‹ De l'histoire considérée comme scienceChapitre 25 sur 51 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Suite de la vérification. Autre condition particulière : l'outillage, les inventions. Classification des inventions. Caractère général des résultats qu'elles donnent.

Avant tout, ai-je dit, un peuple est tenu de se procurer un certain degré de richesse ; faire de la richesse, c'est, personne ne l'ignore, façonner un objet naturel ouïe transporter; cela revient toujours à vaincre une résistance de la nature; nous pouvons donc dire : avant tout, il s'agit de vaincre la nature. Ce n'est qu'une variante de la formule employée plus haut; mais cette variante suscile de nouvelles idées.

Quels sont en général les moyens par lesquels l'homme triomphe du milieu naturel? Ce qui est matériel ne se laisse dompter que par des objets également matériels. Toute la puissance de l'esprit humain est nulle si elle n'a un intermédiaire corporel. Cet intermédiaire indispensable, nous l'appellerons d'un nom général : l'outil.

(Les institutions sociales n'agissent pas directement sur la résistance du milieu naturel; elles ne peuvent donc suppléer les moyens propres à vaincre celte résistance. Voici une monarchie très forte, un roi très absolu, Louis XIV; toutes les institutions de son temps seront impuissantes à lui donner

la faculté de se rendre de Paris à Marseille en vingt-quatre heures, chose faisable aujourd'hui pour le plus infime ouvrier.)

Nous pouvons légitimement considérer le corps humain comme un outil que la nature a mis au service de l'intelligence humaine, ou, mieux encore, considérer chacun des appareils de ce corps comme un outil particulier; et tout de suite la suprême influence de l'outil apparaît : que serait devenu l'homme, s'il n'eût pas eu la main prenante et la langue capable d'articuler les sons? Sans la main et la langue, ni la civilisation, ni l'histoire, ni l'humanité même, proprement dite, n'existent; tout cela reste dans les limbes.

Son corps est d'abord le seul outil que l'homme possède. Changez notablement cet outil, par hypothèse, et votre imagination vous suggérera des effets nécessairement consécutifs. Cet homme, qui en marchant enjambe un mètre à peine, prêtons-lui des enjambées de 100 mètres. Il soulève à peine un poids de 100 kilogrammes; supposons qu'il puisse soulever 10000 kilos. Il lance une pierre à 100 mètres, supposons qu'il la projette h un kilomètre. On aVouera que sa destinée va être singulièrement moins difficile; il peut prendre les daims à la course, briser le crâne des lions, entasser des montagnes de pierre pour sa demeure, etc.

Continuons en modifiant les sens de cet homme. Ses perceptions sont incertaines; son œil ne sait ni mesurer ni compter. Sa main ne sait pas peser exactement. Son oreille ne saisit pas nettement le degré d'élévation des sons. — Attribuons à son œil la faculté de percevoir, dans une distance totale, des distances plus petites, égales entre elles, et de les compter; à sa main la faculté de diviser un poids en portions égales et de les compter, etc.

Je pourrais multiplier ces changements hypothétiques; par exemple, supposer que chaque sens est muni d'un pouvoir supplémentaire d'enregistrer exactement ses opérations. Ce que j'ai dit suffit à nous donner l'idée d'une humanité qui

aurait marché avec une vitesse singulière dans les voies de la civilisation.

Ce que la nature n'avait pas accompli dans son corps, l'homme se Test procuré par l'outillage. Les moyens que nous avons imaginairement placés au début et incorporés à l'homme, ont été réalisés au cours de l'histoire, artificiellement et extérieurement.

Si j'appelle travail nu celui qu'un homme exécute avec les ressources exclusivement fournies par la nature, avec ses membres, je dis que le travail nu est déplorablement peu productif. Il Test si peu, qu'on a peine à concevoir l'existence de l'homme dans cette situation; l'existence de l'homme forcé de saisir le gibier, de capter le poisson, d'extraire les racines du sol, d'atteindre les fruits sauvages des arbres, rien qu'avec ses mains. En fait, à l'heure actuelle, nous ne connaissons pas de peuplade, si dégradée qu'elle se présente à nous, dans les conditions du travail nu. Le dernier des sauvages se sert, s'aide de pierres et de bâtons qui sont comme des allongements de ses bras, des pièces de renfort pour ses mains. — Bref, dès le premier stade, Y outillage apparaît avec les effets essentiels, avec le caractère qu'il conservera dans son immense développement postérieur.

