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différentes, celle des classes lettrées et celle îles classes populuircs. Ces dernières répondirent à l'appel d'un personnage autrement considérable a leurs yeux qu'un philosophe. La convocation royale, voilà ce qui opéra. Dès ce moment, le peuple crut avoir pour lui le roi de France, c'est-à-dire l'ùlre quasi divin qui dans les idées d'alors pouvait tout. Une espérance vague, illimitée, violente cliassa dans les esprîls 1'héliétemcnl inorne. Il y a un fait bien singulier, certain pourtant cl pas assez remarqué. Le roi exile Necker, c'élail en somme démentir son appel. Le peuple de Paris, trop près des choses pour s'y tromper, réplique bien directement au roi, en lui prenant la Itaslîlle. Mais le grand peuple rustique s'en prend aux seigneurs, les pille, les lue; et ce n'est pas pour manifesler sa colère contre le roi, c'est au contraire du roi qu'il se réclame; il pense déférer a sa volonlé, ou en tout cas avoir son consentement,
Voilà ce que fil alors l'espérance, la croyance en la possibilité d'une destinée meilleure. Elle opéra comme elle avait déjà opéré en d'autres occasions qui, dans l'bisloire, font autant de taches sanglantes.
Si la conviction de la misère fatale et la résignation hébétée furent l'état d'esprit général dans le passé, cet état a bien cessé. La tète de l'homme s'est retournée, son visage qui s'orientait sur le passé fixe maintenant l'avenir. Au lieu de désespérance, ce sont aujourd'hui des espérances sans bornes qui hanlent l'esprit des foules. Elles ne pensaient pas jadis qu'on put rien changer; à présent, dans leur conviction, on pourrait changer tout, améliorer tout, aisément, et demain, si on voulait. Il n'y a selon elles qu'un seul empêchement, le mauvais vouloir des hautes classes. Entre le passé et le présent cela fait une coupure d'une profondeur sans égale, un abîme.
Cet élat d'esprit est évidemment le contre-coup psychique des changements opérés à l'extérieur par la Révolution française, et puis par les grandes inventions du siècle. II importe
de dégager le caractère commun de ces inventions. Ce sont des engins de communication, chemins de fer, télégraphes, téléphones, journaux quotidiens, etc., mieux vaut dire encore ce sont des machines d'entente et de concert. Voilà l'aspect qui doit attirer notre attention. Une facilité nouvelle et extraordinaire a été donnée aux hommes d'aller, de se visiter, s'entretenir, ou, demeurant en place, de s'avertir et do s'endoctriner réciproquement. Sans doute, les gouvernements profitent de ces progrès; ils ont gagné quelque chose à l'état nouveau, absolument parlant, mais relativement, ils ont beaucoup perdu, parce que les gouvernés ont bien plus gagné. Parqués jadis dans les compartiments nationaux, provinciaux, régionaux, et tout à fait ignorants les uns des autres, les gouvernés se voient, se parlent, s'entendent aujourd'hui, d'un bout à l'autre du territoire national, et tout à l'heure d'un bord de l'Europe à l'autre.
Jamais le monde n'a connu des conditions pareilles; elles constituent un état d'une nouveauté absolue dans l'histoire. // faut s'attendre à des effets qui seront surprenants à proportion. Le lecteur, j'en suis persuadé, saisit ici de lui-même le rapport qui lie ces réflexions à notre chapitre touchant la dépendance des gouvernés et les causes de cette dépendance. Les vérités acquises sur ce sujet nous servent de guide dans les prévisions que nous tentons à présent; elles nous donnent la direction générale.
Des conditions de concert tout à fait nouvelles s'étant réalisées pour les foules laborieuses, nous prévoyons des revendications dont l'énergie, la constance et l'unanimité seront incomparables avec tout ce que le passé peut offrir en ce genre. Certes, nombre de républiques anciennes ont sombré dans des luttes sociales. Si l'Empire Romain semble, à première vue, avoir péri sous les coups des barbares, un examen plus attentif découvre autre chose dans cette grande chute. L'aversion des classes laborieuses pour l'état social d'alors, leur révolte ouverte, ou déguisée sous le vêtement du chris-
lianisine, brcfl'efforl de ce que j'appellerai la barbarie sousjarenti- parall avoir secondé puissamment l'attaque extérieure. Comme la civilisation antique, quoique à un moindre degré, notre civilisation est concentrée dans quelques classes étroites; elle présente Lien moins d'étendue, de solidité qu'on n'imagine : si peut-être nous n'avons plus rien à craindre d'une barbarie extérieure, la barbarie qui est sous nos pieds, en revanche, apparaît beaucoup plus redoutable. L'étendue, la profondeur de cet océan volcanique, la correspondance qui existe déjà entre ses parties et les rend aptes à se communiquer le mouvement, suggèrent, pour le cas où il y aurait mouvement en effet, l'idée de vagues immenses dont la poussée serait effroyable.
