‹ De l'histoireChapitre 25 sur 32 · Poulet-Malassis · texte numérisé non relu

Poulet-Malassis

riers de Thiers, Lamartine et Louis Blanc empêchaient de dormir, ne s'est pas contenté d'imiter ces historiens célèbres par le choix d'un sujet dont le public du XIX' siècle ne se blasera pas d'ici longtemps, mais il a voulu concentrer d'un seul coup leurs trois œu^TCS historiques dans la sienne. C'était ambitieux et hardi. A ses yeux, qui ne manquent pas de superbe, les histoires de Thiers, Lamartine et Louis Blanc ne sont que des histoires partielles de la Révolution, et par conséquent, malgré le plus ou moins de talent dont elles brillent, des relations incohérentes, titubantes et contradictoires.

Pour lui, l'histoire de la Révolution ne contient pas que l'histoire de la Révolution proprement dite, elle contient encore celle de tous les gouvernements qui l'ont suivie : le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration, le Gouvernement de Juillet, la République de 1848, et l'Empire encore, et elle doit s'écrire d une volée : L'histoire de la Révolution n'a pas moins de soixante années, — soixante années qu'Hippolyte Castille, qui comprend un peu l'unité historique comme la Convention comprenait l'unité politique, prétend faire tenir, bon gré, mal gré, dans dix volumes, — ni plus ni moins, — par la seule force du poignet.

Certes! nous ne contestons pas son poignet au nouvel historien, mais nous ne croyons pas qu'il parvienne à exécuter le tour de force qu'il se propose, et le volume que nous avons sous les yeux le prouve

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suffisamment, du reste. Ce volume de près de cinq cents pages ne comprend guères que quatre années (de 1789 à 1792), et encore s'arrête-t-il au mois de juin. Si ceux qui vont le suivre ne contiennent pas plus de matière historique, — et pourquoi en contiendraient-ils davantage? — il est bien évident que l'auteur de la Révolution n'emménagera jamais dans les limites qu'il s'est tracées l'immense récit et l'immense détail de ces soixante années, dont les jours, par la plénitude des événements, semblent avoir plus de vingt-quatre heures.

Ce volume-ci a beau brusquer les faits pour les faire aller plus vite ; il a beau les pousser, les presser et les entasser : ou ils résistent par leur masse même à cette rapidité que l'auteur est tenu de leur imprimer, s'il veut remplir les conditions de son programme ; ou ils ne résistent pas, et alors ils passent trop vite sous les yeux pour former cette chose de discernement et de renseignement qu'on appelle une histoire. Montesquieu disait, je le sais bien : « Qui voit tout peut tout abréger, » Mais Montesquieu considérait l'histoire, il ne Vécrivait pas. Ce n'est donc pas le mot de Montesquieu qui a trompé Castille ; ce n'est pas la perspective que ce mot entr'ouvre qui a faussé le coup d'œil de l'historien quand il s'est agi des proportions de son ouvrage.

Le mal vient de plus loin ; il tient à quelque chose de plus profond qu'un manque de justesse et d'archi-

lecture : il tient à la conception historique de Castille, aux racines mêmes de l'homme et du livre, et c'est ce qu'il nous faut d'abord signaler.

Tout livre a sa philosophie, qu'il la taise ou la parle, la voile ou la montre, comme tout homme a sa métaphysique, même ceux qui méprisent le plus la métaphysique et qui croient le moins en avoir. Eh bien, la philosophie d'Hippolyte Castille n'est pas très compliquée : c'est tout uniment le fatalisme révolutionnaire! Quoiqu'il se garde bien de nous en faire la théorie, sa philosophie fataliste et révolutionnaire saute aux yeux dès les premières pages, et elle y est élevée à une puissance telle qu'elle ne discute plus, qu'elle ne déclame plus, mais que, sûre d'elle-même, elle est profondément indifférente à tout ce qui n'est pas la Révolution et son résultat. Hors ce résultat, qui est la destruction, n'importe par quelles voies, du monde ancien et de ses hiérarchies, et l'érection, n'importe par quelles voies, du monde nouveau appuyé sur l'égalité politique, rien pour l'auteur de cette histoire ne vaut la peine d'être aperçu ou même regardé.

