DES BALEINES EN GENERAL
Balœna .
Les cétacés qu’on réunit sous le nom commun de baleines se distingent de tous les autres en ce qu’ils n’ont point de dents (i), et en ce que ces organes paraissent avoir été remplacés chez eux par des lames cornées à la mâchoire supérieure, situées transversalement sur deux rangs et parallèlement les unes aux autres. Ces lames cornées, nommées fanons, se terminent, sur le bord qui se trouve à l’intérieur de la bouche, par de nombreux filamens de même nature, au moyen desquels sont retenus les très-petits animaux dont les baleines se nourrissent.
Ces cétacés se partagent en deux genres : les rorquals, qui ont une tête allongée, aplatie, une protubérance pinnatiforme sur le dos, et des plis à la partie antérieure et inférieure du corps ; les baleines, dont la tête est obtuse et bombée , et qui n’ont ni protubérance dorsale ni plis sous le corps.
LES RORQUALS. — Rorqualus (2).
Les difficultés qui mettent obstacle à l’étude des cachalots , et que nous avons signalées en traitant de ces
(1) M. Geoffroy-Saint-Hilaire en a trouvé à l’état rudimentaire dans un foetus de baleine.
(2) Ou rork-wale : ce nom signifie, dit-©n,chez les Norvégiens, baleine à plis,
DES BALEINES
cétacés, se représentent dans l’étude des rorquals et des baleines, de ces gigantesques mammifères marins dont les mâchoires sont dépourvues de dents, et qui ont le palais garni de ces lames de nature cornée qu’on désigne par le nom de fanons.
Les rorquals se distinguent essentiellement des baleines par une tête plus allongée , plus aplatie, qu’on a comparée à celle du brochet; et ce caractère fondamental paraît être toujours accompagné d’une particularité organique, bien moins importante, mais qui, par la constance de son association avec cette forme de tête, devient un signe, jusqu’à présent fidèle, propre à caractériser ce genre de cétacé à fanons, d’autant plus que la baleine en est dépourvue : je veux parler de la protubérance pinnatiforme que tous les rorquals observés jusqu’à ce jour ont présentée à la partie postérieure de leur dos.
On doit prévoir que ces grands cétacés, que les observateurs exercés ne rencontrent que bien rarement, qui ne viennent aussi que de loin en loin échouer sur nos côtes, qu’on ne peut jamais comparer immédiatement l’un à l’autre, dont les dépouilles ou les restes ne se conservent pas, et dont l’ensemble ne peut être que très-difficilement reproduit par le dessin, ont donné lieu à bien des divergences d’opinions sur le nombre des espèces auxquelles ils appartiennent, et dont ils font connaître les caractères.
En effet, les traits sous lesquels ces animaux ont été présentés sont loin d’avoir la précision , la netteté qu’il faudrait pour porter tous les esprits à adopter la même manière de les juger quant à leurs différences et au nombre des espèces qu’ils doivent former.
On est d’ailleurs loin d’avoir toujours porté dans ce double examen la rigueur que la science réclame ; et je crois que le premier exemple, bon à suivre, qui nous ait été donné à cet égard, est dû à mon frère, dont les travaux sur les cétacés feront long-temps encore la base de cette branche importante de la zoologie.
DES BALEINES
Les rorquals ou baleines à museau aplati et allongé, bien connus aujourd’hui par quelques-unes des descriptions et des figures qui en ont été données, ont tous une protubérance dorsale dont la forme varie, et de nombreux plis longitudinaux sous le corps, à sa partie antérieure. Une exception, au premier aspect, paraîtrait cependant exister: Martens, dans sa description des animaux du Spilzberg, parle, sous le nom de wine-visch (poisson à nageoire), d’une baleine à museau aplati et à nageoire dorsale, sans parler de plis à la partie inférieure du corps; et la figure qu’il donne de cette baleine, ne présente rien non plus qui puisse être regardé comme une marque de ce caractère. Il est évident que ces légères indications n’étaient rien moins que suffisantes pour donner une idée exacte de l’animal auquel elles se rapportaient.
Anderson, cependant, admettant ce que Martens dit du wine-visch comme une description complète de cette baleine, en fit une espèce différente seulement de la baleine franche par sa protubérance dorsale, et il la représenta sous le nom de finfisch (1). Mais cette figure de finfisch ne rappelle point celle du wine-visch de Martens. C’est qu’il n’avait point vu cette baleine; tout ce qu’il en dit il le tire de Martens, et la figure qu'il en donne, évidemment artificielle, n’a été faite que pour représenter cet animal d’une manière plus conforme à l’idée qu’il s’en faisait que ne pouvait le faire celle du marin qu’il copiait. En effet c’est celle d’un cétacé à tête de baleine franche , dont le corps est aminci, et auquel on a ajouté une nageoire dorsale.
Après cette infidélité manifeste, Anderson ne craint pas de se démentir en rapportant avec raison au wine-visch fie Martens le gibbar (2) des Saintongeois, dont les traits principaux, donnés par Rondelet (3), sont en effet ceux
(0 T. 11, pL tîf* la page iG8.
(2) De Gibbeux ou de Gibber. Bossu.
(3) De Piscibus, p. 48a,
CF.TAÇES.
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du wine-visch , c’est-à-dire ceux d’une grande baleine à protubérance dorsale moins épaisse et moins grasse que la baleine franche, et dont la tête est allongée et pointue ; bien différente en cela de celle du finfisch d’Anderson , dont la tête est lourde et obtuse comme celle de la baleine franche.
Mais, si le wine-viscli et le gibbar sont des baleines trèsrapprochées l’une de l’autre par leurs traits principaux , il n’en est pas de même des figures qui les représentent. Celle de Rondelet est fausse de tout point, quoiqu’il la donne sous le nom de balena vera. Ce qui, entre autres, la rend méconnaissable, c’est un long barbillon qui naît de chaque côté de la lèvre supérieure, et qui aurait le cinquième de la longueur de l’animal. Cette baleine a cependant été admise comme espèce distincte. Brisson, Bonnaterre, Lacépède, Scoresby, l’admettent à ce titre sous le nom de gibbar, et elle est devenue la balena physalus des nomenclateurs, sans que ni les uns ni les autres aient acquis sur cet animal d’autres notions que celles que nous venons de rapporter ; car depuis Martens et Rondelet on n’a plus parlé, comme ayant été vue, de baleine à museau aplati et à ventre lisse et sans plis; et, si Scoresby (i) fait entrer le gibbar au nombre de ses espèces de baleines, il ne le fait que sur la foi de ses prédécesseurs , et sur des rapports très-vagues recueillis dans ses voyages. Or étaiton autorisé à tirer du silence de Rondelet et de Martens , sur l’état des parties inférieures du corps du wine-visch et du gibbar, des caractères positifs, et de fonder sur ce silence l’existence d’une espèce ? Non assurément. Martens, pas plus que Rondelet, n’envisageait l’histoire naturelle du même point de vue qu’on l’envisage aujourd’hui; il était loin de leur pensée d’ajouterune différence de valeur aux traits distinctifs des animaux, autrement que par ce que ces traits pouvaient avoir de plus ou moins sensible ;
(1) An Account of tlie arctic régions, 1. 1, p. 478.
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et, quand ils croyaient avoir suffisamment caractérisé un animal, comparativement avec un autre, pour qu’on pût les reconnaître sans peine tous deux, ils avaient rempli leur tâche. S’ils allaient plus loin dans leur description, c’est ordinairement quand ils y étaient appelés par les rapports qu’ils apercevaient entre les parties d’un animal et sa manière d’être et d’agir. Il était donc parfaitement inuti e à leurs yeux de parler de plis cachés sous le corps, qui n’étaient vus que quand la baleine, renversée sur le dos, avait perdu sa position naturelle , et qui ne leur laissaient entrevoir aucune influence sur l’existence de cet animal ; d’autant plus que le wine-visch et le gibbar se caractérisaient complètement par leur protubérance dorsale et leur tête aplatie et allongée. Cela est si vrai, qu’Anderson, qui rapporte le récit que lui fit un capitaine de vaisseau de la prise d’une baleine à ventre plissé , ne balance pas à 3a considérer comme appartenant à la même espèce que son gibbar ; et Artédi lui-même ne fait point entrer ces plis dans sa définition d’une baleine qui présentait ce caractère. Quant aux figures sur lesquelles on ne voit aucune trace de ces plis, il ne me paraît pas qu’on puisse rien en conclure , outre qu’elles sont grossièrement dessinées et gravées : il est trop évident que Rondelet n’avait point fait faire la sienne d’après nature; et, si celle de Martens est plus fidèle , il est manifeste qu’elle n’a été faite que pour donner à peu près et d’une manière générale l’idée de son wine-visch : dans ce cas la peu du cou et de la poitrine, plus ou moins plissée, devait être la chose la pins indifférente pour lui. Si Olafsen et Povelsen, dans leur J^oyagè en Islande (i)5, parlent d’une baleine à fanons et à ventre sans plis, avec une bosse sur le dos, que les Islandais , à cause de cette bosse, nomment Imufubakr , il est à considérer, d’une part, qu’ils se bornent à indiquer ces caractères généraux, et qu’ils réunissent cette baleine dans
(i)T. jt i j p. 229 et suiv. de la trad. franc.
IïES baleines.
un même genre avec la baleine franche. Or il n'est pas improbable qu’il y ait des baleines franches à bosses, sinon à protubérance pinnatiforme. D’un autre côté, rien n’est plus faible que l’autorité de ces voyageurs. Il est évident qu’ils ont rapporté sans critique ce qu’ils ont recueilli de toute part : la preuve , c’est qu’ils donnent à la baleine franche deux cents pieds de longueur et cent soixante à leur hnufubahr , et qu’ils parlent du marmenill ou de l homme marin comme d’un être réel.
Nous restons donc bien convaincus que le gibbar de Rondelet, et le wine-visch de Martens, que personne n’a revus tels qu’ils les donnent, ne sont que des rorquals incomplètement décrits , et que ce que ces auteurs disent de vraisemblable sur leurs animaux doit être rapporté à l’histoire de ces cétacés à fanons et à museau allongé. Ce que Martens nous apprend des mœurs de son winevisch nous confirmerait encore dans noire opinion, s’il en était besoin; car ce sont exactement et de tout point celles qu’on attribue aux rorquals (1).
Il est une autre baleine qu’on associe dans le même sous-genre à la baleine franche , et qui ne me parait être aussi qu’un rorqual, je veux dire le nord caper (cap Nord). Nous verrons, lorsque nous parlerons de la baleine franche, quelles sont nos raisons pour porter ce jugement du nord caper.
Le plus grand nombre d’espèces de rorquals admis par les auteurs de classifications, c'est-à-dire des baleines à museau plus ou moins allongé, à protubérance dorsale et à plis sous le ventre, est de trois : la jubarte, balœna boops ; le rorqual, balœna musculus ; et la baleine à bec ou à museau pointu, balœna rostraîus (2).
(1) On sait que la tète osseuse que Camper a fait représenter sous le nom de gibbar est celle d’un rorqual. Albers Icônes ad. anat , comp. , etc. Voy. plus bas.
(2) Nous ne parlons point des espèces de baleines distinguées par Klein d’après des indications mal comprises de Zorgdrager. L’erreur de Klein est trop grossière pour avoir besoin d’être relevée.
DËS BALEINES.
Lorsqu’on remonte aux sources dans lesquelles ont été puisés les élémens constitutifs de ces trois espèces, on les trouve si peu abondantes , et leurs produits si peu différons, que leur premier effet sur l’esprit est de le plonger dans un doute profond sur la réalité des espèces qu’on a cru pouvoir en tirer.
Sibbald ( i ) est, je crois, un des premiers auteurs qui parlent de baleines à plis sous le ventre : il en distingue deux, échouées dans le golfe de Fortli, l’une en 1690, l’autre en 1692. La première était un jeune individu qui n avait encore que quarante- six pieds de longueur; la taille de la seconde était de soixante-dix-huit pieds. Leurs proportions différaient peu, et elles étaient l’une et l’autre noires aux parties supérieures du corps , et blanches aux parties inférieures. Leur différence paraît avoir consisté en ce que la première aurait eu le museau pointu, tandis que la seconde, au contraire, l’aurait eu arrondi. Des figures représentent ces deux rorquals, que Lacépède a rapportées l’une à son jubarte, l’autre à son rorqual.
Dudley parle aussi de deux baleines à plis sous le corps et à protubérance dorsale : le finback-whale (baleine à nageoire sur le dos), dont la nageoire dorsale a deux pieds et demi de longueur, et les nageoires pectorales de six à sept pieds; le humpback-whale (baleine bossue), qui, au lieu d’une nageoire, a une simple bosse d’un pied de hauteur et pointue en arrière. Ses nageoires pectorales auraient quelquefois dix-huit pieds de longueur et seraient trèsblanches (2). Mais ces notions , dues à Dudley, paraissent avoir été mal appréciées jusqu’à présent.
Egède (5) ne parle point de plis chez sa baleine Jînnefiske dans ce qu’il dit de ce cétacé; mais la figure par laquelle il le représente semble indiquer des plis. Au reste, cette figure mérite à peine d’être citée. C’est celle d’une
(1) Phalainoîogia nova.
(z) Trans. phil.,11. 387.
(3) Dcscr. (lu Groenland.
3io
DES BALEINES
baleine à tête épaisse et obtuse, et non celle d’un rorqual. Bonnaterre cependant regarde cette fmnefiske comme une jubarte.
Le poisson de Jupiter, dont parle Anderson (1), d’après le récit d’un capitaine de vaisseau, est facilement reconnaissable pour une baleine de ce dernier genr . Cette baleine n’avait pas la tête aussi grosse que la baleine franche , la sienne était plus allongée et plus pointue. Son corps, pourvu d’une nageoire dorsale élevée de deux pieds, était aussi plus mince; sa longueur était de soixante pieds, et sa peau, tres-plissée , était d’un brun noirâtre. Au-dessous de la nageoire dorsale se trouvait une autre protubérance allongée, moins élevée. Cette baleine avait très-peu de graisse, et ses fanons, très-fr agiles, étaient blancs. C’est à sa jubarte que Lacépède la rapporte.
Ascanius, dans ses figures enluminées du Nord (3e fascicule et page 4)5 donne celle d’un rorqual qu’il rapporte avec beaucoup d’incertitude à la balœna musculiis des classificateurs, laquelle est devenue le rorqual de Bonnaterre et de Lacépède. Mais cette figure, excepté par ses plis, ressemble si peu à celle d’un rorqual, que, si elle était réellement la figure d’une baleine dans son état ordinaire l’animal qu’elle représente 11’aurait pas été un rorqual , il aurait présenté le type d’un genre particulier.
Il est plus vraisemblable que cette figure représente un rorqual dans des conditions particulières, où ses formes ordinaires se trouvent modifiées, comme elles le sont peut-être si les parties plissées de son corps sont susceptibles de s’étendre, de se gonfler , ainsi qu’on suppose.
Ce rorqual est noir en dessus avec la protubérance dorsale blanche, ainsi qu’une crête qui la suit jusqu’à la queue. Le dessous du corps est blanc et les plis brun clair. Ce cétacé avait été trouvé mort au rivage , et avait 66 pieds de long.
(1) Hist, nat. de l’Islande.
Othon-Fabricius ( i ) est le premier auteur d’une description détaillée de rorqual; il avait vu plusieurs de ces animaux, et l’histoire qu’il en donne est la seule qui, jusqu’à lui, ait été propre à faire connaître les traits particuliers d’une espèce. C’est à la jubarte qu’on est convenu de rapporter cette description; Fabricius, lui-même, la donne comme étant celle d’une balcena boops ; et c’est elle conséquemment qui depuis, par son étendue, a dû servir de point de comparaison pour l’établissement ou pour l’admission des autres.
Les caractères de cette jubarte consistent dans une tête allongée, élargie et obtuse ; dans un corps qui va en diminuant graduellement de la hauteur des nageoires pectorales, où il est le plus gros, à la naissance de la nageoire caudale, où il est le plus petit. Deux évents très-rapprocliés s’ouvrent vers le milieu de la tête, au sommet d’un tubercule élevé, au-devant duquel se trouvent trois rangs de petites protubérances circulaires. La mâchoire inférieure est plus courte et plus étroite que la supérieure. De nombreux plis se montrent tout le long des parties inférieures du corps, et une protubérance pinnatiforme se trouve à la partie postérieure du dos. Cet animal est noir en dessus, sa gorge et ses nageoires en dessous sont blanches; la partie interne des plis est d’un rouge de sang.
Fabricius parle encore, comme en ayant une connaissance assurée, d’un autre rorqual, qu’il rapporte à la balæna rostrata à cause de son museau étroit, laquelle est la baleine à bec de Bonnaterre. Cette baleine, plus petite que les autres, aurait de très-petits fanons blancs. Les parties supérieures de son corps sont noires, et les parties inférieures blanches, mélangées de teintes rosées. La couleur noire ne s’éteint que graduellement sur les flancs. Les nageoires pectorales sont ovales , à bord arrondi ; et la protubérance dorsale , penchée vers la queue , est arrondie elle-même.
(i) Fauna groenlandica .
Jusqu’à présent cependant nous ne voyons qu’une figure citée par quelques auteurs, comme représentant cette jubarte; c’est celle de Sibbald (1); elle aété copiée par Bonnaterre; mais cet auteur néglige d’en faire connaître l’origine ; et, sur plusieurs points , comme il le reconnaît lui-même, elle n’est pas conforme à la description de Fabricius. Lacépède, qui donne la même figure comme exemple de sa jubarte, voulant qu’elle représentât exactement les traits de la description qu’il en donne d’après Fabricius, a fait modifier cette figure, qui, dès lors, n’a plus été qu’une figure artificielle.
Enfin on doit à Hunter (2) la figure d’un rorqual qui rappelle assez bien la physionomie des animaux de ce genre. Mais cet animal, qui vint échouer sur les côtes d’Angleterre, 11’avait que dix-sept pieds de longueur; mort depuis plusieurs jours, il avait subi plusieurs altérations, sa tête était tuméfiée , et sa protubérance dorsale se trouvait détruite; on ne voyait plus que la trace de son origine.
Ce rorqual, pour Hunter, appartenait à la balæna rostrata; aussi la nomme-t-il piked-whale (baleine pointue). Il montre que les plis des parties inférieures du corps ne peuvent s’étendre, comme on le croyait communément. Les lames des fanons étaient à peu près au nombre de trois cents de chaque côté du palais, le nombre des estomacs était de cinq, etc.
C’est là où en était la science, c’est en cela que consistaient ses richesses, les matériaux dont son édifice pouvait être composé, quand Bonnaterre vint établir, sur des faits, qu’il crut plus réels, les trois espèces qui avaient déjà été proposées, mais dont l’existence n’était encore rien moin qu’assurée. En effet, les baleines que les classificateurs désignent encore aujourd’hui par les noms de boops , de musculus et de rostratus , qui sont la jubarte, le rorqual et la
(1) Phal. bov., fig. t. i, lit. d.
(2) Trans, jrliil-, t, 77, y. 87 1 et suiv,, pi, 20, 21 et 22.
