DONT L’EXISTENCE COMME ESPÈCE EST DOUTEUSE
D’après ce qu’on a pu voir dans l’histoire des espèces de dauphins qui viennent de nous occuper, du peu d’étendue de nos connaissances sur la nature deces animaux, on peut aisément conjecturer que les notions sur les dauphins, qui se trouvent éparses dans les ouvrages des naturalistes, mais surtout dans les récits des voyageurs, sont loin d’avoir été toutes suffisantes pour qu’on pût les rapporter aux espèces connues , ou reconnaître en elles des caractères propres à fonder des espèces nouvelles. Ces notions ont dû par conséquent demeurer sans emploi dans la formation et l’histoire des espèces, sans pour cela être rejetées de la science. Elles restent donc, et sont pour le naturaliste des indications précieuses qu’il doit conserver avec soin : tôt ou tard il pourra en Taire un usage utile ; il ne lui faudra pour cela peut-être que quelques mots d’un voyageur nouveau, qui viendront donner à un récit sans caractère une physionomie toute nouvelle , comme quelques gouttes d’eau rendent la force et la vie à une plante que la soif, en la flétrissant, avait rendue méconnaissable.
Nous allons rappeler ces différentes notions en suivant l’ordre chronologique autant que les faits nous le permettront. On verra que, si elles devaient servir de type à autant d’espèces, elles en ajouteraient plus de vingt à celles que les naturalistes croient avoir eu le droit de distinguer par des caractères précis.
LE DAUPHIN DE SÉNÉDETTE. — D. senedetta .
Rondelet donne , sous le nom de mular ou de sénédette , une grossière figure de cétacé , ayant des dents crochues aux deux mâchoires , et dépourvus de protubérance dorsale. A cette figure se trouve joint un texte qui y a peu de rapport , et où Rondelet nous apprend que cet animal porte le nom de sénédette chez les Saintongeois , celui de physeter chez les Grecs , de peis-mular en Languedoc, et de capidoglio en Italie. Or ces tr<?is
DK. S DAUPIikNS.
derniers noms sont ceux d’un cachalot. 11 est bien probable cpie c'est d’un cachalot en effet que Rondelet entendait parler; aussi Lacépède n’en a fait un dauphin que d’après la figure qui aies dents de ce genre ; et il i’a réuni à scs deiphinaptères à cause de l’absence de la nageoire dorsale. Malheureusement cette figure n’a aucun titre à la confiance.
LE DAUPHIN CHINOIS. — D. sinensis .
Osbeck, disciple de Linnéus, fit le voyage de la Chine comme aumônier d’un bâtiment marchand, et publia dans ce voyage les observations de tout genre qu’il avait été à portée de faire pendant la traversée soit en mer, soit dans les points de la route où le vaisseau relâcha, soit enfin pendant le séjour qu’il fit à Canton (i). C’est dans ce voyage qu’il parle d’un dauphin qui fut rencontré dans les mers de la Chine ; mais, ne comprenant pas les principes de son maître, et s’attachant exclusivement, comme tant d’autres, à remplir le catalogue que Linnéus avait publié sous le nom de Systema naturœ , Osbeck se borne à caractériser ainsi ce dauphin : semblable au dauphin vulgaire , mais entièrement d'un blanc éclatant .
Quelques auteurs distinguent ce dauphin comme espèce , et M. Desmarest (q) est du nombre. D’autres, tels que Bonnaterre (3), n’en font qu’une variété du dauphin commun, prenant â la lettre les premiers mots d’Osbeck; et mon frère était disposé â réunir ce dauphin blanc au delphinaptère de Péron (4)*
Le fait est que la phrase d’Osbeck est insuffisante pour carac« tériser aujourd’hui une espèce du genre dauphin.
DAUPHIN DE PERNETTY. — V. Pernettyi.
