‹ De l'histoireChapitre 4 sur 32 · Garnier · texte numérisé non relu

Garnier

menteurs et stupides. Elle n'est pas seulement de la grande peinture, elle est aussi — et avant tout — un jugement prononcé par l'homme au nom de Dieu et de la vérité, et, comme tous les jugements, elle ne s'établit que sur une enquête sagace et profonde. Voilà ce qu'on a trop oublié quand il s'est agi d'écrire l'histoire, et principalement de la Révolution française, l'immense événement moderne dont tous les esprits contemporains sont encore remplis et troublés. On le comprend, du reste. Des spectacles inondés de sang, des catastrophes, des succès momentanés et terribles, des retentissements inattendus, sortis tout à coup de la trompette de la Renommée, — cette sourde sonneuse de fanfares qui ne s'entend pas ellemême quand elle sonne, car souvent elle s'interromprait, — tous les fracas d'un monde solide pour quelques siècles encore, et qui ne se fût point écroulé si on ne l'avait frappé à coups redoublés au faîte, aux flancs et à la base, n'était-ce pas là plus qu'il n'en fallait pour enivrer et faire chanceler la pensée?... Les hommes, ces dupes orgueilleuses, s'échauffent comme les bêtes avec des tintamarres et quelques lambeaux d'écarlate secoués devant leurs majestueux esprits. N'est-ce pas là ce qui est arrivé?... Consultez, si vous le voulez, la littérature européenne : tous les historiens, sans exception, de la Révolution française, en ont parlé avec leurs émotions, auxquelles leur raison ajoutait des sophismes et leurs passions des lâchetés.

En les lisant, on sent que cette Révolution est plus forte que les plumes qui ont écrit d'elle. Avant le livre de Granier de Cassagnac, je ne savais pas déplume qu'elle n'eût plus ou moins fait trembler, qu'elle n'eût plus ou moins égarée.

C'est que la Révolution n'est pas, comme on Ta cru un moment, une chose finie, épuisée, qui a fait son temps et dont on puisse dire, comme Henri III du duc de Guise renversé et mort à ses pieds: « Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'il était grand 1 » Elle aussi, elle est gigantesque, et, comme le duc de Guise, nous l'avons balafrée... Mais elle est debout, malgré ses blessures ; mais elle combat toujours ; mais elle lutte pour l'empire ; et l'Europe, qui la croyait vaincue et qui la sent maintenant agiter son sol à tous les points de sa surface, s'aperçoit qu'il faut de nouveau compter avec elle, comme aux jours où elle poussa sa furieuse croissance à travers le sang, la boue et les larmes.

D'où qu'elle soit venue, cette Révolution, — et Cassagnac va tout à l'heure nous montrer et nous entr'ouvrir le faible gland dont elle est sortie, — elle s'appuie sur toutes les forces révoltées du cœur humain, sur rimbécillité de la raison, sur les monstruosités de l'orgueil, et voilà ce qui l'éternisé! Je sais bien que pour la grandir les fatalistes de notre âge l'ont sacrée avec la sainte Ampoule d'une inévitable nécessité. Mais je n'ai jamais cru, pour mon compte, à cette nécessité qu'on proclame. Contingente, comme l'occasion

qui lui a donné naissance, la Révolution française, qu'on nomme un événement aux racines éternelles, et dont l'horrible fleur devait s'épanouir à l'heure dite et prévue, aurait très bien pu ne pas être. A cet égard on n'a plus de doute quand on a lu le livre de Cassagnac. Oui! ce soi-disant Destin pour les nations modernes aurait pu périr, comme une chose humaine, sous une main forte qui l'eût saisi et étreint comme Hercule étreignit les serpents de son berceau. Malheureusement on laissa vivre le monstre. Et qui vécut jamais en vain?... Semblable à toutes les grandes corruptions qu'il est facile d'étoufî'er dans leur première molécule empoisonnée, la Révolution a semé la vie telle qu'elle l'a créée, et cette vie malade, souillée, folle, a levé de toutes parts ! Elle a soulevé tous les peuples contre leur gouvernement, et depuis que ces gouvernements semblent avoir repris les rênes de leurs peuples, elle a condensé dans les cœurs cette haine de l'autorité qui est une préparation à d'autres révoltes. Nous en sommes venus à ce point qu'il faut qu'elle disparaisse du monde, ou que le monde, tel qu'il est constitué, disparaisse. Écrire son histoire, c'est donc écrire une histoire qui se continue. Seulement, l'écrire comme Cassagnac l'a écrite, c'est peutêtre l'empêcher de se continuer.

Car telle est l'importance du livre en question, telle en est la hardiesse, qu'il ne va à rien moins qu'à briser le plus vivace préjugé de notre âge et à déshono-

rer la Révolution. En descendant au fond des causes qui Font produite, Cassagnacl'a profondément flétrie. Il n'a trouvé ni justification ni excuse pour elle. Comme d'une mère pourrie sort une fille pourrie, sortie de petites et viles causes elle demeure, hormis la grandeur des forfaits qu'elle inspira, petite et vile dans son esprit, ses institutions et ses hommes. Pour des penseurs d'une certaine force, qui tient Torigine tient tout et peut tout expliquer. Ils savent que dans les races d'idées c'est comme dans les races physiologiques, et qu'on peut dire à tout être, à toute chose, à toute créature : « Que je sache d'où tu viens et je « saurai ce que tu vaux. »

Si, comme on le verra, Cassagnac a réussi, il a rendu le plus grand service que, dans les circonstances présentes, un écrivain isolé put rendre à la cause de l'Ordre et du Pouvoir, et il a bien mérité des gouvernements de l'Europe. Je ne crains pas de Tavancer, son livre se rattache à la destinée des monarchies et doit contribuer à les sauver, si Dieu n'a pas voulu qu'elles périssent.

En effet, il y a mieux que de tuer un ennemi, c'est de le priver d'un mausolée, c'est d'empêcher que l'enthousiasme, l'admiration, qui produisent les imitateurs, ne ravivent la flamme des causes éteintes, ne se réchauffent au marbre tiède d'un sépulcre arrosé avec de nobles pleurs. Or, déshonorer la Révolution, c'est faire cela et mieux encore, c'est la tuer — non

pas seulement comme une ennemie, mais comme une idée, — au seuil même de toute àme qui lui eût donné un asile si elle n'eût été que haïe, frappée et proscrite.

Et ce n'est pas d'une seule manière et d'une seule fois que Cassagnac a dégradé la Révolution française, mais c'est à toutes les reprises, et de toutes les manières dont il soit possible de déshonorer une chose jusque-là respectée par les hommes. Avant lui, il est vrai, il s'était rencontré des écrivains dont le sens honnête et droit s'était soulevé d'indignation devant les crimes révolutionnaires, et qui n'avaient point partagé Tidolàtrie, maintenant si commune, pour son principe et ses excès. Ils avaient jugé et montré Vimmoralité de la Révolution française. Mais ils ne lui avaient point ôté la poésie de ses énormités, l'efTet pittoresque de ses horreurs, le génie colossal de ses inventions. Fascinés par ce triple charme, ils avaient presque consenti à reconnaître aux événements et aux hommes de ce temps de perdition je ne sais quelle supériorité mystérieuse.

Cassagnac n'a partagé, lui, ni cette illusion, ni cette faiblesse. 11 s"est dévoué à prouver que cette supériorité n'existe pas, que ce qu'elle a de mystérieux n'est qu'un mensonge de plus, et que les dons de Dieu, dont on abusa dans cette époque criminelle, n'étaient pas, après tout, si grands ! Ce que Chateaubriand, dans un de ses meilleurs écrits ^la préface de ses Études

/usimçMes), a fait uniquement pour la guillotine, pour les équarrissages de chair humaine, pour ces grands hommes à piédestaux d'ossements qui domineraient jusqu'à l'Histoire elle-même, sur leursanglant juchoir de cadavres, si on ne les en renversait, Cassagnac l'a fait à son tour, mais avec quelle étendue, quel détail, quelle recherche! pour tout ce que la Révolution à produit.