M Ferrari, l'auteur des Révolutions d'Italie, un fataliste assez carré pourtant, mais qui a le luxe de

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son fatalisme, ni personne, n'approchent de la simplicité de fatalisme de Castille, qui ne croit à rien qu a ceci peut-être, qui, du reste, est une assez jolie fatuité : de toute éternité Tunivers fut créé en vue de la Révolution française et de son intégral accomplissement. Or, si c'est là, sans aucune exagération, sa seule philosophie, si son histoire tout entière est contenue dans de telles prémisses, il est facile d'en conclure cette terrible abréviation des soixante années qui valent peut-être deux siècles ordinaires, tant elles ont influé sur le cours des choses et du monde! Et l'on ne doit plus s'étonner que les détails de ces soixante années prodigieuses, l'auteur des Soixante ans croie — comme cet enfant qui s'imaginait faire tenir l'océan dans une coquille d'huître — les mettre dans le creux de sa main, en en oubliant la moitié !

Et, en effet, si le résultat est tout, et qu'il soit obtenu, qu'importe le reste! Qu'importe même l'exactitude ? Qu'importe tout, excepté le résultat? L'écrivain peut écrire l'histoire qui y mène comme une mécanique l'écrirait. Il peut aller vite, pour peu qu'il arrive... Gomment! dix volumes! Il est bien bon de nous promettre dix volumes. Il pourrait n'en donner que cinq. Il arriverait plus vite. Il s'arrêterait moins. Pourquoi s'arrêterait-il? 11 n'a pas comme nous, les Jocrisses de providence et de liberté, à démêler l'écheveau toujours si embrouillé du motif humain et de la circonstance. Il n'a point à peser les consciences, ces

atomes ! ni à faire flamber au-dessus du drame de Fhistoire cette grande illusion de moralité dont il ne sourit même pas, car les mécaniques ne sourient pas, et il est une mécanique historique. Grue ou cabestan, ou de quelque nom qu'il vous plaise de le nommer, Hippoly te Castille a été construit pour nous transporter à travers soixante ans d'histoire, non comme des voyageurs avec lesquels on discute et on peut s'entendre, mais comme des ballots, ficelés et paquetés- avec lesquels il n'y a pas de discussion. Tant pis pour nous si le milieu à travers lequel l'historien nous lance nous ne l'avons pas plus vu que si nous avions été... de vrais ballots !

Tel est le fatalisme d'Hippolyte Castille. C'est de ce fatalisme effronté, mais naïf, qui est toute sa philosophie, que sortent tous les défauts de son histoire, et il n'y en a pas qu'un : ils sont nombreux. Le sanssouci du détail, si on écrit une chronique dans laquelle il faudrait le culte du détail, et l'insouciance de tout ce qui n'est pas le gros fait accompli, insolent et heureux, si on écrit une histoire, ne sont ni le génie curieux de la chronique, ni le génie moral, sévère et mélancolique, de l'histoire.

Sans doute un homme est ce qu'il est, et la critique, qui examine l'Histoire des soixante ayis d'un point de vue exclusivement littéraire, n'a pas la prétention de carrer la tète de Castille et de la lui faire autre qu'il ne l'a, mais, fataliste, — par parti pris ou par cette adhésion de l'esprit à laquelle Malebranche, ce pauvre diable de génie qui faisait là une pauvre diablesse de définition, reconnaissait la vérité et aurait pu tout aussi bien reconnaître Terreur, — mais, fataliste, puisqu'il l'est, pourquoi Hippolyte Castille n'a-t-il pas le style de sa pensée^ Pourquoi n'a-t-il pas, en fait, comme écrivain, Testhétique de sa philosophie?

C'est bien quelque chose que de n'avoir pas écrit, même par distraction, une seule fois le nom de Dieu dans un volume de cinq cents pages où il s'agit d'un des plus grands événements qui se soient passés sur la terre, et d'avoir substitué à ce nom de Dieu, qui éclaire et apaise l'histoire, les mots de vent, de souffle, de trombe et de nécessité I Mais enfin ce n'est pas tout que cette rose des vents et cet intitulé de baromètre! Castille, il faut bien le dire, n'a pas cette bouche de pierre dont parle Diderot, et qu'il exigeait de ceux qui croient au Destin. Son style manque de la rigueur incisive et glacée qui serait de conséquence ici, et de conséquence obligée pour un homme, comme il l'est, friand d'unité. On y rencontre, dans ce style qui devrait être inexorable, beaucoup de taches d'humanité. Je sais bien que ces taches d'humanité sont encore

des taches de rhétorique. Je sais bien que, quand il m'arrive de trouver en ce volume, qui n'a pas le temps de regarder dans le cœur des hommes, des hélas finspires par les horreurs, les infamies et les bassesses de cette révolution qui devait être de toute éternité, ce sont des hélas f oratoires qui ne sortent pas de la poitrinC; mais de la plume de l'historien, comme la goutte d'eau de savon sort du fuseau, sous le souffle de l'enfant, pour être une bulle qui s'en va crever tout à l'heure. Mais enfin ce n'est pas là de la rhétorique fataliste. C'est de la cacophonie philosophique et littéraire, et ce sont des fautes que, pour l'honneur de son livre, Castille est tenu de faire disparaître dans une nouvelle édition.

