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L'ANGLETERRE DEPUIS l'avÈNEMENT DE JACQUES II 123
tions, lança ce mot, qui est une vue, sur les décimés de V Histoire^ sur ces grands Sacrifiés à qui la renommée fait payer les vices de leur siècle. Jacques a payé pour les idées du sien. A notre sens, il n'est pas jugé, et il aurait été noble et fier à un protestant de lui restituer ce qui doit lui revenir, après tout, dans Fadmiration ou Testime des hommes. On a bâclé contre lui un jugement superficiel et grossier qu'on tire bien plus des impossibilités de sa position que de la connaissance approfondie de son intelligence et de son âme. On a retourné contre lui Tinsuccès de ses efforts à défendre un droit politique périssant dans Fexécration universelle de la religion qui semblait consacrer le mieux ce droit. On lui a fait un crime de stupidité de n'avoir pas accepté le droit nouveau, ce droit qui, pour lui, était né dans le sang de la tête coupée de son père, et c'était comme si on lui eût reproché d'être Stuart, catholique, lui-même! Enfin, on n'a même pas songé qu'eût-il accepté le droit nouveau et abandonné sa prérogative, cela n'aurait pas suffi encore 1 que les peuples qui n'aiment pas ou qui n'aiment plus ont d'incoercibles défiances à opposer à la plus splendide et magnifique bonne foi ; que, fût-il allé jusqu'à l'apostasie pour garder son trône, ils n'auraient pas cru à l'apostasie, et que, dans leurs terreurs haineuses, ils auraient toujours vu le front menaçant du relaps brisant le masque de l'apostat I Malheureusement, cette justice à rendre à un
homme qui mourut loin de son trône et loin de son pays, mais ferme dans sa conscience comme dans son poste, n'a point tenté Macaulay. Protestant aussi, il a été, comme les autres protestants, implacable. Mais rtiistorien n'aurait-il pas dû être plus fort, plus généreux, et surtout n'était-il pas tenu d'être plus juste que le protestant?... Macaulay n'a donc pas l'ambition de modifier les opinions de son parti?... Après s'être traîné à la suite de ses idées, il se traîne à la suite de ses passions. Ce n'est pas grandiose. Nul plus que lui n'accepte aisément sur la personne de Jacques Il les ipréiugés sectaires de ses compatriotes. Nul plus que lui, et d'une main plus perfidement ingénieuse, n'a travaillé à allonger la claie sur laquelle on traîne la mémoire du malheureux roi d'Angleterre. Aucun historien ne s'est donné plus de peine pour dépouiller Jacques de tout ce qui peut grandir ou préserver un homme dans son esprit et dans son caractère. La haine, chez Macaulay, a beau être recouverte de ce vernis d'honorabilité [honorability) qui doit revêtir toutes les paroles d'un gentleman, on la sent circuler dans chaque mot qu'il écrit sur Jacques, vénéneuse comme du fanatisme refroidi. Nous ne croyons point cependant que ce dernier coup protestant, tout porté qu'il soit par une main puissante, ferme à tout jamais la bouche à l'Histoire. L'histoire peut se faire tard, mais elle se fait. Il n'y a pas longtemps encore que l'effroyable et froide hypocrisie de
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Gromwell était passée en force de chose jugée historique, et Thomas Carlyle, qui n'a pas eu besoin de son génie pour cela, a démontré, preuves en main, que s'il fut jamais un homme convaincu de ses idées religieuses, un homme vrai, sincère et croyant, c'était ce vieux diable d'Olivier Gromwell! Peut-être viendrat-il un jour où Jacques II apparaîtra enfin, aux yeux mêmes de ses ennemis, ce qu'il fut réellement dans THistoire, — une conscience. Et nous ne dirons pas : rien de plus! Jacques II est encore autre chose. En le prenant dans les faits les plus publics de sa vie, il n'a jamais été — qu'on le croie bien ! — le sot cruel que les protestants ont fait de lui. Il lui reste encore l'étoffe d'un homme. A lui seul, il avait plus de fierté que toute sa race. Frappé dans sa dignité de roi par la croyance religieuse de son peuple, ennemie de la sienne, il aurait peut-être vaincu le préjugé populaire s'il avait été possible à un homme de vaincre une telle force. Supposez-le protestant, vous avez un roi plus populaire que Guillaume qui ne le fut jamais, — un roi brave, un homme de mer qui avait la poésie des batailles gagnées, — un véritable Anglais, enfin, dans toute la grandeur, la noblesse et la force qu'on prête à ce mot. « Si le parlement Teùt permis, — disait-il u avec un regret amer, — j'aurais élevé ma nation au « rang des premières nations du monde. » Il applaudissait, au combat de la Hogue, à la charge des vaisseaux anglais qui se battaient contre lui ! Quant aux
