‹ De l'histoire considérée comme scienceChapitre 40 sur 51 · BU · texte numérisé non relu

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mais on voit qu'il pourrait accomplir des progrès considérables. » Je ne répondrai pas que l'art de la zoocullure dépend pour ses progrès d'institutions politiques, économiques et morales difficiles à modifier; je dirai simplement : l'art de la zoociilture fera demain tel progrès que vous voudrez; il reste certain qu'aujourd'hui il n'est pas en mesure de satisfaire au besoin de la population; donc celle-ci a provisoirement excédé.

Si le pauvre ne mange pas tous les malins sa colelette, ce n'est pas parce que les riches, infiniment moins nombreux, mangent et leur côtelette et celles qui reviendraient aux pauvres; les riches n'y suffiraient pas, si la côtelette des classes pauvres existait; mais celle côtelette n'existe pas encore. Je veux bicu que les riches consomment de certaines choses avec quelque excès, des vêtements par exemple ; mais je délie bien qu'on couvre confortablement la niasse des pauvres avec l'excédent des riches.

Les écrivains socialistes sont ou des mystiques conscients, comme Henry George, ou des mystiques qui s'ignorent. Us croient à la Providence sous forme personnelle ou a une sorte de providence infuse dans les lois naturelles. Pour eux les hommes peuvent naître en telle quantité qu'ils voudront, quelque chose d'infaillible fera aussitôt pousser tout le surplus de blé nécessaire. Seulement on ne voit pas où réside ce quelque chose.

Ce qu'on voit très clairement en revanche, c'est que tel ménage, qui vivait suffisamment avec un enfant, devient progressivement misérable, parce qu'il en a deux, trois, quatre et plus. Je demande comment il se peut faire que ce qui arrive pour chaque particulier n'arrive pas pour l'ensemble de ces particuliers. Cela rappelle la plaisanterie vulgaire '.

Donnons un exemple de raisonnement socialiste. II. George {Progrès et Misère) prétend prouver l'innocuité ou même le

1. - Je perds sur chaque nrlicle; mais je me rattrape sur la quantilé. •

caractère avantageux de la multiplication en rapprochant les trois faits suivants : chez les peuples sauvages, l'homme est rare et pauvre; chez les peuples très civilisés, il est nombreux et riche; dans les colonies et pays nouvellement peuplés par la civilisation, Californie, Australie, l'homme est encore rare, et il est riche, mais moins que dans les Etats denses et civilisés; donc densité et richesse vont de pair. Puis tout à côté il nous dit — c'est le fond même de son livre : Les masses deviennent plus misérables à mesure qu'on progresse. C'est que M. Henry George emploie les mêmes termes tantôt dans un sens, tantôt dans un aulre, sans s'en apercevoir. Le sauvage est rare et pauvre, d'accord. Les vieux pays denses et civilisés sont plus riches que les colonies neuves, d'accord, si Ton considère la somme totale de la richesse qui est la richesse apparente; non, si on a égard au nombre des copartageants, qui donne la vraie mesure : alors l'Angleterre, absolument plus riche que la Californie, apparaît relativement plus pauvre parce qu'il y a moins pour chacun. Henry George, en relevant le haut prix des salaires, de la rente, et l'aisance générale dans les colonies neuves, ne s'est pas aperçu que sa thèse tombait précisément sous le coup de ces faits qu'il rapproche. Le sauvage est pauvre, quoique rare, parce qu'il manque de l'outillage qui crée la richesse; on est là peu de copartageants, mais aussi l'on n'a rien à se partager. Chez les vieux civilisés, on a un bel outillage et beaucoup de produits; mais on est trop de convives. Dans les colonies neuves, l'homme apporte toutes les ressources de la civilisation sans apporter le nombre, et alors éclate une période de prospérité singulière, qui dure jusqu'au moment où, la multiplication opérant de nouveau, on retombe au niveau des vieux pays civilisés. Rien ne prouve mieux, à rencontre de H. George, que la multiplication diminue la richesse réelle, c'est-à dire la richesse partagée.