Des oscillations ont été senties, de sourds grondements ont été entendus; la preuve en est que tous les esprits élevés discutent avec ardeur les moyens de prévenir l'éruption. Le monde inlellecluel est à cet égard partagé en deux.
Voici d'abord les socialistes. Nous avons énoncé tout à l'heure le principe commun à leurs théories diverses : A chacun selon ses besoins.
Une société basée sur le principe socialiste serait un milieu d'où la responsabilité économique aurait disparu. Or la création de la richesse économique s'est opérée presque absolument sous l'aiguillon de la responsabilité : cela est de toute évidence. Si vous brisez l'aiguillon, travaillcra-t-on encore? On peut admettre que toute activité ne disparaîtrait pas; on doit admettre qu'elle baisserait; mais enfin, comme on travaillerait toujours par une nécessité inéluctable, ce qui serait encore l'effet le plus fâcheux serait la répartition du travail : moyennant l'organisation socialiste, le paresseux, l'égoïste ferait passer à peu près tout le faix sur les épaules du bon et du dévoué. Déjà, dans le monde actuel, la tendance à ce résultat n'est que trop marquée. On ne voit pas assez jusqu'à quel point les courageux, les meilleurs, périssent accablés sous la surcharge que leur imposent
les autres. Le socialisme serait la victoire décidée des pires.
Un état social organisé par la sympathie, la pitié ou la charité (ce sont mêmes choses) ne durerait pas ou subirait une très grave déchéance. Principe de la famille, la sympathie ne peut être celui de l'Etat.
Avec les économistes et plus qu'eux-mêmes, nous réclamons l'application continue de la responsabilité économique : c'est la seule base acceptable.
Cependant il faut voir ce que de leur côté les économistes proposent. On peut le dire en peu de mots : ils proposent de laisser les choses s'arranger d'elles-mêmes. Ils affirment d'ailleurs qu'elles se sont toujours arrangées, quand les gouvernements ne s'en mêlaient pas; l'harmonie économique n'est selon eux pas difficile à obtenir; il n'y faut que celte condition. Ils ajoutent que les choses vont s'arrangeant toujours mieux. Admettons que l'appréciation des économistes soit vraie. Nous voilà peu avancés. Car de quoi s'agit-il? Du sentiment des foules. Or les masses humaines pensent au contraire que les choses sont mal arrangées. Supposons que ces masses, dans un accès de colère ardente, brisent le meilleur des mondes possibles : elles auront tort, mais le monde n'en sera pas moins brisé. Il est vrai qu'on espère les convaincre auparavant de leur erreur. Rien ne nous parait plus chimérique que le succès des prédications économiques. On ne les écoutera pas, par une raison très simple. La vérité théorique la plus évidente ne peut rien sur l'homme en général, quand elle va à rencontre d'un sentiment un peu vif. « Les choses sont aussi bien arrangées qu'elles peuvent l'être, soit : là où il y a misère ou malaise, c'est un résultat mérité. » Soit encore : voilà la misère et le malaise parfaitement qualifiés; mais ils restent, et avec eux l'état d'esprit qui fait que vous ne serez jamais écoutés. Ne comptez pas que la raison soit le lot commun des hommes qui souffrent peu ou beaucoup, quand elle est rare parmi ceux-là mêmes qui jouissent.
La liberté, principe des économistes, conlicnt celle affirmation implicite : que l'intérêt privé de chacun, agissant à l'eiiconlie de celui des autres, suffit à créer un monde harmonique, capable de satisfaire finalement les uns cl les autres. Ce iju'il y a de vrai, c'est que l'intérêt privé suffit à l'œuvre de la création de la richesse. Mais en ce qui concerne la répartition, l'expérience est faite. Elle a été séculaire et elle prononce contre vous. N'objectez pas que l'intervention des gouvernements l'a troublée, cette expérience; cela est exact, mais sans importance, parce que les gouvernements ont été finalement vaincus, et qu'avec des difficultés, des délais, l'intérêt privé a triomphé, donnant la mesure de ce qu'il pouvait faire : la société, telle qu'elle est, porte assurément ses couleurs.