DES BALEINES
baleine museau pointu du naturaliste français, avaient été distinguées l’une de l’autre long-temps avant lui ; on les trouve peut-être établies toutes trois dans le Voyage d’Olafsen en Islande (1), et même long-temps auparavant par Torfée (2). Othon-Frédéric Muller les admet (3), et il en est de même d’Othon Fabricius (4). Mais l’un et l’autre 11e le font que sur de simples indications, que sur des descriptions imparfaites, que sur des notions quelquefois assez positives pour faire soupçonner qu’elles existent, et d’autres fois si manifestement fausses, qu’on est tenté de les rejeter sans autre examen. Bonnaterre, le premier, joignit à ces rapports incomplets, desquels ne naissaient guère que des doutes, l’indication de ligures qui devaient présenter aux yeux ce qui n’était jusque là présenté qu’à rintelligence, et dissiper ainsi les incertitudes qui pouvaient encore rester sur la réalité de ces trois espèces; car, si les figures données par Sibbald et par Ascanius avaient paru les unes avant Muller, les autres avant Fabricius : ces auteurs n’en citent aucune, si peu sans doute ils y avaient de foi. Bonnaterre donna donc des figures pour ces trois espèces de baleines à plis, celle de Sibbald pour la jubarte, celle d’Ascanius pour le rorqual, et celle de Hunter pour sa troisième espèce, la baleine à bec. Malheureusement ces figures, comme nous l’avons vu, loin de répandre de nouvelles lumières sur ces animaux, et de rendre plus évident ce qui en avait été dit, n’ont fait qu’ajouter de nouvelles incertitudes à celles qui résultaient déjà de toutes les notions confuses dont ils étaient l’objet.
Lacépède suivit en tout point Bonnaterre, seulement il donna le nom de baleinoptères aux espèces de baleines que le premier avait réunies comme ayant une protubé-
(1) T. ni, p. 3so de la trad. franc.
(2) Groenlandia antiqua.
(3) Zool. dan. prod.
(4) Fauna grocnl.
DES BALEINES
rance en forme de nageoire sur la queue et de plis sous le ventre. Il admet la jubarte, le rorqual et la troisième espèce, la baleine à bec, qu’il distingue par la dénomination de baleinoptère museau pointu, et il ajoute de nouvelles figures à celle dont s’était appuyé Bonnaterre. Ces figures sont rapportées l’une au rorqual, et l’autre au museau pointu.
La première avait été faite par un architecte de Grasse, nommé Jacques Quine , d’après un individu échoué sur la côte occidentale de File Sainte-Marguerite, le 5o ventôse an 6. Elle ne représente ce rorqual de la Méditerranée que de profil, ce qui n’en donne pas une idée suffisante. Le museau est d’un allongement et, dans ses lignes, d’une uniformité qui ne rappellent le museau d’aucune des autres figures de rorquals. Cet animal avait trente pieds de longueur ; sa nageoire dorsale en avait trois environ; les pectorales en avaient cinq , et de l’extrémité du museau à l’œil on trouve douze pieds. Toutes les parties supérieures du corps sont noirâtres , et les parties inférieures blanches avec des teintes rosées qui semblent plus marquées dans les plis. C’est au total une figure faiblement dessinée et dont la tête est trop peu détaillée pour être fidèle.
La seconde, beaucoup meilleure et dessinée par un homme habile, rappelle bien la figure du rorqual de Hunier, et passablement celle que Bonnaterre, d’après Sibbald, donne de la jubarte et celle que Maliens donne du winevisch. Toutes les parties supérieures du corps sont noires, et les parties inférieures blanches avec des teintes rosées. Les plis sont rouges et une grande tache blanche couvre transversalement le milieu de chaque nageoire pectorale en dessus et en dessous. Le dessous de la nageoire caudale est de la couleur du dessous du corps; enfin la mâchoire inférieure semble plus longue que la supérieure.
La figure de ce rorqual avait été envoyée à Lacépède par Banks.
Cet illustre naturaliste rapporte de plus à sa troisième
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espèce de baleinoptère quelques observations qui lui furent envoyées par un médecin de Valognes, M. GeofFroy. Ces observations avaient pour objet un jeune rorqual qui était venu se prendre dans des filets de pêcheurs, en avril 1791, près de la rade de Cherbourg.
Ce jeune rorqual n’avait que quatorze pieds, toute la partie supérieure de son corps était noire, les flancs, le dessous du corps et de la queue et le milieu des nageoires pectorales étaient blancs. La forme de l’extrémité du museau tenait, dit M. Geoffroy, le milieu entre l’obtus et l’aigu. La mâchoire supérieure était de six pouces plus courte que l’inférieure où elle était reçue. Les fanons forment deux rangées qui vont en augmentant insensiblement de grandeur jusqu’au fond de la bouche. Les plus hauts avaient environ trente lignes de longueur et quatorze de large. Le nombre de chaque rangée était d’environ deux cents; et chacun d’eux était terminé inférieurement par des soies blanchâtres. Les évents étaient à deux pieds du bout du museau, La protubérance dorsale, large de huit pouces à sa base, s’élevait à dix, et se terminait en s’arrondissant et en se courbant un peu en arrière. Les nageoires pectorales, à dix-huit pouces de la bouche, avaient deux pieds de long et six pouces de large; la queue était carénée verticalement, et sa nageoire avait trois pieds d’une de ses extrémités à l’autre. De nombreux sillons naissaient sous la gorge, se prolongeaient sous l’abdomen, etc.
Ce sont donc ces faits divers, recueillis la plupart à des époques éloignées l’une de l’autre, et par des hommes que dirigeaient des vues très-différentes, qui, rapprochés sous toutes leurs faces, opposés l’un à l’autre dans tous les sens, comparés entre eux de toutes les manières, ont porté Lacépède , comme y avait été porté Bonnaterre , à admettre sous le nom de baleinoptères les trois espèces de rorquals. Nous pourrions, comme nous l’avons tait pour les cachalots, examiner chacun de ces faits en particulier,
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afin d’en apprécier la valeur, et juger ensuite jusqu’à quel point ils justifiaient l’admission de ces trois espèces. Nous procéderons autrement. Bonnaterre et Lacépède, que nous ne séparons point, parce qu’ils se sont succédé immédiatement, et qu’ils ont été dirigés par le même esprit, n’avaient pu tirer de la comparaison des faits, pour caractériser leurs rorquals , l’un que les proportions relatives des deux mâchoires et leur forme , auxquelles U ajoute les formes de la protubérance dorsale ; l’autre que ces mêmes caractères, auxquels il joint la forme delà nuque, de petits tubercules au-devant des évents, et la grandeur de la tête, comparativement à celle du corps. Ils auraient pu ajouter des différences de taille. Pour tout le reste, ces animaux se ressemblaient. Il nous suffira conséquemment de borner notre examen à ce petit nombre de faits pour faire aprécier ce que peut avoir de fondé la distinction des rorquals en plusieurs espèces.
Les différences dans les proportions relatives des mâchoires formeraient un caractère très-important et trèspropre à caractériser des espèces, s’il était constaté par un nombre d’observations suffisantes, et surtout s’il était confirmé par l’anatomie; mais ces différences, établies seulement sur le plus petit nombre d’individus, et sur des individus morts, couchés sur une plage ou harponnés, décomposés à demi, ou n’ayant perdu la vie qu’après de longs combats, ne sont rien moins que démontrées ; rien n’est mieux fondé que le doute à leur égard; et il semble que Lacépède lui-même l’ait prévu , car il n’admet pas ce caractère pour sa jubarte, tandis que Bonnaterre le place, au contraire, en première ligne. Au surplus, il doit être rejeté pour le rorqual : il est trop évident qu’il n’a été attribué à cette espèce que d’après la figure d’Ascanius, qui ne la représente point dans l’état où elte devrait l’être pour se faire connaître véritablement, pour donner une idée exacte de sa physionomie; et, si, contre toute apparence, cette figure était vraie, il faudrait en conclure
DES BALEINES
qu’elle représente un cétacé d’un tout autre genre que celui des rorquals, l’état de la science ne permettant pas d’admettre dans un même genre des animaux aussi différens que ce cétacé d’Ascanius et ceux que nous représentente la jubarte de Bonnaterre ou le piked-whale de Hunter. Nous rejetons donc comme inexact le caractère tiré de la mâchoire inférieure large et arrondie du cétacé d’Ascanius, et des observations nouvelles devront vérifier si en effet la jubarte a la mâchoire plus courte, relativement à la supérieure, que la baleine à bec ou à museau pointu, ce dont nous osons douter. Jusque là nous nous croyons en droit d’attribuer ces différences à des causes passagères ou accidentelles.
Nous avons déjà exprimé notre jugement sur le caractère tiré de la protubérance dorsale au sujet des dauphins et des cachalots. Cette protubérance, chez les rorquals, paraît constamment accompagner la forme de la tête, caractéristique de ce genre, et les plis que tous ces animaux paraissent avoir aux parties inférieures du corps. Jusqu’à présent elle peut donc être considérée comme un signe de ces caractères essentiels; mais les petites variations de forme qu’elle présente peuvent-elles être admises comme caractères spécifiques ? Nous ne le pensons point, et nous croyons pouvoir nous dispenser d’exposer les motifs de notre opinion, les ayant fait connaître en cherchant à apprécier la valeur de ce caractère dans les genres précédens.
Lacépède donne pour caractère de sa jubarte une nuque élevée et arrondie; mais nous ne trouvons rien qui indique ce trait , ni dans ce que Fabricius a dit de ce cétacé, ni dans ce que d’autres auteurs en ont rapporté; il ne nous paraît exister que dans la figure de Sibbald par laquelle Lacépède représente cette espèce; et, outre qu’on ne voit pas le moyen de reconnaître la nature de ce caractère, cette figure ne doit avoir, sous ce rapport, qu’une fort médiocre autorité aux yeux de la critique.
Lacépède attribue encore pour caractère à cette espèce
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les tubérosités situées au-devant des évents, dont parle Fabricius, et qu’il s’est cru en droit d’ajouter à la figure qu’il copie, et qui en est dépourvue. Mais ces tubérosités que sont-elles? un organe plus ou moins compliqué, ou de simples élévations de la peau ? Dans ce dernier cas , qui me paraît le seul vraisemblable , il n’y aurait rien d’étonnant que ces traits eussent été indiqués par le naturaliste décrivant en détail sa balæna boops , et ne feussent pas été par ceux qui ne parlaient de cet animal que d’une manière en quelque sorte générale, comme l’ont fait tous ceux qui avaient précédé Fabricius et tous ceux qui font suivi.
Si Lacépède, outre une mâchoire inférieure arrondie et beaucoup plus avancée et plus large que la supérieure, caractérise son rorqual par une tête courte à proportion du corps et de la queue, il ne le fait encore que par la figure d’Àscanius ; et ce second caractère , n’ayant pas d’autre fondement que le premier, ne mérite pas plus de confiance.
Il semble résulter encore de tout ce que les auteurs rapportent de la grandeur des rorquals que le rorqual proprement dit acquerrait la plus grande taille, que la jubarte viendrait ensuite, et que le baleinoptère museau pointu serait sensiblement plus petit que les deux premières. Mais les différences d’âge suffisent pour expliquer celles de la taille. En effet, les rorquals de Hunter, de Baneks et de Geoffroy, sur lesquels reposent principalement pour Lacépède la plus petite espèce, étaient de jeunes individus. Si, d’un autre côté, on considère qu’à cette circonstance vient se joindre la ressemblance des couleurs de ces jeunes rorquals avec la jubarte, telle que Fabricius l’a décrite, le blanc des nageoires pectorales , la rougeur des plis, il deviendra bien difficile de ne pas voir de véritables jubartes dans ces jeunes rorquals.
Nous ne porterons pas plus loin l’examen critique que nous avions à faire des caractères sur lesquels on a fait
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reposer la distinction spécifique des rorquals. Nous croyons qu’il en résulte, jusqu’à l’évidence, que cette distinction n’était point fondée, que rien, dans les sources où jusqu’à Lacépède inclusivement les zoologistes ont puisé, ne montrait dans ce genre l’existence de plusieurs espèces, et que, si la science n’avait pas d’autres lumières à recueillir, on ne pourrait se dispenser de réduire ces espèces à une seule. Heureusement les observations ostéologiques ont. conduit à d’autres résultats, et c’est du moment seul où elles ont été faites que cette branche de la cétologie a pris une nouvelle face, qu’un jour plus pur s’est répandu sur elle, car les observations zoologiques auxquelles les rorquals ont donné lieu, depuis Lacépède, n’ont apporté aucun changement à l’état de la science, et ne nous conduisent à modifier en aucun point les conséquences auxquelles les faits nous ont conduit. JM. Neill (1) a fait connaître quelques détails sur un rorqual échoué sur les bords du Forth, près d’Alloa, en octobre 1808 , et décrit par M. Bald. Cet animal avait quarante- trois pieds de longueur et vingt de circonférence. La nageoire dorsale ne consistait qu’en une protubérance, aussi haute que longue à sa base, c’est - à - dire de deux pieds et demi dans les deux sens. Les nageoires pectorales avaient cinq pieds de long et un de large. La mâchoire inférieure dépassait de trois pouces la supérieure, et le nombre des fanons était de six cents. Toutes les parties supérieures du corps étaient noires, et les parties inférieures blanches; vingt-quatre plis se voyaient le long de la mâchoire inférieure , du thorax et du ventre, etc. M. Niell rapporte ce cétacé au rorqual à long bec.
Scoresby (2) donne aussi la description d’un rorqual qui fut pris dans la baie de Scalpa, en novembre 1808, et il accompagne cette description d’une figure qu’il devait à M. Watson, qui seul avait observé et décrit cet animal.
(1) Méro. de la Soc. Wernerienne, p. 201.
(2) An Acc. of the arctic. reg., t. 1, p. 485, pl. i3, fig. 2.
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Sa longueur était de dix-sept pieds et demi. La distance du bout du museau à la nageoire dorsale était de douze pieds et demi, et elle était de cinq pieds jusqu'à la nageoire pectorale. La longueur de celle-ci était de deux pieds, et sa largeur de sept pouces. La nageoire dorsale avait un pied trois pouces de longueur et neuf pouces de hauteur. Les parties supérieures étaient noires, le ventre d’un blanc éclatant et les replis rougeâtres, etc. Scoresby regarde ce -cétacé comme appartenant au rorqual museau pointu.
C’est en réunissant ce que rapporte Scoresby de ce rorqual à ce que Fabricius dit de la balæna rostrata que M. Lesson (1) établit une autre espèce de rorqual à museau pointu que celle de Lacépède.
Le changement fondamental que l'étude et la comparaison des parties osseuses a opéré est dû à mon frère, et il a été amené par le besoin de déterminer le degré de ressemblance qui pouvait exister entre les débris fossiles de baleines et les parties analogues des espèces vivantes. Pour que cette comparaison pût avoir lieu, il fallait préalablement reconnaître auxquelles de ces espèces appartenaient les parties de squelettes qu’on possédait, et par conséquent les différences caractéristiques de ces parties. Or ce travail a démontré l’existence de trois espèces de rorquals : une des mers du Nord , une de la Méditerranée, et une des mers Antarctiques.
Il ne nous reste donc actuellement qu’à rapporter à chacune de ces espèces les traits qui leur appartiennent; mais il ne nous sera pas possible d’y retrouver les trois espèces dont nous venons d’examiner les titres, la jubarte, le rorqual et le baleinoptère museau pointu.
En effet, tout ce qui a trait à l’histoire de ces trois espèces a été pris d’observations faites sur des rorquals des mers du Nord, et par là semble appartenir exclusivement à l’espèce de ces mers; car, si Lacépède a réuni l’espèce
(i) Cétacés, p. 266.
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de la Méditerranée à son rorqual, qui n’existait réellement pour lui, comme pour Bonnaterre , que dans la figure d’Ascanius, laquelle représentait une baleine du Nord, rien ne prouve que cette association fût légitime; tout, au contraire, permet de penser qu’elle n’avait aucun fondement. Cette espèce ne peut donc point exister pour nous ; et, comme il en est de même de la troisième, qui n’est établie à nos yeux que sur de jeunes Individus de la première, c’est celle-ci seule que nous croyons être autorisé à conserver,
LE RORQUAL JUBARTE. —R.Boops.
C’est cette espèce qui vraisemblablement est représentée, avec plus ou moins d’exactitude, dans toutes les figures de rorquals qui ont été données jusqu’à présent, à l’exception delà figure du rorqual de la Méditerranée que l’on doit à Lacépède. Celle que Hunter a publiée sous le nom de piked wliale, réunie à celle que Lacépède donne comme représentant son baleinoptère museau pointu , sont de toutes celles qui nous paraissent exprimer le plus fidèlement les traits généraux de ce cétacé : son corps allongé et fusiforme , son museau tout d’une venue ayec le crâne, la situation reculée des évents , la forme des nageoires , etc., etc.
Ce rorqual atteint à une fort grande taille : on en a rencontré de soixante-dix à quatre-vingts pieds et plus, mais non pas de trois cent soixante, comme on le dit dans la traduction du voyage d’Olafsen. L’individu de soixante-dix-huit pieds dont parle Sibbald avait les proportions suivantes :
La plus grande circonférence du corps . . 35 pieds anglais.
Distance du bout du museau aux yeux. ... i3 2 pouces
Longueur des nageoires pectorales .... 10 »
Leur largeur. . . . . . 2 6
Distance de ces nageoires à l’angle de la
bouche . 6. 5
Hauteur de la nageoire dorsale ...... 2 »
Sa longueur . ^ , 3 »
Largeur de la nageoire de la queue. ... 18 »
ci TAcés. % i
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L’individu de quatorze pieds de long , décrit par M. Geoffroy de Valognes , avait neuf pieds de circonférence. Les nageoires pectorales avaient deux pieds de long sur six pouces de large, et étaient situées à dix-liuit pouces de l’angle de la bouche. La nageoire dorsale avait dix pouces de hauteur et huit de largeur. Tous le corps était revêtu d’une peau lisse et brillante, et sous la gorge et la poitrine se trouvaient des plis nombreux et profonds d’un troisième de pouce. Les parties supérieures étaient d’un noir plus ou moins foncé; les parties inférieures blanches, avaient une teinte rosée , et les plis du dessous du cou et de la poitrine étaient rougeâtres; une grande tache blanche couvre transversalement , en dessus et en dessous , la nageoire pectorale, et la nageoire caudale , dans sa face inférieure, est de la couleur du dessous du corps. Les fanons sont blanchâtres.
Les organes des sens , comparés à ceux des autres cétacés à évents , ne présentent probablement aucune modification bien importante. A la vérité, ils ont fait le sujet de peu d’observations. Quoique le nombre des rorquals dont parlent les auteurs soit assez grand , ceux qui se trouvaient à portée d’étudier leur organisation et de les décrire en ont été empêchés ou par quelque intérêt qui ne se conciliait pas avec les besoins de la science , ou par l’état de décomposition où se trouvaient les cadavres de ces animaux ; le fait est qu’à l’exception de l’ostéologie , on ne connaît à peu près rien de l’organisation des rorquals.
L’œil, dit M. Souty (i), est entouréd’une apparence de paupières épaisses et fermes , très-peu mobiles et formées d’une peau graisseuse. Leur petite ouverture ne laisse pas apercevoir toute la cornée , dont le diamètre est d’un pouce. Le globe avait dix pouces de circonférence, et la sclérotique, qui s’amincit antérieurement , avait jusqu’à un pouce d’épaisseur. Ce globe n’a point au-dessous de lui le tissu cellulaire qu’on remarque chez les autres mammifères, et qui semble destiné à adoucir les mouvemens de cet organe. Le nerf optique avait un pouce de diamètre.
L’orifice extérieur de l’oreille , continue le même observateur, n’était point perceptible ; et il parle d’une membrane tendue au niveau de la peau , qui en aurait marqué la place. Fabricius, qui
(i) Cétacés de M. Lessou, p. 2&S.
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indique l’orifice du conduit externe de l’oreille , ne parle point de cette membrane.