Dom Pernetty, bénédictin très-savant, mais peu éclairé, accompagnant Bougainville aux Malouines , lorsque celui-ci allait y fonder des établissemens pour le commerce, eut occasion d’observer un dauphin dont il donne une description incomplète et
(1) Journal d’un Voyage aux Indes-Orientales pendantles années 1760 â ! et 62,etc.; trad. allemande de Georgi fiostock, 1760, in-S*.
(2) Main ma)., p. 584.
C3) Cétologie, p. 2i ,
'0 ÎUch. sur les Ossem. fuss., t, v, rr part., p, -489-,
DES DAUPHINS
une grossière figure. Il dit dans sa description qu’ils ?prirent un de ces animaux du poids de cent livres, qui avait la tête faite comme le grouin d’un cochon, mais presque semblable a la tête d’un oiseau, revêtue d’une peau épaisse et grise, et que son bec était armé d’un bout à l’autre de dents aiguës blanches, et de la forme de celles du brochet ; que ce dauphin avait une ouverture sur la tête par laquelle il lançait de l’eau, après quoi il en sortait de l’air, qui rendait un son assez semblable au grognement d’un cochon ; que la partie antérieure de la tête de cet animal se terminait par un bourrelet près de la racine du museau, et y formait comme les bords d’un coqueluchon ; que son dos était noirâtre et son ventre d’un gris de perle un peu jaunâtre , moucheté de taches noires et d’autres gris de fer; enfin qu’il avait une nageoire sur le dos et deux sur les côtés. La figure est celle d’un dauphin élancé et à long bec , dont le ventre est en effet marqué de mouchetures, et le dos d'une seule couleur. Les nageoires sont de médiocre grandeur (1).
Quoique tous ces détails soient bien insufhsans pour caractériser une espèce, ils justifient cependant jusqu’à un certain point les auteurs qui les ont jugés autrement, et qui ont fondé sur eux, comme espèce distincte, le dauphin de Pernetty ; car on n’en connaît, je crois , aucune à ventre couvert de mouchetures. M. Desmarest (a), et d’après lui M. Lesson (3), et M. Fischer (4), l’admettent comme espèce ; Bonnaterre (5) en fait une variété du dauphin commun , et mon frère pencherait à faire de même (6).
DAUPHIN BLANC DU CANADA. — D . canadensis.
Duhamel, qui pour son Traité des Pêches recevait des renseignemens de toute main , nous apprend qu’on lui envoya de Canada, sous le nom de marsouin blanc , de douze pieds de longueur,
(1) Hist. d’un Yoy. aux Malouines, en‘1763 et 1^64, nouv. édit.; Paris, 1770, t.i, p. 98, pl. 11, fig. 1.
(2) Maram., p. 5i3.
(3) Cétacés, p. 166.
(4) Syn. Maram., p. ôo*.
(5) Cétol., p. 21.
(i) Os, foss., t. v, ire part., p. 277,
DES DAUPHINS
le dessin d’un cétacé qui avait le museau très-petit et le front fort élevé ; la position des yeux et des nageoires était à peu près comme à une autre figure qui lui avait été envoyée précédemment, et qui, sous ce rapport, n’offre rien de particulier. La figure a laquelle ces mots se rapportent est fort grossière, et ne représente que la moitié antérieure du corps de l’animal avant la nageoire dorsale. M. Desmarest a fait de ces notions son delphinus canadensis , et mon frère les rapporterait au delpîiinorhynque de Geoffroy. Pourquoi ne les rapporterait-on pas aussi au béluga ? Le fait est qu’elles sont trop incomplètes pour qu’il nous paraisse permis d’arrêter sur elles une opinion quelconque aujourd’hui.
LE DAUPHIN DE BERTIN. — D. Bertim.
Il en est de cette espèce comme de la précédente. Duhamel, ayant reçu d’un M. Bertin le dessin d’un dauphin, dit ce que ce dessin lui apprenait, c’est-à-dire que cet animal avait un gros museau et un front très-éminent ; et la figure fait voir la moitié antérieure de l’animal avec un long et large bec, dont la mâchoire supérieure est un peu plus longue que l’inférieure, et celle-ci armée de dents aiguës.