Malheureusement, j 'ai bien peur qu'elles n'y restent, ou plutôt je n'en ai pas peur : elles y resteront ! Ces oublis de son unité, ces inconséquences de langage avec le fond de sa pensée et de sa philosophie, sont les protestations du tempérament, toujours plus fort que les partis pris ou que les partis qui vous prennent- De tempérament, et je n'entends pas uniquement le tempérament physiologique, mais le tempérament moral, de tempérament l'auteur des Soixante ans est un écrivain d'imagination, qui est peut-être entré dans l'histoire encore plus pour faire des tableaux que pour faire de la poUtique ; car l'histoire a cela de bon qu'elle fournit l'occasion de peindre quand on ne sait pas inventer. Eh bien, en sa qualité d'écrivain d'imagina-

tien, Hippolyte Castille adore la force et voudrait bien en avoir ! Il fait donc ce qu'il peut pour cela, et quelquefois il en attrape. Ce n'est pas tout à fait l'amour de la force qui le fait révolutionnaire, c'est même un amour de la faiblesse, puisque c'est l'amour de l'égalité ; mais c'est l'amour de la force qui le range toujours, ce révolutionnaire absolu, mais non pas farouche, du côté où il y a une puissance bien démontrée telle, qu'on l'appelle Convention, Montagne, Commune, Proconsulat, Dictature, Empire ! C'est comme dans la chanson du Méchant^ de Gresset :

... Le style n'y fait rien; Pourvu qu'il soit méchant, il sera toujours bien!

Castille a les opinions politiques de son genre d'imagination, et cette imagination, sauf erreur, doit être du midi, du pays où l'on aime le rouge et les combats de taureau. Il a la phrase sanguine, colorée, exubérante, nullement lapidaire, comme le voudrait Diderot. C'est un peintre tapageur de coloris, plus qu'original, profond, nuancé et fondu, comme doit l'être un grand peintre, mais c'est un peintre, comme le prouvent certaines fresques de son livre, un peu galopées sur le mur, mais vivantes, et par exemple ce fameux repas des gardes du corps que je voudrais tout entier citer :

« Le roi prêta sa magnifique salle du théâtre. On

a savait qu'elle n'avait pas été ouverte depuis la ré- « ception de Joseph II. Les splendeurs de cette salle « étincelante, que la musique du roi remplissait d'har- « monie, exaltèrent Timagination des jeunes mili- « taires, déjà disposés à l'enthousiasme. La présence « des femmes de la cour qui, du haut des loges, assisce talent au banquet, la fumée des vins, les lumières, « les glaces, le spectacle que les convives s'offraient à « eux-mêmes, les périls de la monarchie, l'attente de « l'imprévu, tout se réunissait pour égarer la raison. « Dans les temps de trouble, les cœurs s'émeuvent au « moindre choc. On but à la santé du roi, à celle de « la reine et de son fils, point à la nation. Des soldats « du régiment de Flandre et de divers corps avaient « été admis à ce spectacle, afin qu'ils pussent en por- « ter à leurs camarades le récit et les impressions. « Dans le feu de l'enthousiasme, les convives avaient « tiré Tépée. Ils buvaient, le glaive en main, et l'éclat « sinistre du fer se mêlait à celui des cristaux.

c< Au plus fort du désordre, le roi parut en riant « chasseur. La reine, légère, belle, imposante comme « une divinité mythologique^ le suit, tenant son fils « par la main. On se lève. Un grand cri royaliste, au- « quel la personne de cette reine, si belle encore, « mêlait peut-être de l'amour, tonne et vibre. Marie- « Antoinette saisit son fils dans ses bras, fait le tour « des tables, le montre à ses jeunes officiers qu'elle « enivre, qu'elle frappe d'un vertige chevaleresque.