Nous n’avons rien à dire du sens de l’odorat , qui vraisemblament n’est pas moins caché chez les rorquals que chez les autres cétacés.
Quelques détails ont été donnés sur la langue : Fabricius la représente comme ayant la couleur du foie et comme étant grande, grasse et ridée ; elle serait de plus accompagnée du côté du gosier d’une membrane lâche qui serait comme l’orifice d’un opercule. Lacépède l’a peut-être fait représenter dans sa figure de son baleinoptere museau point u; mais le graveur l’a couverte de taches rondes qui semblent indiquer des tubercules, et qui ne se trouvent point sur le dessin original que j’ai sous les yeux. Sa consistance paraît être assez molle. Elle occupe dans la longueur de la bouche l’espace que les fanons laissent entre eux , et ne se trouve ainsi en rapport qu’avec le s filamens longs et flexibles qui garnissent les lames, cornées à leur bord interne. Plusieurs auteurs parlent d’une vessie aérienne qui communiquerait avec la partie intérieure de la bouche de ces animaux, laquelle pourrait être remplie d’air. M. Souty (i) dit que, dans le rorqual qu’il a observé , cette vessie avait environ huit pieds de longueur et formait une poche allongée.
Quant au toucher, la seule observation à faire, c’est que la jubarte, comme tous les rorquals, a une couche de graisse asse« mince , comparativement à celles de plusieurs autres cétacés.
Les mâchoires du rorqual ne portent point de dents. Pour en tenir lieu le palais de cette espèce est garni de deux rangs de lames cornées nommées fanons, l’un à droite , l’autre à gauche, séparés par un intervalle nu. Ces fanons, situés dans chaque rang, parallèlement l’un à l’autre , forment entre eux un angle dont le sommet est dirigé en arrière. Leur forme est à peu près celle d’un triangle scalène, et ils sont attachés au palais parle plus petit de leurs côtés , de manière que c’est par leur côté le plus grand que ceux de chaque rang se regardent, d’où résulte un vide triangulaire entre eux. Ces lames cornées , dont le nombre varie avec l’âge de l’animal, se terminent par de nombreux et gros filamens, qui limitent , en le tapissant, le vide qu’elles laissent entre
(i) Cétacés de M. Lesson, p. 203.
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elles; ces filamens paraissent avoir la double destination de retenir la proie dont l’animal doit se nourrir, et de laisser écouler l’eau qui pénètre dans la bouche avec elle.
Ces fanons (1) paraissent composés de deux substances, l’une centrale, plus ou moins épaisse, celluleuse, dont les filamens ne semblent être que la continuation ; l’autre externe , mince , plus compacte , couvrant les deux faces de la lame du fanon , comme l’émail couvre la dent ; et les fanons, à leur base , dans une étendue plus ou moins grande , sont séparés l’un de l’autre par une troisième substance blanche , homogène et d’une consistance approchant de celle de la cire.
La substance principale de chaque fanon paraît être produite , à en juger par ce qu’en dit Hunter, comme le sont les dents , par un bulbe producteur qui se trouverait entre les intermaxillaires , et la partie du derme, très-vasculeuse et analogue aux gencives, qui revêt le palais. Ces bulbes producteurs des fanons, minces et larges comme eux , ont une densité plus grande que la membrane qui les recouvre et sont aussi très-vasculaires; ils pénètrent à la base du fanon, ou plutôt la base du fanon , moulée sur eux , se trouve concave et les revêt. Les deux autres substances paraîtraient être formées par la membrane externe , et , quoique leur développement semble devoir être égal à celui de la substance centrale , on dirait que leur étendue se trouve limitée par leur oblitération. Ces faits , que nous avons dû concentrer pour mieux faire concevoir leurs rapports, sont sans doute bien insuffisans pour donner une connaissance exacte de la production et du développement des fanons : c’est que Hunter exposait ses idées sur ce sujet , préoccupé par l’idée très-probable que ces produits organiques se forment comme les poils , les cornes , les dents ; mais comme , a l’époque où il écrivait, on n’avait sur la formation des poils et des dents que des idées inexactes, il n’a pu faire ressortir une vérité complète de ses observations qui restent ainsi environnées d’un voile trop épais. Il est donc vivement à désirer que le développement des fanons fasse le sujet d’observations et de recherches nouvelles , afin de bien établir quelle est la nature des substances qui accompagnent ces James, substancesqui n’ont pas la même dureté qu’elles, et qui ne sont peut-être que les restes du bulbe producteur du corps principal de fanons.
(0 Hunter trou*, yliib, t. 77.
Toutes les allures des rorquals paraissent être libres et faciles , et leurs mouvemens acquièrent une promptitude et une impétuosité sans égale quand quelques dangers les menacent et que la peur les emporte. Ils inspirent une grande crainte aux pêcheurs, qui ne les attaquent jamais qu’avec beaucoup de prudence , et qui , malgré les précautions nombreuses qu’ils prennent pour les aborder, sont encore souvent victimes de leur témérité.
Nous n’avons rien à dire sur l’usage que ces animaux font de leurs sens. Ces grands cétacés ne sont pas de nature à être soumis à des observations régulières , et ce qu’à ce sujet on a pu conclure de la manière dont on les voit se conduire lorsqu’on les rencontre , lorsqu’on les cherche , c’est qu’ils voient distincte ment les objets , et que leur ouïe ne manque point de délicatesse. Quant au goût , à l’odorat et au toucher, il est à supposer que ces animaux n’en tirent qu’une bien faible utilité.
Quelques auteurs, et Othon Fabricius entre autres, ont représenté les plis qui se trouvent sous la gorge et sous la poitrine des rorquals , comme étant produits par la contraction d’une grande poche, d’une vaste cavité , que ces animaux auraient la faculté de remplir d’air pour se rendre plus légers , ou même de l’eau qui pénètre dans leur bouche quandils prennent leur nourriture. Alors ces plis s’effaceraient en partie. Mais les observations anatomiques de Hunter ne permettent guère d’adopter ces idées : car il a remarqué que la partie de la peau où se trouvent ces plis est fortement adhérente aux organes qui sont situés sous elle. Il resterait donc à rechercher la nature et l’objet de ces plis singuliers, qui sans doute se lient d’une manière quelconque à l’existence de ces animaux.
Nous donnerons , dans l’histoire du rorqual antarctique , la description complète d’une tête de cette espèce. Celle du rorqual jubarte (i) se distingue des deux autres , suivant mon frère, par
(i> La tête , ainsi que le squelette de cette espèce, est connue par la figure que M. Albers en a donné dans ses Icônes ad illud. anat.comp., pl. i. Ce squelette avait été tiré d’un rorqual échoué dans le Yeser, en 1699, dont on a la figure (1), à la quelle on reconnaît tous les caractères de la juharte. Pierre Camper avait déjà fait représenter la tête de ce rorqual dans ses observations anatomiques sur les cétacés (pl. xi et xm, chap.vm,
(i)Hasœus a fait grave;’ très-imparfaitement cette figure dans sa dissertation sur le léviatban, p. ?, pl. III.
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son museau plus large à proportion et sa partie inter-orbitaire plus étroite , par la ligne postérieure de la partie du frontal qui se rend sur l’orbite , laquelle n’est ni transverse comme dans le rorqual du Cap , ni dirigée en avant comme dans celui de la Méditerranée , mais dirigée obliquement en arrière ; par la figure à peu près rectangulaire des os du nez ; par la ligne externe , moins arrondie , que forme l’orbite et l’arcade zygomatique ; enfin par sa mâchoire inférieure moins arquée en dehors, et qui, au lieu d’être un peu convexe en dessous , prend , dans le sens vertical, une courbure contraire.
Pour les autres parties du squelette , l’omoplate est remarquable par sa largeur d’avant en arrière et par la saillie de son angle postérieur , comparativement à celle du rorqual de la Méditerranée. Les mains sont bien plus courtes que celles du rorqual du Cap , etc.
L’individu de dix-sept pieds de longueur, dont Hunter a fait l’anatomie , a montré que cette espèce a un estomac composé de cinq poches. Les deux premières sont les plus grandes ; les trois autres , plus petites, sont irrégulières. Celle qui communique immédiatement avec l’œsophage , tapissée de la membrane de ce conduit , est ovoïde et située obliquement , son extrémité la plus étroite en bas ; c’est à son autre extrémité et obliquement que s’ouvre l’œsophage. Le second estomac, plus long que le premier, a la forme d’une S ; sa surface interne présente des stries longitudinales qui quelquefois sont réunies par des bandes transversales. Le troisième , très-petit , ne semble que servir de conduit pour pénétrer dans le quatrième , dont la surface interne est villeuse , ret qui paraît être comprimé entre le deuxième et le cinquième. Celui-ci est rond et petit ; il conduit au pylore qui n’offre guère d’apparence valvulaire. La surface interne du duodénum forme des plis longitudinaux à quelque distance les uns des autres qui sont liés pardes plis latéraux. Les petits intestins, de vingt-huit jards et demi de longueur (plus de 86 pieds anglais) sont terminéspar un cæcum qui est long de sept pouces, et du colon h l’anus on trouve deux jards trois quarts ou 8 pieds 3 pouces environ,
p. 78). Un autre individu, échoué sur la côte de Holstem, en 1S19, fourni un squelette, que M. Rudolphi a publié dans les mémoires de l'académie de Berlin, de 1820 à 1821, pl. i-iv.
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Il est impossible de faire connaître le naturel de cette espèce , de faire ressortir ses penchans, son intelligence, ses instincts, de ses actions. Les pêcheurs, qui seuls ont été à portée d’observer la jubarte vivante, n’ont vu en elle qu’un animal dont il était prudent de craindre la force et l’impétuosité , ou qu’il fallait négliger à cause de son peu de graisse et de la mauvaise qualité de ses fanons. Fabricius nous apprend que ce rorqual se rencontre le plus communément entre les soixante-unième et soixante-cinquième degrés de latitude. Sa femelle ne mettrait au monde qu’un seul petit. Dans les beaux jours de l’été, il se rapproche quelquefois des côtes , pénètre dans les golfes , et il n’est pas rare de le rencontrer flottant à la surface des eaux comme s’il cherchait à la fois du repos et la douce chaleur du soleil. Son naturel , dit-il, est craintif 5 il fuit devant ses ennemis et redoute surtout une espèce de dauphin qui le poursuit avec acharnement. On rapporte cependant qu’il devient très-dangereux pour les chaloupes , lorsque le harpon l’a blessé ; qu’alors il semble s’en prendre à ceux qui l’attaquent ; qu’on l’a vu , de ses coups de queue , faire chavirer les embarcations qui se trouvaient autour de lui , et précipiter à la mer ceux qui les montaient. On raconte aussi qu’un rorqual, ayant été harponné, entraîna avec tant de précipitation le bateau auquel la corde du harpon s’était accrochée, et qu’on n’eût pas la présence d’esprit de couper, qu’ayant pénétré sous les glaces le bateau et tous ceux qui s’y trouvaient s’y perdirent avec elle. D’autres parlent de rorquals du Nord comme d’animaux amis de l’homme , qui le suivent en se jouant autour des plus frêles embarcations , et qui semblent ne l’accompagner que pour le protéger contre les poissons qui pourraient l’attaquer. A la vérité , c’est Olafsen qui rapporte cette histoire. Ce qui est certain, c’est que ces cétacés ne sont point des animaux de proie comme le requin , par exemple , et qu’ils ne sont point hostiles envers ceux qui ne leur sont point ennemis.
Cette grande espèce de baleine consomme naturellement une immense quantité de nourriture. On ne paraît pas en avoir ouvert sans qu’on ait remarqué dans leur estomac des débris de toutes espèces de poissons. Eggède nous dit qu’on a trouvé des nord-caper dont l’estomac contenait plus d’une tonne de harengs , et Hunter rapporte que son jeune rorqual avait dans le sienjdes restes de requins. Au surplus, on pourra se faire une idée
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de la masse d’alimens que ces animaux peuvent engloutir, quand ils ouvrent la bouche au milieu d’un banc de harengs , lorsqu’on saura , à en croire Sibbald , qu’une chaloupe avec son équipage entra toute entière, et sans s’en apercevoir, dans la bouche béante dJun de ces animaux échoué près du rivage.
Ces cétacés vivent associés les uns aux autres, soit en troupes , soit par paires. Anderson raconte qu’un rorqual mâle ayant été harponné , sa femelle ne le quitta point et se laissa harponner après lui plutôt que de l’abandonner et de fuir.
Les mers du pôle Arctique forment l’habitation de cette espèce de rorqual $ on la rencontre dans les parages de l’Amérique comme dans ceux du Groënland et du Spitzberg , de l’Island et du cap Nord ; et l’on ne voit pas comment elle ne se serait pas portée à l’est et ne se rencontrerait pas aussi dans lesparages de la Nouvelle-Zemble et des îles Liaikhof. Ce sont les tempêtes qui vraisemblablement les poussent de temps à autres sur nos côtes.
Nous terminerons ces notes, relatives a la jubarte, par l’extrait d’un mémoire deM. Van Breda sur un individu de cette espèce , échoué près d’Ostende le 5 novembre 1827, et dont on a vu à Paris l’exposition publique du squelette ; et nous ne retrancherons surtout pas de ce mémoire l’expression des regrets de M. Van Breda sur l’impossibilité où il fut d’étudier anatomiquement cet animal et sur l’autorité qui , dans toute cette affaire, fut acquise à l’ignorance et à la cupidité. Nous ne croyons pas que ce mémoire ait été publié.
« Depuis un grand nombre d’années, probablement depuis des siècles, il ne s’offrit pas au naturaliste une occasion aussi favorable de faire des recherches sur une des plus rares productions de la nature , que celle que présenta une baleine colossale jetée sur la côte de la Flandre occidentale , près de la ville d’Ostende.
» Cet événement, dont il n’y avait pas, et dont il n’y aura peutêtre de long-temps d’exemple , présentait l’occasion, non seulement d’acquérir une connaissance approfondie de ce colosse du règne animal , mais surtout de la structure de tant d’organes qu’on pouvait observer chez lui dans des dimensions cent fois plus grandes que celles qu’ils ont ordinairement.
» La plupart des baleines échouées sur des côtes habitées , dont nous parle l’histoire , n’étaient que des enfans en comparaison de ce géant qui avait plus de quatre-vingts pieds de longueur ;
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Scoresby, le plus célèbre et le plus habile des pécheurs de baleines , qui assista k la mise à mort de plus de trois cents de ces animaux, rapporte n’avoir jamais vu de baleine dont la longueur surpassa soixante pieds.
» Et de cet animal , rien, littéralement rien, ne fut examiné ; rien ne fut conservé que le squelette ; tout fut coupé, mis en pièces , enfoui dans la terre ou jeté dans la mer ; aucun anatomiste ne prit en main le scalpel ; la hache du boucher sépara des os ce qui avait échappé k la putréfaction , et rien ne reste de toutes les parties molles qui auraient pu k elles seules former un musée qui n’aurait point eu d’égal.
» Je tentai tous les moyens pour m’emparer de l’animal dans l’intérêt de la science ; mais mes efforts , soutenus par ceux de S. E. le gouverneur de la Flandre occidentale , furent vains; un hasard malheureux fit tomber la baleine dans la main de personnes qui 11e pouvaient en apprécier la valeur scientifique et qui , 11’ayant pas d’anatomiste k leur disposition , ne songèrent pas k une dissection régulière. L’animal fut laissé en proie k la putréfaction , et il ne me resta , ainsi qu’aux nombreux élèves de notre université qui se présentaient pleins d’ardeur , d’autre consolation que l’exemple du grand Hunter , qui , dans son excellente dissertation] sur les baleines (1), nous apprend qu’un chirurgien , qu’il avait pourvu k grands frais de tous les appareils nécessaires et envoyé sur un vaisseau destiné k la pêche de la baleine pour recueillir les principaux organes de cet animal, 11e lui rapporta autre chose qu’un morceau de peau , auquel étaient attachés quelques petits animaux marins.
» Plus heureux toutefois que beaucoup de naturalistes , nous avons pu du moins prendre exactement les formes extérieures de ce gigantesque animal.
» Nous commencerons par celles de ces formes qui peuvent servir k la détermination de l’espèce ; elles seront suivies d’un certain nombre de mesures , et nous terminerons par quelques détails sur les organes qu’il nous a été possible d’observer.
» Le lendemain du jour où l’animal avait été jeté sur la côte , je l’y trouvai étendu sur le dos et tourné un peu vers le côté
(i) Hunter , phil. transact., vol. lxxvii.
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gauche ; c’était une femelle ; elle était enfoncée en partie dans le sable: seulement, lors du flux, elle se trouvait à moitié à flot pour quelques heures.
» L’affaissement des parties molles rendait impossible la mesure exacte de sa largeur, tout comme son enfoncement dans le sable ne permettait pas de mesurer sa grosseur ; près de la nageoire , il s'élevait à peu près de deux mètres au-dessus du sable. De la distance de la pointe de la mâchoire inférieure au point qui se trouvait sur le prolongement de l’épine dorsale, et sur une droite qui aurait joint les deux extrémités de la nageoire de la queue . la longueur entière de l’animal était de vingt-cinq mètres ; la longueur de l’ouverture de la gueule, mesurée sur la mâchoire inférieure , celle-ci étant un peu saillante , était de 4>8 mètres , la nageoire pectorale était placée à 6,9 mètres de distance de la pointe du museau , le nombril à i3,7, l’extrémité antérieure de l’ouverture du vagin à 16, 3, et l’anus à 18,1 mètres de la même pointe. La longueur de l’ouverture des parties sexuelles était de 1, 5 met.; très-près de ces parties, à une distance d’à peu près o, 3 mètres, était placé l’anus.
» La distance du bout de la queue au point d’intersection du prolongement de l’épine dorsale et de la ligne qui joint les extrémités de la nageoire caudale, était de o,65 mètres ; la longueur de la nageoire pectorale était de 3, 1 mètres , son maximum de largeur de o,65 mètres.
» La nageoire dorsale était presque diamétralement opposée à l’anus ; comme elle ne fut tirée du sable que lorsque l’animal était déjà ouvert, il ne fut pas possible d’en assigner la position aussi exactement que celle des autres parties ; l’œil était placé un peu plus haut et très-près de l’angle de jonction des mâchoires; l’ouverture du conduit auditif était un peu plus bas à la distance d’un mètre de l’œil.
» La mâchoire supérieure était moins large et plus courte que la mâchoire inférieure ; tellement que les lèvres de la mâchoire inférieure doivent avoir embrassé la mâchoire supérieure pendant la vie de l’animal ; le palais était partagé en deux parties égales, et vers la ligne médiane s’étendaient, à partir des lèvres, dans une direction qui lui était presque perpendiculaire , une multitude d’appendices mous et garnis de franges, disposés les uns
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sur les autres par couches, comme lesfeuillets d’un livre. Ces appendices, lorsque l’animal n’était pas encore tombé en putréfaction, présentaient sans doute un spectacle de la plus grande beauté. Ils étaient probablement une dépendance des fanons , puisqu’on les avait trouvés dans la position et la direction où ceux-ci avaient été; je dis avaient été, car on les avait arrachés. Un de ces fanons ressemblait parfaitement à celui que représente H unter ; et, ainsi que Scoresby le remarque aussi au sujet des fanons, du rorqual, il n’était pas garni de poils , comme ceux de la grande baleine {balaneamysticitus)) mais divisé à son bord intérieur et à son extrémité de manière que ses divisions ne différaient pas du corps des fanons. Le seul de ces fanons que je vis avait à peu près un demi-pied de longueur.