C’est sur ces paroles que l’espèce a été établie par M. Desmarest (i).
L’ANARNAK. — D. spurius vel anarnacus .
Othon Fabricius, dans sa Fauna groenlandica , page 3i, donne la description d’un cétacé qu’il considère comme un peu voisin du narval et que les Groenlandais nomment anarnak , à cause de la propriété éminemment purgative de sa chair, ce nom désignant cette propriété.
Ce cétacé, d’une fort petite taille, a le corps allongé et arrondi ; sa couleur entière est noire. Il n’a que deux petites dents coniques et crochues au bout de la mâchoire supérieure, et il est pourvu de petites nageoires pectorales et d’une nageoire dorsale. Il ne se rencontre qu’en pleine mer. Aucune figure n’accompagne cette description.
(r) Mamm., p. 5 iG .
DES DAUPHINS
C’est la tout ce que Ton sait sur cette espèce. Le caractère qui jusqu’à présent lui est exclusivement propre, de deux dents à la mâchoire supérieure, a généralement porté les naturalistes à l’admettre comme espèce^distinçte dans le catalogue des cétacés; mais ils ont varié sur la place qu’ils devaient lui faire occuper. Ainsi Bonnaterre (i), comme Fabricius, l’associe aux monodons (narval) , quoique ce dernier ne le fasse que provisoirement. M. de Lacépède, sans séparer ces animaux, en fait des genres distincts (2) ; ce qui est imité par Illiger (3). M. Desmarest l’admet comme espèce de son sous-genre hétérodon (4) , et M. Lesson , élevant ce sous-genre au rang de famille, le divise en quatre genres, parmi lesquels se trouve celui de l’anarnak. Enfin mon frère, considérant sans doute le peu d’importance des dents dans le genre hypéroodon de Lacépède , ne serait pas éloigné de réunir cet anarnak à l’espèce de Baussard, sur laquelle ce genre a été principalement fondé.Pour nous, nous sommes étonnés que l’anarnak et le dauphin de Chemuitz n’aient pas été rapprochés, puisque celui-ci paraît avoir eu des dents à la mâchoire supérieure, et qu’il est entièrement noir : l’un, il est vrai, était petit, et l’autre avait vingt-cinq pieds de long. Au reste, nous n’indiquons pas ce rapprochement comme devant avoir lieu , nous voulons seulement dire qu’il était au moins aussi fondé que tout autre. Quant à la vérité, nous ne croyons pas qu’elle puisse sortir de renseignemens aussi incomplets.
LE DAUPHIN VENTRU. — B. ventricosus .
Hunter, dans les Transactions philosophiques de 1787, a donné, sous le nom de grampus (5), qui pour lui est le nom générique des marsouins, la figure d’un dauphin à museau court pris dans la Tamise en 1772. Ce dauphin, dont Hunter ne donne point de description spéciale, et dont il ne parle qu’anatomiquement, ne semble avoir de caractéristique que l’extrême grosseur de son ventre. Il avait une nageoire dorsale de dimension ordinaire, et
: (1) Cétologie, p. 11.
(2) Hist. nat. des cétacés, p. i64.
(3) Prod. syst. Mamm.,etc., p. i4-2.
(4) Mamra., p. 620.
h) PI. xv ii.
D-;S DAUPHINS
aussi longue que large, et sa taille était d’environ seize pieds. C’est sur ces traits, mais principalement sur la grandeur du ventre, que Bonnaterre, Lacépède, et M. Desmarest, en ont fait une espèce; mais, si l’on considère que ce développement de l’abdomen n’appartient point aux marsouins , et qu’une modification de ce genre ferait supposer dans cet animal, si elle était organique, une nature toute particulière, supposition que tout le reste de l’organisation n’autorise pas , on en cherchera la cause ailleurs que dans les organes, et on admettra peut-être avec mon frère qu’elle n’est due qu’à un simple dégagement de gaz ; mais, d’un autre côté, il sera difficile d’admettre avec lui que ce marsouin était un épaulard, car cet animal n’a point la tache blanche du dessus de l’œil caractéristique du delpliinus orca , ni la haute et étroite nageoire qui lui a valu le nom d’épée de mer et de gladiateur. Le fait est que ce dauphin ventru, incomplètement décrit , ne peut être ni rapproché ni distingué des autres espèces de son genre.