« Elle s'éloigne ensuite, et comme elle va disparaître, « Torchestre joue l'air fameux : 0 Richard^ ô mon roi, « Vunivers t'abandonne ! Les larmes coulent. Comme « les paladins du poème de TArioste, toute cette as- (c semblée devient folle. On passe de la tendresse aux « sentiments belliqueux. La Marche des Hulans « résonne sous les voûtes de ce palais d'un roi de « France ! On arrache la cocarde nationale, on la jette « par terre, on Tinsulte du pied. La cocarde blanche « de l'ancien régime et la noire cocarde autrichienne « reparaissent. La charge sonne, on crie, on court au « hasard. Qu'y a-t-il? Où est l'ennemi?... Gagnant « de salle en salle, de galerie en galerie, cette émotion « étrange déborde, arrive aux postes extérieurs et se « répand bientôt comme une alarme sur la ville « entière. »

Certainement, voilà qui est enlevé, d'un très beau mouvement, très gradué, très puissant, qui vous saisit et vous fait merveilleusement comprendre l'ivresse de ce dernier banquet, la veille du martyre... Otez le riant chasseur^ qui est trop riant et rappelle trop Capefîgue, et la divinité mythologique, qui rappelle trop les dessus de porte d'Arsène Houssaye, et vous avez une vraie page d'une sensibilité contagieuse. Évidemment, l'homme qui se sert de cette plume-là et sait partager, en la racontant, l'impatience de sang et de fierté des hommes qui furent les ennemis de sa cause, est fait pour autre chose que pour être un fataliste

historique et rester récrivain qui, par amour du style, ne trouve rien de mieux que de mettre le mot « trombe » à la place du mot Dieu !

Oui! ce fataliste a du sang dans les veines. Malgré l'air utilitaire, le ton d'oracle, la suppression de toute déclamation, non par goût ni par sobriété d'esprit (Castille n'est pas sobre), mais parce qu'on paraît plus fort quand on ne déclame pas, enfin, malgré les œillères de la préoccupation qui ne veut voir jamais que le résultat obtenu par la Révolution, — comme si c'était possible, cela! comme si l'enfant de Salomon se partageait ! — l'auteur des Soixante ans est un homme que la politique et le fait et le fatum n'ont pas desséché, et s'il faut bien le reconnaître pour un matérialiste en histoire, il faut du moins convenir que c'est un matérialiste dont le sang est chaud et bat parfois pour la justice. Lui qui ne devrait avoir de palpitations pour personne, et qui aime tant à écouter un peu enfantinement dans sa poitrine toutes celles que lui cause Mirabeau, en a une très noble pour Bouille et presque une pour Marie-Antoinette.

Du moins, quand les historiens de son parti croient faire du patriotisme en insultant Marie-Antoinette

dans leurs histoires, Caslille la justifie d'être Autrichienne et dit bravement : Que vouliez-vous qu elle fût, puisqu'elle Tétait? On ne tue pas sa race pour entrer dans une autre.

La reine fut, en effet, ce qu elle dut être, Autrichienne et Française à la fois, ce qui, sans les passions du temps, aurait fait la force de son double pays et de sa double maison. Dans le récit de son histoire, lorsque Castille arrive au 19 octobre, il appelle très nettement les hommes qui insultèrent la reine « quelques scélérats », et quoiqu'il les sépare, selon nous, un peu trop de la foule, toujours par amour de la force (c'était la foule qui était la force alors), il ne biaise pas sur le sentiment qu'ils lui inspirent. Il ne fait point sur eux d'affreuses poésies ; il n'est pas un béat de régénération par la pique et par la guillotine; il n'est pas de ces niais immenses; il a le pessimisme du mépris, qu'apprend si vite l'histoire. Il dit : « Il n'y a de « grand que la Révolution, les hommes sont toujours « odieux, misérables et atroces », et en cela il raisonne mal, car ce n'est pas avec des choses odieuses, misérables ou atroces, qu'on arrive à de la grandeur.

Tamerlan, qui faisait des pyramides avec des têtes coupées, arrivait, avec d'horribles objets matériels, à une grande hauteur matérielle. Mais qui jamais a appelé cela de la grandeur? Il raisonne donc faux, l'auteur des Soixante ajis^ mais il sent juste. Il a des sensations qui valent mieux que ses idées, et Ton se

trouve, comme il se trouve lui-même, toujours du côté de ses instincts contre ses raisonnements. En cela il ressemble à beaucoup de révolutionnaires, qui pourraient lui servir tout naturellement de miroir quand il les rencontrera dans son histoire, mais il retournera le miroir. Nature artiste, qui s'invente politique et croit Têtre, et, pour ne pas manquer son coup, donne du plus haut qu'il peut à toutes les choses l'absolution du résultat. Cela n'est pas bien nouveau, un tel chefd'œuvre !

