Perrotin
caulay s'est engagé à continuer jusqu'à nos jours, est, dans la pensée du célèbre écrivain, le monument de sa gloire future, ce point central sur lequel, quand on a quelque renommée, on veut en ramener les rayons. Il semble même s'être attendu pour l'écrire, mais, tout en s attendant, il a montré dans une grande quantité d'écrits de ces qualités de vue, de groupement et de style, qui pouvaient faire tout espérer quand il s'agirait d'une composition plus vaste, ayant ses détails, ses faces multiples et son unité. Si, d'un côté, les opinions connues de Macaulay, devenu, grâce à sa plume, un homme politique important et un ministre d'État, disaient assez nettement d'après quelles tendances et dans quel système cette histoire d'Angleterre serait conçue et réalisée, d'un autre, les articles de la Revue d'Edimbourg^ qui avaient commencé et fixé la réputation de l'auteur, et dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, ne disaient pas avec moins d'autorité qu'à part ces opinions premières qui pèsent sur tout ce qu'on écrit et y impriment la marque de leur vérité ou de leur erreur relatives, qu'à part enfin le joug des partis si dura secouer dans les pays fortement classés, il y aurait, du moins, dans l'histoire écrite par une telle main, le talent, mûri par les années et par l'étude, de l'homme qui avait tracé des pages si animées et si réfléchies en même temps sur Warren Ilastings, lord Barghley et le comte de Chatham ! De ces deux promesses du passé, on ne se doutait guères qu'il y en
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aurait une que Tavenir tiendrait moins que l'autre, et pourtant, il faut en convenir, c'est là ce qui est arrivé. Dans l'histoire de Macaulay, le whig s'est accru ets'est concentré, mais l'homme de talent a faibli. D'où vient cette faiblesse ? A quoi la Critique doit-elle l'imputer? Est-ce que Macaulay, qui nous a tant donné de magnifiques fragments de sa pensée, ne serait lui-même qu'un grand fragment d'intelligence, inapte aux ensembles et aux grandes compositions ? Désorienté dans une histoire d'Angleterre, se sentirait-il moins libre et moins inspiré que dans ces essais circonscrits et variés qui, réunis sous le commun titre de Miscellanies, forment une si brillante mosaïque intellectuelle?... Ou bien, par un de ces empêchements qui, pour la Critique, restent toujours un peu des mystères, son talent, jusque-là si éclatant et si large, aurait-il trouvé en lui-même ses propres causes d'appauvrissement ? Question difficile à résoudre, mais qui se pose de soi dans tout esprit, en le lisant. Ainsi, disons-le tout d'abord, malgré des qualités qui recommanderaient encore, sans nul doute, un esprit inférieur à Macaulay, nous n'avons pu reconnaître dans ces deux volumes le talent agrandi de l'écrivain qui, en 18-27, 1828, 1832, 1835, écrivait sur Machiavel, Drydcn, la Guerre de la succession^ par lord Mahon, [Histoire de la Révolution de 1688, par Mackintosh, ces articles abondants et lumineux qui resteront comme des modèles de critique élevée et vivante. Quant au whig, c'est tout le contraire.
Nous avons rencontré et pleinement reconnu dans cette histoire le whig des premiers jours, devenu plus que jamais Fhomme de la cause ; le whig avec ses préoccupations, ses passions, ses erreurs, et, pourquoi ne le dirions-nous pas? ses injustices. Chose triste ! et qui prouve à quel point il faut tenir haut sa pensée pour la préserver ! l'esprit de parti semble ici avoir bénéficié de tout ce qu'a perdu le talent, et c'est dans ce sens qu'il s'est fait — au dommage de Macaulay — une compensation terrible !
