‹ De l'histoireChapitre 24 sur 32 · Poulet-Malassis · texte numérisé non relu

Poulet-Malassis

C'est ce bénéfice, en effet, ce triste bénéfice des circonstances atténuantes, sur lequel Marmont avait compté, qui lui est arraché par Rapetti. Avec Thistorien inexorable que l'indignation vient de lui susciter, Marmont n'aura pas cette dernière ressource des coupables qui chicanent leur faute pour diminuer leur châtiment. Esprit essentiellement moderne, sensible, ouvert, trop ouvert, facile à tous les entraînements, depuis les dévergondages d'une générosité sans raison jusqu'à ce fait d'une défection qui n'a épouvanté ni son esprit ni sa conscience, le duc de Raguse a cru qu'en s'y prenant adroitement et de loin il ferait aisément illusion à un temps éclectique en toutes choses, qui aime à se payer de phrases, et pour qui le manque d'étendue est le fond de toute sévérité. Et que disons-nous? peut-être a-t-il commencé par se faire illusion à lui-même, car il n'avait déjà pas tant de sens moral à étouffer !

Rapetti, qui ne se contente pas de discuter le fait unique de cette défection dans laquelle tous les autres actes plus ou moins glorieux de la vie de Marmont se sont perdus comme dans un abîme, nous a résumé, en quelques pages fermes et profondes, cette exis-

tence que le maréchal nous a fastueusement étalée dans plusieurs volumes de Mémoires, et c'est de Tensemble étreint de toute cette vie que le vigoureux et habile critique a déduit et fait sortir la défection. Selon Rapetti, cette défection n'a pas même pour excuse d'être la perturbation du moment, attendu que, si la vaillance a des paniques, l'honneur n'en a pas. Il faut donc renoncer à faire de l'acte de Marmont le coup de vertige, qui n'explique rien du reste, puisque ce vertige, qui pourrait frapper les connétables de Bourbon, ne frapperait jamais les Bayard.

Non! la défection du duc de Raguse à Essonnes est le développement logique et dernier de tout ce qui constituait Marmont lui-même, de tout ce qui entrait dans ce métal mêlé, mais où les qualités ne surpassaient pas les vices, dans cette nature vaniteuse et jalouse, médiocre avec beaucoup d'esprit, et finalement corrompue. Marmont étant ce qu'il était : un satrape pardessus un soudard, et tout cela chamarré d'idées modernes et de vieille civilisation sur toutes les coutures, et d'un autre côté les circonstances de 1814 ayant été ce qu'elles furent à l'heure où le caractère de cet homme s'effondra, nul historien de sens ne s'étonnera de cette honteuse affaire d'Essonnes, qui fut une si grande catastrophe. Il faudrait s'étonner, plutôt, si cette défection n'avait pas eu lieu...

Rapetti, en nous la racontant, a fait l'histoire vraie de ce jour qui perdit l'Empereur, mais il l'a refaite

avec l'histoire faussée, sophistiquée, pervertie par l'intérêt du coupable, et, pour la refaire et la ramener au vrai, il n'a pas eu besoin de révéler des faits inconnus et de se retirer derrière des négations inattendues. Il a accepté les Mémoires de Marmont pour juger l'auteur de ces Mémoires^ et le Marmont qu'il en a tiré, c'est précisément celui-là qui ne voudrait pas s'y reconnaître ! Cette vie que l'auteur des Mémoires a, pendant des années, arrangée comme un piège pour y prendre l'absolution de la postérité, a suffi au franc historien pour déconcerter l'homme et son piège et rendre toute absolution impossible. Ainsi, c'est avec les bas-reliefs mêmes du tombeau que s'était sculpté, pendant vingt ans, avec un soin d'artiste, le duc de Raguse, que Rapetti l'a frappé!

Et il l'a frappé au nom de quelque chose de plus haut, de plus grand, de plus saint que l'intérêt de l'histoire et même que l'intérêt de l'Empire et de la patrie. Il l'a frappé au nom de cette notion du devoir qui doit rester impérissable et immaculée, parce que sans elle il n'y a plus de patrie et il n'est plus besoin d'histoire. L'homme lui-même disparaît; la brute le reprend. Le procédé dont Rapetti s'est servi pour faire sa justice est d'une simplicité presque élémentaire. Il appelle les choses par leur nom. Seulement, dans une société où le sophisme et la lâcheté ont appris à tant de personnes cet art des nuances qui change tout sans faire rien crier, dans une société où

la netteté de Texpression passe pour une indécence ou pour une tyrannie^ appeler les choses par leur nom est une hardiesse qui doit honorer un écrivain. Rapetti a eu cette hardiesse. Il a pris sur lui la responsabilité de sa pensée.

Il a placé tout au long le mot « défection » jusque dans le titre de son ouvrage. Une défection, ce n'est pas une trahison sans doute, mais c'en est déjà la moitié. Cet homme qui devait tout à Napoléon, même sa gloire, et sur lequel Napoléon s'appuyait avec cette confiance des grands hommes, plus grands encore quand ils sont aveugles que quand ils y voient clair, ce Marmont enfin qui se rompit comme un roseau et perça la main de son maître, n'est point ce qu'on peut appeler brutalement un traître. Il est certain que Judas qui vendit son Dieu est au-dessous... Rapetti ne l'a pas rangé non plus parmi ceux-là qui vendirent leur pays, le visage nu, les mains ouvertes. Mais il l'a placé parmi ceux qui, au jour du besoin, délaissèrent leur patrie, et c'est tout près de ceux qui la vendent. C'est une épouvantable contiguïté !

