

de tout avenir.

Il est évident que, dépourvus de l'expression verbale, réduits à la mimique, les hommes auraient pu, comme les animaux, se communiquer des impressions, des émotions, la joie, la crainle, la colère; ils auraient pu s'entendre encore sur des actions à faire, pourvu que celles-ci fussent immédiates et simples; mais jamais ils ne se seraient communiqué une véritable idée.

Assurément l'homme perçoit des différences et des similitudes * avant d'inventer les mots; sans cela il ne trouverait pas les mots exprimant justement ces similitudes et ces différences. Mais le mot est une espèce d'outil, qui fixe ce travail, que sans lui on recommencerait chaque fois, avec des variations plus ou moins heureuses. L'esprit flotterait ainsi et n'avancerait pas vers des similitudes de moins en moins superficielles, comme il l'a fait grâce au langage.

En même temps qu'il est outil de communication, le langage est outil d'enregistrement; et c'est par ce caractère moins évident, moins aperçu que l'autre, qu'il produit peutêtre ses effets les plus importants. Ce qu'il enregistre et conserve, ce sont des résultats et des traces d'opérations intellectuelles. Un idiome qui possède simultanément les mots chêne, frêne, peuplier, etc., et le mot arbre, témoigne qu'on a distingué d'une part, assimilé de l'autre, par le moyen d'une abstraction. Mais la coexistence des ternies particuliers et d'un ou plusieurs termes généraux est bien mieux qu'un témoignage: c'est une leçon, un modèle; modèle d'analyse, de synthèse, d'abstraction, de généralisation, qui entre dans l'esprit sans qu'il s'en doute, et qui le prépare à faire les mômes opérations en des sujets toujours plus difficiles.

(Des linguistes, comme M. Renan, ont imaginé de placer au début de l'humanité une sorte de miracle, une aptitude exceptionnelle pour la synthèse ou l'assimilation; c'est mal qualifier le caractère vague et lâche que l'homme met au

1. Los animaux perçoivent les différences et les similitudes; c'est le fond essentiel de toute intelligence.

début dans ces deux opérations toujours parallèles de l'esprit, assimiler, distinguer. L'homme inculte fait des classes d'objets infiniment trop larges, de même qu'il fait des distinctions sans solidité ni intérêt. C'est là ce qu'on a voulu appeler une fécondité exceptionnelle pour la création des mots abstraits.)

Pour beaucoup d'esprits, et de grands esprits même, c'est la religion, prise au sens général, c'est-à-dire la conception d'un être ou de plusieurs êtres supérieurs à l'homme et celle d'une vie extra-terrestre qui aurait été le grand facteur du progrès. Dans cette invention primordiale du langage, il apparaît avec évidence que la religion n'a joué aucun rôle, exercé aucune action. On n'est pas passé du cri animal au langage articulé sous l'influence de l'amour ou de la crainte des dieux, mais simplement sous la pression des besoins et des nécessités de l'existence.

Pour d'autres théoriciens, le grand facteur du progrès, c'est le gouvernement, le pouvoir de surveillance, de répression et de direction exercé par quelques hommes sur leurs compatriotes. Répétons au sujet du gouvernement ce que nous avons dit au sujet de la religion. Il apparaît avec évidence que le gouvernement n'est pour rien dans le premier pas, dans ce grand pas de l'invention du langage.

Il y a mieux : c'est que la religion et le gouvernement apparaissent ici, tout au contraire, dans un élat de subordination et de dépendance à l'égard de celte invention. Ce n'est que quand les hommes ont parlé pendant des siècles, et par le langage développé un peu leur faculté d'entente, de concert, qu'ils en arrivent à former le système religieux le plus infime et à constituer le gouvernement le plus défectueux.

lfcO DE L'HISTOIRE CONSIDÉRÉE GOMME SCIENCE.

Le feu. — La nature, en certaines occasions, produit spontanément du feu : les volcans vomissent des matières ignées; la foudre, le vent entrechoquant les branches, allument des incendies dans les forêts. L'homme a inventé, non pas seulement de conserver le feu spontané, mais d'en produire luimême par artifice. Quand on considère les résultats de l'invention du feu, la file en parait si longue, et si ramifiée, que l'on renonce bientôt à une énumération complète : contentons-nous du principal.

Le feu a dû servir d'abord à effrayer, à tenir en respect les bêtes féroces. Il a accru ainsi de beaucoup la sécurité de l'homme. Encore aujourd'hui, dans les déserts, il rend aux voyageurs cet important service. Il a constitué le premier éclairage. Le foyer allumé dans la grotte fut longtemps sans doule le seul luminaire en usage. Puis une branche, empruntée au foyer et fichée dans quelque fissure de roche, fit la première torche. C'est de là qu'on est parti pour arriver à la lumière électrique, qui, sans le point de dépari, n'existerait pas. Le feu a créé la lumière. Ecarter la bêle, dissiper le malaise, l'horreur de l'obscurité, ce sont les deux bienfaits primitifs pour lesquels l'homme s'est attaché d'abord au feu.

Quelque homme exceptionnel, capable de curiosité, a du essayer, d'une façon tout enfantine, les effets du feu sur toutes les substances qui lui tombaient sous la main. C'est ainsi qu'on a dû trouver la cuisson des viandes, celle des légumes et des grains. Manger sa viande cuite, au lieu de la dévorer crue, cela ne paraît pas très important à première vue; nous verrons toutefois ce qu'il en faut penser. En revanche, le pouvoir de faire cuire les végétaux constitue un progrès dont l'importance est manifeste. La plupart des

végétaux sont, à l'état cru, si indigestes, qu'à peine peut-on les considérer comme alibiles. En fait, sans le feu, l'homme n'aurait jamais essayé de se nourrir d'une multitude de racines et de graines dont il se sert à présent; ou, après avoir essayé, il les aurait rebutés, à moins d'un besoin extrême. L'invention du feu commande donc l'agriculture, au moins celle qui s'applique à la production des racines et des grains.

Et comme la nature offre, du côté des végétaux, une table bien plus abondamment servie et en outre plus aisée à pourvoir que du côté des animaux, on peut dire que le feu a singulièrement augmenté les ressources alimentaires de Thomme.

Le feu a une puissance sans égale pour modifier toutes les substances; aucune que nous connaissions ne lui résiste parmi les plus subtiles ou les plus dures : ni le gaz, ni le fer ou le diamant.

Du moment que l'homme tient le feu sous sa main, il tient du même coup toute l'immense puissance modificatrice dont le feu dispose : ce n'est plus qu'une question de pratique et de maniement exercé. Tous les arts pratiques, depuis la cuisine jusqu'aux arts d'expérimentation, de vérification qui secondent la construction des théories scientifiques, tels que l'industrie de l'opticien et du chimiste, bref dix mille opérations deviennent désormais possibles, existent virtuellement avec le feu, et le temps les amènera.

L'homme primitif, un peu frugivore là où le climat s'y prêtait (et il ne s'y prêtait pas partout, tant s'en faut), mais principalement Carnivore, et, ajoutons-le tout de suite, Carnivore mal pourvu, indigent, fut presque nécessairement conduit par là à l'anthropophagie. Sans l'énorme appoint de l'aliment végétal, qui a été procuré par le feu, l'homme serait resté probablement anthropophage. Le feu a introduit des conditions nouvelles qui ont facilité à l'homme l'abandon de cette coutume.

Il me semble que l'homme qui ne mange plus son sem-

blable, doit le regarder d'un tout autre œil que l'homme qui voit en lui un mets des plus succulents. Le ton des relations entre les hommes, pendant l'anthropophagie et après, a dû être notablement différent; j'espère qu'aucun moraliste ne nous déniera cette inférence.

Sans le feu, la cuisine de l'homme est bien imparfaite. Ce qui Test aussi, c'est le lessivage, la faculté de nettoyer son corps, ses vêtements, ses ustensiles. Le feu a compliqué, perfectionné ce que nous appellerons d'un mot le « ménage ». Or le ménage, ne nous y trompons pas, c'est le noyau solide de cette institution qu'on nomme la « famille ». Si la femme n'avait jamais été pour l'homme qu'une femelle, il n'y aurait pas eu de famille. L'homme eût fait comme beaucoup de bêles : il eût sailli la femme au hasard de ses besoins; il ne l'aurait pas associée avec constance à sa vie. Mais la femme a été regardée par l'homme comme une « ménagère » indispensable à la commodité de l'existence; c'est la ménagère que Thomme a épousée, très imparfaitement d'abord, puis de mieux en mieux. En perfectionnant, en compliquant le ménage, le feu a agi pour le progrès de la famille; il a fait sentir à l'homme, plus vivement chaque jour, le prix de la présence et la valeur du rôle de la femme au foyer domestique '.

Ce qui se passe encore chez les Australiens, ce que l'histoire nous apprend des Indiens, des Grecs, des Latins, nous autorise à une hypothèse : c'est que, tout de suite, la femme fut préposée à l'enlretien du feu. Encore aujourd'hui, en France, dans certains pays, quand il naît une fille à l'homme du peuple, il dit : « Voilà un garde-feu ou un souffle-feu ». Autour du foyer, autour de la femme, chargée de veiller à la conservation du feu et d'en tirer toutes les utilités domestiques, peu à peu, par un progrès que nous décrirons plus amplement ailleurs, la société des deux sexes s'est constituée,

i. Je ne nie pas pour cela les autres causes, et notamment l'influence de la sympathie; mais ces causes sont postérieures.

affermie, moralisée, jusqu'à devenir le mariage des peuples civilisés. Le législateur politique ou religieux n'est venu qu'après coup édicter ses règles de fidélité, de constance; il a simplement donné la théorie du fait accompli; sans les habitudes contractées auprès du foyer, sans le feu par conséquent, en tant que cause originelle et point de départ de toute cette série de faits, les règles du législateur n'auraient pas existé, car il n'aurait même pas pu en concevoir l'idée.

Aucune des révolutions religieuses, aucune des révolutions politiques accomplies depuis le commencement de l'histoire, n'est comparable pour l'ampleur des résultats à cette invention du feu. Mais parce que c'est la première (dans son genre), en même temps que la plus efficace, faut-il voir dans cette espèce d'accord l'indice d'un ordre secret, d'un plan ou d'une harmonie cachés? Gardons-nous de celte tendance anthropomorphique, et voyons les événements historiques avec leurs caractères vrais. Il fallait, de par la nature des choses physiques, que celte invention eût lieu tout d'abord, ou qu'il n'y eût aucune invention, celle-ci étant nécessaire, indispensable pour faire les autres. Et c'est effectivement ce qui s'est manifesté durant une période de temps qui a duré des centaines de siècles, d'après toutes les probabilités, et peut-être des milliers de siècles. Cela indique que cette invention était peu nécessitée, et qu'en somme elle aurait pu ne pas se produire.

Comment est-elle arrivée? Nous ne le saurons jamais avec certitude. II y a eu peut-être deux moments bien distincts, deux pas successifs. L'incendie se produit spontanément sur la surface de la terre, nous l'avons dit. Nous pouvons supposer qu'un homme, en vue détonner, de faire peur, un sorcier, comme tous les sauvages en ont, a dérobé un tison à l'un de ces incendies naturels et conservé le feu. Plus tard, beaucoup plus tard peut-être, le choc plein d'étincelles d'un caillou contre un autre, la vue d'une branche d'arbre froissée contre une autre sous le souffle du vent et s'allumant,

comme il arrive, ont pu livrer à l'homme le secret des deux manières de produire artificiellement le feu. Quoi qu'il en soit, voici une remarque très importante : cette découverte si nécessaire à toutes les autres, si capitale, n'a pas exigé beaucoup de science, si tant est qu'on puisse dire même qu'elle en a exigé.

Cette espèce de désaccord entre l'importance d'une invention au point de vue des résultats et sa difficulté, sa profondeur scientifique, ce désaccord, dis- je, constaté dans l'invention primordiale du feu, se retrouve dans la plupart des inventions postérieures. Embrassez-les toutes d'une vue générale, et vous reconnaîtrez que rien ne lie la grandeur des résultats à la difficulté scientifique de la découverte; entre ces deux termes, il n'y a nulle connexion, nulle proportion nécessaires. Pour prendre un^xemple assez près de nous : la photographie était assurément plus difficile à trouver que l'imprimerie; elle demandait des connaissances chimiques dont les contemporains de Gutenberg étaient dépourvus : ce qui n'empêche pas que l'imprimerie ne soit, du côté des résultats, une découverte d'une grandeur bien supérieure à celle de la photographie.

Autre exemple : l'invention du traitement de la rage a sur la société une influence bien moins étendue à coup sûr que l'invention du télégraphe; elle exige pourtant un savoir très approfondi dans Tordre des faits biologiques, lequel est plus complexe et plus difficile que la physique.

Voici maintenant à quelles conclusions tend notre remarque.