Nous aurions mieux aimé, pour notre compte, ceux que Gastille aurait pu nous donner en restant dans la littérature non politique et dans le domaine de l'imagination avouée. Il ne l'a pas voulu. Il s'est préféré autrement. Il s'est cru brouillé avec la fantaisie, parce qu'il épousait un vieux système. Il s'est fait historien de la Révolution française pour devenir homme d'État, et peut-être restera-t-il écrivain. Il a dit à son sang, qui ne se taira pas, de se taire. Il a essayé de mettre son cœur dans sa tête, — au physique comme au moral un diable de mouvement peu aisé. Le sang a résisté et le cœur n'obéira pas. Le sang et le cœur, voilà la vraie valeur d'Hippolyte Gastille, qui se badigeonne en fer dans son histoire, quoiqu'il ne soit pas un roseau. Allez! il n'est pas si Machiavel qu'il est grimé, cet insensible :

L'insensible Hippolyte est-il connu de toi?

Crois- tu qu'il puisse aimer? — Madame, je le crois.

Eh bien, je suis de Tavis delà suivante d'Aricie, et moi aussi, ma parole dlionneur, je le crois! Il peut aimer. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit un philanthrope. Il a bien trop d'esprit pour cela.

Si ce livre de Rome et la Judée eût été le début littéraire de son auteur, qu'est-ce que la critique en aurait dit? S'en serait-elle émue? Aurait-elle déduit de son apparition une prévision ou une espérance? Quelque chose, par exemple, comme le livre des Césars qui, de fait, quand il parut, fut tout ensemble un coup d'essai de l'auteur et un coup de maître en histoire, car ce fut une réalisation?

A l'époque de la publication des Césars du comte de Champagny, on ne connaissait guères que l'histoire officielle, drapée et classique. C'était une muse sévère.

1. Comte Franz de Champagny. liome et la Judée. {Pays, 13 avril 1S58.)

Or, voilà que pour la première fois le visage de cette Glio se détendait, et, gardant sa noblesse, perdait seulement de sa rigidité. Pour la première fois, une familiarité hardie, Faudace dans le goût, qui est le sublime du goût, la variété de ton, la solidité légère, ce miracle de la statique dans les choses de l'esprit, et jusqu'au sourire, qui n'était pas le sourire amer de Tacite et le pincé deMontesquieu, s'étaient introduits dans l'Histoire. Le livre de Ghampagny était un livre élevé et charmant, un livre Césa?' sur les Césars!

Parmi les connaisseurs, ce fut un succès, aristocratique comme son auteur. Dans ce temps-là, Franz de Ghampagny était jeune, et on pouvait tout en attendre. Tout, excepté ce livre-ci, hélas ! plus de vingt ans après. Avant les Césars, Rome et la Judée aurait été un essai comme un autre, d'un esprit inconnu qui eût abordé l'histoire avec plus ou moins d'aptitude ou de passion; mais, après les Césars^ ce n'est pas seulement une déception, c'est une décadence. Que Ghampagny nous le pardonne ! mais il en est à l'Augustule pour le talent.

Et nous avons beaucoup souffert de cela. Personne plus que nous, quand les Césars furent réédités, ne dit plus de bien et un bien plus vrai de ce talent gracieux dans la force qui nous avait reproduit chastement ce fragment impur d'histoire romaine, que Suétone avait déjà peint comme un trumeau d'Herculanum! L'antiquaire et l'artiste se combinaient en Ghampagny

dans la mesure heureuse qui est une harmonie, et nous nous disions que, voué à Thistoire, il préciserait encore davantage par Fétude un talent déjà si précis et si net; car les Césars sont plus peut-être delà numismatique historique que de la peinture. On les prendrait pour des camées colossaux, incrustés dans quelque plafond capitolin. Nous nous disions donc que Champagny ne s'arrêterait pas en si belle route, quand, tout à coup, il en changea...

Il publia un livre d'économie politique. D'économie chrétienne, il est vrai, mais cependant d'économie. Or, l'économie politique, cette Madame la Ressource des sociétés qui meurent de faim, ne nous a jamais inspiré ni beaucoup d'amour, ni beaucoup d'estime. L'auteur des Césars, cet ironique de l'histoire, était quelque peu déplacé sur ce terrain.