» Il n’est pas étonnant que, peu de temps après que la baleiné eut échoué, les fanons aient été arrachés partout où Pon pouvait les atteindre ; cependant cela n’avait pu avoir lieu dans la partie de la mâchoire qui , en conséquence de la position de l’animal , était recouverte par la mâchoire inférieure ; je m’attendais donc à y trouver encore quelques fanons en place ; mais , après qu’on eut soulevé la mâchoire inférieure ; au moyen de cabestans , on vit que tous les fanons étaient perdus : soit qu’ils eussent été arrachés auparavant par les pêcheurs , qui avait trouvé l’animal mort flottant sur la mer ; soit qu’ils se fussent détachés et perdus en mer par un commencement de putréfaction.
» Outre ses fanons proprement dits, la baleine avait encore à la pointe du museau une touffe de filamens cornés, arrondis , ou plutôt de gros poils , qui étaient réunis à leur racine par une membrane commune , et divisés à leur pointe en poils très-fins. Ces fanons filamenteux , qui doivent avoir formé une touffe très-épaisse , étaient , au témoignage de plusieurs personnes , de différente longueur , et quelques-uns avaient bien trois pieds. Comme tous avaient été airachés , je n’ai pu les voir moi-même sur le mufle de l’animal ; cependant ils furent observés en place par un médecin d’Ostende, l’honorable monsieur Janson, et une petite touffe composée de neuf poils très-divisés , d’un pied de longueur et réunis par une membrane sur une longueur seulement de trois quarts de pouce , dont on me lit présent , ne laissent aucun doute sur l’existence de cette singulière barbe. Hunter, qui disséqua un
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rorqual de dix-sept pieds , ne fait aucune mention de ces poils.
» Comme la mâchoire inférieure était un peu plus longue et beaucoup plus large que la mâchoire supérieure, ses lèvres pouvaient facilement recouvrir les fanons placés à la mâchoire supérieure ; lorsqu’on l’eût élevée au moyen de moufles et dépouillée de sa chair , elle se présenta comme une grande porte , sous laquelle on eût pu passer en voiture. La langue fut coupée et jetée sans que personne l’ait vue dans sa position naturelle. A l’angle de jonction des lèvres, on voyait une partie des muscles ronds , qui, placés aux deux côtés de la base de la langue, rendent l’ouverture de la gorge très-étroite.
-> L’œil, très-petit en comparaison de l’animal, n’était pas plus grand que celui d’un bœuf. Comme il avait été crevé, on ne pouvait faire aucune remarque sur sa structure , l’œil gauche était sous le sable.
» L’ouverture du conduit auditif était très-petite et sans oreille extérieure. J’eus quelque peine à le trouver, car on ne pouvait y enfoncer qu’un stylet du plus petit diamètre.
» Les parties sexuelles étaient telles qu’elles ont été représentées par Hunter. Les deux mamelles étaient placées chacune dans une cavité assez profonde et symétriquement des deux côtés des parties sexuelles.
5) L’ouverture de l’anus était très-petite.
» A l’extrémité des nageoires pectorales , comme aussi à l’extrémité des deux parties delà nageoire caudale se trouvait, du côté extérieur, une légère incision ; menu détail qui pourrait bien ne pas être sans valeur comme caractère spécifique. La nageoire dorsale était très-peu saillante, et a partir de cette nageoire s’élevait une légère éminence jusqu’à la nageoire caudale.
» La surface de la peau, unie comme si elle eût été polie, était d’un noir foncé sur le dos , blanche sur le ventre et autour des parties sexuelles ; en beaucoup d’endroits, où. elle avait originairement été noire , elle paraissait blanche , à cause de la séparation de l’épiderme noir, qui, faiblement uni à la peau, s’en sépara dès le commencement de la putréfaction.
» Enfin ce qui attirait surtout les regard de chacun , et ce dont on peut difficilement se faire une idée sans les avoir vus, ce sont les sillons ou les côtes ( car on ne peut pas raisonnablement appeler cela des plis) qui s’étendent parallèlement les unes
aux autres et eu grand nombre sous la mâchoire inférieure , sur la poitrine et le ventre jusqu’au nombril , et dont quelques-unes se réunissent ou se séparent irrégulièrement ça et là , de manière à former de deux raies une seule ou d’une seule deux.
» Lacépède nomme ces côtes des plis et dit , dans son Histoire des Cétacés que l’animal peut les déplisser , quand , a travers ses évents , il introduit de l’air dans sa bouche, et qu’alors il se forme une espèce de vessie natatoire. Ce fait me paraît trèsin vraisembable , d’abord parce que ces inégalités ne sont pas des plis proprement dits , mais des éminences , séparées par des sillons qui forment corps avec la peau et ne peuvent s’effacer , comme il est facile de s’en convaincre par une section transversale ; de plus cette peau, [ainsi plissée, à l’interposition près d’un peu dégraissé, est immédiatement attachée aux muscles.
» Lacépède paraît avoir pris l’opinion que cette peau plissée forme les parois d’une espèce de vessie natatoire , dans une note jointe à des dessins qui lui furent envoyés par Banks.
» P. Neil dit formellement, dans les Transactions de la Société Wernérienne qu’il se trouve une vessie natatoire dans la partie antérieure du corps de cette baleine , cependant il ne vit l’animal que lorsqu’il était dépouillé de toute sa graisse et qu’il ne restait plus çà et là que quelques morceaux de peau plissée , et on ne voit pas sur quel fondement il conclut à l’existence d’une pareille vessie : peut-être prit-il cette opinion chez Lacépède.
» Je pense aussi qu’aucun des écrivains , qui ont voulu placer une vessie natatoire à la mâchoire inférieure et à la poitrine de la baleine , n’a réfléchi que , la vessie se remplissant d’air, l’animal serait aussitôt tourné le ventre en haut, ce qui serait une position aussi peu naturelle de l’animai dans l’eau , que celle d’un poisson qui nagerait le ventre en haut, ou d’un quadrupède qui ramperait sur le dos les quatre pâtes en l’air.
» L’usage des enfoncemens qui sillonnent la peau de la baleine est donc encore inconnu.
» Tel est le petit nombre de remarques que j’ai eu l’occasion de faire, dans les circonstances malheureuses dont il a été parlé plus haut ; on n’a pu rien observer sur les parties intérieures. Autant que j’aipu en juger, en voyant couper la graisse etles muscles à coups de hache, le tout s’accordait assez bien ayec ce que Hunter rapporte du rorqual qu’il dis éqna.
DES BALEINES
» Il me parut remarquable que dans la cavité abdominale se trouvaient des végétaux à demi digérés, ainsi qu’une petite boule formée des racines du jostera oceanica .
« Une petite partie du squelette seulement était visible, lorsque je fus obligé de quitter Ostende j il n’y avait de mis à nu que l’un des omoplates et la mâchoire inférieure.
» L’un et l’autre me parurent s’accorder peu avec les os du même nom dans la figure d’un squelette de baleine , conservé k Brème chez M. Albers , figure qui se trouve dans les Icônes ad illustranda m anatomen comparalam fasc. i ; mais beaucoup plus avec ceux du squelette de la baleine échouée en 1811 sur les côtes du Zuiderzée , qui , si je ne me trompe , fut disséquée par mon célèbre ami le professeur Reinwardt , et dont le squelette se trouve maintenant dans le musée royal de Leydej c’est au moins ce que je crois devoir conclure d’un dessin très-exact que j’en possède.
r> On a ura probablement dans la suite l’occasion de comparer le squelette de notre baleine avec celui-ci , et l’on possédera du moins un squelette de baleine déplus ayant appartenu à un animal dont la forme extérieure est parfaitement connue.
» Je termine ce rapport par le vœu que les naturalistes puissent toujours échapper au chagrin de voir perdre sans fruit une occasion aussi rare que celle que nous avons eue de faire des observations importantes, et dont on ne nous a pas permis de profiter. » ( i )
RORQUAL DE LA MÉDITERRANÉE. — R. musculus .
Cette espèce a été connue des anciens : c’est d’elle très-proba blement dont Aris tote a parlé sous le nom d emysticetus, cétacé dont la bouche était remplie de poils, au lieu d’être armée de dents. Ce nom désigne incontestablement une baleine ; or il est pl us vraisemblable de penser que cette baleine appartenait à l’espèce qui se trouve encore aujourd’hui dans la Méditerranée,
(1) Pendant l’impression de cette feuille, j’ai appris que M. Schlégel a publié en Hollande , d’après nature , la description et la figure d’un Rorqual du Nord, de 36 pieds de longueur; mais je n’ai pas pu me procurer ce travail à temps pour en faire usage ici.
DES BALEINES. 335
qu’aux autres espèces de la même famille qui n’y ont peut-être jamais vécu.
Pline , en rappelant les paroles d’Aristote , paraît donner au mysticetus le nom de musculus; et , dans ce Cas , il serait plus grand que la baleine , ce qui confirmerait l’idée que ce cétacé est en effet un rorqual ; car il paraît certain que la taille des rorquals surpasse celle des autres baleines.
Quelques marins, dans les temps modernes, ont aussi parlé des baleines delà Méditerranée. Martens, entre autres, rapporte avoir vu des baleines à nageoire dorsale dans cette mer.
Au rapport de Gamper fils (i) et de M. l’abbé Ranzani (2), les musées des universités de Pise et de Bologne contiennent des crânes de rorquals pris dans la Méditerranée. Mais cette espèce n’est, à notre connaissance, représentée que dans la figure d’un rorqual qui vint échouer sur l’île Sainte -Marguerite , vis-à-vis de Cannes , département duVar, en mars 1797, et que Lacépède (3) rapporta à l’espèce du Nord. Cette figure , très-médiocrement dessinée et peinte par un architecte peu habitué à dessiner l’histoire naturelle , mais exercé à être exact dans ses dessins , paraît avoir été faite d’après des mesures prises rigoureusement ; et si l’on ne trouve pas dans l’ensemble de ses traits ceux que d’autres figures donnent de la physionomie générale des rorquals , il faut sans doute l’attribuer à l’afiàissement de cet animal causé par son poids, ou à la décomposition qu’il avait déjà éprouvée. Ce qui paraît surtout 11’être point naturel dans cette figure , dont j’ai l’original sous les yeux , c’est la tête , qui a la forme d’un cône très-allongé, partagé en deux moitiés parfaitement égales, par une ligne droite qui indique la séparation des mâchoires ; celle de dessous est un peu plus avancée que celle de dess us ; l’œil se trouve à une petite distance de la commissure des lèvres , et les évents un peu en avant des yeux. La ligne qui marque le contour des parties inférieures est sinueuse et ne s’écarte beaucoup en aucun point de la ligne droite ; celle qui trace le contour des parties supérieures est une courbe élevée , qui commence aux évents et qui se termine à peu près à la nageoire dorsale. Des évents au bout du museau , et de la na-
(1) Obs. anat., sur les Cétacés, de Pierre Camper, p. 37, note 1,
(3) Elem. de zoolog., t. 11, p. 708.
(3) Hist uat. des Cétacés, pl. 5.
BES BALEINES
geoire dorsale à l’extrémité de la queue, la ligne oblique est à peu près droite. Cet animal avait soixante pieds de longueur , et les rapports de ses parties principales , tirés de la peinture , étaient les suivantes :
Du bout de la mâchoire inférieure a la commissure des lè¬
vres. . . . 6 pieds » pouces.
- à l’œil. . . y 6
« - * — h la base de la nageoire pectorale. i4 6
Longueur de cette nageoire . 5 6
Distance de la base de cette nageoire à la
nageoire dorsale . io 9
Hauteur de cette nageoire . 2 9
* - de cette nageoire dorsale à la naissance de la caudale . 8 9
Diamèt. du corps dans sa partie la plus élevée. 8 6
Distance de la naissance de la nageoire caudale aux organes génitaux . .9 6
Toutes les parties supérieures de cet animal sont d’un noir k reflets grisâtres ; le reste est entièrement blanc, et la mâchoire inférieure a des teintes rosées, qui se remarquent surtout dans les sillons arqués , commençant au bout de la mâchoire, se terminant après l’anus et s’élevant jusque sous la nageoire pectorale. Cette nageoire est entièrement noire.
Lacépède donne , mais bien inexactement , la figure de la tête osseuse de ce rorqual, vue de profil , ainsi que la figure de quelques vertèbres et d’une portion de fanons (1). Un dessin plus vrai de cette tête se trouve dans la Recherche sur les ossemens fossiles. On voit qu’elle diffère essentiellement de la tête du rorqual du Cap par une largeur bien moindre entre les orbites , par un frontal beaucoup plus étroit , par des os du nez beaucoup plus petits et plus échancrés, par la direction du temporal, presque parallèle à l’axe de la tête , au lieu de lui être à peu près perpendiculaire , etc., etc.
A ces notes , bien insuffisantes pour l’histoire d’une espèce , nous pouvons heureusement joindre l’extrait de la description 'l’un rorqual de la Méditerranée, envoyée à l’Académie des sciences par M. le docteur Companyo. Nousn’cnlrerons pas dans tons
Rist, nat. des Cétacés, p], fi et 7.
DES BALEINES
les détails que contient ce mémoire. Toutefois nous nous conserverons ceux qui ont rapport à l’état de cet animal, lorsque les flots l’amenèrent au rivage. On y trouvera la confirmation de tout ce quenous avons dit des difficultés que l’observation de ces animaux présente.
Mémoire descriptif sur un cétacé échoué sur les cotes du département des Pyrénées-Orientales (i).
« Un énorme cétacé échoua, le 27 novembre 1828 , dans la matinée , sur le rivage de la mer dépendante de la commune de Saint-Cyprien. La mer était assez calme, un léger vent sudest se faisait sentir. Il arriva sur le rivage voguant sur le dos , la queue en avant faisant fonction de poupe, tandis que le tronc , d’un volume considérable, et qu’augmentait encore la dilatation des parois abdominales, formait le corps de ce navire animal. Une partie de la queue était étendue obliquement sur le rivage dans le sens des vagues. Le tronc en entier se voyait à la surface de l’eau et avait la forme d’un ballon ovalaire ; la tète, couverte par l’eau, rasait le sable ; on ne pouvait l’apercevoir qu’en allant assez avant sur le tronc de l’animal.
» Ce fut le 28, au matin, que nous nous rendîmes sur la plage; mais déjà les habitans des lieux voisins y étaient accourus en foule avec des instrumens de divers genres , et s’occupaient à le dépecer et à enlever les chairs dans l’intention d’en obtenir de l’huile ; ils ménageaient peu les parties osseuses , ce qui nous faisait craindre la détérioration du squelette précieux de ce mammifère.
» Quoi qu’on eût déjà enlevé beaucoup de chairs , cette énorme masse , qu’on voyait à la surface de l’eau , offrait un aspect aussi curieux qu’imposant. C’étaient les parois abdominales et thorachiques de l’animal qui s’étaient extraordinairement dilatées, et que la disposition de la peau de ces parties avait favori-
(1) Nous apprenons que ce mémoire , accompagné de cinq planches , se trouve publié avec quelques variantes et quelques additions qui ne le modifient point essentiellement, dans un ouvrage de M. Companyo, intitulé : Mémoire descriptif et ostéographie de la baleine échouée sur les cotes de la mer , près de Saint-Cyprien, etc. In-1°, Perpignan , i83o. Un autre mémoire sur ie même rorqual a été publié par MM. Carcassonne et Farines, mais jl est moins complet que celui que nous venons d’indiquer.
CETACES.
sées. Cette dilatation avait été produite par le développement des gaz que la putréfaction des viscères contenus dans ces deux grandes cavités avaient fournis. Cette expansion fut si forte que ce corps si pesant fut élevé du fond de l’eau à sa surface ; et cette position , qu’il conserva après qu’il fut jeté à terre par les vagues, était sans doute celle qu’il avait depuis longtemps.
» Cette augmentation de volume, offrant au liquide une grande surface, le rendait extrêmement léger par rapport à sa masse , et favorisa sa position ; de sorte que , malgré l’énorme poids de son corps, il flotta avec aisance sur cette plage , où l’on peut aller de vingt à trente mètres dans la mer, sans trouver plus d’un à deux mètres de profondeur. Dès qu’on eut pénétré dans une de ces grandes cavités , les gaz s’échappèrent et cette masse s’affaisa ; cependant les vagues continuèrent à la faire flotter , et tendaient à la pousser à terre , ce qui nous en facilita l’approche.
3) L’état de putréfaction dans lequel se trouvait cet animal ne laisse aucun doute qu’il était mort depuis long-temps , et qu’il avait séjourné au fond de la mer, jusqu’à ce que le développement des gaz l’eût fait remonter à sa surface. Son intérieur était en grande partie putréfié ; tous les organes contenus dans le thorax et l’abdomen étaient désorganisés par la putréfaction , qui avait entraîné celle des chairs et des parties environnantes; les muscles dorsaux , en contact avec les matières putrides, fruit de la désorganisation de ces parties , avaient été altérés , et leur action s’était fait sentir même sur les parties osseuses les pins voisines. Les vertèbre s dorsales et les lombaires avaient contracté une couleur gris sale , que nous atribuons a cette putréfaction , tandis que les autres vertèbres avaient conservé leur blancheur. Les cartilages inter-vertébraux de ces parties étaient désorganisés, et ces vertèbres se détachaient avec facilité. Cet état de putréfaction se propageait le long des membranes muqueuses , jusque vers la bouche ; ce qui sans doute occasiona la chute des fanons , car nous n’en avons trouvé aucune trace. Les chairs éloignées du tronc étaient assez saines ; malgré cela il se dégageait du cadavre de ce cétacé une odeur désagréable , putride, poissonneuse, trèsforte.
^ Cet état de décomposition était si avancé que la peau se détachait avec la plus grande facilité, elle avait douze millimètres d’é-
paisseur. Sous la peau on trouvait une chair très-grasse, lourde, ferme, rougeâtre, parsemée de vésicules blanchâtres , remplies d’une matière oléagineuse , légèrement colorée de jaune. Celte chair, soumise à l’action du feu, a fourni une grande quantité d’huile épaisse, jaune, très-âcre, exhalant une odeur fort désagréable et beaucoup plus forte que celle de l’huile de poisson qu’on trouve dans le commerce, soit que cette odeur ait été produite par l’altération qu’avaient éprouvées les chairs de l’animal, soit qu’elle soit propre à son espèce ; il n’en est pas moins vrai que les habitans qui l’avaient faite ont été forcés de la transporter hors de leurs maisons dans un lieu découvert, tant l’odeur qu’elle exhalait était désagréable.
» La longueur de ce cétacé, prise du bout du museau à l’extrénité delà queue, était de vingt-cinq mètres soixante centimètres, la circonférence de son corps, prise a la partie moyenne du thorax , était de onze mètres à peu près ; car il nous a été impossible de le mesurer au juste. La longueur de la tête était de cinq mètres trente-huit centimètres; son enveloppe tégumenteuse générale était d’une couleur gris d’ardoise foncé, excepté sous la gorge et les parties latérales des nageoires pectorales, où cette peau était d’un blanc éclatant ; c’est sous la gorge, la poitrine et le ventre, qu’on remarque les plis longitudinaux qui caractérisent le sous-genre auquel appartient cette espèce.
