Didier
vrai, que son projet, si Dieu lui prête vie, est d'aller un jour jusqu'au règne de Louis XV. Alors, au lieu de quinze années, nous en aurionspeut-être cinquante, mais il resterait toujours à écrire cette histoire dont Moret signale l'absence, cette œuvre, une et vaste, dont le Temps lui-même a tracé le cadre avec des dates et des événements. Si Ernest Moret n'avait aucun talent, nous ne ferions pas ces questions. Quinze ans découpés dans le siècle de Louis XIV, quinze ans d'un règne pour les gâter en les racontant, ce serait encore trop, sans nul doute ; mais il entend l'Histoire. Il en a l'instinct. Il est fait pour elle. Il lui a dévoué sa vie. Que n'a-t-il donc élevé son projet et sa pensée jusqu'à une histoire du XVIII' siècle?... Assurément, on ne doit rien entreprendre que dans la mesure de ses forces, mais, si on n'en activait pas, si on n'en provoquait pas le développement et le jeu par la difficulté du but qu'on se propose, en aurait-on la mesure réelle? S'apercevrait-on même qu'on les a? Les forces sont des lions qui dorment en nous, dans ces parties de notre être intellectuel que Bacon appelait des cavernes [speluncas). 11 faut les réveiller en leur montrant des proies généreuses. Certes l nous l'avons dit assez souvent pour qu'on ne puisse plus l'oublier, nous aimons mieux l'histoire creusée que l'histoire étendue, si la superficie qu'elle embrasse doit lui faire perdre de sa profondeur. Mais, outre que ce n'est pas là une nécessité, il se rencontre parfois en histoire
de ces sujets qui ont, comme certaines contrées en géographie politique, des frontières naturelles vers lesquelles on tend malgré soi, pour peu qu'on ait quelque vigueur et quelque courage. Diviser un règne comme celui de Louis XIV, ou ne pas étreindre dans son dessein le siècle tout entier dont on dit les premières années, c'est toujours, quelque parti qu'on prenne, fragmenter un ensemble, briser et disjoindre ce qui devrait rester cohérent, altérer la nature des choses. D'historien qu'on croyait être, on trébuche dans le chroniqueur. Or, si la chronique a son mérite et parfois son charme, elle est toujours inférieure à l'histoire. L'histoire se rabougrit dans toutes ces divisions, bonnes pour la faiblesse des valétudinaires qui l'écrivent. Elle y perd les grandes qualités qui la rendent la plus imposante etlaplusrobustedesMuses : l'ampleur, la majesté, l'ordonnance de composition, — et ce n'est pas tout : qui oserait dire qu'elle n'y perd pas de sa vérité?... Qu'on y prenne garde ! La vérité historique, cette chose vivante, n'est point la vérité de l'exactitude, cette chose morte; et peut-être se dégage-t-elle plus encore de l'ensemble fortement exprimé des choses que du soin apporté à la description des détails.
