De l'histoire naturelle des Cétacés, &c
L'histoire générale qui traite des différentes nations , def leur origine, de leurs rapports entre elles, de leurs institutions, de leurs mœurs, des événemens qui y sont survenus et de l'influence que ceux-ci ont exercée sur elles n'est en dernier résultat , que 1 histoire naturelle de l’espèce humaine. Cette histoire, pour être exacte et vraie, ne devra donc, à la rigueur, être écrite que quand les observations relatives à chacun des ordres de faits quelle embrasse seront assez nombreuses pour qu'on puisse, en les rattachant par ce qu'elles ont d’essentiel, composer ce tableau ou se montre l’homme exerçant, dans des conditions données , les facultés physiques et morales qui constituent sa nature. Avant la réunion de ces élémens, on peut être tenté d'écrire l'histoire au risque d’y laisser des lacunes , ou de les remplir par des conjectures plus ou moins heureuses, par des vues plus ou moins profondes -, mais l’histoire générale n’existe pas pour cela : elle n’est encore que la statue d’une divinité revêtue d'attributs qui tous ne lui appartiennent point , qu'un drame oùîe sacré et le profane se mélangent et se confondent, et les richesses les plus pures de la science
CÉTACÉS. a
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
n’en restent pas moins dans ces observations , dans ces faits, dans ces élémens qui ont pu être groupes et repre'sente's avec plus ou moins de talent ou de génie, mais, desquels, par aucun moyen, il n’était encore possible de faire sortir toute la vérité.
S’il est permis de comparer de petites choses aux grandes , c’est lorsque leur nature est la même et qu’il ne résulte rien de leur comparaison que la critique la plus sévère ne doive admettre. Je puis donc dire qu’il en est de l’histoire naturelle des animaux, comme de lhistoire naturelle de l’espèce humaine. Cette histoire, pour être celle d’êtres inférieurs à l’homme , n’en a pas moins pour objet, comme la sienne , la connaissance d’un certain nombre d’organes et de facultés , se développant dans des conditions diverses. Sans doute , les élémens de l’histoire d’aucune espèce d’animal ne devront être réunis en aussi| grand nombre que ceux qu’exigera l’histoire de notre espèce -, la différence infinie qui existe entre les facultés des animaux et les nôtres, quant à leur nature et à leurs effets , rend également infinie la différence du nombre de ces élémens *, mais , si I on considère tous les moyens qui nous sont donnés pour recueillir les uns , et tous les obstacles qui s’opposent à ce que nous obtenions les autres , on verra qu’à cet égard c’est encore à l’histoire de l’humanité , que restent tous les avantages. C est l’homme lui-même qui travaille à son histoire, et il y est en quelque sorte porté par sa nature : les peuplades les plus sauvages ont conservé quelques traditions des événemens dont elles ont été les témoins, qu’elles les aient provoqués ou subis, et il n’est point de nation qui n’ait ses annales. De plus , le champ des observations nous est constamment ouvert*, soit que nous ayons pour but notre nature individuelle , dans
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
son développement successif et dans le complet exercice de ses facultés , soit que nous voulions étudier l’homme dans son état moral, vivant avec ses semblables et réglant les intérêts particuliers sur les intérêts communs. L’histoire des animaux, au contraire, n’excite qu’une faible curiosité, et si quelques hommes en font l’objet de leurs études, ils ne parviennent guère qu’accidentellement à ajouter quelques observations à celles que leur ont léguées leurs devanciers*, les animaux nous fuient, et le plus souvent on ne s’en rend maître qu’en leur ôtant la vie , ffest-à-dire en les privant de ce qui fait une des principales essences de leur nature.
Si ces difficultés existent pour l’histoire naturelle des animaux en général, elles se rencontrent à plus forte raison pour celle des différentes espèces de cétacés , de ces mammifères qui habitent les plus grandes et les plus profondes mers , qu'on ne cherche que pour leur livrer des combats à mort, qui échappent souvent à nos efforts par la force et la vélocité de leurs mouvemens, ou que de lointains hasards amènent sur nos plages à moitié décomposés par la putréfaction.
Ce ne sont pas les observations faites dans de semblables circonstances qui peuvent donner les élémens d’une histoire *, à moins de les avoir poursuivies pendant de nombreuses années dans les mêmes vues , de telles observations restent incomplètes et isolées. Or trop souvent étrangers l’un à l’autre et même à la science, les observateurs , bien qu’assez nombreux , n’ont guère recueilli qu’au hasard, sur les cétacés, ce qui s’est offert à leurs yeux *, et si quelques-uns, familiarisés avec l’histoire naturelle et éclairés par ses besoins, ont donné une direction méthodique à leurs recherches , celles-ci se
ÔISCOURS PRELIMINAIRE.
sont trouvées circonscrites à quelques parties seulement des animaux , et n'ont pas toujours pu être rattachées d une manière intime aux résultats des travaux qui les avaient précédées.
On aura trop souvent l'occasion de s'assurer, à la lecture de cet ouvrage, que c'est là en effet qu'en sont nos connaissances sur les cétacés. Aussi , Lien loin d'avoir eu le projet de donner lhistoire naturelle de cet ordre entier de mammifères, je n’ai pas même du concevoir la pensée de donner l'histoire d'une seule de ses espèces. Tout ce que j’ai pu espérer a été de parvenir à rassembler les faits relatifs aux animaux de cet ordre, et, après les avoir débarrassés autant qu'il dépendait de moi de tout alliage , de les rapprocher , suivant les espèces auxquelles ils appartiennent, pour en déduire ensuite les rapports de ces espèces les unes avec les autres.
Cette tâche, qui présente aussi ses difficultés, peut toutefois être plus facilement accomplie que la première -, car elle n'a besoin que de faits d'un certain ordre , et c'est à ces faits que les naturalistes de profession se sont particulièrement attachés. Pour présenter un tableau fidèle et complet de la nature d'une espèce , il faut la connaître dans ses organes , dans leurs développemens divers et dans leurs fonctions -, soit que celles-ci aient pour cause des forces identiques avec les organes , soit qu'elles aient pour cause cette force qui se complique de celle des organes sans en dépendre, et qu’on nomme volonté. Pour établir les rapports des espèces d'un même ordre entre elles nous n'avions besoin que de connaître les organes qui prennent le plus de part à l’existence de ces espèces, dans les conditions les plus simples et où les forces organiques suffisent ordinaire-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
ment, et il n otait pas même ne'cessaire que ces organes eussent vie. Or, si à cet égard. Lien des faits restent obscurs , si Lien des observations précises sont encore à désirer , c’est cependant à ces différentes parties de l’organisation que se rattachent principalement les observations des naturalistes sur les cétacés.
Ces animaux, qui se présentent sous tant de formes différentes et dont la taille des uns surpasse dix fois celie des autres, ont long-temps été considérés comme des poissons-, mais après Bernard de Jussieu, et Brisson , il a fallu reconnaître enfin qu'ils appartiennent à la classe des mammifères parce quils ont une double circulation complète et parce qu’ils nourissent leurs petits du lait de leurs mamelles. Les différens genres de cétacés ne se rapprochent cependant pas par de nombreux points communs d’organisation , et ils sont loin de former un ordre aussi naturel que celui des carnassiers, des rongeurs ou des rumiuans. Ce qui établit leurs rapports les plus intimes ce sont leurs organes du mouvement. Tous, sans exception, sont privés de membres postérieurs articulés au bassin. Ces membres sont remplacés par la queue, que termine toujours une nageoire horizontale*, et ce qui achève de leur donner la physionomie particulière qui les caractérise , c’est que tous encore sont presque entièrement privés de cou et le sont tout-à-fait de conque auditive.
La natation est leur principal mode de progression*, cependant les cétacés herbivores paraissent avoir la faculté, pour paître les herbes maritimes, de se traîner , de marcher au fond de la mer , à l’aide de leurs membres antérieurs, qui ne sont jamais pour les autres cétacés que des organes natatoires *, et la tête a si pende mobilité chez tous, que son axe ne peut changer
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
sans que celui du corps ne change en même temps.
La colonne vertébrale ne diffère de celle des autres mammifères , que par les modifications qu appelait l'existence particulière des cétacés. Les vertèbres cervicales au nombre normal de sept, à l'exception du lamantin qui n'en a que six , sont généralement d'une extrême minceur, et, si dans quelques espèces, telles que le lamantin, le dugong, le plataniste du Gange, les rorquals, on les trouve libres , d'autres , les dauphins et les marsouins, ont les deux premières ordinairement ankilosées *, chez les cachalots ce sont les six dernières que l'on trouve ainsi unies l'une à l'autre , et chez les baleines proprement dites elles le sont toutes sept.
Les vertèbres dorsales, dont le nombre varie suivant les espèces, se caractérisent en ce que leurs apophyses épineuses, penchées en arrière, s'allongent delà première à la dernière, et en ce qu'elles sont égalées en longueur par les apophyses transverses -, en outre leurs apophyses articulaires postérieures disparaissent après la première vertèbre , et les antérieures , qui subsistent plus longtemps, disparaissent cependant bientôt aussi.
Les vertèbres lombaires dont il est difficile d'établir la limite postérieurement , chez des animaux privés de bassin, ont leurs apophyses épineuses et transverses très-longues. Les premières sont droites ou dirigées en avant et il n'y en a plus d’articulaires.
Les vertèbres sacrées se confondent avec les lombaires et les coccigiennes. Sur ces dernières qui varient aussi dénombré, comme toutes les autres, les apophyses disparaissent successivement et les os en Y se montrent nombreux et forts , comme des apophyses inférieures , en dessous des principales vertèbres de cette dernière portion de l’épine.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Vil
A des os si peu mobiles et si rudimentaires que les vertèbres du cou chez les cétacés, devaient correspondre des muscles proportionnellement développés \ et c’est en effet ce qui a eu lieu. Ces muscles, chez ces animaux, sont en même nombre que chez les autres mammifères-, mais leur maigreur , leur brièveté , principalement ceux qui s’attachent à fadas et à l’axis, sont extrêmes-, et, si ceux qui viennent des autres vertèbres cervicales sont mieux caractérisés, leur action, en dernier résultat, n’est pas beaucoup plus étendue.
Les muscles du dos ne paraissent présenter d’autres modifications importantes que leur grand développement et leur prolongation jusque sur les vertèbres coccigîennes. Ainsi le long-dorsal et le sacro-lombaire antérieurement tiennent au crâne , et postérieurement portent leurs tendons, le premier jusqu’au bout de la queue , le second à toutes les apophyses transverses de cette partie de l’épine , unissant ainsi les mouvemens du dos à ceux de la queue.