cruautés qu'on lui reproche, quant à ces terribles et vivants témoignages qu on invoque : Jeffreys et le colonel Kirke. il faut se rappeler les idées d'un temps qui croyait que la première des vertus était la fidélité au prince, et ces mœurs publiques qui avaient été pétries dans le sang des guerres civiles, mais surtout, quand on est, comme Macaulay, l'auteur de la belle théorie des décimés de l'Histoire, il fallait savoir l'appliquer, pour l'honneur delà vérité et de la justice, fût-ce à ses ennemis I
JACQUES CŒUR ET CHARLES Vil
La littérature vraiment utile de ce temps est la littérature historique. On ne le dira jamais assez. De tous les livres d'une époque d'orgueil et d'illusion qui ont des prétentions et des visées immenses, il ne restera peut-être à lire fructueusement dans un siècle que de modestes et courageux travaux d'histoire, dont on parle à peine au milieu du fracas des grandes théories et de l'usurpation des sciences fausses. Les leveurs d'empreinte qui viendront après nous et qui voudront prendre le plâtre de cette grande Morte du xix° siècle, de cette époque qui aura vécu dans la turbulence et dans l'inquiétude, trouveront sur son front deux caractères ineffaçables, à travers lesquels il sera toujours aisé de la reconnaître : — Tindividualisme
1. Pierre Clément. Jacques Cœur et Charles VIL (Pays, 2 mai 1853.)
dans la vie morale, et, dans la vie intellectuelle, la fureur de généraliser. Ce besoin, du reste, qui n'est — si Ton veut y réûéchir — que de l'individualisme encore ; ce besoin qui a produit tant de métaphysique vaporeuse, de synthèses, de formules, et qui, surexcité jusqu'à la rage par la vanité de chacun, ne nous a saisis tous que parce qu'il ne sied qu'à quelques-uns, c'est-à-dire aux maîtres, aux grands esprits, à ceux-là enfin qui se donnent seulement la peine de naître, pourrait faire croire à nos descendants que nous avons perdu le bon sens proverbial de nos pères, n'étaient quelques livres d'histoire fermes, nets, circonscrits, et dans lesquels il sera possible de le retrouver. « J'aime mieux — « disait madame de Staël — qu'on m'apprenne tout « simplement la couleur de la voiture de monsieur a un tel, que de me débiter solennellement des géné- « ralités sans puissance. » Madame de Staël avait raison. L'histoire donc, mais l'histoire, entendons-nous bien I sans une philosophie de l'histoire ; l'histoire sans esprit de parti ou sans parti pris, sans prêchaillerie, sans thèse au fond, comme celle de Macaulay, par exemple, dont nous venons de parler, voilà ce qui doit venger une époque troublée comme la nôtre des impuissances de sa métaphysique et des démences de son orgueil! L'histoire pour l'histoire, — comme on disait l'art pour l'art. Seulement, l'art pour l'art était une chimère, tandis que l'histoire pour l'histoire peut être une réalité.
Un esprit sain comme de l'eau de roche, Pierre Clément, l'a compris ainsi. Doué de Tintelligence historique qui voit bien dans la direction des faits, mais qui ne les ploie jamais sous la pression d'un système ou sous le despotisme d'une force trop personnelle, Pierre Clément est exceptionnel dans ce sens qu'en matière d'histoire, maintenant, on a plus de tendance à élargir ses horizons qu'à les réduire, à noyer son regard qu'à le ramasser. Dans un temps de turgescence universelle, où toutes les grenouilles s'enflent comme des bœufs et crèvent si ridiculement à la peine, c'est être heureusement exceptionnel que de garder les proportions de sa pensée et de n'avoir pas peur d'un cadre étroit. Or, c'est là ce qui n'a point effrayé Pierre Clément. Savant, renseigné, déjà rompu au style et à la manière de l'histoire, car il est l'auteur d'un travail estimé sur Colbert qui, sans être irréprochable pourtant, nous fait mieux connaître ce grand ministre que tout ce qu'on a publié jusqu'ici, il pouvait, tout comme un autre, et même mieux qu'un autre, faire une large battue dans le passé, nous donner quelque histoire de la civilisation à telle époque, et recommencer cette chasse aux fantômes et aux choses vagues qu'il faut refaire tous les vingt ans si l'on veut rester, soi et son œuvre, autrement qu'à l'état de date et de livre dépassé dans l'esprit des générations ! Le nouvel auteur de Jacques Cœur et Charles VII [i)