La responsabilité, second principe dont les économistes se réclament, est, nous l'avons dit, chose absolument nécessaire. Pas de société laborieuse sans cet élément; mais la société peut-elle être organisée exclusivement d'après ce principe? Voilà la vraie question. Qu'on nous permette de la prendre d'un |ieu loin.
Tout être vît aux dépens d'un autre être d'espèce différente, végétal ou animal. Four que le premier subsiste, il faut que l'autre soit dévoré ; c'est la forme tragique de la lutte pour la vie et de la responsabilité naturelle. Tout être a dans les membres de son espèce des copartageanls, qui souvent l'étouffcnt ou l'affament, qui, en tout cas, amoindrissent sa part. C'est la forme sourde de la lutte. Dans l'une comme l'autre forme, la nature se montre implacable pour le faible; elle le punit de sa faiblesse par les souffrances et par la mort.
L'homme est né, comme lous les animaux, sous l'empire de cette loi; mais, tandis que les autres la subissent dans toute sa rigueur, ou ne cherchent qu'à l'atténuer temporairement (je parle des soins donnés aux jeunes, ici par la mfere seule, là par le père et la mère, ailleurs par les membres mêmes de l'espèce), l'homme a révélé dans toute son histoire
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une tendance énergique contre la tyrannie de la loi. Jusqu'à un certain point, l'histoire est une antinature.
La famille, telle qu'elle est maintenant constituée, ne consent plus à abandonner ses jeunes (même quand ils ne sont plus jeunes) aux conséquences extrêmes de l'inaptitude pour la vie; la loi civile, expression du sentiment général, ne le lui permet même pas. On peut dire, sans, exagérer, que la famille est en révolte ouverte à l'égard de la loi naturelle. Pour la famille, le membre le plus intéressant, le plus aimé, le plus choyé, est précisément le faible, le mal constitué, le moins bien pourvu pour la lutte, le vaincu de la vie.
La société est sans doute plus sévère que la famille; mais elle est cependant fort éloignée du régime impitoyable et sourd de la nature. Les incapacités physiques, héritées- ou infligées par des accidents, sans démérite personnel, émeuvent l'imagination sympathique de tout le monde, alors même que l'égoïsmè empêche en fait de les assister.
Pour l'homme faible, inepte, économiquement parlant, on est disposé sans doute à plus de rigueur.
Celui qui n'a pas su gagner sa vie rencontre souvent l'indifférence froide ou même le mépris. Toutefois le sentiment public ne supporte pas le spectacle du paresseux mourant de faim; c'est dire qu'il n'accepte pas les conséquences logiques de la lutte pour la vie.
Cette rébellion procède d'un fond dont la persistance est indispensable à notre bonheur. Le jour où l'homme verrait sans s'émouvoir appliquer jusqu'au bout la responsabilité économique, c'est que la sympathie aurait singulièrement baissé. Tout s'en ressentirait, la sociabilité, l'amitié, la famille même; une froideur, une dureté générale envahirait toutes les relations. La perte remporterait extraordinairement sur le gain. Purement industrielle alors, l'humanité ne mériterait pas l'intérêt d'un spectateur généreux.
Mais il ne s'agit pas seulement de pitié, de sentiment; il
s'agit aussi d'équité et même de raison pratique.
<iOi DE L'HISTOIRE CONSIDEREE COMME SCIENCE.
Voici une assertion qui scandalisera peut-être au premier moment : La moitié au moins de la misère que les sociélés
» présentent, on sait hélas ! sur quelle vaste étendue, est parfaitement imméritée. Elle sévit sur des irresponsables. La démonstration du fait est facile et ne coûte que quelques mots. Parmi les misérables — que je suppose absolument indignes de pilié dès qu'ils sont adultes, — les enfants comptent toujours au moins pour moilié. Je ne crois pas que personne veuille les tenir pour responsables avant seize ans au moins. C'est donc, quant à eus, de la misère imméritée. Les économistes disent : n Le père a eu tort de les appeler à la vie, saus prévoyance, sans souci de son dénuement ». Assurément ; mais celte réponse ne répond pas à l'argument d'équité; car l'équilé ne connaît que les fautes personnelles.
Ces enfants sont l'humanité future et pour une grande partie feront l'avenir de l'espèce. Selon qu'ils seront plus ou moins mal préparés par l'ignorance, la brutalité, la souffrance, la sociélé sera plus ou moins imparfaile.