Il est extrêmement heureux, au point de vue pratique, que cette espèce de loi soit résultée de la nature des choses terrestres. Si les inventions les plus effectives, les plus nécessaires, avaient été les plus difficiles, l'humanité était évidemment condamnée à une éternelle barbarie. Mais à un autre point de vue, très important pour l'historien, il n'en est pas moins fâcheux que les choses soient ainsi faites. La dispro-

portion visible qui existe entre le mérite des découvertes et leurs résultats, mécontente l'esprit humain. Elle fait malheureusement plus que le choquer : elle le dispose à méconnaître l'ascendant tout à fait- capital des inventions qu'il estime superficielles ou matérielles. À cette cause plus qu'à toute autre il faut attribuer celte inclination si fréquente chez les historiens et les philosophes à se tourner vers les religions, les systèmes métaphysiques et les institutions gouvernementales pour leur faire honneur de nos progrès, alors que ces agents y ont peu ou point contribué.

La bête et la plante domestiques. — L'homme, à l'état de chasseur, pourvoit à son alimentation, à son habillement et logement par un travail dont le caractère saillant est qu'il vise des résultats immédiats. La forme de la richesse à laquelle ce travail aboutit, est la prise de possession d'un animal, qu'il faut consommer à bref délai. Il s'ensuit cette conséquence capitale que la richesse n'est pas accumulable, au moins celle qui vient par ce travail. Mais, d'autre part, ce travail occupe presque absolument l'homme, parce qu'il est très fatigant, qu'il donne des résultats très inégaux, aléatoires, et en somme médiocres. La propriété se réduit à quelques objets, plus durables que le gibier, hutte, armes, engins de pêche, couvertures. Voilà toute l'épargne et tout le capital.

Nécessairement l'héritage a une insignifiance proportionnelle; le prêt ne peut être qu'un mutuum de peu de valeur et à courte échéance. L'inégalité économique entre les hommes est très peu profonde, et surtout sans fixité. Tel, plus rapide, plus fort ou plus adroit, rapporte plus de gibier que le voisin. Il en résulte seulement qu'il mange davantage ou plus régulièrement. Cette supériorité naturelle est à la merci dune

blessure, d'une entorse, du progrès de l'âge, du hasard de la chasse.

Très souvent le chasseur a plusieurs ménages, un dans tous les endroits où la chasse le conduit; mais ce n'est pas là un résultat absolument déterminé. Le chasseur peut fort bien être monogyne. Je ne vois pas non plus rien qui détermine un degré particulier de liberté au profit de sa femme, ou d'indépendance au profit de ses enfants. Ne forçons pas les rapports des choses. Ce qui en revanche m'apparait très déterminé, c'est la faiblesse de la population. Dans ce milieu où l'alimentation est très irrégulière, s'il naît par hasard beaucoup d'enfants il en doit mourir beaucoup. En fait, aucun peuple chasseur ne présente de la densité. Et ceci a les conséquences les plus importantes ! .

Le peuple chasseur peut avoir et a en fait ordinairement un chef. Celui-ci est élu pour conduire une guerre ou une expédition de chasse. De retour au foyer, ses pouvoirs finissent avec la cause qui les lui donna. Il peut être réélu pour une nouvelle expédition, si la supériorité naturelle et personnelle, qui le fit choisir une première fois, est encore incontestée; mais les accidents, une maladie, l'âge, un rival plus jeune peuvent en décider autrement. Il est très faiblement déterminé en tout cas qu'un lils ou qu'un parent succède à une autorité qui est intermittente et fondée sur le mérite personnel. Les institutions gouvernementales n'ont donc pas de solidité.

Là où, faute de capital, chacun doit trouver de quoi vivre dans le délai du jour ou de quelques jours au plus, il n'y a pas d'industrie un peu compliquée qui soit possible; il ne peut se former non plus une classe supérieure, plus ou moins oisive, entretenue par les tributs d'une classe inférieure. Or ce n'est qu'à ces deux conditions que les beaux-arts se développent. A la rigueur, un chasseur né artiste sculptera

i. Voir plus loin.

grossièrement quelque tète d'animal sur un manche de massue. Il pourra y avoir des contes, des légendes. Il y aura surtout des discoureurs, qui pourront être émouvants et même s'élever jusqu'à une certaine éloquence.

Il n'y aura pas de science proprement dite, puisqu'elle est une théorie faite après coup, d'après une pratique déjà avancée.

Il pourra y avoir, et il y a souvent en cet élat, des sentiments de solidarité, de sympathie, des idées d'assistance réciproque, et même de respect réciproque, qui constituent un élat de moralité très estimable. Seulement, sentiments et idées ne s'étendent que sur le groupe dont on fait partie, et cessent totalement à sa limite, pour faire place à une absence complète ou presque complète de moralité à l'égard des étrangers.

Mais voici qu'on domestique la bête : ici le cheval, là le bœuf, ou le chameau ou le lama. — Chez le peuple pasteur, le travail consiste à conduire au dehors, à maintenir ensemble, à préserver des bêtes fauves, des voleurs et des accidents, le troupeau, à lui trouver les bons pacages, les abreuvoirs. Au dedans de la maison, on surveille la reproduction, on soigne les jeunes; on prépare, on façonne les produits, tels que le lait, le poil, la peau des bêtes mortes, et les déjections mêmes, comme les argols chez les Tartares.

L'objet alimentaire étant plus sous la main, on mange, sauf accident, avec une régularité bien plus grande.

Le troupeau pouvant être maintenu et même accru par les jeunes, la richesse est accumulable. Le troupeau, propriété vivante, est par cela même exposé à bien des hasards; il manque de solidité, mais enfin il est susceptible de durée, et il est transmissible. L'héritage prend de l'importance. Il y a là un capital qui permet le prêt. En fait, on voit naître, sous la forme du cheptel, cette institution qui joue dans l'humanité un rôle si considérable, le prêt à intérêt '. Le

1. Phénomène visible surtout chez les anciens Irlandais. Voir d'Arbois de Ju bain ville, Études sur le droit celtique.

peuple encore aujourd'hui dit du prêt d'argent : Les écus font des petits. — Si les écus font des petits, c'est peut-être dû à ce que le premier capital prêté faisait réellement des petits.

Comme l'entretien, l'accroissement du troupeau demandent le concours de la femme, des enfants, des parents, le troupeau est généralement la propriété commune et indivise de cette petite société. La prévoyance, l'habileté, l'énergie, des connaissances élémentaires et du bonheur chez un groupe, peuvent rendre ce groupe peu à peu maître d'un grand troupeau, alors que des conditions contraires diminuent ou annulent la fortune d'un autre groupe. L'inégalité économique devient ou peut devenir très profonde.

On peut dire que la cohésion des membres de la famille entre eux s'est accrue à proportion de la régularité plus grande de la coopération dans le travail. Il ne s'agit plus pour les membres d'un groupe de concourir temporairement à une expédition de chasse ou de guerre. La coopération est constante, journalière. Le gouvernement, toujours nécessaire pour régir la coopération, devient constant, parce qu'elle l'est elle-même. Gomme elle aussi, il a le caractère familial.

La femme, la fille, l'enfant, le vieillard, l'homme faible ou timide, d'une incapacité au moins relative pour la chasse et pour la guerre, ont désormais un rôle utile : nourrir, soigner, mener paitre les animaux, traire le lait, fabriquer le beurre et le fromage. Or l'homme primitif n'est amené à avoir quelque considération, quelque égard et enfin quelque affection pour son prochain, qu'à proportion des services qu'il en reçoit et du besoin qu'il en a. Ce qui constitue avant tout la famille, ce sont certaines idées, certains sentiments. Par suite de la nouvelle économie domestique qui rend la ménagère plus utile, plus nécessaire, partant plus précieuse, qui trouve un emploi au vieux père incapable de chasser et à l'enfant lui-même, les sentiments familiaux, affection pour la femme et pour l'enfant, respect pour le vieillard, prennent

un nouveau degré de force. Nous pouvons donc affirmer que la constitution de la famille, ébauchée par le feu, contracte une solidité considérable sous l'ascendant du régime pastoral.

Aux peuples pasteurs effectivement il appartient de manifester une forme de la famille inconnue des peuples purement chasseurs. Celte forme, que la Bible a fait connaître à tout le monde, c'est la famille patriarcale. Sans doute, dans cette famille, la femme est encore bien asservie, plus asservie peut-être même qu'auparavant, parce qu'en général elle a été achetée par le mari aux parents; sans doute encore, elle est tenue de vivre avec d'autres épouses ou des concubines, le patriarche élant polygame. Cependant, au point de vue de la force du lien familial, il y a ici un progrès incontestable. La femme ne connaît qu'un seul homme; la vertu, la pudeur féminine prennent donc naissance ici. Les enfants que la femme procrée n'appartiennent qu'à uh seul père, et ce père est aussi certain de sa qualité qu'il est possible de l'être. Quelles que soient, du côté de la liberté féminine, les défectuosités momentanées de ce régime, il produira dans l'avenir d'excellentes conséquences : c'est la voie qui mène au mariage monogamique moderne.

Maintenant, pourquoi le patriarche a-t-il acheté une femme? pourquoi la garde-t-il chez lui avec un soin jaloux, tandis que le sauvage purement chasseur procède autrement en général : qu'il a un commerce désordonné avec les femmes dans sa tribu ou au dehors, s'accouplant, faisant l'amour au hasard dans les bois, ou tout au plus allant vivre tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre (ce qu'on appelle le matriarcat par opposition au patriarcat)? C'est que le sauvage chasseur ne voit dans la femme qu'une femelle, alors que le patriarche vise surtout à épouser une ménagère. Et quelle cause a fait prédominer cette dernière considération sur l'autre dans l'esprit du patriarche? C'est, je le répète, le nouveau régime économique, la complication de l'existence ménagère, amenée par la bête domestique.

190 DE l'histoire considérée gomme science.

Les familles pastorales, amplifiées jusqu'à être des clans, vivent souvent à l'état sporadique, sans liens réciproques; mais d'autres fois elles sont confédérées, forment une tribu et même quelque chose de plus vaste. Au-dessus du gouvernement du patriarche sur chaque clan, il y a un gouvernement sur tous les clans. Délégué pour une migration en masse ou pour une guerre, ce pouvoir tout d'abord rappelle celui qu'on voit chez les chasseurs; il a le même caractère temporaire et intermittent. Bientôt un phénomène nouveau se produit, par suite de la fortune accumulée dans une famille. Ce n'est pas une autorité officielle qui est accordée à la famille la plus riche; c'est un ascendant non déclaré que cette famille exerce sourdement. Cet ascendant a la constance, la durée qui sont dans sa cause même. Sans doute la fortune d'une famille peut se perdre, disparaître parfois brusquement; mais, en général, elle est moins instable que les qualités personnelles qui donnent le commandement militaire.

L'ascendant dont nous parlons est dû d'abord à un effet psychique, au respect inné que l'homme éprouve pour la fortune; mais il a en plus une base matérielle: ce sont les largesses, c'est l'hospitalité pratiquée, c'est surtout le prêt. L'homme riche a bientôt, dans sa tribu, un nombre plus ou moins grand de débiteurs. Dans le monde primitif, — nous montrerons cela amplement ailleurs, — la dette asservit toujours plus ou moins. Cette clientèle du riche contient toute sorte d'hommes, y compris des guerriers. Le riche a donc tout avec sa fortune, même ce qui diffère tant en nature de la fortune : je veux dire la force des armes.

Ainsi apparaît de très bonne heure cette loi qui, dans le cours de l'histoire, soumet généralement les supériorités personnelles, courage, vertu, génie, aux supériorités réelles (dans le sens juridique) dérivant de la possession des choses, fortune, naissance, rang, etc., puis soumet celles-ci mêmes à la fortune; car sans cette dernière les autres perdent bientôt la meilleure partie de leur prestige.

La seule influence personnelle qui semble conserver presque toule sa force, en dépil du manque de fortune, c'est rinfluence du sorcier. Je marque le fait en passant; je reviendrai sur le sorcier en son lieu.

Ainsi la famille, la propriété, le gouvernement, atteignent, dans le régime pastoral, un degré d'extension et de solidité très supérieur à celui qu'elles ont chez les peuples chasseurs. Et à ces changements visibles de l'extérieur correspondent naturellement, dans l'intérieur de l'homme, des modes de penser et de sentir entièrement nouveaux.

Telles sont les conséquences de la domestication des bètes dans l'ordre des faits pacifiques ; mais Tordre des faits guerriers subit lui-même une modification très importante, et pleine de conséquences pour l'avenir. L'anthropophagie diminue en raison de l'accroissement des ressources alimentaires, elle tend à disparaître '.