Et il n'a rien accepté de ce compte rendu terrible • m lapolitique, ni les finances, ni la guerre, ni la législation, ni l'organisation des armées. Il n'a laissé tranquilles et debout ni un homme, ni une institution n. une idée. Tout a passé, pour être broyé, sous cette information supérieure, sous cette critique à laquelle on peut appliquer ce quAmelot de la Houssaye disait du gouvernement de Venise : C'est une verge couverte d'yeux. Il a ruiné et pulvérisé, les unes après les autres, toutes ces gloires posthumes et postiches faites a distance par la niaiserie ou le fanatisme, et, de l'infecte poussière de ces gloires dissoutes, il a pétri un puissant engrais de méprisqui ne sera pasperdupour le cœur des générations futures. Enfin, par cela même qu 11 a abaissé tous les niveaux connus de l'histoire de la Révolution, l'auteur de ÏHhloire des Causes a déplacé toutes les idées acceptées par l'opinion depuis tant d'années, il a repris en sous-œuvre l'éducation publique à cet égard, et a poussé dans l'avenir sa traînée de lumière. Voilà le résultat pratique, influent,

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de son livre, le but qu'il ca eu plus en vue que son livre même, en récrivant. J'ai hâte d'arriver à l'analyse de cet ouvrage, si remarquable de profondeur, de simplicité et de portée, que, sans cette analyse fidèle, le lecteur certainement ne le croirait pas. ^ Et d'abord, pour procéder régulièrement à Fimmolation définitive du préjugé révolutionnaire, Cassagnac commence son histoire par se demander si la Révolution a été la conséquence nécessaire de principes existant bien longtemps avant elle dans la pensée de l'humanité. La plupart des historiens ont adopté cette théorie, soit pour glorifier la Révolution, soit pour la maudire. Ils n'ont guèr es varié que sur la date et l'apparition de ces principes dans l'histoire du monde. Ainsi, les uns la posaient à l'avènement de Luther et du protestantisme; les autres plus loin, avec Jean Huss et Jérôme de Prague; un troisième parti, plus chimérique encore, à l'invasion de la Gaule par les Barbares; et enfin les plus fous et les plus coupables, comme Bûchez, par exemple, au pied même de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cette assertion, tant de fois renouvelée et modifiée, est la première que Cassagnac passe au fil de Fépée d'une critique qui brille à force de couper. Il montre également l'impossibilité de cet esprit princijoe, l'excrément des philosophes panthéistes qui souille, sous prétexte de les expliquer, toutes les histoires de notre temps, et l'inanité de cette autre théorie, moins ambitieuse, mais

non moins fausse, à savoir : que la Révolution est sortie des salons du xviii^ siècle et des écrits des philosophes. Les faits à l'appui de ces deux négations, qui gardent l'entrée de son livre, sont aussi péremptoires que nombreux, et non seulement ils enlèvent à la Révolution le caractère grandiose dont elle se trouvait revêtue quand on la croyait le résultat d'une gestation séculaire dans les entrailles de l'esprit humain, mais ils la privent encore de ses lettres de noblesse intellectuelle et lui interdisent la fastueuse prétention d'être une idée. Parmi ces faits, qu'il faut aller prendre où ils sont et ne pas chercher dans une analyse trop rapide, il en est un pourtant que je signalerai, parce qu'il sent réellement le génie de la découverte. Pour mieux montrer que la Révolution ne fut point la fille de la philosophie du xviir siècle, Cassagnac publie un exposé de l'organisation de la censure, un état de la librairie et un relevé d'arrêts du Parlement qui démontrent, avec la netteté d'une statistique, que les livres des philosophes n'avaient été lus au xviii« siècle que dans les hauteurs de la société, et qu'ils n'étaient jamais descendus assez dans les masses pour s'y propager et les incendier.

Je ne connais rien de plus frappant et de plus curieusement renseigné que ce chapitre, qui fait tomber, devant des notions qu'on avait oubliées ou qu'on n'avait jamais sues, ^une opinion largement assise

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dans tous les esprits. On avait, par une confusion inattentive, établi un rapport de cause à effet entre la Révolution et la philosophie ; Cassagnac Ta brisé avec un discernement remarquable, et des preuves qu il apporte d^une opinion si nouvelle il résulte que, bien loin d'avoir été la fille de la philosophie, la Révolution en a été la mère adoptive, qu'elle Fa prise dans l'obscurité et présentée au monde, parce que, pendant et après son triomphe, elle a trouvé dans les doctrines de cette philosophie un prétexte pour ses crimes et une justification pour ses excès.

Et ce n'est là que le commencement! Après Tavoir dépouillée de ces trois caractères différents : providentiel, fatal, philosophique, Cassagnac arrache à la Révolution son caractère populaire. Écoutez-le :

(c La Révolution n'appartient pas plus au peuple qu à « la philosophie. Elle n est pas sortie du peuple, elle y «est entrée, et encore à grand'peine! » L'auteur de r Histoire des Causes nous met sous les yeux les rapports, les déclarations écrites, l'opinion sur le peuple des hommes qui le représentaient aux États-Généraux, et ces déclarations affirment qu'il ne poussait pas alors à la Révolution, qu'il n'en avait ni le désir ni la pensée. Des meneurs odieux y poussaient pour lui... Mais lui, disait Sieyès impatienté dans sa brochure sur le Tiers- État, ne voudrait être que le moins possible. Ce qui, en 1787, préoccupait le peuple, n'était donc pas une idée démocratique. C'était une idée de tous les

tempS; une idée yieille comme la monarchie, comme le monde, comme la souffrance et la misère : c'était l'impôt. Alléger l'impôt, soulever le poids écrasant des taxes, il n'y avait pas d'autre politique, d'autre sens aux choses du gouvernement, pour ce peuple dont la lèvre était pure encore de tout ce qu'on lui a fait boire depuis à la coupe fumante de l'orgueil.

Il était toujours le fidèle, soumis et héroïque Jacques Bonhomme, le frère de Jeanne d'Arc et de Jeanne Hachette, vaillant de cœur devant l'ennemi comme devant la misère, son autre ennemi. Il croyait à ses maîtres, qui l'avaient soulagé tant de fois. 11 ne comprenait pas l'égalité. Sieyès disait encore, avec une tristesse significative : « Ce qu'il y a de véritable- « ment malheureux, c'est que les trois articles qui forte ment la réclamation du tiers (c'est-à-dire du peuple;, « sont insuffisants pour lui donner cette égalité d'in- « fluence dont il ne saurait se passer... » Il s'en passait très bien ! mais Sieyès et les autres ne voulaient pas quil s'en passât. Gassagnac cite aussi les paroles de Target et de Gerutti. Il cite Morellet, le philosophe, licite enfin tous les révolutionnaires d'intention alors, et d'action plus tard, qui trouvaient dans le peuple une argile rebelle à pétrir. Gomment ce peuple, d'ailleurs, dit Fauteur de Y Histoire des Causes, aurait-il pu suspecter un gouvernement qui employait Billaud-Yarennes, Barrère, Roland; que Marat louait; et qui pensionnait Gondorcet et Ghamfort? Et, à ce propos.

comme il faut qu'il soit toujours Thomme des renseignements inattendus, Cassagnac nous déploie une longue liste de tous les révolutionnaires, depuis Barrère jusqu'à Voyer-d'Argenson, depuis Marat et Danton jusqu'à Hérault de Séclielles et Fouquier - TinyiUe , avec l'état des charges publiques dont ils étaient investis sous ce gouvernement qui les sustentait et les honorait, et qui, pour sa peine, devait en mourir!

Ainsi, voilà le compte terminé des grandes causes de la Révolution française. INi providentielle, ni fatalement logique, ni philosophique, ni populaire! Le peuple, dont on a tant parlé, et qui serait pour elle un aïeul qui, certes! en vaudrait bien un autre, le peuple s'est laissé apprendre la Révolution comme le mal s'apprend, mais il ne l'a point inventée. Les grandes sources sont donc fermées maintenant d'où l'on voulait que s'en vint sur nous ce fleuve de sang et de fange, dans l'effronterie de sa hideuse majesté! La Révolution, qui a toujours haï les hautes naissances et qui pourtant s'en donnait une, n'est que de petite extraction. Au fond, elle ne fut qu'une révolte, et si elle est devenue quelque chose, et quelque chose de monstrueux, c'est qu'elle a été grandie par les fautes et les magnanimités imprudentes d'une royauté trop généreuse. Cassagnac l'établit avec une autorité qui défie la discussion, qui la respire et qui l'appelle. Elle ne tenait qu'à un déficit dans les finances, ce qui n'a jamais perdu un gouvernement : preuve, l'Angleterre et sa dette.