On croit répondre en disant : « La nouvelle bouche apporte ses mains »; soit; mais avant que ces mains nourrissent cette

bouche, quinze, vingt ana se passent. Il faut en faire l'avance: beaucoup Je bouches meurent avant ce terme, et l'avance est perdue. (Juand les mains ont atteint leurs vingt ans, il leur faut nourrir la bouche, rembourser l'avance faite à ladite bouche, et rembourser aussi l'avance faite aux bouches mortes : le tout pour balancer le compte sans perte; au delà commence le bénéfice. Existc-t-il généralement ce bénéfice? Nulle part je ne l'ai vu démontrer. On fait voir très bien, comme l'a fait II. George, que les peuples les plus nombreux sont les plus riches, résultat très simple qui n'a aucun sens dans la question : vingt ouvriers produiront toujours, absolument parlant, plus que dix; mais produisent-ils toujours et nécessairement le double des dix? Le peuple français, passant de dis millions d'hommes à vingt millions, produirait-il le double de tous les objets nécessaires? puis de vingt millions à quarante, encore le double, et ainsi de suite? Telle est la question, où l'affirmative a été bien souvent répondue, mais jamais prouvée.

La philosophie de la multiplication tient dans une formule courte et décisive : La multiplication a annulé presque entièrement le bénéfice énorme que l'humanité faisait d'un autre coté par une multitude d'inventions, dans tous les arts de la pratique.

La multiplication, qui détruit la richesse en la consommant, n'en a pas moins agi avec efficacité pour sa création. Quand la population sur un territoire donné arrive à un certain degré de densité, sa distribution contracte une sorte d'inégalité. Il y a des points sur lesquels les excédents se rassemblent, bref il se forme des villes. Phénomène très important que la ville. La ville est nécessaire à la division du travail; et réciproquement, elle provoque, suscite la division, sans laquelle le progrès industriel était impossible. Pays sans ville, paye arriéré, économiquement parlant.

A l'exception de la moralité, que les villes ne favorisent nullement, une file d'effets avantageux se produisent couse-

cutivement aux progrès industriels. L'intelligence positive, l'esprit critique est né dans les villes de l'aspect des activités diverses, du frottement et de la communication d'un grand nombre d'esprits, venus de points différents. Les beaux-arts presque toujours, presque nécessairement, résultent à quelque degré de la condensation : ce sont là les beaux fruits de la multiplication, qui en a tant d'autres amers.

Si la multiplication a puissamment servi la création de la richesse, elle a nui à sa répartition. Plus les hommes sont nombreux sur un point, plus il en est qui offrent leur travail, sous l'empire d'un besoin urgent; et plus le prix auquel tous obtiennent du travail est médiocre, plus il faut qu'ils peinent et qu'ils s'ingénient pour vivre : stimulation, surexcitation, ingéniosité, souffrance et misère, cela éclate à la fois dans ces villes où la multiplication condense ses effets.

Dans les effets, les uns bienfaisants, les autres funestes de la multiplication, je reconnais un cas de la loi du conflit; cette loi se manifeste ici avec un éclat sinistre.

La multiplication et la guerre sont ensemble dans des rapports étroits. En multipliant, les peuples arrivent en contact les uns avec les autres et généralement ce contact est un choc guerrier. Pour le trop-plein de population la guerre est en quelque sorte l'émissaire naturel. Que de choses dans les luttes des peuples anciens nous seraient expliquées si nous connaissions, par des statistiques à la moderne, les mouvements de leur natalité !

Réciproquement, la guerre toujours en perspective, redoutée ou voulue, donne un air de sagesse politique et de patriotisme aux habitudes de multiplication illimitée.

Dégageons à présent les traits essentiels de la société qui s'est formée sous l'ascendant de la force économique, en concours avec les circonstances de la multiplication et du mili-

larisme. Elle a visiblement, pour pierres d'angles, l'appropriation privée du sol terrestre, l'héritage, l'intérêt de l'argent et du sol.

