LE LAMANTIN DE L’AMÉRIQUE MÉRIDIONALE
Manatus américanus .
Quoique les côtes occidentales de l’Afrique (en partie du moins) aient été fréquentées très-anciennement par les navigateurs, que le commerce européen y ait journellement envoyé ses vaisseaux bien avant la découverte du nouveau monde , et qu’une espèce de lamantin s’y rencontre , c’est cependant le lamantin qui se trouve dans les mers des côtes orientales de l’Amérique méridionale et dans les fleuves qui s’y écoulent qu’on a fait connaître le premier. L’intérêt général que fit naître la découverte d’un nouveau continent , l’envahissement auquel il fut soumis , les établissemens fixes qui s’y formèrent , les hommes éclairés qui s’y rendirent, et qui s’appliquèrent à en reconnaître les productions et à les décrire , expliquent sans doute suffisamment la différence qui existe entre l’époque de la première description du lamantin américain et celle de la description du lamantin d’Afrique ; cette dernière partie du monde n’ayant jamais reçu les Européens qu’en ennemis, et n’ayant jamais guère été traitée qu’en ennemie par eux.
\ï% Oviedo (2), dans ce qu’il ditdu lamantin, compare la tête del’espèce des Antilles à celle du bœuf ; seulement ses yeux sont petits, et il n’a point d’oreilles. Il parle de ses nageoires antérieures et de la nageoire de la queue , et dit qu’il n’a point de pieds de derrière. Les plus grands individus avaient quinze pieds de longueur et six de circonférence ; cet animal est revêtu d’un cuir épais de couleur grise, sur lequel se voient quelques poils fort rares. La fô-
(1) Lorsqu’on n’admettait qu’une espèce de lamantin, on en a parlé, pour ainsi dire, comme d’un animal que l’on rencontrait dans toutes les mers; et si Léguât (1), Dampierre (2) et d’autres ont désigné le lamantin comme un cétacé de la mer des Indes , c’est qu’ils prenaient le dugong pour un lamantin.
(3) Hist. nat. et gén. des Indes, liv. x et xm.
(1) Voyage de Léguât, t. ï , p. g3.
(2) ▼oyageds Dampierre, 1. 1, p. s46
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meile a deux mamelles sur la poitrine , et met au monde deux petits. Ce lamantin est fort doux ; il vit dans la mer, remonte les fleuves, et sa nourriture est toute végétale. Voilà ce que nous apprend sur cet animal le plus ancien des auteurs qui le fait connaître.
Rondelet, qui vient ensuite, donne au lamantin le nom de manat (i), et il en parle, à la suite de ses cétacés , comme d’une bête marine , ressemblant au bœuf par la tête, et ayant des mamelles pour nourrir ses petits , ainsi qu’une très-grande taille ; il ajoute que c’est un animal facile a apprivoiser ; c’est-à-dire qu’il ne fait que donner un extrait d’Oviédo.
Lopès de Gomara (2), qu’on peut encore consulter en histoire naturelle , dit, comme Oviédo , qu’il copie en partie , que le manati est un animal marin et de rivière qui n’a que des membres antérieurs avec lesquels il nage ; mais il ajoute que ces membres sont terminés par quatre ongles semblables à ceux d’un éléphant. La longueur de cet animal irait jusqu’à vingt pieds , et sa circonférence à dix; sa tête rappellerait celle du bœuf. Son corps diminue graduellement jusqu’à la queue ; sa couleur est d’un gris cendré, et sa peau, très-épaisse, est semée de quelques petits poils rudes ; ses yeux sont petits; la femelle a des mamelles au moyen desquelles elle allaite ses petits ; sa chair est bonne à manger , et son huile , fort douce , se conserve long-temps. Les plantes marines sont sa nourriture.
Gomara raconte ensuite l'histoire d’un manati pris jeune, qui fut transporté dans un lac à Saint-Domingue , où il vécut plusieurs années après s’être apprivoisé comme un chien. Cet animal accourait au nom de Matto , se plaisait à jouer avec ceux qu’il connaissait, et les transportait même d’une rive à l’autre du lac ; ce qui rappelle un peu l’histoire du dauphin du lac Lucrin. Herrera rapporte à peu près la même histoire.