Voilàle reproche fondamentalque nous ferons d'abord à Ernest Moret, et que la préface de son livre et son livre même, avec les qualités qu'il accuse, nous donnent le droit de lui adresser. Il semble avoir trop
loO DE l'histoire
pensé que l'histoire pouvait se commencer indifféremment à toute date, et qu'une fois sur cette date, il n'y avait plus qu'à enfourcher les faits et à trotter. Cela dit, et lui parti avec une si pauvre conception de l'Histoire, nous avouerons de fort bonne grâce qu'il va très bien. Il arpente son terrain d'un pied sûr et le fouille avec intelligence. Les quinze années qu'il a choisies pour en raconter et en pénétrer les événements sont les dernièresannées du règne deLouisXIV. C'est l'histoire du plus lent et du plus orageux coucher de soleil qu'on ait jamais vu luire sur le monde ; car Napoléon ne s'est pas couché au bout de sa course, mais il est tombé au milieu, comme une foudre, que Dieu pouvait éteindre seul. Il y a, parmi ceux qui écrivent l'Histoire, des imaginations qui vont de préférence aux désastres, aux revers, à tout ce pathétique qui éveille plus que la pensée dans la tête, mais la pitié, c'est-à-dire une vertu, dans les cœurs. Ceux-là, on pourrait les appeler les tragiques de l'Histoire. Ils aiment mieux nous raconter des malheurs et des défaites que d'élever des arcs de triomphe et de décrire les magnificences de la fortune. On a beau s'être voué au culte sévère de l'Histoire et s'eff'orcer de grandir en soi ce sentiment de l'impartialité qui fait de l'homme plus qu'un homme, on est entraîné par la nature de son esprit vers les sujets qui ont avec cet esprit de mystérieuses analogies. Cela serait-il l'explication qu'il faudrait donner au choix fait par Moret des
quinze dernières années du siècle de Louis XIV? iNous ne le croyons point. Il n'a pas ce genre d'imagination, difficile à dompter, qui maîtrise et entraîne un homme vers les spectacles pressentis par l'âme qui les aime et qui doit en recevoir l'impression à pleins bords et avec d'inexprimables frémissements. C'est un esprit calme et lucide, que les choses, quand elles sont puissantes et colorées, teignent de leurs reflets, mais sans le troubler. Il n'est pas froid, non ! Mais on ne sent pas quand on le lit ce que nous recherchons, même en histoire : le voisinage d'une âme qui chauffe la nôtre, ou bien cette âpre froideur de Tintelligence qui finit, comme la neige, par brûler autant que le feu, et que possèdent seuls les grands historiens, les grands observateurs de la nature humaine dont la pensée est toutes les passions. Ernest Moret n'appartient pas à cette race d'esprits. Sa vocation d'historien n'est pas la domination de facultés irrésistibles, ce commandement intérieur du génie, impérieux jusquàla cruauté. Nous nous imaginons plutôt que, moins inspirée, moins violente, moins involontaire, cette vocation s'est révélée à lui paisiblement entre deux cartons, pendant qu'il remuait des textes et mettait la main sur des documents dans son cabinet de travail. Nous croyons que la Curiosité, cette mère de la Science, et la piété de l'Exactitude, qui en est la sœur, ont mis l'auteur des Quinze années du règne de Louis XIV dans la voie qui lui convenait le mieux, et nous ajou-
terons qu'elles peuvent y mener loin un esprit clair, laborieux et distingué comme le sien.
En effet, ce volume est plus qu'une promesse. C'est une œuvre surtout recommandable par la mise en lumière du renseignement et par la rapidité du récit, deux qualités essentielles sans lesquelles il n'y a pas d'historien. Personne mieux que Moret ne presse les faits, sans les entasser, dans une marche simple et rapide. Quoique son premier volume ne contienne guères que quatre années de ces quinze qu'il doit nous raconter plus tard, on sait si ces quatre années furent pleines de choses et d'événements ! Le xvii^ siècle venait d'expirer, et celui-là qui lui succédait allait bientôt justifier le mot contemplatif du vieux Mathieu dans son Louis XI : « Les grandes montées font les « grandes descentes. » Le scandale du testament de Charles II éclatait, comme une trahison de Louis XIV, quoique Louis XIV — et Moret le rappelle avec raison dans son histoire — ne fût pour rien dans la dictée de ce testament, inspiré (ou imposé peutêtre) par le génie du patriotisme espagnol à la tête imbécile de Charles IL La diplomatie de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Hollande, était trop intéressée dans la question et trop retorse pour croire à l'innocence de l'ambition du grand roi. L'acceptation de ce testament qui souleva toutel'Europe contre Louis XIV, et qu'à sa place aucun de ses ennemis n'aurait rejeté, produisit immédiatement cette guerre de coalition si
LOnS XIV — QUINZE ANS DE RÈGNE 153
acharnée et si funeste qui se fît partout : en Allemagne, en Flandre, en Italie, et plus tard enfin en Espagne, et dans laquelle la France opposa à ces fléaux incarnés contre nous : Guillaume III, Marlborough, le prince Eugène, le duc de Savoie, le regain magnifique encore de ses grands hommes : Vendôme, Yillars, Berwick et Catinat. Moret suit pied à pied les négociations mêlées à la guerre, et la guerre elle-même, jusqu'au moment des défections, plus amer peut-être que celui des défaites, oii les alliés de Louis XIV commencèrent de Fabandonner, et où Villars, frappé dans le sentiment de sa supériorité méconnue, quitta le théâtre de la guerre pour venir pacifier les Gévennes, déchirées par le calvinisme insurgé.
