LE LAMANTIN DU SÉNÉGAL
Manatus Senegalensis .
Cette espèce n’est guère connue que par la description sommaire qu’Adansonen a donnée (1), et dont on doit la première pu.
i) Ilist. liât, du Sénégal.
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blication à Bufïon (i), et par une tête que ce voyageur rapporta a son retour du Sénégal , et que Daubenton (2) décrivit. Mais a l’époque de cette publication Buffon et Daubenton ne distinguaient pas le lamantin du Sénégal de celui des Antilles ; et, si Buffon , par la suite (3) , en fit deux espèces distinces , ce fut par des raisons si faibles ou si fausses, que son opinion fut généralement rejetée. C’est Pennant(4), et après lui Schaw(5), qui cherchèrent a fonder cette espèce sur de bons caractères , l’un d’après la forme de la queue , l’autre d’après le pelage , mais en exagérant, l’un et l’autre, ces traits prétendus caractéristiques, que tous deux tiraient d’une peau bourrée du cabinet de Lever, dont ils ont donné une grossière ligure. Tout annonce en effet qu’extérieurement le lamantin du Sénégal ne diffère que par des détails assez légers de celui de l’Amérique du Sud, et que ses véritables caractères spécifiques ceux du moins que dans l’état actuel des choses il est possible d’apprécier , résident dans les formes et les rapports des différens os de la tête.
La seule figure qu’on ait de cette espèce est celle de Pennant, dont nous venons de parler j mais elle a été faite d’après une peau si mal empaillée, qu’elle ne peut donner qu’une idée fausse de l’espèce qu’elle représente. Ainsi la queue semble composée d’une réunion de pennes , comme celle des oiseaux , plus encore que comme un assemblage de rayons cartilagineux à la manière de celle des poissons , a laquelle on l’a comparée ; mais on voit du moins que les doigts sont terminés par des ongles.
Tout ce qu’on sait d’exact concernant cette espèce repose donc encore principalement sur ce que nous en avons appris par les soins d’Adanson ; non pas qu’on ne trouve dans les voyages en Afrique des récits qui s’y rapportent 5 mais tout ce qu’on peut en tirer, c’est que les côtes occidentales de l’Afrique , à l’embouchure des fleuves , les fleuves et même les lacs nourrissent des animaux très-grands et très-gras qui vivent d’herbes , qui ont de très-petits yeux , une queue fort large , des mains dont les doigts
(1) Hist. natur., t. xm, p. 390.
(2) Ibid.,p.43i.
(3) Supp. vi , p. 4o3.
(4) Hist. of Quad., 1. 11, p. 296, pl. 102, ed. de 1793.
(5) Gen. zool. 1, part. 1, p. 244 et 245.
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sont lâches, qui sont privés d’oreilles, dont les femelles ont deux mamelles, et dont la chair est savoureuse et nourrissante. On en trouverait aussi sur les côtes orientales vers Sofala, etc. (i), et môme , à en croire Léguât et Lacaille , vers les cotes de l’ile Piodrigue ou de France (2). Dapper (3) parle aussi du lamantin d’Afrique sous le nom de Sirène. Il nous apprend que les nègres le nomment ambisiangulo et pesiengoni , et les Portugais pazzi mouller (poisson-femme). La longueur de ces animaux est de huit pieds; ils sont privés d’oreilles, et leur couleur est d’un grisbrun ; la verge des mâles est semblable à celle des chevaux , et les femelles ont deux mamelles. Lorsqu’ils sont blessés, ils poussent des cris lugubres. Leur chair, très-grasse, ressembler celle du porc j on la sale pour la conserver, et il n’est pas toujours sans inconvénient pour les marins de s’en nourrir. Cependant l’abbé Damanet attribue la rareté de cet animal à la guerre que lui font les nègres à cause de la bonté de cette chair (4). Barbot , Atkins (5) parlent aussi de ce lamantin , mais sans rien apprendre qui puisse ajouter à sa véritable histoire.