On ne guerroie plus, au moins principalement pour manger son voisin après la victoire, mais pour s'enlever des troupeaux. C'est la razzia, encore si fréquente chez certains peuples arabes. Sans doute on tue encore souvent pour tuer, pour couper la tête de l'ennemi et la rapporter comme un trophée; mais une coutume autre commence. On a besoin, à la maison, de serviteurs qui secondent ou suppléent les femmes dans les soins h donner au troupeau. On enlève donc des hommes vivants : on fait des prisonniers, on fait des esclaves. Immense événement, aux points de vue les plus divers, que cet adoucissement de la guerre, l'invention de l'esclavage \

1. Les peuples pasteurs semblent avoir de bonne heure perdu les habitudes de cannibalisme. J'inclinerai à penser que les peuples passés de l'état chasso-pécheur directement à l'agriculture ne les perdent pas si vite. Le végétal donne une nourriture plus abondante sans doute, mais la chair reste toujours l'aliment préféré par l'homme. Les Polynésiens sont encore cannibales, moitié par religion, moitié par gourmandise. On comprend que le régime pastoral supprime ce dernier motif, ce que ne fait pas l'agriculture.

2. Ce n'est pas qu'on ne trouve des esclaves chez les peuples chasseurs; mais d'abord nombre de peuples chasseurs ne font pas du tout d'esclaves.

192 DE l'histoire considérée gomme science.

Voici à présent la culture du végétal. Elle donne, nous l'avons reconnu, une alimentation plus abondante que la zoocullure. Rien de mieux établi d'autre part que la tendance de l'homme à multiplier son espèce jusqu'à la limite du possible. L'effet immédiat de l'agriculture est que, dans un groupe quelconque, la population atteint un certain degré de densité.

Ce n'est pas un facteur peu important que la densité; nous allons le voir tout à l'heure. Mais à celui-ci joignons-en d'abord un autre qui est comme son coopérateur naturel et que nous appellerons la fixité, également due à la forme nouvelle du travail.

' Les peuplades que la chasse nourrit, celles mêmes qui sont adonnées à la vie pastorale, non seulement restent toujours clairsemées, incapables d'atteindre un certain degré de densité; mais de plus elles sont nomades tant qu'elles le peuvent, c'est-à-dire tant qu'elles ne rencontrent pas dans leurs voisins une résistance supérieure à leur effort d'expansion. Le gibier s'épuise assez vile, le pâturage naturel de même; et, en conséquence, l'alimentation devient difficile, si Ton n a pas la faculté de changer de résidences et d'errer entre de très larges limites. Le vagabondage s'impose donc aux chasseurs, et aux pasteurs eux-mêmes, à moins de circonstances exceptionnellement favorables.

La fixité et la densité sont des conditions d'une nécessité évidente pour que l'humanité puisse fournir une nouvelle étape industrielle. L'existence des villes est indispensable au progrès des métiers et des arts. Il est facile d'en comprendre la raison. Pour qu'un ouvrier parvienne à travailler habilement, il faut qu'il s'adonne exclusivement à un seul métier, celui pour lequel il se sent le plus d'aptitude. Il faut même

Ceux qui en ont en ont fort peu; le fait n'a pas assez d'étendue pour être considéré comme une institution; eniin il ne parait pas spontané : c'est, ce semble, une imitation, un emprunt fait par les chasseurs à des pasteurs voisins, avec qui ils sont en relation, tantôt commerciale, tantôt guerrière; il apparaît môme au fond une idée de représailles contre ces pasteurs qui recrutent leurs esclaves chez les chasseurs.

parfois qu'il se réduise à quelque détail dans le métier; mais pour que la division du travail, cause première de toute habileté, soit elle-même possible, un certain nombre d'ouvriers est d'abord nécessaire, et en second lieu un grand nombre de consommateurs. Voyez ce qui se passe encore aujourd'hui dans un village écarté, sans communications aisées avec le reste du pays : le cordonnier y fait toute espèce de chaussures, le forgeron y forge toute sorte d'objets; aussi tous les produits sont-ils imparfaits et grossiers. Encore ce village arriéré a-t-il, sur les tribus et les clans d'un peuple nomade, l'avantage que ses habitants sont au moins sédentaires. Lorsqu'à l'indivision du travail, à la confusion de plusieurs métiers dans une seule main, s'ajoute l'habitude de changer de lieu, d'errer sur une surface de pays plus ou moins vaste, de rompre avec ses habitudes pour en contracter de nouvelles, bientôt abandonnées, tout progrès devient presque impossible. Il est évident que, dans un tel milieu, un long apprentissage pour l'ouvrier n'existe pas; les expériences se transmettent mal, et ne s'accumulent pas, de maître en maître; ce que l'on a trouvé ou imaginé est même toujours en danger de se perdre.

Les nomades sont, en somme, des villageois ambulants, constamment dépaysés.

Beaucoup de peuples, déjà agriculteurs, n'en restent pas moins à demi nomades. Pour qu'ils deviennent tout à fait sédentaires, il faut une nouvelle invention. Il faut que quelqu'un, après avoir observé l'effet des déjections animales sur les végétaux et sur leurs graines, ait conçu l'idée de recueillir les déjections avec soin et de les concentrer sur les champs cultivés ; bref, qu'on ait inventé la fumure. Alors l'état demi-nomade ne tarde pas à prendre fin, car ce qui causait des migrations, c'est que le sol, cultivé et non fumé, s'épuisait au bout d'un temps plus ou moins court, et que cet épuisement forçait les hommes à aller chercher ailleurs f une terre vierge. Du moment que l'homme sait refaire le sol

épuisé, l'émigration n'est plus obligatoire; l'homme demeure, il s'attache au lieu où il naquit et qu'il contempla dès l'enfance. On peut dire à présent qu'il a une patrie. Nous avons montré combien la fixité était nécessaire pour qu'une vraie civilisation puisse se développer. La plante cultivée ne procure qu'à moitié fixité et civilisation : c'est la fumure qui achève l'œuvre. On a dit de la civilisation qu'elle était une belle plante poussée dans le fumier. Cette proposition doit être prise au sens réel. Sans le fumier, il n'y a qu'une demiagriculture, et il n'y a guère non plus qu'une demi-civilisation *.

L'invention de la fumure ne demandait pas une grande contention d'esprit : elle n'a rien de profond; ses conséquences néanmoins ont été des plus considérables; elle a, de ce chef, droit à figurer parmi les inventions capitales.

Aux conséquences industrielles qui se produisent dans les villes par le fait même de leur existence, il faut joindre des effets d'un tout autre ordre. Entre Paris et un village, ou môme une petite ville, il y a au point de vue non pas seulement des métiers, des arts, mais de toutes les manifestations de l'intelligence, une distance bien reconnue. Demandez-vous à quoi tient la supériorité de Paris : vous trouverez la question 1res complexe, et les causes vous paraîtront assez délicates à saisir. Cependant vous pourrez immédiatement avancer au moins une proposition négative, qui a son importance : Paris n'est pas peuplé d'une race exceptionnelle; il recrute constamment sa population dans le fonds provincial, qui lui parait si inférieur. Sa supériorité tient donc à ce I qu'il constitue par lui-même un milieu favorable. Qu'y a-t-il j précisément de favorable dans ce milieu? Cela serait malaisé t et surtout long à dire avec détail. Toutefois il apparaît que Paris est avant tout un milieu très diversifié. Cent provinces ou pays (au sens moyen âge du mot), mille villes ou villages {

1. Demi-agriculteurs, demi-nomades, il y en a beaucoup, soit dans la géographie, soit dans l'histoire; exemple : les Helvètes de César. j

sont mis ici comme en présence les uns des autres, avec une variété infinie de nuances dans le caractère, les idées, les habitudes et les pratiques des individus qui les représentent. Il en résulte forcément pour chacun une certaine proportion de détachement de soi, de scepticisme ou, comme Ton dit aujourd'hui, de criticisme, ce qui est l'avant-coureur nécessaire de tout progrès. Puis il se fait, entre toutes ces idées et ces pratiques différentes, des transactions, des combinaisons, ou même encore des sélections. Ajoutons-y une cause qui n'est pas négligeable, l'influence des individus exceptionnels que les grandes villes ont toujours attirés.

La supériorité de Paris sur les provinces, et ce que nous apercevons des causes de cette supériorité, nous édifient sur le rôle qu'ont joué dans l'histoire du progrès non seulement les villes célèbres, Thèbes, Memphis, Babylone, Athènes, Alexandrie, Rome, Florence, Venise, mais les villes en général.

Jusqu'ici nous avons considéré la densité produite par la multiplication naturelle, par le nombre des êtres procréés et conservés grâce aux ressources nouvelles procurées par l'agriculture; c'est là ce que Spencer appelle la croissance interstitielle. Il y a, pour tout peuple, une autre manière de croître. Cette autre manière, appelée par Spencer croissance extérieure, tient à ce qu'un peuple en conquiert d'autres, les enferme avec lui dans le cercle de l'action exercée par un gouvernement, qu'il les intègre (suivant la forte expression de Spencer).

La croissance extérieure, l'intégration de provinces considérables au profit d'une peuplade victorieuse, donnent toujours indirectement de la densité, autrement dit, elles amènent toujours la formation d'une ou plusieurs villes extrêmement peuplées; elles secondent ainsi la croissance interstitielle ou même la suppléent. Si Athènes a dû peutêtre son existence principalement à la croissance interstitielle, Rome Ta due surtout à l'intégration.

Maintenant affirmons celte proposition : Il est possible, et

cela s'est vu, qu'un peuple pasteur intègre des peuples agrîculteurs, et forme ainsi un Etat assez vaste; mais de pasteurs à pasteurs, le résultat serait impossible. Il faut toujours que Tune des deux parties, au moins la partie vaincue, soit parvenue à la période de l'agriculture ; nous allons en voir les raisons.

Les pasteurs entre eux se font la guerre pour s'enlever du bétail, des femmes, des esclaves. Quand une peuplade a décidément le dessous, elle fuit loin de son vainqueur : elle échappe ainsi à la destruction ou à l'oppression. Un peuple définitivement agriculteur ne peut pas fuir. IL se peut que le vainqueur, n'ayant rien à ménager, supprime le vaincu et prenne les terres et les repeuple de ses propres membres; il se peut qu'il conserve les vaincus sur le sol, à titre de serfs; il se peut, à la suite d'une victoire incomplète, qu'il soumette le vaincu à lui payer un tribut annuel, ou même simplement à avouer son vasselage; peu nous importe cette diversité. Mais voici ce qui nous importe : L'annexion d'un peuple, opérée d'abord par la force, perd à la longue le caractère de contrainte et aboutit à la constitution d'un état dont le maintien est voulu et la prospérité désirée par tous les sujets. L'histoire nous l'enseigne par de nombreux exemples. Dans un excellent chapitre de sa Sociologie auquel je renvoie le lecteur (§ 448 et suivants), M. Spencer fait parfaitement saisir les conditions de ce phénomène historique.

Les populations pastorales vivent forcément à l'état sporadique, ayant entre elles de vastes pacages, de grands espaces séparatifs. Or, en cet état, elles ont beau provenir d'une souche commune, la divergence se produit bientôt sous toutes les formes, politique, religieuse, linguistique. Ces frères ne se reconnaissent plus; leurs dieux semblent ennemis; leurs langages, qui ne sont pourtant que des dialectes, sont inintelligibles de l'un à l'autre '. Pour que la communauté

4. Fait remarqué surtout en Amérique, où souvent les habitants de deux villages voisins ne se comprennent pas.

originelle reste sensible, il faut que la race ait peuplé le pays à la manière d'un peuple agriculteur, très différente de celle du peuple pasteur. Celui-ci projette au loin et brusquement son trop-plein, son excédent d'hommes. L'autre s'étend graduellement. Les grands espaces séparalifs n'étant plus ici nécessaires, les villages s'élèvent à des intervalles relativement étroits ; et les villes mêmes, d'abord simples oppida ou refuges temporaires d'un cercle de villages, plus tard résidences permanentes, se forment à des distances modérées. Le rattachement à chacune de ces villes d'une banlieue, plus ou moins large, est un premier degré de coordination qui prépare la coordination postérieure en provinces et finalement en un seul État \

En résumé, les premiers grands empires, ceux de l'Egypte, de l'Assyrie, de l'Inde, de la Chine, du Pérou, du Mexique, se sont fondés sur une condensation d'hommes, obtenue en partie par la multiplication naturelle, en partie par l'annexion. Mais multiplication et annexion ont dépendu également de l'agriculture, introduite elle-même par l'invention de la plante domestiquée f .

La grandeur de l'Egypte est née autour du froment et du sorgho, celle de la Chine et de l'Inde autour du riz, celle du Pérou autour de la pomme de terre, et ainsi des autres.

L'écriture. — Le dessin, la sculpture, la peinture, sont une écriture avant l'écriture. La peinture est une sorte d'abstrac-

1. La plus vaste • intégration de l'antiquité », l'Empire Romain, est partie de la domination d'une ville sur une campagne, le Latium, semée de villages et de villes assez rapprochés, dont les habitants appartenaient à une môme race et, ajoutons, tout à Tait agriculteurs.