L'humanité débute par le régime de la communauté du sol : c'est aujourd'hui l'opinion unanime des sociologistes, combattue seulement par quelques érudits confinés dans l'étude spéciale des Grecs et des Romains. Nous ferons ailleurs l'exposé de ce débat: nous montrerons alors à qui revient l'initiative de l'évolution, dont l'appropriation privée do la terre a été le terme. Ici nous dirons sommairement : C'est le gouvernant qui I commencé. Je ne suis pas au reste le premier à le nommer.

C'est le gouvernant qui d'abord enleva son lot au régime de la possession éphémère et en fit une propriété fixe. Ce fui là le cristal primitif autour duquel tout le reste contracta une forme similaire. L'origine gouvernementale de la propriété explique seule la suite des choses. De très bonne heure, partout on aperçoit de grandes propriétés, des latifundia : on ne peut les expliquer sans absurdité par le résultat du travail et de l'industrie individuelle, là surtout où il n'existe pas encore d'industrie. Ce qui existait, c'était partout, uulour d'un noyau plus ou moins mince de terré cultivée une large zone de communal qui fut administré d'abord, puis accaparé par le gouvernant; le communal a fourni l'étoffe des latifundia primitifs. Plus tard des similaires ont été constitués, par des causes différentes, dont nous parlerons tout à l'heure.

Ce qui a influé dans l'histoire, c'est moins l'appropriation du sol en soi que l'accumulation de beaucoup de sol dans une même main, que la grandeur des fortunes territoriales. Il en est résulté naturellement l'existence d'individualités extrêmement fortes, économiquement parlant, et de masses extrêmement faibles.

Cela nous conduit à parler de l'héritage, circonstance qui a permis au latifundia primitif de durer, de se maintenir jusqu'à nos jours. L'héritage est, lui aussi, on peut le dire.

l'œuvre du gouvernement. Sans doute, l'homme possesseur d'un bien quelconque désire, quand il meurt, transmettre ce qu'il ne peut retenir à la personne qu'il affectionne, ou qu'il considère comme un autre soi; mais ce vœu d'un mourant, et bientôt d'un mort impuissant, aurait été bien rarement accompli, si le gouvernant n'avait prêté à ce vœu l'assistance de la force publique. L'héritage n'existe à l'état d'institution réelle et vigoureuse que par l'intervention gouvernementale. Une fois formée, l'institution a puissamment réagi sur le régime des latifundia. Les grandes propriétés, originairement dues à l'exercice du pouvoir, ont pu passer de main en main. Elles ont pu parfois simultanément se diviser, mais la même cause tendait à les reconstituer sans cesse. Quand, dans les sociétés plus civilisées, des manières de s'enrichir autres que l'exercice du pouvoir, quand l'industrie, le commerce, la spéculation, ont été possibles, l'héritage, appliqué à ces fortunes d'un genre nouveau, leur a communiqué le même mouvement, tantôt dispersif, tantôt accumulatif. Nous devons ici rappeler le voisinage d'une autre agence : je parle du prêt à intérêt ' et de la rente permettant au possesseur de la fortune une fois acquise de vivre de son fonds, sans y toucher, sans l'altérer, comme si la fortune avait des émanations suffisamment substantielles. Le prêt à intérêt a singulièrement coopéré avec l'héritage pour la conservation des latifundia.

Les grandes propriétés, l'héritage, le prêt à intérêt, désormais bien établis, la multiplication toujours disproportionnée aux ressources, le militarisme persistant, la force économique s'exerçant avec une plénitude presque absolue dans le contrat privé, tout cela a concouru et convergé pour produire des résultats que nous allons apprécier au point de vue de la répartition. Mais pour apprécier il faut d'abord un principe.

Supposons le pouvoir de réorganiser la société remis aux mains d'un seul homme et d'un homme raisonnable. Quel

1. Nous n'avons pas ici à le distinguer de la rente, comme le font les économistes,

serait le principe générateur de son ouvrage? Pas do doulc sur la règle que cet homme adopterait : honneur et richesse a chacun selon les services rendus, selon son utilité sociale, ou, si vous voulez, a a chacun suivant ses œuvres», et il organiserait ce que nous appellerons d'un mol la responsabilité économique, la responsabilité personnelle, entendez-vous bien? il n'y a que celle-là de valable '.