Le travail d'un homme peut augmenter d'une double façon. L'ouvrier peut le faire durer plus longtemps, ou l'exécuter avec une énergie supérieure. Mais, dans sa double forme, cet accroissement s'arrête bientôt; la journée n'a que vingt-quatre heures, la limite des forces physiques de l'homme d'autre part est bientôt atteinte.

Prenez, dans les conditions du travail nu, deux hommes; prenez-les aussi inégaux que vous voudrez, comme force et comme ardeur au travail, mettez les tous deux à la même besogne, celle, par exemple, d'extraire des racines. Certes, entre la journée de l'ouvrier faible que nous supposons être en même temps le paresseux, et la journée de l'ouvrier fort et vaillant, il y aura une différence au point de vue des résul-

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tats, mais cette différence ne franchira pas certaines limites assez étroites. Elle n'égalera pas, par exemple, celle qui résultera de l'arrangement suivant : nous prenons deux ouvriers égaux en force, égaux en bonne volonté; nous laissons l'un d'eux dans les conditions du travail nu; nous munissons l'autre d'une charrue Dombaslc, attelée d'une paire de bœufs. Il est indubitable qu'à la fin du jour, entre les résultats obtenus par l'ouvrier pourvu de la Dombasle et ceux obtenus par l'ouvrier qui a gratté la terre avec ses mains, la différence sera énorme, écrasante pour ce dernier. Cet exemple simple suffit à démontrer que le travail, considéré comme pouvoir productif de la richesse, est dans la dépendance de l'état de l'outillage, plus que de toute autre cause. Considéré à un autre point de vue, l'outil, ou la machine, est une invention. Je n'ai pas à faire ici une véritable histoire des inventions. Je parlerai d'un petit nombre d'entre elles qui me paraissent exceptionnellement importantes.

Un examen attentif de ces inventions capitales me fait voir qu'il y a entre elles des différences sur lesquelles on peut fonder une classification qui nous sera utile. 11 y a : 1° les inventions qui augmentent le pouvoir de nos membres, comme le marteau, la pioche, la charrue ; 2° celles qui augmentent notre pouvoir de transporter les corps , y compris le nôtre, comme la barque, le char, l'animal de trait. J'observe que ces deux premiers genres répondent à ce que les économistes appellent la création de la richesse, puisque ce travail de création consiste en deux opérations : façonner un objet naturel pour le rendre utile, transporter cet objet à l'endroit utile ou se transporter vers l'objet.

Nous rencontrons ensuite : 3° les inventions qui étendent la portée de nos sens, comme la lunette, le télescope, le télégraphe, etc., ou qui précisent nos perceptions visuelles, tactiles, etc., comme les mesures, les poids, le thermomètre; 4° les inventions qui accroissent notre pouvoir de communi-

cation avec nos semblables, comme le langage; enfin 5° celles qui sont à la fois des moyens de communication et d'enregistrement, comme récriture, l'imprimerie. Les trois derniers genres n'augmentent pas directement notre empire sur la nature; mais nous aurons à examiner s'ils n'ont pas finalement opéré, avec puissance, dans le même sens que les inventions des premiers genres.

L'énergie, le zèle de l'ouvrier restent sans doute fort à considérer dans un atelier privé; mais en grand, dans l'histoire, d'une époque à une autre, il n'en est plus ainsi. Il est d'abord impossible de constater que l'ouvrier d'une époque est plus laborieux que celui d'une autre époque. Si nous pouvions le constater, nous verrions encore que la différence de l'outillage influe sur les résultats avec une puissance bien supérieure.

Dans l'atelier privé, la différence du bon ouvrier au mauvais paraît importante, parce que, l'outillage étant le même pour les deux, la cause capitale de supériorité est par le fait mise hors considéralion.