Thevet, qui, n’ayant fait que toucher un point de l’Amérique, crut cependant devoir décrire les singularités de cette petite partie des côtes du Brésil qu’on nommait pompeusement alors la France antarctique (3) , n’a absolument fait que copier ses défi) De Piscibus, lib. xvi, cap. 18, p. 490.
(a) Hist. gén. des Indes Occidentales , trad. française, p. 4f , çhap. S?,
(o; Sing. de la France antarcl.
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vanciers ; et Gesner ne paraît avoir connu que Rondelet ; aussi se borne-t-il à peu près a en répéter les paroles.
Jusque là on ne pouvait se faire une idée dulamantmque parles descriptions que nous venons de rappeler, lesquelles se ramènent toutes à celle d’Oviédo. Aucune figure ne venait à l’aide de l’imagination et ne présentait aux yeux les traits de cet animal. Ce fut Clusius (1) qui en donna la première représentation par une mauvaise figure qui a souvent été reproduite depuis.
Cette figure , en effet , avait été faite d’après une peau de lamantin bourrée de paille par les matelots qui s’étaient emparés de l’animal. Ce lamantin , que Clusius regarde comme appartenant à la famille des phoques , et que les marins appelaient vache marine , avait dix pieds et demi de longueur , et sa circonférence était de sept pieds et demi ; il n’avait que des membres antérieurs, qui étaient courts, larges et pourvus de petits ongles; le corps allait en diminuant en arrière et se terminait par une large queue Sa couleur était d’un brun cendré , et sa peau avait une grande épaisseur. Tout ce qu’il dit de plus n’a pour objet que de compléter l’histoire de cette espèce par les récits d’Oviédo et de Gomara.
Aldrovande (2) tire tout ce qu’il rapporte du lamantin d’Oviédo , de Gomara et de Clusius , en reproduisant la figure que celui-ci a donnée de cet animal.
Laet (3) ne donne , avec la figure due à Clusius, qu’un léger extrait d’Oviédo , mais en y ajoutant des erreurs qui lui sont propres, et qui n’ont pas été sans influence. Ainsi il dit que les pieds de cet animalsont ronds comme ceux de l’éléphant, qu’il sort de l’eau et va à terre, etc.
Jonston (4) n’a pu , de même , que se rendre le copiste de ses prédécesseurs , et il faut venir à Hernandès pour trouver quelques idées nouvelles sur le lamantin ; malheureusement plusieurs d’entre elles sont fausses. Ses figures du lamantin manquent de vérité ; elles ne peuvent avoir été faites d’après nature, et sont nécessairement le résultat de l’imagination d’un peintre grossier et
(1) Eiotic.lib. vi, cap. 18, p. i32.
(2) De Piscibus etCetis ,p. 278.
(3) Hist. des Indes Occid., p. 6>
(4) De Piscib.,îib. y., art. 7,
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ignorant : il nous suffira de dire que , dans ces figures , les nageoires pectorales sont représentées par des jambes et des pieds que termine un sabot de cheval. Sa description ne devait pas être conforme à cette figure , qui n’était pas de lui ; en effet , il dit que les pieds de cet animal sont garnis de cinq ongles plats semblables à 'ceux de l’homme. Suivant cet auteur, le lamantin se trouverait sur les côtes occidentales comme sur les côtes orientales de l’Amérique ; le mâle aurait une verge comme celle du cheval , et la femelle urie vulve analogue à celle delà femme ; il ajoute que ces animaux s’accouplent sur la terre, et que pour cet effet la femelle se renverse sur le dos , ce qui est dénué de tout fondement.