Tel est, en peu de mots, le sujet de ce premier volume. L'auteur y a concentré heureusement, dans l'intérêt de la vérité historique, agrandie par son propre effort, à lui, et par sa recherche, les deux livres modernes qui ont versé le plus de jour sur les hommes elles faits d'une époque qu'il retrace à sa manière, je veux dire les Mémoires de Mignet sur la succession d'Espagne, et les Mémoires militaires du général Pelet, aussi intéressants que les premiers, mais moins connus. Comme l'histoire ne s'improvise pas et qu'elle appartient à tout le monde, autant que l'eau et la lumière, l'honneur de l'historien est de puiser à des sources pures, et son mérite, de se servir, avec intelligence, de tout ce qu'il y a puisé. C'est le mérite de
Moret. Avec des ouvrages presque spéciaux de diplomatie et de guerre, il a construit une histoire essentiellement politique. Préoccupé surtout des résultats généraux, il nous a montré presque exclusivement par les côtés de leur action publique les hommes qui s'y meuvent, et en cela il a obéi aux exigences de son sujet. Seulement, effet étrange et pourtant naturel des habitudes de la pensée ! comme nous avons tous vécu plus ou moins intimement depuis notre enfance avec les grands hommes de ce temps, le mieux connu de tous parce qu'il est le plus glorieux de nos Annales ; comme jamais époque ne produisit plus de ces Mémoires personnels qui sont les fruits des civilisations avancées, nous avons peine à reconnaître, malgré la fidélité des portraits, dans cette clarté sagement distribuée de l'histoire, les hommes que nous avons contemplés sous une lumière ardente et rapprochée, à travers cette lentille de cristal brûlant des Mémoires. Quoique ressemblants, ils nous paraissent changés, maigris, éteints, presque dédoublés, — des espèces de fantômes d'eux-mêmes. Alors on sent profondément ce que sont les Mémoires, même les plus passionnés, même les plus suspects, pour la complète intelligence de la réalité historique, et on conçoit nettement tout ce qui manquerait si on ne les avait pas. Alors Saint-Simon, par exemple, Saint-Simon, malgré ses injustices, l'improbité de ses passions, les fureurs de ses engoùments et le feu livide de sa haine, se
trouve avoir l'utilité de sa flamme, comme le tison qu'on prendrait pour faire un flambeau.
Nous avons à peu près dit tout sur le livre de Moret. On nous permettra un mot encore. Après la valeur constatée de l'œuvre historique, il y a les jugements personnels de l'historien, son coup d'oeil, à lui, promené hardiment sur les choses rassemblées et groupées par sa main. Eh bien, nous sommes tenu à le dire en finissant, c'est là le côté faible de l'ouvrage ! Les jugements qu'on y trouve, ces jugements qui doivent couronner tous les faits quand l'historien sait penser sur ce qu'il raconte, manquent généralement du grand caractère qui, toujours dans la vérité, et quelquefois, hélas ! dans l'erreur, sacrent un livre et le classent déprime saut parmi les œuvres supérieures. Moret n'a pointée que j'oserais nommer la faculté suraiguë de l'Aperçu, le plus beau don que Dieu puisse faire à ceux qui doivent écrire l'histoire. Quand on a lu son livre des Quinze ans du règne de Louis XIV, on a certainement quelques notions justes de plus, quelques faits de plus dans la tête, bien époussetés et bien éclaircis, mais on n'a pas une vue nouvelle, — une de ces traînées de lumière, ou même, simplement, un de ces points fixes et lumineux que les hommes qui fécondent les événements par la méditation allument dans l'esprit avec une phrase ou avec un mot.