Il nous semblait, par ce que nous connaissions de sa plume, destiné à mieux qu'à faire de la philanthropie moderne, dût-elle prendre dans ses écrits le nom modeste de charité. Influence du temps, cette climature qui joue sur notre esprit comme l'autre atmosphère sur nos organes !

Il sacrifiait aux idoles du xix« siècle, non pas à son veau d'or, puisqu'il s'agissait d'économie, mais à sa vache maigre. Nous demandions pour notre part que cette lubie des temps actuels lui passât très vite, et nous avions appris avec bonheur qu'il préparait un livre d'histoire sur une époque limitrophe à celles que.

dans les Césars, il avait déjà étudiées et sur lesquelles il s'était montré si vivant, si compétent et si renseigné. Eh bien, notre joie n'a pas été longue! Ce livre-ci ne porte pas de trace de cette main svelte, spirituelle, patricienne qui écrivit les Césars, et qui s'est déplorablement empâtée... L'histoire de Rome et la Judée n'est pas un livre, c'est un travail (surtout pour qui le lit), et un travail lourd. Ceci n'est plus, comme les Césars, artiste et inspiré, aussi piquant de science que de forme. Évidemment, l'œuvre n'est pas venue. Mais l'homme — l'homme qui nous l'a donnée après vingt années, lesquelles ont été probablement des années de recherches et d'étude, — est-il fini et mort sans qu'on en ait rien su, et ce qu'on en voit là, est-ce donc son fantôme?... Avait-il épuisé toute sa flamme dans les Césars, cet éclair fixé... heureusement, puisque nous n'en voyons pas d'autres? Y aurait-il pour le talent des morts subites, des apoplexies foudroyantes, ou n'aurions-nous donc — et même les plus forts ! — qu'une chose dans la tête, et non pas deux?...

Et, en effet, dans un sens, nous sommes tous pitoyablement unitaires. Nous sommes tous, plus ou moins, incapables de variété profonde, de riche multiplicité.

Prenez rhistoire de l'esprit humain! Les plus grands philosophes n'ont qu'une idée qui tyrannise leur esprit. Les plus grands artistes n'ont qu'un sentiment, qu'ils répètent sans cesse, qu'ils expriment toujours!

L'homme ne peut rien changer aux cordes de son instrument, quand cet instrument en a plusieurs, et le plus souvent il n'en a qu'une. C'est sur cette corde unique qu'il est obligé, nouveau Paganini (s'il l'est !), de jouer une musique à laquelle il n'ajoute, pour celui qui sait discerner partout la ligne droite sous ses courbes, que quelques arpèges ou quelques fioritures, rien de plus. Malheureusement, ce sont ces arpèges et ces fioritures que n'a point eus Ghampagny. Le livre de Rome et la Judée n'est pas le livre des Césars, repris dans une gamme différente, et cependant c'est toujours le livre des Césars! C'est lui gâté, affaibli, méconnaissable... D'ordinaire, on est le clair de lune de quelqu'un, quand on est un clair de lune, mais Champagny est son propre clair de lune à lui-même, — et encore est-ce un clair de lune qui n'est pas

très clair !

Puisque sa veine était tarie, puisqu'il avait donné le meilleur du sang de sa pensée à son premier livre, ne pouvait-il pas, au moins, s'imiter?... Le sujet qu'il traitait n'était-il pas encore le Christianisme et Rome, le fond commun sur lequel il avait buriné ses Césars ! 11 n'était allé que jusqu'à Néron dans le beau livre de sa jeunesse, mais n'avait-il pas à reprendre la suite du

terrible médailler de tous ces monstres, gravés sur bronze ou sur onyx ?

Puisqu'il voulait raconter la fin de la Judée sous les pieds de Rome, n'avait-il pas à nous montrer les figures de Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, le preneur de Jérusalem, se détachant, par le côté individuel et humain, sur des événements plus grands que l'homme, des événements de la Providence ! Ces figures, dignes de son burin d'autrefois, sont bien, il est vrai, dans ce livre, mais elles n'ont plus la même finesse, le même détail et la même énergie d'empreinte, et cependant, telles qu'on les y voit, elles sont encore ce qu'il y a de mieux dans ce livre manqué; mais elles n'en couvrent pas l'indigence. Malgré l'extraordinaire grandeur des faits qui y sont retracés et dont l'intérêt vient d'eux-mêmes, il est, littérairement et de pensée, d'une pauvreté désolante, et les livres pauvres sont au-dessous des livres mauvais.