Quant aux muscles propres de la queue , outre ceux qui appartiennent à cet organe chez tous les mammifères où il prend part aux mouvemens, il y a de plus chez les cétacés: i° l’antagoniste du sacro-lombaire en dessous des apophyses transverses -, 2° un lombo-suscaudien, qui naît au-dessus des cinq ou six vertèbres dorsales , sous le long dorsal , se confondant souvent en cette partie avec lui, et s’étendant librement jusqu’à l’extrémité de la queue où ces deux muscles s’unissent encore par leurs tendons-, 3° un lombo-sous-caudien , d’une très-grande épaisseur, qui vient de la région pectorale et partage ses attaches tendineuses sur les côtés, aux apophyses transverses , et en dessous aux os en V des deux tiers postérieurs de la queue -, 4° un muscle qui,
venant des os rudimentaires du bassin, s’insère aux os en U de la moitié antérieure de la queue *, 5° le grand droit et l’oblique ascendant qui, de l'abdomen, vont s’attacher en arrière aux côtés de la base de la queue.
C’est par cette nombreuse réunion de muscles, développés dans des proportions sans exemple chez les autres mammifères, que la queue des cétacés acquiert la force prodigieuse qu elle possède , et au moyen de laquelle ces gigantesques animaux se meuvent avec tant d’aisance et d’impétuosité.
Le sternum est court et large. Chez le dugong, il a cinq pièces -, chez le dauphin, le marsouin , le plataniste,il n’est généralement composé que de quatre, chez la baleine il n’est composé que d’une seule.
Les côtes chez ces animaux sont surtout remarquables par leur grande courbure.
Les muscles abaisseur et reîeveur des côtes ne paraissent rien avoir de très-particulier, et il en est de même du diaphragme et des muscles de l'abdomen; mais, à propos desmouvemens de ces parties qui sont surtout en rapport avec la respiration, nous devons rappeler ce que dit M. Mayer de Bonne, de fibres musculaires, qui entoureraient immédiatement les poumons et prendraient part aux actes d’inspiration et d’expiration.
Les membres antérieurs ne diffèrent point essentiellement chez les cétacés de ce qu’ils sont chez les autres mammifères; mais ils ont éprouvé chez ces animaux des modifications profondes.
A l’épaule , ils sont entièrement privés de clavicules. Leur omoplate, très-large en général , l’est plus ou moins suivant les espèces , l’épine est peu saillante -, la fosse sus ou anti-épineuse est réduite à un sillon chez le dauphin commun , et disparaît entièrement chez le pla-
taniste du Gange -, l'apophyse coracoïde n'existe pas chez ce dernier dauphin , et il en est de même chez les rorquals et chez les baleines , tandis qu’elle se montre chez le dauphin commun et le cachalot. Enfin Tacromion paraît exister toujours , mais avec un développement différent.
tes muscles de cette partie du membre antérieur présentent des modifications notables que nous ne connaissons, au reste, que d’après le dauphin commun. Ainsi le grand dentelé ne s'étend pas jusqu’aux vertèbres cervicales et s’arrête aux côtes-, le petit pectoral, au lieu de descendre sur les côtes, se dirige vers l'extrémité antérieure du sternum-, le releveur s’attache à l'apophyse trans verse de la première vertèbre et s’épanouit sur toute la surface externe de l’omoplate -, le rhomboïde ne se fixe plus sur le tranchant de l’épine , il s’étend tout le long du bord supérieur de l’omoplate -, le trapèze couvre l'omoplate et n'a point de prolongement claviculaire, etc. , etc.
Le reste du mesnbre antérieur se compose de l’humérus, du radius , du cubitus, du carpe, du métacarpe et des phalanges.
L'humérus est très-court.
Le cubitus et le radius , très-courts également, sont soudés l'un à l'autre par leur tête, chez le lamantin et le dugong, mais ils conservent les contours arrondis cpii leur sont propres chez des autres mammifères. Chez les cétacés souffleurs , iis sont comprimés-, et ils s'unissent au moyen d'un cartilage avec l’humérus et le carpe. L'olécrane varie de grandeur.
Les os du carpe sont très-aplatis et de forme hexagonale -, ils sont en moindre nombre que chez l'homme , mais ce nombre varie suivant les espèces : le lamantin
en a six, le pisiforme manquant*, le dauphin commun n en a que cinq *, la baleine en a sept.
Les métacarpiens sont au nombre de cinq très-aplatis et ils ont la forme generale des phalanges.
Les phalanges chez les souffleurs partagent la forme aplatie des os du métacarpe *, leur nombre augmente dans chaque doigt , comparativement au nombre normal , quelquefois de beaucoup *, et , dans bien des cas , il en est qui restent cartilagineuses.
Les muscles du bras des mammifères existent chez le dauphin et sûrement chez les autres cétacés, mais avec de modifications qui se trouvent assez peu développées dans ce qu’on en a dit. Le grand pectoral y donne la portion sternale nommée muscle commun aux deux bras *, le grand dorsal est représenté par un petit muscle dont les digitations s’attachent aux côtes *, les sur-épineux et sous-épineux sont à peu près égaux , mais le sousscapulaire est très-grand , enfin le coraco-brachial est fort court. Les muscles des autres parties du bras, c’està-dire de l’avant-bras et de la main, ne paraissent plus présenter que des apparences rudimentaires qui existent moins pour les mouvemens , que pour témoigner de l’analogie des membres antérieurs des cétacés avec ceux des autres mammifères.
Comme nous l’avons dit , les membres postérieurs manquent *, tout ce qui en reste sont des rudimens de bassin*, et ces rudimens se trouvent chez le dugong être composés de deux paires d’os réunis deux à deux et bout à bout par un cartilage , et attaché par un cartilage aussi à l’une des vertèbres. Ils ne paraissent pas exister chez le lamantin. Chez les dauphins ils consistent en deux petits os longs et minces qui sont perdus dans les chairs, l’un à droite et l’autre à gauche de î’anus. Chez
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Xï
les baleines, à F extrémité de chacun de ces os qu'on regarde comme des iléons, s'en trouve articulé un second, plus petit, courbé, dont la convexité est externe et qui pourrait représenter un pubis ou un ischion , ce qui serait aussi pour le second de ces os chez le dugong.
Nous voyons que la structure intérieure des organes du mouvement chez les cétacés ne diffère entre les espèces que par des modifications dont il ne nous est pas donné d'apprécier l'importance. Les modifications de leur structure extérieure ne paraissent pas davantage exercer d'influence sur leur genre de vie } car les principales de ces modifications consistent en ce que le lamantin a des ongles aux bords de sa nageoire pectorale qui correspondent aux doigts dont elle est en partie composée, et en ce que sa queue est ovale au lieu d'être étendue latéralement en deux ailes.
Nous n’avons point considéré comme partie des organes du mouvement les protubérances qui se montrent sur le dos de quelques espèces de cétacés souffleurs , tantôt sous la forme de bosse, tantôt sous celle de nageoire plus ou moins élevée. Ces protubérances ne prennent en effet aucune part aux mouvemens -, ce ne sont que de simples gibbosités, de simples prolongemens de la peau, ressemblais plus ou moins à une nageoire , mais dépourvus de toute mobilité propre, et sans aucun rapport direct ni avec les vertèbres du dos, ni avec le système musculaire. Ces protubérances ne sont remplies que de tissu cellulaire et dégraissé.
L'appareil de l’alimentation est un de ceux qui , dans plusieurs de ses parties , se présente avec les plus importantes modifications. Les trois genres entre lesquels se partagent les cétacés herbivores nous présentent trois systèmes de dentition fondamentalement dif-
XII tolSCOURS PRÉLIMINAIRE.
férens. Les lamantins ont des molaires à double od triple colline et à racines distinctes de la couronne*, les dugongs ont des molaires simples , elliptiques, dont la couronne, avant d’ètreusée, présente deux légers sillons qui s’effacent tout-à-fait avec l'âge *, elles sont sans racines proprement dites, et il se développe à la mâchoire supérieure deux longues défenses dont les autres cétacés de cette famille sont privés *, enfin les stellères nont point de molaires du tout*, ces dents sont remplacées par une plaque cornée au milieu de chaque mâchoire , qui semble rattacher ces animaux aux cétacés à fanons. La langue est courte et peu susceptible de mouvemens. Les glandes salivaires sont réduites au plus faible nombre. L’estomac est séparé en deux portions, l’une cardiaque très-grande, l’autre pylorique plus étroite, par un étranglement duquel naissent deux prolongemens , tubiformes chez les dugongs , en forme de poche chez les lamantins. Le cæcum, simple et cordiforme chez le premier, est irrégulier et bifurqué chez le second. Le steilère paraît avoir également un estomac divisé en deux parties, l’une cardiaque, plus grande aussi que la pylorique, et un fort grand cæcum, divisé en cellules nombreuses sur sa face interne. Une glande remarquable par sa grandeur se trouve dans la première portion de cet estomac. On n’a jamais trouvé que des fucus dans les intestins de ces animaux.
Les cétacés à évents présentent de plus grandes différences encore dans leurs organes de l’alimentation que les herbivores. Chez les dauphins, les dents, généralement simples et coniques ou comprimées dans l’un et l’autre mâchoire, varient considérablement pour le nombre, et souvent elles restent cachées dans les gencives à l’état rudimentaire. Dans les cachalots elles
Discours prélimüsairë.
XH
île se développent qu’à la mâchoire inférieure, sont simples, oviformes et leur nombre ne paraît rien avoir non plus de fixe. Enfin les baleines n'ont plus de dents: mais de chaque côté de leur palais naissent transversalement des lames cornées , nommées fanons , garnies sur leur bord interne de barbes, de franges, entre lesquelles, comme entre les mailles d’un filet, sont retenus les animaux dont ces cétacés font leur nourriture.