3) Ces plis longitudinaux ont six centimètres de large , et sont de couleur blanc jaunâtre; les sillons sont bleuâtres et de quatre centimètres de profondeur. Ils partent du quart antérieur de la mâchoire inférieure, se bifurquent à mesure qu’ils doivent remplir une plus large étendue , et chaque embranchement se bifurque k son tour. Les bifurcations ont six millimètres de largeur à leur naissance , et s’élargissent k mesure qu’elles s’allongent. Ces plis se perdent insensiblement vers la partie inférieure du ventre, en se réunissant de nouveau ; ils présentent ici la même figure qu’a leur point de départ, de sorte que la gorge , la poitrine jusque sous les nageoires pectorales , le ventre jusque vers l’ombilic, sont symétriquement couvertes par des bandes blanches et bleues, qui contrastent singulièrement par leur couleur et qui donnent k cet animal un aspect singulier (1).
(1) Cette couleur des plis doit sans doute être attribuée à l’état de décomposition où était ari'iyé cet animal» hile est ordinairement rouge,
DES BALEINES
» Les orifices des évents, placés sur une éminence pyramidale , charnue, très-irrégulière à la partie antérieure du front, avaient quatorze centimètres de diamètre ; les yeux, placés plus bas et plus en arrière, au-dessus de l’angle qui est formé par la commissure des lèvres, très-élevés aux parties latérales de la tête avaient cinq centimètres de diamètre.
» Les mâchoires, dépourvues de dents, la supérieurep lus étroite et moins longue que l’inférieure , avaient la forme d’un triangle alongé, dont l’angle antérieur serait obtus ; nous pensons que la chute des fanons était la cause de l’irrégularité de cette mâchoire. On remarquait au palais des déchirures qui paraissaient être leurs attaches. La couleur de l’intérieur de la bouche et du palais était blanchâtre , parsemé de taches brunes.
La mâchoire inférieure, beaucoup plus large que la supérieure, permettait à cette dernière de s’y emboiter ; les deux branches étaient recourbées de manière à circonscrire un ovale, dont le centre, qui était la partie la plus large, avait deux mètres vingt centimètres intérieurement. Ces deux branches étaient réunies à leurs extrémités au moyen d’un cartilage qui avait cinquante centimètres de largeur. Cette symphyse cartilagineuse était très-adhérente à ces os, et son centre offrait déjà la dureté de l’os. Le long de la mâchoire inférieure, dans la partie interne qui décrit une concavité , régnait une bande de douze à quatorze centimètres de large, d’un noir v elouté qui encadrait cette partie; cette bande, qui était formée par la membrane muqueuse de l’intérieur des lèvres, se détachait avec facilité ; nous en avons conservé une partie qui s’est très-bien desséchée et qui ressemble à un morceau de velours noir.
» La jonction des deux branches de la mâchoire inférieure par l’ossification n’étant pas encore formée, et ie corps des vertèbres étant composé de trois pièces, le centre ou corps de de la vertèbre, et deux lames osseuses qui étaient jointes à la partie principale par une substance cartilagineuse, nous présumons que ce mammifère n’avait point acquis tout son accroissement et que par conséquent c’était un jeune sujet.
» Les nageoires pectorales, placées sur les parties latérales et un peu supérieures de la poitrine , avaient la forme d’un fer de lance, dont un des angles aurait été plus allongé que l'autre j ia peap qui les recouvrai 1 était grisât re.; leur longueur était de dénis
DES BALEINES. 34 1
mètres dix centimètres et ils avaient soixante centimètres à la partie la plus large.
» Ce cétacé était un mâle ; en avant et à quelque distance de l’anus, entre celui-ci et l’ombilic, existait une espèce de sac longitudinal qui avait un mètre trente centimètres de long et seize centimètres de large , c’était le fourreau de la verge.
» En résumant ce que nous venons de rapporter , nous trouvons que le mammifère échoué sur la plage de Saint-Cyprien, le 2 7 novembre dernier, avait des plis longitudinaux sous la gorge , sur la poitrine , et sur le ventre ; la mâchoire inférieure arrondie , plus allongée et beaucoup plus large que la supérieure ; les évents placés à la partie antérieure du front, sur une éminence pyramidale charnue, très-irrégulière; les mâchoires sans dents; la tête courte à proportion du corps; l’œil situé audessus de l’angle qui est formé par la commissure des lèvres , très-élevé aux parties latérales de la tête; les nageoires pectorales en fer de lance. Nous pouvons donc conclure que cet animal appartient au genre des baleines, et qu’il fait partie du deuxième sous-genre des baleinoptères de Lacépède ou rorqual.
Nous donnerons encore quelques défaite succincts sur le squelette de cet animal.
» Ce squelette présente dans son ensemble des caractères assez remarquables. Sa longueur est de vingt - deux mètres soixante centimètres en y comprenant l’épaisseur des cartilages inter-vertébraux; la tête seule a cinq mètres trente-huit centimètres de longueur, elle est de forme conique, et son sommet, qui est représenté par la partie antérieure des mâchoires, a cinquante centimètres de largeur ; sa base, formée par l’occiput, tournée en arrière, a un mètre quarante centimètres d’étendue, et à la partie antérieure du front elle offre une largeur d’un mètre quatre-vingts centimètres : elle est formée par les mâchoires qui sont les os les plus développés, tandis que le crâne l’est très peu.
» Le crâne est aplati du haut en bas, il a un mètre de hauteur, et, comme nous l’avons dit, un mètre quatre-vingts centimètres de largeur à la partie antérieure du front, et un mètre quarante centimètres à la partie postérieure. On remarque de chaque côté deux grandes éminences : une postérieure, arrondie, dirigée en avant et en bas, formée par l’os occipital, ayant un mètre
DES BALEINES
de saillie sur quarante centimètres de largeur; à la base de cette éminence, vers la partie postérieure inférieurement, on remarque le trou déchiré postérieur, qui pénètre dans l’intérieur du crâne; ce trou a vingt-cinq centimètres de diamètre et ges bords sont inégaux.
» La seconde éminence est antérieure et formée par une grande lame inclinée légèrement en bas et en dehors, très-épaisse, aplatie et quadrilatère ; elle a un mètre trente centimètres de saillie et soixante-dix centimètres de largeur, elle est concave k la face supérieure; elle forme la fosse temporale; sa face inférieure est plane. En arrière et en dehors cette apophyse présente une grande cavité ovalaire, qui reçoit le condyle de la mâchoire inférieure. En dedans de cette grande cavité on aperçoit une gouttière profonde qui aboutit k un trou cylindrique, communiquant dans l’intérieur du crâne ; ce trou a six centimètres de diamètre.
Les deux éminences dont nous venons de parler sont séparées par une grande fente de vingt-cinq centimètres de largeur en dedans, tandis qu’en dehors ces éminences sont très-rapprochées, et cette fente n’offre qüe trois centimètres de large.
» La face supérieure du crâne est plane, on n’y aperçoit aucune trace de suture ; on remarque k la face inférieure antérieurement les arrière - narrines , en arrière le trou occipital de forme ovalaire , de dix centimètres de hauteur sur six centimètres de largeur.
» Le museau est formé par les mâchoires qui sont les parties osseuses les plus développées. La supérieure, moins large que l’inférieure, présente une face supérieure convexe, et une inférieure concave, qui correspond k la voûte palatine ; on n’y aperçoit point de cavités dentaires. Les deux os maxillaires supérieurs, qui concourent k sa formation, sont longs de trois mètres soixantedix centimètres, et larges de quatre-vingt-quatre centimètres k leur base ; ils ont en arrière et en dedans une large apophyse qui s’articule k la partie moyenne du front ; c’est l’apophyse montante. Les intermaxillaires sont longs de trois mètres soixante-dix centimètres, sur vingt centimètres de largeur ; ils sont placés entre les deux os maxillaires avec lesquels ils sont 'nnis au moyen d’un cartilage ; ces os sont formés par une lame très-épaisse, forte , recourbée sur elle-même de bas en
DES ÊALEINES.
haut, et forme une gouttière qui a quatre mètres de longueur, vingt-cinq centimètres de profondeur et trente centimètres de largeur à sa partie moyenne. Cette gouttière est remplie par une substance fibrc-cartilagineuse assez dure ; elle se trouve recouverte par les os du nez. A la partie postérieure et inférieure de la face , on voit les deux os palatins soudés aux os du crâne , dont les sutures ne sont pas encore effacés. Enfin on voit la cloison qui sépare les arrière- narines, formée par une lame osseuse mince que nous pensons être le vomer.
» Deux grands os symétriques et très-développés forment la mâchoire inférieure; ils sont recourbés de manière à circonscrire un ovale, qui est séparé en avant par un espace de cinquante centimètres de largeur, et en arrière par un espace d’un mètre vingt centimètres a leur partie moyenne ; ces os offrent un écartement de deux mètres vingt centimètres. La longueur de chacun de ces os est de quatre mètres cinquante-cinq centimètres; leur circonférence à la partie antérieure est de cinquante-sept centimètres, à la partie moyenne soixante-dix-huit centimètres , et auprès du condyle de quatre-vingt-huit centimètres; ils sont aplatis de dehors en dedans, excepté vers le condyle où ils sont arrondis; leur condyle est large et de forme ovalaire, il est incliné en arrière et en haut ; au-devant du condyle il y a un rétrécissement, qui forme un col long de soixante-dix-neuf centimètres ; ici se trouve placée l’apophyse coronoïde, qui a onze centimètres de saillie. A peu de distance, en dedans et en arrière de cette éminence, on voit l’orifice d’un trou qui a six centimètres de diamètre, que nous pensons être l’orifice du canal dentaire; le bord inférieur de cet os est très-épais, le s upérieurest mince, un peu arrondi, nous n’y avons vu aucune trace d’alvéoles; le long de cet os et à la face externe on remarque plusieurs trous qui donnent passage à des artères et à des nerfs.
» La colonne vertébrale, les côtes et le sternum composent le tronc de cet énorme cétacé, auquel nous n’avons remarqué aucune trace de bassin. Cette colonne épinière, de laquelle nous n’avons recueilli que cinquante vertèbres, est très-considérable; elle peut être comparée à une poutre qui aurait à la partie la plus grosse un mètre deux centimètres de circonférence sur dixsept mètres de longueur ; il manque les vertèbres de l’extrémité
DES BALEINES'
postérieure de la queue que nous estimons au nombre de dix. Les vertèbres peuvent être divisées en quatre séries : les cervicales, les dorsales , les lombaires et les caudales.
» Les vertèbres cervicales, au nombre de sept , se distinguent des autres par leur corps aplati, et ont en général peu d’épaisseur, puisque la plus forte ne présente que treize centimètres de longueur. L’atlas présente à sa face antérieure deux grandes cavités articulaires , concaves , qui logent les condyles occipitaux. Ces deux cavités se touchent au bas ; elles sont séparées par un arc osseux à la partie supérieure. Les apophyses transverses sont peu développées, très-épaisses, elles ont seize centimètres de saillie; le trou vertébral a dix-huit centimètres de hauteur sur six centimètres de largeur : cette première vertèbre, elle n’a point d’apophyse épineuse.
» La seconde, qui estl’axis, a son apophyse odontoïde très-peu prononcée , tandis que les apopîiyses transverses le sont beaucoup, le trou dont elles sont percées a dix-sept centimètres de long sur huit de large; elles sont dirigées en arrière et en dehors. La distance prise d’une apophyse à l’autre est de quatre-vingtdix centimètres. Le trou vertébral est ovalaire ; l’apophyse épineuse est très-peu prononcée et bifurquée à son sommet. Les cinq vertèbres cervicales qui suivent les deux premières se ressemblent assez par leur forme et se rapprochent beaucoup de celle de l’axis. Les apophyses transverses de celle-ci sont moins développées, le trou dont elles sont percées a vingt-trois centimètres de long sur quatorze de largeur.
j) Les vertèbres dorsales sont au nombre de quatorze. Dans les trois premières, les apophyses transverses sont peu développées, presque rondes, sans trou à leur base. Le corps des vertèbres de cette région ressemble à une portion de cylindre un peu aplati; leur longueur dans le sens antéro-postérieur est de trente centimètres? leur largeur dans le sens transversal de trente-quatre centimètres et de vingt-huit centimètres de hauteur. Ces dimensions ne sont pas les mêmes dans toutes les vertèbres de cette région. On n’aperçoit sur les parties latérales de leur corps aucune trace de acettes articulaires. Les apophyses transverses ont vingthuit centimètres de saillie, elles sont aplaties d’avant en arrière, et présentent a leur sommet une fente qui reçoit la tête de la côte qui lui correspond. Leurs facettes articulaires sont très-
DES BALEINES
larges et très-développées ; la largeur prise de l’extrémité d’une apophyse transverse à l’autre est de quatre-vingts centimètres; les apophyses épineuses sont très-prononcées et ont cinquantedeux centimètres de largeur, elles sont légèrement inclinées d’avant en arrière; les échancrures qui forment les trous de conjugaison ont dix-huit centimètres de diamètre.
j) Les vertèbres lombaires, au nombre de quinze , sont remarquables par le grand développement de toutes leurs parties et surtout des apophyses épineuses qui ont cinquante-cinq centimètres de longueur. Les apophyses transverses ont vingt centimètres de saillie, très-larges, leur forme est quadrilatère.
Nous n’avôns trouvé que quinze vertèbres caudales : nous jugeons que dix ont été détruites par la mutilation. Leur corps est plus volumineux dans les premières que celui des vertèbres lombaires ; leurs apophyses moins saillantes. Les transverses ont seize centimètres de saillie sur vingt centimètres de largeur; les apophyses épineuses quarante-trois centimètres de long , elles diminuent progressivement à mesure qu’elles se rapprochent de l’extrémité de la queue. Des os en Y s’articulent à leur face inférieure au milieu du cartilage intervertébral.
» Le sternum est composé de deux pièces, la supérieure, plus grande que l’inférieure, présente deux éminences latérales qui servent à l’articulation des cartilages externa-costaux; sa partie supérieure est échancrée et l’inférieure offre une éminence pointue qui s’articule avec la deuxième pièce. La largeur de cet os, de l’extrémité d’une apophyse latérale à l’autre, est de soixantedeux centimètres, de l’échancrure supérieure à l’éminence inférieure quarante-neuf centimètres ; sa largeur à la partie moyenne est de vingt-six centimètres.
3) La seconde pièce a, comme la première, deux éminences, mais beaucoup plus développées , puisque leur largeur, d’une extrémité à l’autre , est d’un mètre, tandis que la partie moyenne l’est moins et n’olfre que vingt et un centimètres ; cette partie est surmontée de deux éminences qui forment une espèce de fourche et ont onze centimètres de saillie ; ce sont les deux eminences qui servent à l’articuler avec la première pièce.
J3 Les côtes sont de différentes grandeurs: les unes ont deux
DES BALEINES
mètres quarante-trois centimètres de longueur, leur circonférence près de la tête est de vingt-neuf centimètres y au corps elle est de vingt-cinq ; d’autres n’ont qu’un mètre vingt-neuf centimètres : la circonférence près de la tête de ces dernières est de vingt-huit centimètres ; au corps elle est de trente centimètres ; la tête des côtes est très prononcée, leur angle l’est très-peu.
3> Les membres antérieurs sont composés d’une omoplate de forme triangulaire, ayant un mètre vingt-trois centimètres de largeur à sa hase, et soixante-treize centimètres de haut en prenant le centre de cet os ; son sommet présente une facette articulaire, concave, ovalaire, de vingt-cinq centimètres de longueur sur vingt-et-un centimètres de largeur; elle sert à loger la tête de l’humérus; deux apophyses, l’une antérieure, et l’autre postérieure , se trouvent placées sur le bord supérieur de cette facette, elles forment l’une une saillie de vingt-deux centimètres sur sept centimètres de large; l’autre, plus postérieure, de vingtsix centimètres de longueur sur douze centimètres de large.
« Ces éminences n’offrent aucune trace de facettes articulaires ; nous n’avons point remarqué de clavicules.
33 La seconde pièce des membres antérieurs est ce qui constitue les nageoires, c’est un véritable bras. Elle est composée i° d’un os court, épais, qui s’unit à l’omoplate par une grosse tête , qui offre quatre-vingts centimètres de circonférence ; cet os est l’humérus; il s’unit par sa partie inférieure à deux autres os longs, étroits et aplatis, séparés entre eux par un espace vide ; ce sont le radius et le cubitus ; au-dessous de ceux-ci , on voit plusieurs autres os petits, courts, de forme cubique, disposés sur deux rangées; ils forment le carpe ; enfin les doigts qui terminent cette extrémité sont au nombre de quatre, d’inégale longueur et ils n’ont point la même quantité de phalanges. Cette partie du membre était fort altérée. Rien ne restait du pouce, le premier doigt avait quatre phalanges , le deuxième cinq , et le troisième six. Ces os sont articulés ensemble , de manière à ne pouvoir exécuter de mouvement. Cette nageoire est longue d’un mètre quatrevingt-trois centimètres ; sa largeur à la partie que nous croyons être le carpe est de quarante centimètres (i). »
(i) Depuis la rédaction de ce mémoire, le squelette de ce rorqual a été
DES BALEINES
RORQUAL DU CAP. — R. antarc tiens .
Les sources auxquelles on peut puiser les élémens de l’histoire de cette espèce sont encore en bien petit nombre ; ce sont elles cependant qui , aujourd’hui, pourraient être les plus abondantes , depuis que la pêche de la baleine s’est portée dans les mers méridionales , si des hommes éclairés , marchant sur les traces de Scoresby, s’attachaient à l’observation des cétacés qu’ils rencontrent , et communiquaient au public les faits dont ils auraient été les témoins.
Tout ce qu’on en sait de positif repose sur le squelette d’un individu qui vint échouer, le 3o juin , entre la pointe du cap de Bonne-Espérance et Hout-Baie , à l’embouchure de la rivière de Slangtrop , et près duquel le hasard conduisit Lalande, lorsqu’en 1819 il se livrait , dans cette contrée , à ses recherches si fructueuses d’histoire naturelle. M. Lesson a rapporté ensuite a cette espèce ce que nous apprennent MM. Quoy et Gaimard d’un rorqual qui fut tué près des Malouines, et qui vint échouer sur les rochers de la baie française où ils se trouvaient avec la corvette V Uranie ; mais ces voyageurs regardaient ce rorqual comme appartenant à l’espèce^qu’on désigne parle nom de museau-pointu. En regardant comme vrai que le domaine des espèces de cétacés est plus circonscrit qu’on n’est généralement porté à le croire , quand on considère la mer comme une route toujours ouverte à leur pérégrination , le rapprochement dont M. Lesson a eu la pensée peut a quelques égards paraître fondé , et c’est comme probable seulement que nous l’admettons.
Lalande n’a pu donner une description ni des parties intérieures ni des parties extérieures de son rorqual , qui se trouvait entièrement couché sur le dos ; tout ce qu’on en sait, c’est que cet animal était noir en dessus et blanc en dessous, avec des sillons à la gorge et à la poitrine d’un rouge vif. On dit aussi que la nageoire dorsale était assez rapprochée de la queue.
Ses véritables caractères 11e nous sont donc donnés que par sa tête osseuse, dont la description, que nous reproduisons, est due
monté par les soins de M. Companyo et Benezet. Nous l’avons vu a Lyon en i83£>. 11 serait bien â désirer qu’un établissement public en fît l’acquisition.
DES BALEINES
à mon frère (i) ; c’est aussi la figure de cette tête que nous présentons comme type du genre.
« Les immenses maxillaires ( aà ) sont disposés , en dessous , en forme de toit renversé ou d’une carène («/a7), aux deux côtés de laquelle s’attachent les fanons. Le vomer ( b ) se montre en dessous entre eux dans presque toute la ligne moyenne de la carène. En dessus , les deux intermaxillaires (ce) , placés parallèlement entre les deux maxillaires , laissent entre eux un espace vide , qui se continue dans le haut ou plutôt en arrière avec la trèslarge ouverture des narines (d), laquelle est en forme d’un ovale allongé, et , au contraire des autres cétacés , conserve , ainsi que dans tout le genre des baleines , une forme symétrique. Les os du nez (ee), courts, mais échancrés ou festonnés en avant, et non pas en forme de tubercules , forment le bord supérieur de cette ouverture.