Et d'abord il n'a pas de vue générale bien distincte ni d'unité de composition; l'idée qu'il exprime, il la bégaye. La conclusion qui doit sortir de ces événements et de ces récits, prémisses du raisonnement que tout historien impose ou fait faire à son lecteur, il ne

la tire pas avec cette force qui en serait Tévidence. Excepté pour ceux qui n'en auraient pas besoin, ce livre est vague et ajoute aux incertitudes. Or, « si j'é- « coûte l'opinion d'autrui, — disait Gœthe avec un bon a sens suprême, — il faut qu'elle soit exprimée d'une « manière positive, car j'ai bien assez d'opinions pro- « blématiques en moi ». En disant cela, Gœthe parlait des livres, et de toutes les espèces de livres. Qu'ils soient, en effet, des idées générales ou des faits particuliers, des philosophies ou des histoires, les livres sont toujours des opinions et des enseignements. Franz de Champagny a beau nous dire avec raison, dans sa préface, que Ja question pour le monde et l'histoire n'est ni la question économique, ni la question politique, ni même la question sociale, mais la question morale, la question de l'homme, de sa vie terrestre et de sa vie au delà de la terre : « L'homme « est-il souverain ou subordonné? Y a-t-il une loi « pour lui ou n'y en a-t-il pas? S'est-il fait lui-même « ou a-t-il été fait par un autre, et que doit-il à celui « qui l'a fait? » le livre de Champagny, qui est un chrétien, n'est point, selon nous, une réponse péremptoire à cette question mère. Il est à côté. En sa qualité de chrétien, Champagny tient cette question pour résolue ; mais pourtant, puisqu'il fait un livre, c'est qu'il veut apparemment pousser ou incliner les esprits vers la solution qu'il possède et sur laquelle il est tranquille. Eh bien, son li-sTC y pousse-t-il?...

Il n'y discute rien. Pour montrer la divinité du Christianisme, il part des prophéties et il s'en contente. C'est un historien. Il ne les examine ni philosophiquement, ni philologiquement, ni exégétiquement. Le démon des folies allemandes ne le tente pas; il accepte en fait la lettre des prophéties et prend sous cette dictée les événements qui se sont produits, depuis la venue de Jésus-Christ jusqu'à la chute de Jérusalem et la dispersion des Juifs par toute la terre. Seulement, montre-t-il l'accomplissement de ces prophéties avec assez de puissance? Les suit-il avec la longueur de regard qu'il faudrait pour en poursuivre et en atteindre les conséquences universelles? La divinité des faits qu'il affirme éclate-t-elle assez sous sa plume pour être une preuve en vertu de sa splendeur? Dans un livre comme celui qu'il a entrepris, la preuve de vérité est dans la pénétration des faits et dans le lien dévoilé de leur ensemble. Or, pour aller jusque-là, il ne faut pas seulement posséder la foi du chrétien, mais laperçu de l'homme d'histoire, et peut-être ne seraitil pas de trop que de monter jusqu'au génie?

Eh bien^ c'est ce que ne fait point une seule fois l'auteur de Borne et la Judée ! Il ne s'élève pas. Il reste terre à terre, portant le poids de son sujet, un sujet magnifique qui a été touché par des mains sans force ou indignes, mais qui n'a jamais été écrit. Il n'a pas d'aperçu supérieur, et si son livre a encore, cà et là, de la vie, ce n'est pas sa faute ; ce n'est pas lui qui la

lui a donnée. Cette vie n'est pas venue de son àme. Comme fait même, cette histoire sans inspiration défaille souvent d'une manière étrange. Basée sur des prédictions indiscutées, de toutes ces prédictions qu'elle rapporte, celle de Gain et dWbel, au quatrième chapitre de la Genèse, qui est la plus saillante, est la seule omise ; érudition à peu de frais, qu'ont faite d'ailleurs Tacite et Flavius Josèphe, — Flavius Josèphe surtout, qu'elle embrasse presque tout entier.

Le livre de Champagny pourrait se résumer intégralement dans trois colonnes au plus : les prédictions de Jésus-Christ, l'état contemporain du monde, et la chronologie du siège de Jérusalem.