Rien ne diffère plus, et n’est même plus contradictoire que les descriptions qui ont été données de l’estomac des cétacés à évents. Toutes les espèces, à beaucoup près, ne sont pas connues sous ce rapport. On n'a, je crois, de notions que sur les estomacs du deîphinorhynque microptère, du dauphin vulgaire, du nesarnak, du marsouin commun, de Fépaulard, du globiceps , du marsouin caréné, du béluga, du plataniste, du narwal, de l’hyperoodon et du rorqual jubarte. Il est hors de doute cjue ces estomacs sont très-compliqués-, et, quoi qu'il soit plus que probable qu’ils ne se ressemblent pas dans leur composition, il est a présumer cependant cpie c est à leur complication qu’il faut, en grande partie , attribuer les opinions essentiellement différentes qui ont été émises à ce sujet. Ce qui autorise cette supposition, c’est la divergence d’opinions qui existent sur le nombre des estomacs du dauphin vulgaire et du marsouin commun, entre plusieurs anatomistes. Les uns n’en comptent que trois, d autres en comptent quatre, d’autres cinq, d’autres six, etc. Or il est certain que ces différences de nombre viennent simplement de la manière dont on envisage cet organe. Lorsqu’on ne le juge que par son extérieur, et qu’on n’appelle estomac que ses parties globuleuses, on peut n'en compter que trois ou quatre; alors on îje considère les parties plus ou moins tubuleii-
XIV DISCOURS PRÉLIMINAIRE
ses, situées entre celles qui ont une forme plus ou moins sphérique, que comme des intermédiaires, des conduits sans caractères. Mais, si on étudie ces estomacs intérieurement, on voit que plusieurs d'entre eux ont une organisation spéciale et sont séparés l'un de Fautre par des ouvertures étroites qui n'établissent pas constamment entre eux une communication directe; dès lors les parties tubuleuses ne peuvent plus être considérées comme de simples conduits ; on est forcé de les admettre comme des parties essentielles de l'estomac, qui ont aussi sur les alimens leur action spéciale.
Il est arrivé également qu'on n’a point admis comme appartenant à 1 estomac, la partie où les sues biliaires et pancréatiques viennent se verser; mais, outre qu'il n'est pas sans exemple que, chez les mammifères , la bile soit immédiatement versée dans l'estomac, la différence de nature des membranes devrait suffire pour décider si le point où ces sucs arrivent appartient ou non au duodénum ; or, chez les dauphins, c’est à la fin du dernier estomac qu'aboutit évidemment leur canal. Dans cet état de choses il n'est pas possible de décider en quoi les cétacés à évents diffèrent par l'estomac ; le seul fait certain c'est que cet organe chez le dauphin vulgaire , le marsouin commun, le globiceps, le plataniste (i), est formé sur le même type et composé de cinq parties ; et , s'ils diffèrent entre eux , ce n'est que par des modifications secondaires. Si à ces faits nous ajoutons ce que Meckeî rapporte du narwal auquel il reconnaît cinq estomacs, et ce que dit Hunter de son épaulard et de son rorqual jubarte chez lesquels il en
(i) Leçons d’anatomie comparée de G. Cuvier, nouvelle édition; t. 4, revu par M. Duvernoy.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
a egalement trouvé cinq, ce sont trois espèces de plus que nous avons à ajouter aux premières. Enfin, quand nous considérons qu on n’a reconnu que trois ou quatre estomacs dans le marsouin caréné et le béluga , véritables marsouins, que Baussàrden a vu trois et Hun ter sept dans Fhyperoodon , nous nous croyons autorisé à penser que ces différences tiennent surtout à la manière d'envisager cet organe, et nous regardons comme fort probable que le nombre des estomacs, chez ces cétacés comme chez les autres , est de cinq. Cependant de ce petit nombre de faits, et de toutes les conjectures dont nous avons été obligé de l environner, nous ne com durons pas quelque chose de précis et de commun aux cétacés à évents. Mais cette grande complication de l'estomac chez des animaux qui se nourrissent des substances les plus animalisées peut-être, est une anomalie dont il serait bien important de rechercher la cause*, car, en partant des faits constatés, on n'est conduit par aucune analogie à la reconnaître.
Quelques auteurs parlent affirmativement d'une vessie considérable qui, après la mort des rorquals, remonterait dans leur bouche et forcerait les mâchoires à s'écarter l'une de l'autre -j cette masse vésiculaire , dont d'autres auteurs ne parlent pas, quelle est sa nature, à quel système organique appartient- elle ? C'est ce qui n'a point été recherché. On Fa considérée comme une dépen„ dance du système respiratoire , ou comme une vessie aérienne analogue à celle des poissons. Ne serait-elle pas plutôt une portion de l’estomac distendue par les gaz qui s'y sont développés ?
En général les cétacés à évents n'ont point de cæcum. Cependant on en a reconnu la trace à une élévation ovalaire plus ou moins grande dans le plataniste,
NY
I ÎUSCOURS PRÉLIMINAIRE..
dans le rorqual jubarte et dans la baleine franche.
Les variations de formes ou de rapports de la rate et du foie ne paraissent point avoir de relations essentielles avec les formes de l'estomac. Les cétacés à évents se nourrissent tous de proie vivante. Les dauphins et les cachalots poursuivent ou saisissent principalement les poissons et les grands mollusques, tandis que les haleines font leur proie des nombreux petits animaux articulés mollusques, vers qui fourmillent, dit-on, dans les mers du Nord, et au nombre desquels on compte des crusta» cés, des sèches, des clios, des méduses, des actinies, etc.-, mais à cet égard il faut faire une différence entre les rorquals et les baleines proprement dites, car on assure que les premiers se nourrissent aussi de poissons, et peuvent avaler de bien plus grands animaux que les secondes.
II 11a pas été possible d'éteudre à beaucoup d'espèces les recherches sur le système de la circulation Pour ce qui le constitue essentiellement, il est semblable à celui des autres mammifères-, mais la nature particulière des cétacés, et les profondes modifications de leurs organes du mouvement, ont nécessité, dans ce système, non-seulement des modifications analogues à celles de ces organes, mais des développemens vasculaires tout-à-fait caractéristiques, pour une grande partie du moins de ces animaux.
On ne sache pas que les lamantins présentent rien de particulier sous le rapport de la circulation -, mais le dugong et le stellère ont un cœur devenu fourchu par la séparation profonde des deux ventricules ", circonstance nouvelle qui ajoute un point important de rapprochement entre ces animaux.
Le cœur, chez les dauphins et les baleines, ne parait point avoir éprouvé de modifications notables -, mais le
DISCOURS PRELIMINAIRE
XYtl
système artériel en présente une des plus importantes. Ce sont les circonvolutions infinies d'artères, c’cst le vaste plexus de vaisseaux rempli de sang oxigéné, qui se trouve surtout sous la plèvre, entre les côtes , de chaque côté de l’épine. Les artères qui forment ce plexus naissent des intercostales dont l'origine commune est dans la région supérieure de l’aorte pectorale, et elles pénètrent dans le canal rachidien et même dans le crâne par le trou occipital. Ces vaisseaux ne sont point formés de ramifications anostomosées les unes aux autres-, on peut en quelque sorte les déployer comme s’ils n’étaient formés que d’un seul, mille fois repîoyé sur lui-même , et , outre leurs rapports principaux avec les artères intercostales , ils en ont avec les artères vertébrales et les carotides. Il est à présumer, comme on Ta fait, que cette singulière complication de vaisseaux a pour cause la nécessité où sont souvent les cétacés de suspendre, pendant assez long-temps, leur respiration, et par là Loxigénation de leur sang. Ces nombreuses artères deviennent alors pour eux un réservoir de sang oxigéné qui, rentrant dans la circulation, entretient la vie partout où le sang veineux ne porterait que la mort. Mais comment ce sang est-il rendu au système général des artères -, quelle est la force particulière qui , pour cet effet, agit sur lui? C’est un point sur lequel on en est encore réduit aux plus vagues conjectures.
La disparution des membres postérieurs a dû entraîner celle des vaisseaux qui nourrissaient ces membres-, et , comme la queue a pris un développement considérable, les artères et les veines qui sont propres à cette dernière partie du tronc n’ont pu que se développer dans les mêmes proportions. En effet l’aorte abdominale ne donne point les iliaques externes *, mais cette artère se continue cétacés. b
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
sous la queue d’où ses ramifications se distribuent aux muscles qui meuvent cet organe. Les modifications du système veineux sont analogues naturellement à celles des artères -, la veine cave ne donne point de veine iliaque externe, etc. La quantité de sang contenue dans le système vasculaire paraît être proportionnellement beaucoup plus grande que chez les autres mammifères.
Les organes et les phénomènes essentiels de la respiration sont, dans les cétacés, les mêmes que dans les autres mammifères. Ils n ont point fait le sujet de beaucoup d’observations. 11 paraît que, chez le lamantin, le diaphragme rétrécit la cavité thoracique, en remontant obliquement derrière le poumon. Le dugong a les anneaux de ses bronches contournés en spirale-, et chez le stellère ce sont les cartilages de la trachée qui sont disposés de la sorte. On dit que les dauphins ont le poumon environné de fibres musculaires, qui agissent aussi dans les actes d’inspiration et d’expiration, et que les lobes communiquent entre eux de manière qn’en n’y introduisant l’air que par une seule bronche ils s en remplissent tous deux* Mais si le diaphragme , les poumons , les bronches , la trachée-artère ne se montrent qu’avec des modifications d’un ordre secondaire , les narines, qui servent d’intermediaire , pour le passage de l’air, entre l’atmosphère et l’organe respiratoire, en ont éprouvé de profondes. G’est sur ces modifications surtout que repose la distinction extérieure des cétacés herbivores et des souffleurs. Le mécanisme au moyen duquel se produit le phénomène du soufflage a nécessité, dans la structure des narines, des changemens qui, d’une part, paraissent en avoir exclu le siège de l’odorat , et de l’autre en font un organe nouveau tout-à-fait spécial à cet ordre de main«
discours préliminaire.
mifères. Il est permis de penser que cet organe est essentiellement le même chez les dauphins, les cachalots et les baleines ; il n’a cependant encore été étudié avec quelques détails que chez les dauphins, et ses parties principales consistent dans le larynx qui remonte jusque dans les arrière-narines , dans la disposition des muscles du pharynx qui ont la faculté d’étreindre la partie antérieure de l’organe respiratoire, et dans les poches membraneuses et charnues placées à la partie supérieure des narines. Nous nous bornerons ici aces indications générales sur les modifications des narines des cétacés souffleurs, devant en donner une description détaillée dans nos généralités sur les dauphins*, nous dirons seulement que l’orifice de l’évent , simple chez les dauphins , est situé vers le sommet de la tête *, qu’il est également simple dans les cachalots et situé à l’extrémité supérieure du museau ; enfin qu’il est double chez les baleines,, et qu’il s’ouvre vers le sommet de la tête comme chez les dauphins, sous forme d’un croissant dont la convexité est tantôt en avant , tantôt en arrière. Quant à l’orifice des narines 3 chez les cétacés herbivores , il se trouve, dans le lamantin, au bout antérieur, et chez le dugong, à la partie moyenne et supérieure du museau.