Cette histoire, après tout, intéressante, renseignée, d'une expression preste et svelte (l'expression, la
meilleure qualité de Fauteur !), laisse l'esprit à peu près tel qu'elle Ta trouvé, sans modifications intérieures, — les seuls enseignements que les hommes subissent et que les livres puissent donner. Nulle appréciation plus profonde n'en jaillit pour Tintelligence et ne Tarrache au joug doux et léger des jugements superficiels. L'auteur des Quinze a7is du règne de Louis JT/F rencontrera-t-il plus tard, sur Thomme et le règne dont il a commencé de raconter le déclin, une idée qui dépasse toutes celles qu'on trouve dans la majorité des esprits ? Deviendra-t-il le Montesquieu de cette décadence ?...
Nous le souhaitons sans l'espérer. Rien, dans ce premier volume, ne l'annonce. Avec le choix qu'il avait fait des plus tristes années d'un règne qui tenterait par les côtés les plus brillants les imaginations vulgaires, nous pensions qu'il avait sur ces quinze années, jugées un peu trop par les hommes, ces valets de bourreau du succès, comme le sont les phases malheureuses, quelque juste réclamation à élever, quelque inscription en faux inattendue à introduire contre des opinions la plupart sans sagacité et sans largeur. En France, l'esprit, dont on a tant, est si souvent le roi fainéant des idées communes ! Malgré beaucoup d'écrits publiés sur Louis XIV et sur son siècle, la dernière portion du règne de ce roi, la seule qui soit à juger (l'autre, on l'admire, ce qui est plus agréable et plus facile), n'est point encore jugée comme
LOUIS XIV — QUINZE ANS DE RÈGNE io7
elle doit Tètre, et si l'on peut tirer une induction des opinions d'un premier volume qu'on a lu à celles des volumes qui n'ont pas été publiés et qui doivent suivre, il est à craindre que le livre de Moret ne contribue pas beaucoup à ce jugement définitif. L'auteur a, pour ainsi dire, une perspicacité raccourcie. Il y voit bien, mais il y voit de près. Aussi prend-il souvent pour des fautes de Louis XIV ce qui fut l'inévitable conséquence d'une situation impossible à changer. Pour n'en donner qu'un seul exemple, entre bien d'autres que nous pourrions citer, il reproche à Louis XIV la reconnaissance du droit des Stuarts au moment où l'acceptation du testament de Charles II étendait sur la France une résille de complications, et, la vue bouchée par la préoccupation politique, par cet intérêt du moment, il ne voit pas que Louis XIV donné, Guillaume III donné et l'Europe donnée, cette Europe fendue en deux jusqu'à son axe depuis Luther, il était impossible — et même inconcevable — que le gouvernement de Louis XIV ne reconnût pas, quoi qu'il pût arriver, du reste, de cette reconnaissance, l'hérédité monarchique des Stuarts, et ne soutînt pas le catholicisme, directement, et peut-être, quoi qu'en dise Macaulay, uniquement attaqué par l'Angleterre dans leur personne. Il ne comprend pas que cela était de situation, et qu'en politique et en histoire la situation a une telle force, que de grands esprits comme Napoléon, qui l'ont sentie contre la leur, ont
