DES CACHALOTS EN GENERAL
Phjseter .
Jusqu’à présent les cétacés que nous avons eu à faire connaître ne surpassaient pas, en grandeur, l’étendue que de près nous pouvons embrasser d’un regard. Sans cette condition il devient impossible de saisir la physionomie générale d’un animal; et sans elle on ne peut comparer exactement les animaux dont on veut apprécier les ressemblances et les différences, ni par conséquent distinguer les espèces l’une de l’autre. C’est parce qu’on a pu saisir l’ensemble de leur physionomie, et les comparer entre eux, qu’on est parvenu, sans de trop grandes difficultés, à caractériser différentes espèces de dauphins ; et c’est en grande partie parce que ce procédé est absolument impraticable pour les cachalots, qui ont communément de soixante à quatre-vingts pieds de long, avec une grosseur proportionnelle , qu’il reste encore tant d’incertitude sur la distinction des espèces de ce genre.
Une autre cause de difficultés qui ajoute beaucoup à celle qui résulte de la grandeur de la taille, c’est que nous n’avons ordinairement l’occasion d’étudier ces cétacés que quand ils sont échoués, et qu’alors leur énorme masse s’affaisse tellement sous son poids immense, qu’à l’instant même toutes les formes qui leur étaient naturelles s’altèrent , disparaissent. Si nous ajoutons qu’alors les sables souvent les cachent en partie, on ne s’étonnera plus de la diversité d’opinions que ces animaux ont fait naître, quant aux espèces qu’ils doivent former; d’autant
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plus que les individus qui ont été observés sont en trèspetit nombre.
Nous pourrions indiquer encore plusieurs autres causes qui mettent obstacle à l’observation de ces grands animaux marins ; et cependant, malgré toutes les difficultés qui s’opposent à ce qu’on acquière une idée exacte de leurs formes générales, on en a quelques représentations par le dessin; chaque fois que des cachalots sont venus échouer sur nos rivages, leur vue a excité trop vivement la curiosité pour qu’on ait négligé d’en reproduire les traits. Ces représentations sont des acquisitions précieuses pour la science; elles forment même aujourd’hui une de ses principales richesses, relativement à la connaissance des cachalots; car les restes de ces animaux se rencontrent bien rarement dans les collections d’histoire naturelle, d’où leur volume les a généralement fait exclure. Toutefois il est aisé de concevoir, d’après ce que nous venons de dire, combien on a peu de garantie de leur fidélité, combien il serait imprudent de conclure des différences qu’elles présentent aux différences réelles qui pouvaient exister entre les animaux qu’elles ont pour objet de faire connaître.
Des figures faites d’après des cachalots flotlans librement seraient dans le cas d’inspirer plus de confiance; mais, si de telles figures sont possibles, nous croyons que la science n’en possède pas encore.
Pendant long-temps, dans cette branche de l’histoire naturelle, comme dans toutes les autres, les observateurs se bornèrent à faire connaître individuellement les animaux qu’ils se trouvaient à portée de décrire, sans chercher entre eux des différences spécifiques. Sibbald (i) eut le premier la pensée de diviser en espèces les cétacés dont la mâchoire inférieure seule était armée de dents; mais il
(i) Phalainologia nova, p. 24, G4, G7 et G8,
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sépara les grandes espèces des petites ; il en fit trois des premières, et il s’en trouva une dans les secondes qui était privée de dents à la mâchoire supérieure. Ce sont ces quatre espèces que Rai reproduisit. L’un et l’autre les caractérisaient par la présence ou la privation de la protubérance dorsale qu’ils appellent nageoire, par la situation de l’évent, la forme des dents et celle du museau.
Artédi (1) admit les mêmes espèces fondées sur les mêmes caractères; mais il en forma deux groupes, i° les physetères, à nageoire dorsale, et les catodons, sans nageoire dorsale.
Brisson (2), avec quelques élémens de plus que ceux dont ses prédécesseurs avaient pu faire usage, forma le genre cachalot de sept espèces qu’il caractérise par le nombre des nageoires , la situation de l’évent et la forme des dents.
Linnéus (3), suivant en ce point Artédi, n’admet que quatre espèces de cétacés à mâchoire inférieure seule dentée, et il les réunit dans un seul genre sous le nom de phpseterj seulement les deux premiers répondent aux cætodons d’ Artédi, et les deux derniers aux physeter de cet ichthyologiste. Gmelin, Erxleben , etc. , admirent en tout point les idées de Linnéus.
Bonnaterre (4), faisant une autre distribution des matériaux acquis à la science, en ce qui concerne les cachalots, partage ces matériaux entre six espèces qu’il caractérise surtout par la forme de la protubérance ou nageoire du dos, et par les plus petites modifications de la forme des dents.
Lacépède (5), renchérissant sur tous ses prédécesseurs, reconnaît huit espèces de cachalots, qu’il divise en trois
(1) Généra Pisciuni.
(2) Règne animal.
(3) Systemanaturœ.
(4) Cétologie.
(5) Hisl nat, des Cétacés.
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groupes : les cachalots proprement dits , qui ont une ou plusieurs éminences sur le dos, et dont les évents réunis sont situés au bout de la partie supérieure du museau ; les physales , qui 11e diffèrent des cachalots qu’en ce qu’ils ont une bosse ou petite protubérance dorsale, et que leur évent est situé sur le museau, à une petite distance de son extrémité ; enfin les physetères, qui ont une nageoire dorsale, et dont les évents sont situés au bout ou près du bout de la partie supérieure du museau.
Il partage en outre ses cachalots en deux sous-genres , suivant qu’ilsprésentent ou non une ou plusieurs éminences sur le dos. Quant aux espèces, il les caractérise à peu près par la considération des mêmes parties que ses prédécesseurs : par la forme ou la situation des éminences du dos et de leurs rapports avec la nageoire dorsale, la forme de la queue et celle des dents, etc.
M. Desmarest (1) admet les divisions génériques et les huit espèces établies par Lacépède, et y en ajoute une neuvième , décrite depuis par ce dernier, d’après des dessins chinois dont la fidélité n’a rien d’authentique.
Des différences aussi considérables dans les résultats auxquels étaient arrivés des hommes remplis de savoir, et versés dans la critique de la science, devaient causer quelque surprise, et, pour en découvrir la cause, porter à examiner de nouveau les seuls matériaux dont ils aient pu faire usage dans la construction de leur édifice.
C’est à ce travail que mon frère fut appelé dans ses recherches sur les ossemens fossiles (2). La nécessité de connaître exactement les espèces vivantes, pour apprécier celles dont les restes se trouvent enfouis dans le sol, le commandait, et dès les premiers pas il dut reconnaître que le dissentiment qui avait jusque là partagé les na-
(1 ) Mammalogie.
(2) Rech. sur les Ossern. foss., t. y, p, SsS.
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luralistes sur les cachalots tenait au peu de fixité des principes de la science.
L’application de la méthode naturelle au sujet qui nous occupe devait donc conduire à d’autres résultats que ceux ou avaient conduit des principes différons, moins fixes et moins rigoureux : en effet, mon frère réduit à une seule toutes les espèces de cachalots.
Lorsqu’on examine les bases sur lesquelles repose la détermination de ces espèces de cétacés, on voit qu’aucune des parties delà science n’en présente de plus incomplètes, de plus faibles, de plus incertaines.
Les sources originales où les naturalistes puisent les faits relatifs à ces animaux consistent dans des figures accompagnées de descriptions, dans des descriptions sans figures, et des figures sans description, faites, les unes et les autres, à des époques plus ou moins éloignées entre elles, souvent dans différens pays, et toujours sans unité de vues.
Il en résulte la difficulté presque insurmontable de déterminer avec exactitude en quoi ces figures et ces descriptions diffèrent ou se ressemblent essentiellement; difficulté commune, il est vrai, à presque toutes les branches de la zoologie, mais plus particulièrement au genre des cachalots, en ce qu’elle s’accroît des obstacles que la nature môme de ces animaux oppose à leur étude.
Les anciens ne paraissent point avoir eu une connaissance bien précise des cachalots. Il est probable que leur ovccl ( i) en était un; et on suppose que Pline, en parlant des phjrset'er{ 2), qui, dans la mer des Gaules, s’élèvent à la hauteur des voiles des vaisseaux, en faisant jaillir de grandes masses d’eau, entend par ce nom désigner des cachalots, puisque d’ailleurs il parle spécialement des ba~
(1) Pline, lib. ix, eap.5.
(2) Lib. ix.
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leines et des dauphins. Il paraît que les cachalots, sans être communs dans la Méditerranée, n’y sont point, à beaucoup près, inconnus ; il en est échoué à plusieurs reprises sur les côtes d’Italie (1), où ils portent le nom particulier de capidoglio (2), et les Languedociens ont aussi pour eux le nom spécial d epeis-mular (3). Si donc les anciens les ont connus, comme il serait difficile d’en douter, ils ne les ont sans doute point suffisamment distingués de la baleine. C’est dans l’Océan Austral que ces grands cétacés se trouvent le plus communément aujourd’hui. Ils se rencontraient peut-être moins rarement autrefois dans les mers du Nord qu’ils ne le font de nos jours. C’est du moins des côtes septentrionales de l’Europe que nous sont venus les premiers et les plus nombreux renseignemens sur ces animaux, comme aujourd’hui c’est du midi qu’il pourrait nous en arriver de nouveaux avec plus d’abondance. Si Albert-le-Grand (4) parle de la cétine et de l’ambre gris , c’est d’après des cachalots échoués en Hollande; et, si quelques-uns de ces animaux ont été décrits ou représentés, ce sont presque exclusivement ceux qui ont échoué sur les côtes du nord de l’Allemagne, sur celles de l’Angleterre, de la Hollande, ou de la Belgique.
Nous allons rappeler les notions principales que ces descriptions et ces représentations contiennent, pour apprécier ensuite leur importance, et juger enfin l’usage qu’on en a fait dans la détermination et la classification des espèces de ce genre.
Ambroise Paré donne une figure peu fidèle et trèsgrossière d’un cachalot, de cinquante-huit pieds de long, pris en 1077 près d’Anvers. O11 y voit une protubérance
(1) Paul love, dePiscib. rom. p. m. 22. Duhamel , Traité des Pèches, 3e part-, sect x, ch. 2. Runzani, Elém. Zool., t. 11, p. G93 et suiv.
(2) La figure que Belou donne (de Àquat., p. 6) sous le nom de capidoglio est celle d’un dauphin.
(3) Rondelet, dePiscib.. p, 3Sà.
4} Au mot Cetacé.
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pinnatiforme qui se prolonge en décroissant du milieu du dos à la nageoire caudale. La partie antérieure de cette protubérance se présente comme une petite nageoire triangulaire; le reste ne montre que des ondulations au nombre de six ou sept. L’évent est au milieu du museau ; celui-ci n’a pas une hauteur disproportionnée : la tête ne fait que le quart de la longueur du corps , et cette longueur est peu étendue relativement à l’épaisseur de l’animal. Cette figure a été copiée par Aklrovande, Jonston,etc.