LE DAUPHIN DE COMMERSON.— D. Commersomi.
Commerson, botaniste qui accompagnait Bougainville dans son voyage autour du monde, rencontra dans les environs du Cap-Horn, un peu avant le solstice de cet hémisphère, des troupes de dauphins remarquables par un corps argenté et des extrémités noirâtres. C’est là tout ce que Commerson rapporte de ces dauphins, dans une note envoyée à Buffon, et sur laquelle Lacépède a fondé cette espèce, en quoi il a été suivi par M. Desmarest. Nous ne pensons pas qu’il y ait, dans le peu que dit ce voyageur, de quoi tirer les caractères d’une espèce.
DAUPHIN DE BORY. - JD. Boryi .
M. Desmarest établit cette espèce sur un dessin et une description qui lui furent communiqués par M. le colonel Bory de Saint-Vincent, et qui avaient été faits d’après un dauphin qui paraît se rencontrer principalement entre les îles de Madagascar et Maurice. Par malheur, la figure n’a point été publiée , et nous ne pouvons rapporter que la description faite par M. Bory ; elle est conçue en ces termes : « Bec assez long, très-déprimé et
DES DAUPHINS
fort large près de la tête : tète peu élevée ; nageoire dorsale placée à égale distance de l’extrémité du museau et du milieu du croissant de la nageoire caudale; dessus du corps d’un gris de souris fort tendre; dessous d’un gris très - clair , avec des taches peu tranchées d’un gris bleuâtre; côté de la tête d’un blanc d’ivoire, nettement séparé par une ligne droite de la couleur du dessus. Les couleurs de ce dauphin semblent bien annoncer une espèce distincte de toutes celles qui sont admises; il est fâcheux que le dessin n’en ait pas été publié.
LE DAUPHIN DE SOWERBY. — D. Sowerbyi.
M. Desmarest (i) donne, d’après *M. de Blainville, les caractères spécifiques de ce dauphin, qu’il rapporte à son sous-genre hétéro don. Ces caractères consistent « en un corps fusiforme très-renflé au milieu ; en une tête un peu bombée; en un museau distinct, assez allongé et étroit ; en une mâchoire supérieure plus courte et plus étroite que l’inférieure, qui la reçoit ; en une seule dent en bas de chaque côté , placée vers le milieu du bord de la mâchoire et non au bout, comprimée et dirigée obliquement en arrière; en un évent, dont l’orifice est en croissant, et dont les cornes sont tournées en avant. »
Ce dauphin, qui était mâle, avait été trouvé échoué sur les côtes de l’Elquishire en Angleterre , et recueilli par M. Brody, qui en envoya la tête à Sowerby. Celui-ci en donna la description en 1806 dans les Mélanges Britanique,et en fit une nouvelle espèce de cachalot sous le nom de bidens. 8a longueur totale est de seize pieds et demi, et sa circonférence de onze environ; il est noir en dessus , avec des vergetures blanchâtres , et blanc en dessous.
L’état anomal des dents de ce dauphin, l’étroitesse et la forme particulière de ses mâchoires, sembleraient indiquer de nouvelles combinaisons organiques : mais, pour établir les rapports généraux de cet animal, il faudrait en avoir une description plus complète que celle qu’en a donnée Sowerby.
LE DAUPHIN ÉPIQDON. — D, épiodon .
M. Rafinesque, dans son Précis de découvertes et de sémiologie,
1' Mamra, p. 5;n.