» Le maxillaire 11e recouvre point le frontal (ff) , si ce n’est par une apophyse étroite (a111) des deux côtés des os du nez. Toute la partie du frontal , qui s’écarte de chaque côté pour former le dessus de l’orbite , se voit à nu ; mais les pariétaux ( gg ) viennent la recouvrir dans le haut de la fosse temporale jusques aux côtés de l’apophyse du maxillaire qui se montre entre le frontal et l’os du nez. L’occipital (h) s’avance entre eux et recouvre le milieu du frontal jusque près des os du nez , de sorte qu’a la base du nez le frontal ne se montre presque pas à l’extérieur. Il y a deux crêtes temporales , très-saillantes en dehors , commençant aux côtés du nez et entre lesquelles le crâne est plane ou même un peu concave, et descend lentement vers le trou occipital (i), qui esta l’extrémité de ce plan. On reconnaît ainsi que la crête occipitale (hJ/) est tout près de la base des os du nez , traversant d’une crête temporale à l’autre. Sur le milieu de cette face occipitale est une arête longitudinale légèrement saillante.
» Le jugal (/c) est courbé en portion de cercle, et forme le bord inférieur de l’orbite , en se rendant de l’apophyse zygomatique du maxillaire qui aboutit à l’angle antérieur, jusqu’à celle du temporal (m) qui aboutit à l’angle postérieur. Le jugal ne se dilate point à son extrémité antérieure comme dans le dauphin. Le
(1) Recherche» sur les ossem. i'oss, t. v,p. 870 , et pl. 19, iig. 1, 2 et S.
DES BALEINES
frontal touche d’une part au maxillaire , de l’autre au temporal , par ses apophyses anté et postorbitaires, et forme à lui seul tout le plafond de l’orbite , sans être doublé en dessus par le maxillaire; mais il l’est, au contraire, en dessous de sa partie antérieure, de celle qui est en avant de l’orbite , et il y est de plus bordé en avant par la lame latérale du maxillaire , laquelle se trouve ainsi , par rapport au frontal , dans une position inverse de celle qu’elle observait dans les dauphins.
» C’est par cette lame (A) que le maxillaire vient aboutir à l’angle antérieur de l’orbite , et s’articuler avec l’extrémité antérieure et élargie du jugal ; mais ce qui est très-remarquable , c’est qu’il se trouve à cet endroit , entre le frontal et le maxillaire , et pour ainsi dire dans leur articulation même , un os particulier (o) en forme de lame , occupant a peu près moitié de la longueur de cette suture , et qui 11e peut être que l’analogue du lacrymal.
» Toute l’arcade zygomatique proprement dite, qui est fort grosse , appartient au temporal. Le cadre de l’orbit e est clos de toute part ; son plafond est très-grand et concave en dessus.
3) Les palatins (pp) prolongent en dessous la carène des maxillaires. Les narines postérieures sont très-près du trou occipital. Elles ont à chaque angle une tubérosité formée par l’os ptérygoïdien (55) , lequel a peu d’étendue en longueur, et n’entoure les narines que par le côté externe , et un peu en dessus et en dessous, mais sans y former un sinus, ou double rebord, comme dans les dauphins. La région basilaire (<7), qui est fort courte , est aussi creusée en canal comme dans le dauphin , et a de chaque côté les os de l’oreille (rr) , lesquels sont fort petits à proportion et de forme ovale et également convexe dans leur face inférieure. En avant de l’os basilaire , et entre les os ptérygoïdiens , on voit en ( t ) le corps du sphénoïde postérieur. La face glénoïde du temporal (mm) est presque verticale, et regarde en avant ; ce qui fait que la face articulaire de la mâchoire inférieure (n) est en quelque sorte la troncature de l’extrémité de l’os.
3) Cette mâchoire est un arc convexe en dehors , comprimé , un peu tranchant en dessus et en dessous. 11 y a une apophyse coronoïde (P) en forme d’angle obtus , et une tubérosité un peu plus eu, arrière, >>
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Le reste du squelette de cette espèce présente les particularités suivantes , que nous puisons à la même source.
« L’atlas , l’axis et les cinq autres cervicales sont unis ensemble par leurs corps. Toutes leurs apophyses épineuses se soudent en une seule crête.
» L’atlas et l’axis s’unissent en outre par leurs apophyses transverses supérieures, qui sont larges et foi tes ; leurs apophyses transverses inférie ures , également longues et fortes , se soudent entre elles et avec celle de la troisième , qui est plus grêle , mais aussi longue. Les quatre cervicales suivantes n’ont que des apophyses transverses supérieures , minces , et dont celles de la troisième, de la quatrième et de la cinquième sont soudées ensemble. La dernière n’a aussi qu’une transverse supérieure, mais plus longue , plus forte , libre , et dirigée en avant.
» Cette division des apophyses en supérieures et inférieures répond aux deux branches, séparées par un canal, qui se voient dans celles des mammifères ordinaires.
j) Les apophyses transverses des premières dorsales se portent aussi en avant , et sont longues et un peu plus fortes qu’à la dernière cervicale. Elles commencent à grossir et à se raccourcir à la quatrième dorsale. Les suivantes prennent une direction plus transversale , et s’élargissent par le bout, jusques et compris la dixième. A compter de la onzième , elles commencent a s’allonger jusqu’à la dix-septième, puis elles diminuent insensiblement jusques à la trente-quatrième , où elles disparaissent.
3) Elles sont partout plus longues à proportion que dans le cachalot , et élargies vers le bout , ce qui est le contraire de ce dernier genre.
3> Il y a quinze paires de côtes.
3> Les quatre dernières paires et les deux premières n’atteignent pas le corps de la vertèbre , et ne s’attachent qu’à son apophyse transverse.
3) La première paire est aplatie et extrêmement large , surtout de son extrémité sternale.
w Les trois dernières sont grêles et courtes.
33 Après les quinze vertèbres dorsales , il y en a trente-sept autres.
)) Les os en Y commencent entre la onzième et la douzième ;
DES BALEINES* 35 1
ils sont petits en comparaison de ceux jdu cachalot , tet disparaissent après la vingt-sixième.
» Les onze ou douze dernières vertèbres n’ont plus d’éminences. Les dernières de toutes sont presque quadrangulaires et percées chacune de deux trous verticaux.
» Les apophyses épineuses forment une série assez uniforme , de hauteur médiocre , toutes inclinées en avant j elles commencent à diminuer sur la queue.
» Les apophyses articulaires-antérieures ne s’élèvent point, restent à la même hauteur et conservent les mêmes dimensions. Elles s’évasent même sur la queue , où elles n’ont plus d’articulation à fournir $ et les cinq ou six dernières , presque égales aux épineuses correspondantes , forment avec elles , sur leur vertèbre, une proéminence trilobée.
» Nous n’avons qu’un seul os du sternum, oblong, plus large en avant, et qui porte de chaque côté une face, articulaire pour une côte.
» L’omoplate est presque plane j c’est à peine si l’on y aperçoit une légère courbure concave : elle est taillée à peu près en éventai], et moins large que haute. Son bord antérieur est simple et n’a qu’une seule apophyse saillante , qui , d’après sa position , est probablement l’acromion. Sa tête articulaire est bien plus large à proportion que dans le cachalot.
» L’humérus est gros et court , à peine deux fois aussi long qu’épais ; sa tubérosité ne dépasse pas la tête en avant. Celle-ci est hémisphérique et presque parallèle a l’axe.
» La tête inférieure se divise en deux plans légèrement inclinés pour le cubitus et ie radius. Ces deux os sont comprimés j le cubitus est le plus étroit , surtout dans s m milieu. Sa tête supérieure est un peu oblique à son axe, et 1 olécrane remonte un peu , loin de revenir en crochet comme dans le cachalot. Le radius s’élargit dans ie bas , au point d’y avoir les deux tiers de sa longueur ; dans le haut , il n’a qu’un peuplas d’un tiers.
» Je vois quatre os au premier rang du carpe , dont le cubital, qui répond au pisiforme , forme saillie en dehors. Î1 n’y en a que trois au second. Les métatarsiens n’ont de longueur que le double de leur largeur.
» Le pouce a deux articles, l’index quatre , ie médius cinq,
DES BALEINES
l’annulaire quatre , le petit doigt trois 5 tous sont terminés par une dilatation cartilagineuse.
» Il résulte de leur ensemble une nageoire large et courte , obliquement arrondie. »
Ces détails anatomiques appartiennent certainement à l’espèce du rorqual antarctique , puisqu’ils sont tirés de l’individu qui, le premier, l’a fait connaître. Ceux où nous allons entrer ne lui appartiennent pas avec la même certitude : ce n’est qu’en nous fondant , avec M. Lesson , sur des vraisemblances plus ou moins grandes que nous les lui rapportons.
Ce rorqual , étudié par M. Quoy et Gaimard , comme nous 1 ’avons dit , immédiatement après être échoué , entra en patréfaction et fut bientôt la proie des vautours , des goélands, etc. Sa longueur, de l’extrémité de la mâchoire inférieure au bout de la queue, était de cinquante -trois pieds quatre pouces. La mâchoire supérieure se trouvait un peu plus avancée que l’inférieure , et leur longueur, du bout à leur commissure , était de neuf pieds six pouces. Les plus longs fanons avaient deux pieds six pouces et neuf pouces de large. La queue en dessous était carénée , et elle l’était sans doute également en dessus. La longueur des nageoires pectorales était de six pieds trois pouces ; la largeur de celle de la queue était de treize pieds. La dorsale , située vis-à-vis des organes génitaux, n’a pu être mesurée.
L’œil, très-peu apparent à cause de l’étroitesse des paupières , situé près de la commissure des mâchoires , avait le diamètre d’un boulet de six livres ; il était aplati antérieurement ; son grand diamètre avait quatre pouces six lignes; la sclérotique formait extérieurement deux saillies à l’endroit d’insertion des muscles droits latéraux ; sa plus grande épaisseur était d’un pouce , mais elle diminuait en se rapprochant de la cornée , où elle n’avait plus qu’une ligne ; elle laissait au passage du nerf optique, à sa partie postérieure , une ouverture de deux à trois lignes de diamètre , précédée par un enfoncement considérable ; et tout autour de ce nerf se voyaient des passages d’artères , au nombre de vingt-huit, parmi lesquelles deux, situées , l’une d’un côté , l’autre de l’autre, se faisaient remarquer par leur diamètre de trois à quatre lignes. Antérieurement , la cornée transparente présentait un ovale transversal de dix-huit lignes de longueur et de dix de large ; cette ytembranç était peu convexe : un cordon
DES BALEINES
blanchâtre , d’une ligne de large , se remarquait à son insertion sur la sclérotique, et h sa face interne un enduit noirâtre formait un cercle d’un pouce de large. L’iris était noir sur ses deux faces , la choroïde argentée et la rétine rougeâtre. La pupille était transversale , et le cristallin , de forme arrondie, pesait quatre -vingt - deux grains. Son grand diamètre était de neuf lignes , et le petit de sept.
La verge , conique à son extrémité , se terminait par l’orifice de l’urètre. Sa longueur était de cinq pieds neuf pouces et d’un pied de diamètre à sa base.
Pendant le premier jour de sa mort , cet animal eut la bouche fermée ; mais elle s’ouvrit successivement par le développement qu’acquit petit à petit sa vésicule aérienne ; ce développement était dû aux gaz qui remplissaient la vésicule, et que la putréfaction avait produits ; par là cet organe , atteignant à des dimensions assez grandes , sortit en partie de la bouche, et donna les moyens d’observer les fanons et de les enlever.
Les plis des parties inférieures commençaient au bout de la mâchoire, et s’étendaient jusqu’à trois ou quatre pieds du nombril. Le plus grand nombre de ces plis étaient simples et continus ; d’autres se bifurquaient. Les saillies , en forme de bandelettes qu’ils formaient, étaient noires dans leur milieu et plus claires de chaque côté ; les sillons avaient une teinte rougeâtre.
Ce rorqual n’était que blessé lorsqu’il fut jeté sur le rivage à la mer basse ; dans la crainte qu’il ne s'échappât lorsque le flux viendrait à la soulever, il fut attaché au sol par une corde auquel il tenait , au moyen d’un grappin qu’on lui avait enfoncé dans le corps ; mais, dès qu’il se sentit soulevé par les flots , un léger mouvement lui suffit pour rompre la corde et pour s’éloigner. Sa blessure était mortelle 5 bientôt la mer le ramena au rivage , où il se trouva couché sur le côté ; et c’est dans cette situation que MM. Quoy et Gaimard en tirèrent les détails que nous venons de rapporter.
Il était accompagné d’un assez grand nombre d’autres rorquals plus petits , qui restèrent pendant quelque temps à parcourir la rade où il éiail échoué , et au milieu desquels se trouva fortuitement un nageur auquel ils causèrent un grand effroi , mais qui n’en reçut aucun dommage.
Cette espèce , comme toutes les autres, appelle l’attention des CÉTACÉS. 3 3
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navigateurs, qui seront à portée de l’observer. C’est à eux seuls que l’histoire naturelle peut devoir la connaissance d’animaux qui n’habitent que les plus profondes mers , ou qui ne sont jetés aux rivages que privés de vie, et même à moitié dénaturés par la décomposition qui s’empare d’eux , immédiatement après leur mort.
LES BALEINES. — Balœna.
Nous entendons par ce nom désigner les cétacés qui font plus particulièrement l’objet de la recherche des baleiniers , à cause de la grande quantité de graisse qu’ils produisent ; ils se reconnaissent généralement à ce qu’ils sont dépourvus de protubérance pinnatiforme sur le dos, à ce que leur tête est grande, épaisse et obtuse , et à ce que toute la partie inférieure de leur corps est lisse au lieu d’être , comme chez les rorquals couverte antérieurement de sillons ou de plis longitudinaux , plus ou moins profonds.
La plupart des marins et des naturalistes ont cru reconnaître plusieurs espèces de ces baleines sans nageoire et sans plis 5 les unes n’ayant aucune irrégularité sur le dos, les autres présentant une ou plusieurs élévations arrondies sur cette partie du corps ; mais ils ne se sont point accordés sur le nombre de ces espèces.
Cette diversité d’opinions et la nature des caractères sur lesquels ces espèces, plus ou moins nombreuses, étaient fondées, ont dû, depuis que la critique de la zoologie repose sur des principes plus assurés, conduire à rechercher les motifs de ces opinions diverses et la valeur intrinsèque ou relative de ces caractères spécifiques et même génériques pour les uns et simplement individuels pour les autres.
Bonnaterre et Lacépède ayant des premiers divisé les cétacés à fanons en plusieurs genres, sont les naturalistes qui admettent le plus grand nombre d’espèces de baleines proprement dites. L’un et l’autre en reconnaissent quatre , la baleine franche , le nord caper, la baleine bossue et la baleine noueuse (1).
(1) Nous passons Klein sous silence. Ses distinctions de baleines ne méritent pas d’arrêter la critique. Nous rapportons les noms de Lacépède,
DES BALEINES
Les deux dernières ne reposent que sur quelques mots de Dudley. (i) La baleine bossue, nommée scragwhale (baleinemaigre), ressemble , dit-il, beaucoup au finback whale; mais, au lieu d’une nageoire comme celui-ci elle a, à la partie postérieure du dos, une demi-douzaine de protubérances osseuses ; elle approche par sa forme de la vraie baleine , ainsi que par la quantité de graisse qu’on en tire ; enfin ses fanons sont blancs et se divisent difficilement.
C’est cette simple indication, commentée de diverses manières, qui porta Brisson, Anderson, Klein, etc., et les deux naturalistes que nous citons plus haut, à reconnaître dans les traits qu’elle indique les caractères d’une espèce de baleine. Quant à nous, nous ne pouvons y voir qu’une note assez insignifiante et qui vraisemblablement contient une erreur en donnant comme osseuses les protubérances du dos 5 elle n’est bonne au plus qu’à faire naître des soupçons sur la valeur des caractères tirés de ces protubérances, et surtout qu’à faire douter si ce cétacé n’aurait pas été un rorqual, cari e finback whal, auquel Dudley compare son scrag whal, est unvéritable rorqual.
La baleine noueuse, humpback whale (baleine à bosse sur le dos) du même auteur, n’est point une baleine, mais un rorqual j car il dit, en propres termes , que ce cétacé a des plis longitudinaux, ainsi que celui dont il parle immédiatement avant (le finback whaï) sur le ventre et sur les côtés , depuis la tête jusqu’à la naissance des nageoires pectorales.
Reste la baleine franche et celle qu’on a désignée par le nom de norcl-caper . Tout le monde convient de l’existence de la première. Il n’en est pas de même de celle de la seconde. Scoresby, qui a visité si souvent les mers du Nord dans des expéditions entreprises pour la pêche de la baleine , ne l’admet pas, et les lumières que nous lui devons sur la baleine franche, paraissent expliquer la méprise qui a contribué le plus , dans ces derniers temps , à en faire distinguer le nord-caper , je veux dire les figures que Lacépède a cru en donner.
Martens avait dit quelques mots des baleines du cap Nord ,
qui ne sont pas ceux de son prédécesseur , mais les espèces de l’une et de l’autre se composent des mêmes élémens.
(1) Trans. phil., 1720, n. 387. j
J>E$ BALEINES
qui paraissent bien avoir appartenu pour lui à une espèce particulière ; toutefois il ne les distingue guère des autres que par ce nom de cap nord , qui indique les parages où on les rencontre le plus souvent, et par le peu de graisse qu’elles produisent.
C’est Anderson qui le premier, vers le milieu du dernier siècle, parle de la baleine nord-caper , dans la vue de la faire distinguer de la baleine franche ; et c’est encore à lui seul aujourd'hui qu’on doit le peu de détails qu’on posssède sur les mœurs de cette baleine et sur certaines parties de son organisation. Il nous parle des ruses de ce cétacé, de la manière dont il se nourrit, de la chasse que lui font les Islandais, etc.
Edgède n’ajoute rien à ce qu’ont dit ses prédécesseurs , sinon que le nord-caper a des fanons plus courts et moins bons que ceux de la baleine franche.
Lacépède, cinquante ans après, donna plusieurs figures comme étant celles d’un individu de cette espèce, le conjecturant du récit d’Anderson ; et c’est sur ces faibles données, sur cette association arbitraire de figures douteuses à de vagues récits que repose toute l’histoire du nord-caper.
A cette époque la baleine franche était surtout représentée, pour les naturalistes, par une figure que Martens en avait publiée, et cette figure est celle d’un animal extrêmement gros, comparativement à sa longueur. C’est elle qui a été reproduite dans presque tous les ouvrages; et, admise comme fidèle, elle devait servir de point de comparaison pour faire juger les autres figures de baleines, et pour faire apprécier les ressemblances plus ou moins grandes qu’avaient entre eux les animaux dont elles reproduisaient les principaux traits.