C’est à Clusius (i) que l’on doit la première description d’un cachalot, accompagnée d’une figure; l’une et l’autre ont pour objet de faire connaître un cétacé échoué en 1598 à Berchey, sur la côte de Hollande. Un second, de même espèce, échoua à Beverwyck en 1601, sur la même côte. La figure représente l’animal couché sur le côté : on n’y voit par conséquent ni le dos, où aurait pu se trouver une nageoire, ni la partie supérieure du museau , où était l’orifice des évents. D’ailleurs elle est grossière et peu soignée pour les détails. La description consiste principalement en mesures. L’auteur ne parle point de nageoire dorsale, qui peut-être était cachée , une partie du corps de l’animal devant être enfouie dans le sable du rivage. L’animal avait de cinquante- deux à cinquante-trois pieds de long; sa mâchoire inférieure avait quarante-deux dents, et un même nombre de cavités, où ces dents pénétraient, se voyait à la mâchoire supérieure. L’évent, dit Clusius, se trouvait in capite versus dorsum. Une grande quantité de cétine, que les Hollandais nomment valschot, fut tirée delà tête. Les parties supérieures du corps étaient de la couleur noire des dauphins, et les parties inférieures blanchâtres.
Jonston (2) donne trois figures de cachalots; mais ces trois animaux, étant couchés sur le côté et vus par le ventre, ne montrent ni nageoire dorsale ni évent; et,
(1) Exotic., p. et pl. i3i et j32.
(2) T. 11, pl. 4i et 4x.
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comme ces figures ne sont point accompagnées de des» cription, ce que ces animaux pouvaient avoir de plus curieux dans leurs caractères reste tout-à-fait inconnu. C’est la seconde figure de la planche 41 2 3? que Fiai paraît avoir fait représenter, en la grandissant, dans l’histoire des poissons de Willughby (i).
Sibbald fit connaître, par des descriptions plus ou moins détaillées, quatre cétacés qui n’avaient de dents qu’à la mâchoire inférieure. Le premier n’était que celui de Gïusius; des trois autres, l’un était échoué aux Orcades en 1687, le second avait été pris dans le golfe de Forth en 1689, et le dernier s’était trouvé entraîné dans le port de Kairston aux Orcades en 1690. Le premier de ces trois cétacés, à grosse tête et à grande nageoire dorsale, avait son évent sur le front, et des dents courbées légèrement et émoussées. La seconde, très-grande, dont la tête, dit-on , occupait la moitié de la longeur du corps, à mâchoire inférieure plus courte que la supérieure et garnie de quarante-deux dents, rondes, un peu comprimées, courbées d’avant en arrière et plus épaisses au milieu qu'aux extrémités, avait un évent un peu au-dessus du milieu du museau, et était pourvue d’une nageoire dorsale; une médiocre figure représente l’individu échoué en 1689 : sa tête ressemble plutôt à celle d’un dauphin qu’à celle d’un cachalot (2).
Quant à la troisième, longue de vingt-quatre pieds, à tête ronde, à bouche petite, à évent sur le museau et sans nageoire dorsale, ce n’est probablement qu’un béluga.
Depuis Sibbald, Théodore, Hasæus (5), en 1725, donna la description d’un cachalot, d'après les rapports que lui firent des pêcheurs de Brême. Cet animal, pris à la latitude du Spitzberg, avait soixante-dix pieds de long, une tête d’une grandeur monstrueuse, qui occupait presque la
(1) Tab. A, 1.
(2) Phalainologia, fîg. T, 1, lit. A.
(3) Essai sur le Léviathan et le livre de Job.
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moitié de cette longueur; vingt-six dents de chaque côté de la mâchoire inférieure , et deux bosses sur le dos , une vers sa partie moyenne et l’autre près de la queue, qui aurait eu de la ressemblance avec une nageoire. Les parties supérieures de son corps étaient noirâtres, et les inférieures blanches. Ses évents n’avaient qu’un orifice extérieur.
Après vint Dudley, en i?25 (1), qui "parle de la baleine du Spermaceti , au moyen des divers renseignemens qu’il avait obtenus de personnes expérimentées, consultées par lui à ce sujet.
Suivant ces renseignemens, cette baleine est de couleur grise; ses évents n’ont qu’un seul orifice; une élévation en forme de bosse se voit sur son dos; et, au lieu de fanon, elle a des dents de cinq à six pouces de longueur à chaque mâchoire . Une de ces baleines avait quaranteneuf pieds de longueur, de la tête de laquelle on avait tiré douze barils d’huile, etc.
Bayer (2) ensuite publia la figure d’un cachalot auquel il donna le nom de muiar, croyant y reconnaître celui dont Nieremberg (3) a parlé sous ce nom sans le décrire.
Cette figure avait été faite d’après un individu qui était échoué à Villefranche, dans le comté de Nice, le 10 novembre 1726; et elle fut communiquée à Bayer par Vallisnieri, qui 11’en indiqua pas l’auteur.
Elle est en effet celle d’un cachalot; mais elle le rend de la manière la moins fidèle; et, comme Bayer se borne , dans son texte, à indiquer les caractères qu’elîe présente, et à en rapprocher, suivant qu’il le juge convenable, et dans l’intention d’en donner des idées plus justes, ce que Clusius, Ambroise Paré, Sibbald, disent des cachalots qu’ils ont décrits, il en résulte que rien ne sert véritable-
(1) Trans. pliil., ï8a5, n° 887, p. 309.
(2) Acî. car. de la nat., année 4733, t. m,p. 1, fig. 1 et 2.
(3) Hist, nat., cap. 62, p. 266.
DES CACHALOTS
ment à corriger les défauts de cette figure et à faire mieux connaître qu’elle-même l’animal qu’elle représente.
Cet animal avait quatorze dents grosses, obtuses, de chaque côté de la mâchoire inférieure, et autant de cavités correspondantes de chaque côté de la supérieure.
Une nageoire dorsale, échancrée antérieurement, se voit à la partie moyenne du dos, et l’orifice de l’évent se trouve plus rapproché de l’œil que du bout du museau. C’est là tout ce que la publication de Bayer donne de positif.
Anderson, qui, quelques années plus tard, en 1 746, se proposa de faire connaître les cachalots des mers du Nord (1), fit usage pour cela des observations qui l’avaient précédé et de celles qui lui étaient propres; ce qui le conduisit à confondre celle-ci avec les premières, et à leur ôter par là une partie du mérite qu’elles auraient pu avoir en se présentant seules, c’est-à-dire leur originalité.
Le premier cachalot dont il parle d’après nature , et auquel il applique la phrase caractéristique par laquelle Rai désigne son cachalot à dents émoussées , avait de soixante à soixante-dix pieds de long, une tête d’une grandeur monstrueuse , et dont chaque côté de la mâchoire inférieure avait vingt-cinq dents, un peu penchées en avant, et qui pénétraient dans des creux correspondans de la mâchoire opposée; mais lui-même ne vit que la queue et quelques dents de cet animal, qui vint échouer dans l’Elbe, en 1720; et c’est à cette espèce qu’il rattache un fait curieux, rapporté par un capitaine de vaisseau hollandais, qu’un cachalot, pris dans les parages du cap Nord, avait trois ou quatre dents de chaque côté de la mâchoire supérieure. D’autres individus qu’il rapporte à la même espèce furent pris en 1727.
Les seconds cachalots vus par Anderson vinrent échouer, au nombre de dix-sept, en 1728, à l’embouchure de l’Elbe.
(1) Hist. nat. de l’Isl. et du Groën.
DES cachalots:
Ces cétacés firent l’objet d’un rapport d’un sénateur de Hambourg, et c’est l’extrait de ce rapport qu’Anderson publie. Ces animaux, de différente taille, avaient de quarante à soixante-dix pieds de long. Leur tête était fort grande; la mâchoire inférieure avait quarante-deux dents épaisses, un peu courbées, lesquelles pénétraient dans des creux correspondans de la mâchoire supérieure. Leur couleur était brune. Il parle ensuite de dents à plusieurs pointes, longues de cinq pouces, qui se trouveraient à la partie postérieure de la mâchoire ; mais il ne dit pas les avoir vues en place. Ce sont des dents qui lui furent données.
Un cachalot qu’Anderson rapporte à l’espèce de ceux dont nous venons de parler se laissa échouer, en 1738, vers l’embouchure de l’Eyder : il avait quarante-huit pieds de longueur, et vingt-cinq dents courbées de chaque côté delà mâchoire inférieure, avec une dent impaire à son extrémité. On voyait au bas du dos , près de la queue, une élévation, en forme de bosse, de quatre pieds de long sur un pied et demi de haut. Il donne une mauvaise figure de ce cachalot.
C’est vers cette époque, en 174*? qu’un cachalot échoua à l’embouchure de l'Adour, sur la barre de Bayonne. Il fut observé, décrit et dessiné par M. Despelette, chirurgienmajor de l’hôpital de cette ville, qui adressa son travail à la Peyronie. Celui-ci communiqua les observations de M. Despelette à l’académie des sciences; ce qui fait qu’on les trouve dans l’histoire de cette académie pour 1741 (1). Le dessin de cet animal, qui n’a jamais été publié, est aujourd’hui dans la collection de dessins du Muséum d’histoire naturelle. Nous en donnerons la copie.
Ce cachalot avait quarante-neuf pieds de longueur, dont la tête faisait à peu près la moitié , dix-huit dents de chaque
(1) Ou trouve aussi quelques particularités sur cet événement dans l’Essai historique sur la ville de Bayonne , par Maserit, pag. i?6.
2 70 DES CACHALOTS
côté de la mâchoire inférieure, une protubérance dorsale vers les deux tiers de sa longueur, et un évent situé un peu en arrière de l’extrémité du museau. La figure de cet animal rappelle singulièrement celle qu’Anderson a donnée du cachalot échoué en 1758.
Pennant, dans sa Zoologie Britannique (1), en 1769, donne aussi les caractères et la figure d’un cachalot de cinquante-quatre pieds de long, échoué le 3o janvier 1762 à Blythsend. La mâchoire supérieure de cet animal dépassait de cinq pieds l’inférieure; la longueur de celle-ci était de dix pieds , et elle était garnie de trente-six dents, dont la pointe était courbée en dehors, et cette pointe se logeait, quand la bouche était fermée, dans une cavité correspondante de la mâchoire opposée. Ces dents étaient dépourvues de racines, et creusées inférieurement; leur cavité conique avait huit pouces de profondeur et autant de circonférence à sa partie inférieure; la tête était si grosse, qu’elle occupait plus du tiers de la longueur totale du corps. Le museau était obtus ; il avait huit pieds de hauteur à son extrémité, assez près de laquelle s’ouvrait l’évent. Sur le milieu du dos s’élevait une large protubérance. La figure qui accompagne cette description sommaire n’est point originale , elle est la copie corrigée d’une figure publiée par William Bingham.
Le io mai 1770, M. Robertson lut à la société royale de Londres la description d’un cachalot échoué sur l’île de Cramond, dans le golfe de Forth, en 1769. La longueur de cet animal était de cinquante-quatre pieds. La tête composait presque la moitié de la longueur du corps, et le museau se terminait par une protubérance échancrée , au sommet de laquelle s’ouvrait l’évent. Une autre protubérance, plus forte que la première, se voyait sur le dos, aux deux tiers de la longueur de l’animal. La mâchoire inférieure, longue de onze pieds, était garnie de quarante-
(i)P. 44, pl. h.