Le système nerveux , comme la plupart des autres systèmes organiques , n’a , dans beaucoup d’espèces , donné lieu qu'à des observations superficielles. Formé sur le modèle de celui des mammifères en général il a suivi dans son développement le développement des autres organes, toutes les fois qu’il était de nature à en dépendre; ainsi les nerfs lombaires et sacrés ne donnent point naissance à ceux des membres abdominaux, tandis que les nerfs coccigiens se développent nombreux et puissans. Les nerfs olfactifs n'exis-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
tent point, à moins que, comme quelques auteurs le disent , ils ne consistent en filets presque imperceptibles-, ce qui paraît certain, c’est que chez le dauphin vulgaire et le marsouin commun il n’y a pas traces de trous etlnnoïdaux , et, s’il y a des trous dans l’ethmoïde de la haleine , ils sont en très-petit nombre et rien ne prouve qu’ils donnent passage à des nerfs.
Chez le dauphin vulgaire et le marsouin commun, le cerveau s’est trouvé aussi richement développé que chez aucun autre mammifère quadrupède. Nous en faisons connaître les principaux caractères en parlant des dauphins en général. A en juger par la capacité du crâne, les autres espèces de cette famille n ont pas été moins libéralement partagées que le dauphin vulgaire. Le cerveau des cachalots et des baleines n’a point été étudié, ou ne l’a été que très-superficiellement ; à en juger aussi par la cavité crânienne, on peut conclure que chez eux cet organe se trouve réduit à de fort petites dimensions.
Les organes des sens, à l’exception de celui de l’odorat, sont composés, chez tous lescétacés, des parties qui les constituent essentiellement chez les mammifères terrestres, et modifiés seulement pour leur vie constamment aquatique -, l’on a peu recherché quel est l’usage qu’en font les animaux, l’étendue des services qu'ils en obtiennent, et les différences caractéristiques qu'on en pourrait tirer pour la distinction* des espèces.
L’œil des cétacés herbivores est seul pourvu d’une paupière latérale-, celui des soufileurs est privé des glandes lacrymales -, mais ses paupières sont garnies inférieurement de petites glandes qui sécrètent une matière muqueuse propre, comme le liquide des larmes, à lubrifier ja sclérotique. L’oreille est sans conque externe-, un
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
sphincter sans doute se trouve charge' de fermer l'entrée du canal auditif pour préserver du coutact de l’eau le tympan, que les uns disent fibreux et d’autres cartilagineux. La trompe d’eustache existe au rapport de quelques anatomistes, d’autres le nient. Ces deux sens, malgré leur apparente imperfection, paraissent être doués d’une grande délicatesse. Les baleiniers assurent que les baleines, les cachalots, etc. , voient et entendent de fort loin , et que pour s’en approcher, ils ont besoin de nombreuses précautions -, autrement, ces animaux les éviteraient par une prompte fuite, et il faudrait en faire de nouveau la longue et pénible recherche -, nous devons cependant ajouter que Scoresby, qui reconnaît la délicatesse de l’ouie des baleines , rapporte qu'elles restent impassibles au bruit d’un coup de canon. Le goût existe vraisemblablement chez les cétacés herbivores, dont la langue, quoique peu mobile, a cependant une structure compliquée et délicate -, mais ce sens a-t-il un organe spécial chez les cétacés souffleurs? il est permis d’élever quelques doutes à ce sujet : la langue du dauphin et celle du marsouin n’ont ni papilles à calices ni papilles coniques -, elles ne présentent à leur surface que de légères élévations dont le milieu semble percé, et leurs bords sont frangés, comme pour y multiplier les sensations du toucher. Le sens de l’odorat peut donner lieu au meme doute pour les cétacés souffleurs. Les herbivores en sont doués comme les autres mammifères, mais peut-être à un moindre degré -, ces organes du moins existent chez eux -, mais, poulies premiers, le siège de ce sens est tou t-à -fait ignoré , et si, à ce sujet, quelques idées ont été émises, ce sont de simples conjectures. L’organe général du toucher, la peau, a fait, chez les cétacés souffleurs, le
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
sujet de recherches importantes qui ont donné de la structure de cet organe en général une connaissance beaucoup plus étendue que celle qu'on en avait acquise auparavant. Ces recherches sont dues à MM. Breschet et Roussel de Y auzème , et nous en parlerons ici avec quelques détails (i).
Suivant les observations de ces habiles anatomistes, on distingue dans la peau des cétacés, comme dans celle des autres mammifères, six parties principales qui se superposent ou se pénètrent , mais qui ont toutes une destination spéciale , des fonctions particulières à remplir.
\° Le derme j canevas cellulaire , dense, fibreux, qui contient et protège toutes les autres parties de la peau. Chez la baleine il est constamment blanc et opaque , et sa face supérieure présente des séries de papilles dont les intervalles sont remplis par un tissu corné, par l’épiderme, qui les revêt elles-mêmes.
2° Les corps papillaires se composent de papilles que l’épiderme recouvre*, elles ont une couleur nacrée et dans la baleine elles ont plusieurs lignes de longueur. Leur étendue est bien moindre dans le dauphin vulgaire et le marsouin commun. Ces papilles sont composées de fibres parmi lesquelles pénètrent des vaisseaux \ elles viennent du plexus nerveux sous-cutané et y retournent -, le derme n’a été qu’une gaine pour elles , et c’est à leur extrémité , à leur sommité , que s’exerce le toucher.
3° L'appareil sudorificjue consiste en des canaux mous,
(i) Recherches sur l’appareil tégumentaire des animaux. Annales des sciences naturelles , septembre , octobre et décembre i834.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. XXIIt
élastiques , en spirales qui occupent toute l'épaisseur du derme et ont leur orifice, qu'une petite valvule épidermique ferme ordinairement, dans l'intervalle des papilles. Il produit la sueur.
4° TJ appareil d'inhalation est formé de canaux d’une ténuité extrême, qui sont lisses, droits, argentins, branchus, très-faciles à rompre -, ils s'anastomosent entre eux, naissent d’un plexus commun répandu dans le derme audessous des papilles , et débouchent sous l’épiderme à côté des canaux sudorifiques •, ils sont pourvus de diaphragmes. Les vaisseaux lymphatiques n’ont aucun rapport avec ces canaux qui communiquent directement avec les artères et les veines. Ce sont des canaux absorbans.
5° U appareil hlennogène. Cet appareil se compose d’une glande sécrétoire et de canaux excréteurs qui s'ouvrent, entre les papilles , comme les orifices des canaux précédens*, il est entièrement contenu dans le derme et produit une matière muqueuse qui, en se desséchant, devient épiderme. Chez la baleine cet épiderme acquiert une extrême épaisseur *, il est beaucoup plus mince chez les dauphins.
6° L'appareil chromatogène , ou qui produit la matière colorante, se compose de même de glandes sécrétoires et de canaux excréteurs*, il est situé dans les premières couches supérieures du derme à droite et à gauche de l’embouchure des canaux excréteurs de l’appareil précédent, et il verse son produit coloré au point même où 3 a matière muqueuse sort de l’appareil qui la produit , et où il la colore.
Nous n'avons point à examiner jusqu’à quel point cette analyse suffît pour expliquer les différens phénomènes que présentent les tégumens extérieurs des mam-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
mifères. En l'admettant telle qu'elle nous est présentée, il en résulterait que les sensations du toucher devraient être vives et délicates chez les cétacés*, le grand développement de leur appareil papillaire conduit à cette conséquence*, et cependant l opinion la plus généralement répandue est que le dauphin vulgaire lui-même , malgré la finesse de son épiderme , a fort peu de sensibilité dans le toucher. Cette opinion serait -elle dénuée de fondement? Ou bien s’explique-t-elle par la graisse qui, pénétrant le derme de toute part, et s'étendant sous lui en couche épaisse , affaiblirait cette sensibilité ainsi qu’on le pense communément? C’est à cette opinion que nous nous sommes arrêtés , et que nous reproduirons plus tard. Au surplus la difficulté n’existerait point pour les baleines dont l’épiderme est épais et de consistance cornée.
Les organes génitaux ne sont point, chez les cétacés herbivores , ce qu’ils sont chez les souffleurs. Les premiers ont les mamelles pectorales *, les seconds les ont inguinales, ou plutôt, chez ceux-ci, elles sont situées de chaque côté de la vulve, et chez tous elles ne vont pas au-delà de deux. La vulve qui, par sa forme, rappelle celle des ruminans, ne présente rien de particulier. Le pénis est attaché aux os rudimentaires du bassin, et son gland, très-simple, à ce qu’il paraît, chez les cétacés souffleurs, est un peu’plus compliqué chez les herbivores ; il est divisé entrois lobes chez le dugong, et a la forme de celui du cheval chez le stellère *, mais il a un fourreau chez tous. Les testicules sont cachés à la partie inférieure de l’abdomen sur les muscles abaisseurs de la queue ( lombo-sou£-eaudiens ) ; il n’y a point de vésicules séminales.
On ignore le mode d’accouplement des cétacés souf-
fleurs. Personne jusqu'à présent n'en a été témoin. L’opinion la plus probable , c’est qu’ils s’unissent couchés tous deux sur le côté. Steller dit que son manatus (le Stellère) s’accouple avec la femelle couchée sur le dos. On a beaucoup trop fait intervenir, dans ce phénomène, le besoin de la respiration. Le temps que tous ces animaux peuvent rester sous l’eau sans respirer, surpasse de beaucoup vraisemblablement celui que demande la consommation de cet acte. On ignore aussi la durée de la gestation que quelques-uns portent à dix mois pour la baleine , dont le jeune, en naissant , aurait vingt pieds de longueur. Il y a plusieurs exemples qui permettent de penser que la portée n’est généralement que d’un petit. Le lait, que les glandes mammaires produisent abondamment , a un goût agréable et est fort gras. Les petits tètent, le fait est du moins très-probable, car il n’est pas impossible. On ne l’a trouvé tel que parce que l’on comparait ces animaux à ceux qui vivent dans l’air, et qu’on supposait que ce n’était que dans l’air que le vide se faisait. On dit cependant que des muscles sont disposés de telle manière au-dessus des mamelles , qu elles peuvent en être comprimées , et que par là les mères ont le pouvoir de lancer leur lait dans la bouche de leurs petits : cela a besoin d’être confirmé ; car cette éjaculation ne se ferait que dans la cavité vide de la bouche , et la compression de l’eau serait bien suffisante pour forcer le lait à sortir des mamelles, dès le moment où elle n’agirait plus sur le mamelon , comme sur les autres parties de cet organe.