Chose étrange et piquante à la fois ! Quand on lit toute cette partie du livre de Gassagnac, on se trouve un peu étonné, quoique docile, en se voyant ramené à Fopinion de ces aristocrates qui les premiers écrivirent sur la Révolution française et qui l'appelèrent un déficit. Les pédants de THistoire les avaient traités d'esprits superficiels, parce qu'ils ne disaient que la sobre vérité, et ces esprits superficiels avaient raison ! Après de longues années de grandes phrases et de prétintailles philosophiques, un esprit perçant, avisé, calmé par la critique et la science, conclut comme eux. Ouil c'est le déficit qui a fait la Révolution; mais ce n'est pas uniquement le déficit. Gassagnac ne laisse pas sans le signaler, autour de cette cause occasionnelle, un seul des faits qui Font changée en cause absolue. Les plans du ministère, bien loin de remédier au mal, Taugmentèrent. Au lieu de le serrer et de l'éteindre, ils s'échappèrent en réformes qui allèrent au loin chercher des abus au fond desquels ne gisaient pas les périls de la situation.

Ges plans, commencés par Galonné, homme d'État plus éminent peut-être qu'il n'a été méconnu, modifiés et poursuivis par Brienne et Necker, rencontrèrent dans toutes les institutions du temps une résistance qui prouve combien ces institutions avaient encore de force et de solidité. Galonné en tomba devant les Notables. Brienne, à son tour, en fut brisé. Ces résistances venaient de l'organisation générale de la

France, de ses organisations spéciales : clergé, armée, marine, maison du roi, magistrature ; de la nature et du nombre des impôts ; de la variété et de l'esprit des lois civiles, etc., etc. Toute cette partie de V Histoire des Causes et de THistoire de France est faite en grand, par un esprit de la plus rare compétence et qu'on ne saurait trop admirer. Quant aux réformes ellesmêmes, le jugement qu'en porte Cassagnac est plus favorable que je ne l'aurais pensé à l'avance, venant d'une si haute intelligence historique et si libre des préoccupations contemporaines. Il les ramène à cinq projets principaux.

1° D'une administration uniforme pour toute la France ; 2® D'un impôt territorial ;

3° D'une réforme des grains et de l'abolition des corvées en nature;

4° D'une vaste réforme agricole et commerciale, etc. ; 5° D'un emprunt échelonné sur quinze années, pour l'extinction du déficit.

Elles n'étaient point l'œuvre de Galonné, mais il les avait coordonnées avec une supériorité inutile. Il n'en avait point trouvé la pensée au-dessous, mais au-dessus de lui, dans les conseils du roi antérieurs à son ministère. C'étaient des traditions et des incubations de cabinet, des vues plus ou moins justes d'hommes d'État rompus aux affaires, mais dans lesquelles la philosophie n'avait rien mis ; car d'Argenson les avait

proposées onze ans avant la publication du premier volume de TEncyclopédie. Quoi qu'elles fussent, du reste, elles n'attestaient qu'une seule chose : l'action directe et libre de la royauté.

Oui ! la royauté, voilà ce qu'il y a en 1787 de plus révolutionnaire en France. La révolution, le changement, c'est Louis XVI ! La démocratie, de 1786 à 1789, c'est Louis XYI ! C'est le faible Louis XVI, comme on dit, qui a intronisé cette manière de gouverner que pratiqua la Convention, et qui consiste à vouloir réaliser de haute lutte un système de choses antipathiques aux populations, à leurs préjugés, à leurs mœurs. Privé de Calonne, puis de Brienne, renversé par ce Parlement qu'il avait commis la faute immense de rétablir, Louis XVI appela à son aide contre ce Parlement insurrecteur les provinces, et, pour faire triompher les réformes, les hommes de lettres, auxquels il donna, par cela même, une importance qu'ils n'avaient ni dans l'opinion ni dans l'État. Ce fut là un affreux malheur.

Une fois lâchés à leur tour contre le clergé, la noblesse et les parlements, qui soutenaient leurs privilèges respectifs, les gens de lettres, à qui on remit le fléau qui doit broyer tous les gouvernements dans un pays du tempérament de la France, je veux dire la liberté de la presse, ne s'arrêtèrent que quand la révolution fut consommée. Enivrés, comme des gens qu'on consulte, ils brouillèrent toutes les nations par

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leur ignorance, leur importance, leur jalousie des classes supérieures ; ils puisèrent aux écrits des philosophes du xviii^ siècle les théories qui y dormaient comme des tempêtes, et ils les versèrent dans l'esprit public avec leurs brochures. Ce furent eux qui déterminèrent la convocation des États-Généraux, dans lesquels se continua, pour se poursuivre, — on sait trop où, — cette longue bataille des réformes contre les privilèges qu'elles menaçaient et qu'elles ont enfin détruites, mais après tant d'efforts, de déchirements et de crimes, qu'il est évident que le temps des anciennes institutions n'était pas accompli, et que Dieu, qui permettait aux hommes de les abolir à leurs risques et périls, ne leur avait retiré ni la force du droit, ni la puissance de la vie.

Telle est, ramassée en quelques mots, cette Histoire des Causes de la Révolution qui vient l'éclairer par endessous, qui nous la montre sous le vrai jour de ses événements intérieurs, et non à la lumière trompeuse et rétrospective des nôtres. Dans ces causes, on trouve tout le contraire de ce que la pensée avait l'habitude d'y discerner. Ce n'est point la victoire de la Révolution, c'est le suicide volontaire, dévoué, mais coupable comme tout suicide, de la monarchie. Selon moi, c'est une bien grande question desavoir si le Roi avait le droit de porter à terre, sous des réformes qui valaient des coups de hache, les institutions monarchiques dont il était le couronnement. Cassagnac

conclut de soa livre que Louis XVI ayant offert, pour réformer et améliorer l'ancienne monarchie, toutes les institutions modernes delà France, la Révolution, qui les a suspendues et ajournées, n'a été autre chose qu'une sanglante inutilité. Il a, certes ! raison contre la Révolution, mais a-t-il raison pour Louis XVI?... Qu'était-il?... Un privilégié solidaire de tous les privilégiés du royaume. Pouvait-il changer, lui, le garde de la constitution de la monarchie, cette constitution, fille des temps? — Pourquoi donc le Roi ne mouraitil jamais en France? Le Roi, ce n'était pas seulement la personne du Roi ! Quand Gassagnac écrira une Histoire de la monarchie française, c'est-à-dire des trois ordres, avec son esprit incisif et si audacieux à prendre le vrai où qu'il soit, je ne doute pas de la réponse qu'il saura faire à cette question.

Mais, pour le quart d'heure, ce qu'il a fait et fait en maître, c'est le plus cruel bilan de la Révolution, qui fut la banqueroute de l'honneur, de la richesse et de l'avenir de la France, Après ses causes, il dit ses hommes, c'est-à-dire ses causes encore, puisqu'elle n'est plus nécessaire, providentielle, inévitable. Après les événements, les hommes ; c'était la marche naturelle de l'historien. Je vais montrer comment ces hommes passent à leur tour sous le laminoir implacable et s'y réduisent jusqu'à n'être plus que ce qu'ils furent aux yeux de Dieu même, —des sots, des lâches et des méchants.

Dans le grand procès refait une fois de plus àla Révolution française, et jugé par Granier de Cassagnac de manière à ce que désormais Tarrêt ne soit plus cassé par personne, j'ai dit qu'après les institutions, appréciées, on l'a vu, pour ce qu'elles valent, il y avait les hommes, à leur tour démasqués aussi de leur gloire, également triés et diminués au jour cruel de l'examen. Certes! ce n'est pas là, comme on pourrait le croire, la partie la moins curieuse et la moins importante de l'ouvrage de Cassagnac. Au contraire, à mes yeux du moins, ce jugement sur les hommes de la Révolution est le côté véritablement supérieur et profond de V Histoire des Causes^ et je demande qu'on me permette de déduire les raisons de cette opinion.

