Michelet
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S'il avait été ce colosse d'intelligence que l'école ultramontaine veut qu'il soit, il n'eût pas fléchi sur un point qui aurait dû le trouver inflexible. Il se fût placé au-dessus des considérations qui l'arrêtèrent quand il fallait, en châtiant ses légats, laver l'Église aux yeux des peuples. Mais, comme tous les hommes qui occupèrent le Saint-Siège, il ne sut passe soustraire à la grande faute traditionnelle : à trop d'indulgence pour le prêtre, sentiment qui manquait de profondeur politique. Oui! l'Église a toujours trop vite pardonné, trop vite oublié, quand il s'est agi des siens. Si les Papes avaient décidé que tout prêtre coupable avait bien droit à la miséricorde de l'Église, mais non plus aux fonctions publiques; que, l'indignité reconnue, il n'était plus bon qu'à faire un moine, Rome eût vécu plus longtemps sur le respect des peuples, et l'heure de la Réforme n'aurait pas sonné deux siècles après Innocent.
Mais ce n'est pas seulement par le caractère que ce grand homme exagéré diminua la force de son pontificat; il y fit échec aussi par Tintelligence, par l'absence d'une juste pénétration. Donner le pas sur les choses importantes à celles qui le sont beaucoup moins, ne pas discerner le fort et le faible entre les moyens d'arriver au but incontestable, qu'est donc cela, sinon manquer de génie politique, être impropre à se tirer avec supériorité des difficultés de gouvernement? Or, comment se conduisit le héros de Hurter
dans la question d'où devait sortir la gloire de son règne et sur laquelle, à ce qu'il semble, l'intérêt de l'Église était si éclatant qu'il n'était pas besoin d'être un aigle pour voir des choses d'une telle lumière? Depuis combien de temps ne parlait-on pas d'unité? C'était la pensée immuable du Saint-Siège, la préoccupation de la chrétienté, sa gravitation éternelle. Quand la plus belle occasion de réaliser cette unité désirée et de fermer la grande plaie du schisme qui dévorait l'Église vint à se présenter, comment Innocent l'accueillit-il et l'envisagea-t-il ? On voit que nous voulons parler de la prise de Constantinople. Cette ville fameuse, assiégée vainement dix-huit fois depuis Constantin, fut prise par les croisés en 1204. Le Pape qui eût profité de cette circonstance (mais pour cela il fallait la juger) aurait eu la plus magnifique page dans l'histoire. C'était un de ces événements terribles même dans ce qu'ils ont de plus heureux, car s'ils ne portent pas aux nues, ils écrasent; leur bonheur se retourne contre l'homme qui n'en a pas usé, et fait croire que la fortune s'est prostituée. Les conséquences qu'un Pape pouvait tirer de la prise de Constantinople étaient incalculables ; mais pour cela il fallait s'en occuper avec un esprit plus hardi et moins de scrupules qu'Innocent. Il donna dans la chimère de son siècle : la possession rêvée du Saint-Sépulcre l'émouvait plus que la possession de Byzance, la capitale de l'Empire grec. Il renversa l'ordre des buts qu'il
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avait à toucher ; il prit le principal pour le secondaire. Hurter l'en glorifie avec une naïveté d'admiration qui le fait ressembler à un aveugle-né en matière de politique et d'histoire. A nos yeux, l'erreur d'Innocent fut si grande qu'il est même impossible de l'expliquer par les tendances générales de son époque. Car si c'était une idée enfoncée solidement au cœur du xiii« siècle que le dessein de reprendre Jérusalem aux infidèles, c'en était une autre tout aussi profondément ancrée dans l'âme de la chrétienté d'Occident que la guérison du schisme et le rétablissement de l'unité. Seulement, l'une était l'idée exaltée, chevaleresque ; l'autre, l'idée positive, l'idée politique. Innocent, en se prononçant pour la première, fut un chevalier sous la tiare. Étaitce là se montrer digne de la porter?