2. Observation importante : La chasse persiste dans l'état pastoral; la chasse et la zooculture persistent dans l'état agricole. Il y a plus de diversité dans le travail, dans l'industrie humaine, et, comme suite, plus de diversité sociale; enfin, plus de diversité intellectuelle, morale.

tion relativement à la sculpture; le dessin a le même caractère à l'égard de la peinture. Le dessin, pratiqué assez longtemps, conduit lui-même à une nouvelle abstraction, dont la portée sera immense : l'écriture.

La première écriture n'est que la représentation des objets; la seconde est l'image des syllabes qui forment le nom des objets; la dernière, la vraie, celle des sons élémentaires qui sont dans ces noms. C'en est assez dire, à ce point de vue, pour notre sujet.

Nous n'avons pas non plus à exposer ici comment, sous la pression d'un besoin universellement senti, celui de conserver la mémoire des événements importants, l'humanité s'est essayée de diverses manières à résoudre le problème de l'écriture.

Il nous suffira de dire que l'Egypte seule a pleinement réussi, et il semble bien que la gloire de cette invention devait lui échoir, plutôt qu'à tout autre pays, à raison de ses efforts exceptionnels dans l'architecture et la sculpture, de sa constitution à la fois aristocratique et cléricale, avec une prépondérance marquée au profit du clergé. Ce dernier trait n'a pas dû influer médiocrement ; on peut avancer qu'entre tous les hommes c'est au prêtre qu'il appartient de sentir davantage le besoin de l'écriture, car le prêtre, par métier, enseigne les autres hommes. Qui dit enseignement dit forcément dans une certaine mesure conservation et remémoration des événements du passé \

Passons aux conséquences de cette invention. Elles vont si loin, si avant dans les institutions, si profondément dans l'esprit humain, qu'on est, par cela même, embarrassé de les mettre en relief. Après la parole, après le feu, l'écriture, au point de vue des résultats, occupe incontestablement la

i. Les Phéniciens ont eu le mérite, ce semble, de dégager l'élément que j'appellerai analytique d'entre les données fournies par l'Egypte. Au reste, il plane encore sur ce sujet des ombres partielles. — Voir l'ouvrage de M. Berger, Histoire de récriture dans V antiquité.

première place. Sans elle, l'humanité ressemble à un homme qui ne se souvient pas du tout, ou, ce qui est pis peut-être, se souvient inexactement de ce qu'il a fait la veille. L'écriture constitue la mémoiresolide du genre humain.

Sachant ce qu'on fait et d'où on vient, on pourra un jour savoir où Ton va et ce qu'il y a à faire. La conservation désormais possible des faits politiques est bien quelque chose ; mais ce qui est infiniment plus influent, c'est la possibilité de conserver les observations, les découvertes ou les réflexions des hommes exceptionnels dans les sciences et dans les arts. L'humanité est maintenant en mesure de commencer son encyclopédie, qui jamais ne sera close.

L'écriture n'a pas seulement cet effet de conserver les dées acquises, elle aide singulièrement à la production même des idées. Tout homme, celui-là même qui est le plus capable d'accroître le trésor intellectuel de la race, commence par être le disciple des prédécesseurs. Ceux-ci, communiquant ce qu'ils savaient à celui-là, l'ont mis à même d'acquérir un savoir nouveau.

Avant l'invention de l'écriture, l'homme ne peut entendre que la parole prononcée à courte distance; les communications qu'il reçoit se bornent à celles du milieu tout à fait immédiat où il vit, à moins qu'il ne se déplace, voyage sans cesse, ce que peu d'hommes peuvent faire. D'ailleurs, il y a une parole dont il est forcément privé : celle des morts.

Voici qui n'est pas indifférent : grâce à l'écriture, le disciple attentif peut entendre la parole des prédécesseurs, non pas une fois, mais autant de fois qu'il lui plaît, la méditer, s'en nourrir à volonté.

Réciproquement, avant l'écriture, l'homme n'exerce d'action sur ses semblables que dans le cercle limité de ceux qui vivent réellement avec lui. L'écriture ouvre à l'action humaine une sphère indéfinie. Une sorte d'omniprésence commence pour l'homme qui pense ou sent fortement. Jésus- Christ, Mahomet, ont changé, à ce qu'on dit, la face du

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200 DE L'fllSTOIRE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE.

monde, mais on oublie trop à quoi ils le doivent. Les auteurs inconnus d'une invention matérielle leur ont mis en main un levier sans lequel ces grands acteurs de l'histoire n'eussent remué qu'un petit groupe d'hommes immédiats, bientôt disparus, et n'eussent été que des prophètes locaux.

Si récriture n'existait pas, n'avait jamais existé, l'amas, le trésor de nos connaissances, serait incomparablement plus pauvre : c'est reconnu, incontesté ; mais, ce qui est moins bien aperçu, c'est que l'esprit humain, en soi, dans ses puissances et ses virtualités, serait bien inférieur. Les grands penseurs n'auraient certainement pensé qu'à un degré de profondeur, d'ampleur et de précision beaucoup plus bas. Quoi donc, le fait matériel d'écrire, de creuser la cire d'une tablette, ou de mettre des signes noirs sur un fond blanc, tiendrait l'esprit dans sa dépendance! Sans aucun doute, de môme que le mécanisme vocal, matériel aussi, l'y maintenait antérieurement. On ne pense guère sans l'assistance du langage. On pense bien différemment selon qu'on a ou n'a pas l'assistance de l'écriture. Avec l'écriture, une faculté bien précieuse existe pour le penseur : c'est de revoir et de reviser l'œuvre qu'il a faite, autant de fois que bon lui semble; et, après de longs délais, de la juger comme un témoin étranger, de se corriger, et de juger encore ces corrections.

Nous savons par la biographie des grands modernes, d'un Buffon, d'un Goethe, comment et au prix de quels amendements successifs, réitérés sur tous les points, une œuvre profonde ou parfaite finit par se réaliser, et nous apercevons aisément que ce travail était impossible avant l'écriture f .

Si la parole a été la condition d'une première phase de la pensée, la pensée éloquente, poétique, l'écriture a créé l'esprit critique. Représentons-nous bien les conditions fâcheuses où se trouve l'homme de génie sans l'écriture. Ne pouvant écrire,

1. Telle page de Buflon est le résultat de dix et même quinze couches de remaniements successifs.

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il faut qu'il parle. Il parle aux autres, ou iLparle à lui-même ; j'entends qu'il compose à voix plus ou moins haute; mais, dans l'un comme dans l'autre cas, il improvise toujours. Il va, il cède au mouvement de son esprit; il suit le fil de ses idées qui se déroule, sans s'arrêter pour regarder en arrière, pour examiner la route parcourue; il sent trop bien qu'Userait en danger de perdre la voie. Puis, quand il est arrivé au terme, son unique souci est de repasser par le même chemin, de fixer dans sa mémoire les pas successifs, afin de pouvoir redire demain ce qu'il a dit aujourd'hui. C'est un assez grand effort pour lui que de ne rien laisser échapper de ce qu'il a trouvé; quant à refaire l'œuvre, à la corriger, il ne le tente pas. D'instinct, il sent qu'il écraserait sa mémoire sous le poids des versions multipliées.

La situation mentale que nous dépeignons n'est pas une hypothèse en l'air. Cette situation est démontrée historiquement par l'invention du vers (sous ses formes très variées) et par l'emploi presque exclusif qu'en font au début toutes les littératures, pour exprimer non seulement la pensée poétique, mais même la pensée didactique. Pourquoi cette prédominance du vers? Parce que c'est un secours pour la mémoire. Le vers remplit justement la même fonction que fera plus tard avec avantage l'écriture. Forme poétique, écriture, deux phénomènes bien différents à première vue et que lie cependant une similitude profonde.

Un homme qui porte dans son esprit quelques-unes de ces improvisations en a sa charge ; seul un génie exceptionnellement puissant peut arriver à produire une œuvre de quelque ampleur, à laquelle manque toujours forcément un certain degré de cohérence.

En résumé, là où il n'y a pas d'écriture, il est impossible au génie, si grand qu'il soit, d'atteindre un point élevé de rigueur critique, de suite, d'unité et d'ampleur dans le développement de sa pensée.

202 t DE l/HISTOIRB C0N81DÉBÊE COMME SC1ENCB.

L'imprimerie. — Partout, et on particulier dans notre Occident, l'invention de récriture est séparée par un grand nombre de siècles de l'invention de l'imprimerie ; n'importe, il faut rapprocher ces découvertes.

L'écriture était née du dessin; l'imprimerie proprement dite sortit de Pimprimerie du dessin : je veux dire de la gravure sur bois ou xylographie. Il n'a fallu ni une science profonde ni un grand génie pour trouver la lettre mobile, le caractère en métal. Les effets ont ici singulièrement dépassé en grandeur leurs causes. Nous n'aurons pas besoin d'appuyer beaucoup sur ces effets : ils sont évidents pour tout le monde. L'imprimerie donne à la parole humaine une portée tout à fait indéfinie; grâce à elle, l'homme, du point qu'il occupe sur la terre, peut se faire entendre jusqu'à ses extrémités. Ce qui est mieux encore, c'est que la conservation de ses paroles étant assurée par l'imprimerie autant qu'une chose peut l'être ici-bas, il se fait entendre aux générations éloignées. Plusieurs milliers d'années après sa mort, il parle, il conseille, il enseigne, il émeut, il suscite des affections et provoque des actes. La nature nous avait donné le mécanisme vocal que vous savez, un larynx portant au plus à quelque cent mètres; nous y avons ajouté ces deux appendices extraordinaires, l'écriture, l'imprimerie, et vous voyez l'accroissement prodigieux de puissance qui en est résulté.

En cherchant à caractériser la puissance que l'imprimerie a donnée à l'homme, nous venons de présenter les choses sous une image qui nous a paru propre à saisir l'esprit; et au fond, avec notre image, nous en avons donné plutôt une idée trop faible que trop forte. C'est bien mieux en effet que si la parole allait jusqu'au bout de la terre et jusqu'au bout de l'avenir; car cette parole pourrait être perdue pour l'homme sourd et pour l'homme distrait. Renouvelons ici, et

avec plus de force, ce que nous avons déjà dit à propos de l'écriture. Par l'écriture, par l'imprimerie, la communication de la parole ne se fait plus par le son, mais par l'image. Le son était éphémère, l'image est fixe. Quand elle frappait les hommes au sens de l'ouïe, la parole avait bien des chances de rester sans effet; mais dès qu'il y a dévolution de sens, dès que la parole imagée va frapper l'homme au sens plus intellectuel de la vue, l'efficacité de la parole est immensément augmentée : la pensée humaine ne s'évanouit plus dans l'air avec le son; elle demeure en état d'être contemplée, méditée . indéfiniment.

Cette possibilité a changé profondément le caractère môme de l'intelligence. Léger, rapide, superficiel, était l'esprit humain, dans les individus les mieux doués. Le penseur obstiné, le méditatif opiniâtre devient possible. Avec l'écriture et le manuscrit, il se manifeste déjà, ici et là. L'imprimerie, le livre, multiplient partout ce type d'homme qui est véritablement le sel de la terre.

Précisons maintenant les effets propres à l'imprimerie, par comparaison avec ceux de l'écriture; voyons jusqu'à quel point le livre imprimé agit autrement que le manuscrit.

Reproduite par la main de l'homme, une œuvre quelconque coûte beaucoup de travail, de temps ; elle est chère, ses exemplaires restent assez rares. L'auteur, l'éditeur ne s'attendent en conséquence qu'à une catégorie assez étroite de lecteurs. On ne pense pas, on n'écrit pas pour tout le monde comme on le fait pour quelques-uns, pour une classe restreinte de lecteurs. D'ailleurs, l'imprimerie par son bon marché permet de s'adresser à telle classe qu'on veut. Ainsi, l'auteur a le choix de viser tout le public, ou celte catégorie de lecteurs, ou cette autre. Et voilà un phénomène bien considérable, introduit par lui dans la littérature, la diversité des genres, des styles et des tons. Une littérature s'exprimant par le manuscrit copié et recopié, toujours rare, toujours cher, et ne s'adressant forcément, par cette cause, qu'à une catégorie

204 DB l'histoire considérée gommb scibncb.

d'hommes, ou à deux au plus, est condamnée h une monotonie, à une pauvreté relatives.

On ferait certainement un livre rien qu'en suivant les conséquences de l'imprimerie dans noire littérature française. C'est ainsi qu'il faut lui attribuer principalement l'abandon définitif du latin par les auteurs, l'emploi exclusif du français, grand événement au point de vue esthétique, car l'usage d'une langue morte détermine une littérature froide, sans éloquence, sans originalité de style, sans empreinte personnelle, en un mot sans vie.

Si la littérature croit en diversité à proportion de l'étendue du public, la liberté de l'écrivain augmente de même : il peut se libérer au moins de tous les préjugés qui sont particuliers & une classe et n'est plus dominé que par les préjugés communs à tous.

Ces assertions que nous venons de présenter, et dont beaucoup sont nécessairement déduclives, il faut les confronter un instant avec les faits, avec l'expérience historique.