Rochefort (i) est le premier qui désigne le manati par le nom de lamantin. Après avoir dit que cet animal a jusqu’à dix-huit pieds de long et sept de circonférence , que sa tête ressemble à celle d’une vache , il ajoute qu’il a la peau de couleur brune, qu’il est privé de nageoires , mais qu’à leur place il a sous le ventre deux petits pieds qui ont chacun quatre doigts , faibles proportionnellement à la grosseur du corps ; que les femelles font deux petits à chaque portée , dont elles ont le plus grand soin $ qu’on trouve surtout ces animaux à l’embouchure des fleuves, qu’ils senourissent d’herbes, et que leur chair est très-bonne à manger.
La figure qu’il donne du lamantin est copiée évidemment de Clusius ; mais elle en diffère en ce qu’on a reployé la nageoire droite de cet animal pour lui faire tenir un de ses petits contre sa poitrine.
Biet(a), qui écrivait à Cayenne , dit qu’à dix ou douze lieues de cette île les lamantins sont si nombreux , qu’en un jour on peut en remplir une barque.
Dutertre (3) rappelle à peu près les mêmes faits que Rochefort ; mais il dit de plus que le manati , auquel il donne aussi le nom de lamantin, a l’ouïe très-délicate , que sa nageoire caudale a un pied et demi de large, qu’il est couleur d’ardoise, qu’il dort le mufle à demi hors de l’eau , que , lorsqu’on prend une femelle allaitant , ses petits se font prendre après elle ; et il en-
(i) Hist. nat. des Antilles , chap. xvn , art. 5.
(a) Voyage de la France équinoxiale, p„ 346.
(3) Hist. sat. dee Antilles françaises , t. ii , p. 199.
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tredans de grands détails sur la pêche de cet animal , qui est fort recherché à cause de la bonté de sa chair et de sa graisse. Dutertre joint à sa description la figure du lamantin donnée par Clusius.
Jusqu’à présent les auteurs qui ont eu occasion de parler du lamantin d’Amérique , se circonscrivant dans le même cercle d’idées , n’ont guère fait que se répéter , et il faut convenir que ces idées sont peu propres à faire connaître cet animal comme il serait nécessaire qu’il le fût pour qu’on pût établir ses véritables rapports avec les autres mammifères marins $ mais on ne devait pas s’attendre que ce serait à un flibustier qu’on devrait d’entrer sur cette espèce dans un ordre de faits nouveaux , plus propres que ceux qui l’avaient précédé à conduire au but que le naturaliste doit se proposer.
En effet , OExmélin (i) , qui pendant dix ans fit le métier de pirate , est le premier qui parle des parties osseuses du lamantin. A ce sujet il dit que ces animaux de la mer des Antilles ont cinquante-deux vertèbres , du cou jusqu’à l’extrémité de la queue , qu’ils n’ont point d’incisives , mais à leur place une callosité très-dure , et qu’ils sont pourvus de trente-deux dents molaires. Il ajoute par erreur que leurs jeux n’ont point d’iris, et qu’ils sont privés de langue. Leurs parties génitales sont , dit-il , plus semblables à celles de l’homme et de la femme qu’à celles d’aucun autre animal. Il assure que leur lait est d’un très-bon goût, que les femelles ne produisent qu’un petit à chaque portée , et qu’elles le soutiennent en le pressant contre leur corps avec une de leurs nageoires ; ce que Rochefort avait déjà représenté ; quelles allaitaient ce petit pendant une année et jusqu’à ce qu’il puisse paître.
Depuis OExmélin , cinquante et quelques années paraissent s’être écoulées sans qu’on ait reparlé de cette espèce de lamantin pour en donner une nouvelle description ; car , si Dampier en parle dans son voyage , c’est simplement pour dire qu’elle se rencontre sur toutes les côtes de la mer des Antilles (i); C’est Labat(2) qui appelle de nouveau l’attention sur cet animal.
(ï) Voyage autour du monde ,t. i, p. 46.
(2) Voyage aux îles de l’Amérique, 1. 1 1 , p. 200. — Relation de l’Afrique Occidentale, 1. 1 1 , p. 338.