Chaque siècle a sa philosophie, comme il a ses passions personnelles ; et c'est même une loi de l'esprit humain que la philosophie d'un siècle doive rayonner dans tout ce que ce siècle a produit. Cela n'a jamais manqué. Ainsi, pour ne prendre que le siècle présent, le XIX® siècle, sa philosophie, qui est le panthéisme, a poussé, comme un affreux polype, de vivaces et inévitables boutures dans tous les ouvrages contemporains, et particulièrement en histoire. Lisez, en effet, tous les livres composés, de 1830 à 1850, sur des sujets historiques, par les esprits les plus divers ; et voyez si, dans la plupart, le panthéisme ne réduit pas, plus ou moins, le jeu de la personnalité humaine au sein des luttes de ce monde, pour enrichir de tout ce

qu'il prend à cette personnalité la vague notion de force des choses que le matérialisme connaissait bien un peu avant Hegel, mais que le panthéisme, qui a grandi et complété toutes les erreurs du matérialisme, a grandie aussi, comme les autres. La force des choses, celte irresponsabilité du destin, ce joug d'une mathématique inconnue jeté sur le cou de la pauvre créature humaine, a remplacé, dans l'Histoire, l'action réelle et très explicable de l'homme tout-puissant de volonté, de liberté, quand il s'agit des événements qui paraissent le moins à sa charge, et même tout puissant de faiblesse.

Eh bien, c'est cette force des choses, avec laquelle on tend nécessairement à amnistier les fautes et les crimes, c'est cette épouvantable erreur, cachée sous un nom imposant qui fait baisser le front aux niais, contre laquelle Cassagnac a relevé le sien avec une noble intelligence quand il nous a donné, dans son livre, l'histoire des hommes individuels pour couronner l'histoire des faits généraux ! En cela, il s'est mis d'un seul trait au-dessus de la funeste passion philosophique de son temps ; il a rompu avec des habitudes erronées et universelles. H s'est dit qu'à toutes les époques l'histoire des nations a tenu toute, en définitive, dans la conscience et les passions de quelques hommes ; que le dessous de cartes de l'Histoire est une suite de biographies ; qu'il y a beaucoup plus d'influences personnelles dans ce monde que de force

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des choses ; et ainsi il a effacé, pour sa part, le mot obscur qu'on élève dans Thistoire quand on ne la comprend plus et que le sens des hommes échappe, et renversé autant qu'il Fa pu ce phare de ténèbres qui redouble la grande ombre des événements passés, au lieu de la dissiper.

Et voilà, pour moi, ce qui donne surtout une haute portée à ces études, qui ne sont pas seulement des monographies successives, et qui ferment, comme un musée de portraits historiques, le livre de Cassagnac. Ces monographies, ces analyses des hommes, ces fouillements d'âmes, ne sont pas de la curiosité anecdotique et pointilleuse ou de la psychologie raccourcie et tatillonne. L'auteur en tire un effet d'ensemble véritablement décisif ; c'est l'histoire des Causes, comme dit le titre du livre, — car les hommes, on ne saurait trop le répéter, sont les plus grandes causes de l'Histoire, contrairement à l'idée moderne et aux prétentions du Panthéisme qui ne veut voir dans Taction des hommes que des effets. Que dis-je? Quand je creuse cette idée, je trouve qu'au fond, et si on y regarde bien, les causes n'existent pas en dehors des hommes, et qu'en fin de compte la loi qui gouverne le monde est la même loi qui gouverne nos faibles cœurs. Le Catholicisme, en posant la liberté de l'homme, — et, chose qui devrait faire réfléchir les partisans de la liberté politique, il n'y a que le Catholicisme qui sache poser philosophiquement cette

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ol

liberté, — donae la seule vraie philosophie de THistoire. Tout pour lui sort de rame humaine. Si on ne voit pas toujours, de cette àme, le travail et les inQueaces, il ne s'agit que de les trouver. Est-ce qu'avant la découverte des télescopes le monde planétaire n'existait pas ?

Et, je l'ai montré tout à l'heure, Cassagnac l'entend si bien ainsi qu'il a nié vaillamment, dès les premières pages de son livre, l'existence de cet Esprit principe^ substitué par tant d'historiens à l'emploi et à l'abus de la liberté de l'homme, dansl'expHcation des grands problèmes de l'Histoire. En prouvant, comme il la fait pour la Révolution française, qu'elle n'avait aucun des caractères providentiel, fatal, philosophique qu'on lui donne, il ne restait plus pour elle qu'une origine : la volonté et l'intelligence humaines, l'une dépravée et l'autre aveugle. Or, cet aveuglement de l'esprit et ce vice de la volonté n'étant point, quand la Révolution éclata, dans la masse du peuple, mais, comme l'a prouvé Cassagnac, uniquement dans ceux qui la menèrent et l'égarèrent, nous parler à fond de ces meneurs coupables, nous ouvrir leur àme, passer de l'homme public, exagéré par la perspective du théâtre, à l'homme privé, saisi dans la stricte rigueur de ses habitudes et de ses passions, dans ce terrible tous les jours de la vie qui nous en dit tant sur les hommes I c'est non seulement être conséquent au vrai principe de l'Histoire et la puiser à sa source la plus pure et la

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plus reculée, — la conscience, — mais, de plus, c'est justifier Tidée qui plane comme une vérité sur tout l'ouvrage, à savoir : que la Révolution française, l'une des plus grandes catastrophes de désordre qui aient jamais existé, pouvait très bien être évitée, comme peuvent l'être, du reste, tous les crimes et toutes les fautes imputables, soit aux hommes, soit aux sociétés.

Ici, je voudrais pouvoir citer Cassagnac lui-même, et faire apparaître, les uns après les autres, tous ces grands hommes de la Révolution, qui l'ont créée à leur image. Malheureusement, resserré dans les bornes de ce chapitre, je ne puis qu'indiquer les choses, qu'il faudrait montrer dans tous leurs détails pour faire mieux juger de leur valeur et de leur puissance. Plus à l'aise que moi, Cassagnac nous les a montrées, dans son livre, avec une force de renseignement et une connaissance si approfondies, que ceux qui ont discuté les idées de son histoire n'ont pas osé toucher à ce formidable côté des hommes.

Cassagnac a le génie trop historien pour ne pas savoir quel parti il convenait de tirer de la solidarité positive entre les diverses périodes historiques et les hommes qui les gouvernèrent, — solidarité dont on se détourne à présent avec le dédain d'une immoralité si profonde qu'on ne la sent plus. Il n'était pas homme à retenir les conseils hégéliens que Cousin, dans son Cours de 1828, donnait à la jeunesse de France qui maintenant écrit l'Histoire, et qui, mal-

heureusement, elle, ne les a pas oubliés. Le trop célèbre professeur posait en principe qu'on ne devait se préoccuper que des faits glorieux d'une époque, et qu'on pouvait passer, les yeux fermés par un optimisme supérieur, sur les faits criminels et funestes : « Je renvoie — disait-il alors, avec la superbe d'un homme qui prend des effets oratoires pour des raisons philosophiques, — les horreurs et les crimes de la Révolution à qui de droit. » Pour qui voit clair sous les mots, cela signifiait qu'il les renvoyait aux hommes de la Révolution, c'est-à-dire à la Révolution même ; or, précisément, c'était le contraire que voulait dire Cousin.

Mais, pour Cassagnac, pour cet esprit net et décidé qui érige de la clarté en métaphysique comme en toute matière intellectuelle, la Révolution, à part des révolutionnaires, la Révolution, idée pure s'élançant du sein des faits les plus impurs, était une abstraction panthéistique, une chose inconcevable et impossible, une chimère. S'il avait pu y croire une minute, avec ses tendances positives de penseur chez qui la pensée a toujours touché à l'action , et d'écrivain catholique chez qui le catholicisme a redoublé le bon sens, il ne fût point descendu des hauteurs de son histoire dans le détail de la vie des hommes de la Révolution, les isolant les uns des autres pour mieux étudier chacun d'eux. Si l'expérience et l'observation ne lui avaient enseigné la consubstantialité des hommeset des choses

o4 DE l'histoire

dans les manifestations de l'histoire, s'il n'avait pas va qu'à tous les âges du monde les hommes qui ont trempé au plus profond d'une époque, qui en occupèrent les avenues et les hauteurs, laissent sur elle l'éclatant honneur ou l'éclatante infamie de leur caractère ou de leurs passions, — de leur humanité, enfin, qu'elle ait été vertueuse ou scélérate, — il se serait épargné, et à nous aussi, l'inutile détail de ces consciences corrompues, de ces personnalités abjectes, de toutes ces grandeurs apocryphes qui, quand on les touche d'un doigt ferme, se rétractent en de honteuses politesses ou coulent en fange sur la main. Pourquoi, en effet, après leur vie publique, la vie privée de Sieyès, de Mirabeau, de Lafayette, de Robespierre, de Marat, de Danton et de tous les autres, si on peut, sans mutiler l'histoire, distraire la personnalité de ces hommes du cadre d'événements surhumains dans lequel ils se sont mus et qu'ils ont rempli, si on veut abaisser sur leurs visages nus, avec une monstrueuse indulgence, le voile noir que la république de Venise étendait sur limage de son doge décapité ? Grâce à Dieu, l'auteur de V Histoire des Causes a senti que de telles manières de procéder n'étaientque des méthodes d'erreur pour soi et de mensonge pour les autres. Il a bien vu que, malgré les prétentions d'une philosophie qui, si on la laisse faire, est en train de fausser le sens commun de l'humanité pour des siècles, ce qu'on appelle la Révolution Française, comme tous

les grands événements, se résumera en quelques noms propres, — le seul signe que, pour des raisons très profondes, les hommes connaissent des plus grandes choses, — et alors il a regardé sous ces noms ceux qui les portent, et, en agissant ainsi, je le dis en lui battant des mains, il a éventré la Révolution jusque dans le cœur de ceux qui la voulurent et les cerveaux de ceux qui la pensèrent, confondant à dessein en une même condamnation les hommes et les faits, souillés réciproquement les uns par les autres, et traînant le tout à des gémonies éternelles dans le pêle-mêle du mépris.