Daubenton, n’ayant pu comparer la tête qu’il devait à Adanson à celle d’aucun autre lamantin , n’a tiré de ses observations aucune conséquence relativement aux espèces de ce genre. Mon frère , plus favorisé , ayant eu en même temps cette tête, et une tête de lamantin d’Amérique, a obtenu, delà comparaison qu’il en a faite , les différences caractéristiques de ces deux espèces (6).
Il résulte de cette comparaison que , par rapport au lamantin d’Amérique , celui du Sénégal a la tête plus courte proportion nellement à la largeur ; les inter raaxillairesmoins longs et plus larges en avant des maxillaires , l’apophyse zygomatique du temporal bien moins élevé ; les frontaux beaucoup plus bombés , les crêtes pariétales bien moins rapprochées ; l’os de la pommette sensiblement moins étendu ; la mâchoire inférieure singulièrement plus courte et plus épaisse et son bord inférieur beaucoup plus
(1) Hist. génér. des Voyages, t. ni, p. 24o, 3i6, C. iv, p. a6i, t. v, p. 2, g3.
(2) Léguât, Voyage, 1. 1, p. 98.— Lacaille , Journal histor. de sonV oyage p. 229.
(3) Description de l’Afrique, p. 366.
(4) Voy. au Sénégal.
(5) Hist. gén. des Voy., t. m, p. *48.
(6) Recherches sur les ossemens fossiles , t. v, 3S
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courbé : caractères plus que suffisans, sans doute, pour distinguer spécifiquement deux animaux du même genre.
Nous terminerons cet article par la description très-bonne qu’Adanson nous donne de son lamantin.
« J’ai vu , dit-il , beaucoup de ces animaux ; les plus grands n’avaient que 8 pieds de longueur et pesaient environ 800 livres ; une femelle de 5 pieds 3 pouces de long ne pesait que 194 livres ; leur couleur est cendrée noire ; les poils sont très-rares sur tout le corps; ils sont en forme de soies longues de 9 lignes ; la tête est conique et d’une grosseur médiocre , relativement au volume du corps ; les yeux sont ronds et petits : l’iris est d’un bleu foncé et la prunelle noire ; le museau est presque cylindrique ; les deux mâchoires sont à peu près également larges ; les lèvres sont charnues et fort épaisses ; il n’y a que des dents molaires , tant à la mâchoire d’en haut qu’à celle d’en bas ; la langue est de forme ovale et attachée presque jusqu’à son extrémité à la mâchoire
inférieure . Je n’ai pu trouver d’oreille dans aucun , pas même
un trou assez fin pour pouvoir y introduire un stylet. Il a deux bras ou nageoires placés à l’origine de la tête, qui n’est distinguée du tronc par aucune espèce de cou, ni par des épaules sensibles ; ces bras sont à peu près cylindriques , composés de trois articulations principales , dont l’antérieure forme une espèce de main aplatie , dans laquelle les doigts ne se distinguent que par quatre ongles d’un rouge brun e t luisant : la queue est horizontale comme celle des baleines, et elle a la forme d’une pelle à four. Les femelles ont deux mamelles plus elliptiques que rondes , placées près de l’aiselle des bras ; la peau est un cuir épais de six lignes sous le ventre , de neuf lignes sur le dos et d’un pouce et demi sur la tête. La graisse est blanche et épaisse de deux ou trois pouces : la chair est d’un rouge pâle, plus pâle et plus délicate que celle du veau. Les nègres O ualofes ou Jalofes appellent cet animal lereou . Il vit d’herbes, et se trouve à l’embouchure du fleuve Niger, c’est-à-dire du Sénégal. »
Comme nous l’avons vu , ce lamantin se rencontre sur toutes les côtes orientales de l’Afrique , du moins depuis le Sénégal jusqu’à la Guinée méridionale , et quelques voyageurs en parlent comme en ayant rencontré vers l’embouchure de la Sofala et sur les côtes de l’île Rodrigue, ce qui le ferait supposer vers l’embouchure de tous les fleuves de Madagascar ; et, si à
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cet égard le récit de Léguât était fidèle , il faudrait admettre que ces animaux se trouvent par centaines réunis pour paître au fond de la mer , et qu’ils se laissent prendre sans se défendre ; mais, comme nous le verrons , c’est du Dugong qu’il parle sous le nom de Manate.