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L’individu femelle qu’il eut occasion de voir a la Martinique, au moment où cet animal venait d’être harponné , avait quatorze pieds neuf pouces de longueur et huit pieds de cironférence ; sa tête était grosse , sa gueule large , avec de grandes lèvres garnies de quelques poils longs et rudes; ses yeux étaient petits, et ses oreilles n’avaient d’extérieur qu’un trèspetit orifice ; le cou était si court , que sans un pli on n’aurait pu distinguer la tête du reste du corps ; les membres antérieurs, les seuls qu’ait cet animal, consistent en deux nageoires semblables à celles de la tortue ; il ne s’en sert point, comme on l’a cru , pour se traîner a terre : le seul usage qu’en fait la femelle autrement que pour nager est de soutenir un de ses petits contre sa poitrine lorsqu’il tette. Les mamelles à l’époque de la lactation ont sept pouces de diamètre et quatre d’élévation , avec un mamelon long d’un pouce et gros à proportion ; la queue ressemble à une large palette de dix-neuf pouces de longueur sur quinze de largeur ; la peau est beaucoup plus épaisse sur le dos que sous le ventre , de couleur d’ardoise brune chagrinée et revêtue de quelques poils gros et longs. Un jeune pris avec cette femelle avait trois pieds de longueur. Labat joint à sa description du lamantin la figure que Bocbefort a donnée de cet animal.
C’est Gumilla (i) qui nous apprend que le lamantin se rencontre dans les lacs de l’Orénoque ; et il paraîtrait que ces animaux s’y trouvent en si grand nombre, qu’à l’époque de l’année où ils en sortent pour retourner à la mer , et où les Indiens les arrêtent au passage , ils renversent souvent les obstacles qu’on leur oppose, quoiqu’on ait eu soin de les construire de la manière la plus solide (2). Ce missionnaire ajoute qu’il lui a été assuré que trois mille de ces animaux étaient morts , restés à sec dans un lac d’où l’eau s’était écoulée et d’où ils n’avaient pu sortir; suivant lui , le lamantin , qu’il désigne plus particulièrement par les noms de manati et de vache marine , aurait les dents du bœuf et ruminerait comme cet animal , ce qui est
(1) Histoire de l’Orénoque , traduct. française, 1. 1, p. 4g, planche de la page 3o4.
(2) Gumilla ne mêlerait-il pas dans ce récit des particularités qui appar^ tiendraient au dauphin de BoÜyiade M. Dorbigny ?
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une erreur. Il suppose aussi , sans fondement , que cet animal sort de l’eau pour paître , et qu’alors il devient quelquefois la proie des bêtes féroces. Enfin la femelle mettrait bas deux petits à chaque portée , l’un mâle , l’autre femelle , et les tiendrait toujours sur sa poitrine , pressés contre ses mamelles , jusqu’à ce que, ayant des dents, ils puissent eux-mêmes pourvoir à leur nourriture. Ce qu’il dit de plus n’ajoute rien à ce que ses prédécesseurs nous avaient appris ; mais la figure qu’il donne du manati femelle , pressant ses petits sur ses mamelles, est une des plus fausses et des plus ridicules qu’on ait jamais donnée d’un animal.
La Condamine (i) avait rencontré le lamantin d’Amérique dans la rivière des Amazones : la femelle qu’il eut occasion de décrire avait sept pieds et demi de longueur, et sa plus grande largeur était de deux pieds ; ses nageoires avaient de quinze à seize pouces de long. Il dit qu’on trouve aussi cet animal dans plusieurs rivières des côtes de la Guyane et dans celles qui se jettent dans l’Amazone, à plus de mille lieues au-dessus de l’embouchure de ce fleuve , et qu’il paît l’herbe qui croît sur leurs bords en avançant la tête hors de l’eau. Le reste de son récit , assez borné, est conforme à ce que l’on connaissait déjà.
Duhamel (2), dans son Traité des Pêches, parle du lamantin dans une compilation peu scientifique ; on y trouve cependant un fait original : à la suite d’un coup de vent , un lamantin femelle, avec sont petit , fut jeté à la côte près de Dieppe , où , dit-il , on se rappelle encore cet événement.