La solidarité sociale est un fait, antérieur à loute ihéorie. Vais- je proposer d'élever à frais comniuus tous les enfants f excellent serait le résultat par un côté. Mais ici encore l'économie politique a raison. Le jour où l'État prendrait les enfants à sa charge, le générateur irresponsable multiplierait ses mauvais offices. Les prévoyants succomberaient sous le faix de l'impôt, nécessité par l'insouciance des autres.
Les moissons terrestres disparaîtraient promptemeut dévorées, comme elles le sont quelquefois par les nuages de sauterelles dans le nord africain.
Je reviens à notre problème : nous savons par expérience que des dons rares, précieux pour les autres, des qualités intellectuelles ou morales, propres à faire le bonheur ou l'agrément des hommes, peuvent être un lot fatal à qui les possède. On peut èlre un faible, économiquement parlant, par cela même qu'on a des facultés artistiques trop impérieuses, ou une grande puissance spéculative, ou trop d'ima-
gination sympathique, trop de générosité, trop de ménagement pour les autres, trop de douceur.
Les œuvres profondes, en fait de science, et même en fait d'art, ont chance de ne rien valoir économiquement. Un cœur délicat, qui souffre de se voir ce que les autres n'ont pas, est, à ce point de vue,, moins qu'une valeur.
Donc ici l'économique est d'un côté, et de l'autre sont toutes les activités supérieures, l'activité sentimentale et l'activité intellectuelle. L'esprit, qui s'enferme dans l'économique, a raison sur son terrain, quand il conclut à l'application absolue de la responsabilité. Il aurait finalement raison si l'homme était un être purement économique. L'économiste a tort, parce qu'il y a une autre sphère où sa règle n'est plus de mise, où son principe, utile ailleurs, devient pernicieux *.
Comme l'homme moral est un tout inséparable et qu'il faut faire marcher de front ses allures divergentes, un problème de conciliation s'impose donc entre l'activité économique et les autres activités : et c'est bien le problème le plus général, le plus constant, le plus difficile de l'histoire humaine, un problème terrible par lequel la grande loi du conflit nous fait sentir sa présence formidable.
Donc des conditions inconnues au monde ancien favorisent l'entente des masses, d'un bout du monde à l'autre. Est-il certain pour cela qu'elles vaincront? Les classes adverses ont pour elles d'être moins nombreuses, d'être plus éclairées et plus habiles.
1. Les économistes ont été fréquemment signalés par leurs adversaires comme des caractères peu généreux, des esprits aveuglés par Pégoïsme; je réprouve cette injuste et sotte polémique. Pour être en théorie le plus généreux du monde, il n'en coûte rien; et réciproquement il n'y a pas d'égoïsme théorique. Les idées sont vraies ou fausses; les actes seuls sont généreux ou égoïstes. En fait, de tout temps il s'est trouvé parmi les économistes des hommes qui pour la bonne volonté réelle et la générosité effective n'ont aucune comparaison à craindre.
La force économique, que nous savons si puissante, esl dans leurs mains. Si la bataille demeurait sur le terrain de la liberté, les classes supérieures triompheraient peut-être malgré tout, comme par le passé. Le suffrage universel, établi ou en instance de l'être, chez les nations occidentales, semble, il est vrai, devoir permettre aux masses do mettre la main sur la force gouvernementale et du s'en aider contre la force économique. Elles triompheraient alors à coups de lois. Probable, à première vue, cet événement nous apparaît, d'après le passé, sinon incertain, au moins fort ajourné. L'état intellectuel et plus encore l'état moral des masses le reculent à l'horizon. Il faudra toujours qu'elles se servent de mandataires élus, qu'elles se choisissent des chefs. Il esl dans le caractère des masses (jusqu'à une époque indéterminée) de prendre des chefs en dehors d'elles-mêmes : l'humeur jalouse qui dresse l'ouvrier, le paysan, contre les classes supérieures, fait aussi qu'ils préfèrent élire un monsieur que leur égal.
Leur état intellectuel les voue à de mauvais choix : l'infidélité, la trahison, plus ou moins consciente, de leurs mandataires, a été et sera longtemps pour eux une mésaventure fréquente. Les masses d'ailleurs sont très capables de se trahir elles-mêmes. Beaucoup d'individus parmi elles, sous le joug pressant des besoins, sont prêts à se laisser corrompre par une prime économique, qui peut prendre des formes très diverses, ou par un appât offert à leur vanité.