DES CACHALOTS
six dents un peu courbées en dehors, et elle était de cinq pieds plus courte que la supérieure. Celle-ci avait dans tout son contour quarante-six cavités, où pénétraient les dents de la mâchoire opposée ; sa hauteur antérieurement était de neuf pieds. Les parties supérieures du corps étaient noirâtres, et les inférieures blanchâtres.
A la description de l’animal est jointe une figure qui le représente avec le devant du museau vu de trois quarts ; une seconde figure présente le museau de profil.
En 1780, Othon Fabricius,dans sa Faune du Groenland (1), parle de l’espèce du cachalot à grosse tête, dont il paraît avoir observé lui-même quelques individus, d’après les détails dans lesquels il entre. Par cette description , qui a l’inconvénient d’être trop spécifique et pas assez individuelle, on trouve que cette espèce a soixante pieds de longueur, et de quarante à quarante-six dents à la mâchoire inférieure ; des dents plus petites à la supérieure, presque entièrement cachées dans les gencives, et situées entre les cavités où pénètrent celles de la mâchoire opposée. Les dents des jeunes individus sont plus aiguës, plus courbées et moins grosses que celles des individus vieux. L’évent s’ouvre sur le devant de la tête dans une éminence assez grande ; une fausse nageoire se trouve au milieu du dos. Les jeunes sont entièrement noirs, et les parties inférieures ne deviennent blanches qu’avec l’âge.
Le même auteur parle , sous le nom de microps , d’un cachalot dont il avait vu la mâchoire inférieure, et qu’il ne connaissait d’ailleurs que par les rapports qui lui avaient été faits. Cette mâchoire avait onze dents de chaque côté, creusées à leur base, coniques et courbées, avec des cannelures sur le côté convexe. Ce microps aurait aussi des dents à la mâchoire supérieure.
Les trente-et-un cachalots qui échouèrent en 1784 on Basse-Bretagne, près de la baie d’Audierne, sur le rivage
DES CACHALOTS
de la commune de Primelin, que M. l’abbé Lecoz, supérieur du séminaire de Quimper, et M. Lebastard , ont décrits (j), sont représentés dans une figure assez médiocre, communiquée à Bonnaterre par un M. Chexpuis.
Ces animaux avaient de trente-quatre à quarante-cinq pieds de longueur. Presque tous étaient femelles, et paraissaient allaiter, à en juger par le volume de leurs mamelles et la longueur du mamelon. Nous ne connaissons ni le nombre ni la forme des dents; nous voyons seulement, par la figure que Bonnaterre en donne, qu’elles étaient coniques et courbées en arrière. La figure de ces animaux nous montre de plus une protubérance pinnatiforme aux deux tiers environ de la longueur du corps, et un évent qui s’ouvre à l’extrémité même du museau.
Schreberf2)donne, pour celle d’un cachalot, une figure semblable à celle de Sibbald, qui rappellerait plutôt un dauphin, et il n’ajoute rien qui en fasse connaître plus particulièrement les traits ; ce qui ne permet de lui accorder aucune autorité.
Camper, à qui la cétologie doit de si bonnes recherches anatomiques, comparant la tête osseuse d’un des cachalots d’Audierne à une tête osseuse de cachalot couservée dans l’église de la commune de Schvelingen , pensa que les différences qu’il observait dans les proportions de quelques-unes de leurs parties étaient spécifiques.
C’est aussi dans des parties osseuses, dans des différences que lui ont présentées des portions de mâchoires inférieures, que mon frère a cru trouver des indications de deux ou trois espèces différentes. En admettant comme point de comparaison la mâchoire inférieure d’un des individus d’Audierne, qui se trouve dans les collec-
(1) Lettre sur les cachalots échoués en i;84 pies d’Àudierne, par l’abbé Lecoz (Mercure de France.) Nous n’avons pu nous procurer ce travail, et nous ne parlons de ces animaux que d’après Bonnaterre, qui avait reçu des notes de témoins occulaires, et entre autres de M. l’abbé Lecoz,
(2) PI. 33q.
DES CACHALOTS
tions du Muséum, il a reconnu que la moitié antérieure à peu près d’une mâchoire de cachalot, rapportée des mers Antarctiques, se terminait plus en pointe, que ses dents étaient plus grandes, plus aiguës et plus écartées l’une de l’autre ; que les deux premières sont sur la même ligne que les autres , tandis que , dans la mâchoire d’Audierne, ces deux premières dents sont placées entre les deux suivantes ; que le même nombre de dents dans cette dernière occupe une étendue moins grande que dans l’autre , et qu’à des points correspondans le maxillaire de celle-ci est plus haut et plus large que le maxillaire de celle-là.
Une seconde portion de mâchoire inférieure lui a présenté des différences plus grandes encore; mais il ne l’a supposée provenir d’un cachalot qu’à cause de sa longue symphyse. Quoi qu’il en soit, l’animal d’où vient cette petite portion de mâchoire était adulte, et n’aurait eu qu’environ vingt pieds de longueur, en lui supposant des proportions analogues à celles du cachalot d’Audierne.
Le cachalot bosselé que MM. Quoyet Gaimard(i) ont fait représenter dans l’atlas du Voyage de V Uranie termine la série des faits que nous avions à rapporter ; mais ce cachalot n’est fondé que sur le seul rapport d’un marin; et ce que la figure de ce cétacé représente de particulier sont les bosses nombreuses et irrégulières qui se voient tout le long de la ligne dorsale, depuis le sommet de la tête jusqu’à la nageoire de la queue.
Telles sont les bases sur lesquelles la physétérologie repose , et dont les naturalistes peuvent disposer pour déterminer le nombre des espèces qui composent ce genre, et les rapports que ces espèces ont entre elles.
Ces déterminations ont depuis long-temps été tentées. Sibbald, comme nous l’avons vu, commença. A cette
(1) Zoologie de l’Urcmie, C^TACiïS,
DES CACHALOTS
époque la botanique faisait ses premiers essais de classifications par les travaux deCésaîpin, des Bauhins, de Morisson, de Rai, etc. La zoologie dut la suivre dans cette voie. Rai cependant, qu’on doit à juste titre considérer comme le père de la zoologie moderne, n’admit encore, en publiant les poissons de Willughby, qu’un seul cachalot; et, si, dans son ouvrage posthume sur les poissons (1), il en distingue quatre, il ne défait qu’en admettant les distinctions de Sibbald, ainsi que nous l’avons déjà dit. Or à cette époque on n’avait, pour fonder un tel travail, que le cétaeé d’Ambroise Paré, celui de Clusius, ceux de Jonston, et les trois dont Sibbald parle d’après lui-même.
En examinant les caractères que présentent ces animaux, des doutes si nombreux s’élèvent sur la fidélité du cachalot d’Ambroise Paré, qu’on est d’abord conduit à l’écarter; et en effet il n’a fait autorité respectable pour aucun auteur, et n’a pris que des places douteuses dans la science. On voit ensuite qu’il n’y a rien à conclure de l’absence des protubérances dorsale, gibbeuse ou pennatiforme dans les cétacés de Clusius et de Jonston, puisque, dans le cas où il en aurait existé, elles n’étaien t pas visibles. Sibbald n’était donc point autorisé à faire, par là, du cétacé de Clusius, une espèce différente de celle à laquelle appartenait celui qu’il avait observé dans le golfe de Forth en 1689; et, quant aux dents, qui étaient de quarante-deux dans l’un et dans l’autre, et falciformes dans ce dernier, Clusius n’entrant dans aucun détail sur la forme des dents de son cachalot, il n’y avait pas plus à induire de ce caractère que du premier, pour présenter ces deux animaux comme les types de deux espèces distinctes.
D’ailleurs, les dents eussent -elles été différentes de forme, comme paraissent l’avoir été celles de ce cachalot de 1689, et celles du cachalot de 1687, les unes arquées et pointues, lés autres épaisses et obtuses, nous pensons
(1) Synopsis meîhodica Plscium, 1718.
DES CACHALOTS
qu’on ne pourrait considérer ces différences que comme des effets de l’âge. Le peu que la science possède sur le développement des dents des cachalots nous montre du moins que les dents nouvelles, sans racines proprement dites, dont le bulbe producteur est encore dans toute son activité , sont coniques, arquées , et se terminent en pointe ; et la privation de racine est pour elles un état de quelque durée. Il nous montre encore que, lorsque ces dents ont de véritables racines, qu’elles ont vieilli , leur diamètre s’est accru, elles sont moins courbées, leur pointe est arrondie et leur forme générale de conique est devenue ovoïde. Mais ces dents, pour passer d’une forme à l’autre, le font-elles par une succession de rempîacemens, ou la détrition opérerait-elle ce changement ? c’est ce qu’on ne peut que conjecturer. Mais ce qui est certain, c’est que les dents coniques et bien arquées sont jeunes, que les dents ovoïdes sont vieilles, et que ces différences ne peuvent point servir de fondement à des distinctions d’espèces.
Le cétacé, échoué aux Orcades en 1687, qui fait le type de la troisième espèce de cachalot de Sibbald, se présenterait avec un caractère si marqué, qu’il serait difficile en effet de ne pas le regarder comme représentant une espèce distincte de celle dont nous venons de parler; et ce caractère , pour nous, consisterait moins dans les dents émoussées de cet animal que dans cette protubérance dorsale dont l’auteur ne trouve à donner une idée qu’en la comparant au mât de misaine d’un vaisseau. Les dents des cachalots, comme celles de tous les autres animaux, s’usent et s’émoussent avec l’âge; mais un développement aussi considérable qu’une telle protubérance dans un point déterminé ou se produit ordinairement une extension plus ou moins saillante de la peau, ne peut rien avoir d’accidentel, à moins d’être une monstruosité. Or est-il probable qu’un cachalot se distingue par un tel
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•caractère; qu’un accroissement aussi grand de la peau du dos, sous les influences ordinaires, puisse avoir lieu dans une espèce de ce genre, comme marque constante et véritablement spécifique ? nous en doutons. Ce que l’on désigne communément chez les cétacés par le nom de nageoire dorsale n’est, comme nous l’avons déjà dit à propos des dauphins, qu’un organe rudimentaire, qui est incapable de mouvemens propres, qui est sans corrélation avec les autres organes , qui, en un mot, n’a aucune fonction à remplir; et le cétacé qui nous occupe ne serait plus un cachalot s’il en était autrement pour lui. Il nous est donc impossible d’admettre qu’une protubérance d’une élévation aussi monstrueuse se reproduise spécifiquement dans un genre où ces productions de la peau, par leur peu d’étendue dans les individus où elles ont été observées, et leur inutilité, méritent au plus d’être indiquées comme caractères individuels. Ce qui ajoute encore à nos doutes, c’est que ce troisième cachalot de Sibbaldn’a point été rereprésenté, et n’a pas été revu depuis. De sorte qu’en définitive cette espèce ne reposerait que sur de vagues et d’incomplets rapports.
La petite espèce de cétacé de cet auteur, échouée aux Orcades, de vingt-quatre pieds de longueur et sans nageoire dorsale, dont on a fait un cachalot, n’est plus regardée depuis long-temps que comme un dauphin béluga.