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page 1 3, donne de ce dauphin, dont il fait le type du genre épiodon , la phrase caractéristique suivante :
« Corps oblong, atténué postérieurement ; museau arrondi , mâchoire inférieure plus courte que la supérieure, un peu plus longue ; dents obtuses, égales. »
Ce dauphin des mers de la Sicile fut pris en 1790 , et c’est d’après un dessin que M. Rafinesque paraît l’avoir décrit. Pour M. Desmarest c’est un hétérodon, parce qu’il y rapporte le dauphin de Sicile du même auteur (1); mais, d’après ce que nous avons vu des anomalies que les dauphins présentent dans leurs dents, on pourrait presque aussi bien appliquer ce nom d’hétérodon au genre entier qu’a l’une de ses divisions (2).
LE DAUPHIN FÈRES. — D. fères.
On n’a jamais eu sur ce dauphin d’autres renseignemens que ceux que donne Bonnaterre (3), et qu’il devait plutôt à des amateurs curieux qu’a des naturalistes. Mais , à cette époque , les naturalistes eux-mêmes ne se seraient peut-être pas crus obligés d’entrer dans d’autres détails que ceux que Bonnaterre reçut, et qu’il jugea très-suffisans pour les faire servir à l’établissement d’une espèce. Voici ce qu’il rapporte.
« M. l’abbé Turles , prieur-bénéficier au chapitre de Fréjus, et qui joint à de grandes qualités des connaissances profondes en histoire naturelle , a eu la complaisance d’envoyer à M. Bénard le dessin du squelette et la description de cet animal, dont aucun naturaliste n’a encore fait mention. La hauteur de la tête égale à peu près sa longueur 5 elle est très-renflée sur le sommet , et, s’amincissant tout-à-coup vers sa partie antérieure , elle se termine par un museau court et arrondi comme celui d’un veau. M. Turles trouve que la forme de la tête pourrait être comparée à celle de la vielle ( espèce de poisson du genre Labre) , en supposant toutefois que ceiie-ci ne fut point comprimée parles côtés, mais d’une largeur conforme à la hauteur moyenne. Les mâchoires
(1) Carat, di. aie. nov. g en. etc., p. 5.
(2} Pour l’anarnak, le dauphin de Chcmuitz, le dauphin de Dalc, celui de Baussard , voyez l'hyperoudon de Hunier.
(3) Céloîogie, p. 27,
DES DAUPHINS
sont égales , recouvertes de lèvres membraneuses , et garnies intérieurement d’une rangée de dents : on en compte vingt à chaque mâchoire. La conformation des dents forme le caractère distinctif de cette espèce. 11 y en a autant de grosses que de petites : les plus grandes ont environ un pouce et quelques lignes de longueur, sur un demi-pouce de large. La partie qui s’enfonce dans l’alvéole imite un cône dont le sommet est recourbé et aplati du côté opposé à la courbure. La partie qui est à découvert égale en longueur celle qui entre dans la gencive; elle est d’une figure ovale , arrondie au sommet , et comme divisée en deux lobes par une rainure qui règne sur toute sa longueur. Les petites dents sont plus courtes de cinq ou six lignes que les grosses. De plus, cet animal a un évent sur la partie supérieure de la tète, une nageoire sur le dos, deux sur les cô tés, et une placée horizontalement à l’extrémité de la queue. Tout le corps est recouvert d’une peau fine et noirâtre. M. Lambert Bourgeois , de Saint-Tropés , a envoyé à M. l’abbé Turles les détails suivans sur la capture de ce cétacé :