Il est trop clair que la société, constituée sur le principe de la responsabilité personnelle, différerait considérablement de celle que nous voyons.

Ici nous ne discuterons pas si l'héritage est ou n'est pas linalcmcnt une institution utile à la société. Une chose évidente, c'est qu'il est contradictoire au principe de la responsabilité économique. A ce point de vue, notre société est coupée en deux. Partout où il y a héritage, la responsabilité est annulée dans son jeu. Là où il n'y a pas héritage, la responsabilité s'exerce au contraire avec la dernière rigueur.

D'autre part, comme le contrat libre, sous ses formes diverses, est régi par la loi du besoin le moins urgent, cela fait trois principes différents dont l'action se mêle à travers notre société : 1" à chacun selon ses parents; 2° à chacun selon ses oeuvres; 3° à chacun selon son capital.

Les écrivains socialistes nous apportent un quatrième principe : à chacun selon ses besoins. Tout socialisme revient à cet adage : il est le sceau auquel on reconnaît le socialisme, nous le discuterons tout à l'heure. Si l'humanité est parvenue, dans ses civilisations les plus hautes, à organiser à peu près la responsabilité criminelle, que je mettais tout à l'heure — avec intention — en regard de la responsabilité économique; elle n'a organisé celle-ci que dans une mesure défectueuse, laissant jouer tout au travers le principe contraire de l'hérédité et celui de la force économique. Mais responsabilité

i. A quoi rime, je vous le demande, ce qu'on entend dire souven perc a travaillé -. C'est comme si pour la responsabilité criminelle 01 tu profit d'un malfaiteur ; • Le père a (té un si lionnele homme -.

économique et récompense du travail, c'est même chose. Dire que la responsabilité a été organisée d'une façon défectueuse revient à dire que le travail a été mal récompensé.

Nous voici précisément arrivé au point capital. Dans la société telle qu'elle s'est finalement constituée, le travail n'enrichit pas. À cet égard on se trompe, parce qu'on veut bien se tromper. J'ai souvent entendu dire : « Cet homme ne doit sa fortune qu'à son travail ». Pour être exact, il aurait fallu ajouter « et à celui des autres ». Si vous voulez mesurer exactement la puissance du travail comme cause de fortune, il faut naturellement le considérer seul, sans l'assistance du capital, et il faut considérer uniquement le travail personnel. C'est tricher que d'y joindre les prélèvements sur le travail des subordonnés. Ces principes d'observation une fois adoptés, on aperçoit que de rares personnes s'enrichissent par un travail purement personnel : quelques artistes, ou quelques inventeurs. Le reste des fortunes appartient à des entrepreneurs de travaux, qui ont fait coopérer un nombre plus ou moins grand de travailleurs; à des banquiers; à des spéculateurs; à des personnes sur qui l'héritage a accumulé ses dons. Chez le banquier la fortune est au moins pour moitié un effet du capital. La spéculation n'est pas un travail, selon notre définition, qui exige un caractère d'utilité publique: quand je revends cher ce que j'ai acheté bon marché, — des terrains ou des maisons par exemple, — il y a profit pour moi, aucun pour la société. Quant à l'héritage, pas de difficulté : il n'a rien de commun avec le travail.

Pour avoir la contre-épreuve, il n'y a qu'à considérer le sort d'un genre d'ouvriers très nombreux chez nous, et utile au plus haut degré, l'ouvrier de la terre, le journalier. Rappelons-nous que nous devons le supposer sans capital. Cet homme gagne environ 2 fr. 50 par jour de travail et travaille trois cents jours par an (en retirant seulement les dimanches et les jours de pluie, sans supposer aucun chômage), soit 750 francs par an. Établissons à peu près son budget de

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garçon : 365 francs de nourriture, 100 francs de logement, 100 francs pour habits, linge, souliers, blanchissage, éclairage, outils de la profession. Soit, suivant notre calcul très optimiste, 200 francs d'économie par an. SI pendant trente ans il travaille sans chômage, sans maladie aucune, s'il n'a absolument aucun vice, aucune imprudence, aucune faiblesse, pas même celle d'assister un parent, s'il réalise en un mot la perfection de l'outil bumain, il aura amassé 000 francs, de quoi vivre pendant dix années environ de vieillesse et d'incapacité. Je rappelle que nous ne devons pas ajouter à ces C 000 francs leur intérêt, dans un sujet où nous apprécions exclusivement lu rémunération du travail. — Si cet homme conçoit l'idée imprudente de se marier, d'avoir des enfants, nos calculs ne sont plus de mise.