Exécution grande et juste I V Histoire des Causes a Timpassibilité d'un procès-verbal, mais elle n'en a pas la sécheresse. Chaque détail, sévèrement étudié, entraîne un jugement, et ce jugement est d'un esprit ferme, qai a vu, par-dessous les illusions grandissantes, le fonds et le tréfonds des grands coupables qu'on croit des grands hommes, et qui est revenu de l'abîme de toutes ces consciences comme Dante revint de son Enfer. Armé d'une intelligence hardie, logique, inflexible, qui sait conclure, quand il a trouvé une turpitude dans un caractère ou une sottise dans un sprit, Cassagnac ne se laisse jamais imposer par l'opinion reçue sur cet esprit et sur ce caractère. Il sait que le plus souvent c'est le creux de la tête des hommes qui fait la sonorité de la gloire, comme, dans les théâtres antiques, c'était le vide des vases d'airain

qui doublait le son delà voix. Et de même qu'en remplissant ces vases d'airain on diminuait la voix, Cassagnac a pensé qu'en mettant des raisons et des faits dans le creux de la tête des homm.es, la gloire qu'ils font diminuerait.

Des esprits qui ont peur de tout, même de l'ombre d'une pensée qu'ils n'ont pas, ont traité celle Histoire des Causes de paradoxe. Ils ont répété ce mot, inventé parles sots pour empêcher les gens spirituels d'être neufs et vrais. Mais qu'importe, du reste! Si on en croyait son mépris des hommes, qui donc écrirait? La vérité n'en doit pas moins être dite, pour des raisons supérieures, soit qu'elle blesse les partis toujours vivants, soit qu'elle contrarie les opinions faites ou même qu'elle paraisse trop piquante pour être admise. Le paradoxe de V Histoire des Causes s'appuie sur des faits trop nombreux et trop solidement liés, pour qu'on puisse l'écarter par une fin de non recevoir légère et dédaigneuse.

En effet, rien de moins connu et pourtant de plus certain que les renseignements mis en lumière par Granier de Cassagnac sur les pères de la Révolution française. Comme on n'invente rien en histoire, Cassagnac les a trouvés oii ils étaient. Et savez-vous où ils étaient et où il les a pris ? Dans les publications exclusivement révolutionnaires, dans les Mémoires du temps rédigés parles amis de la Révolution, par ceuxlà qui la croyaient une vérité sociale et un événement

providentiel. Il n'a point demandé aux ennemis, à notre parti, au parti de la monarchie, des armes suspectes et des documents d'une équivoque autorité. Non I il a fait de Thistoire contre les révolutionnaires avec les révolutionnaires. C'est toujours eux qu'il a cités.

Les marges de V Histoire des Causes sont chargées de citations que la Critique peut contrôler. Quand on aura pris la peine de vérifier la masse de faits que Cassagnac a tirés de l'obscurité où l'ignorance de la plupart et l'intérêt de quelques-uns les laissaient ensevelis, on aura la triste preuve, une fois de plus, de la facilité avec laquelle la pointe de vérité dont parle Pascal peut être cachée^ et combien les hommes, ces Exacts, se contentent de Và-peu-près en toutes choses, et s'en contenteraient même en mathématiques, si les mathématiques, comme l'histoire, se rattachaient par quelque coin aux passions de leur âme et à leur moralité.

Eh bien, c'est de cet à-p)eu-près^ dont tant d'esprits se contentent, que Cassagnac n'a pas voulu ! Aussi, dans toutes ces figures qui nous semblaient si familières et qu'il fait passer devant nous, trouvons-nous des physionomies que nous ne connaissions qu'à moitié et dont le trait principal s'était perdu dans une lumière plus trompeuse que l'ombre. Quelques-unes même de ces physionomies sont de véritables apparitions, et rien ne manque aux affreux fantômes évoqués et reconstruits. Ainsi, par exemple, on savait

la rage de Marat, sa lâcheté, sa bassesse, la soif de sang de cet impur succube qui couva Fœuvre infernale sous un esprit plus fangeux qu'un ventre de harpie, mais c'était une opinion accréditée et commune que le fanatisme républicain faisait bouillonner ce cloaque et en volcanisait les immondices. Cependant, c'était une erreur. Pour que l'anarchie fût complète dans cette organisation désordonnée et qu'elle eût toute la variété du chaos, il y avait une idée juste : Marat a toujours pensé, comme Barrère, que la république ne convenait pas à la France. Le républicanisme de ce misérable, qui aurait été le publiciste de l'incendie à Constantinople, ne résiste pas à l'étude faite par Cassagnac de ses écrits et de sa vie.

Pour Danton, la modification; plus profonde encore, touche vraiment à la métamorphose. Le Danton de l'Histoire est un titan populaire, horrible et sublime, le génie déchaîné de la Force, un Capanée monstrueux de la Carmagnole, en qui l'imagination terrifiée des historiens a triplé l'audace, parce qu'un jour où il n'y avait rien à craindre il avait répété, en trois hurlements, qu'il en fallait. Or, il se rencontra qu'au fond Danton était un lâche de la plus vile espèce. Cassagnac nous fait le compte de ses lâchetés. Elles sont infinies. Avocat de métier, avocat de conviction, avocat d'âme, mettant sa main corrompue dans l'or et le sang, de quelque trésor ou de quelque veine qu'ils coulassent, cet ambitieux manqué qui croulait par la

ceinture, comme tous les ambitieux esclaves des plaisirs matériels, n'a jamais eu au cœur ou à la tête le bronze qu'on lui croit. Cassagnac a regardé en face le fabuleux basilic, et il a eu l'honneur, je ne dis pas de rétablir, mais d'établir la vérité sur un homme à qui on avait fait une gloire dépravante : car, il ne faut pas s'y méprendre, dans un moment donné ceux qui l'admirent s'efforceraient de l'imiter.

Du reste, ce qui manque principalement à tous ces chefs de la Révolution française, à des degrés différents, il est vrai, mais ce qui manque profondément à tous, c'est le meilleur de la personnalité humaine : c'est le génie, c'est la foi; c'est le caractère. Nul parmi eux ne possède une seule de ces trois choses qui doivent entrer comme éléments indispensables dans la fabrication de toute grandeur. Il n'est pas un seul de ces imposteurs de vertu et de conviction républicaine, qui ont volé la gloire comme ils ont volé l'État, dont l'auteur de VBistoire des Causes ne nous découATC le néant de génie, de probité et de croyance. Il n'est pas un seul de ces hommes, dont Gassagnac fait une hécatombe expiatoire à la vérité et à la dignité de l'Histoire outragée, qui n'atteste, par l'abaissement de ses facultés, la terrible puissance du mal, que possèdent, à l'égal des hommes de génie, lesêtres médiocres et même les natures ineptes. Effroyable égalité des êtres libres! 11 ne faut rien de plus que la main d'un enfant idiot ou pervers pour mettre le feu à une ville,

rien de plus que la pensée d'un sophiste pour mettre le feu à une société. Seulement, le sophiste et l'enfant sont-ils plus grands parce qu'on les voit à la lueur de la flamme qu'ils ont allumée? Gassagnac n'a pas voulu que l'immensité des fléaux qu'ils ont déchaînés sur la France grandit les incendiaires de la Révolution, et après l'histoire qu'il a publiée je tiens cela pour impossible. Si j'avais à caractériser d'un seul iraHV Histoire des Causes j je dirais qu'elle est la preuve magnifique et détaillée du mot du grand de Maistre sur Thermidor, mot que Tacite aurait écrit s'il avait été de ce temps funeste : Quelques scélérats égorgèrent d'autres scélérats; — et de cet autre, tout aussi vrai, d'un

jj homme qui avait de profonds instincts politiques : Les

hommes de la Révolution française, dans des temps réguliers et calmes, nous nen aurions pas voulu pour

Il nos sous-préfets.