Resteraient à examiner les caractères spécifiques fondés sur la position de l’évent. Clusius plaçait l'évent de son cachalot in capite versus dorsum ; ce qui est une erreur manifeste, parce que la structure de la tête d’aucun cachalot ne peut comporter un évent sur la tête du côté du dos. Ce caractère est donc sans fondement, et ne mérite aucune attention. Sibbald dit que l’évent de sa seconde espèce, celle de 168g, avait l’évent un peu au-dessus du milieu du museau, et la troisième sur le front. Mais que pouvait être pour cet ardeur, dans un cachalot, la difie-
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rence du front au museau ? Ces animaux n’ont point, à proprement parler, de front; toute la partie supérieure de leur tête, depuis l’une de ses extrémités jusqu’à l’autre, est d’une seule venue, et ne se compose que d’une profonde cavité remplie par la cétine. Si l’on considère de plus que ces animaux, en supposant qu’ils aient été vus tous deux par Sibbald, ne l’ont été qu’à deux années de distance, et que rien n’annonce que cet auteur ait eu une représentation du second, on conclura que la distinction qu’il fait du front avec le dessus du milieu du museau est vaine et sans autorité. La figure qu’il donne de la baleine qu’il nomme macrocépliale, et qui est un cachalot, est peu fidèle.
Cet examen critique nous conduit donc à n’admettre encore qu’une espèce de cachalot, laquelle n’est représentée que par des figures incomplètes, celle de Clusius, celle de Sibbald et celle de Jonston.
Rai et Artédi 11e changent rien aux trois espèces de Sibbald; aucune observation nouvelle n’était venue augmenter les richesses de la science; seulement, admettant ces espèces, et les divisant suivant qu’elles sont ou non pourvues de nageoires dorsales, ils rapprochent de ces dernières la seconde petite baleine de Sibbald ; et Artédi nomme les premières physeter , et les secondes calodons , séparant l’une de ces divisions de l’autre par les dauphins, les baleines et les narvals, sans expliquer les motifs d’une classification aussi singulière.
Brisson fut le premier auteur de classifications qui augmenta le nombre des cachalots au-delà de celui qu’avait adopté Artédi. Il porta ce nombre à sept. C’est que, depuis Artédi, les observations d’Hasæus, de Dudley, de Bayer, d’Anderson, de Despelette, avaient été publiées, et il importait de leur faire occuper dans la science la place qui leur appartenait.
D’abord Brisson admit les quatre espèces sans dents à la mâchoire supérieure de Sibbald; il nomma la première,
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celle de Clusius, cachalot ; la seconde, de 1689, cachalot à dents en faucilles ; la troisième, de 1687, cachalot à dents plates , et la quatrième petit cachalot , rapportant à chacune d’elles ce qu’il avait cru reconnaître de leurs caractères dans les cachalots d’Anderson. Ainsi les dix-sept individus échoués à la fois en 1 723, et celui qui fut pris en 1738, et dont Anderson donne la figure, sont pour Brisson des cachalots à dents en faucilles, etc. Les trois espèces qu’il ajoute sont i° celle qu’il nomme cachalot blanc , le weisfisch d’Anderson, qui est un béluga; 20 le cachalot de la Nouvelle- Angleterre , qui repose principalement sur celui de Dudley et sur celui de Despelette (1); 5° le cachalot à dents pointues , qui est celui d’Hasæus. Il ne paraît pas avoir connu le cachalot de Bayer.
Or ces cachalots présentent-ils des caractères qui justifient rétablissement de nouvelles espèces ? C’est ce que nous allons examiner.
Nouscommenceronspar mettre de côté le cachalot blanc, qui est un béluga, et qui fait double emploi avec le quatrième cachalot de Sibbald. Preste ensuite celui de la Nouvelle- Angleterre et celui à dents pointues; mais, dans tout ce que dit Dudley, on ne trouve pas un mot qui conduise à penser que sa baleine du spermacéti différât en rien d’essentiel de celle de Clttsius; et, si celle de Despelette a trente-six dents, au lieu de quarante-deux, c’est qu’elle était probablement plus jeune. Du reste, ce dernier cëtacé avait une protubérance dorsale comme le Second cachalot de Sibbald, et son évent était un peu en arrière de l’extrémité du museau, ce qui diffère peu de ce que dit ce dernier de l’évent de son second cachalot.
Quant au cétacé dont parle Hasæus , le nombre de ses dents était de cinquante-deux, dix de plus que celui
(1) Brisson y rapporte encore l’individu dont parle Anderson , échoué en 1720 vers l’embouchure de î’Elbe, mais dont il ne vit que la queue et quelques dents.
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de Clusius, et, outre la protubérance du milieu du dos, on en voyait une seconde près de la queue. Ces différences seraient dignes de considération chez d’autres animaux que des cachalots; mais, outre que nous ne connaissons point la marche du développement des dents chez ces animaux, les différences que nous trouvons paraissent ne tenir qu’à l’àge, si l’âge est indiqué par la différence de la taille. En effet, le cachalot de Clusius avait cinquante-trois pieds de long et quarante-deux dents ; celui de Despelette, qui n’avait que trente-six dents, n’avait aussi que quarante-neuf pieds ; et, si celui d’Hasæus a cinquante-deux dents, il a soixante-dix pieds de long. Enfin celui d’Anderson, échoué en 1720, avait soixante pieds de long et cinquante dents.
Nous ne sommes pas plus avancés dans la connaissance des protubérances dorsales que dans celle du développement des dents. La figure donnée par Ambroise Paré indique une suite d’élévations depuis la protubérance principale du milieu du dos jusqu’au bout de la queue. Le cachalot pris en 1727, dont parle Anderson, d’après un capitaine de vaisseau, avait trois de ces protubérances; celui d’Hasæus en avait deux; et nous trouvons dans le Voyage de V Uranie un cachalot dont toute la ligne dorsale en est couverte. De plus, ces protubérances varient de grandeur et de forme; les unes ne consistent qu’en de médiocres élévations; d’autres se présentent sous forme de bosses larges et longues ; d’autres enfin, étroites, arrondies en devant, anguleuses et se terminant plus ou moins brusquement en arrière, affectent la forme de nageoire, mais sans en remplir l’office. Tout se réunit donc pour nous porter à penser que les protubérances dorsales, par leur nombre, leur grandeur et leurs formes, ne présentent point de caractères spécifiques chez les cachalots. En effet , ce nombre , cette grandeur et ces formes sont si variables, qu’on ne peut en poser les limites, et qu’en
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les admettant à d’autre titre que celui de caractères individuels, le nombre des espèces de cachalots dépasserait toutes les bornes. Or, quand les conséquences d’un principe sont absurdes , c’est une preuve que le principe est faux.
Concluons donc encore que c’est sans fondement solide que Brisson admet plusieurs espèces de cachalots , et que les faits sur lesquels il s’appuie ne sont point de nature à justifier ses distinctions spécifiques dans ce genre de cétacé.
Linnéus, Erxleben, Gmelin, revinrent aux quatre espèces d’Artedi, en y rattachant, suivant leur point de vue, les observations qui depuis ce dernier auteur avaient été acquises à la science.
C’est Bonnaterre (1) qui, depuis Linnéus, crut pouvoir augmenter le nombre des espèces de cachalot, et de quatre le porter à six. Alors la pliysétérologie se trouvait enrichie des faits nouveaux dus aux observations de Pennant (2), de Robertson (3), de Fabricius (4)5 et de l’abbé Lecoz (5).
On sait que Pennant n’a pas observé lui-même le cachalot dont il parle , et que la figure qu’il en donne n’est point originale, qu’elle n’est qu’une copie corrigée de la figure de cet animal publiée par Bingham. Quoi qu’il en soit, rien de ce qu’il dit de ce cachalot n’annonce de caractères spécifiques différens de ceux que nous avons examinés jusqu’à présent. Cet animal n’avait que trentesix dents, parce qu’il était jeune, comme ces dents, dépourvues de racines et encore creusées à leur base pour loger le bulbe dentaire, en sont la preuve certaine. L’évent
(1) Cétologie.
(2) Zoologie britannique , t. 111 , p. 61.
(3) Trans. phil., t. nx. f;
(A) Fauna groenlandica, p. 4i et suiv.
(5) Bonnaterre, p. 21 de i’introd. et p. i3, des deseript.
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s’ouvrait, dit Pennant, près de V extrémité du museau ; terme vague, qui, joint aux vices de la figure originale, affaiblit beaucoup ce que cette particularité, que nous examinerons plus bas, pourrait avoir de remarquable.
Robertson ne nous fait rien connaître non plus de son cachalot, qui le différencie spécifiquement des autres, à l’exception de l’évent, qui, dans l’individu qu’il décrit d’après nature , était situé à l’extrémité du museau , au sommet d’une protubérance échancrée.
La description détaillée qu’Othon Fabricius donne de son phjseter macrocephalus ne contient absolument rien non plus qui ne soit entièrement conforme à ce que nous avons déjà rapporté, ou qui ne rentre dans les exceptions dont nous avons cherché à apprécier l’importance et la valeur; et nous pouvons en dire autant de ce qu’il rapporte de son microps, dont il n’avait vu qu’une mâchoire inférieure , et qu’il ne connaissait d’ailleurs que par des rapports plus ou moins vagues.
Les trente -et-iin cachalots qui échouèrent en 1784 en Basse-Bretagne n’ajoutent absolument rien à nos connaissances sur l’organisation de cette classe d’animaux, à en juger du moins parce qu’en rapporte Bonnaterre luimême.
Pour former scs six espèces de cachalot, Bonnaterre en admet cinq de Brisson, qu’il compose à peu près des mêmes élémens que cet auteur, rejetant le cachalot blanc de celui-ci qui, comme nous l’avons dit, est le béluga, et son cachalot à dents pointues.
L’espèce qu’il ajoute aux cinq qu’il admet de Brisson est le micorps d’Othon Fabricius, que cet auteur ne connaissait que par une mâchoire inférieure et des renseignemens sans aucune importance. Le cachalot d’Hasæus, dont Brisson faisait son cachalot à dents pointues, est réuni par Bonnaterre, sous le nom de trompo, à celui de Dudley, à celui qui, suivant Anderson , porte ce nom de
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trompe dans les Bermudes, à celui de Despelette, et à ceux de Pennant et de Robertson. Quant au macrocéphale de Fabricius et aux cachalots d'Audierne, il en fait les synonymes de son grand cachalot, qui n’est autre que le premier cachalot de Rrisson; et son cachalot cylindrique repose sur celui dont Anderson a donné une figure et une description, c’est-à-dire sur sa troisième espèce, que Brisson réunissait aux cachalots à dents en faucille.
Ce peu de mots suffit pour faire comprendre combien sont vaines encore les distinctions et les combinaisons auxquelles Bonhaterre a eu recours pour établir six espèces de cachalots.
Depuis B onnaterre jusqu’à Lacépède, on ne trouve aucun fait nouveau acquis à la science. Ce n’était donc qu’en disposant des mêmes matériaux, qu’en travaillant sur les mêmes élémens, qu’on pouvait alors arriver à des résultats plus heureux que ceux auxquels, jusque là, on avait été conduit : or, d’après l’examen que nous venons de faire de ces matériaux, il semble qu’on devait difficilement concevoir l’espérance de plus heureuses combinaisons. Lacépède la conçut cependant; mais ses trois ou quatre divisions génériques , deux de cachalots, une de physales et une de physetères, ne supportent aucun examen. Pour établir ces divisions il fait une distinction entre les nageoires et les protubérances dorsales, comme si cette différence était réelle, et il regarde comme constaté qu’il est des cachalots privés de nageoire ou de protubérance sur la région moyenne du dos. Caron sait ce que peuvent signifier ces mots , nageoire dorsale, appliqués aux cachalots.