Le journalier qui, sans l'assistance d'un capital, ose se marier, avoir des enfants, se voue à une misère à peu près certaine.

Si, au lien d'un homme, je prends uuc femme dans la même condition, je n'aurai que peu à dire : une femme, on le sait, dans cet état ne peut se suffire à elle-même, vivre seule.

Cette petite esquisse biograpbique me paraît plus probante qu'une accumulation de chiffres empruntés aux statistiques.

Le travail déshonore-t-il? C'est un problème, et un problème délicat, qui demande une analyse fort attentive.

Depuis deux siècles environ, l'économie politique est née, et certaines idées se sont répandues. On a philosophé sur le travail. On l'a reconnu utile, indispensable, digne de considération et d'intérêt pour les résultats qu'il donne, et pour lui-même, comme effort. Il semble donc que voici déjà le problème tout résolu : le travail est estimé, honoré. En pouvait-il être autrement et que l'homme fût irréfléchi au point de ne pas voir l'utilité du travail ou de dédaigner le tra-

vail, après avoir vu son utilité? Cependant prenons bien garde; nous sommes à côlé de la question. Il ne s'agit pas de savoir ce que l'homme pense du travail, quand il le juge du haut de sa philosophie abstraite. 11 s'agit de constater les sentiments de l'homme des classes aisées à l'égard des classes qui travaillent. Il se peut fort bien qu'en accordant au travail une estime platonique, on refuse, par une raison ou un prétexte, le même sentiment au travailleur.

L'homme n'est pas tout entier et toujours spéculatif; il n'est pas tout entier raison, logique, bon sens pratique. Loin de là. D'abord il a des sens, dont il est bien forcé d'écouter les suggestions. Les sens ne sont pas favorables au travailleur. Six jours sur sept au moins, le travailleur, vêtu d'habits usés, et plus ou moins salis par le labeur, ne flatte pas la vue. Il prend peu de bains, et l'odeur de la sueur humaine ne flatte pas non plus l'odorat. Les manières, le ton, le langage d'un homme qui n'a pas reçu d'instruction, qui en tout cas ne s'est pas entretenu, sont loin de lui concilier le troisième sens, celui de l'ouïe. Quand les sens sont rebutés, il n'est pas facile à la raison de réagir. Elle n'a que des impulsions très faibles à opposer à des chocs qui sont au contraire de leur nature vifs et forts. On ne se dit pas toujours que ces fâcheux dehors sont au moins en grande partie déterminés par le travail.

J'ai observé bien souvent l'attitude des personnes appartenant aux classes aisées. Quelques-unes seulement, je suis heureux de le reconnaître, poussent la sottise jusqu'à laisser voir leur dédain ou leur antipathie. La plupart dissimulent assez ce qu'elles sentent de gêne, d'inquiétude ou de répulsion, pour que les ouvriers, qui ne sont généralement pas des psychologues délicats, ne s'aperçoivent de rien. Aucun choc nettement désagréable ne les avertit de ce qu'ils inspirent. Mais un observateur de la classe lettrée ne s'y trompe pas. Le fait démonstratif est que les personnes de la classe aisée évitent autant que possible le contact des personnes vouées aux travaux matériels : je connais très peu, infiniment peu

d'hommes et encore moins de femmes qui, dans la société des ouvriers, soient exempts de fierté ou de malaise.