Mais ces considérations sont inutiles sans doute, car le processus pacifique sera supplanté par un autre : la force matérielle viendra se jeter à la traverse. Vaincre par une conduite obstinément sage et habile n'est pas une chose qui plaise à l'homme en général, et moins encore à l'homme des foules. C'est lent, c'est long, c'est pénible; et cela ne flatte pas ce type guerrier et glorieux que les souvenirs de tant de batailles ont constitué dans l'esprit humain : tout porte à croire qu'on préférera le recours à la force. Des écrivains
optimistes ont émis souvent l'espérance que le bulletin dispenserait du fusil. Nous avons déjà tragiquement démontré, nous Français, la vanité de cette espérance. Je fais allusion à la Commune de Paris en 1871 . La Commune reparaîtra chez nous et chez les autres peuples. Des tragédies incomparables se dérouleront. La tourmente sera universelle et elle mettra à nu jusqu'au roc social. Comme le bulletin de vote, le fusil a été remis aux mains des multitudes; n'espérons pas dans l'obéissance passive. C'était bon lorsque, entre l'émeute et le gouvernement, la bataille décidait du sort d'un ministère ou d'une dynastie, c'est-à-dire d'une question de forme politique. Mais quand on se battra pour décider l'antique querelle du riche et du pauvre, l'ouvrier et le paysan se réveilleront invinciblement dans le soldat sous les armes. En tout émeutier d'ailleurs il y aura un ex-soldat. L'humanité alors expiera cruellement la légèreté vaniteuse qui lui a fait jusqu'au bout aimer la guerre. On verra trop tard que régler les querelles entre peuples par les armes menait fatalement à tout décider par la guerre des rues.
On se demande avec angoisse quelle agence salutaire pourrait prévenir l'immense conflit. La modération des multitudes? Il serait trop chimérique de compter sur elle. La prudence des classes privilégiées faisant les concessions nécessaires en temps opportun? Peut-être. C'est une question d'individus, de chefs.
Comme je n'ai pas la foi qui croit aux gouvernements sauveurs, je pense moins ici à des chefs de gouvernement qu'à des guides spontanés, et à des boute-en-train d'opinion. Une force nouvelle s'est révélée dans le monde moderne, celle de l'association, du groupement volontaire et libre pour toutes sortes de fins, intéressées et désintéressées, comme les sociétés coopératives ou de tempérance, d'instruction populaire, de recherche archéologique, etc. Qu'est-ce au fond que ces sociétés? De petits gouvernements sans mandat, ou plutôt qui se sont donné mandat à eux-mêmes. Il y a là une
force de nature à seconder, suppléer et borner, dans une large mesure, l'action des gouvernements officiels. Plus flexibles, plus souples, plus aptes à se modeler sur les circonstances, ces machines de ralliement et de direction du semblent destinées à jouer un rôle immense. Il y a certes des hommes, peut-être en assez grand nombre, qui au-dessus des intérêts de classe ou de nation conçoivent les intérêts généraux et constants de l'espèce. Ces hommes voient nettement les rapports de solidarité qui lient tous les membres de notre race, et qui font qu'à l'égard du péril social on se sauvera tous ensemble ou que nul ne se sauvera. Ils voient que les intérêts géuéraux doivent être pris en charge par quelqu'un, et que le soin même de ces intérêts constituerait cette conciliation des intérêts divers de classe ou de nation qu'il faut nécessairement tenter, sous peine de déchéance. Ils sentent encore que les activités de l'humanité, divergentes jusqu'à la contrariété, demandent une mesure quelconque d'accord et de coordination : conciliation, coordination, double ouvrage délicat et difficile que la prudence politique, l'esprit d'équité et la compassion réclament également. Il y a, dis-jo, de ces hommes clairvoyants et bien intentionnés, mais la pensée qui les anime est destituée de corps, si je puis ainsi parler. Pour agir avec efficacité, il faut que la pensée de l'intérêt général de l'espèce se crée son organisme, comme l'intérêt national a le sien.