Au lieu de nous astreindre à l'ordre des temps, comme on le fait dans l'histoire narrative, procédons par une méthode plus convenable quand il s'agit de démonstration; allons, non de l'ancien au moderne, mais de ce qui est plus clair, plus incontestable, à ce qui Test moins. Or nous avons dans le voisinage (historiquement parlant) un phénomène déjà très étudié, suffisamment connu, ou du moins connaissable : je veux parler de ce brusque progrès accompli il y a trois siècles, et qu'on nomme la « Renaissance ». En disant brusque progrès, je viens de caractériser essentiellement ce phénomène. Contemplez un instant l'allure de l'esprit humain, chez les nations occidentales, à partir du 11 e siècle de notre ère. A cette date déjà, la décadence scientifique, artistique et industrielle est manifeste. Quelles causes amenèrent cette décadence? Ce n'est pas ici le lieu de le chercher. Notons seulement qu'elle existe, et cependant l'invasion des barbares dans l'Empire Romain n'a pas encore eu lieu; elle n'arrivera que

dans trois siècles. On continue à déchoir lentement jusqu'au v 6 siècle. Après cette date, la décadence se précipite. On descend très bas jusqu'au x e siècle; à partir de là on commence à remonter; mais comme c'est long, comme c'est lent jusqu'à la fin du xv e siècle ! Maintenant, dans le temps qui suit, isolez une période, une tranche de cent cinquante années, entre i500 et 1650, et examinez-la; vous êtes saisi du nombre et de la grandeur des changements qui se sont opérés. Je ne veux parler ici que des modifications profondes, de celles qui semblent indiquer dans l'homme un esprit, un moral tout autres; et j'en parlerai brièvement, quitte à y revenir plus tard. Entre la façon dont les hommes contemplaient la nature extérieure, et interprétaient ses phénomènes à la fin du xv e siècle, et celle dont Galilée par exemple la questionne, la soumet à de rigoureuses épreuves, il y a une distance énorme, à peine franchissable en vingt siècles qui s'écouleraient à la vitesse du moyen âge. Entre les auteurs des mystères et soties du moyen âge d'un côté, et Shakespeare ou Corneille de l'autre, il n'y a pas moins de distance. Comparez les meilleurs esprits du xv e siècle avec Rabelais, Montaigne, Hobbes, Bacon, Descartes, jamais vous ne croiriez, si vous ne le saviez indubitablement, que les uns soient si peu éloignés des autres dans le temps. Je n'insisterai pas sur une impression si universellement sentie. Lire une page de ceuxlà après une page de ceux-ci suffit à la donner, vive et frappante. Le langage seul vous avertit que l'esprit humain a singulièrement marché dans un court intervalle. Quelle fut la cause? Elle est évidente. Prenez Rabelais, ou Ronsard ou Montaigne. Ils ont un trait commun qui fait saillie et saute aux yeux. Ils portent en eux, comme un double esprit, la tradition du moyen âge, la révélation récente de l'antiquité grecque et romaine. Leurs prédécesseurs ne savaient qu'une langue, la maternelle; ils ne savaient qu'une manière d'envisager la nature et l'homme, de raisonner sur ces deux sujets, qu'une manière de les sentir. Ceux-ci savent, peu ou beau-

06 DB L'BISTÛIRB CONSIDÉRAS COMME SCIENCE.

coup, deux ou trois langues. Ils connaissent deux manières au moins de raisonner, de philosopher, de sentir, celle du moyen âge, celle de l'antiquité. Je ne crois pas pour ma part que l'antiquité, toute supérieure qu'elle soit au moyen âge, ait agi et développé l'intelligence humaine exclusivement ni même principalement par sa supériorité. Ce qui a fait plus que cette supériorité, c'est la comparaison, c'est le conflit sourd ou manifeste, dans l'esprit humain, des deux civilisations. Il en est résulté dans tous les genres d'activité intellectuelle, science, art, philosophie, religion, un développement forcé du jugement, de la critique. La première condition du progrès intellectuel, c'est de douter, c'est de se déprendre de ses opinions et de ses sentiments antérieurs, de les balancer avec d'autres différents; il est rare qu'il ne sorte pas de là une composition, faite en partie de débris anciens, mais nouvelle en partie.

On voit assez aisément que les institutions politiques, les mœurs et la religion légués par le moyen âge furent tout de suite et profondément atteints dans le respect et l'attachement qu'ils avaient pu inspirer auparavant. Il faut y regarder un peu plus près pour voir que cette tradition, à son tour, passé le premier moment de vogue aveugle, réagit contre l'antiquité et lui rendit ses mauvais offices, si l'on peut dire. La critique de l'antiquité commença, dans les sciences, dès le xvi e siècle. Des esprits comme Palissy, comme Ramus, mirent en doute la validité des connaissances chimiques, physiques, anatomiques et psychologiques des anciens. Un peu plus tard, Bacon, Descartes, s'élevaient contre leur manière générale de philosopher.

En littérature, en art, on attendit plus longtemps pour les contester, surtout en France, où tant de gens encore aujourd'hui croient aveuglément à la supériorité antique. Mais en Angleterre, en Allemagne, l'esprit protestant, qui n'est après tout que la tradition du moyen âge refaite et renouvelée, libéra très suffisamment et de bonne heure les grands artistes de

la dévotion aux anciens. Shakespeare, par exemple, n'est pas un ancien (d'intention) comme notre Corneille, notre Racine; il n'est pas non plus un médiéviste, mais quelque chose qui contient les deux et les dépasse.

Ce qui confirme notre explication de la Renaissance, c'est la comparaison avec quantité d'autres mouvements semblables qui ont eu lieu, et qui sont seulement moins éclatants. Au fond, la Renaissance du xvi e siècle est identique à notre mouvement philosophique du xvin e siècle par exemple. La connaissance de la manière de penser et de sentir des Anglais, devenue à la mode parmi nous, donna alors aux Français le bénéfice de ce double esprit que nous avons constaté pendant la Renaissance, et avec les mêmes conséquences. Montesquieu, Voltaire, Diderot, sont tous imbus de l'Angleterre. Rousseau a la chance d'être à la fois Suisse et Français. Peu après, devenant nous-mêmes à la mode en Allemagne, nous doublions l'esprit allemand de l'esprit français. Les Allemands sont en train de nous rendre semblable office. Ce qui fait certainement que l'Europe depuis trois siècles ne se repose pas, comme il est arrivé aux anciens, dans une production antérieure trop contemplée, trop admirée, mais donne coup sur coup des floraisons nouvelles, c'est que sa division en États distincts et différents lui permet de se féconder sans cesse elle-même par l'introduction dans chaque peuple de l'esprit d'un peuple voisin. L'antiquité gréco-romaine, soumise à l'unité de l'Empire Romain, n'a pas eu cette condition favorable. Elle a encore fait défaut bien plus complètement à la Chine, ce trop grand empire, si malheureusement isolé et replié sur lui-même.

Nous voilà, ce semble, bien loin de l'imprimerie; il n'en est rien; elle a été la condition indispensable de la Renaissance. Avant elle, les manuscrits anciens existaient certes; et il ne faut pas s'imaginer qu'on ait tout d'un coup aperçu leur existence, ou du moins ce n'est vrai que dans un certain sens. Mais, avant l'imprimerie, quelques rares privilégiés

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connaissaient, et seuls pouvaient connaître, les œuvres de l'antiquité. L'imprimerie mit ces œuvres à la portée d'une multitude d'hommes. De ce détail purement matériel, quel fut le résultat? Un grand fait : c'est qu'on parla de ces œuvres, qu'on en écrivit, qu'on en disserta et qu'on les discuta tout autrement, avec un entrain, une verve, une diversité d'opinion et de sentiment, absolument proportionnels à Taire, excessivement et brusquement agrandie, du public lisant.

Il faut le répéter, la spéculation intellectuelle, qui se passe entre gens spéciaux, confinés dans des milieux étroits, que ce soit cloître, église, académie ou classe sociale, ne ressemble plus du tout à la spéculation sur les mêmes objets, quand celle-ci s'agite entre personnes venues de tous les points de l'horizon, savants, artistes, moines, militaires, hommes du monde, et les femmes mêmes.

Rien que l'intervention des femmes dans ces discussions suffirait à tout changer. Or, s'il y a quelque chose d'incontestable dans la Renaissance, c'est précisément ce trait : l'universalité (au point de vue des classes) de l'émotion, goût sérieux ou engouement, que l'antiquité suscita. Sans l'imprimerie, cela n'eût pas existé.

Je désire qu'on comprenne bien le fond de ma pensée. Ce qui a tant profité à l'esprit humain, ce n'est pas précisément la spéculation antique en elle-même, qui est souvent si faible, c'est la fureur universelle d'en raisonner, et la diversité des raisonnements proportionnels à cette universalité.

A présent, cherchez, en dehors de l'imprimerie, dans les institutions du temps ou dans les événements de quelque genre que ce soit, une cause explicative; vous n'en trouverez pas. Alléguer la découverte de l'Amérique, ou la prise de Conslantinople, avec sa suite, le transport de quelques œuvres encore inconnues en Occident (œuvres fort peu essentielles), me parait, je l'avoue, très insuffisant.

Certes, la découverte de l'Amérique a agi, surtout dans le domaine des faits économiques; l'émigration des derniers

savants grecs, et l'acquisition de certains manuscrits ont agi aussi, dans une mesure estimable; mais vraiment, entre l'influence de ces causes et l'influence de l'imprimerie, il n'y a pas de comparaison possible.

Il est une préoccupation que les hommes de ce temps-ci manifestent peut-être avec excès : c'est celle de l'instruction des jeunes.

On semble croire que la conservation des connaissances acquises et leur accroissement futur dépendent principalement, sinon entièrement, de l'instruction distribuée dans les écoles. Aussi les moindres conditions du régime scolaire sont-elles un objet de débals et d'essais d'amélioration. Que dirait-on si quelqu'un venait aujourd'hui nous proposer de supprimer aux enfants tous les livres élémentaires qu'ils ont entre les mains, et s'il ajoutait encore le conseil de supprimer les cahiers, le papier, les plumes, partant les notes prises en classe, et la rédaction des devoirs faits à l'étude, à la maison, et les compositions? Evidemment, on s'écrierait que l'instruction est perdue, que le monde va retourner à la barbarie. C'est reconnaître que, si celte instruction, à laquelle nous tenons tant, que nous apprécions si haut, n'est pas précisément impossible à donner avec la parole seule, elle est au moins bien imparfaite sans l'existence de l'imprimerie et de l'écriture.

Chez les Gaulois, les Druides faisaient apprendre à leurs disciples de longs poèmes didactiques; c'était là toute leur méthode d'enseignement. Les Brahmanes hindous, négligeant systématiquement le secours de l'écriture, ont fait jusqu'à ces derniers temps ce que faisaient les Druides. Plus près de nous encore, chez nos ancêtres du moyen âge, nous pouvons considérer un enseignement presque exclusivement oral, et ce dernier exemplaire est particulièrement intéressant pour nous, en ce qu'il nous montre que des conditions très secondaires en apparence peuvent avoir une grande influence sur le développement de l'esprit humain. Quoi de plus subal-

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terne en effet, à première vue, que l'existence d'un objet fabriqué, tel que le papier? Si le moyen âge ne connut guère que l'enseignement oral, il le dut en effet, non à un préjugé contre l'écriture, comme celui des Brahmanes, mais à ce fait que le papyrus, fabriqué en Orient, n'arriva plus en Occident après la conquête musulmane, et que, le papier n'étant pas encore inventé, on fut réduit à se servir exclusivement de parchemin, matière rare et coûteuse. Et remarquons ici, en passant, l'impuissance des institutions gouvernementales. Le moyen Age aurait eu nos institutions démocratiques, notre sentiment démocratique, il aurait voulu comme nous l'instruction des classes les plus nombreuses, avec tout le zèle que nous manifestons aujourd'hui pour cet objet, qu'il n'aurait pu, en l'absence du papier, organiser l'instruction primaire sur le môme pied que la nôtre. J'écarte les livres imprimés, qu'il n'aurait pu donner à aucun prix, bien entendu, puisqu'ils n'existaient pas; mais je dis qu'il aurait reculé devant les frais énormes qu'aurait coûté, avec le parchemin, ce gaspillage de la matière à écrire que comporte nécessairement un enseignement tel que le nôtre.

Un esprit qui connaît un peu les choses pédagogiques concevra ici aisément les formes inévitables que prit alors renseignement. En l'absence de livres d'un côté, et de papier à consigner les leçons de l'autre, l'enfant fut tenu à apprendre toute chose par cœur, sa mémoire fut exercée presque à l'exclusion de son jugement et de sa réflexion personnelle. Après cela, qu'on se pose l'importante question de savoir si, parles habitudes contractées dans la jeunesse, l'esprit humain ne prenait pas un pli capable de produire des conséquences étendues et profondes dans l'âge mûr.