Telle est, en résumé, cette mise à nu de la Révolution française, tel est le livre vigoureux, savant et pensé, que Gassagnac a posé, comme une négation qui sera entendue de l'avenir, à l'encontre des publications historiques sur le même sujet. Presque toutes, depuis février J848, ont exagéré davantage encore les proportions si exagérées déjà de la Révolution de 1789. Ainsi on a lu avec éblouissement V Histoire des Girondins, ces poésies trompeuses d'un grand poète qui se trompe lui-même, et avec les horreurs du dégoût sinon avec les frénésies d'un désir partagé, cette

Histoire de Michelet, qui, je le dis avec tristesse, est un grand crime, si elle n'est pas une honteuse folie.

Après Février et Félan démocratique donné aux esprits par rétablissement d'une république, Cassagnac est un des premiers qui aient retrouvé la véritable intelligence de l'Histoire sur une époque formidable qui n'a pas encore jeté son arrière-faix d'erreurs et de crimes sur le monde. Désormais, je ne crains point de l'affirmer, tout écrivain qui se respecte — quelles que soient ses opinions, d'ailleurs, et l'idée fixe de son point de vue, — sera obligé de compter avec la vaste critique de son livre. Il faudra traverser ce fleuve, ou y rester et y périr.

A mes yeux, l'éternel honneur de l'écrivain dont il est ici question sera d'avoir éclairé une période d'histoire d'une lumière qu'on ne pourra plus altérer. Et, je l'ai dit ailleurs, à côté de l'intérêt de la vérité en elle-même, il en est un autre dû aux circonstances et qui donne au livre de Cassagnac une importance d'opportunité qui tient réellement de l'événement politique.

Quand la moitié du monde connu croit à la nécessité et à la justice de la Révolution française, avoir prouvé qu'elle n'est, comme l'arianisme, comme le manichéisme, et tant d'autres erreurs qui ont eu leur jour et leur règne, qu'une erreur, qui doit peut-être, comme le disait Mirabeau dans l'ivresse de son orgueilleuse parole, faire le tour du globe, mais pour passer et non

pour s'établir; avoir montré, de plus, après le vice radical du principe, les vices radicaux de ses apôtres : erreur partout, excès et crimes inutiles, — car les crimes et les excès sont toujours inutiles, et Machiavel n'est qu'un menteur; — c'est avoir commencé à tracer la ligne que d'autres esprits creusent, à l'exemple de l'auteur de V Histoire des Causes^ et devant laquelle le génie révolutionnaire de l'avenir doit nécessairement reculer.

Et voilà ce que j'aurais voulu signaler à l'Europe si ma voix avait porté loin. Maniée par un homme comme Cassagnac, la liberté de la presse répond aux abus de la liberté de la presse. Or, les écrivains sont les premiers soldats des gouvernements.

Après cela, après une appréciation si politique de l'Histoire des Causes, agiterai-je la question littéraire? Dirai-je que l'auteur — l'un des premiers journalistes de ce temps — est un de ces écrivains de grande venue qui touche enfin à la maturité de ses facultés? Pour qui ne voit que l'art seul, l'art divin d'écrire, il y a dans son livre de ces passages qui ressemblent, pour la profondeur et la netteté pure de l'empreinte, aux plus magnifiques intailles de la glyptique moderne. Par exemple, l'admirable portrait biographique de madame Roland. Ce n'est plus là du pinceau, c'est du burin, et du burin sur rubis, à la manière de Benvenuto Gellini.

Non ! je ne veux point parler de VHistolre des Causes

en critique littéraire. Les dangers menaçants des temps actuels rendent grossier et brutal aux choses délicates du génie. Il me suffit que la Révolution soit blessée par ce livre et qu'elle ne puisse s'en relever... Est-ce que l'éclat de la sandale d'or de l'Archange ajoutait à la force du pied terrible qui l'appuyait sur le dos de l'Immense Rebelle terrassé ?

LA

RÉVOLUTIOxN D'ANGLETERRE '*'

Sous ce modeste titre d'Études biographiques sur la Révolution d'Angleterre (2), Guizot a publié un volume d'histoire qui aurait bien eu le droit, à ce qu'il me semble, quand on pense au nom et au talent de l'auteur, de porter un titre plus orgueilleux. S'il ne le porte pas cependant, il faut prendre occasion de là pour admirer, dans un temps où toutes les sciences ont leur ivresse, la forte sobriété du procédé employé de préférence par l'homme qui doit la source de tous ses genres d'illustrations à l'Histoire, et qui, en écri-

1. Guizot, Études biographiques sur la Révolution d'Angleterre. [Assemblée Nationale, 28 avril 18ol.)

2, Didier.

66 DE L'mSTOIRE

Yant de simples biographies, en dit profondément le dernier mot.

Car, il ne faut pas s'y méprendre, la biographie est le dernier mot de l'Histoire. Je Tai dit déjà à propos d'un autre livre : l'Histoire plonge jusqu'au cœur dans la biographie. Aller jusque-là, c'est en mettre à nu les racines. Plus avant que la biographie dans l'Histoire, je ne sais rien. On a traversé le tuf même. Prenez, en effet, les événements, les péripéties, les grands chocs, les causes mystérieuses ou visibles, absolues ou secondaires, les empêchements, les choses, comme disent les esprits vagues, Ici fatalité des circonstances, comme disent les esprits hébétés, les idées, enfin, comme répètent à leur tour les mystiques brouillons d'un panthéisme confus, c'est-à-dire prenez tout ce qui constitue l'Histoire, et cherchez résolumentsi tout cela cache rien de plus, sous un mouvement gigantesque ou une ruine immense, que la toute petite créature qui s'appelle l'homme, que cette vieillerie du cœur humain dont le programme est toujours à reprendre et qu'on ne connaît jamais assez! Oui, il est nécessaire de le répéter aux esprits superbes qui depuis quelque temps ont exagéré les proportions de chaque chose : dans l'orgueil de leurs sciences trompeuses, comme dans les grandes pyramides, il n'y a, au fond de l'Histoire, que des cadavres qui se remuèrent quelques jours!

Aux yeux de qui ne se laisse pas troubler ou imposer par la mise en scène et les tumultes du théâtre,

LA RÉVOLUTION d'aNGLETERRE 67

THistoire est uniquement le résumé des facultés de quelques hommes, faiblement ou puissamment mises en jeu. Tout y est fait avec cette poussière, arrosée de flammes, qui fut Thomme, et son sang et sa vie 1 Et dans les sociétés les plus complexes, les plus étoffées, les plus surchargées de civilisation, tout se passe identiquement comme dans les sociétés les plus primitives, les plus simples : la famille, par exemple, cette première des sociétés... que dis-je? comme dans les relations de notre cœur avec lui-même. Car il se fait aussi de THistoire dans le secret de notre cœur, et nous avons toute une société de sentiments, rude à gouverner, dans nos poitrines ! Il n'y a pas plus, ici etlà, en nous ou dans les sociétés î Dieu même n'intervient que quand l'homme l'y appelle, que quand il le force d'intervenir en usant mal de sa liberté. Alors, Dieu vient se mêlera la destinée individuelle ou sociale, en vertu des lois de sa création, mais c'est comme la conclusion inévitable d'un syllogisme, dont les prémisses ont été posées par l'homme, et qui se referme tout à coup sur sa liberté et la brise. Une telle vue, si elle est réelle, met à bas d'un revers de main toutes les philosophies de l'Histoire, toutes ces modernes théories qui essayent d'expliquer la vie des sociétés autrement que la vie de l'homme, comme si elle renfermait des éléments de plus, comme si, avec l'homme seul, ce n'était pas déjà, pour les plus forts, assez difficile, et pour les plus pénétrants, assez mystérieux I