Et cela devait être, du reste. Qui songe à son parti en écrivant l'Histoire commence par s'y sacrifier. Macaulay, qui a tracé de belles pages sur la manière d'écrire l'Histoire, pouvait-il l'ignorer? La sienne ne semble qu'un prétexte, un moyen, et non pas un but. Son asservissement à une opinion politique, qui se lève à chaque ligne de son livre pour la dominer, y fausse perpétuellement la justesse de son regard. Mais cet asservissement explique très bien que, dans le champ si étendu de son sujet, — l'histoire d'Angleterre, — il ait plus exclusivement dévoué sa pensée à tout ce qui fut l'origine, la fondation et le triomphe de son parti. Quoique, dans le premier volume de son ouvrage, Macaulay ébauche en traits rapides une histoire générale de l'Angleterre, depuis la Bretagne s^ous les Romains jusqu'à l'avènement de Jacques H, qui est pour lui le grand événement, l'événement décisif dans l'histoire d'Angleterre ; quoique sa préoccupation de whig soit
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telle qu il ne veuille pas reconnaitre comme mouarchie anglaise la monarchie normande de Guillaume le Conquérant, et qu'il place Torigine de la vraie monarchie d'Angleterre à la fière extorsion de la Grande Charte, pour lui, cette histoire si confuse et si indistincte ne doit apparaître nettement, sans luttes, sans tiraillements, régulière et devenue enfin ce qu'elle doit être, qu'à la chute du dernier Stuart et à Técroulement de cette monarchie de droit divin qui ne fut pas uniquement, comme il voudrait nous le faire croire, une chimère ou une réalité incessamment repoussée. En vain nous parle- t-il, mais en passant, d'une monarchie tempérée du xiii^ siècle, qui s'était conservée intacte jusqu'au xvii*, et assure-t-il que tous les principes qui triomphèrent dans la révolution de 1688 étaient sinon relatés formellement et catégoriquement dans un acte spécial, au moins épars dans d'anciens et vénérables statuts. Il se contente de poser, sans le prouver, le fait étrange de cette monarchie tempérée qu'il est assez difficile d'établir quand on a un Henri VIII ou une Elisabeth derrière soi, et il ne commence, à proprement parler, son histoire qu'à la date éclaircie et certaine de la vraie monarchie anglaise : la fin des Stuarts et du droit divin. En agissant ainsi, qu'on ne Toublie pas! Macaulay n"a point cédé à une fantaisie d'historien, au libre choix d'un esprit qui se taille un sujet de réûexion et d'eus eignement dans les chroniques de son pays. Non ! il a obéi à quelque chose de moins
personnel et de plus puissant. Il a cédé à la pression des idées de son parti, et il a cherché à en justifier toutes les prétentions par l'histoire.
C'est, en effet, la prétention des whigs depuis qu'ils existent — et on peut dire l'année et presque le jour où ils ont été mis dans le monde — que l'Angleterre, telle que la révolution de 1688 l'a faite, est toujours la vieille Angleterre, VOld Fngland des premiers temps! Pour eux, la révolution — ils le disent assez haut — n'est rien autre chose que la revendication d'anciens droits. Malgré la contradiction, qui n'est jamais à la surface des mots que quand elle est au fond des choses, ils l'ont toujours appelée et ils l'appellent encore « une révolution conservatrice ». Doués de cet instinct politique qui distingue si éminemment l'esprit anglais, les whigs diffèrent en ceci des révolutionnaires des autres pays qu'ils savent la force du passé dans les institutions des hommes, et qu'en innovant ils veulent avoir l'air de maintenir et de continuer. C'est donc dans le passé qu'ils vont chercher la légitimité de leur politique, et comme le passé de l'Angleterre est peut-être le plus orageux passé historique qu'il y ait dans l'Histoire, ils croient l'y trouver, ou, sans le croire peut-être, ils affirment qu'on doit l'y chercher. Les luttes de ce pays qui a offert à lui seul presque autant de combats entre ses barons et ses rois que le Moyen Age tout entier, ses guerres civiles des Roses, l'implication effroyable de ses droits de succession,