Le lecteur me rendra cette justice que j'ai absolument négligé le côté utilitaire de l'imprimerie et de l'écriture. Pour cette dernière cependant, il serait bien excessif de ne pas indiquer brièvement à quelle impuissance, sans elle, on serait réduit dans toutes les branches de la pratique. Vous

figurez-vous ce que serait le négoce, au sens le plus large du mot, et l'industrie, sans écriture d'aucune espèce, réduits à enregistrer leurs opérations dans la mémoire et faisant tous leurs comptes de tête? J'admets un instant ce que certains sociologistes affirment très haut, que la civilisation n'est pas chose purement extérieure, que nous avons l'esprit et le cœur, en soi, civilisés. Supposons cependant que demain un gouvernement défende à tous l'usage de l'écriture et du chiffre, écriture spéciale, et qu'il ait le pouvoir de faire observer cette prohibition : qu'arriverait-il au bout d'un temps assez court? Dans tous les métiers, toutes les professions, toutes les pratiques humaines, une simplification, un abandon de toute opération compliquée, le resserrement d'une activité qu'on ne peut plus soutenir dans son ampleur antécédente. Il arriverait cette déchéance qui caractérise les siècles postérieurs à l'établissement des barbares dans la Gaule romaine. En effet, la décadence de cette époque ne peut s'expliquer autrement que par la perte de la faculté d'écrire. Je ne dis pas chez tous les hommes, mais chez la plupart des contemporains; je l'explique ainsi, du moins quant à moi. Les barbares qui vinrent s'établir chez nous n'étaient pas si nombreux qu'ils aient changé la constitution de l'esprit humain, par l'infusion de leur sang. Qu'ont-ils donc fait? Ils ont, par leurs mœurs, leurs habitudes constantes de guerre publique et privée, introduit dans l'existence générale une insécurité et une pauvreté telles, que l'instruction élémentaire a été négligée, mise en oubli. Au bout d'un temps, très peu d'hommes, même dans les hautes classes, ont su lire, écrire; le très grand nombre s'est trouvé totalement illettré. La barbarie dans les arts et métiers a suivi nécessairement.

Les inventions de communication, celles d'enregistrement et de commémoration, tiennent visiblement dans une assez étroite dépendance la sensibilité humaine.

Un sentiment, quel qu'il soit, l'affection d'une mère pour son fils, ou d'un ami pour son ami, dure et se maintient par

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l'exercice. S'il y a impossibilité à ce qu'il se manifeste par des actes ou des paroles, il diminue jusqu'à s'anéantir parfois; s'il y a difficulté, le même effet se produit avec moins d'intensité. Ce sont là des vérités psychologiques incontestables.

Le premier moyen de communication inventé, le langage, en permettant d'exprimer les affections avec une précision très supérieure à celle de la mimique, a dû développer singulièrement les facultés sentimentales du genre humain. Malheureusement, cet effet ne se laisse pas mesurer.

L'affection étant tenue, pour durer, de s'exercer en manifestations, force est que l'absence de la personne aimée soit le grand réacteur. « Loin des yeux, loin du cœur », vieux proverbe et proverbe universel, je pense. La domestication des animaux rapides, comme le cheval, le chameau; l'invention du traîneau, du char à roues; celle de la barque à rames, puis à voile, sont venues au secours des affections, tout autant que des intérêts économiques. Elles ont permis d'abréger, d'interrompre la durée de l'absence. Le papier, l'écriture, la poste, ont eu une bienfaisance un peu différente : ces inventions ont diminué l'épaisseur de l'absence, percé à moitié ses voiles, éclairci ses ombres. Avant l'écriture, l'absence est muette comme la mort. Si vivement ressentie que vous le voudrez au premier moment, cette séparation complète décourageait au bout d'un temps la pensée affectueuse et conduisait à la somnolence du sentiment. À cet égard toutefois, Técrilure a été longtemps, pour la masse humaine, un bienfait plus virtuel que réel. Il y a fallu l'assistance d'autres moyens.

Il fut un temps, pas bien loin de nous, où, lorsqu'un membre d'une famille peu aisée la quittait, le garçon pour aller à l'armée, la fille pour se mettre en service, l'absence était presque aussi complète qu'aux temps antérieurs à l'écriture. Les lettres coûtaient cher à cent lieues de distance; elles constituaient une dépense telle, que le soldat, la dômes-

tique se la permettaient rarement. La famille et le membre détaché d'elle ne correspondaient qu'à de longs intervalles. Quant à faire un voyage dispendieux et d'une durée de plusieurs jours pour aller revoir momentanément ses parents, il y fallait encore moins songer. On n'avait pas non plus pour entretenir ses sentiments la ressource du portrait. Il n'existait alors que sous la forme du tableau peint, un vrai luxe dont la bourgeoisie aisée elle-même se passait le plus souvent; au bout d'un temps, les images des personnes chères, emportées dans le souvenir, se brouillaient, puis s'effaçaient presque, accident fâcheux, dont on est trop disposé à méconnaître l'influence.

Il faut rendre justice à qui de droit, c'est une invention gouvernementale qui a inauguré la série des changements favorables, par la lettre à bon marché, à tarif unique, constant, le timbre-poste en un mot.

Le chemin de fer et la photographie ont fait le reste. De Paris à Orléans, pour prendre un exemple, l'étendue cultivable est fort heureusement restée ce qu'elle était : il y a toujours en ligne droite 120 kilomètres de champs propres à porter du blé. Mais comme obstacle séparant les hommes, les empêchant de se voir et de se parler, la terre s'est rétrécie : elle est devenue, en ce siècle, quatre fois plus petite au moins, puisqu'on traverse l'espace séparatif quatre fois plus vite. Cette économie de temps, à laquelle se joignent une économie de frais et une commodité aussi dont il faut tenir compte, a multiplié les déplacements dans une proportion énorme. On a exposé assez souvent les résultats industriels, agricoles, commerciaux de ce progrès; on n'a point assez songé à cette foule de maris, d'épouses, de mères, de pères et d'enfants, qui voyagent dans l'unique but de se revoir, de renouveler par la vue, par Tembrassement des êtres affectionnés, leur puissance d'aimer, leurs facultés de fidélité et de constance.

Gardons-nous également de ne pas apprécier à sa haute

244 DE l'histoire considérée gomme science.

valeur l'influence morale de la photographie. On dit bien « la mémoire du cœur »; mais celle-ci n'est pas sans se ressentir beaucoup de la mémoire proprement dite. La photographie a créé, pour la grande masse de l'humanité, le souvenir exact, fidèle, qu'on peut maintenir contre les efforts du temps. Le télégraphe, en permettant d'être informé à propos des dangers de ceux que nous aimons, ou de leur sécurité, a supprimé le tourment de bien des inquiétudes vaincs : ce qui n'est pas un mince bienfait; et, d'autre part, il nous a encouragés à la sollicitude. Il faut bien voir l'homme comme il est; il en vient toujours à s'épargner la peine inutile; là où il ne peut rien, il contracte toujours à la fin une résignation, d'ailleurs salutaire. On pense aux malheurs qu'il est possible de secourir; on détourne sa pensée de ceux où Ton ne peut rien. A ce point de vue, c'est assurément une invention de très grande conséquence que celle du téléphone. Quand on pourra à toute distance entendre de ses oreilles la voix même de l'absent, il n'y aura presque plus d'absence. L'enfant, le mari, môme éloignés, ne cesseront pas d'être près de leur mère, de leur femme. Le bon conseil, les représentations raisonnables ou tendres, seront toujours présents, si les corps ne le sont pas. Il faudrait vraiment être bien peu psychologue pour ne pas comprendre que ces inventions, en défendant la nature humaine contre l'inconstance et l'apathie sentimentale, qui hélas! lui sont trop naturelles, préparent une évolution de l'espèce la plus profonde. Et qui pourrait en calculer les effets derniers? Qui oserait affirmer, par exemple, que le ton des rapports entre les nations ne s'en trouvera pas à la longue modifié, par la protestation croissante de la sensibilité humaine contre la guerre, ce reliquat honteux de la sauvagerie primitive?

Continuons, et voyons jusqu'à quelle profondeur le moral Immain a été atteint par l'invention de l'écriture. J'ai pensé à me figurer ce que devait être, avant l'écriture, une vaste région de la moralité, celle qui consiste dans l'exécution des

promesses faites et des contrats convenus. Quand la nomination d'un héritier, la vente d'un objet, la stipulation d'une créance, bref, quand tout engagement était exclusivement confié à la mémoire de quelques témoins, il ne me parait pas possible que la probité existât au même degré qu'aujourd'hui. Les souvenirs de ces témoins, fondement de tout l'édifice du droit d'alors, s'altéraient avec le temps, et se désaccordaient, par une loi inévitable de notre esprit. La conscience de ces témoins — à moins que la nature humaine ne fût tout autre alors qu'aujourd'hui, ce qui est à prouver — subissait elle-même le contre-coup de cet état; la cupidité, la vengeance, vingt passions différentes, avaient beau jeu pour les corrompre. L'acte écrit est un témoin incorruptible. Par nature, il reste invariable dans ses dispositions. Il rend le succès de l'improbilé cent fois plus difficile; j'incline à penser qu'il Ta rendu plus rare exactement dans la môme proportion. Il a sans doute donné ouverture à un crime nouveau, le faux; mais il est bien plus facile de saisir et de convaincre ce crime que la subornation des témoins, leur connivence avec les plaideurs, crime impalpable, aérien, si l'on peut dire, qui de plus a tant de formes et tant de degrés. L'acte écrit a supprimé la sollicitation réciproque du plaideur qui veut corrompre et du témoin qui veut être corrompu. Il n'a guère moins moralisé le juge ou l'arbitre en éclairant bon gré, mal gré, et fixant son opinion, tandis que la contrariété des témoignages le livrait à l'incertitude, et mettait ainsi fort à Taise toutes ses passions.

Combien de velléités de fraude ou de violence, combien de procès, de conflits, l'écriture a coupés par la racine! Il est douteux qu'aucun dogme religieux ou philosophique ait, sur ce terrain, agi avec une efficacité comparable.

Il est certain que le genre humain est d'accord avec nous sur ce point, quand il agit. Partout où l'écriture s'est suffisamment répandue, l'usage général s'est établi de ne point prêter son argent ou livrer son bien sans tirer du débiteur

un écrit en bonne forme. Deux contractants, sectateurs d'une même religion, ont rarement, je pense, négligé de mettre à profit l'invention de récriture, et confié le sort de leur contrat à la foi commune.

L'écriture a modifié semblablement cette sorte de contrat commun et public qu'on appelle la coutume. Elle l'a dégagé de l'incertitude de» souvenirs, de la contradiction des témoignages. La coutume est passée, grâce à elle, à l'état de législation.

Je ne doute pas que les injonctions de la loi écrite n'aient été plus exactement observées que celles de la coutume, par cela même qu'elles étaient formulées d'une manière précise, et qu'elles n'admettaient plus la contestation au même degré.

Chose singulière! et qui paraîtra contradictoire à première vue, mieux obéie d'un côté, la coutume est devenue de l'autre plus malléable, plus perfectible. Tous les peuples qui n'ont pas l'écriture montrent une répugnance extrême à changer quoi que ce soit dans leurs coutumes traditionnelles. Ils paraissent avoir peur qu'en touchant au moindre détail, le tout ne vienne à s'évanouir. Leur instinct est juste, et le danger pressenti est fort réel; quand la loi n'est pas écrite, toute modification ouvre forcément la porte à la confusion des souvenirs, à la contestation universelle de toute règle, et à l'anarchie sociale.

L'écriture ne modifie pas seulement les caractères généraux de la coutume; son influence descend jusqu'aux derniers détails. Il est singulier que la célèbre législation de Rome n'ait jamais été interrogée à ce point de vue. Aucun romaniste ne s'est demandé quels changements l'usage de l'écriture avait apportés, quant à la forme et quant au fond, aux contrats privés ou publics, vente, échange, louage, testament, mariage, constitution de dot, et à l'organisation des tribunaux du droit romain. Sans doute, ils ont tous répugné & penser qu'un détail aussi matériel que l'écriture ait pu

jamais exercer une influence considérable. Ce serait tout un ouvrage à faire que d'essayer de les détromper. Bornonsnous ici à quelques observations qui feront peut-être réfléchir.

J'imagine un Romain, possédant une fortune considérable et très diversifiée dans sa forme, — la civilisation romaine était assez avancée pour cela, — ayant, par exemple, des propriétés rurales, divisées en cultures d'espèces différentes, des maisons à la ville, maisons d'habitation, maisons de rapport, des ateliers serviles, des esclaves appartenant à des professions diverses, grammairiens, médecins, pantomimes, enfin des meubles nombreux, bijoux étrusques, vases grecs, statues, etc. Ce Romain prétend distribuer tout cela par testament entre ses enfants, de la façon la plus convenable. Il veut de plus faire des legs. On ne meurt pas, en ce temps-là, sans léguer quelque chose à ses amis, sans donner même au prince régnant et au personnage en vogue.