Une autre cause agit aussi très efficacement : c'est l'état de ce qu'on nomme la division du travail. — Malheureusement, d'une époque h une autre, l'état et le degré de la division du travail sont peu aisés à mesurer. Tout au plus peut-on induire vaguement quelquefois de certains indices que la division du travail a été poussée plus loin en tel endroit qu'en tel autre.

Pour connaître les divers degrés du pouvoir effectif du travail, de son rendement aux diverses époques, reste donc ce mètre à peu près unique, l'état de l'outillage. Les inventions successives d'outils sont généralement très constatables en histoire. On sait que telle chose, la charrue par exemple, n'existait pas à tel moment, bien que souvent on soit en peine de la date juste de l'apparition, des circonstances et des auteurs de l'invention; mais ce qu'on sait est par bonheur ce qui importe à notre sujet. Pour vérifier expérimentalement

notre proposition, le mieux est de résoudre le travail humain en ses divers genres et de suivre l'histoire de chaque genre. On la verra se diviser aisément en périodes tranchées, chacune ayant, comme une sorte d'étiquette, le nom d'un outil qui est venu changer les conditions du travail.

Prenons l'agriculture. Nous aurons une période avant tout outil, — une période avec l'outil de bois ou de pierre, — une période avec l'outil de métal, pioche, bêche, — une période avec l'outil mû par des animaux, c'est-à-dire avec la charrue primitive et simple, — une période avec la charrue améliorée, la charrue à versoir, — une période avec l'outil mû par une force inanimée, l'outil à vapeur.

Prenons le travail de transport par terre et par eau. Nous avons la période du transport à bras d'homme, — la période de transport avec la bête de somme, — la période du traîneau, sans roue, — la période du charriot avec la roue, — la période du charriot ou de la voiture avec ressorts, — la période du charriot mû par la vapeur. Si vous considérez la navigation, vous la voyez avant la voile, après la voile, avant la boussole, après la boussole, avant la vapeur, après la vapeur.

Il n'y a pas dans le travail de branche si modeste, si menue, où nous ne puissions aisément découvrir, en la suivant, ces espèces de nœuds après lesquels la branche se trouve très modifiée, et qui sont des inventions de machines.

Ces inventions rendent le travail beaucoup plus productif, soit en donnant plus de résultats pour la même somme de labeur, soit le même résultat avec une somme de labeur moindre; soit même en donnant la possibilité d'exécuter des actes qui auparavant étaient impossibles, comme par exemple d'aller de Paris à Marseille en moins de vingt heures. Il n'importe pas à notre thèse d'appuyer sur les diverses manières dont l'effet essentiel se produit; il suffit de relever cet effet, l'augmentation du rendement du travail, l'accroissement de la somme des utilités ou de la richesse publique par le machinisme.

L'aspect sous lequel nous venons de considérer le machinisme est celui qui frappe tout le monde. Ce que nous venons de dire n'a en conséquence rien de neuf. La conclusion, énoncée par nous, est devenue une sorte de banalité incontestée. — Il fallait pourtant l'énoncer, avant de passer à des observations moins vulgaires et à des conclusions moins évidentes.

Puisque l'outillage est la circonstance qui influe principalement sur l'effet utile du travail, sur la création de la richesse, le développement de l'aisance, il est légitime de rapporter finalement à l'outillage, comme à une cause très réelle, quoique médiate, les conséquences favorables de la richesse pour l'intelligence et la moralité humaines. — Le rôle de l'outillage dans l'évolution apparaît déjà très relevé par celte observation.

Cependant le but du présent chapitre, je le rappelle, est de montrer que l'homme a atteint, en poursuivant certaines fins, d'autres résultats qu'il ne cherchait pas. Je vais donc, dans cette revue rapide des inventions principales, appuyer de préférence sur ceux de leurs effets que nul homme ne visa, que nul ne prévit, qui se produisirent pourtant dans toutes les directions, se diffusèrent largement, se répercutèrent, pour ainsi dire, dans des inventions moindres; et surtout pénétrèrent profondément les sociétés.

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