Son premier cachalot, le macrocéphale, est celui de Clusius et celui de Jonston; le second, le trompo, comprend ceux de Despelette, de Pennant, etc.; le troisième, le svineval, n’est que le petit cachalot de Sibbald, auquel Lacépède attribue ( 1 ) une tête osseuse de marsouin globiceps ;
(i) Kist. nat. des Cétacés, t. n, pl. n, fig. 2.
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le quatrième, privé d’éminence dorsale, est un béluga.
Son physale cylindrique, ayant seulement une bosse sur le dos, est le même que celui de Bonnaterre, c’est-àdire le quatrième d’Anderson.
Enfin ses trois espèces de physetères, qui auraient de longues nageoires dorsales, se composent, i°le microps, du microps de Fabricius, etc. ; 2° l’orthodon, du cachalot à dents pointues de Brisson, c’est-à-dire de celui d'Hasæus; et 5° le mular, du cachalot à dents plates de Sibbald et de Brisson.
Il est donc bien évident que Lacépède ne mit d’importance à ces nouvelles combinaisons que parce qu’il négligea d’étudier les corrélations et la dépendance des organes au moyen desquels il les caractérisait.
Four caractériser les trois genres principaux entre lesquels il partage les cachalots, Lacépède, comme nous l’avons dit plus haut, joint aux caractères qu’il tire de la protubérance dorsale la situation de l’évent. Jusqu’à cette époque aucune description n’annonçait de différences précises, sous ce rapport, entre les divers cachalots qui avaient été observés; et, si les figures paraissaient plus explicites, leur peu d’accord ne faisait naître que des doutes sur l’exactitude du fait qu’elles plaçaient sous les yeux. La seule conclusion qu’elles autorisaient, c’est que l’évent chez tous les cachalots s’ouvrait à quelque distance du bout du museau.
La description et la figure de cachalot donnée par Robertson, et la figure des cachalots d’Audierne, nous montrent, au contraire, l’orifice de cet évent à l’extrémité même du museau; et, d’après le naturaliste anglais, la saillie au sommet de laquelle s’ouvrait l’évent de son cétacé aurait été échanerée en devant : circonstance nouvelle digne aussi d’attention.
Nous n’avons rien à opposer à des faits positifs , si ce n’est que, pour profiter à la science, il est nécessaire qu’ils
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soient confirmés par des faits nouveaux, et surtout étudiés avec détails et de manière à en bien faire connaître la nature et l’importance. Jusque là ils restent des faits isolés, exceptionnels, qui demandent à être observés exactement, et qui, s’ils peuvent faire soupçonner l’existence de plus d’une espèce de cachalot , ne changent rien toutefois à l’histoire de la seule espèce que les faits bien examinés jusque là constatent; d’autant moins que ce qu’on rapporte de l’individu échoué en 1769 dans l’île de Cramond, comme les rapports qu’on a faits de ceux des côtes d’Audierne, n’ont rien de contraire à ce qui est connu de l’espèce du cachalot à grosse tête, qui produit la cétine et l’ambre gris, la seule que nous soyons conduits à admettre aujourd’hui.
Une dernière considération doit nous arrêter eh ce moment, c’est celle que fait naître la comparaison des tètes des cachalots dont nous avons les figures. Le plus grand nombre de ces figures présentent les têtes de ces animaux comme étant d’une grandeur monstrueuse, mais surtout comme ayant un museau d’une grande capacité et d’une élévation qui surpasse considérablement celle de ces parties chez les autres animaux, où elles ne sont formées que par les narines , tandis que chez les cachalots elles doivent contenir le vaste réservoir de la cétine. Deux figures cependant font exception, celle donnée par Bayer et celle que l’on doit à Sibbald. Ces deux figures rappellent plutôt des têtes de dauphins que des têtes de cachalot, celle de Sibbald surtout. Si elles étaient exactes, elles ne représenteraient peut-être point des cachalots; mais, en attendant de nouveaux faits, il nous sera permis déconsidérer le caractère qui les distingue comme l’erreur d’un dessinateur inexpérimenté, et conséquemment comme peu digne d’attention.
En continuant notre examen des auteurs qui ont traité méthodiquement des cachalots, nous pourrions encore
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nous arrêter à ce qu’ont écrit sur ce sujet MM. Desmarest, Lesson, Fischer; mais le premier et le dernier, ayant imité en tout point Lacépède, sans faits nouveaux, n’appellent de notre part aucune autre observation que celle que nous venons d’émettre; et M. Lesson, ayant adopté les vues de mon frère, qui sont les nôtres, les considérations auxquelles nous venons de nous livrer nous dispensent de nous étendre davantage sur ce sujet, que M. Lesson, n’a d’ailleurs point traité en détail.
Mon frère, jusqu’à ce jour, termine la série des auteurs qui se sont occupés de la détermination et de la classification des cachalots; et l’examen de tous les faits connus par ses prédécesseurs l’avait conduit à cette conséquence qu’il n’en existe qu’une seule espèce.
Cependant quelques observations nouvelles sur des portions de mâchoires du cabinet du Muséum, observations que nous avons fait connaître plus haut, font porté à soupçonner que le cachalot des mers Antarctiques pourrait bien différer spécifiquement de celui qui s’est rencontré au nord, le seul qui ait été observé avec quelques détails , et qui ait fourni les caractères du genre; mais il s’est refusé avec raison, sur d’aussi faibles données, à établir et à caractériser cette espèce.
Quant aux différences que Camper avait cru remarquer entre la tête des cachalots d’Audierne et celle qui se conserve dans l’église de Schvelingen, elles paraissent à la fois peu fondées et peu importantes. Cette tête de Schvelingen n’était point entière, et ce qui restait de comparable avec la tête d’Audierne ne présente rien de particulier qui puisse être considéré à d’autre titre que celui d’individualité. Camper n’était donc point fondé, comme il le fait, à regarder le cachalot duquel la tête de Schvelingen avait été tirée comme un microps plutôt que comme un macrocéphale.
jVfous réunirons, dans l’histoire de l’espèce dont Iç
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genre des cachalots se compose, toutes les circonstances connues de son organisation, tant celles qui sont caractéristiques du genre que celles qui sont caractéristiques de l’espèce. Le tableau de cette organisation par là se présentera avec plus d’ensemble et d’une manière plus complète.
LE CACHALOT. — P. macro cephalus . PI. xix , fîg. 1,2 et 3.
Cette espèce de cétacé est une des plus grandes de cet ordre , où la nature semble avoir déployé avec tant de puissance les forces assimilatrices de la vie. Aucun des êtres qu’elle a produits n’a reçu plus que cette espèce la faculté de soumettre à ces forces une plus grande quantité de matière , et sans doute aussi de la soustraire plus long-temps à l’action des forces contraires. Il n’est point rare de rencontrer des cachalots de cinquante à soixante pieds de longueur, et même on dit en avoir vu de quatre-vingts a cent pieds 5 leur épaisseur est de douze à quinze pieds 5 et cependant ces forces, agissant plus long-temps, ne le font pas avec plus de plénitude, et par des moyens plus nombreux ou plus compliqués, dans ces monstrueux cétacés, que dans les espèces les plus petites de la classe des mammifères, que dans la souris ou la musaraigne , qui n’ont que quelques lignes de longueur.
Les formes générales de ces animaux et les proportions de leurs diverses parties participent à ce que leur taille a d’extraordinaire. Ce ne sont plus ces formes de poissons que nous avons encore rencontrées dans la plupart des dauphins : une tête d’une médiocre grandeur , plus ou moins allongée en bec , avec une longue queue conique qu’une nageoire termine ; la queue seule est restée ; la tête , sans cou qui la sépare du reste du corps, de neuf à dix pieds de haut et de cinq à six de large , coupée verticalement en avant et ayant à peu près la forme d’un parallélogramme , comprend les trois quarts de la longueur entière du corps, et est d’un égal diamètre partout. Sous cette énorme tête se trouve une mâchoire inférieure , plus courte que la supérieure, et si étroite, qu’elle disparaît dès qu’elle se ferme. Il résulte de ces dispositions que ces animaux ont en avant la
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forme générale d’un long cylindre plus ou moins aplati sur les côtés, terminé en arrière par un long cône.
Les organes extérieurs des mouvemens et des sens apportent peu de modifications a la simplicité de ces formes. La nageoire de l’extrémité de la queue fait seule exception ; elle termine le cône par une lame horizontale, échancrée dans son milieu, de quinze à dix-huit pieds de large et terminée en pointe à ses deux extrémités, Les bras, ou nageoires pectorales, de quatre à cinq pieds de long , de deux à trois de large , de quelques pouces d’épaisseur seulement, s’effacent presque tout-à-fait lorsqu’ils sont appliqués contre le corps. La protubérance , ou nageoire dorsale , d’un ou deux pieds d’élévation, est une inégalité à bien dire imperceptible sur une si grande masse. Les yeux ont à peine de neuf à dix pouces dans leur plus grand diamètre ; les oreilles n’ont point de conque externe , et l’ouverture de l’évent se perd à la partie supérieure du museau. Toutes ces parties disparaissent en effet à la vue lorsqu’on se place à la distance nécessaire pour percevoir dans son ensemble un aussi gigantesque animal.
C’est dans la nageoire de la queue que réside principalement l’organe moteur du cachalot. Elle se meut surtout de bas en haut. Au moyen des muscles vigoureux qui lui communiquent leur force , elle peut imprimer à ces masses une grande vélocité , malgré la surface de cinquante à soixante pieds carrés que la face antérieure de leur tête oppose directement à l’eau. La couche de lard de six à huit pouces d’épaisseur qui enveloppe ces masses animées, en diminuant considérablement la pesanteur spécifique qu’elles auraient si elles ne se composaient principalement que de muscles et d’os , explique en partie la grande vitesse avec laquelle elles peuvent se mouvoir dans un milieu aussi résistant que l’eau.
C’est surtout en se redressant avec violence , après s’être abaissée , et comme par une sorte de détente , que la queue pousse le corps en avant , et c’est par ses inflexions à droite ou à gauche qu’elle le porte dans des directions latérales. Les nageoires pectorales contribuent sans doute aussi a ces divers mouvemens , mais d’une manière subordonnée, comme les rames d’un bateau par rapport au gouvernail. Quant à la protubérance dorsale, ce n’est point une nageoire, comme nous l’avons déjà dit; elle 11e prend aucune part au mouvement; son inertie est com-
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plète, et on n’est fondé à l’envisager que comme une de ces extensions de la peau , sans objet appréciable , qui se rencontrent si communément chez les animaux à mamelles.
La queue paraît être la principale arme défensive du cachalot; lorsque quelque ennemi le force à combattre , c’est en le frappant avec sa queue qu’il cherche à s’en débarrasser, à le vaincre, et on l’a vu alors abîmer dans les flots les chaloupes d’où il était attaqué.