Supposons que récriture n'existe pas. Comment ce Romain va-t-il s'y prendre? Énoncera-t-il à haute voix, suivant la coutume qui précéda l'écriture, son testament si long, si détaillé forcément, devant le peuple assemblé en armes (in frt'ocinctu) ou devant un certain nombre de licteurs chargés de figurer le peuple absent? Il faudra donc plus lard confronter ensemble les témoignages de tous ces gens. Et puis, on n'a pas. pu inventorier, aussitôt après le décès, les mobiliers, les ustensiles, les esclaves et le reste; comment faire en conséquence pour retrouver et reconnaître avec certitude les objets spécifiés? L'exécution des volontés du testateur, sans l'existence de l'écriture, sera chose bien malaisée parmi les compétitions et les chicanes inévitables, — elle n'est pas même toujours aisée avec cette assistance, comme le savent bien les hommes de loi, — disons mieux, elle sera impossible, on y renoncera, ou plutôt le testateur y aura renoncé d'avance; c'est-à-dire qu'il n'aura pas même osé concevoir le projet d'une distribution un peu détaillée de sa fortune. Savez-vous ce qu'il aura fait dans ce dénùment de moyens

commémoratifs? Le voici : il aura institué purement et simplement Stichus ou tout autre pour son héritier, et il s'en tiendra là.

Le mariage, lui aussi, ne serait pas devenu ce qu'il a été. Ce n'est pas qu'à Rome, pour être valable, le mariage ait dû être écrit; la volonté des parties, qui suffisait seule à former ce lien, se prouvait de toutes les manières. Rome, chose bien remarquable, conserva toujours à cet égard les habitudes contractées au temps où Ton ne savait pas encore écrire. Mais l'institution de la dot, accessoire presque obligé du mariage et qui influa tant sur le principal, ne se serait pas tant développée sans Técriture. Comment aurait-on fait pour constater les biens nombreux et divers apportés par la femme dans la maison conjugale, pour établir que ces biens provenaient du père ou d'un étranger, différence importante en droit romain?

Considérez Tune après l'autre toutes les distinctions profondes et subtiles qui constituent un droit compliqué, un droit savant (comme, par exemple, les démembrements de la propriété, usufruit, usage). En réfléchissant un instant, vous verrez que sans l'écriture elles n'auraient jamais été imaginées, parce que cela n'aurait servi à rien. 11 eût été impossible de faire passer ces distinctions dans la pratique, de combiner une procédure aboutissant à l'exécution.

Ce mot de procédure me conduit à une dernière observation. Tout le monde sait que le droit romain se divise, à ce point de vue, en trois périodes ou phases : la phase des actions de la loi, celle de la procédure formulaire, celle de la procédure extraordinaire. Seules les deux premières me paraissent bien tranchées. J'appelle donc l'attention des historiens du droit sur les causes qui ont lait évoluer le droit romain des actions de la loi à la procédure formulaire, et je les sollicite à examiner si l'introduction de l'écriture à Rome, si la dilTusion de la faculté d'écrire, n'a pas été la cause principale de cet important changement.

À présent, dépassons l'Empire Romain; considérons le mariage à notre époque. Chez nous, c'est un contrat solennel : tout le monde le sait. Il n'existe pas s'il n'est écrit, et encore dans des conditions spéciales. Supposez que demain on abolisse la nécessité juridique de dresser un acte, qu'on se marie sans constater le fait par un écrit irrécusable, qui ne v r oit que la solidité de ce lien en sera singulièrement amoindrie? Et, d'autre part, peut-on dire que l'institution de Ja famille soit un édifice achevé tant que la filiation, le lien naturel, unissant chaque enfant à ses auteurs, n'est pas pleinement démontrable? Or qu'est-ce qui le met, autant que c'est possible, hors de conteste? L'état civil, c'est-à-dire Técriture.

L'examen des faits historiques confirme pleinement ces vues déductives. On ne rencontre nulle part des institutions familiales, une constitution de la propriété, un droit relatif aux contrats privés, qui soient d'un ordre un peu relevé alors que l'écriture fait défaut.

Il faut en dire autant des institutions politiques. Considérons, par exemple, ce type de gouvernement si fameux, si vanlé sous le nom de gouvernement représentatif, ou de régime parlementaire. On peut, si Ton veut, reconnaître l'existence de ce régime chez les tribus germaines, qui sont censées nous l'avoir transmis en germe, à nous Européens, par l'intermédiaire de l'Angleterre. En effet, 'chez les sauvages 1 , il y a — et chez les Germains, il y a eu — des assemblées populaires, où tout le monde semble appelé à donner son avis. Mais quand on examine de près cette institution,

1. Il y a toujours dans l'état de sauvagerie, ou de barbarie, des apparences avantageuses; les sujets y peuvent être fort indépendants; ils peuvent môme n'être pas dépendants du tout; est-ce là la liberté politique? La liberté politique vraie est une transaction entre les gouvernements qui s'engagent à ne pas dépasser certaines limites, et les gouvernés qui, dans ces limites, promettent d'obéir; c'est un contrat tacite; mais tacite, ou môme oral, a-t-il les mêmes effets, la même force que lorsqu'il est écrit? voilà la question. En tout cas, les gouvernés, dès qu'ils ont eu l'écriture à leur disposition, ont attaché la plus grande importance à obtenir des chartes écrites. Ils savaient sans doute pourquoi.

en apparence si libérale, on voit qu'elle n'offre aucune solidité, aucune sincérité. En fait, la plupart du temps, chez les sauvages où nous pouvons observer directement les choses, l'assemblée est admise à consacrer par ses acclamations ce que les chefs ont déjà décidé, et c'est tout.

Bientôt d'ailleurs, en suite précisément du développement de la société, cette primitive liberté, cette démocratie originelle, se fond dans une aristocratie très autoritaire; et celleci disparait à son tour, dans la plupart des cas, devant l'autorité absolue d'un seul. La marche générale va donc de cette démocratie primitive, qui est plutôt absence de gouvernement, à la monarchie plus ou moins absolue. Puis, dans certains pays, sous l'empire de certaines circonstances favorables, il se produit, comme cela a eu lieu en Angleterre, une sorte de retour. Le gouverné recommencé à demander des comptes au gouvernant. Demander des comptes, et en rendre, c'est bien là l'expression la plus juste qu'on puisse employer pour caractériser le régime parlementaire. Car, au début, il s'agit pour le gouvernement d'obtenir des impôts, et pour la nation de n'en accorder que sur le compte rendu de l'emploi des impôts passés, en même temps que sur le compte préventif des dépenses à venir. A la rigueur, il est possible de lever des impôts sans faire aucune écriture; mais ce qui n'est pas possible, c'est de savoir exactement ce qui est perçu, ce qui est dépensé, et pour quelles choses. Ce qui est encore moins possible, c'est d'établir d'avance un budget.

Dès que la liberté politique, la responsabilité des gouvernants devant les gouvernés se manifeste, il y a encore autre chose. Il intervient toujours entre gouvernants et gouvernés une convention : une charte est concédée. Le gouvernement, dans celte charte, promet de ne pas faire certaines choses, et en retour on lui reconnaît le droit d'en faire certaines autres. Ce serait une erreur grave que de penser ici exclusivement à l'Angleterre. Dans tous les pays de l'Europe, et notamment en France, bien que la liberté politique

n'y ait pas paru avec autant d'éclat que chez nos voisins, il y a eu de ces choses que le gouvernant promettait de ne pas faire : il y a eu des chartes concédées. Il y en a eu même ici en plus grand nombre, parce qu'elles ont été concédées, non à un corps stipulant pour la nation entière, mais séparément à chaque province, à chaque ville d'importance. Au moyen âge, ces chartes s'appellent des privilèges; et ces privilèges remplissent de nombreux in-folio!

A présent, la possibilité de dresser ces actes si nombreux, et d'espèces très diverses, a-t-elle eu son influence? Si l'on n'avait pas eu la faculté d'écrire tous ces actes, les pratiques de la politique, les actions réciproques des gouvernants et des gouvernés, les procédés de l'administration, ne s'en seraient-ils pas ressentis? Cette question étonnera nombre d'historiens habitués à ne jamais s'enquérir du comment, je veux dire des conditions matérielles auxquelles est soumis le jeu des institutions; elle est pourtant à poser et à résoudre.

Par un concours de causes, trop longues à exposer ici, l'Angleterre avait conservé, jusque dans ces derniers temps, la manière primitive de voler pour les députés. L'électeur donnait sa voix oralement. Sur ce point, on n'avait pas mis à profit l'invention de l'écriture. Qu'arrivait-il? Qu'un grand nombre d'électeurs, fermiers, journaliers, fournisseurs, débiteurs des classes riches, donnaient un vote de complaisance ou de peur. On s'est décidé, sous la pression de l'opinion publique, à réformer cet état de choses. On a reconnu ainsi une vérité évidente, que le vote, pour être indépendant, sincère, doit être secret, et que, pour être secret, il doit être écrit.

L'écriture est si bien nécessaire à la pratique sérieuse du régime parlementaire, que l'écriture originelle elle-même n'y suffit pas. Il y faut le complément moderne de l'écriture, c'est-à-dire l'imprimerie. Croyons-en le témoignage des historiens anglais sur le développement de leurs institutions, beaucoup trop admirées de loin. On a écrit souvent en France

que le parlementarisme était né en Angleterre dès le xm° siècle; c'est confondre, avec l'arbre tout venu, le faible germe en danger d'avorter et qui restera longtemps un chétif arbrisseau. De Hume à Cornewal Lewis, tous les historiens anglais déposent dans le même sens. Le régime parlementaire n'a donné jusqu'au xvni* siècle que des bénéfices assez incertains, mêlés à des résultats scandaleux, à des traits sans nombre de platitude, de corruption, de connivence avec le pouvoir. Cet état de choses, assez laid à regarder de près, ne commença à s'améliorer que lorsqu'on rendit publiques les séances du Parlement, qui étaient secrètes. La responsabilité des députés vis-à-vis de leurs commettants prit alors naissance; mais cette responsabilité n'est devenue vraiment sérieuse et efficace que par l'imprimerie ; grâce à elle, l'An* gleterre, le monde entier, sont entrés dans la Chambre des Communes, ont pu entendre et juger.

Examinez d'un peu près la besogne d'une Chambre des Députés 9 d'un Parlement. Il fait des lois; mais réservons la question des lois; il fait des interpellations, il fait des enquêtes.

S'enquérir, c'est entendre des témoignages, toujours contradictoires, des dépositions souvent longues et détaillées, qui peuvent s'élever à un nombre considérable. Puis il faut les recorder, les comparer, les condenser et conclure. Tout cela se fait, parfois très malaisément, avec le secours de l'écriture; supprimez-la, je défie qu'on s'en tire. On s'en tirera d'autant moins que les témoignages, en l'absence de l'écriture, ne seront plus de même qualité. Appellera-t-on des témoins pour témoigner sur des témoignages? Vous voyez d'ici l'inextricable confusion 2 et le néant final.

Le Parlement vote les impôts, il règle les receltes, et décide les dépenses de l'État; bref, établit le budget. Un budget est un système immense de détails, de chiffres et de comptes impossible sans l'écriture, je n'ai pas besoin de le dire.

Il est possible qu'il y ait trop de lois; cependant notre code civil, notre code commercial, notre code pénal, notre code d'instruction criminelle, ne sont pas trop longs, ils ne sont pas trop explicites. On leur trouverait plutôt le défaut contraire. Ne gardons que ceux-là, éliminons tout le reste, supposition évidemment excessive. Qui voudrait même, dans cet état, confier la garde de la législation française à la mémoire? On ne sait pas assez que les règles détaillées, nombreuses, — les longues et explicites procédures, judiciaires, administratives, qui constatent l'exécution des règles, — que les formalités en tous genres, qu'on appelle volontiers des noms péjoratifs de chicane, paperasserie, etc., sont les conditions de la responsabilité humaine. L'ancien dicton : Verba volant, scripta manent va infiniment loin.

En tout, la responsabilité humaine n'existe presque pas tant que l'homme ne sait que parler.

Machines de précision. — La machine est faite en général pour donner à quelqu'un de nos sens ou de nos membres une puissance extraordinaire; mais, à côté de ce machinisme dynamique, l'homme a inventé, pour explorer, sonder le milieu où il vit, des machines qui sont, immédiatement du moins, de purs instruments d'enquête.

L'homme a bientôt senti qu'il avait besoin de mesurer l'espace et le temps, de compter les objets, de les peser. Il s'est aperçu que ses membres, dont il s'était d'abord servi pour mesurer, étaient inégaux, et il a inventé la coudée, le pied, la palme, en bois ou en fer, invariables et fixes. Il s'est aperçu que chacun de ses sens avait une sensibilité variable, et que, par cette variabilité, la vue, l'oreille, le tact, l'induisaient également en erreur. Il a créé des machines qui remplacent le sens sensible et faillible par une sorte de sens insensible, et par suite d'une constante véracité.