h II n'y a pas que les sens qui soient rebutés, le travailleur a'a pas que de la grossièreté extérieure; ses sentiments sont souvent, dans leur fond même, peu délicats. Sommes-nous réprélionsibles d'aimer la délicatesse des sentiments? Le travailleur est ignorant, et nous estimons à bon droit la culture intellectuelle. Le travailleur est dans une situation toujours dépendante à quelque degré. Il dépend d'une personne ou d'une classe qui le fait vivre. Or la dépendance a bien des suites fâcheuses; il en résulte de la bassesse, de la flatterie, des déférences excessives et fausses sous lesquelles se cache assez ordinairement l'envie, l'aversion. Nous aimons à bon droit l'indépendance et la loyauté, la franebise, l'accord du langage avec les senliments intimes. Le travailleur se dérobe trop souvent au travail. Trop souvent il est ivrogne ou débauché. Rarement il se préserve des plaisirs grossiers ou des distractions violentes. » J'abrège le discours possible. « Nous estimons donc, nous bonorons le travail; mais pouvons-nous l'estimer au point que les défauts et les vices les plus choquants cessent de nous être sensibles? Et si nous en arrivions a celte insensibilité, le résultat serait-il profitable à la morale?» Je retiens au passage l'essentiel : c'est l'aveu que le travailleur est généralement choquant pour l'homme qui ne travaille pas.

Les taches morales du travailleur sont moins déterminées sans doute que les taches matérielles sur ses mains ou sur ses habits, mais guère moins. Il n'y a pas deux humanités, l'une née en haut avec une nature meilleure et l'autre née en bas avec des penchants inférieurs! C'est l'hypothèse inconsciente des personnes d'en haut; mais elle est inadmissible. Les extrêmes en bien, en mal, sont la chose de l'individu; mais ce qu'une classe présente en moyenne de traits vicieux appartient forcément à l'influence de sa condition.

C'est là encore une chose qu'on ne se dit guère, mais ce défaut de réflexion n'est pas tout; poursuivons.

Une personne que sa condition exempte du travail matériel est, sauf exception rare, très attentive à ne pas donner le change sur ce point. Je n'ai jamais rencontré aucun homme qui fût content de paraître occupé par nécessité d'une besogne matérielle, et j'en ai connu des milliers que l'idée d'encourir ce soupçon inquiétait singulièrement. Il n'est pas rare qu'on voie dans les rues un monsieur ou une dame portant au bout des doigts un léger paquet. Ils semblent dire aux passants : « Vous voyez bien que cela ne me pèse pas. Ce n'était vraiment pas la peine d'amener avec moi ma bonne, mon valet de chambre ou de requérir l'assistance d'un commissionnaire; ce que j'aurais pu fort bien faire. »

Ce qu'on ne voit pas, c'est une personne de la classe aisée porter publiquement un véritable fardeau, à moins d'accident; et alors elle est à la gêne. Cette délicatesse va en général très loin, quand la personne est exceptionnellement constituée en dignité ou en rang. Représentez-vous un préfet, un président, un ingénieur en chef portant sur l'épaule une malle, fût-elle de très médiocre dimension, et circulant ainsi dans un lieu où sa qualité est connue. « Oh, monsieur le préfet, monsieur le président, permettez que je vous aide! Laissez, je m'en charge. Ce n'est pas à vous à porter cela. » Que de fois j'ai entendu ce langage et vu des demibourgeois, des paysans, des ouvriers se précipitant vers monsieur le président, monsieur le juge, monsieur le banquier pour le débarrasser, non d'une malle, mais de quelque mince objet parfaitement portatif. Et ces bonnes gens agissaient avec la conviction sincère qu'ils épargnaient à la société le spectacle d'une inconvenance. Pour une personne qui a le moyen de s'y soustraire, le travail matériel est inconvenant. Cherchez pourquoi, et vous ne trouverez certainement pas, comme raison explicative, l'estime accordée au travail.