» Le 22 juin 1787, un bâtiment qui venait de Malte, ayant mouillé dans une petite plage appelée les Cambiers, située à l’entrée du golfe, fut tout-a-coup environné d’une troupe de poissons monstrueux. Aussitôt le capitaine descendit dans la chaloupe avec une partie de son équipage ; et , s’étant approché d’un de ces animaux, il lui enfonça le trident dans le dos. Le monstre frappé s’enfuit avec tant de vitesse , qu’il aurait entraîné la chaloupe, si les gens de l’équipage n’eussent réuni toutes leurs forces pour la retenir. Ils luttèrent ainsi pendant quelques momens ; à la fin le trident se détacha et emporta un gros morceau de chair. Le poisson ayant fait quelques cris , toute la troupe se rendit auprès de lui. Là, tous réunis , ils continuèrent à pousser tant et de si profonds mugissemens, que le capitaine et tout son équipage en étaient effrayés. Enfin , après avoir rôdé pendant quelques instans autour de ce bâtiment , ils s’enfoncèrent dans le golfe de Grimeau et disparurent. La nuit du 22 au 28, deux chasseurs qui dirigeaient leur route du côté de Grimeau , vers les deux heures du matin, entendirent de loin un bruit confus qui les frappa, mais dont ils ne pouvaient deviner la cause. A mesure qu’ils s’avancaient, le bruit de', enait plus fort. Etant arrivés proche le château de Baribeau, ils se rendirent an bord, de la
DES DAUPHINS
mer, où ils trouvèrent plusieurs bateaux qui donnaient lâchasse à ces poissons, qui poussaient des sifflemens aigus. Des matelots armés d’une hache les frappaient sur la tête , et travaillaient à l’envi à qui en assommerait davantage. La mer était teinte de sang. On prétend qu’on en tua une centaine; mais on n’en retira aucun parti , quoiqu’ils fussent chargés de beaucoup dégraissé. La chair était rougeâtre comme celle du bœuf.
» On conserve le squelette d’un de ces animaux dans le cabinet d’histoire naturelle du séminaire de Fréjus. 11 a environ quatorze pieds de longueur ; l’os du crâne a un pied dix pouces six lignes de long et un pied cinq pouces de large. J’ai conservé à cette espèce de dauphin le nom de fères que lui ont donné les matelots provençaux. »
M. Rafinesque, dans son ouvrage intitulé Caratteri cli alcuni miovi generi e nuove specie animait , p. 5, parle en quelques mots d’un dauphin qu’il regarde comme très-rapproché du dauphin fères , et qui ne semble point différer du dauphin épiodon , auquel en effet M. Desmarest l’a réuni.
LE DAUPHIN NOIR. — D. niger.
M. Abel Rémusat , dont toutes les sciences et la philologie surtout déploreront long-temps la perte , communiqua à M. de L acépède , en 1818 , des figures de cétacés , faites en Chine par des peintres chinois , et représentant à la manière du pays des animaux dont M. de Lacépède crut avoir les images fidèles. Dans cette conviction , ce célèbre naturaliste introduisit ces cétacés dans le catalogue général des mammifères , en les décrivant d’après les figures qu’il avait sous les yeux , et au nombre desquelles se trouvait celle d’un dauphin noir qu’il caractérise ainsi: « Le museau très-aplati et très-allongé ; plus de douze dents de chaque côté des deux mâchoires ; la dorsale très-petite et plus rapprochée de la caudale que des pectorales ; la couleur générale noire ; les commissures blanches , ainsi que le bord des pectorales et celui d’une partie de la nageoire de la queue (i). »
(i) Mem,du Mus. d'Hist, nat., t. iv, p.
DES DAUPHINS
LE DAUPHIN A LONG BEC. — D. longirosiris (i).
LE MARSOUIN A MUSEAU POINTU. — D. acutus (2).
LE MARSOUIN MOYEN. — D. intermedius (3).
LE DAUPHIN DE KINGI. — D. kingii (4).
Nous nous bornerons à dire que ces quatre espèces n’ont été établies par M. Gray que sur des têtes osseuses , et que les caractères de ces têtes sont présentés d’une manière beaucoup trop générale pour qu’on puisse les distinguer des autres têtes de dauphin , et en tirer ce qu’elles ont de spécifique.
