‹ De l'histoire considérée comme scienceChapitre 30 sur 51 · L1I0MME INDIVIDUEL ET LA CONTINGENCE DANS L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

L1I0MME INDIVIDUEL ET LA CONTINGENCE DANS L'HISTOIRE

plus du fond psychique qui lui est commun avec les hommes de son temps ou de tous les temps.

Il est assez aisé de voir que les acteurs réels en histoire sont toujours des individus, mais il Test beaucoup moins d'apercevoir que les individus n'agissent pas uniquement par leur côté individuel. Les esprils trop positifs s'y trompent. C'est pourquoi tant de gens déclarent que l'histoire ne peut être une science. Ils auraient absolument raison si l'individu et l'individuel étaient une seule et même chose, autrement dit, si l'individu ne contenait pas toujours des éléments par lesquels il est le similaire et l'équivalent des autres individus.

D'autres esprits au contraire ont une répugnance invincible pour toute contingence. Ils l'éliminent de leur histoire et imposent partout de la détermination. Ces deux classes d'esprits se provoquent mutuellement et s'entretiennent, chacune par ses exagérations donnant à l'autre une apparence de raison.

Les deux thèses ne sont pourtant pas égales à nos yeux : celle du contingent empêcherait absolument la constitution scientifique de l'histoire; l'autre réclame l'œuvre, mais en compromet la réussite. Nous prenons notre place entre les deux, plus près de la dernière.

Je viens de prononcer, presque à mon insu, les mots de contingence et de détermination. C'est qu'en effet, avec l'individuel, la contingence fait son entrée dans l'histoire, introduction aussi inévitable qu'elle est fâcheuse pour la connaissance scientifique. Arrêtons-nous sur les idées difficiles de contingence et de détermination. Pour éclaircir le sujet, je donnerai d'abord cette formule simple : Le contingent, c'est ce qui ne peut pas du tout être prévu avant son avènement» et qui après coup résiste à une explication complète.

DE L'iliSTlllUE nONSMEHËE COMME SCIENCE.

.le dois le rappeler, un phénomène a pour cause un autre phénomène qui le procède nécessairement. Si le phénomène conséquent n'avait pas besoin pour se produire de la précëflence de l'autre, nous ne penserions pas à considérer celui-ci comme une cause.

A l'idée de l'anlécédoncc nécessaire, une autre idée se lie dans une sorte de polarité, l'idée de la suite plus ou moins obligée. Nous concevons que, le premier tcimo s'élant présenté, le second arrivera; après la cause nous attendons l'effet, mais non plus avec la môme certitude que nous avons quand il s'agit de la précédente de la cause.

L'expérience nous apprend en effet que la suite n'est pas toujours commandée impérieusement. Dans celle espèce de contrainte que l'antécédent exerce sur le conséquent, nous observons une infinité de degrés; cela va du tout à fait inévitable au probable et au possible.

Quand un effet nous semble suivre sans faute sa cause, nous disons qu'il est déterminé; quand, malgré la présence de la cause, l'effet parait pouvoir faire défaut, nous disons qu'il est contingent. Ce sont termes subjectifs qui ont trait à nous, qui traduisent une impression à la fois intellectuelle et morale; comme nous le verrons, ces termes n'ont rien d'absolu; il n'y a pas dans la nature deux choses distinctes, le déterminé et le contingent, mais en nous une impression graduée; nous opposons le déterminé au contingent, comme nous disons le froid et le chaud.

L'idée de l'antécédent et de la conséquence a une autre formule qu'il est bon de savoir. Nous avons employé jusqu'ici

l'homme individuel et la contingence dans l'histoire. 251

le mot de cause. On peut employer le mot de condition. Tout ce qu'on nomme causes d'un effet constitue les conditions de l'arrivée de l'effet. Une condition peut s'imposer à l'effet d'une façon absolue; tant qu'elle n'est pas remplie, l'effet est impossible; mais, d'autre part, est-elle remplie, il se peut que l'effet tarde indéfiniment à se produire; elle le conditionne donc impérieusement; elle ne le détermine pas du tout; exemple : il était impossible de faire un livre imprimé sans du papier ou une substance équivalente; mais l'existence du papier ne forçait pas l'imprimerie à faire son entrée dans l'histoire.

Quand nous parlons de condition, nous regardons à la nécessité de l'antécédent; quand nous parlons de déterminé, nous regardons à la suite plus ou moins forcée.

La détermination 1 a bien des degrés; éclaircissons celte vérité par quelques exemples : J'élève une pierre dans ma main et je la lâche : sa chute à terre me parait absolument déterminée. Avec un bon fusil chargé d'une balle, je vise un arbre à cent mètres; il est assez déterminé qu'en pressant la délente le coup parle; que la balle aille à cent mètres et au delà; mais bien moins déterminé que j'atteigne l'arbre. Je vois déjà que dans le premier exemple une seule condition suffit à la production de l'effet : retirer le support de la pierre. Dans le second, il y a un certain nombre de conditions, dont la réunion est nécessaire.

Prenons des exemples dans le monde moral. Il est très déterminé que je cherche à me procurer des aliments; il Test moins que je choisisse le moyen de voler au lieu de travailler; moins encore que je dévalise tel passant au lieu de tel autre. Si vous considérez particulièrement ce résultat, M. X. dévalisé par moi, à telle heure, à telle place, vous l'estimez 1res contingent. Il a fallu, pour qu'il se produisit, un grand nombre de conditions antécédentes, tandis que je

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