Il suffit de jeter un coup d’œil général sur les animaux de l’ordre des cétacés, pour juger que les principales différences de leurs formes extérieures se trouvent dans les rapports des diverses parties de la tête;
et l'étude des os dont cette partie du corps se compose confirme tout-à-fait ce premier jugement. Toutefois , maigre les différences nombreuses que présentent les formes des mêmes os , on retrouve toujours le même type dans chaque famille. « Chez lç lamantin et le dugong, dit mon frère, les connexions des os de la tête, leur coupe générale, etc., sont à peu près les mêmes , et Ton voit que pour changer une tête de lamantin en une tête de dugong, il suffirait de renfler et d'allonger ses os inter-maxillaires pour y placer les défenses , et de courber vers le bas la symphyse de la mâchoire inférieure , pour la conformer à l'inflexion de la supérieure. Le museau alors prendrait la forme qu’il a dans le dugong, et les narines se relèveraient comme elles le sont dans cet animal. En un mot on dirait que le lamantin est un dugong dont les défenses ne sont pas développées. »
On pourrait suivre le même mode de comparaison pour établir les profondes analogies qui existent entre les têtes des diverses espèces de dauphins. C’est même ce que nous ferons en partie, lorsque , dans nos généralités sur le dauphin proprement dit (i) , nous indiquerons, d’après les têtes, les différences caractéristiques de chaque genre. Nous verrons en effet que ces différences reposent principalement sur les formes et les proportions des maxillaires et des inter-maxillaires , et qu’il suffit en quelque sorte d’allonger ou de rétrécir ces os, de les restreindre ou de les étendre postérieurement en crêtes , en apophyses, en protubérances, pour les ramener toutes à un même type.
(i) Page i iic
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Les cachalots présentent de même dans les parties osseuses de leur tête un type qui leur est propre et qui consiste aussi dans le développement des parties postérieures des maxillaires , auquel se joint celui de l'occipital , pour former la cavité où la cétine est contenue. Mais c'est encore de la tête des dauphins que celle des cachalots se rapproche le plus, malgré la différence considérable qui se trouve entre la cavité cérébrale de ces animaux.
Le type de la tête osseuse des rorquals et des baleines proprement dites est de même distinct de celui des autres cétacés , et exclusivement propre à ces mammifères à fanons. Nous verrons que, sous ce rapport, ce qui caractérise chacun de ces deux genres, est encore la forme des maxillaires et des inter-maxillaires, qui suivent une ligne très-droite chez les premiers et une très-courbe chez les seconds. Les détails où nous entrerons dans la comparaison de ces têtes , nous dispensent de nous étendre davantage ici*, d'ailleurs les figures que nous donnons des principales modifications qu'éprouvent les têtes osseuses de cétacés feront mieux concevoir que des paroles les types abstraits d'après lesquels nous les supposons construites.
Un mot nous reste à dire des dents. Nous les avons déjà considérées dans leurs formes, et comme partie du système général de l'alimentation. Nous devons les considérer encore comme partie intégrante de la tête. Leur nombre chez les cétacés souffleurs est très-variable, même dans les individus d'une même espèce *, souvent elles ne sont qu’à l'état rudimentaire *, chez plusieurs dauphins elles n'ont point d'alvéoles particuliers, et ne sont retenues que: faiblement par les gencives dans la rainure alvéolaire où elles ont pris naissance»
DISCOURS PRELIMINAIRE
Les dents des cachalots paraissent, sous ces divers rapports , pre'senter les mêmes caractères que celles des dauphins-, mais on ignore, chez les uns et chez les autres, si les dents tombent naturellement et si elles sont remplacées par le développement de nouveaux germes.
Les dents chez les dauphins peuvent se développer aux deux mâchoires, également, et celles d’une mâchoire ne diffèrent point de celles de l’autre. Chez les cachalots elles ne se développent normalement qu’à la mâchoire inférieure -, mais quelques auteurs assurent en avoir vu de fort petites à l’autre mâchoire, entre les cavités qui régnent, tout le long du bord gencival. Un fait important, que nous avons été à portée de constater, s’ajoute à ceux qui ont servi de fondement à cette assertion. M. Geoffroy Saint-Hilaire , en ouvrant le canal dentaire de la mâchoire supérieure d’un fœtus de baleine, observa, dans toute la longueur des parties membraneuses qui la remplissaient , de petits corps ronds, blanchâtres, du diamètre d’une ligne et séparés les uns des autres par un intervalle de même étendue. Ces corps vus au microscope ressemblent à des capsules dans quelques-unes desquelles pénètre un pédicule d’apparence membraneuse*, elles sont composées de deux couches ou de deux lames, l’extérieure jaunâtre, et l’intérieure très-blanche. Sous une forte loupe, toutes deux paraissaient percées de pores très-nombreux -, la blanche en avait plus que la jaune , et celle-ci était la plus flexible . Tout annonçait en elles une nature calcaire et M. Geoffroy y vit avec raison des germes
(i) Considérations sur les pièces de la têle osseuse des animaux vertébrés. etc. Annales du muséum d’histoire naturelle, t.x.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
de dents. Le pédicule est sans doute formé du bulbe dentaire, et les deux parties dont les capsules se composent sont peut-être l’émail et la matière osseuse. Quoi quil en soit, la présence des germes de dents dans la mâchoire supérieure d’une baleine rend plus que vraisemblable celle de dents rudimentaires dans la mâchoire supérieure des cachalots.
Chez les cétacés herbivores, les dents incisives proprement dites ne paraissent être jamais que rudimentaires et ne tardent pas à tomber *, mais le dugong a dans chacun de ses inter-maxillaires une longue et forte défense qu’il conserve durant toute sa vie. Les molaires de ces cétacés, très- différentes de structure, pourvues de racines chez le lamantin et sans racines chez le dugong, se développent de l’arrière à bavant des mâchoires, c’est-à-dire qu’à mesure que croissent celles des parties postérieures des maxillaires, celles des parties antérieures, usées jusqu’à leur base , sont expulsées de l’alvéole, d’où leurs traces même disparaissent. Il résulte de ce mode de développement que leur nombre est susceptible de varier , les dernières apparaissant avant la chute des premières *, mais les deux nombres extrêmes, le plus grand et le plus faible, ne sont point encore exactement connus ; ils sont peut-être de huit à six chez les lamantins, et de cinq ou six à deux chez le dugong. Les plaques cornées qui paraissent remplacer les dents chez lesstellères sont composées de fibres agglutinées et creuses ainsi que la plupart des poils. Les maxillaires n'ont point de dents , à moins que, comme les baleines, elles ne soient en germes dans leur intérieur.
L’observation attentive et détaillée des organes conduit à en reconnaître les fonctions et, dans certains cas, à établir les limites de celles-ci : ainsi les articulations des
DISCOURS PRÉLIMINAIRE a
os et les rapports des muscles avec elles permettent de déterminer les mouvemens*, on reconnaît, à la structure de ses dents , les alimens dont un animal se nourrit -, la capacité du cerveau autorise à conjecturer rétendue de l’intelligence \ le développement des sens donne généralement la mesure de leur portée, etc. etc. ; mais toutes les conclusions de ce genre que Ton tire directement de l’anatomie, ne donnent que des idées, Lien incomplètes, sur l'étendue des facultés de ces organes, et sur le parti que les animaux savent en tirer, dans les nombreuses conditions où. ils peuvent se trouver placés. C’est que les organes sans la vie ne sont que la moitié d’eux-mêmes , et que la vie elle-même est souvent une force insuffisante , quand les puissances de l'intelligence et de la volonté ne la secondent point. Après l’étude matérielle des organes, l’histoire naturelle des animaux demande donc l'étude de ces organes en action, sous l'empire des puissances diverses dont ils sont les aveugles instrumens. Ce n'est qu’alors que l’animal peut se montrer à nos yeux tel qu’il est réellement, et nous dévoiler les vues de la Providence, lorsqu'elle lui fit une place dans la création. Mais si cette étude est la plus importante en ce que sans elle l’autre reste toujours incomplète, c’est aussi la plus difficile -, c’est celle qui a fait le moins de progrès, et qui rendra long-temps encore impossible l’histoire naturelle de la plupart des espèces d'animaux, ou réduira cette histoire à une collection de faits plus ou moins intimement ou ingénieusement liés entre eux. Les cétacés, et leur genre de vie le fait aisément concevoir, ont été moins étudiés dans leurs actions qu’aucun autre mammifère. Les anciens ne nous ont guère transmis à leur sujet que des anecdotes douteuses, et les modernes n’ont parlé de ces actions des animaux,
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
qu accidentellement, ou à propos de la chasse qu’ils leur font et des obstacles que ceux-ci leur opposent , soit en prenant la fuite, soit en se défendant, sources de vérités très -peu fécondes. Relativement à la variété et à l'étendue des facultés intellectuelles , comme sous le rapport de l'organisation, les cétacés semblent se partager nettement en quatre divisions , sans qu'à cet égard il soit facile de caractériser ni Tune ni l'autre d’entre elles.
Un profond instinct de sociabilité paraît être un des traits caractéristiques de tous, et de cet instinct naît une alfection non moins constante que vive clés mères et des petits les uns pour les autres •, les mâles et les femelles ont de même un attachement réciproque .et durable, qui se manifeste souvent d'une manière touchante \ à en juger par ce qu'on rapporte, cet instinct social conduit ces animaux à former ou des troupes très-nombreuses, ou simplement des unions de famille. Les stellères nous semblent réunir ce double penchant : leurs troupes paraissent formées d’un assemblage de familles, et il en serait de même pour le lamantin de l'Amérique méridionale, s'il était permis d'ajouter une entière confiance à tout ce qui a été dit de leurs mœurs. Quant aux dugongs leurs troupes ne paraissent jamais consister qu'en un mâle, une femelle et leurs petits.