Telle est la place assignée dans l'histoire au duc de Raguse, et il y restera. Cette boue d'une défection sur les pieds d'un homme les scelle d'un poids impossible à lever, et toutes les souplesses du sophisme ne les arracheraient pas à cette glu d'ignominie. Rien n'effacera ces quelques lignes : « Lorsque l'ennemi était à « Paris et que la déchéance de l'Empereur avait été

« prononcée par un Sénat rebelle, lorsque Napoléon « n'avait pour toute ressource que son génie, plus « grand dans l'infortune, comme une torche qui jette |i « plus de feu quand une fois elle est renversée, et

« aussi l'idée, terrifiante pour les étrangers, que l'ar- « mée était toujours fidèle, Marmont. qui commandait « l'avant-garde, la livra sans consulter personne et « traita nuitamment avec Schwartzenberg. »

Or, voilà ce qu*a dit Rapetti avec un impitoyable détail et une conclusion plus impitoyable encore. Il ne s'est pas laissé troubler une seule fois par les nuances, les finesses et les analyses 1 II n'a invoqué à la décharge de Marmont ni la collision des devoirs, ni le coup d'œil de l'homme politique éclairant l'homme de guerre, ni le salut du pays, ni l'économie des quelques gouttes d'un sang précieux, versé inutilement sur une terre qui en avait déjà tant bu. Quand il s'est agi déjuger la conduite de Marmont, rien n'a offusqué le bon sens de l'historien, rien n'a fait fléchir sa droiture. Il a appelé la chose par son nom, et il a ajouté : « Des militaires jugeront plus sévèrement « que nous ne le faisons nous-même la conduite de « M. de Raguse. Ceux à qui est remis le droit surhu- « main de donner la mort sont tenus, sous peine d'être « les derniers des hommes au lieu d'en être les pre- « miers, de vivre dans le culte constant de ce qu'on a « si bien nommé la religion du devoir. Il n'est point « de circonstance qui puisse relever un soldat de l'o-

« bligation de mourir plutôt que de faiblir au devoir. « Et le devoir, ce n'est pas assez, il y faut encore ajoute ter quelque chose de délicat et de fier, cette distinc- « tion hautaine, ce luxe du bien qu'on appelle Thon- « neur. »

Magnifique langage î Le duc de Raguse aurait un fils, et son fils serait un héros, qu'il pourrait pleurer en lisant ces grandes et belles paroles en face de la tombe de son père, mais qu'à coup sûr il ne les reprocherait jamais à la sévérité de l'historien !

Il les reprocherait d'autant moins que cette sévérité a pour l'historien sa tristesse, et que, comme le juge, il souffre, parce qu'il est homme, d'avoir un coupable à condamner et à flétrir. Rapetti, qui écrit à la première ligne de la préface de son histoire avec une si noble mélancolie : «Je dois dire d'abord pourquoi j'ai « eu le pénible courage de faire un livre contre un « homme », Rapetti a suprêmement ce qui fait pardonner Finflexibilité à l'historien et au juge, et ce qui ferait pardonner, même à la victime, le coup de hache du bourreau. Il a fémotion et le tressaillement de la fibre humaine que la Fonction n'a point desséchée. Il

frappe, mais il est ému quand il frappe. Il est ému d'avoir à frapper.

Une des plus grandes beautés de la nature humaine sur la terre, c'est de faire son devoir les yeux en larmes et pourtant de le faire d'un cœur ferme. Eh bien, un peu de cette pathétique beauté se trouve dans le livre de Rapelti! Là est son caractère. Les entrailles de l'homme qui sait la vie et qui compatit à ses misères, les entrailles de l'homme y sont et y saignent, mais, grâce à Dieu ! et je donne à ce mot toute sa profondeur, car Rapetti est un chrétien, Tinaltérable sévérité du moraliste y est davantage, et, teinte du sang de cette pitié secrète, elle y atteint parfois à quelques places la sublimité. Ceux qui sont aptes de nature à recevoir le contre-coup de l'émotion voilée et contenue dans un livre, par un autre côté vibrant et sonore, saisiront bien le double accent de ce livre, et ils en seront touchés comme nous l'avons été. Du reste, même à part cet esprit pénétrant et éloquent qui l'anime, il n'est pas uniquement un chef-d'œuvre de discussion, de renseignement, de vue morale. Malgré une absence de composition que le sujet litigieux choisi par l'auteur explique et suffisamment justifie, c'est aussi une histoire où le sens politique se révèle autant que le sens moral, et monte aussi haut.

Hippolyte Castille, qui avait débuté dans les lettres par l'imagination et par la fantaisie, a passé depuis longtemps à la littérature politique avec armes et bagages, et pour preuve de son changement de coté, il nous donne le premier volume de son Histoire de la Révolution (2). 11 nous le devait et il se le devait à luimême. U Histoire de la Révolution est la narration ou Tamplification obligée de tous les rhétoriciens de politique qui aspirent à devenir plus tard des hommes de gouvernement. Castille, qui a du talent, et que les lau-

1. Hippolyte Castille. Histoire de soixante ans : la Révolution, [Pays, 12 avril 1859.)

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