Ces trois parties, qui ne sont pas reliées entre elles par le tracé vigoureux de l'idée ou par l'artifice de la composition, semblent, du reste, avoir été faites pour l'usage de quelque journal ou de quelque revue, puis plaquées dans ce livre sans que l'auteur plus se soucie de leur ordonnance. Enfin, comme appoint à ces trois dissertations historiques, l'auteur de Rome et la Judée finit son volume par un coup d'oeil sur les hérésiarques et les imposteurs païens, sur le caractère des manifestations qu'ils provoquèrent, et sur l'Église, lieux communs qu'il n'a pu renouveler. Quoique la spécialité biographique, l'art de faire bomber ou creuser un visage, soit ce qui a le plus résisté dans le talent fin et curieux de Champagny, qui fut plutôt, autrefois, dans son meilleur temps, un graveur his-

torique qu'un historien, et qu'on ait reconnu sa pointe, malgré son émoussement, dans les profils qu'il trace d'Othon, de Yespasien et de Vitellius, il est moins heureux cependant avec des têtes comme celles d'Apollonius, de Simon le Magicien et de Cérinthe, que Suétone et Tacite ne lui ont pas préparées, marquant avec l'ongle, leur ongle coupant et terrible, les endroits où le burin devait appuyer !

Et quant au style qui revêt tout cela, le style qui donne parfois aux livres les moins agencés et les moins approfondis au moins la valeur d'un noble langage, il a péri, ou plutôt il s'est amolli, avec tout le reste, dans le piquant auteur des Césars. Franz de Champagny a encore de l'élégance, mais c'est une élégance débile. Il a encore, de temps en temps, de la finesse et de la rencontre : — « Saint Paul — dit-il « quelque part — fait la police de l'inspiration », — mais cette finesse tourne à la mièvrerie^ comme la nuance, partout diminuée, tourne à l'effacement. Enfin il a encore — nous ne voulons rien perdre de ce qui nous reste ! — je ne sais quelle grâce méprisante qui l'empêchera de tomber jamais dans les hautes niaiseries du pédantisme contemporain : « Cela est assez ignoble pour être historique », est un mot qui le révèle. Son mépris n'appuie pas plus que cela. Qui le croirait ? cet homme qui eut, comme écrivain, une énergie si nerveuse et si souple, le coup de grilfe gracieux et mortel du jeune tigre des cirques

romains, quand il touchait à la Rome corrompue et à ses abominables maîtres, cet écrivain qui s'est nourri toute sa vie de la plus pure moelle de Tacite, n'est plus qu'un talent spirituel encore, mais énervé.

Dans ce grand sujet de Rome et la Judée, dans ce vis-à-vis énorme, mais si facile à la rhétorique et aux déclamations, du monde de Tancien Testament aboli, de la Synagogue dispersée par l'épée romaine, et de la chaire de Saint-Pierre érigée debout, dans l'apocalypse d'un monde nouveau, il aurait fallu une touche si mâle et si ferme, il aurait fallu quelque reflet surnaturel de saint Paul et de saint Jean réunis, formant le rayon d'une inspiration plus que pittoresque et plus que littéraire, et, aulieu de cela, nous avons un peintre grêle de salon, — presque un feuilletoniste d'histoire, quelque chose comme un Pontmartin historique ; car Ghampagny, dans ce dernier livre, a beaucoup de Pontmartin ! Mêmes qualités et mêmes défauts. Seulement, Pontmartin n'abat pas sur sa tête des sujets comme Gliampagny vient d'en abattre un sur la sienne. 11 n'a pas à perdre ou à compromettre un passé qui proteste contre ses productions plus récentes.

Il a toujours été ce qu'il est, et Ghampagny, non ! Franz de Ghampagny a eu, un jour, cette première sensation d'une gloire qui va peut-être naître, et que Vauvenargues comparait à la douceur des premiers rayons d'une aurore. Le midi ne sera donc pas venu

pour cet esprit qui promettait tant! Faut-il désespérer? N'y a-t-il donc plus de ressources? « Varus, rends-moi mes légions ! » A qui demanderons-nous, si ce n'est à lui-même, de nous rendre Fauteur des Césars ?

Ce volume, très intéressant, est moins une histoire qu'une dissertation historique sur ce grand événement dont le monde moderne est sorti, — la Réforme. Malgré ces noms de Sixte-Quint et de Henri IV, dont il a étoile le front de son ouvrage, Fauteur n'est pas un biographe à la manière de notre Audin, le grand et délicieux biographe qui n'est pas encore estimé ce qu'il vaut, et dont la gloire, comme les chênes, est si lente à venir! De même qu'Audin, du reste, l'écrivain du Sixte-Quint et Henri /F (2) appartient à la foi catholique. Disons-le d'abord, pour qu'on sache bien

1. E. A. Segretain. Sixte-Quint et Henri IV. Introduction du Protestantisme en France. {Pays. 19 février 1861.)

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