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Tentrechoquement des partis et les brouillards de tant de sang versé qui s'étendent sur toute son histoire comme les autres brouillards sur son sol, la législation anglaise, avec ces mille coutumes qui peuvent dormir des siècles, mais qu'on n'abolit pas, et l'esprit public enfin, l'esprit public qu'on n'entendait, certes ! pas au Moyen Age comme les whigs l'ont entendu depuis, toutes ces choses n'étaient-elles pas, dans leur obscurité, favorables à la prétention éternelle des whigs : que toujours il y eut quelque part, on ne sait où, en Angleterre, à côté des droits de la couronne, d'autres droits qui limitaient les siens? Malheureusement, des faits opposés à ceux-là, des faits qu'il ne s'agit ici ni,de justifier ni de défendre, s'étaient produits aussi dans cette histoire troublée, féconde en contradictions politiques, et à travers lesquelles chaque parti peut voir ce qu'il aime ou désire le plus. A côté des souvenirs dormants de la Grande Charte, il s'était peu à peu établi dans l'opinion une notion de la royauté, laquelle impUquait au contraire une toutepuissance qui admettait peu de limites. Cela se vit mieux sous les Tudors que sous les autres dynasties, et cela s'éleva jusqu'à une théorie politique sous les Stuarts. Il est vrai que, sous le dernier des Stuarts, cette théorie, qui saignait encore du coup de hache qui avait fait tomber la tête de Charles I", fut définitivement mise en pièces, mais elle n'était pas tombée du ciel comme un bouclier salien, et, pour qu'elle se
fût si souverainement posée, il fallait qu'elle répondît à des sentiments publics, à des idées qui avaient cours. Hume ne permet pas d'en douter : « C'est sous a Jacques — dit-il — que les points si longtemps en « question entre le roi et le peuple furent finalement ce (finally) déterminés. » La prérogative fut circonscrite, et plus définie que sous les autres périodes du gouvernement anglais, ce qui veut dire, pour qui sait comprendre, que cette prérogative existait, soufferte, c'est-à-dire consentie, et, dans ce cas-là, circonscrire, n'était-ce pas innover ? Assurément, il n'y a qu'un whig comme Macaulay pour trouver qu'un tel changement n'était pas considérable. Il va jusqu'à dire hypocritement que les lois anglaises, sans exception^ selon l'opinion des plus grands jurisconsultes : Holt, Tréby, Maynard et Somers, « restèrent après la Révolution ce « qu'elles avaient été auparavant », comme s'il s'agissait de législation générale ! et il continue, avec cette légèreté qui jette la dernière pelletée de terre sur la It tête de toutes les questions : « Quelques points con-
« troversés avaient été décidés d'après les opinions « des meilleurs juristes, et l'on s'était écarté de la « ligne de la succession ; c'était tout, mais c'était « assez. ))
Oui, c'était tout! mais, ici, tout veut dire ce que Macaulay n'entend pas. C'était tout, car c'était la ruine d'un système qui avait pendant un temps quelconque gouverné l'Angleterre; c'était la ruine d'un droit que
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plusieurs générations de souverains avaient exercé. Charles I'^'' était mort pour l'avoir défendu et pour ravoir abandonné. Car Charles P"" appartenait à la cruelle destinée des hommes historiques qui périssent aussi bien par ce qu'ils font que par ce qu'ils ne font pas. Jacques II, lui, fut chassé pour avoir cru que les concessions avaient perdu son père et pour avoir voulu maintenir la prérogative que, dans sa conscience, il croyait son droit. Ce que Macaulay ne trouve presque rien n'est pas seulement la mort d'un droit et la mort d'une race, mais c'est, en plus, l'hérédité monarchique bouleversée, — en d'autres termes, l'institution monarchique niée dans ce qui la constitue et frappée à la racine, encore plus par l'élection de Guillaume et de Marie, dans la salle peinte, que par la hache du bourreau masqué de Whitehall. Que les circonstances dans lesquelles eut lieu une si grande chose, au contraire, fussent de ces circonstances irrésistibles et suprêmes qui font tout fléchir devant l'ascendant de leur nécessité, au moins ne diminuaient-elles pas ce qu'un tel changement, ce qu'une pareille révolution avait de nouveau et de profond, et c'est ce que Macaulay n'a pas pu ou voulu voir. Comme un Anglais, il s'est payé des formes d'une légalité consacrée, il a été puérilement vaincu par le spectacle ; mais lui, le critique exercé, dont la sagacité a vu tant de choses autrement difficiles à voir, peut-il être dupe à ce point de faits qui ne prouvent rien en Angleterre, et nous dire sérieu-
sèment qu'il n'y eut aucun changement fondamental dans la grande révolution de 1688, parce qu'on y vit Clarencieux, Norroy^ Portcullis, Dragon-Rouge et les cottes d'armes brodées de Lions et de Lys, et qu'on y donna à Guillaume le titre de roi de France, comme c'était l'usage depuis Crécy ?... Très certainement l'esprit whig, cette haute pruderie révolutionnaire, ne pouvait guères aller plus loin. On a souvent parlé de la pruderie des femmes anglaises, mais, en fait de bégueulisme, les whigs pourraient donner des leçons aux femmes les moins vraies et les moins naturelles de leur pays!