C’est en effet en comparant à cette figure de baleine de Martens des figures faites par Bachstrom, en 1779, et que Banks lui envoya, que Lacépède fut conduit à penser qu’elles ne représentaient pas la baleine franche mais bien le nord-caper. Ces figures, en effet, représentent des animaux beaucoup moins épais que celle de Martens ; et comme un des traits les plus caractéristiques du nord-caper, suivant Anderson , c'est un corps bien moins gros que celui de la baleine franche , tout semblait fondé dans la conclusion de Lacépède qui, par ses figures, yenait aplanir ce qui , de la description d’Anderson, pouvait
m:s BALEINES.
rester de difficultés pour l’admission de cette espèce ; cependant ces figures, prises par Lacépède pour celles du nord-caper, n’étaient que de fort bonnes représentations de la baleine franche. ïl n’a plus été possible de rester à cet égard dans la moindre incertitude quand on a eu celles que Scoresby a données de cette baleine, et sur la fidélité desquelles il n’est pas permis d’élever le plus léger doute ; force a été par conséquent de retrancher ces figures de l’histoire du nord-caper, qui par là se trouve réduite à l’indication de Martens, au récit d’Aderson, et au peu qu’en dit Edgède.
Dans l’état actuel de la science , soumise aux règles sévères qui la dirigent, les renseignemens donnés par ces trois auteurs ne suffiraient pas pour faire admettre comme espèce la baleine du cap Nord ; ils 11’ont pas même eu assez d’autorité pour la faire admettre à ce titre par plusieurs auteurs qui sont venus après eux ; Erxîeben, Gmelin, Othon-Eabricius, ne la regardent pas comme bien déterminée, ou la rejettent tout-à-fait.Mais ce qui ajoute un nouvel obstacle à cette admission, c’est qu’aucun marin et aucun naturaliste n’en ont rien rapporté depuis Anderson et Edgède, pour confirmer leurs rapports par des observations nouvelles.
Si Horrebow (1) parle du nord-caper, il ne le fait point pour donner un fondement nouveau à l’exis tence de cette espèce , mais seulement pour rectifier la signification du nom de sildreke que les Islandais donnent à la baleine chasseresse de harangs , et qu’ Anderson avait un peu altéré ; il ne faudrait pas non plus conclure de la différence des noms à la différence des espèces ; on sait assez que les noms propres d’une même espèce peuvent changer, toutes les fois qu’elle se présente dans des conditions ou avec des propriétés particulières à ceux qui ont intérêt à la distinguer sous ces différens rapports. Ce n’est qu’avec des observations positives , avec des comparaisons rigoureuses et suffisamment étendues, qu’on fonde des espèces en histoire naturelle 5 et si d’autres auteurs que ceux que nous avons cités parlent du nord-caper , ce qui à la rigueur pourrait être, avec la précision couvenable pour mettre hors de doute son existence
<ï) Nouvelle description de l’Islande , trad. franc., t. j. p. 269.
DES BALEINES
spécifique, leurs observations ne sont point encore acquises à la science ; mais il y a plus : Scoresby, qui a toujours été à la pêche de la baleine dans le Nord, qui a peut être vu le plus grand nombre de ces cétacés, et qui sûrement les a vus de Pœil le plus exercé, le plus sûr, affirme n’avoir jamais rencontré de baleine dépourvue de nageoire dorsale qui appartînt à une autre espèce qu’a celle de la baleine franche .
Lorsqu’on n’avait d’autres notions sur cette baleine du cap Nord que celles qu’on devait à Martens, à Anderson, à Edgède , etc., il était peut-être difficile de ne pas y voir en effet ce qu’ils y avaient vu eux-mêmes, une baleine sans nageoire dorsale , plus petite que la baleine franche ; mais aujourd’hui qu’on est en droit d’élever des doutes sur la nature de cette petite baleine , si, l’esprit dégagé par -là de toute prévention, on envisage de nouveau ces notions pour les apprécier, on est frappé des conséquences auxquelles on est conduit. Martens dit simplement que les baleines nord-cap (cap Nord), qu’on nomme ainsi parce qu’on les prends entre le Spitzberg et la Norvège, ne sont pas si grosses et ne rendent pas autant dégraissé que celles du Spitzberg, c’està-dire que la baleine franche, et il ajoute quelques pages plus loin « qu’ils virent (les hommes de son équipage) une baleine du Cap-Nord et un poisson scie se battre avec une telle furie qu’ils faisaient jaillir l’eau de tous côtés aussi menue que de la poussière, ji
Anderson, qui n’a point observé le nord-caper, et qui se borne à répéter, sans critique et en les commentant, les rapports des pêcheurs, n’ajoute que bien peu de choses, comme nous venons de le voir, à ce qu’on devait à Martens; et Edgède dit seulement de plus que les fanons de cette baleine ont peu de valeur. Lorsqu’on retranche de ces divers récits ce qui se rapporte aux bancs de harengs qu’au dire d’Anderson le nord-caper poursuit jusque dans les golfes de l’Islande ,et l’histoire de la chasse que les Islandais lui font , il reste que cette baleine a les fanons petits et cassans , et qu’ils sont par cela peu recherchés; qu’elle a une grande agilité et une grande violence dans ses mouvemens, ce qui rend sa chasse dangereuse; que sa peau a une teinte blanchâtre que n’a point celle de la baleine franche, et enfin que sa mâchoire est plus arrondie et moins allongée que celle de cette dernière baleine. Or on ne peut se défendre de reconnaître.
DES BALEINES
comme Pavaient déjà faitEdgède et Othon Fabricius, une grande ressemblance entre ces traits du nord-caper, tirés des seuls auteurs qui en aient parlé, et ceux qu’ils rapportent de leur wine-fishen ou finne-fisch ou finnefiske , c’est-à-dire des rorquals. Le wine-fishen , dit Martens , n’a pas la peau du noir velouté de la baleine , il est plus grisâtre ; son corps est long, menu et revêtu d’assez peu de graisse, et ses mouvemens sont prompts et violens, ce qui le fait peu rechercher 5 et Anderson comme Egède parlent dans le même sens de leur finnefisch ou finne-fiske. D’un autre côté nous savons que les fanons du rorqual sont bien moins étendus que ceux de la baleine. Resteraient les mâchoires du nord-caper plus larges que celle des rorquals : mais les baleines et les rorquals nous paraissent à cet égard si peu différens, que nous ne pouvons rien voir que de vague dans l’indication de ce caractère distinctif.
Sans doute ni l’un ni l’autre de ces auteurs ne parlent de la nageoire dorsale des rorquals, ni des plis que ces baleines ont sous le corps , mais si l’on, considère qu’Anderson ni Edgède n’ont jamais vu le nord-caper, et que Martens ne paraît l’avoir vu qu’au moment d’un combat violent au milieu duquel il ne se hasarda sûrement pas pour constater si c’était en effet un nord-caper que le poisson scie attaquait, il ne restera en dernière analyse , pour fonder l’existence de cette espèce, que ce nom de nord-caper, appliqué par les pêcheurs à un cétacé à fanons, et auquel ont été rattachées, plus ou moins arbitrairement, des notions diverses qui semblent autant appartenir à un rorqual qu’à une baleine proprement dite.
Par toutes ces raisons nous pensons être fondé à n’admettre qu’une seule des quatre baleines de Ronnatère et de Lacépède , la baleine franche : non pas que nous ne croyions qu’à une seule espèce de baleine sans nageoire , dans les mers du Nord j tout ce que nous entendons dire , c’est que les renseignemens qui nous sont donnés par les marins et les naturalistes , sur les baleines de ces mers , ne conduisent pas aujourd’hui à un autre résultat (1).
(1) Nous devons rappeler ici une observation de M. Scoresby qui pourra conduire un jour à d’autres conséquences que celles que nous déduisons des faits connus et dignes de confiance ; elle vient à l’appui de celle que M. de Fréminyillc a eu occasion de faire , et que nous avons rapportée
DES BALEINES
Quelques parties osseuses, conservées dans les collections du Muséum , et qui proviennent de baleines proprement dites et non de rorquals , comparées aux parties analogues de la baleine franche , ont suffi , dans ces derniers temps , pour montrer que d’autres espèces que celle-ci existent encore , sans toutefois que ces parties osseuses soient suffisantes, à beaucoup près, pour faire connaître les espèces qu’elles indiquent. Les plus considérables de ces parties osseuses consistent dans deux squelettes , qui, s’ils n’ont pu donner une idée complète des individus d’où ils ont été tirés et de l’espèce à laquelle ces individus appartenaient , ont donné du moins un des caractères principaux de cette espèce qui paraît appartenir exclusivement aux mers antarctiques.
Ce que nous avons dit des différens systèmes d’organes , en parlant des rorquals s convient aux baleines , à l’exception des traits par lesquels ces cétacés se distinguent extérieurement les uns des autres , et que nous avons rappelés au commencement de cet article. Ce qui fait le caractère de la tête des baleines, comparativement à celle des rorquals, consiste, entre autres, dans la forme des os qui constituent le museau , mais principalement la mâchoire supérieure ; il en résulte que , dans la baleine , cette mâchoire est courbée en un quart de cercle , tandis qu’elle est à peu près en ligne droite dans le rorqual , ce qui est cause que dans l’une les fanons acquièrent un beaucoup plus grand développement que dans l’autre , ayant pour cet effet une beaucoup plus grande capacité à remplir.
Les difficultés de tout genre que présente l’étude des cétacés , mais surtout des grandes espèces, comme les baleines , devait être , pour les anciens, un obstacle insurmontable à la connaissance de ces animaux. Ils en avaient rencontré en mer ; l’occasion de les observer, échoués sur le rivage , s’était offerte à eux sans doute 5 quelques circonstances particulières d’organisation avaient du les frapper; ils avaient même par là reconnu l’analogie de ces animaux marins avec les mammifères , et leur avaient donné des
en donnant la description du delphinorhynque couronné. M. Scoresby dit que les baleines qu’on rencontre dans les mers du Nord n’ont pas les mêmes proportions, que la tête des unes fait les quatre dixièmes de leur longueur totale , tandis que celle des autres ne surpasse pas les trois dixièmes , et que les mêmes diff érences se trouvent dans la circonférence qui peut Tarier de sept dixièmes à six.
DÈS BALEINES
noms ; mais quelles sont les espèces que ces noms désignent ; à quels caractères pourra-t-on les distinguer les unes des autres et les reconnaître ? C’est ce que sans doute ils ont tout-à-fait ignoré eux-mêmes.
Il est certain que la baleine était pour Aristote un cétacé , c’est-à-dire un animal vivipare , nourrissant ses petits avec du lait et respirant l’air par un évent situé au front , tandis que chez les dauphins il est situé vers le dos ; et Pline , qui répète cette dernière circonstance , parle de la baleine comme d’un cétacé très-grand (i) et même sous ce rapport monstrueux , car il en place dans la mer des Indes d’une longueur de quatre arpens (2); à la vérité dans un autre endroit il lui donne des poils (3).
Cette circonstance de la situation de l’évent permettrait de conjecturer que la baleine d’Aristote appartenait en effet à la famille des baleines ; mais était-ce un rorqual ou une baleine proprement dite ? c’est ce que rien n’indique. Il y a d’ailleurs une autre difficulté : ce n’est pas à la baleine qu’ Aristote attribue le caractère le plus remarquable de ces animaux , les filamens cornés qui bordent les fanons que ces cétacés ont reçus au lieu de dents ; il semble l’attribuer à son mysticetus , en disant de cet animal qu’il a dans la bouche des soies semblables à celles du porc , et l’on ne sait pas ce qu’était ce mysticetus que les modernes , par son nom du moins , ont cependant confondu avec la baleine franche.
Il ne paraîtras qu’aucun autre auteur ancien ait donné plus qu’ Aristote les moyens de déterminer avec quelque précision les espèces de cétacés auxquels ils appliquaient le nom de baleine; Pline et Ælien n’ajoutent rien d’important à ce qu’ils tenaient de leur maître ; et sur ce point , comme sur beaucoup d’autres , il y a toutà gagner à ne commencer la science qu’avec les recherches des modernes.
LA BALEINE DU CAP. — B. antarctica .
Au nombre des parties osseuses de baleines qui se trouvent dans les collections du Muséum, on distingue deux squelettes rapportés du cap de Bonne-Espérance par Lalande en 1820, et
(1) Lib. ix, cap. v.
(2) Lib. ix, cap. 11.
3) Lib. ix, cap. xr.
DES BALEINES
dans lesquels mon frère a reconnu des caractères qui distinguent profondément l’espèce à laquelle ils appartiennent de l’espèce connue des mers du Nord , de la baleine franche. C’est sur ces seuls caractères que cette espèce de baleine du Cap est fondée. Elle ne peut tarder cependant a être plus complètement connue ; car la pêche de la baleine, dans le sud, étant devenue un objet considérable de spéculations et d’entreprises , trouvera sans doute bientôt un Scoresby pour écrire son histoire. Il serait en effet difficile d’élever des doutes sur l’identité spécifique des baleines qui attirent tant de pêcheurs dans l’Océan austral et celles qui viennent assez fréquemment échouer sur les côtes méridionales de l’Afrique. Lalande, à notre connaissance, n’a parlé de cette baleine que dans le précis de son Voyage au Cap (i), et il se borne à faire connaître la taille de la plus grande des deux dont il a recueilli les os ; mais il paraît en avoir fait une esquisse peinte de laquelle il résulterait , suivant M. Lesson que la tète de cette espèce est beaucoup plus déprimée que la tête de celle du Nord . que ses nageoires pectorales sont plus longues, et qu’elles se terminent plus en pointe ; que les lobes de la queue sont séparés par une échancrure moins profonde ; que sa couleur est d’un noir uniforme, et que ses excrémens sont rouges.
Les véritables caractères spécifiques de cette baleine n’en sont pas moins encore exclusivement renfermés dans la proportion des différentes parties de sa tête osseuse. Voici les descriptions qu’en donne mon frère. Cette description servira à la fois à caractériser cette baleine du Cap , relativement aux autres espèces du même genre , et à caractériser le genre baleine comparativement au genre rorqual, sous le rapport de la forme et des relations des principaux os de la tête.
« De la compression latérale du museau (de la baleine du Cap comparé à celui du rorqual), il résulte que les intermaxillaires ( bb ) ne sont pas horizontalement entre, mais verticalement sur les maxillaires ( cia ; le plan inférieur de ces derniers est lui-même presque vertical, si ce n’est dans la branche latérale ( çCcC ), qui borde en avant le frontal (f) pour se rendre avec lui sur l’orbite. Cette portion transverse du frontal est plus étroite d’avant en arrière que dans le rorqual.
(i ) Elle a été décrite par M. Desmoulins dans le Dictionnaire classique d’Histoire naturelle ; mais la figure est mauvaise.
DES BALEINES. 363
» L’occipital (h) est convexe dans toute sa partie supérieure , moins oblique qu’au rorqual et de forme demi-ovale.
» Le temporal (m) demeure transverse, et sa partie zygomatique ne se recourbe presque pas en avant.
» Les os du nez ( e ) sont rhomboïdaux et non triangulaires comme au rorqual.
» Inférieurement les os palatins (p) et les ptérigoïdiens (s) sont encore plus reculés et plus courts , et l’os sphénoïde ( t ) plus caché qu’au rorqual.
» L’os maxillaire (a) a une profonde échancrure à son bord inférieur et postérieur.
3> La face glénoïde du temporal est beaucoup moins verticale que dans le rorqual, en sorte que l’os de la mâchoire inférieure se redresse un peu pour lui offrir sa face articulaire convexe. Cette disposition, jointe à l’absence d’une apophyse coronoïde, peut servir à la distinguer de la mâchoire inférieure du rorqual.
» L’oreille diffère de celle des dauphins par l’énorme épaisseur de sa caisse, surtout du côté interne. Cette caisse est un peu plus fermée en avant, mais laisse entre elle et le rocher, du côté interne, une solution de continuité plus large et moins longue à proportion. Elle n’est point bilobée en arrière.
» Le rocher est d’une forme très-irrégulière, très-raboteuse, il donne deux grandes et grosses apophyses, également très-raboteuses, dont l’une postérieure et un peu supérieure, articulée à une apophyse correspondante de la caisse, s’engrène entre le temporal et l’occipital latéral; et l’autre, antérieure et inférieure, s’articule par suture écailleuse avec la partie du temporal qui descend pour fournir l’articulation à la mâchoire inférieure. Il résulte de la disposition de cette seconde apophyse que l’oreille des baleines est fixée plus solidement au crâne que celle des dauphins.
» Les osselets sont au nombre de quatre, comme chez les autres mammifères ; mais le marteau a souvent son manche soudé au cadre du tympan quoiqu’il soit pourvu de muscles. Le limaçon, les canneaux semi-circulaires existent comme les osselets.
3) La tête , dont nous venons de retracer les caractères , avait quatre mètres trente centimètres de longueur.
» Les autres parties du squelette ont montré que les vertèbres
DES BALEiïsES.
cervicales sont soudées les unes aux autres et que leurs apophyses épineuses forment une crête dans toute la longueur du cou. Il y a quinze vertèbres dorsales pourvues de leurs côtes ; mais les quatre dernières paires et les deux premières ne s’attachent qu’a l’apophyse transverse de la vertèbre. Les vertèbres suivantes sont au nombre de trente-sept ; les os en Y commencent entre la onzième et la douzième et finissent après la vingt-sixième.
v L’omoplate , presque plane , a la forme d’un éventail , et est moins large que haute ; une apophyse saillante du bord antérieur représente l’acromion.
« L’humérus est très-court à proportion de sa grosseur, celle-ci n’étant guère que la moitié de la longueur de cet os. Le radius et le cubitus courts et comprimés s’articulent aux quatre premiers des sept os du carpe, et les os du métacarpe sont du double plus longs que large : les cinq doigts s’y articulent ; le pouce , qui a deux phalanges; l’index qui en a quatre, le médius cinq, l’annulaire quatre, et le petit doigt trois.
o) Cette baleine, au rapport de Lalande , se rapproche des côtes et pénètre dans les baies voisines du Cap, au mois de juin, pour y mettre bas un petit qui en naissant a de douze à quinze pieds de long ; et elle retourne à la pleine mer en septembre ; aussi ne sont-ce que les femelles qui se rapprochent de terre ; sur une cinquantaine d’individus qu’observa Lalande, il ne vit que deux mâles. »
Cette espèce, moins grande que celle du Nord n’atteindrait qu’a une longueur de cinquante ou soixante pieds.
BALEINE FRANCHE. — B. mysticetus.
Cette espèce depuis long-temps fait le principal objet des entreprises qui ont pour but la pêche des baleines dans les mers du Nord. Sa grandeur, qui égale au moins celle d’aucune autre espèce , la graisse qu’elle donne, la largeur de ses fanons , son naturel moins dangereux pour ceux qui l’attaquent, la font rechercher de préférence par les pêcheurs; et, privée de moyens sufîisans de défense , elle tombe victime des dons supérieurs qu’elles a reçus.
La baleine franche atteint jusqu’à soixante, quatre-vingts et
DES BALEINES
meme, dit-on, cent pieds de longueur (i). La partie le plus volumineuse de son corps, située un peu en arrière desnageoirespectorales, est de trente à quarante pieds de tour. De ce point le corps va en diminuant graduellement en passant de la forme ronde à la forme carrée jusqu’à la nageoire caudale, où son diamètre n’est plus que d’à peu près trois à quatre pieds, une légère dépression sépare la tête du tronc, et semble marquer le cou. La tête , aussi grosse que le corps, fait à peu près un tiers de sa longueur, et se termine par un museau qui se confond avec la partie cérébrale , et qui descend en ligne courbe jusqu’à la bouche j l’évent est à peu près au sommet de sa tête , et a quinze ou seize pieds de son extrémité ; et la bouche, de six à huit pieds de large sur dix ou douze de hauteur intérieurement, présentant , comme le bec d’un flamant, une courbe en S quand elle estfermée, semble, par l’élévation de la lèvre inférieure, avoir la mâchoire d’en bas beaucoup plus épaisse que celle d’en haut. Des fanons remplacent les dents. L’œil est situé un peu au-dessus de la bouche et de la commissure des lèvres. Les nageoires pectorales, longues de huit à neuf pieds et larges de quatre ou cinq se trouvent à deux pieds en arrière de cette commissure , et la nageoire caudale étend ses vastes ailes de sorte que ses extrémités sont à dix-huit ou vingt pieds l’une de l’autre; il n’y a point de nageoire dorsale.