Lorsqu'on rapproche ce que dit Gomara d'un jeune lamantin apprivoisé, et ce que nous apprend Stelier du naturel épais, lourd, apathique, de son manatus (le steh 1ère) , on est porté à conjecturer qu’il y a entre i 'intelligence de ces animaux de profondes différences \ mais, outre que le récit de Gomara aurait besoin d'être confirmé par de nouveaux faits, l'apparente stupidité du
XXXIÏ DISCOURS PRELIMINAIRE.
stellère, f indifférence qu’il semble avoir pour les mauvais traïtemens, pourrait tenir, d une part, à la profonde sécurité' où il est habitué à vivre , et, de l'autre , à l’insensibilité qui résulte pour lui de l’épiderme corné dont il est revêtu; car ce que Steller rapporte des tentatives que les individus d'une troupe faisaient pour délivrer ceux qu'on avait harponnés et qu'on entraînait , n’annonce pas des animaux dépourvus d'intelligence et d’activité. L'étendue du cerveau des cétacés herbivores, à l'exception toutefois de celui du stellère, permet d’induire aussi, chez eux, des facultés intellectuelles assez distinguées -, cependant, si à leur nature herbivore ne s'associe aucun penchant hostile aux autres animaux , et s'il peut résulter de là plus de disposition à se rapprocher de ceux qu’ils ne craignent pas, il en résulte aussi moins d’activité et moins d’étendue dans la faculté générale de connaître -, ils en auraient davantage si , comme les dauphins, par exemple, ils devaient se nourrir d’une proie vivante capable de leur échapper ou par le déploiement de ses forces ou par les ruses de son instinct. Ces derniers animaux sont , en effet, de tous les cétacés, ceux qui semblent tirer le plus de ressources de leurs facultés psychiques, qui paraissent apprécier avec plus de facilité et d’étendue la nature des circonstances où ils se trouvent. Indépendamment des nombreux récits qui ne permettent guère de doutes sur la grande intelligence du dauphin vulgaire, on sait l’empressement avec lequel il se rapproche des bâtimenset en suit la marche, la pétulance et la vivacité de ses mouvemens -, il n’est point de marin qui ne s’en soit trouvé témoin et qui n’en parle avec une sorte d'admiration -, or, lorsque la confiance, chez les animaux, n’est pas le résultat de la stupidité , elle est toujours un
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
XXXUÏ
signe d'étendue dans le jugement-, et rien n'annonce moins de stupidité que ces mouvemens si prompts , si variés, auxquels les dauphins se livrent souvent à la rencontre des vaisseaux -, tout autre animal qu'eux les fuirait, et, au contraire, ils se plaisent à les suivre, comme pour lutter avec eux de vitesse et d'agilité \ ils ne s'effraient ni des cris ni des mouvemens variés, et ces mâts, ces cordages, ces voiles, ces matelots, semblent un. spectacle qui excite leur curiosité et leur est agréable. Toutefois, quoique les actions des dauphins annoncent des facultés intellectuelles remarquables, les proportions de leur cerveau en font supposer de plus remarquables encore , et on les découvrirait sans doute s'il était possible de suivre la vie de ces animaux, ou de les placer , afin de les mieux observer, dans des conditions propres à favoriser leur développement.
L'étude de cet organe chez les cachalots et les baleines conduit à de tout autres conséquences. Quoiqu’on n'en connaisse pas la structure détaillée , sa petitesse suffit pour faire penser que la conservation de ces animaux a été confiée par la nature plutôt à leurs forces , à la puissance cle vie qu'ils ont reçue, qu'à l'intelligence qui leur a été départie. Au reste, sous ce dernier rapport, ils n'ont donné lieu l'un et l'autre qu'à des faits peu nombreux et bien circonscrits. Tous, comme nous l'avons déjà dit, sont portés par leur instinct à vivre rassemblés en troupes , quelquefois fort grandes-, les mères et leurs petits sont unis par la tendresse la plus passionnée -, une vive affection existe pour quelquesuns entre le mâle et la femelle-, tous se défendent mutuellement, et il est hors de doute qu'ils se souviennent des dangers qu'ils ont courus-, qu ils en reconnaissent
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Fapproche à des signes quelconques , et qu’ils les fuient. M. Beale nous dit aussi que les cachalots s’avertissent, à la distance de six ou sept milles, de la présence d’un ennemi. Quant à ce qui les distingue génériquement, tout annonce que les cachalots, plus confians dans leurs forces et plus susceptibles d emportement que les baleines , se défendent avec fureur lorsqu’on les attaque-, tandis que celles-ci, plus timides, trouvent des ressources plus assurées dans la fuite que dans la résistance ; et ce caractère semble être sensiblement plus marqué chez les baleines proprement dites que chez les rorquals.
Le tableau général que nous venons de donner de l’histoire naturelle des cétacés , et dans lequel nous avons dû nous borner à rappeler leur traits principaux, montrent , par ses nombreuses lacunes, l’insuffisance des notions acquises à la science pour écrire cette histoire -, mais ce tableau nous fait voir aussi que c’est sur des fondemens réels , que les rapports de ces animaux ont été établis. Le groupe des cétacés herbivores, formé de genres intimement liés entre eux, se rattache aux pachydermes par les lamantins, et, autant que la seule description qui ait été donnée du stelîère nous permet d’en juger, il semble que, par cette espèce, la famiiie des cétacés herbivores tend à se rapprocher des rorquals ou des baleines. Un profond intervalle sépare ces groupes de celui des dauphins qu’on ne peut, il nous semble, sans violenter les analogies, associer à aucun autre, dans la classe des mammifères. Mais ce sous-ordre des dauphins , depuis le del phi norhynque jusqu’au plataniste et à l’hyperoodon , nous montre une telle variété de formes, de si grandes modifications organiques , qu’une étude plus approfondie des ces nombreux animaux y fera reconnaître d’autres sources de rapports, et per-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
mettra d’établir plus naturellement leur classification, tout en respectant les analogies qui lient entre eux les genres nombreux dont ce groupe est formé. Quant aux cachalots, aux rorquals et aux baleines, leurs trois genres , nettement circonscrits l’un et l’autre , ne sont pas entre eux et avec les groupes précédens dans les mêmes relations. Le cachalot ne s’isole point absolument des dauphins : on peut, sans trop d'efforts , n’envisager son organisation que comme une modification , à la vérité étendue et profonde , de l’organisation de ceux-ci. Pour les rorquals et les baleines, aussi intimement unis que les genres les plus rapprochés des dauphins, ils se séparent de tous les cétacés à évent beaucoup plus que ceux-ci ne se séparent entre eux, et forment un groupe isolé qui a ses conditions particulières d’existence, et son rôle spécial à remplir dans l’économie de ce monde. De ces considérations générales , on pourrait être tenté de conclure qu’en réalité les cétacés ne formentque trois sousordres , trois groupes principaux : les herbivores , les piscivores et les vermivores (i)-, mais la phalainologie, dans son état actuel, ne gagnerait évidemment rien à cette synthèse , car il est trop évident que long-temps encore ses progrès dépendront de l’analyse } que ce dont elle a besoin , c’est de l’étude des individus , de l’observation des faits , de l’appréciation des phénomènes. Alors seulement il sera permis de s’élever avec confiance à des lois générales, et de les présenter comme étant véritablement celles de la nature.
Parmi ces lois générales que l’observation attentive
(i)Nous employons ici ces dénominations pour mieux nous faire entendre, sans penser qu’elles aient rien d’absolument caractéristique pour les animaux qu’elles désignent.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
des animaux fait découvrir, il en est peu de plus importantes que celles qui déterminent les limites géographiques dans lesquelles l’existence des espèces est circonscrite , qui marquent le rapport des différentes contrées de la terre avec les espèces qui les habitent.
Les cétacés herbivores , qui vivent de fucus et qui ne les trouvent que dans les bas fonds, se tiennent dans les parties où la mer a peu de profondeur, près des îles, dans les détroits qu'elles forment entre elles , sur les côtes favorables à la végétation sous-marine. C'est pourquoi, sans doute, le lamantin du Sénégal n’habite que sur les côtes de l’Afrique tandis que celles des parties chaudes et orientales du Nouveau-Monde , sont la demeure des lamantins de ce continent. Les mêmes raisons probablement retiennent le stelîère parmi les îles Aleutiennes , et le dugong dans les Moluques , près de quelques-unes des îles qui peuplent la mer des Indes, et sur quelques points de la mer Rouge. On conçoit que le stelîère, et les lamantins d’Amérique, aient leur demeure circonscrite entre des parallèles peu éloignées l’une de Fautre-, retenus dune part, par la pleine mer, où toute nourriture leur manquerait, et de l’autre par la différence de température, soit qu’ils s’avancent au midi de rivage en rivage , soit qu’ils se dirigent au nord. Cependant , à moins que la nature des côtes 12e s’y oppose, on ne voit pas pourquoi, si le lamantin du Sénégal se trouve à Sofala, il ne se trouverait pas aussi sur les côtes du teur *, et c’est en se fondant sur les mêmes considérations qu’il est permis de penser que lje dugong, habitant à la lois les Indes-Orientales, une des îles Mascareigne et les côtes d Abyssi nie, se rencontre également, auxSéchelles, aux Maldives , à la côte de Malabar , etc. , etc.
Zanguebar et au nord de i’équa-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Les circonstances qui étaient de nature à limiter la demeure des cétacés herbivores, ne sauraient avoir d’influence sur celle d’animaux qui, comme les cétacés souffleurs, se tiennent dans les grandes mers où les diffé rences de la température sont fort légères, et où i semble qu’ils doivent trouver constamment et en abondance la nourriture qui leur convient. On ne voit donc pas quels obstacles pourraient contraindre ces cétacés à se renfermer dans certains parages , à préférer certaines latitudes , eux qui voient constamment toutes les routes ouvertes devant eux, et qui peuvent les parcourir avec tant d’aisance et de rapidité. Cependant il est probable que la plupart, que tous peut-être, ont des demeures circonscrites*, seulement l’étendue de chacune d'elles paraît proportionnée à la grandeur, à la puissance de l'espèce qui l’a reçue en partage on qui se Test choisie» Les souffleurs fluviatiles ne s’avancent point dans la mer -, la baleine franche est confinée dans les mers boréales, comme la baleine du Cap dans l'hémisphère austral *, les rorquals paraissent également habiter des mers circonscrites*, le cachalot seul habiterait toutes les mers *, car, il se rencontre dans l’océan Atlantique, comme dans le Grand- Océan , où, par son abondance, il attire aujourd’hui tous ceux qui se livrent à sa pêche. A la vérité, pour admettre ce fait, il faut supposer qu'il n’existe qu’une seule espèce de cachalots*, mais l’exception que présente cette espèce, contre toutes les analogies, est un motif de plus pour douter de l'exactitude de nos connaissances à cet égard. Les nombreuses espèces de dauphins sont peu connues sous le rapport des régions qu'elles habitent : Fhypéroodon , le béluga, le globiceps, les delphinorhynques microptère et couronné , le nésarnak semblent renfermés au nord de
XXXVIîl
DISCOURS RRÈLÏMÏNAÏRE.
l’Atlantique *, ils ne s’avancent peut-être jamais en-deça du 4o* parallèle. Le narwal, habitant également le Nord, s'avancerait jusqu’aux tropiques. Le dauphin vulgaire et le marsouin commun se restreindraient à nos mers tempérées*, le dauphin de Desmarest et le marsouin de E.isso à la Méditerranée*, et le Grand-Océan austral nourrirait les dauphins du Cap, à sourcils blancs , de la Nouvelle-Zélande, malais, léger, de Péron, etc., etc.