Bufîon (3), après avoir discuté les divers récits qui ont eu le lamantin pour objet, finit par en faire cinq espèces ; et c’est à celle qui nous occupe que se rapporte vraisemblablement ce qu’il dit du grand et du petit lamantin des Antilles.
Jusqu’à présent nous n’avons pu parler du l’espèce de lamantin d’Amérique qu’en rapportant les observations de quelques voyageurs curieux, qui n’avaient guère été à portée de l’observer
(1) Voyage à la rivière des Amazones, p. i54.— Buffon, Histoire générale et partie., t. xin, p. 388, et Mémoires de l’Académie des gciences, année 1745, p. 464.
(2) Traité général des Pêches , deuxième partie, t. iv,p..56, p). \%,
(3) Hist, naL , t. xiu, p. 377, en supp. t. vi, p. 38r,
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qu’à l’extérieur et un peu superficiellement, et qui, pour son naturel et ses mœurs , avaient dû s’en tenir à ce que leur en avaient raconté les pêcheurs et les naturels j nous voyons que ces observations se renferment dans un cercle assez étroit , et que celles qui suivent ne sont guère que la répétition de celles qui précèdent. Il devenait donc important de faire une étude plus approfondie d’un animal aussi remarquable que le lamantin, et la tâche en était aux naturalistes, qui cependant sont encore bien loin d’avoir pu satisfaire à cet égard les besoins de la sience.
Daubenton le premier put s’occuper de recherches anatomiques sur le lamantin de l’Amérique du Sud (i), mais seulement sur un fœtus mâle, qu’il devait à ïurgot , alors gouverneur de la Guyane , et qui n’avait que dix pouces et demi de longueur depuis le bout du museau jusqu’à l’extrémité de la queue. Sans doute , un animal à cet âge ne peut donner une idée de son espèce j mais les observations de Daubenton n’en sont pas moins fort importantes : il nous apprend que la lèvre supérieure était relevée vers sa partie moyenne , que les narines se trouvaient à l’extrémité du museau, et avaient la forme d’un croissant, que les nageoires se terminaient par les traces de cinq doigts , et que les os de ces nageoires étaient les analogues des membres antérieurs des mammifères. Il n’y avait point de bassin ni aucun indice de membres postérieurs $ la queue ressemblait un peu pour la forme à celle du castor. Daubenton a pu décrire le canal intestinal , le foie , les reins , le diaphragme , les poumons , la trachée-artère , le larynx , le cœur , les parties génitales , et une portion du squelette.
La seule bonne figure qu’on ait du lamantin des côtes orientales et méridionales de l’Amérique est due à sir Edverard-Home (2), qui l’a publiée d’après un jeune individu qui lui fut envoyé par le gouverneur de la Jamaïque, le duc de Manchester. Mais la description qu’il a jointe à cette figure n’a malheureusement été faite que comparativement à ce que l’on connaissait du dugong, ce qui la rend très-incomplète, et n’ajoute que peu de chose à ce que Daubenton
(1) Hist. nat., t. xin, p. 4î5, pl. 57 et 58.
(2) Philosoph. transac., 1821, p. 390, pl. 26.
nous avait appris. Cette erreur de Home vient de ce qu'ilconnaissait peu la zoologie : s’il n’eût point cm que le lamantin et le dugong étaient pour les zoologistes des espèces du même genre, il aurait envisagé son lamantin d’un point de vue plus élevé, etl’aurait décrit en détail, autant du moins que le lui aurait permis l’état de conservation de l’individu dont il disposait. Au lieu de cela, dans le préjugé oùil est que les naturalistes sont portés à réunies ces deux animaux, et ignorant la distinction générique qu’en avait faite Lacépède, il s’applique fort inutilement à montrer des différences, ou insignifiantes, ou qui étaient connues, et néglige des particularités importantes , celles surtout qui pouvaient compléter la description de l’embryon du lamantin que Bon devait à Daubenton. L’in,, dividu qui a fait l’objet du travail de Home était jeune , car il n’avait encore que vingt-quatre molaires, au lieu de trente-deux ou de trente-six. Mais Home ne décrit point ces dents, et, pour le reste, il se borne à parler du nombre des vertèbres et des côtes, de la forme de l’estomac et de celle du cæcum , et il dit un mot de l’orbite et de l’oreille.