LE LAMANTIN A LARGE MUSEAU (i).
Manatus latirostris.
L’existence de cette espèce de lamantin ne repose encore que sur une comparaison faite par M. Harlan d’une tête altérée, à la quelle manquaient plusieurs os, avec les têtes des deux espèces connues dont nous venons de parler. Ce naturaliste , ayant observé plusieurs différences entre ces têtes et celles qu’il en rapprochait, a cru pouvoir en conclure que celle-ci appartenait à une espèce très-différente de celle de l’Amérique du Sud, et ne se rapprochait qu’a quelques égards de l’espèce d’Afrique. Sans prétendre infirmer les conclusions de M. Harlan, nous ferons seulement remarquer que les restes de têtes de sa nouvelle espèce se trouvaient jetés sur le rivage dans un grand état d’altération ; que c’est en réunissant les restes de plusieurs têtes qu’il a recomposé la tête entière qui a fait le sujet de ses comparaisons , et que les limites des modifications que peuvent éprouver les têtes des deux espèces connues sont loin d’avoir été appréciées puisqu’on n’a encore fait représenter , de manière à être comparées l’une avec l’autre, qu’une seule tête de chacune de ces deux espèces. M. Harlan nous dit que le docteur Burows, qui lui a remis ces restes de têtes , a appris des naturels que les animaux desquels ces os provenaient se rencontrent en nombre considérable à l’embouchure des rivières et près des caps de la Floride orientale ; que les Indiens les harponnent pendant les mois d’été, et qu’un d’entre eux est parvenu à en prendre dix à douze dans une saison. Ces lamantins ont de 8 et io pieds (anglais) de long et environ le poids d’un gros bœuf.
C’est à cette espèce que M. Harlan rapporte ce que dit M. Henderson (2) d’une espèce de lamantin dont le mâle et la fe-
(1) Journ. of the Acad. of. nat. sc. oi' Philadelphia , vol. ni, part. 11, p. 3«jo. Fauna Americana, p. 277.
(2} Accourt o( Honduras, p. rot»
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melle se rencontrent ordinairement ensemble , nageant dans les bas-fonds, oîiils sont souvent harponnés par les esclaves et les Indiens Mosquitos, qui montrent beaucoup d’adresse dans cet exercice. D’où il résulterait que le lamantin au large museau se rencontrerait principalement dans la mer des Antilles , et dans le golfe du Mexique.
Cette espèce nouvelle rappelle les deux lamantins d’Amérique (i) de Buffon, qu’à la vérité cet auteur ne caractérise point scientifiquement , et dont on ne pourrait , dans aucun cas , revendiquer la découverte pour lui si définitivement elles doivent être toutes deux admises.
L’une des deux mâchoires qui ont fait l’objet des observations de M. Harlan avait quatre molaires et quatre alvéoles vides, et le premier de ceux-ci était presque effacé tandis que la dernière molaire n’avait pas encore percé les gencives ; ce qui porte M. Harlan à penser que , comme mon frère l’avait supposé , les premières molaires tombent chez ces animaux, et que leurs traces disparaissent à mesure que les dernières se développent. La mâchoire inférieure , très-arquée à son bord inférieur , rappelle tout-à-fait celle du lamantin d’Afrique , et l’apophyse nasale de l’intermaxillaire par sa longueur et sa forme ne se rapporte pas à ce qui s’observe en ce point ni chez les lamantins du Sénégal ni chez celui de l’Amérique du Sud.
M. Harlan termine ses comparaisons par la mesure de la tête de sa nouvelle espèce avec celle des deux têtes dont il cherche à la distinguer , et ce rapprochement l’a conduit à dresser la table suivante.
(i) Supplém., t, vi.