A mon avis, je le répète, cet organisme ne pourra être qu'une société libre, sans caractère officiel, fondée par quelques-uns, grossie peu à peu par l'affluence volontaire des esprits prudents, des caractères équitables, des cœurs sympathiques, se divisant et se subdivisant sans se rompre, pour parer à tous les détails de la tâche, filet souple et solide, étendu peu à peu sur toutes les nations européennes. Ce que cet organisme ferait, ce qu'il essayerait du moins, ne nous ingérons pas de le prévoir. L'organisation de la solidarité sociale est l'œuvre indiquée en gros; mais aucune tête indi-
viduelle ne doit avoir la présomption de concevoir celte œuvre dans ses détails; une tète individuelle n'enfanterait qu'un système, c'est-à-dire quelque chose qui manquerait de Tétendue, de la diversité et de la flexibilité voulues. Il est impossible de prévoir avec précision les institutions qui seraient formées. Assurément on garderait comme base indispensable le principe de la responsabilité personnelle; mais, à côté de ce principe de rigueur, quelque chose serait juxtaposé de plus large que l'ancienne solidarité de clan, de tribu ou de nation; de plus judicieux que l'ancienne charité chrétienne ou musulmane. Réussirait-on à prévenir l'explosion de la guerre sociale? Qui peut le dire? On aurait en tout cas mis de son côté toutes les chances possibles. Rien n'est certain sinon ce fait : l'homme de travail ne veut plus travailler aux conditions anciennes.
L'agence souverainement bienfaisante de l'histoire, la science, apportera-t-elle son concours à l'œuvre d apaisement? Merveilleuse pour la création de la richesse, la science s'est montrée jusqu'ici incapable d'améliorer la répartition, de régler la multiplication. Qui peut cependant rien affirmer à cet égard? Des découvertes, non seulement imprévues, mais inconcevables nous surprennent brusquement, comme l'invention du téléphone. Par malheur, d'autres pourraient se faire qui mettraient dans la main du fou ou du méchant un pouvoir destructeur égal à celui des fléaux de la nature.
Quant à la prétendue loi du progrès, ne comptons pas sur son appui. L'existence d'une fatalité heureuse, qui nous porterait d'elle-même en avant, est une idée fausse et énervante. Sortons de cette ombre dont la douceur nous perdrait : notre siècle n'y a déjà que trop dormi. Aucune puissance bienfaisante n'existe, dispensant l'homme de résoudre les problèmes de science ou d'équité que sa condition lui impose.
Ne nous étonnons pas qu'après toutes les merveilles opérées dans la création de la richesse, après les découvertes accumulées dans les sciences, le destin de l'homme puisse
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filre remis en question, que tant de progrès soient exposas au risque d'un brusque naufrage, par cela seul que l'une des portions de l'œuvre économique, la répartition, a été manquée au sentiment îles masses humaines. lia p pelons-nous que les institutions économiques ont fait la plupart des autres.
l'our les choses qu'elles n'ont pas faites, elles ont été au moins un antécédent et une base nécessaires. La société porte sur les institutions économiques : on comprend que, ce fondement venant à s'affaisser, l'édifice entier puisse tomber en ruines.
Si cet effondrement nous était réservé, autant qu'un autre mortel, je le subirai certes dans la consternation et dans l'effroi; mais élre déconcerté en esprit, comme par l'arrivée inexplicable d'un accident énorme, non, je ue le serai pas. Là encore je reconnaîtrai l'empire des lois si souvent aperçues et que je nomme une dernière fois : d'abord cette loi d'urgence qui veut que les besoins corporels soient satisfaits et l'impose comme une condition préalable à tout le reste; puis la loi de solidarité qui veut que celte satisfaction, pour être valable, soit commune et n'admet que la perte ou le salut d'ensemble. Sans doute le besoin urgent, en posant les fondations, en élevant les premiers étages de notre demeure, joua dans le passé le rôle d'un pouvoir secourabte, d'un génie bienfaisant, si vous voulez; et tout à l'heure il apparaîtrait avec le caractère d'une force calamileuse! Ce serait, à première vue, une contrariété bien saisissante! Contrariété superficielle : le génie, puisque génie nous avons dit, n'opérait qu'à la condition que les vœux de tous seraient exaucés. 11 a poursuivi longuement son travail séculaire avec cette fin devant les yeux. Tant qu'il a espéré de l'atteindre, il a continué. Dès qu'il n'espère plus, dès qu'il juge son œuvre impropre à remplir la condition toujours mise à sa durée, ne soyons pas surpris s'il brise l'œuvre et la rase. Je vois même une conformité profonde entre l'origine et la fin des
choses, car ce n'est pas pour se reposer que le génie infatigable détruirait '; au contraire : un recommencement de tout serait infaillible. — Seulement la génération sur qui les débris de l'édifice immense s'abattront ne peut accepter comme une consolation bien sensible l'espoir d'un avenir meilleur réservé à quelque autre génération lointaine.