incliné, du coup, vers une superstitieuse fatalité ! Sous Louis XIV, les questions politiques étaient encore doublées de questions religieuses, et les écrivains d'un temps sans religion comme l'est le nôtre l'oublient trop. Ils discernent bien la faute politique, qu'ils cherchent incessamment « à grand renfort de besicles », comme dirait Rabelais, mais s'ils avaient l'œil plus perçant et l'aile plus robuste, s'ils remontaient d'un cran plus haut que cette politique dans laquelle ils se prennent les pieds, ce qui se détache en faute pour eux rentrerait dans le tissu des nécessités de l'histoire, dont les rois sont bien les tisserands, disait Philippe II, mais à qui Dieu fournit le fd. Cerles, oui ! Louis XIV a commis des fautes, et nous les connaissons. Mais le sentiment moderne, le sentiment qui nous a été inoculé par la Révolution française, se trompe souvent quand il les signale. Il les confond et il les déplace. Confusion et déplacement funestes, qui doivent troubler la limpidité du courant historique pour des siècles, car, si les hommes se trompent sur la nature des fautes qui ont produit les abaissements ou les calamités d'une époque, ils ne se trompent pas dans cet instinct qu'ils ont gardé depuis la Chute et qui leur fait mettre toujours des fautes partout où il y a du malheur I
Une chose singulière à constater; c'est le temps énorme qu'attendent souvent les plus grands hommes avant d'avoir des historiens dignes d'eux, — quand ils en ont toutefois, car le plus souvent ils en manquent. Beaucoup n'ont, dans l'Histoire, que le bruit de leur vie répercuté par la foule des esprits médiocres, qui, comme tous les échos, ne comprennent pas ce qu'ils répètent. Après plus de mille ans de pensées, de jugements, d'admiration, auxquels il a forcé le monde, Gharlemagne n'a pas encore d'historien qui l'ait pris tout entier, de détail et d'ensemble, et nous Tait véritablement montré ce qu'il fut ; Crorùwell non plus, en
1. Emile Bégin. Histoire de Napoléon, de sa famille et de son époque, au point de vue de t'influence des idées napoléoniennes sur le monde. — Edmond de Beauverger. Des Constitutions de la France et du système politique de l'empereur Napoléon. {Pays, 14 juin 1853.)
Angleterre, — Gromwell, dont le profond génie tenta le génie pénétrant de Montesquieu. Si, après ceux-là, il fallait chercher d'autres exemples pour prouver l'absence de proportion entre les hommes qui font l'Histoire et les hommes qui l'écrivent, on étonnerait de tout ce qu'on pourrait trouver, et l'on intéresserait peut-être. La vérité que tout le monde oublie devient si piquante dès que quelqu'un y a pensé 1 Mais ce qui est certain, c'est qu'une telle recherche amènerait infailliblement pour conclusion qu'en réalité il y a beaucoup moins de grands historiens que de grands hommes, et qu'en Histoire, comme dans les arts, c'est bien plus le peintre que le modèle qu'il est difficile de trouver. Résultat étrange au premier coup d'œil, mais simple et fécond I Si un grand homme est une chose rare, c'est une rareté de plus, superposée à la première, qu'un grand esprit qui le comprenne, qui s'applique à lui et qui l'explique. Est-il étonnant qu'une si magnifique gratification dans la gloire, Dieu ne l'y ajoute pas toujours?