Les yeux sont élevés sur une légère saillie , et comme , dans la tête , la partie cérébrale occupe en arrière une fort petite place , comparativement à celle des maxillaires , les yeux se trouvent fort éloignés de l’extrémité du museau, et très-peu propres par là à être d’un grand secours à l’animal , du moins pour les objets rapprochés de lui ; d’autant plus que l’un d’eux, le gauche, paraît être constamment dans un état d’imperfection ou d’oblitération qui le rendrait à peu près inutile. On n’en a point fait connaître l’organisation ; leur couleur, dit-on, est jaunâtre , et on nous a laissé ignorer ce que sont les paupières ; il paraît cependant que quelques poils légers se montrent autour des yeux et qu’ils seraient les indices de ces organes.
L’oreille ne se manifeste à l’extérieur que par le très-petit orifice du canal auditif.
Les narines sont représentées par l’ouverture simple et semicirculaire de l’évent ; elles ne sont donc que l’embouchure du canal respiratoire , et ne font point partie de l’organe olfactif, dont le siège n’est pas plus connu pour les cachalots que pour les dauphins. Elles traversent , sous formes membraneuses , le vaste réservoir de la cétine , en se dirigeant obliquement du fond de ce réservoir à la partie antérieure du museau où se montre leur orifice.
La langue, épaisse, recouverte de tégumens doux au toucher, paraît susceptible de s’étendre et de se contracter dans de grandes limites ; mais quels sont ses rapports avec le goût ? où se renferme le sens ? quel est-il ? c’est ce qu’il ne nous est pas même permis de conjecturer.
Le toucher, comme chez tous les autres cétacés , doit être singulièrement obtus. La peau est nue, et d’épaisses couches de substances dépourvues de nerfs se trouvent situées entre la surface du corps et la partie de la peau qui est douée de sensibilité.
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Les organes génitaux , qu’on ne connaît que très-superficiellement , ne paraissent rien présenter de particulier : la verge paraît être habituellement retirée dans un fourreau; sa longueur est de sept à huit pieds environ ; le vagin consiste en une longue fente, et à chacun de ses côtés se trouve une mamelle, retirée, hors du temps de la lactation, dans deux plis de la peau , d’où elles sortent dès qu’elles sont remplies de lait. Alors leur diamètre est d’un pied , et le mamelon a quelques pouces de longueur.
Il est difficile d’élever des doutes sur la présence de dents aux mâchoires supérieures du cachalot : ces dents ont été vues et décrites par un naturaliste habile, Othon Fabricius, et par un observateur intelligent , l’abbé Lecoz. Anderson parle aussi de ces dents. Elles sont toutes rudimentaires, cachées dans les gencives, et d’une parfaite inutilité pour l’animal. Les seules dents dont il peut faire usage sont à la mâchoire inférieure , et elles lui servent plus à saisir et à retenir sa proie qu’à diviser ou à broyer ses alimens.
Ces dents, en effet , sont coniques ou ovoïdes , et , au lieu de dents opposées à l’autre mâchoire , elles n’y rencontrent que des cavités où elles se logent lorsque la bouche se ferme. C’est dans le jeune âge qu’elles présentent la forme conique : alors elles sont un peu courbées en arrière dès leur partie inférieure , et elles sont sans racine , c’est-à-dire que le bulbe dentaire , logé à leur base , continue à être actif et à produire la matière dont elles se composent. Il est probable que ces dents jeunes sont remplacées par d’autres , qui vraisemblablement le sont ellesmêmes à leur tour, et chaque dent nouvelle paraît prendre de l’épaisseur et s’éloigner de la forme conique pour revêtir enfin cette forme ovoïde que toutes les vieilles dents présentent, et qui est toujours accompagnée d’une racine , parce qu’alors sans doute le bulbe dentaire, ne devant plus produire de dents nouvelles, s’est oblitéré. Ces dents ovoïdes , tout en se redressant, conservent cependant toujours un peu de courbure d’avant en arrière. Leur matière est fort dense.
On n’a point encore pu fixer le nombre de ces dents. Le plus grand de ceux qui ont été reconnus était de cinquante-quatre , vingt - sept sur chaque maxillaire ; et un individu qui avait soixante-dix pieds de longueur en avait cinquante-deux, tandis qu’un individu de quarante-neuf pieds n’en avait que trente» Cétacés» 19
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six. Leur nombre irait donc en croissant avec la taille de l’ani= mal , et les premières comme les dernières seraient un peu plus petites que les moyennes, à en juger par une mâchoire des cabinets du Muséum. La racine de ces dents, quand elle est toute formée, est conique et simple.
On a pu croire que le cachalot différait des dauphins en ce que ceux-ci avaient des dents aux deux mâchoires, tandis que le cachalot n’en avait qu’à la mâchoire inférieure. Ce que nous avons dit plus haut des dents montre assez que cette distinction n’était pas fondée, et qu’elles sont des produits organiques variables, qui ne se rattachent point, chez ces animaux, d’une manière aussi intime, à l’existence, qu’elles le font chez les autres mammifères ; d’où il résulte qu’on ne peut point faire reposer sur elles des divisions génériques naturelles.
Les vrais caractères génériques du cachalot consistent, comme chez les dauphins, dans la singulière structure de sa tête osseuse , dont plusieurs parties sont si profondément modifiées , que leurs véritables analogies ont été long-temps méconnues. Pour faire apprécier ces caractères, nous donnerons la description qu’a publiée mon frère de la tête de cet animal dans ses Recherches sur les Os semens fossiles (i).
« C’est au dauphin que le cachalot (pl. xix) se rapporte le mieux pour l’ostéologie.
» Que l’on suppose le crâne d’un dauphin beaucoup rapetissé à proportion ; les bords de son museau très-élargis et relevés , de manière à rendre la face supérieure concave ; la partie des maxillaires qui passe sur les frontaux très-étendue , très-relevée par ses bords , formant ainsi une très-grande concavité , au fond de laquelle sont percées les narines osseuses externes ; l’occipital s’élevant de même derrière les maxillaires pour les doubler et former avec eux une enceinte élevée , qui n’est , à vrai dire , qu’un extrême développement de la crête occipitale du dauphin, dans la base de laquelle les pariétaux sont presque entièrement cachés : et l’on aura une tête de cachalot.
» Son immense museau, malgré sa prodigieuse étendue, n’est formé , comme celui du dauphin , que des maxillaires (aa) sur les côtés , des intermaxillaires ( hh ) vers la ligne mitoyenne , et
(1) T. v, p. 828, pl. xxiv, pag. 1, 2, 3 et 5.
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du vomer ( c ) sur cette ligne. Les intermaxillaires dépassent les autres os pour former la pointe antérieure (6’); ils remontent des deux côtés des narines et des os du nez , et se redressent pour prendre quelque part à la composition de cette espèce de mur qui s’élève perpendiculairement et circulairement sur le derrière de la tête j mais celui du côté droit s’y porte (en ô”), bien plus haut que celui du côté gauche le vomer (c) se montre entre
eux sur une grande largeur, surtout dans le haut j il y est creusé sur toute la longueur d’un demi-canal.
» Les narines sont percées au pied de cette espèce de muraille dont nous venons de parler, à la racine du vomer, et entre les parties redressées et montantes des deux intermaxillaires (ô” et 6’”). Leur direction est oblique de bas en haut et d’arrière en avant. Elles sont excessivement inégales , et celle du côté droit n’a pas le quart de l’ampleur de celle du côté gauche.
» Les os du nez ( d d) sont aussi fort inégaux ; tous deux remontent entre les intermaxillaires contre le pied de l’espèce de mur demi-circulaire qui se relève sur la tête j mais ils n’y remontent qu’au niveau de l’intermaxillaire gauche. Le nasal du côté droit est non seulement plus large que l’autre , il descend aussi plus bas entre les deux narines , s’articulant sur la racine du vomer, et donnant, de cette partie, une crête irrégulière (d), q ui se couche un peu obliquement sur la narine gauche , laquelle, ainsi que nous venons de le dire, est la plus large.
» Cette direction du vomer et cette ampleur de la narine gauche indiquent une direction du canal membraneux des narines et de tout l’appareil des jets d’eau vers le même côté, et expliquent ce fait, observé par les marins, que les cachalots lancent toujours la colonne d’eau vers leur côté gauche.
3> Les maxillaires ne se joignent pas l’un à l’autre au-devant du m ur demi-circulaire , et ils y laissent voir entre eux une partie irrégulière et assez considérable du frontal (e);le frontal marche derrière eux, et, se portant de côté, vient former, comme dans les dauphins, la partie principale du plafond de l’orbite (e); le maxillaire en forme l’angle antérieur, au-devant duquel le bord de ce maxillaire a une échancrure profonde ; et, à sa face supérieure , vis-à-vis de cette échancrure, est le grand trou [f /), qui tient lieu de sous-orbitaire, mais qu’icil’on devrait appeler surorbitaire.
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j> L’angle postérieur de l’orbite est occupé parla pointe de l’apophyse zygomatique du temporal (g), mais elle ne joint pas tout-k-fait l’apophyse postorbitaire du frontal , en sorte que le bord de l’orbite est ouvert à cet endroit.
d Le bord inférieur de l’orbite est formé par un jugal ( h ), gros êt cylindrique , dont la partie antérieure se dilate en une lame oblongue qui ferme en partie l’orbite en avant.
3) La fosse temporale est assez profonde , de forme arrondie , mais n’est point distinguée par une crête du reste de l’occiput : on y aperçoit un peu du pariétal en (£} entre le temporal et le frontal.
•a La partie écailleuse du temporal est peu étendue : sa partie zygomatique est en forme de cône gros et court ; allant jusqu’à l’orbite , elle forme seule l’arcade , comme dans les dauphins. L’occipital (k k) est vertical, et forme toute la face postérieure de la muraille demi- circulaire qui cerne la tête en arrière. Le trou occipital est à peu près au tiers inférieur de sa hauteur. Le bord inférieur de l’occipital se divise de chaque côté par une échancrure en deux lobes , dont l’externe représente l’apophyse mastoïde.
3) Le dessous de la tête du cachalot, si l’on fait abstraction de la proportion des parties, ressemble beaucoup au dessous delà tête du dauphin.
« La région en arrière des narines y est fort raccourcie, en comparaison de celle qui leur est antérieure , et dont l’énorme museau fait la plus grande partie. Il résulte de là que le basilaire et le sphénoïde postérieur sont fort courts ; que le sphénoïde antérieur, comme dans les dauphins k museau large, les marsouins , ne se montre en dessous que dans une échancrure du vomer, et paraît fort peu vers la tempe entre le palatin (ri) , le ptérygoïdien m), et l’aile temporale du spénoïde postérieur; que les ptérvgoïdiens (mm) s’étendent de leur partie latérale et postérieure presque jusqu’au bord postérieur du basilaire.
» Le jugal (h) de sa partie antérieure tapisse en dessous une grande portion de la voûte de l’orbite , et va toucher en arrière les pointes des deux sphénoïdes. Leur bord postérieur n’est pas double comme dans les dauphins.
3;Du reste, l’inégalité des narines se montre aussi en dessous, et influe sur les parties voisines.