Les mers du Japon contiennent plusieurs espèces de cétacés : nous ne parlerons que du dauphin noir*, car ces animaux sont si imparfaitemen t connus qu’on ne peut les caractériser *, cependant, l’existence de ces espèces , quoique douteuse, pourrait être réelle (i).
Des animaux répandus ainsi dans toutes les mers du globe, revêtus d’une épaisse couche de graisse , qui promettaient tant d’avantages à ceux qui s’en rendraient maîtres , ne pouvaient manquer d’exciter l'intérêt et d’éveiller l’industrie des peuples maritimes *, aussi tous se sont-ils livrés avec plus ou moins d’ardeur et de succès à la pêche des cétacés. Il n’appartient point à notre sujet de retracer l’histoire de cette industrie et d’exposer en détail ses nombreux procédés *, mais, comme l’histoire de la nature consiste en définitive dans l’influence réciproque des êtres soumis à ses lois, nous ne
(i) On trouve un résumé de tout ce qui a été dit au sujet de ces animaux dans l’histoire générale des voyages (t. x, p. 672) , et Lacépède a donné des descriptions de cétacés d’après des figures dessinées par des Japonnais, et auxquels il a appliqué des noms scientifiques. Ces figures que nous avons vues, ne nous inspirant aucune confiance, a l’exception du dauphin noir, nous n’avons pas cru devoir en parler autrement que dans cette note.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
pouvons nous dispenser de rechercher et d’indiquer, du moins sommairement, celle de l'homme sur les cétacés et des cétacés sur Fhomme.
La taille de ces animaux variant de six à quatre-vingts pieds, les pêcheurs ont donné la chasse aux espèces qu’ils pouvaient attaquer avec succès, qu’ils pouvaient vaincre par les moyens qu ils avaient su se créer. Ainsi les peuplades chez lesquelles l’industrie n’a fait encore que peu de progrès, se sont principalement attaquées aux petites espèces (i), tandis que les plus grandes seules sont devenues le but des efforts des nations modernes qui, avec le secours des sciences, ont appris à centupler leurs forces. Les avantages qu’on retire de la pêche de ces animaux détermine aussi le choix des espèces que l’on poursuit -, partout où la nourriture des hommes est peu abondante, les petites espèces sont recherchées : long-temps le dauphin vul-
(i)Les Islandais, dit Troïl , n’osent point attaquer la grande espèce de baleine , leurs bateaux étant trop petits et n’étant pas eux-mêmes pourvus des ustensiles nécessaires. Les Esquimaux du Groëland, disent cependant Ellis et Anderson, attaquent les grands cétacés avec des harpons auxquels sont attachés des vessies pleines d’air qui, ne permettant plus à l’animal de plonger, le livrent à leur coups. Plusieurs autres pauvres peuplades du Nord paraissent avoir recours au même moyen pour se rendre maître des baleines (a).
Duhamel, d’après des récits dont il n’établit pas l’authenticité, rapporte que lorsque les sauvages de la Floride aperçoivent une baleine, l’un d’entre eux seul en approche, monte sur son dos, lui enfonce un tampon dans un des évents, la suit au fondée la mer, remonte avec elle, lui ferme l’autre évent avec un second tampon, et, lui ôtant ainsi tout moyen de respirer, la fait périr.
(a) Relationde l’Islande, etc., vol. ii, pag. 218; Voyage à la baie d’Hudson, trad. de l’anglais, t. 11, p, 23...
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
gaire, et le marsouin commun figurèrent avec honneur sur nos tables , et ils sont encore une heureuse proie pour les populations pauvres, dont les ressources sont précaires*, au contraire, aujourd'hui que nos moyens d'alimentation se sont tant accrus , nous dédaignons ces petites espèces, et les cétacés en général, n'excitant plus notre intérêt que par leur graisse et leur fanons, ce sont les cachalots et les haleines que nos pêcheurs poursuivent (i).
Nous sommes donc , pour ces animaux , de trèsdangereux ennemis qui les persécutons avec persévérance par de nombreux et de puissans moyens. L’influence de l'espèce humaine sur les cétacés n'a conséquemment guère dû produire d'autres effets que de les rendre craintifs, de les mettre en grande défiance contre nous , de les rendre attentifs aux signes qui annonceraient notre approche , de graver ces signes dans leur mémoire, de les leur faire distinguer de tous les autres, de les porter à fiiir dès qu'ils en aperçoivent les traces, et même d'abandonner les parages où ces signes se reproduisent fréquemment. Il est certain en effet que les grands cétacés, les seuls qui aient donné lieu à des observations régulières, se sont éloignés des lieux où ils étaient les plus abondans autrefois, et qu'ils continuent à abandonner les mers où les pêcheurs les poursuivent , pour se réfugier dans celles que les glaces rendent presque inaccessibles à nos vaisseaux. C’est du moins ce qui paraît être pour la baleine franche (2) et le
(1) Unebaleine donne jusqu’à 200 barils d’huile.
(2) Hamel, dans la relation du naufrage de son vaisseau sur les côtes de la Corée (a), dit avoir pêché des baleines qui se sont trouvées porter des harpons du Groenland.
(o)Journ. d’un voyage malheureux, etc. (en hollandais); Rotterdam,
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
rorqual jubarle; aussi celle-là, étant plus vivement recherchée que celui-ci , s'est-elle éloignée beaucoup plus que lui. Les cachalots eux-mêmes sont devenus trèsrares dans les mers que nous fréquentons le plus*, et dans le Grand-Océan équinoxial , où la chasse en est plus lucrative aujourd'hui que partout ailleurs , on remarque qu’ils sont devenus plus sauvages, et quil faut plus de prudence pour les approcher qu’il n’en fallait autrefois. Ainsi chez les cétacés , comme chez tous les autres animaux , les besoins ont développé l’intelligence -, et l’exercice de cette faculté en a. augmenté la forcer cet exercice paraît même avoir transformé en habitudes durables, en dispositions naturelles, ce qui n’était d’abord que modifications accidentelles et passagères.
Si les conditions difficiles, où la poursuite de l’homme plaçait les cétacés, ont fait subir à ces animaux d’importantes modifications, ont contribué au développement de quelques-unes de leurs facultés, les conditions où l’homme s’est trouvé vis-à-vis des cétacés ont exercé sur lui, ou du moins sur les individus qui le représentaient, une influence cent fois plus puissante. Aux difficultés qui, pour les pêcheurs, résultaient des cétacés eux-mêmes, de leurs tentatives pour échapper, de leurs efforts pour se défendre, se sont jointes toutes celles qu’il fallait affronter pour arriver jusqu’à eux , c’està-dire les mers les plus orageuses du globe et l’inclémence du ciel le plus impitoyable.
Personne n’a jamais mis en question l’influence de la grande navigation sur le développement de l’intelli-
1668, in-4. La traduction française a pour titre : Relation du naufrage d’un vaisseau hollandais sur la côte de l’ile de Quelpart, etc.; Paris, 1760, in-12.
DISCOURS PRÉtïMINAlRE »
gence humaine : elle a été pour les sciences et l’industrie une source d’innombrables richesses, comme elle a été pour le courage, et pour toutes les qualités qui le perfectionnent et l’anoblissent, l’école la plus féconde et la plus sûre. Mais ce qui fait communément f objet de la navigation , le commerce , la pêche ordinaire des poissons , la communication des peuples civilisés entre eux , ne demandaient aux navigateurs que de résister aux vents et aux flots, dans les mers les moins dangereuses, les plus connues et où ils ont une route libre et toute tracée ouverte devant eux. Il en est tout autrement pour la chasse des grands cétacés. Non-seulement ces animaux, en fuyant ou en se débattant, peuvent, à la moindre imprévoyance de l’équipage, entraîner avec eux au fond de la mer les frêles embarcations qui les attaquent, ou, d’un coup de queue ou de tête, les lancer en l’air et les mettre en pièces, mais encore cette poursuite n’a guère lieu, comme nous l’avons dit, que dans les mers les moins explorées et les plus dangereuses , où aucune rive hospitalière n’offrirait de secours au vaisseau que la tempête aurait désemparé, où des montagnes de glaces flottantes, en glissant l'une contre l’autre, peuvent broyer le navire poussé ou entraîné au milieu d’elles \ où le naufragé, sans abri contre la neige et les vents, sans feu contre le froid, sans eau contre la soif, en est réduit à se défendre contre les bêtes féroces , et à cherchera leur arracher la vie pour entretenir la sienne.
Tant de difficultés à surmonter , d’obstacles à vaincre , de dangers à mesurer, et surtout à braver , ont dû , en effet , mettre dans un exercice continuel les facultés de l’homme , et leur faire acquérir un développement remarquable . Aussi la pêche de la baleine
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. XLIII
a-t-elle toujours été, pour les nations maritimes, une pépinière de marins expérimentés , courageux et prudens. Quelques mots sur la pêche des grands cétacés, sur la pratique de cette dangereuse industrie, feront aussi concevoir tout ce qu’il faut de perspicacité, de présence d’esprit, de sûreté, de jugement, de persévérance pour exercer un métier où, à Lien dire, il faut lutter, au risque de sa vie, contre les forces les plus puissantes de la nature.