Nous avons eu ainsi la balance, donnant rigoureusement le poids ; la clepsydre, le sablier, l'horloge, la montre, donnant exactement la durée. Plus tard, on a pu, grâce à une machine, mesurer la température des corps et même mesurer le poids variable de l'air qui pèse sur nous, résultats auxquels nos sens n'auraient pu atteindre.

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer avec plus de détail l'histoire de ce machinisme spécial. Relevons seulement ce qui nous importe. Ce que nous appelons d'un mot la raison humaine, est fait à sa base de deux éléments, l'un mental, l'autre moral : 4° les notions précises d'égalité et de différence des objets sous les rapports de l'étendue, de la durée, du poids, du nombre, de la température, du mouvement; 2° l'habitude et le besoin contractés de ces connaissances précises.

Ce qui dislingue le sauvage du civilisé, avant tout, c'est le goût de la précision en toutes choses, suite d'un certain ensemble de précisions déjà acquises. Il y a toute l'épaisseur de la civilisation entre l'homme qui, pour savoir où en est le jour, regarde le soleil et se contente d'une heure approximative, et l'homme qui veut savoir le temps à une minute ou même à une seconde près; entre l'homme qui, allant d'une île à une autre en barque, sait à peu près la distance par la durée variable de la traversée, et l'homme qui n'est pas content s'il ne connaît pas le nombre des mètres. Notez bien que je néglige ici les conséquences pratiques de ces deux étals mentaux, les opérations qui sont impossibles dans l'un, et qui deviennent réalisables dans l'autre; je ne considère que la constitution différente des deux esprits. Les idées d'égalité absolue, de différence exacte, de proportion définie, soit pour l'étendue, soit pour la durée, soit pour le nombre, soit pour le poids, soit pour le mouvement ou la force, sont le fondement de tout ce qui a pu s'élever au-dessus et achever l'édifice de notre raison. Or ces idées, et le goût de ces idées, ont eu pour condition absolue l'invention de notre

machinisme spécial. Jamais, sans un mètre en matière insensible, l'homme ne se serait élevé à la notion et au sentiment de la longueur exacte, et ainsi du reste.

Pour s'expliquer la différence mentale du sauvage au civilisé, comme d'un civilisé à un autre, on se forme un concept imaginaire très simple : on allègue une capacité mentale différente, qui fait tout. La différence de capacité alléguée est un thème oiseux; à supposer qu'elle existe réellement, les choses se passent comme si elle n'existait pas; car, en fait, la supériorité du civilisé se manifeste juste à proportion des machines, des habitudes et des notions acquises par le moyen de ces machines. Supposez un bon esprit de civilisé, un excellent même, Newton si voulez, vivant dans un milieu où Ton n'a que ses doigts pour compter, ses bras pour mesurer l'espace, sa main pour peser : aucune des découvertes qui sont, pour nous, les seuls signes réels de l'existence du génie de Newton ne seront produites. Il n'y aura pas objectivement de Newton. Ce qui me l'assure, c'est l'analyse même du Newton historique. Plus je le fouille, plus je découvre en lui une quantité considérable do connaissances, de raisonnements, de procédés méthodiques, d'expériences typiques, acquises avant lui, et dont il s'est emparé grâce à une éducation laborieuse et à un travail obstiné. Ajoutons à cela quantité d'outils, sans lesquels il serait bien empêtré, tout Newton qu'il est. J'aurais voulu le voir privé seulement de papier et de plume, sans parler des autres instruments qui l'ont servi ! .

i. Assurément les engins ne font pas de la science tout seuls, il faut qu'ils soient employés par un esprit humain. Mais on imagine, sans preuve aucune, qu'un esprit humain est quelque chose d'existant absolument en soi, indépendamment des idées reçues, des notions acquises. On parle de la netteté, de la précision, de l'exactitude d'un esprit, comme si on était sûr que cela répond à des réalités bien définies; bref, de ces termes qualificatifs on fait sans hésitation des entités. Tout ce que nous pouvons saisir avec certitude sur le compte d'un esprit, est précisément d'un tout autre genre que ces innéités ou virtualités qu'on lui prête. Nous voyons assez distinctement, eu un savant donné, qu'il a appris telles choses, acquis telles notions, surtout qu'il s'est pénétré de raisonnements faits par d'autres avant lui; nous voyons, par exemple, qu'il s'est imbu, pour ainsi parler, de la manière dont d'autres avant lui ont mesuré l'espace, ou la vitesse de la lumière, ou

Autrement dit encore, la raison humaine contemplée dans un individu (ou en grand dans une génération historique), n'a pour nous de réalité saisissable que par les notions et les procédés de raisonnement, lesquels, je le rappelle, sont eux-mêmes devenus possibles grâce à un outillage spécial.

Et je m'aperçois enfin que ce résultat répond à un trait constitutionnel de notre esprit, à une loi de l'intelligence. L'opération la plus élevée de l'esprit, l'assimilation abstraite qui fait la découverte d'une vérité générale, comme par exemple celle de la vitesse régulière du son dans l'atmosphère, est dans la dépendance des opérations plus humbles, des opérations élémentaires de nos sens. Avant la découverte de la vérité générale, il fallait à tout le moins apprendre à mesurer exactement la distance en droite ligne d'un point à un autre.

Les sauvages manifestent souvent une mollesse intellectuelle, une irréflexion, une inattention qui paraissent étranges aux civilisés; mais tous les sauvages ne sont pas pareils à cet égard; ni le même sauvage pareil à lui-même, selon l'objet proposé à son attention. Tant s'en faut que l'application intellectuelle, l'attention, l'observation obstinée, soient inconnues au sauvage. 11 fait bien des choses qui nous confondent, comme de suivre pendant des semaines, sur de vastes espaces, à travers marais et forêts, des traces enche-

la dilatation des corps, et qu'il applique cette même manière à d'autres sujets; il a dans l'esprit visiblement des idées exemplaires sur lesquelles il modèle sa conduite pour des lins nouvelles; parfois il apporte des modifications, des nouveautés; mais il ne serait pas ordinairement difficile de retrouver dans quelque chose d'antérieur le principe même de ces nouveautés, qui ne le sont d'ailleurs qu'à litre de combinaison entre des éléments anciens. Certes, il y a quelque chose en cet esprit qui fait qu'il est lui, et non un autre; cela n'empêche pas que la meilleure part de sa rigueur, de sa précision, de sa logique ne soit duc aux connaissances qu'il lui a été donné d'acquérir, surtout aux exemples qu'il lui a été permis de méditer, et qui sont proportionnels au degré de culture atteint par le milieu où il vit. Ce quelque chose qui fait que d'Alembert est d'AIemberl, et qu'il ira plus loin que le commun des savants contemporains, est indéniable; mais il a en lui un moindre rôle que l'acquis en tous genres, qui constitue l'état scientifique du xvnr siècle.

vètrées, dont il tire des conséquences nombreuses, détaillées, précises. Et ce n'est pas seulement grâce à ses sens — dont il a en effet étendu la portée — qu'il obtient ces résultats, mais grâce à un genre de logique qu'un civilisé n'égalerait pas sans un long apprentissage. A présent, voici une observation finale qui rentre dans notre sujet. La portée des sens, voir plus loin, entendre de plus loin ou un moindre bruil, n'est pas ce qui inQue sur l'intelligence : c'est la précision qui inQue, voir, entendre, toucher, sentir, goûter avec distinction dans la quantité.

L'exercice d'un sens accroît singulièrement la portée du sens, beaucoup moins ou pas du tout sa précision. L'exercice le plus obstiné n'a jamais donné à cet égard ce que donne d'un seul coup et à tout le monde — autre considération très importante — l'invention d'un outil, appendice matériel et insensible d'un de nos sens.

Ce qui est vrai au début reste vrai sur toute la longueur du développement intellectuel de l'homme. Sans les instruments métalliques, sans le verre et la porcelaine, impossible de peser, mesurer, recueillir, observer, expérimenter, combiner, vérifier. Que devient l'astronomie sans la lunette astronomique, le télescope et ses autres outils? Que devient la biologie sans le microscope, le scalpel? Que ferait la chimie sans creuset, ni flacon, ni tube de verre? la physique sans balance de précision, sans horloge, sans aucun des nombreux engins qui lui servent à mesurer les forces dont elle s'occupe? Ouvrez du reste un livre d'histoire scientifique : de quelque science qu'il s'agisse, vous entendrez l'auteur reconnaître (implicitement en général) que les instruments ont seuls permis de constater telles et telles vérités. Il paraîtrait naïf d'insisler sur ce que les hommes compétents savent si bien.

C'est que la loi mentale signalée plus haut est constante, indéfectible; aucun progrès dans la haute spéculation qui n'ait dû avoir pour antécédent un progrès de délicatesse et

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de précision dans nos perceptions élémentaires, par le moyen des sens artificiels que nous nous donnons.

J'ai indiqué sommairement quelques-uns des effets profonds que l'humanité doit aux inventions mécaniques. J'en ai dit assez peut-être pour avertir qu'il y a là un vaste sujet inconnu, et même jusqu'à un certain point méconnu.

On peut répondre qu'une invention, le feu par exemple, n'est pas la véritable cause des effets que j'ai indiqués; qu'il en a été seulement la condition, que la véritable cause réside dans le moral et le mental humain. Cette pensée, qui a un bel air de profondeur philosophique, revient à peu près à celle-ci : la cause de tout, c'est l'esprit humain. Vérité incontestable, mais fort peu instructive et qui n'entame pas du tout le problème. Assurément l'esprit humain (en le prenant au sens large) a tout fait; mais la question véritable est pourquoi cette cause, qui existe en tout temps, n'a pas tout fait dès la première heure, pourquoi elle s'est montrée capable de faire telle chose en tel temps, non en tel autre f . C'est là l'essence de tous les problèmes historiques.

La distinction de la cause et de la condition ne nous est pas étrangère, je prie le lecteur de s'en souvenir; cependant il ne faut pas lui donner un caractère absolu qu'elle n'a pas. A parler rigoureusement, selon la vraie logique, le mobile éternel qu'on voudrait appeler exclusivement cause, et la condition ou la circonstance nécessaire pour qu'un effet arrive, font à titre égal partie de la cause f . Il n'est pas

1. Un érudit, M. Siméon Luce, ayant dit dans son livre sur Duguesclin que l'invention de la chemise avait dû être faite et amener l'abondance de la matière à faire le papier, pour qu'on pût trouver l'imprimerie, un critique releva cette assertion, comme peu philosophique. Il élait beaucoup plus philosophique, a son avis, de dire que l'invention de l'imprimerie était due aux eiïorts de l'esprit humain. Il arrive qu'on se croit plus profond au moment qu'on est plus naïf.

2. Le lecteur sait si je suis disposé à méconnaître la cause qu'on nomme l'esprit humain, laquelle revient à ce que j'ai appelé l'homme général. Le lecteur a même pu croire au début de mon livre que je ne tenais compte que de l'esprit humain. Je tâche de tenir compte de toutes les causes, mais à leur place.

permis de négliger l'élément momentané plus que l'autre, surtout en histoire.

C'est le momentané, le temporaire, qui est justement l'objet propre de la science historique. Alléguer pour toute cause, en tout, partout, la virtualité de l'esprit humain, procédé trop commode, vraiment! c'est pis encore que l'emploi du génie de race f ; avec cela il n'y a plus de problème ; toute difficulté est supprimée, mais aussi toute science.

Si une circonstance matérielle, comme Test une invention mécanique, agit tant, c'est qu'elle a pour elle, en somme, la connivence des besoins constants, ou des lois constantes de l'esprit. Cette vue consolera peut-être les personnes qui répugnent à admettre l'efficacité de causes qu'elles jugent fort peu nobles. Revenons sur quelques-uns des effets exposés plus haut, pour faire voir que les inventions agissent par le moyen des lois générales. J'ai dit que l'usage de l'écriture avait dû étendre et fortifier les sentiments sympathiques. Mais qu'est-ce que cela, sinon un simple cas particulier de cette loi générale : Les besoins moraux croissent en raison de plusieurs causes, mais surtout en raison de leur exercice et de leur satisfaction. Les conséquences que j'ai attribuées à la photographie relèvent de la môme loi.

J'ai parlé tout à l'heure de l'invention du linge de corps, et accepté l'idée qu'elle avait dû influer sur l'invention de l'imprimerie; mais, en ce résultat particulier, qu'est-ce qui opère finalement? Celte loi qu'un besoin, un désir s'avivent en raison de la proximité réelle ou imaginaire de leur objet. — L'écriture a modifié très favorablement, à mon avis, la moralité humaine; c'est l'envers de la vérité précédente : une fraude, qui devient matériellement plus difficile, équivaut au recul d'un objet qui tentait, sollicitait plus vivement auparavant, parce qu'il était plus proche.

La puissance des inventions d'enregistrement, comme le

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