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» Le rocher, suivant Camper, est (i) suspendu contre la voûte des os temporaux et de l’occipital, comme chez les autres cétacés, et la caisse, comme la leur, est formée d’une lame roulée sur ellemême. Cette partie est liée à la première comme chez les dauphins, et , comme chez eux encore , la trompe d’Eustache commence a l’extrémité antérieure de la caisse, monte le long de l’apophyse ptérygoïde, perce l’os maxillaire, et va aboutir à la partie supérieure du nez. Les osselets sont en même nombre et en même connexion que chez les autres mammifères , quoique différant assez sensiblement de forme ; le marteau est soudé à la caisse. Le limaçon fait un peu plus de deux tours, qui s’élèvent très-peu sur leurs axes. Le tympan, les canaux semi-circulaires, le vestibule , etc., ne paraissent rien présenter de très-particulier, comparativement à ce qui se voit chez les dauphins. »
Principales dimensions de la tête du cachalot.
Longueur de la tête depuis l’extrémité du museau jusqu'au bord
postérieur des condyles occipitaux. . 5
— - du crâne depuis le bord postérieur des condyles occipitaux jusqu’à la paroi postérieure de l’évent du côté droit. . 0,55
- — - — du bec depuis l’extrémité du museau jusqu’au fond de
l’échancrure antéorbitaire du maxillaire . 3,55
Largeur de la tète entre les orbites . 2,40
- - du museau entre les échancrures antéorbitaires du maxib
Iaire . 1,65
- vers son tiers supérieur. . . . . 4,42
Distance entre les trous sousorbitaires . 4,08
- — ■ - les pointes antérieures des maxillaires . 0,50
- — — — - les parois internes des bords relevés du maxillaire. 4,37
Largeur de l’évent gauche . ^ , 0,20
■ - - - droit . , . • . 0,08
Hauteur de la crête occipitale au-dessus des os du nez. .... 4,04 Largeur du trou occipital . 0,43
Distance entre les bords externes des condyles occipitaux, . 0,56
(i) Camper, Observ. anal, sur les cétacés.
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Plus grande largeur de la partie inférieure de l’occipital. . . . 2,04
Hauteur de l’occipital depuis le bord inférieur du basilaire jusqu’au sommet de la crête . 1^67
Longueur de la mâchoire inférieure en ligne droite . 4,60
— de la symphyse . 2,80
- — de la série des alvéoles dentaires . 3,24
Distance entre les bords externes des condyles articulaires. . 1,67
Hauteur des branches montantes . 0,58
Largeur de la mâchoire à l’endroit où commence la symphyse. . 0,36
On trouve dans les Recherches sur les Ossemens fossiles de mon frère un tableau comparatif des dimensions principales de la tête du cachalot dont il a décrit le squelette, et de celle du cachalot d’Audierne, et l’on voit, par les rapports des chiffres, que ces animaux ne différaient pas spécifiquement.
Le reste du squelette du cachalot se compose des mêmes parties que celles du squelette du dauphin.
Toutes les vertèbres du cou. à l’exception de l’atlas, ne forment qu’un seul corps , étant soudées les unes aux autres ; elles paraissent être au nombre de sept.
îly a quatorze ou quinze vertèbres dorsales * et par conséquent quatorze ou quinze côtes (i)j viennent ensuite trente-huit ou trente-neuf autres vertèbres, depuis la dernière dorsale jusqu’à l’extrémité de la queue. Ces vertèbres ont de fortes apophyses , et elles restent à peu près d’égale grosseur, jusqu’aux, six ou sept dernières * qui vont promptement en diminuant et en perdant leurs diverses attaches musculaires.
L’omoplate est plus étroite que celle des dauphins, et son bord spinal ne fait pas les deux tiers de sa hauteur 5 elle est pourvue d’un acromion et d’une apophyse coracoïde.
L’humérus et le cubitus sont soudés l’un à l’autre. Les doigts ne sont pas connus.
Toutes les probabilités portent à' penser que ces membres antérieurs et cette colonne vertébrale sont mus par des muscles semblables à ceux des dauphins. Le peu qu’on sait du genre de vie des cachalots ne permet pas de parler avec détails de leur manière de se mouvoir. ïl est cependant permis de conjecturer
(1) On en aurait trouvé seize sur les individus d’Audierne.
DES CACHALOTS
que leurs mouvemens sont prompts et faciles, à en juger du moins par la rapidité avec laquelle ils fuient lorsqu’ils sont blessés, en emportant avec eux le harpon qui s’est attaché à leur corps. Cette rapidité est telle, que la chaloupe d’où un cachalot a été harponné chavirerait promptement, si la corde à laquelle lientle harpon, et qu’il entraîne avec lui dans sa fuite , s’y trouvait accidentellement arrêtée. Mais on ne le voit point , comme les dauphins, se jouer à la surface des eaux et se livrer à ces mouvemens variés et impétiièüx 5 à ces sàitts brusques et bizarres que ceux-ci donneilt si souvent en spectacle aux marins. Lorsqu’on rencontre ces animant , leurs allures sont régulières, ou ils sont en repos, et paraissent même quelquefois plongés dans un sommeil assez profond. L’irrégularité, le défaut de symétrie qu’on remarque dans les os du nez et dans les yeux, parait s’étendre jusqu’aux mouvemens; et l’on assure que , lorsqu’ils plongent, c’est toujours en se couchant sur le côté.
La vaste concavité que forment sur eux-mêmes les maxillaires, en se relevant sur leurs bords externes et à leur partie postérieure, paraît être, en général, fermée supérieurement par une voûte cartilagineuse qui pourrait devenir plus ou moins osseuse avec l’âge. Cette dernière circonstance expliquerait la distinction que font les marins , suivant Anderson , de cétacés chez lesquels cette concavité ne serait recouverte que par un cartilage , tandis que chez d’autres elle le serait par une voûte osseuse. ■ — Nous devons dire cependant que les marins dont parle Anderson regardaient ces différences comme spécifiques , les trouvant, disaient-ils , toujours associées à des différences de couleurs.
On sait que c’est dans cette concavité que ce trouve le principal réservoir de cette matière grasse qui a porté les noms de sperma ceii , de blanc de baleine , d’adipoeire , e t que l’on désigne plus exactement aujourd’hui par celui de cétine. Elle paraît s’y trouver renfermée dans des poches , des cellules, plus on moins étendues, plus ou moins nombreuses^ formées par les lames d’un tissu cellulaire très-lâche, et séparées, assure-t-on, en deux cavités, l’une supérieure, l’autre inférieure : mais cette structure n’a jamais fait le sujet d’observations exactes, et n’est connue que par les rapports toujours bien vagues , bien peu fidèles même , des pêcheurs. Les narines , membraneuses , en traversant les cellules , y trouvent des attaches , et leur donnent en retour des
ms cachalots.
appuis. A en croire ces rapports, dont tant de doutes doivent affaiblir l’autorité , la cétine se rencontrerait de plus dans la couche de graisse qui enveloppe le corps entier des cachalots , et elle s’y trouverait encore renfermée dans des cellules particulières. Ils ajoutent qu’un gros vaisseau , rempli de cette substance , s’étendrait de la tête le long du dos ; mais tout , dans l’organisation connue de ces cétacés , concourt à faire regarder cette idée comme une erreur.
Comme tous les autres cétacés, les cachalots sont revêtus d’une épaisse couche de lard : mais ce lard serait plus fibreux que celui des baleines par exemple ; de sorte qu’à masse égale le lard de ces dernières produirait plus de graisse que celui des autres.
On n’a point examiné la structure des conduits aériens chez ces animaux, ni cherché à expliquer chez eux les causes et le mécanisme du soufflage , phénomène rapporté par un si grand nombre de témoins oculaires , qu’il est impossible d’élever des doutes sur sa réalité ; et par soufflage nous n’entendons pas la simple expiration de la vapeur des poumons , nous entendons , avec ceux qui en parlent , un jet d’eau à l’état liquide, lancé, par une force particulière , à une plus ou moins grande hauteur. Il est bien probable que ce phénomène est dû aux mêmes causes que chez les dauphins , et que l’explication qui en a été donnée pour les uns est exactement celle qui peut être donnée pour les autres.
Anderson tenait d’un capitaine de baleinier qu’un cachalot, effrayé à la vue de son bâtiment , avait fait prendre la fuite à la troupe qu’il précédait en poussant un cri pour l’avertir du danger : cri retentissant, semblable au son des cloches, et si violent, que le bâtiment en avait tremblé pendant quelque temps. D’un autre côté , nous apprenons , par le récit de l’abbé Lecoz , que les cachalots d’Audierne poussaient de longs mugissemens. Ce sont des faits qui ne peuvent être révoqués en doute; et, tout exagéré que puisse paraître le premier, ils ne laissent pas que d’établir, ce qui d’ailleurs serait sans eux très-probable , que ces animaux sont organisés de manière à produire des sons, à pousser des cris : mais dans quel but? Serait-ce pour se faire entendre les uns des autres, et s’avertir à des distances plus ou moins éloignées?
Leur instinct les porte, suivant plusieurs faits , à vivre réunis en troupes quelquefois assez nombreuses. Les pêcheurs
P ES CACHALOTS
parlent souvent des troupes de cachalots qu’ils rencontrent en mer ; et nous avons vu, dans ce que nous avons rapporté plus haut , qu’une de leurs troupes, composée de dix-sept individus , vint échouer en 1723 à l’embouchure de l’Elbe , et que ceux qui échouèrent en Bretagne , dans le voisinage d’Audierne , étaient au nombre de trente-deux. Plus souvent sans doute on a eu occasion d’en observer d’isolés ; mais il est vraisemblable que cette circonstance doit être attribuée à quelque cause accidentelle, plutôt qu’à une différence dans les penebans naturels ; en effet, une différence dans les instincts annoncerait une autre nature entre les animaux qui le manifesteraient. Mais serait-on en droit de supposer une telle différence entre des animaux chez lesquels elle n’est accompagnée d’ailleurs par aucun caractère distinctif d’organisation, soit dans les formes, soit dans les couleurs? Nous ne pensons pas que cette supposition soit permise dans l’état actuel de la science.
On ignore quel est dans ces troupes le rapport des mâles et des femelles. Des dix-sept cachalots échoués dans l’Elbe en 1723, la moitié se composait de mâles, et l’autre de femelles, et les trentedeux qui se perdirent sur les côtes de la Bretagne , près d’Audierne , en 1784 , étaient presque tous femelles.