La première avait de chaque côté de l’une et de l’autre mâchoire de quarante-huit à cinquante dents, et la seconde de vingthuit à trente,
La troisième , dont les dents rappelaient celles de l’épaulard , différait de cette dernière espèce par des proportions differentes dans quelques parties des os de la tête.
La quatrième , qui avait de neuf à dix dents de chaque côté de la mâchoire supérieure , en avait neuf de chaque côté de l’inférieure , et sa tête paraît avoir eu quelques rapports avec celle du Béluga. Ce qui a fait conjecturer kM. Gray qu’elle pourrait être aussi un delphyn aptère.
DAUPHIN TRONQUÉ. — D. troncalus.
F Ce n’est guère aussi que d’après une tête osseuse que M. Montaigu nous fait connaître son dauphin à dents tronquées (5). Ce dauphin fut pris , en juillet 18 14 , dans la rivière Dart , et k l’instant mê me dépecé pour en retirer l’huile ; ses restes furent rejetés dans la rivière, et c*est après en avoir retiré la tête qu’elle put être décrite. Cependant on avait reconnu que ce cétacé avait la physionomie générale du dauphin commun , qu’il avait douze pieds de long et huit de circonférence , que ses parties supérieures étaient d’un noir pourpré , et ses parties inférieures d’un
(i)Spic. zool.,part. 1, p. 1 et 2.
I (2) Idem.
(3) Annal of phil., new sériés, n® 11, 1827, p- 3-jG.
(4) Id., p. 375.
(5) Mémoire delà société Vernevienne, vol. m,pag. 75, pl. m.
DES DAUPHINS
blanc sale. Ce qui surtout le caractérisait , c’étaient ses dents à couronne aplaties par l’usure, et qui ne dépassaient pas le niveau des mâchoires ; leur rapprochement ne laissait presque aucun intervalle entre elles , de sorte qu’elles étaient opposées couronne à couronne. Leur nombre total était de quatre-vingt-six ( quarante à la mâchoire supérieure et quarante-six à l’inférieure) ; mais ces dents n’avaient pas été vues en place par M. Montaigu ; elles avaient toutes été arrachées; ce sont les alvéoles qui en ont déterminé Je nombre , et on a reconnu leur forme par celles qu’on est parvenu à recueillir. Dans la figure de la tête qui accompagne les notes de M. Montaigu, on a replacé fictivemeut des dents dans tous les alvéoles ; et il est à regretter que le dessin de cette tête ne soit pas fait avec plus de soin , et ne présente pas les os qui la composent d’une manière plus distincte.
LE GLOBICEPS DE RISSO.
Nous devons encore placer parmi les dauphins obscurs celui que M. Risso a décrit et figuré comme le dauphin globiceps (1). Nous ne pouvons en effet reconnaître les caractères de cette espèce dans la description qu’il en donne, ni surtout dans l’étrange figure qui pour lui doit la représenter.
Ce dauphin , dit M. Risso , n’est que de passage dans les mers de Nice, où. il ne se montre qu’en avril et mai. Sa longueur est de quatre mètres; et son corps, arrondi jusqu’à la nageoire dorsale, est caréné ensuite jusqu’à la queue. Sa couleur est d’un noir brillant avec une bande d’un gris sale qui s’étend de chaque côté depuis la gorge jusqu’à l’anus; il a la tête grande, enflée, ronde, les mâchoires égales , l’inférieure armée de vingt-deux dents de chaque côté, et la supérieure de vingt ; ces dents étaient rondes, coniques, courbées, jaunâtres; les antérieures et les postérieures plus petites que les moyennes, et chacune pénétrait dans une cavité correspondante de la mâchoire opposée , etc. C’est la figure de ce dauphin que M. Lesson a donnée comme celle du globiceps.
(1) Hist. tiat. de Nice, t. m, p. 28, pl . i, fig. 1.