Ce vaste corps est arrondi dans toutes ses parties par une plus ou moins grande accumulation de graisse sous la peau , et c’est ainsi qu’on trouve la baleine franche voguant dans les plus profondes mers, venant de temps en temps à la surface respirer par ses évents un air nouveau, et rejeter, par la même voie, l’eau qui paraît pénétrer dans sa bouche avec ses aiimens.
On comprend que, devant un animal aussi démesurément grand et aussi peu varié dans ses parties et dans ses formes , l’œil
(1) Scoresby , qui a vu prendre plus de 3oo baleines dans le Nord, dit n’en avoir jamais rencontré de plus de soixante pieds, et il ne croit pas que leur taille s’élève à plus de soixante-dix ; mais la destruction qu’on fait de ces animaux leur permet-elle d’atteindre à tout leur développement? Scoresby ne pense pas que cette cause exccrce d’influence, et il appuie son opinion de celle d’anciens pêcheurs qui pensaient comme lui. il estime le poids d’une baleine de soixante pieds a soixante-dix tonneaux, ^c'est-à-dire cept quarante millp livres.
DES BALEINES
n’en saisisse pas aisément la physionomie, surtout quand cet animal est affaissé par son propre poids sur le rivage; ce qui explique pourquoi il a été si difficile d’en obtenir une représentation fidèle, pourquoi on n’a pu en avoir pendant si long-temps que de mauvaises figures et de fausses idées, C’est à Martens et à Anderson que ces figures imparfaites étaient dues. Buffon en donna de plus exactes sans les reconnaître, et c’est Scoresby qui a publié les dernières et les meilleures.
Quand la nature a doué les animaux d’une grande force, que la puissance de vie qu’ils ont reçue est considérable, et qu’ils trouvent dans ces deux facultés des ressources suffisantes pour résister aux dangers qui peuvent les atteindre , on dirait qu’elle est moins libérale des moyens de conservation qui résultent de la perfection des sens, et qu’elle néglige le développement des différens organes qui mettent ces animaux en communication avec le monde matériel. On est du moins forcé de reconnaître que la baleine franche a des sens qui semblent peu favorablement organisés pour multiplier ses rapports avec les êtres qui l’environnent, tandis que ses forces organiques sont prodigieuses.
Ses yeux , au sommet d’une légère éminence , sont de la grosseur de ceux du bœuf, éloignés l’un de l’autre et placés fort en arrière de l’extrémité du museau, à environ un pied audessus en arrière de la bouche.
Ils sont bordés de deux paupières, une supérieure, l’autre inférieure; mais ces paupières, épaissies par la graisse, sont peu mobiles, et elles sont dépourvues de cils.
L’axe du globe est a son diamètre transverse comme six est à onze, et la partie antérieure de ce globe est aplatie, ou plutôt n’est pas hémisphérique, et, comme chez tous les animaux qui vivent dans l’eau, il appartient à une sphère plus grande que sa partie postérieure ; mais l’œil se compose des mêmes parties que chez les autres mammifères : la sclérotique est très-épaisse et très-dure, et la surface par laquelle elle s’unit à la cornée est perpendiculaire au centre de l’œil, et non oblique ou échancrée comme dans plusieurs mammifères ; la choroïde ne présente rien de particulier ; seulement elle laisse voir plus distinctement sa composition ; la pupille est allongée transversalement comme celle des ruminans ; le cristallin est sphérique ou à peu près ;
DES BALEINES
il n’y a ni glandes ni points lacrymaux. Les yeüx de la baleine sont susceptibles de tous les mouvemens propres à ces organes chez les autres mammifères , et ces mouvemens sont dus aux mêmes muscles ; la seule différence c’est que le suspenseur se divise en quatre parties.
L’oreille est tout-à-fait dépourvue de conque externe , et l’orifice extérieur du canal auditif est nul ou d’une extrême petitesse, car Scoresby ne l’a point vu. Toutes les parties internes sont analogues à celles des autres mammifères. Longtemps on avait cru qu’il ne s’y trouvait point de canaux semicirculaires, mais ils ont été reconnus dans un fœtus. Si dans l’animal adulte on les méconnaît c’est qu’ils deviennent extrêmement minces.
Ce que nous avons dit des narines ou des évents, de leur mécanisme et de leurs fonctions chez les autres cétacés paraît se retrouver chez les baleines, à une seule exception près: chez celles-ci, au lieu d’un évent , il y en a deux qui ont chacun un orifice extérieur; c’est-à-dire que la cloison qui, chezles dauphins, s’arrête à quelque distance de l’extrémité de ces conduits, les divise chez elle d’une extrémité à l’autre, et leur direction est très-oblique, ce qui porte leur ouverture fort en arrière.
La langue est épaisse, molle, arrondie, remplie de graisse, peu étendue, et attachée à la mâchoire inférieure, de manière à être peu susceptible de mouvemens.
Les fanons sont fixés transversalement de chaque côté du palais, dans des rainures des maxillaires supérieures ; ils sont rangés sur deux lignes , et séparés par un intervalle nu ; leur forme générale est celle d’une lame triangulaire ; c’est par le côté le plus étroit qu’ils sont fixés; des deux autres côtés, celui qui est lisse regarde le côté externe de la bouche, l’antre côté interne; celui-ci est garni dans toute sa longueur de longs filamens cornés. Chaque série de fanons est de trois cents à trois cent vingt lames environ. Les plus longues correspondent aux parties les plus concaves de la mâchoire supérieure, c’est-à-dire aux parties moyennes; et elle sont de dix à quinze pieds; les autres vont en diminuant de longueur en se rapprochant du fond delà bouche et de sa partie antérieure. Ces lames sont séparées l’une de l’autre par un intervalle de six lignes. M. Scoresby pense qu’on pourrait peutêtre reconnaître , à certaines marques , l’âge des fanons , d’où il
DES BALEINES
conclurait que l’accroissement des grands est de six à sept pouces chaque année: s’il en était ainsi on pourrait par-là déterminer l’âge des individus tant que les fanons croîtraient.
Les fanons sont réunis entre eux à leur base par une substance blanche, molle, d’une nature très -particulière, qui n’a point encore été suffisamment étudiée, et qui paraît prendre quelque part à leur accroissement et les revêtir d’une sorte d’émail. Leur structure intime est la même que celle des fanons, des rorquals: leur intérieur se compose de filamens agglutinés, qui par leur extrémité libre forment une sorte de peigne à dents longues et flexibles. L'n pinceau de filets cornés, semblables à des poils, termine en avant la mâchoire supérieure.
On connaît les nombreux usages auxquels ces lames cornées sont employées.
Tout le corps est nu et ne paraît percevoir que fort grossièrement l’impression des corps extérieurs ; on dirait que la partie sensible du derme s’affaiblit ou participe de l’insensibilité de l’épaisse couche de graisse qu’elle recouvre. Nous avons parlé précédemment des différentes parties qui paraissent composer la peau des dauphins et des baleines. La couche graisseuse qui les revêt, et qui est déposée dans un tissu cellulaire à grandes mailles, est dans plusieurs parties de huit à dix pouces d’épaisseur, et les pêcheurs en retirent jusqu’à trente tonneaux (i) quand elle est pure.
Les organes génitaux ne présentent rien d’exceptionnel dans leur conformation. Ils sont composés de toutes les parties qui les composent chez les autres mammifères. Quant à leur forme, elle est simple. La verge, longue de neuf à dix pieds, est unlong cône dans un fourreau , terminé par l’orifice de l’urètre. Le diamètre de sa base est d’environ six pouces. La vulve est semblable à celle des cétacés dont nous avons parlé jusqu’à présent. L’ouverture de l’anus est à environ six pouces de l'extrémité postérieure du vagin, et les deux mamelles sont de chaque côté de celui-ci.
Les organes du mouvement, pour leur structure, sont ceux de tous les cétacés; seulement chez la baleine franche ils prennent, comme nous l’avons vu, des dimensions proportionnées à sa
r Lf tonneau est de plions anglais.
DES BALEINES i
3oy
taille. Les fonctions qu’ils exécutent sont également celles qui leur sont propres chez les dauphins, les cachalots, etc.
Les baleines franches qu’on a eu occasion d’observer n’avaient pas toutes les mêmes couleurs ; les unes sont entièrement noires ; d’autres ont un fond noir, mélangé irrégulièrement de gris ; d’autres se sont trouvées noirâtres en dessus et blanches en dessous. On dit même en avoir rencontré d’entièrement blanches, ce qui pourrait venir delà confusion qu’on a fait quelquefois du béluga avec les baleines. M. Scoresby dit que les très-vieux individus ont généralement plus de parties blanches ou grises que les adutes ; les jeunes ont le ventre gris bleu.
La chair des jeunes baleines est mangeable ; on l’a comparée au bœuf. Celle des vieilles est d’un coriace qui la fait rejeter.
Lorsque l’on compare la tète osseuse de la baleine franche (pl. 2 1) à celle de la baleine du Cap , dont nous avons précédemment donné la description, 011 voit, dit mon frère, qu’elles diffèrent encore plus entre elles que les tètes de rorquals. «La première est beaucoup moins large que la seconde , à proportion de sa longueur. Les portions transverses du frontal et des maxillaires qui se rendent à l’orbite, au lieu de s’y porter transversalement , se dirigent obliquement en arrière, et sont plus longues dans le sens transverse , et plus étroites dans le sens opposé. Le temporal , au contraire , a presque autant de dimension dans le sens transversal que dans le longitudinal, ce qui lui donne une figure presque carrée, mais fort irrégulière. Il se porte beaucoup plus en arrière que les condyles occipitaux, qui, dans la baleine du Cap , forment le point le plus postérieur du crâne. La facette glénoïde se porte beaucoup plus près de son bord externe. Les os du nez sont plus étroits à proportion. Les frontaux avancent sur eux en forme de deux petites pointes, etc. »
D’autres différences se remarquent encore entre ces baleines dans les os des oreilles, et contribuent à confirmer les différences spécifiques qu’on avait tirées de la structure des tètes.
La baleine franche parait être un animal timide et défiant ; elle fuit à la moindre apparence du danger, et ii est nécessaire d’agir avec prudence lorsqu’on veut s’en approcher. Quoique la petitesse de ses yeux semble peu favorable à sa vue , on assure que ce sens est beaucoup plus délicat qu’on n’est porté à le conjecturer et que -cet animal perçoit les objets de loin , principalement lorsqu’il est cétacés. aq
DES BALEINES
dans une mer calme et transparente. ïl paraît, au contraire, qu’il voit fort mal lorsque ses yeux sont élevés hors de Peau; ce qui s’explique jusqu’à un certain point par l’aplatissement de la cornée.
L’ouïe semble , au contraire , être fort grossière. Scoresbv dit que cette baleine ne paraît pas entendre l’explosion d’une arme à fea d’un bout du navire à l’autre ; du moins ce bruit , si elle l’entend , ne produit sur elle aucun effet. Mais elle s’aperçoit très-vite du choc des vagues , causé parle mouvement d’un vaisseau, et aussitôt elle prend la fuite. Est-ce par son ouïe qu’elle est avertie , ou par les modifications de son toucher, que le mouvement des flots occasionerait ? C’est ce que des observations trop peu détaillées ne permettent pas de décider.
11 paraît que cette espèce n’a jamais fait entendre de cris , n’a jamais produit de sons que l’on pût attribuer à sa voix; du moins on ne rapporte pas qu’on lui ait jamais entendu pousser ces beuglemens dont plusieurs rorquals, dit-on, ont effrayé ceux qui ont été à portée de les voir au moment où la mer les abandonnait sur le rivage. Scoresby nie même la possibilité de la voix chez ces animaux ; mais le grand nombre des témoins qui parlent des cris violens que plusieurs espèces de cétacés ont fait entendre , et la probabilité qu’il n’y a point de différences entre l’organisation du larynx de ces espèces et celle du larynx de la baleine franche permettent difficilement de refuser à cet animal la faculté de rendre des sons.
Le même auteur ne reconnaît pas à la baleine le pouvoir de lancer de l’eau par ses évents ; il assure n’avoir jamais vu sortir , de ces conduits de la respiration , qu’une vapeur, plus ou moins épaisse , qui , se condensant au contact de l’air froid , retombait en eau , mais sous forme de pluie , et non sous forme de jets. Ce fait , attesté par un observateur aussi consciencieux , ne peut être révoqué en doute ; mais il est impossible aussi de regarder comme mensongère l’assertion du fait contraire par des témoins non moins dignes de foi. 11 ne s’agit donc que d’expliquer ces contradictions , et c’est à quoi conduira sans doute une observation plus attentive de ces animaux.
Leur respiration a lieu assez fréquemment dans les temps ordinaires : pour cet effet, on les voit reparaître toutes les huit à dix minutes à la surface de l’eau , et, après un certain nombre d’exp irations et d’inspirations, ilsplongent, pour remonter bien"
DES BALEINES. î
tôt après. Quand quelque danger les menace, et que l’eftroi s’est emparé d’eux, ils restent beaucoup plus long-temps sans reparaître ; leur respiration se suspend alors sans danger pour leur vie , la nature les ayant pourvus , comme les dauphins , d’un appareil vasculaire qui fournit aux organes le sang artériel dont ils ont besoin.
Il paraît que la queue est le seul organe moteur des baleines ; d’après ce qu’a pu observer Scoresby, les nageoires pectorales n’ont guère d’autre fonction que de tenir l’animal en équilibre, et , pour cet effet , elles restent , dans tous ses mouvemens , étendues horizontalement de chaque côté de son corps ; dès qu’elles changent de position , ces animaux tombent sur le côté ou se renversent tout-à-fait, forcés d’abandonner leur corps à l’action de la pesanteur. Pour changer de direction , ils ramènent leur queue de côté en la tordant un peu et la redressant ensuite. Leur natation, malgré leur énorme masse, est facile et légère; leur pesanteur spécifique , à peu près égale à celle de l’eau, la favorise beaucoup ; dès qu’ils sentent le besoin de presser leur marche ils avancent rapidement, et font alors jusqu’à trois lieues marines à l’heure. Dans les circonstances ordinaires , ils font deux lieues environ. Lorsqu’ils veulent plonger, ils soulèvent la tête , ploient le dos , pressent l’eau de bas en haut avec leur large queue, et , prenant ainsi une direction verticale, la tête en bas , ils s’enfoncent à de très-grandes profondeurs et avec une extrême vitesse, surtout quand ils sont blessés. M. Scoresby rapporte qu’une baleine, atteinte par le harpon, s’est précipitée à quatre cents brasses de profondeur avec une rapidité telle, qu’à l’heure elle aurait pu parcourir un espace de trois à quatre lieues. Il paraîtrait même qu’alors leur frayeur est telle qu’elles s’assomment et se brisent contre les rochers qu’elles rencontrent. Le même marin dit qu’on retire quelquefois, avec le harpon qu’elles ont entraîné , les baleines du fond de la mer, où elles se sont précipitées aveuglément , la tête et les mâchoires fracassées. Mais c’est surtout à l’époque où les baleines se recherchent pour la reproduction qu’elles déploient toute la vigueur et la légèreté dont elles sont susceptibles. Alors on les voit se livrer aux mouvemens les plus désordonnés en apparence , et s’élever même presque en entier hors de l’eau , où , retombant de tout leur poids, elles font jaillir autour d’elles d’énormes masses de 11-
m bàleikes.
qmd# ? m qui produit Taâpeet d’uns mer se brisant contre üîx Vaste écueil# Le voisinage de ces animaux devient alors fort dangereux \ cependant on voit des harpoiïftcurs assez téméraires pour s’eti approcher et les frapper.
C’est la fin de l’été qui est la saison dcS amours pour les haleines. Anderson dit , d’après les pécheurs , que pour leur accouplement elles se tiennent dressées verticalementrune contre l’autre , ce qui aurait bien besoin de confirmation. Dudelay dit , au contraire , qu’elles se couchent l’une en haut et l’autre en bas, ventre contre ventre, ce qui est encore moins vraisemblable. C’est au commencement du printemps qu’elles mettent bas. Un baleineau fut pris à la lin d’avril, ayant encore une portion du cordon ombilical. 31 est difficile de croire que chez ces animaux la gestation n’est que de huit à neuf mois, comme on le dit; il est plus probable qu’elle est de quinze ou dix-huit ; toutes les analogies le font du moins supposer : plus les animaux sont grands , plus est grande aussi la durée de la gestation. L’assimilation ne se lait pas beaucoup plus rapidement dans un grand animal que dans un petit et, lorsqu’un fœtus doit atteindre, comme celui de la baleine , la taille de dix à douze pieds , il faut que la nature y em ploie un temps proportionnel, qui est aussi en rapport avec celui que demande le développement complet des individus. La portée n’est que d’un seul baleineau. La mère le nourrit de son lait, que le petit reçoit en tétant.
Ces animaux ont un grand attachement réciproque ; mais c’est surtout la sollicitude de la mère , pour l’enfant qu’elle allaite, qui offre la plus touchante preuve de la profonde affection dont ces animaux sont susceptibles , et qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Jamais le jeune baleineau ne s'éloigne de sa mère , et elle le suit constamment des yeux ; si la crainte d’un danger se présente , elle se rapproche de lui , le couvre de son corps, et, si le danger devient réel , elle le force à liàier sa marche et précipite la sienne. Quelquefois le jeune baleineau est blessé par le liarpon des pécheurs; alors sa mère ne connaît plus de dangers pour elle , et malheur a ceux qui ne savent pas se soustraire aux effets de sa fureur; mais malheur aussi à elle , car quel animal peut ne pas succomber sous les ellbrts de l’intelligence humaine ! Dans sa colère , elle s’expose sans ménagement aux coups de ses pnnewh , et ordinairement elie spcço;nbe , frappée mortelle-
ment par eux. Sccresbÿ, qu’on doit toujours citer quand il s’agit de ces animaux, raconte une histoire fort touchante d’une baleine , qui se fit massacrer dans l’aveuglement de sou désespoir, ayant vu périr son enfant frappé à ses cotés par le harpon d’un matelot. L’affection qui unit si étroitement ces animaux , bien connue des baleiniers, est devenue pour eux un moyen de succès. Dès qu’ils aperçoivent une jeune baleine . ordinairement assez imprudente ,• ils s’empresseut de l’attaquer, bien sûrs que sa mère ne tardera pas à se présenter, et à s’exposer à leurs coups.
Il paraît que les baleines franches vivent réunies par paires ; c’est du moins l’opinion de quelques baleiniers ; et aujourd’hui on ne les trouve plus que dans les mers du pôle Boréal. Elles ont fui devant l’homme et se sont réfugiées à l’abri des glaces du Groenland et du Spitzberg , dans le détroit de Davis , la baie de Daffin , et sans doute dans toutes les mers qui couvrent le globe au nord du cercle polaire. Elles ne descendent pas plus au midi • si elles s’y sont montrées dans les temps anciens , comme on a quelques raisons de le croire, on n’en voit point échouer aujourd’hui sur nos côtes , et la mer n’y en apporte pas même les débris.
DES DUGONGS.
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