Et cependant ce n'était pas un homme vulgaire, Nous l'avons dit assez pour qu'on ne nous accuse pas de dégrader à plaisir une figure majestueuse, après tout, par de certains cùtés, mais dont Hurter et beaucoup d'autres ont oublié les proportions. C'était, au contraire, un homme éminent, et qui ne perd de sa haute valeur que quand on songe aux facilités qu'offrait son époque pour être grand à bon marché. Comme l'évidence était trop complète, comme il ne pouvait pas ne point voir quel coup de fortune c'était pour l'Église que la prise de Constantinople, il ne s'abstint pas entièrement d'agir dans le sens éternel de la position de ses prédécesseurs et de la sienne. Il écrivit
donc, négocia, s'entremit pour le rétablissement de Tunité. Mais il resta distrait par la préoccupation de Jérusalem ; et dans les choses où le cœur n'est pas, la main de l'homme n'est jamais puissante. C'est là ce qui rendit la soumission de l'Église d'Orient si lente, si empêchée, si difficile. Au concile de Latran (en 1215) il en était question encore, et plus tard, soixante ans après, le schisme éclatait de nouveau. Si les grands hommes, et les plus grands, se classent surtout par ce qu'ils fondent, qu'on nous dise ce qu'Innocent a fondé ? Même malgré sa droiture; son activité, sa modération qu'il croyait habile, il exposa ce qui durait encore, il prépara de bien mauvais jours à l'Église. Ce qu'il fit pour l'administration de Rome et comme prince temporel pour l'Italie ; ce qu'il accomplit comme Pape en Allemagne, où il fut heurté par les prétentions de l'Empire ; sa belle tutelle du jeune Frédéric en Sicile ; sa conduite avec Jean-sans-Terre, ce prince qui mettait toujours, par ses fautes, la fortune du côté de ses ennemis, comme il y mettait le droit par ses crimes, tous ces succès brillants, incontestés, ne sauraient compenser le mal de ses fautes, surtout de cette persécution albigeoise contre laquelle il n'osa s'élever du haut de sa chaire de pontife. Cela seul produisit un mal immense que toute sa vie ne put racheter. L'opinion rompit avec la croyance, et ce levier que l'Église plaçait sur le cœur des peuples ne retrouva pas son point d'appui. Devant la coupe de
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sang qu'on lui tendit, la foi eut horreur, se détourna et vit le doute, le doute qui ne la lâcha plus ! Après Innocent, le mouvement d'indépendance qu'on avait voulu comprimer se produisait toujours, et en 1222 les bulles dHonorius III ne faisaient déjà plus naître de croisés contre l'Albigeois. Sans le fanatisme valétudinaire de Louis VIII, qui mourut à la peine, toute grande démonstration eût été impossible. On sent que l'Église s'est blessée elle-même, que ses influences décroissent, que ses plus beaux jours ont lui pour ne plus reparaître. Il y a aussi de singuliers mirages en histoire. Innocent est placé, dans la dernière heure d'éclat de la puissance pontificale, au bord de l'ombre qui commence... Mais cette ombre, dont le contraste réclaire, devrait remonter jusqu'à lui.
Tel est en raccourci le célèbre pontife auquel Hurter a consacré bien des années d'une vie laborieuse. L'admiration de l'historien étant sans réserve, en jugeant le héros du livre nous avons jugé l'écrivain. Aussi, de même que nous ne saurions voir dans Innocent III le plus grand homme qui ait jamais existé, comme dit Saint-Chéron, nous ne saurions voir non plus dans Hurter le plus grand historien, comme Saint-Chéron voudrait le donner à penser. Nous en sommes bien fâchés pour l'ambition à la suite de son traducteur, Hurter ne nous paraît être qu'un historien médiocre. S'il a la conscience timorée de l'érudit, il n'a pas le génie de l'appréciation, nécessaire atout
esprit qui aborde l'histoire ; car la conscience de l'exactitude est insuffisante. Ce n'est pas tout que les faits ; et ne pas les comprendre, c'est toujours un peu les fausser. Hurter sait beaucoup sans doute, mais jusqu'à la borne de son esprit, et on la trouve vite. Son livre atteste des lectures immenses, une grande placidité de pensée, le sentiment de la dignité humaine ; mais des vues, du mouvement, nous en avons vainement cherché. Le perçant, le vif, le fier y manquent; nulle grande manière dans la peinture des caractères et dans le récit des événements. Ça et là on rencontre des choses incroyables, des paradoxes dépaysés et que cet honnête Hurter vous dit de l'air le plus simple du monde. Par exemple {V volume, page 161), à propos de l'entremise du Pape dans la répudiation d'ingeburge, que « sous Louis XV, l'Eu- « rope eût été préservée de grands malheurs s'il s'é- « tait rencontré un pontife comme Innocent III ». A coup sûr, l'homme qui dit cela sérieusement ne sait pas l'heure qu'il était sous Louis XV, et ne mérite pas d'être discuté.
Quant à son catholicisme, nous en avons donné l'explication la plus honorable en montrant qu'il consistait seulement dans le sentiment de respect qu'inspire à très bon droit un système aussi fort, aussi lié en toutes ses parties, que le système catholique au Moyen Age ; mais de théorie, de démonstration tendant à prouver la valeur absolue, divine, éternelle de
ce catholicisme du passé, il n'y en a pas dans Hurter, esprit trop peu philosophique pour s'inquiéter beaucoup d'une théorie quelconque. Nous nous résumerons donc par ce que nous avons dit en commençant : l'amour de l'ordre a entraîné Hurter à naïvement admirer une société plus organisée que la société européenne de nos jours, qui n'est pas, elle, encore constituée, qui le sera peut-être, mais à d'autres conditions que le Moyen Age. Dieu merci ! Hurter n'est pas allé plus loin. Il n'a soutenu nulle part ce que l'Ëcole ultramontaine pose en fait : que les conditions du passé sont nécessaires. Du reste, il l'aurait pensé qu'il faudrait s'étonner encore de la grave injustice qu'il y a vis-à-vis de tout un pays libéral, éclairé, comme l'Allemagne, à le faire solidaire des préjugés et des erreurs d'un écrivain isolé.
Enfin, parmi les cent mille titres de livres sans idées qu'on publie, en voici un qui révèle une forte pensée et qui annonce un grand dessein : Des causes de la Révolution française (2). Quel front et quels yeux pour un livre ! Rien de plus difficile, en efi'et, rien de plus important, dans toute spéculation intellectuelle, que la recherche des causes, que le percement dans les origines. Mais, en matière d'histoire, que peut-on dire, si ce n'est l'histoire même? Aurait-on, pour la retracer et en ressusciter les personnages, le talent de tous les Tintoret et de tous les Velasquez de la terre, l'Histoire est plus pourtant qu'une galerie de tableaux
1. Granier de Gassagnac. Des Causes de la Révolution française. {Assemblée nationale^ 28 août 1850 et 21 janvier 1851.)