Et voilà pour le point de vue général du livre, pour la thèse dont il est la forme, au lieu d'être, sans parti pris et sans polémique, le déploiement sincère, impartial et majestueux, des grands événements de 1688. Sans nier que la politique ne s'y soit mêlée, nous pensons, nous, que cette révolution n'a pas été aussi politique que Macaulay l'affirme. Elle était, avant tout, religieuse ; elle était protestante. La prérogative royale ne fut si véhémentement repoussée par l'esprit public d'alors que parce que Jacques II était catholique, et qu'il avait ■— l'Angleterre ne l'ignorait pas ! — l'ardent prosélytisme de sa foi. On ne sait pas assez combien les peuples chicanent peu avec les races qu'ils aiment, et quelle puissance de fautes de toute espèce ces races prédestinées peuvent porter dans leur tête ou en faire sortir, sans en mourir ! Or, précisément, les
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Stuarts n'avaient jamais été populaires en Angleterre. Ils étaient Écossais et catholiques, les deux vieilles antipathies du pays. Une prérogative qu'on n'eût pas songé à discuter du temps d'Elisabeth ou de Henri YIII, tout monstrueux qu'il fût, on la disputa aux Stuarts, qui rappelaient l'Ecosse et le papisme, et ou finit par la leur arracher I Quand on a lu l'histoire, et surtout les mémoires de ce temps, qui sont le vrai dessous de cartes de l'Histoire, on ne prend pas le change. Les choses en étaient arrivées, entre les Stuarts et l'Angleterre, à cette redoutable extrémité qu'il n'y avait plus entre eux que le choc des deux plus inflexibles et saintes choses qu'il y ait dans le cœur des hommes, — le choc de deux consciences qui, ni l'une ni l'autre, ne pouvaient céder... Lorsque les questions sont posées à cette profondeur d'âme, on n'attend pas longtemps le résultat. La conscience du peuple n'eut pas raison de la conscience du Roi, mais le Roi tomba et devait tomber.
Nous ajoutons qu'un historien impartial aurait dit que c'était sa gloire, et que, dans cette position suprême, le Roi, aurait-il même eu du génie, — si le génie n'avait pas ébloui la conscience, ce qui lui arrive quelquefois, ou si une ambition vulgaire ne l'avait pas éteinte, — le Roi, repoussé par celle de tout un peuple, n'avait d'autre ressource que de tomber dans la pureté immaculée de la sienne. Telle a été pourtant, en quelques mots plus péremptoires que
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cent pages, l'histoire de Jacques II (i). Il avait contre lui le protestantisme de Henri YIll, chargé de toutes les rancunes des vieux partis du temps de Cromwell. Tous les préjugés protestants qui ont tenu la plume sur sa mémoire l'ont accusé d'étroitesse d'esprit, d'aveuglement, de ténacité. C'était sitôt fait! Ils n'ont oublié qu'une chose, — la conscience religieuse, qu'ils eurent si forte, eux ! pour résister à la sienne. Mais la conscience fait aussi une gloire à ceux qui se dévouent pour elle, et elle a revêtu dans son tombeau la race ensevelie des Stuarts d'un suaire incorruptible au temps et lumineux comme une auréole !
Cette injustice de l'Angleterre, qui charge la mémoire de Jacques après deux siècles, et qui prouve bien l'acharnement du sentiment protestant contre lui, il appartenait peut-être à un homme aussi éclairé que Macaulay de la réparer. En se montrant juste, il aurait peut-être entraîné son pays à la justice, et il aurait accompli le plus bel acte de l'historien, qui est de venger la vérité outragée, cette vérité qu'il ne faut pas grand courage pour outrager, puisqu'elle est impassible! Cela lui allait plus qu'à personne. N'estce pas lui, Macaulay, qui, dans un de ses plus beaux travaux de critique historique, en nous parlant de Machiavel (2), le vieux calomnié de Florence, ce vieux bronze oxydé par les crachats de toutes les généra-