Eh bien, ces philosophies de THistoire, filles de l'orgueil de la pensée, aussi coupable que l'autre orgueil, ces théories où la science se dilate et se fausse au lieu de se circonscrire pour se simplifier et s'approfondir, Guizot y répond, et, selon moi, d'une façon bien frappante et bien éloquente, en écrivant des biographies de cette grande plume qui a prouvé si elle savait aller aux ensembles et si elle avait la puissance de ses ambitions ! Certes ! pour que Guizot, l'historien de la civiUsation en Europe, au lieu de se préoccuper des larges perspectives et d'élargir ses horizons, se mette à écrire la vie de quelques hommes, à les prendre à part et à les tirer du cadre de la Révolution d'Angleterre, où ils sont à peu près perdus, il faut quelque raison, sans doute. Un esprit de cette gravité, de cette conscience, dédaignerait, après les grands travaux qu'il a publiés, de jeter au public les larves d'une pensée qui vivrait ailleurs, forte, organisée et complète. Nous devons donc le croire, l'illustre historien s'est dit que des biographies n'étaient, en somme, ni moins importantes, ni moins nécessaires, que le récit des événements avec leur développement grandiose, et que là surtout, au contraire, était l'interprétation la plus intime de ces événements, le secret de l'humaine et divine comédie. Je ne sais pas si Guizot, à une autre époque de sa vie intellectuelle, n'a pas cru à cette généralisation, à cette abstraction, à cette panthéification (qu'on me passe le mot !) de l'Histoire, qui

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est bien le caractère de la pensée historique de notre temps. Il est des contagions d'idées qui attaquent plus ou moins les esprits de toute une époque. Mais ce que je sais bien, c'est qu'il n'était pas de ces tempéraments qui en restent fatalement imprégnés; ce que je sais bien, c'est que, depuis qu'il a atteint toute la supériorité de ses facultés, il a aimé à ramasser son regard pour y voir plus clair, il a senti qu'en histoire, comme ailleurs, se circonscrire, se concentrer, était la puissance. La vie de Washington date de ce moment glorieux dans le développement suprême de Guizot. La vie de Washington, c'est-à-dire une biographie où l'Histoire s'enfonce jusqu'aux dernières profondeurs de l'âme d'un grand homme qui explique, à lui seul, plus que tout le reste, la création politique de son pays.

Et, pour moi; Guizot l'a si bien compris ainsi, son expérience d'homme d'État et de philosophe l'ont si bien convaincu qu'en Histoire la plus forte des influences n'était ni les choses, ni les idées, ni les missions providentielles, comme disent les confidents indiscrets de la Providence avec d'inexprimables fatuités, ni toutes ces forces chimériques inventées lâchement pour sauver l'homme du danger de sa responsabilité, — espèce de laurier à électricité négative qu'on lui plante sur la tète pour repousser la foudre de Dieu et la condamnation des siècles, — que, dans les biographies récemment publiées, l'illustre historien n'a pas même

p:*is la vie des hommes éclatants, des personnages décisifs de la Révolution d'Angleterre. Pour prouver la valeur deThomme en histoire, Guizot n'a voulu que l'homme, Thomme dans toute l'infirmité de ce mot. Il a écarté le personnage. Il a laissé là tous ceux auxquels il serait malaisé à toutes les philosophies de l'histoire d'arracher l'influence et d'en faire les mystiques instruments d'une force cachée, idée ou chose, divinités abstraites de tous ceux qui ne croient pas au Dieu vivant et personnel, et il a choisi des individualités secondaires par-dessus lesquelles un esprit superficiel aurait passé. Gomme notre force individuelle, notre force sociale se compose de faiblesses. Les plus resplendissantes époques de l'histoire sont sorties des mains d'hommesà présent obscurs. Tisserands ignorés qui ont travaillé à la trame de l'histoire de leur pays, sur laquelle ils brodèrent les noms des hommes plus plus grands qu'eux, Guizot les a étudiés comme les plus grands, tant il est vrai que rien n'est à mépriser dans l'Histoire ! Me trompé-je? mais il me semble qu'il y a dans ce choix une profondeur inaccoutumée, une admirable intuition de la vraie source historique, une faculté de démêlement qui est plus que de la sagacité. Déchifi"rer la vérité d'une époque sans se servir des noms écrits dans le dictionnaire de la gloire, c'est lire aussi bien dans l'obscurité que dans la lumière, c'est avoir la vue complète, et, endroit et envers de l'histoire, c'est tenir les deux cotés à la fois.

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En effet, excepté ce grand comte de Clarendon, qui occupe dans l'histoire de son pays — dit Guizot — une place presque aussi large que Gromwell, tous les personnages que l'illustre historien évoque aux regards de notre esprit dans ses études biographiques sont des hommes morts à jamais dans le souvenir de ceux qui, comme la postérité prise en masse, ne voient et ne peuvent se soucier que des résultats généraux et des hommes qui les représentent. La postérité est inattentive. 11 faut être un philosophe en quête de savoir avec quels atomes imperceptibles se font les plus grandes choses, pour se préoccuper au xix^ siècle de personnages aussi oubliés, malgré l'aristocratie de leur race ou l'éclat momentané de leur nom, que le sont aujourd'hui lord Hollis, sir Philippe Warwick, sir Thomas Herbert, sir John Reresby, Sheffield, duc de Buckingham , Thomas May, John Lilburne , Edmond Ludlow, etc. Tous, tant qu'ils furent, parlementaires, niveleurs, cavaliers, appartenant à des partis contraires, ils firent leur œuvre, et, soldats tués par leur cause, servirent, comme bien d'autres, à amonceler les circonstances qui ont fini par les écraser. En se rendant compte de ce qu'ils firent, Guizot a voulu arracher les derniers renseignements à l'Histoire. Xul n'ira plus loin dans ce travail, maintenant épuisé. A part des jugements sur la légitimité de la Révolution anglaise que toutes les croyances de mon âme m'empêchent d'accepter, même de la main respectée de

Guizot, nul, je dois en convenir, ne fera mieux connaître jusque dans ses détails cette Révolution d'Angleterre, de tous les événements humains celui peutêtre qui a le plus influé sur l'ensemble de sa pensée, à lui, et la direction de sa vie.

Est-il bien nécessaire de dire qu'on retrouve dans cet écrit les qualités ordinaires d'un talent qui ne fléchit pas? J'y trouve même davantage. Et ceci tiendrait-il à un développement nouveau de cet esprit vigoureux, ou au genre du sujet qu'il traite? Toujours est-il que le coup d'œil jeté, dans ces biographies, sur ce tas d'hommes médiocres qui ont eu, pourtant, leur jour et leur heure, n'est jamais tombé déplus haut et avec un rayon plus calme. Involontairement, on se demande si dans cette souveraineté calme du regard historique de Guizot il n'y aurait pas un peu de cette indifl'érence dont il parle avec tant de majesté, quand il dit quelque part : « Les longues grandeurs amènent « l'indiff'érence. » Oui ! les longues grandeurs du talent comme les longues grandeurs de la fortune.

Il n'en est rien, pourtant. Le magnifique passage sur le grand comte de Clarendon peut s'appliquer tout entier à l'homme éminent qui l'a écrit, en pensant peut être à sa propre destinée. Le calme de Guizot est une force et non une faiblesse. Il vient d'une source plus élevée que la longue jouissance du pouvoir et le blasé de la gloire. Gomme tous les esprits qui se froidissent en montant, — car l'esprit est soumis dans sa

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sphère aux lois que subit le corps dans la sienne, — Guizot a touché cette période de la vie morale qui faisait dire à un grand esprit calmé, Tillustre Goethe : « Le temps m'a rendu spectateur ». Pour tout homme, c'est la disposition qui le met le plus près de Taccomplissement de tout son être, qu'il s'appelle d'ailleurs Shakespeare, Machiavel, Walter Scott, trois grands hommes qui eurent aussi, tous les trois, cette froideur d'impartialité qui n'est pas la glace de l'àme, mais la sérénité du génie.