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Les menus détails, les circonstances variées éclairent, ce sujet; ne nous en privons pas. Un homme riche conduit très bien lui-même son attelage. Ou ne peut douter du motif, impossible de soupçonner la nécessité, il a son cocher auprès do lui. D'autres suppriment même le cocher, le public sait assez que l'équipage est à lui; et quand on a équipage, on a de quoi payer un cocher. Tel autre se montre sans difficulté jardinant, piochant : pas de doute, cela l'amuse ou peut-elrc même cela lui esl commandé par le médecin. Mais le travail qui est imposé par la nécessité, ou accompli en vue d'un gain, est résolument mal vu par l'opinion. Ceci nous fixe. Ce n'est pas le travail en soi que l'opinion frappe de sa mésestime, c'est quelque chose qui esl généralement concomitant ; c'est la pauvreté ou la gène.

Réciproquement je n'ai jamais vu l'oisiveté porter la plus légère atteinte a la considération, à moins que la personne ne manquât do moyens économiques pour soutenir cet état. Ce que la déconsidération publique atteint en ce cas, ce n'est pas l'oisiveté, c'est encore la pauvreté ou la gêne. Le spectacle des faits suggère donc la conclusion suivante : Il y a un vice que le travail ne rachète pas, c'est la pauvreté. Réciproquement l'oisiveté n'atténue en rien le mérite d'avoir de la fortune. Le travail en soi, l'oisiveté en soi, choses fort indifférentes au public, telle est la proposition qui résume tout.

Cependant le travail est pour l'humanité d'une utilité évidente; l'oisiveté est non moins évidemment un dommage. Comment ces vérités évidentes ont-elles si peu d'effet ! A qui la faute? A deux traits fondamentaux de la nature humaine précédemment exposés.

L'opinion de l'homme, en ce sujet, n'est à aucun degré le résultat d'une opération intellectuelle, logiquement conduite en prenant l'intérêt social pour point de départ. Ce n'est pas un jugement de la raison. C'est en partie l'effet de ce sentiment involontaire et aveugle que nous avons exposé, la sym-

pathie : l'homme se met au lieu et place de la personne qu'il juge; et qui ne préfère être riche que pauvre?

Secondement, tout avantage possédé exerce sur le public, indépendamment de toute idée de mérite, un ascendant presque irrésistible. Considérez les avantages où l'idée de conquête personnelle fait parfaitement défaut, tels que la force physique, la beauté, la naissance, la richesse patrimoniale et héritée, la possession des objets de luxe. Vous ne voyez pas qu'ils rendent leurs détenteurs moins contents d'eux-mêmes que ne feraient les avantages acquis par le mérite, et vous ne voyez pas que le public les prise moins. Le contraire apparais trait plutôt. Il suffirait d'alléguer en preuve ce phénomène si curieux de la noblesse, dont le prestige croit à mesure que s'augmente le nombre des descendants, ceux-ci fussent-ils les plus inutiles des hommes. Le train du monde incontestable est ainsi fait : une personne qui boit à son déjeuner du bordeaux est convaincue de sa supériorité à l'égard d'une autre qui boit du vin à soixante-quinze centimes. Une personne qui court les routes avec sa voiture l'est de même à l'égard du piéton qu'elle rencontre. Une redingole d'un certain drap, d'une certaine coupe, vous met au-dessus d'une foule do redingotes.

Ce sont les femmes qu'il faut observer en cette occasion; elles révèlent plus naïvement le vrai fond de l'humanité.

La conclusion est que le travail ne sera probablement jamais honoré pour lui-même 1 , il ne le sera jamais que pour

1. Je ne ferai pas le tour des nations pour montrer qu'à ce point de vue les hommes se valent partout; je rappellerai les sentiments des anciens. Us méprisaient le travail; c'est un point où l'on s'accorde. Comme nous cependant ils voyaient que, sans le travail, aucun des besoins essentiels de l'homme ne serait satisfait, mais comme nous ils expliquaient leur mésestime des travailleurs par les défauts de cette classe. Pour les esclaves, par exemple, ils disaient : Les esclaves sont dépendants et la dépendance entraine une multitude de vices, la bassesse, la flatterie, le mensonge, l'envie, les distractions immorales. C'était l'équivalent de ce que nous disons des ouvriers. Les Romains admettaient le grand commerce, ils justifiaient celte exception par des raisons qui se retrouvent encore dans l'esprit moderne. Les réflexions de Cicéron sur les sentiments que l'homme contracte forcément dans la poursuite exclusive du gain et la gestion d'affaires médiocres, ont été répétées mille fois depuis par des gens qui ne connaissaient pas Cicéron. 11 n'y