Anderson a supposé que les premiers, qui se trouvaient réunis au commencement de décembre, s’étaient rapprochés par les besoins de l’amour, et qu’ils recherchaient le voisinage des côtes pour s’accoupler. Les seconds cependant paraissaient prêts à mettre bas lorsqu’ils échouèrent, vers la mi-mars 5 ce qui ne permettrait pas de fixer à la fin de l’année l’époque de la fécondation, si la gestation des femelles est de dix mois, comme on le dit, sans, au reste, en avoir la preuve 5 mais toutes les analogies conduisent à penser que cet espace de dix mois est le moindre que , dans ce cas , on puisse adopter. Il est plus probable que le printemps est l’époque où le besoin de la fécondation se fait sentir chez ces animaux, ainsi que l’a remarqué le capitaine Colnet, qui ne peut pas attribuer à une autre cause la réunion des cachalots en grandes troupes dans cette saison sur les côtes du Mexique et du Pérou et dans le golfe de Panama ; ce qui porterait à douze mois la durée chez eux de la gestation. Les jeunes que les femelles d’Audierne mirent au monde étaient fort agiles , et ils paraissaient avoir atteint le terme de leur vie de fœtus. Ils
DES CACHALOTS
avaient dix à onze pieds de long , et étaient sans dents (1). Suivant le capitaine Colnet (2) , on trouverait des jeunes cachalots , nés naturellement , qui n’auraient que six pieds de long : c’est du moins ce qu’il a cru observer dans les troupes de cachalots qu’il rencontra au printemps auprès des îles Gallapogos. S’agiraitil d’une espèce plus petite que celle d’Audierne, ou le capitaine Colnet n’a-t-il pu donner une mesure exacte de ces jeunes animaux , comme le pense Lacépède ? C’est ce xju’il est difficile de décider.
La portée est d’un ou de deux petits, ainsi que le montrèrent les femelles d’Audierne.
Dans les premiers mois de leur vie , ces petits sont nourris du lait des mamelles de leur mère, qui , pour les allaiter, dit-on , se couchent sur le côté à la surface des flots : de cette manière le petit et la mère elle-même peuvent facilement satisfaire au besoin de respirer. On dit que ce lait est doux et gras. On assure que les femelles ont pour leurs petits , comme ceux-ci pour leur mère , un attachement qui les aveugle sur les dangers les plus pressans. Dès qu’un ennemi se présente., la mère est là pour défendre son petit ; et, soit que l’un des deux vienne à échouer, on est ordinairement sûr que l’autre ne tardera pas à le suivre. Il paraîtrait aussi que les individus d’une même troupe se défendent mutuellement. Le capitaine Colnet assure qu’il est dangereux de se trouver parmi des cachalots qu’on attaque et dont quelques-uns ont été blessés ou pris. Ceux qui restent , au lieu de fuir, attaquent à leur tour leurs ennemis pour délivrer ceux de leur troupe qui ont été frappés ; et, dans la violence de leurs mouvemens et de leurs efforts , ils brisent et renversent tout.
A en croire même les pêcheurs islandais, suivant Olafsen et Povelsen (3) , il est des cachalots si voraces , qu’ils saisissent les bateaux avec leur gueule, les renversent , et dévorent les hommes qüi s’y trouvent ; mais c’est là sans doute encore une de ces exagérations dont ces auteurs n’ont presque jamais su se défendre.
Ces animaux se nourrissent de poissons, et ils en avalent de fort grands. 11 n’est pas douteux qu’ils font leur proie des poissons
(1) Lettre de l’abbé Lecoz.
{2) A Voyage to the South Atlantic, etc.
<3) Voyage en Islande, trad. lrànç., t. ni, p. 238.
DES CACHALOTS
qui se trouvent en plus grande abondance autour d’eux , quelle que soit l’espèce à laquelle ceux-ci appartiennent ; et la quantité de nourriture que consomment des animaux aussi gigantesques doit dépasser toute mesure. Aussi a-t-on cru remarquer que les poissons du voisinage où ils se trouvent , chassés par la crainte d’être dévorés , se jettent aveuglément sur les côtes , où, au lieu d’un refuge , ils ne rencontrent qu’un autre genre de mort. Fabricius dit que son cachalot macrocéphale fait surtout sa proie du requin ( squalus carcharias L .) et du lump ( cyciop terus lumpus L.). On ajoute que cet animal donne la chasse aux petites baleines , aux dauphins , aux phoques , et même aux hommes , comme nous venons de le voir ; ce qui aurait besoin d’êtrè confirmé : mais ce qui est certain , c’est qu’il ne dédaigne pas les plus petits animaux marins , et que les poulpes , les sèches, et sans doute bien d’autres mollusques encore , font souvent partie de sa nourriture : à l’ouverture de leur estomac on en a eu plus d’une fois la preuve.
On ne sait absolument rien du temps que le développement de ces animaux exige , ni de la durée de leur vie , qui doit être considérable , si l’on en juge par analogie avec celle dns autres animaux à mamelles , toujours proportionnelle a celle de la croissance, qui est proportionnelle elle-même à Celle de la taille.
La pêche du cachalot paraît avoir été long-temps négligée pour celle de la baleine. Le but que se proposaient les marins, en se livrant k la pêche de ces grands cétacés , était de se procurer les matières grasses que ces animaux produisent et que le commerce et l’industrie recherchent a divers titres. La baleine rend une beaucoup plus grande quantité d’huile que le cachalot, et k Cet égard celui-ci avait beaucoup moins d’importance que cellelà. Un seul avantage lui était réservé : il donne la cétine , qu’elle ne produit pas ; mais pendant long-temps cette matière , exclusivement employée en pharmacie, et ne fournissant qu’a une consommation très-bornée , n’excitait point k la recherche des animaux qui la produisent. Aujourd’hui , que l’emploi de la cétine s’est considérablement étendu, et que, de l’officine des pharmaciens, elle a passé dans les ateliers des industries les plus communes , la pêche des cachalots est devenue très-importante , et , de nos jours , elle est l’objet de nombreuses expéditions maritimes. G’est le Nord , comme nous l’avons dit, qui fournissait
3oo
DES CACHALOTS
autrefois toute la cétine , tout le spermacéti de commerce. Soit que les cachalots ne s’y trouvent que passagèrement , soit que la chasse qu’on leur a faite les en ait éloignés , soit par toute autre cause, le fait est qu’ils paraissent y être devenus rares, et c’est vers les mers du Sud et dans l’océan Pacifique que les expéditions se dirigent pour se livrer à leur recherche. Tout annonce que ces tentatives ont été jusqu’à présent suivies du plus heureux succès ; mais on croit s’apercevoir que ces animaux , inquiétés par les nombreux pêcheurs qui les poursuivent, abandonnent les parages où ils se trouvaient le plus abondamment , et cherchent des retraites nouvelles pour se soustraire à leurs actifs ennemis.
La pêche du cachalot se fait , par nos marins, de la même manière que celle de tous les grands cétacés, c’est-à-dire au moyen du harpon ; et nous avons parlé de cette pêche dans notre discours préliminaire.
On n’a point de données très-précises sur la quantité d’huile et sur celle de cétine que fournit communément un cachalot d’une taille donnée. Un individu de cinquante à soixante pieds de long produit , suivant les uns, douze tonneaux de cétine, et vingt , suivant les autres ; quant à la quantité d’huile , elle serait de quarante à cinquante tonneaux.
Cette huile ne paraît point difFérer de l’huile que fournit le lard de tous les autres cétacés j mais la cétine n’est produite que par le cachalot, et c’est une substance grasse d’une nature toute particulière, qui a acquis, par les vertus extraordinaires qu’on lui attribuait à tort , une célébrité qu’elle a perdue depuis que son utilité réelle s’est accrue , et que ses qualités effectives ont été véritablement appréciées. Cette matière est d’une nature toute spéciale : elle n’a ni la fixité des huiles ordinaires , ni la volatilité des huiles essentielles. Dans la nature, et telle qu’elle est livrée au commerce , elle se trouve toujours plus ou moins mélangée à des substances étrangères qui l’altèrent, et entre autres à une huile plus ou moins colorée qui augmente sa fusibilité. Suivant l’analyse qu’en a faite M. Chevreul , après l’avoir épurée , il a reconnu que ioo parties en poids d’oxigène y sont unies à 1490,7 de carbone et à 234,8 d’hydrogène. Elle fond à quarante-neuf degrés centigrades, et , par le refroidissement , elle se prend en une masse incolore , lamelleuse et brillante» Elle se volatilise à
t>ÉS CACHALOTS.
3oi
line température voisine de trois cent soixante degrés, mais sans se décomposer. Son odeur est fort légère, et elle est insipide. L’eau ne la dissout point , et elle ne l’est qu’en très-petite quantité dans l’alcool bouillant , qui ne l’altère point. Exposée au feu, elle brûle sans laisser de résidu. Cette propriété , jointe à son degré de fusibilité, qui se rapproche de celui de la cire , fait qu’elle est abondamment employée à la fabrication de bougies qu’on recheche aussi à cause de leur éclat nacré.
Il est encore une autre substance que produit le cachalot , dont l’utilité est bien moins étendue que celle de la cétine , mais que l’usage qu’on en fait et sa rareté font rechercher : c’est l’ambre gris. Cette substance se présente sous la forme de masses irrégulières , écailleuses ou formées de couches , en petit ou en médiocre volume, de couleur grise , avec des taches jaunâtres , noires , blanches , et dont l’intérieur renferme ordinairement des corps étrangers , et entre autres des arêtes de poissons et des becs de sèches et de poulpes. Sa consistance approche de celle de la cire , et elle répand l’odeur musquée que l’on connaît sous le nom d’odeur d’ambre. Elle se rencontre en mer, flottante ou déposée sur les rivages par les vagues. C’est dans la mer des Moluques et des Indes , dans celles de la Chine et du Japon , sur les côtes de Madagascar, dans les mers d’Afrique , dans celles de la Guyane , du Brésil , qu’on en recueille le plus fréquemment.
Son usage dans la parfumerie est étendu ; on la mélange au musc, dont elle rend plus supportable l’odeur en l’adoucissant et en la rendant plus suave. Elle était autrefois fort employée en médecine , comme stomachique , antispasmodique et aphrodisiaque. On compte moins aujourd’hui sur ses vertus.
Pendant long-temps on a été dans une ignorance absolue , et plus tard dans une grande incertitude sur son origine. Ce n’est que depuis un demi-siècle environ que cette origine est connue avec quelque certitude. Long-temps elle fut confondue par les uns avec les bitumes, et par les autres avec les gommes, à cause de plusieurs de ses caractères. Quelques chimistes pensent qu’elle pouvait n’être qu’une combinaison particulière de cire et de miel. Ceux qui lui attribuaient une origine animale y virent successivement une excrétion due à des phoques , des excrémens d’oiseaux, de crocodiles, etc.; et, lorsqu’on commença à croire qu’elle était due à un cétacé , on y vit le produit d’une sécrétion
DES CACHALOTS
de pglandes situées a la base de la verge ou une concrétion de la vessie urinaire du cachalot. Enfin Schwédiaur, qui a fait de nombreuses recherches sur l’ambre gris , soit en consultant les pêcheurs , soit en observant les corps étrangers qui y sont contenus , est resté convaincu de ce qui avait été soupçonné longtemps avant lui , qu’elle est en effet produite dans le corps du cachalot macrocéphale ; mais il la regarde comme l’excrément solide de cet animal , ce qui est moins bien établi. Ces résultats sont venus confirmer une opinion très-ancienne des Japonais, rapportée par Kempfer(i), sur l’origine de cette substance. Les morceaux d’ambre gris très-volumineux sont rares ; cependant on en a vu du poids de deux cents livres. On rencontre rarement cette substance pure dans le commerce; son prix élevé est pour la mauvaise foi un attrait qui l’excite à la falsifier (2).
(1) Hist, du Japon, liv. 2, ch. 8, etsupp.,ch. 5.
(2) Trans. phil., 1673, 1697, 1724, 1725, 1734,1783.
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