Du reste, ce n'est point dans les surprises d'un talent que l'Europe connaît et qui ne peut plus étonner personne, qu'il faut chercher la raison de l'intérêt de cet écrit de Guizot. Avec les événements et les préoccupations actuelles, que serait un livre signé du plus grand nom, s'il ne se rattachait pas aux préoccupations qui nous tiennent asservis et aux événements qui nous poussent ? Heureusement, le livre de Guizot porte dans son titre le mot qui nous remue, à tous, les entrailles. Il s'y agit de la Révolution d'Angleterre, il est vrai, mais la Révolution d'Angleterre, c'est toujours delà révolution, c'est toujours, sous une forme particulière et avec une date, l'amour ou l'effroi des nations modernes, la grande idée qui, comme un glaive, coupe pour un moment le monde en deux ! Les uns chercheront donc dans le nouvel écrit de Guizot, comme ils cherchèrent dans tous ceux du même auteur qui le précédèrent, des raisons suffisantes pour accepter et légitimer, pour inno-

center et comprendre le principe des révolutions ; les autres pour le repousser, le maudire et le combattre davantage. Ceci n'est pas douteux. Les têtes éminentes doivent prendre garde à ce qu'elles font ! Elles emportent avec elles bien des convictions d'hommes dont elles répondront devant Dieu. Ce n'est pas tout! Pour ceux-là qui resteront fermes, appuyés à des opinions inflexibles, sous la parole imposante d'un talent incontestable et qui touche par bien des côtés à la vérité, il sera curieux et fructueux tout ensemble de lire, en face des hommes et des choses de la révolution présente, — car la République n'est pas même une étape et la Révolution marche toujours, — le récit d'un autre temps révolutionnaire, et d'en tirer de grands enseignements et d'instructives comparaisons. On verra par là ce qu'on a gagné à laisser vieillir le principe des révolutions dans le cœur des peuples, et combien, sur ces degrés descendus, de génération en génération, vers l'abîme de tous les pouvoirs menacés, l'orgueil des nations a ramassé de fange et de corruptions dont le poids l'entraîne un peu plus vile et doit le faire sombrer un peu plus profond !

En efl'et, quelque condamnation que je fasse de la Révolution d'Angleterre, comme de toute révolte quelconque contre le pouvoir par quelque peuple chrétien que ce puisse être, je suis loin cependant, pour rester juste, d'envelopper dans une égale réprobation les mauvais jours de la Révolution d'Angleterre et

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ceux de la Révolution française, qui se continue de nos jours. Comme Guizot, sinon tout à fait pour les mêmes raisons, je ne juge pas si cruellement la Révolution d'Angleterre. Mais si, le principe ôté, nous ne voyons plus dans Thistoire de la Révolution d'Angleterre que les sentiments et la moralité des hommes, je Fexalterai, je la glorifierai en la comparant aux origines matérialistes et fatales de la Révolution de mon pays ! Les raisons à donner de cela sont trop évidentes. Dans l'Angleterre au xvii^ siècle, qui s'était insurgé contre le pouvoir? Qui ne se démentit jamais dans tout le cours de la Révolution? Quelle idée resta dominante et respectée au milieu même des excès dont elle était la cause? L'idée religieuse. Dieu était au fond des cœurs anglais, au plus épais de leurs péchés et de leurs crimes. Ils avaient perverti en eux la vérité, mais Tempreinte de Dieu ne s'effaçait pas de ces consciences profondes, et, parmi eux, les plus passionnés de révolution appelaient leurs espérances eflrénées le règne de Dieu. Or, on dira ce qu'on voudra du fanatisme religieux, il marque au moins que les âmes ont leur trempe, que les mœurs se tiennent droites encore, que les probités se surveillent sous le regard, toujours présent, de la Justice éternelle. On en dira ce qu'on voudra, mais il y avait là, dans cette idée de Dieu, la faculté du respect, de l'obéissance, du sacrifice, du renoncement, c'est-à-dire tous les éléments sociaux, tout ce qui fait les peuples et les refait

quand ils se sont défaits dansl'anarchiie. En France, au contraire, dans la France du xviii^ siècle, et même dans la France de ces derniers jours, Thomme s'est révolté contre Dieu même. L'échafaud de Louis XVI, il aurait voulu le retourner contre Dieu. Dieu, c'est bien pis que le Roi : c'est le Roi des Rois. Il concentre la haine universelle, et de cette haine universelle dont Dieu est l'objet, il est résulté dans les âmes, dans les mœurs, dans les probités, l'écroulement de tout ce qui vivait et se tenait autrefois. Voilà la France comme le mouvement révolutionnaire l'a livrée au socialisme, qui va la prendre et la ruiner, mais qui ne la corrompra pas davantage !

Il y a, parmi les diverses biographies de Guizot, celle dEdmond Ludlow, l'un des fanatiques les plus indomptables du parti de ces Indépendants qui représentaient dans l'Angleterre d'alors ce que sont maintenant pour nous les Égalitaires. Eh bien, je mets au défi tous les révolutionnaires de l'Europe de fournir aujourd'hui, à eux tous, le sujet d'une pareille biographie. Ludlow ne varia jamais ni dans ses desseins ni dans sa conduite. Il fit partie du tribunal régicide qui condamna à mort Charles P% mais il résista grandement et fièrement à Gromvvell. Ce fut un homme qui, dans la mesure ou le désordre de ses opinions, se montra toujours d'une moralité individuelle supérieure. Les crimes, les iniquités que Guizot lui reproche, ne sont que les iniquités et les crimes d'un

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parti auquel il resta fidèle pendant sa longue vie. Et il n'y a pas que cette biographie de Ludlow qu'on puisse détacher du recueil de Guizot et citer comme preuve de la supériorité morale de la Révolution d'Angleterre sur la Révolution française. Après le républicain comme Ludlow, il y aie niveleur comme John Lilburne, — le niveleur, c'est-à-dire le socialiste du temps. Lilburne est un homme chez lequel la vie morale reste puissante, au milieu de toutes ses fautes, deses égarements, de ses folies. Il s'élève jusqu'à l'exaltation du martyre. A présent, dans le ramollissement de toute foi, même de la foi au mal qu'on veut, on ne trouverait pas dans les partis révolutionnaires de ces bronzes brûlants et rigides, qui se brisent, mais qui ne se faussent pas. L'histoire contemporaine nous a suffisamment renseignés à cet égard. L'immoralité individuelle, née de l'incrédulité philosophique qu'on ne connaissait pas en Angleterre de 1620 à 1693, s'est ajoutée en France à l'immoralité des partis. C'est la différence qui marque les deux sociétés, les deux révolutions, et qui, continuant, marquera, si l'on n'y prend garde, l'avenir prochain de la société française d'un signe terrible, qui n'a jamais marqué les temps les plus mauvais de l'Angleterre.

Les hommes doivent à THistoire, bien plus qu'ils ne le pensent, ce qu'il y a de faux et de vrai dans leurs sentiments ou dans leurs idées. Avec la badauderie de l'orgueil, chaque génération s'imagine avoir inventé ce que le plus souvent elle continue ou répète. L'histoire de l'antiquité, dont nous sommes la dernière page, présente aux regards de l'observateur deux grands peuples, — le peuple grec et le peuple romain, — qui tous deux mal vus longtemps, mais obstinément regardés, n'ont point été cependant assez rapprochés l'un de l'autre pour qu'on ait jusqu'ici séparé la vérité de l'erreur, et, puisque nous dépendons tant et du passé et de l'Histoire, nos devoirs de nos illusions.

1. Lermiaier. Histoire des Législateurs et des Constitutions de la Grèce antique. {Pays, 16 janvier 1853.)

Eh bien, ce rapprochement, qu'il faudrait faire beaucoup pour voir juste, nous croyons utile de l'essayer à propos de deux livres que la Critique, qui reconnaît ceux qui les ont écrits pour des maîtres, a traités avec un silence par trop respectueux. L'un de ces livres : Y Histoire des Législateurs et des Constitutions de la Grèce antique (1), par Lerminier, est une œuvre nouvelle, et, qu'on nous permette le mot ! deux fois nouvelle, puisqu'il atteste desmodificationsinespérées et profondes dans la pensée de son auteur, connu déjà par des publications importantes et tout un enseignement public. L'autre, V Histoire des Césars^ du comte de Champagny, est un livre qui a dix ans de date, mais qui pourrait prendre dix ans encore sans vieillir. Dans son ouvrage, Lerminier s'efforce de nous raconter, autant que jjossible, la Grèce antique, — car l'histoire des peuples artistes tient toujours un peu du roman. Chez les Grecs, les plus poètes des hommes, l'Histoire, pour emprunter une image juste au symbolisme qu'ils aimaient, l'Histoire ressemble au thyrse de leurs prêtresses. Les mille fleurs de l'imagination et de la fable s'enroulent autour des moindres faits, sous des mains divinement artistes, et il faut ôterces voiles brillants, cette floraison de vigne enivrante d'autour du rameau sec et nu, pour nous le montrer tel qu'il est, travail difficile qui demande une main

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