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compagnonnage de la richesse (comme il l'est déjà quelquefois}, et dans la mesure où cette alliance sera fréquente. Les hommes qui n'apportent en ce momie que leurs bras ont donc en partage la peine du travail, les privations, des chances particulières de mort et de maladie, des difficultés très grandes à élever une famille, le tourment des prévisions économiques, l'insécurité do l'avenir, la vieillesse lugubre. A ces maux physiques, moraux et mentaux, se joint le sentiment de la dépendance, Lutin, pur-dessus tout, une chose bien sensible à l'homme, le sentiment d'une complète déconsidération.

Il faut voir a l'intérieur de l'homme le contre-coup de ces résultats. Je crois pour ma part que le travailleur pauvre a toujours été sourdement hostile au riche qui ne travaillait pas. Cette hostilité est, en tout cas, de nos jours un fait non seulement manifeste, mais proclamé.

On parle souvent de la résignation qu'avait le peuple jadis; et on en parle comme d'un effet de ses croyances. Sans doute; mais à mon avis les croyances qui opéraient ne sont pas celles qu'on imagine. Autrefois on croyait a la fatalité terrestre des classes riches et des classes pauvres; on croyait a l'immuabililé des conditions. La misère pour le plus grand nombre était chose qu'on regardait comme ordonnée d'en haut. L'homme se résigne à l'inévitable : aussi ne remuait-il pas en temps ordinaire. Il y eut pourtant des moments exceptionnels, où le peuple aperçut, comme dans un éclair, la possibilité d'un changement; on le vit alors sortir avec violence de l'apathie séculaire. Je citerai un de ces moments.

a pas longtemps qu'un noble français ruine ne pouvait pas sans déchoir Être autre chose que soldai ou laboureur, exactement comme un patricien de Borne. Quand on nous dît que nous avons changé, on nous flatte.

En France, au xiv 6 siècle, après Poitiers, il crut que ses maîtres étaient restés couchés sur le champ de bataille ou prisonniers aux mains des Anglais, et il fit la Jacquerie, un phénomène dont je recommande l'étude à ceux qui estiment très haut l'influence des croyances religieuses. Un grand nombre de mouvements populaires seraient à rapprocher de la Jacquerie, les Wiklefistes, les Hussites, la guerre des paysans, etc. On verrait, je crois, que tous ont eu pour point de départ ou quelque acerbation de la misère ancienne ou quelque lueur subite d'espérance, et plutôt cette cause que l'autre. La Révolution française est à cet égard profondément instructive. Ce qui la constitue essentiellement, c'est une sorte de résurrection des masses populaires.

A deux reprises, le peuple, abîmé à terre, se leva brusquement sur ses pieds : d'abord pour faire les cahiers et les élections; puis pour courir sus à la noblesse et brûler les châteaux. Ces tragédies amenèrent la nuit du 4 août, qui renferme en elle tout le résultat solide de la Révolution, ce qui s'est passé après n'ayant été qu'une bataille pour défendre ou pour détruire l'œuvre de cette nuit.

Le peuple de 89 s'était-il nourri de la lecture des philosophes? Je n'en crois rien. S'il les avait lus, qu'y aurait-il appris? « Qu'il était malheureux », il le savait, je pense, plus directement, « mais malheureux sans justice ». Naïveté!

Jamais les classes malheureuses n'ont cru mériter leur sort; cela n'est pas de l'homme. Ecoutez la chanson des Wiklefistes, qui date d'avant Rousseau, elle vous édifiera à cet égard. Ce que ces classes croyaient, je l'ai dit, c'est que leur sort était immuable. Ce n'est pas sur la foi d'un homme de lettres, fût-il Voltaire ou Rousseau, qu'elles auraient adopté la conviction contraire. Le très brillant écrivain ' qui a développé la thèse de l'influence des philosophes comme cause capitale de la Révolution, a tonfondu deux psychologies

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