DES DAUPHINS
LE DAUPHIN DE BAYER. — D. BayerL
C’est encore dans la catégorie des dauphins qui nous occupent que nous sommes obligés de ranger l’individu que Bayer décrivit dans les Actes des curieux de la nature, qu’il rapporte au cachalot mular de Nieremberg (i) , mais que M. Risso regarde comme un dauphin. Cet individu , comme Bayer nous le dit, et comme nous l’apprend aussi M. Risso, échoua à Nice en 1726 ; et c’est d’une figure qui en fut faite, et que ce dernier possède , qu’il tire les caractères de ce cétacé pour le ranger dans le genre des dauphins. Malheureusement c’est par faute de caractères et parce que Bayer a négligé de donner une description suffisante de l’individu qu’il avait à faire connaître, que quelques naturalistes ont pu rester indécis s’ils classeraient ce cétacé parmi les dauphins ou parmi les cachalots ; etM. Risso , ne décrivant lui-même son dauphin que d’après la figure qu’il en a , n’en donne aussi qu’une idée incomplète.
Dans ce cétacé de Bayer , il y a une nageoire dorsale qui est très-petite, ainsi que les pectorales ; un évent qui correspond à peu près au milieu des mâchoires; quatorze dents de chaque côté de la mâchoire inférieure, et autant de cavités pour les recevoir à la mâchoire opposée , etc., ce qui est un des caractères des cachalots.
Yoici ce que nous apprend M. Risso de son dauphin de Bayer :
« Corps d’un bleu obscur en dessus, blanchâtre en dessous; museau très-prolongé , obtusément pointu , un peu relevé : ouverture de la gueule vaste , à mâchoires presque égales , armées chacune et de chaque côté de trente-quatre dents aplaties , pointues , tranchantes ; ouverture unique des évens fort large , située sur le sommet deda tête; nageoires paires fort larges; dorsale presque triangulaire ; longueur quatorze mètres, »
M. Risso nous dit en outre que ce cétacé avait une tête qui égalait à peu près le tiers de la longueur du corps ; nouveau motif pour en faire un cachalot.
Il est à regretter que cet estimable naturaliste n’ait pas
(i)Id. t, m, p- 22, pl. îjfig. 2,
ttl'S DAUPHINS.
d,onné la ligure de ce grand et singulier dauphin , de manière surtout à faire bien connaître aux naturalistes ces formes aplaties , pointues et tranchantes, que présentent les dents, et que parla il n’ait pas pu mettre ceux-ci à même de rectifier ce que dit Bayer, ou de le concilier avec ce qu’il dit lui-même. M. Lesson a également admis l’animal qui vient de nous occuper comme représentant un dauphin. Pour nous comme pour mou frère, c’est incontestablement un cachalot.
L’OXYPTÈRE DE MONG1TORE. — O. mongitori.
Genre et espèce de dauphin que M. Ralinesque établit en deux mots (i), et qui ne sont point fondés sur des observations suffisantes pour qu’ils aient pu être adoptés. Nous en avons parlé à l’article du dauphin rhinocéros. M. Rafinesque annonçait des descriptions complètes dans sa M as todo î oç/ie sicilienne ; mais nous croyons que cet ouvrage n’a pas paru.
Nous allons actuellement nous occuper de sept à huit dauphins qui ont été vus et dessinés nageant en mer , mais qu’on n’a pu prendre, ni par conséquent étudier attentivement pour en reconnaître les principaux caractères, et constater ceux que les mouvemens de ces animaux et ceux du vaisseau semblaient laisser apercevoir.
Ces dauphins , ayant été vus cependant par des hommes exercés, par des observateurs dont l’expérience s’était formée par une longue pratique, promettent d’enrichir un jour réellement l’histoire de la nature; mais, jusqu’à ce qu’ils aient été revus, que leurs dépouilles aient été recueillies, et qu’on ait pu les étudier dans leurs principales parties, nous ne pouvons les considérer que comme des types probables d’espèces destinées à sq réaliser à des époques plus ou moins prochaines.