Les recherches qui ont été faites sur l’histoire de la pêche régulière des grands cétacés, présentent les Basques comme les plus anciens et les plus habiles harponneurs de haleines. Ce sont eux qui, dans cette industrie auraient fait l’éducation des autres peuples (i). Leurs expéditions pour cette pêche remonteraient au-delà du douzième siècle et ils les auraient continuées, à l’exclusion de ceux qu’ils instruisirent ensuite , jusqu’au seizième. D’abord elles se bornèrent aux mers voisines-, puis, entraînés par l’éloignement des baleines , ces hardis pêcheurs s’élevèrent au nord jusque dans les parages de l’Islande et s’étendirent à l’ouest jusque dans le voisinage de 1 île de Terre-Neuve-, mais leurs expéditions cessèrent graduellement après l’exploration de l’Océan glacial, et, vers le milieu du dix-huitième siècle, leur principal port, Saint-Jean de-Luz, n’avait plus un seul navire baleinier (2). Le Groenland, le détroit de Davis et le Spitzberg, mieux connus ou découverts à l’époque où l’on se livrait à la recherche d’un passage aux Indes par le Nord, ayant fait connaître l’existence d’un grand nombre de baleines qui semblaient avoir cherché un
(1) Pennant, Zool. brit., vol. m,p. 53.
(2) Bonnaterre, Cétologie, introd., pag. xxiVo
XLIV DISCOURS PRÉLIMINAIRE
refuge dans ces régions glacées, devinrent, des îe commencement du dix-septième siècle, le but de tentatives rivales, de la part des Anglais et des Hollandais, pour s'emparer de la pêche de ces gigantesques animaux, et s'en approprier les grands bénéfices. Long-temps les Hollandais l'emportèrent par leur persévérance et leur économie. Ils équipèrent pour cette pêche , dans une seule année, jusqu’à 3oo vaisseaux montés par 18,000 matelots (1). Cependant les Anglais ne cédèrent point*, ils redoublèrent d’efforts vers la fin du dix-septième siècle, et, après des sacrifices continués durant cinquante ans, ils reprirent une supériorité qu’ils conservent peut-être encore aujourd'hui, s'ils ne la partagent pas avec les Américains. Il paraît que les haleines, ainsi poursuivies , se retirent toujours de plus en plus vers le nord ou vers l'est, ou bien que leur nombre décroît et que l’espèce s'appauvrit en individus. On ne serait point surpris que ce ne fût à cette dernière cause qu’il fallut attribuer la disparution de ces animaux de mers où auparavant ils étaient si communs, puisqu’il résulte de différens'états, que tout annonce devoir être fidèles, ’ qu'il a été détruit durant cent années environ, dans les mers de Davis, du Groenland et du Spitzberg, plus de 60,000 baleines par les seuls baleiniers hollandais (2).
Les cachalots ne sont pas devenus , moins que les baleines , un objet de spéculation pour quelques nations maritimes. Les animaux de ce genre ne sont point fort rares dans nos mers, et on en a vu des troupes entières échouées sur nos côtes. Tant qu'ils ne furent recherchés que pour l'huile proprement dite qu’on en
(1) Considération sur la pêche de la baleine par A. de la Jonkaire, p. 17.
(2) De la Jonkaire, déjà cité.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
tire, les baleines franches leur furent préférées : outre quelles sont plus faciles à chasser, elles donnent une huile plus abondante et meilleure } et la cétine que Ton tire du cachalot, ne trouvant alors d’emploi qu’en pharmacie, les individus que le hasard procurait en fournissaient au-delà du besoin. Mais depuis que cette substance a reçuun autre emploi, qu’elle est devenue beaucoup plus utile, qu’on la recherche bien davantage, on s’est mis à la quête des cachalots, et on a reconnu qu’ils se trouvaient en abondance et en troupes nombreuses dans l’océan Equinoxial. Chasses d’abord par les Américains long-temps avant la guerre de l'indépendance , et seulement depuis par les Anglais, ces animaux paraissent s’être dispersés dans tout le Grand-Océan, sans s’avancer encore dans ses parties boréales et australes. On les trouve dans le canal de Mosambique, aux Séchelles, sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, sur celles de la Nouvelle Zélande, aux Moluques, dans la Polynésie, aux îles Gallapagos , comme sur toutes les côtes du Mexique, du Pérou et du Chili.
Quoique les cachalots soient bien plus dangereux à chasser que la baleine franche , la diminution de leur nombre, sinon leur destruction complète, n’en sera pas moins le résultat des immenses profits qu’ils donnent. Nous trouvons dans un état publié par M. Mac-Cul- Joch, dans son Dictionnaire du commerce , que, de 1 8 1 4- à 1824, on a expédié pour cette pêche, d'Angleterre seulement , 49° navires, du port de 146,35g tonneaux et montés par i3,ooo hommes.
Il n’y point de différences essentielles , quant aux procédés, entre la pêche ou la chasse des baleines et celle des cachalots-, et, si la fureur de ces derniers est à redouter pour ceux qui les attaquent entre les tropiques,
XLYI DISCOURS PRÉLIMINAIRE»
les dangers de la mer ret les glaces flottantes ne le sont pas moins pour ceux qui poursuivent les haleines dans l’océan Glacial, Ainsi , dans ces expéditions contre les grands cétacés , les dangers sont à peu près égaux sans être les mêmes , et le courage comme la prudence ne sont pas moins nécessaires dans la direction des unes que dans celle des autres.
Lorsque les ennemis de ces grands animaux n’étaient encore qu’en petit nombre , qu’on ne les attaquait que de loin à loin , et dans les occasions favorables , on ne paraît pas avoir eu besoin de grandes précautions pour les aborder -, ils n’avaient point encore appris à reconnaître de loin l’approcbe du danger, et ne fuyaient pas. Le Basque se dirigeait immédiatement sur eux et les frappait en les touchant.
Plus de précautions sont nécessaires aujourd’hui. Lorsqu’un bâtiment est arrivé dans les parages où il a compté rencontrer des baleines ou des cachalots , une vigie attentive au plus haut d’un mât reconnaît de loin la présence de ces animaux aux jets d’eau qu’ils lancent au-dessus des flots, et qui se répètent à des intervalles très-réguliers. Au premier avertissement qu elle donne, les canots, montés d’un timonier, d’un harponneur et des rameurs, sont mis en mer *, l’un d’entre eux se dirige vers le point qu’a désigné la vigie , avec rapidité s’il est sous le vent, avec plus de prudence s’il est moins favorablement placé. Arrivé à la distance convenable , le harponneur lance de la main droite son harpon, auquel est attachée une corde longue et très-flexible. Ordinairement, dès que l’animal a été frappé, il fuit, entraînant avec lui l’arme qui Ta blessé et la corde qui la suit. Cette fuite se fait tantôt horizontalement, tantôt en descendant dans les profondeurs de la mer,
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
XLVlî
et avec une telle force et une telle rapidité , que la corde qui glisse sur Pavant de la chaloupe s’enflammerait parle frottement si le harponneur n’avait pas soin de la mouiller sans cesse, et que l’embarcation serait engloutie si quelque obstacle , empêchant la corde de glisser librement, la fixait d’une manière quelconque à la chaloupe. Quelquefois cependant, au lieu de fuir, les cachalots , emportés par une terreur aveugle, se débattent au premier coup qu’on leur porte, et frappent de la tête et de la queue avec une violence telle, que les embarcations sont mises en pièces , lancées en l’air et abîmées dans les flots avec tout ce qu’elles contiennent, si l’équipage n’a pas su manœuvrer avec assez d’habileté. Après un certain temps l’animal est ramené à la surface des flots par le besoin de respirer. On en est averti par le relâchement de la corde, et on se prépare à une lutte nouvelle non moins dangereuse que la première. Un second et même un troisième harpon sont lancés *, et, quand Ranimai commence à s’affaiblir par la perte de son sang ou par la violence des mouvemens auxquels il s’est livré , on l’attaque à coups de lance, en se tenant aussi loin de lui qu'il est possible *, car il continue à se défendre avec fureur, jusqu?à ce qu’il meure profondément blessé. Alors on l’entraîne au vaisseau, où il est fixé , et où on le dépouille des différentes substances pour lesquelles cette cruelle et dangereuse guerre est entreprise.
On trouve des détails nombreux et fort iutéressans sur les procédés de la pêche des grands cétacés , sur les dangers auxquels elle expose , et sur les avantages qu’elle procure, dans Duhamel , dans Bernard de Reste ,' dans Scoresby, dans Beale, qui ont écrit spécialement sur cette matière, et aussi dans quelques voyageurs : Pagès, Colnett, etc, , etc.
XLVHI
DISCOURS PRÉLBHNAHIE,
Telles sont les connaissances que nous avons acquises sur les cétacés. De nombreuses notes, des détails partiels, des descriptions incomplètes ou obscures, d’autres plus étendues et plus fidèles, des récits de mœurs insignifians ou douteux par leur exagération -, sur le même sujet des affirmations et des négations qui se balancent, et, ce qui ajoute aux difficultés, de la bonne foi partout, voilà quels sont les seuls élémens dont on pourrait disposer pour écrire l’histoire naturelle de cet ordre nombreux de mammifères.
Ces élémens se rapportent déjà à plus de soixante-dix espèces; mais ils ne nous ont paru donner les caractères à peu près certains que de quarante d’entre elles.
J’aurais pu y faire entrer les espèces fossiles ; on en a de dauphins, de cachalots et de baleines; mais, si les restes de ces cétacés suffisent pour donner des caractères spécifiques, ils sont tout-à-fait insuffisans, et le seront toujours pour donner une histoire naturelle; et jamais ils ne prendront place dans l’économie particulière du monde actuel, dont la connaissance est le dernier terme, le point le plus élevé de tous les travaux du naturaliste. Aujourd’hui les espèces fossiles appartiennent à un monde qui, par les recherches et les vues qu il nécessite à lui seul, suffit pour exercer toutes les facultés de ceux qui se livreront à son étude. Ce sont ces motifs qui m’ont toujours porté à ne point confondre la zoologie du monde d’aujourd’hui avec celle du monde anté-diluvien , tout en reconnaissant que celle-ci ne peut être appréciée sans l’autre, et que l’on acquiert, à l’aide de toutes deux, une idée de quelques points de l’organisation générale des animaux plus étendue qu’on ne l’obtiendrait d’une seule; friais, je le répète, ce n’est point là le but de la zoologie de notre monde# Un jour viendra peut-être où les
DISIÎJpïJIlS PRÉLIMINÀfRE.