Or, ce qui est vrai de tant de grands hommes, ce qui est vrai de Gharlemagne et de Gromwell, sera peut-être vrai longtemps encore du plus grand homme des temps modernes: de Napoléon. Qui sait? lui aussi n'aura pas d'historien. Des milliers de plumes, sous prétexte d'histoire, se voueront au service de sa renommée, mais il n'aura pas d'historien digne de son génie, qui le comprenne et qui le juge; car, pour corn-
prendre et juger le génie d'un homme, il en faut presque la moitié. Et voyez, en effet ! Ces milliers de plumes dont nous parlons n'ont-elles pas commencé déjà leur travail de fourmi sur cette grande mémoire?... Depuis trente-deux ans que Napoléon est descendu dans la tombe, certes! les petits historiens n'ont pas manqué. C'est le grand qui a tardé à venir. Il tarde toujours ! Mais les petits, ils ont pullulé de toutes parts... Et à ce point que les esprits qui ont le sentiment de la convenance des choses et de leur harmonie ont dû souvent être importunés jusqu'à l'impatience de toute cette quantité de traîne-fétus historiques qui s'imaginent être des colosses parce qu'ils remuent leur activité d'insecte dans les cendres du colosse du xix^ siècle, et tracassent sa grandiose histoire. Nous n'exceptons personne de ce jugement. V Histoire du Consulat et de l'Empire^ qu'on a voulu nous donner comme un monument, n'a rien de ce qui constitue les vrais monuments. Elle n'a ni la grandeur ni le geste. C'est une œuvre nulle d'idées générales et vulgaire de style. L'auteur y apprécie très bien l'administrateur en Napoléon, mais il n'y voit pas à fond l'homme politique. D'ailleurs, lorsqu'on n'a pas plus d'idées générales que de style, peut-on être pris par la postérité — et même par personne — pour le véritable historien de l'Empereur?... Plus heureux avec les artistes et les poètes qu'avec les historiens. Napoléon a inspiré des pages et des poésies sublimes. Son
souvenir, la pile de Volta de ce siècle, a frappé au cerveau toutes les organisations magnétiques des poètes et des artistes, et leur a fait rendre, sous le coup de son influence, les plus belles et les plus puissantes choses qui aient jamais vibré et qui aient jusqu'ici été écrites sur sa personne. Mais la Poésie n'est pas l'Histoire. Après l'homme senti, il doit y avoir l'homme jugé. Il ne s'agit plus d'idéal en présence d'une réalité qui parle aussi haut que l'Idéal lui-même, d'une réalité qu'il faudrait étreindre pour l'exprimer, tâche difficile, tant Napoléon est immense ! et dont le premier venu ne se tirera pas.
Dans tous les cas, ce ne sera pas Emile Bégin, le nouvel historien qui vient de naître à Napoléon. Quand nous avons lu ses deux énormes volumes, et qui ne sont que le commencement d'un récit qu'il continuera, jamais nous n'avons mieux compris la rareté des historiens véritables en présence de la plus resplendissante histoire à écrire, et jamais nous n'avons plus soufî'ert du choquant contraste qui existe parfois entre l'historien et le héros. Certes ! nous excusons facilement bien des genres d'illusion dans un homme, et l'illusion de la jeunesse, et l'illusion de l'admiration pour l'être supérieur qui fascine jusqu'au point de faire croire qu'on est digne d'en écrire la vie, et l'illusion même du plus mince talent, dont les premières révélations portent dans l'âme un trouble qui ne manque pas de grâce quoique demain cela doive être
de la vanité ; mais à laquelle de ces illusions innocentes devons-nous l'histoire d'Emile Bégin ? Il y a dans le titre seul de cette histoire quelque chose de fastueux, d'étalé, de gonflé, qui sent son petit Tuffîère historique en herbe, et qui dispose mal la critique en faveur d'un livre annonçant plus qu'il ne peut tenir. La critique a le respect des choses difficiles, Elle a la piété des grands sujets, — ce pain des forts de l'intelligence, qu'ils achètent, encore plus que l'autre, à la sueur sanglante de leur front. Puisqu'il voulait se mesurer avec un sujet qui doit casser les reins à de plus robustes que lui, pourquoi Emile Bégin n'intitulait-il pas simplement son livre : Histoire de Napoléon et de sa famille^ ce qui était déjà bien assez pour intéresser, et pourquoi ajoutait-il si pompeusement : au point de vue de Vinfluence des idées napoléoniennes sur le monde {i ? Il est des mots qui ont été tracés par des plumes si puissantes qu'après ces plumes-là il est dangereux de les écrire. La griffe du lion y est restée! Il n'est plus permis d'y toucher. Bégin n'a pas senti cela. Il a manqué deux fois de goût avec le bomhast de son titre, et il en a été puni par l'effet que produit rétroactivement ce titre, d'une prétention si accusée, quand on a lu un ouvrage qui, au contraire, devait conseiller toutes les modesties de l'auteur.
En effet, qu'a-t-il mis d'àme, de talent, de style, de