Mon frère termine la série des auteurs qui nous paraissent avoir parlé du lamantin de l’Amérique méridionale d’après leurs propres observations. Il l’a fait en donnant la description complète d’un squelette de lamantin du Brésil rapporté de Lisbonne par son confrère M. Geoffroy, et celle d’un individu de près de quatre mètres envoyé de Cayenne au Muséum.
L’exposé que nous venons de faire des principaux élémens que possède la science pour tracer l’histoire du lamantin de l’Amérique du Sud montre tout ce qui manque pour que cette histoire puisse être complète. La connaissance que- nous en tirons pour les organes (i) n’a de rapports qu’au squelette et qu’à quelques parties du canal intestinal, des organes de la respiration et de ceux de la génération ; quant aux fonctions, à l’exception de ce qui concerne en généralles mouvemens, nous n’en avons aucune notion directe, et il en est à peu près de même des mœurs, des penchans, du naturel. Le résumé que nous avons à faire pour tracer l’histoire de cette espèce se renfermera donc dans des limites fort bornées.
Le nom de lamantin paraît être un composé de l’article la et du mot manat , manate , manati contracté , qui fut le premier
(i) Recherches surlesossemens fossiles, t. v,p. 9,43.
nom de cette espèce. Quant à ce nom de manale , en suppo* sant qu’il ne soit pas primitif, on lui a donné pour étymologie le mot mano> qui en espagnol signifie main, ces animaux n’ayant que des membres antérieurs qui ne se montrent guère au dehors que par leurs doigts.
La taille de ce lamantin de l’Amérique du Sud (pi. i) est de dix-huit a vingt pieds de longueur , et sa largeur la plus grande , vers la partie postérieure des bras, est cinq à six pieds. Il a la forme générale des cétacés ; point de cou distinct, point de membres postérieurs ; mais il diffère sensiblement de ces animaux par les détails : ainsi quatre de ses doigts sont terminés par des ongles ; sa queue n’est point en forme de croissant divisé en deux parties par une échancrure moyenne, elle est simple et à peu près ovale ; ses narines sont au bout du museau , et ne forment point évent ; ses mamelles sont pectorales , etc. , etc.
<c II est , dit mon frère , dans la description du lamantin du Brésil, dont nous avons parlé plus haut, et que nous croyons devoir copier, n’en ayant pas de meilleure à donner, il est assez exactement comparé à une outre, car il représente un ellipsoïde allongé dont la tête forme la pointe antérieure , et dont l’extrémité postérieure , après un léger étranglement , s’aplatit et s’élargit pour former la queue , qui est oblongue , et le bout large , mince et comme tronqué. »
a La queue forme à peu près le quart de la longueur totale. »
« Il y a un peu moins du quart entre l’insertion des nageoires et le museau. »
« Aucun rétrécissement ne fait remarquer la place du cou. »
« La tête paraît un simple cône tronqué. Le museau est gros et charnu 5 son extrémité présente un demi-cercle, dans le haut duquel sont percées- deux petites narines semi-lunaires dirigées en avant; le bas, qui forme la lèvre supérieure, est renflé, échancré dans son milieu, et garni de poils gros et raides. »
« La lèvre inférieure est plus courte et plus étroite que la supérieure. »
« La bouche est peu fendue ; l’œil est petit, placé vers le haut de la tête, à la même distance du museau que l’angle des lèvres.»
« L’oreille n’est qu’un trou presque imperceptible : elle est autant distante de l’œil que l’œil du bout du museau. »
a La nageoire çst portée sur un avant-bras plus dégagé que
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celle du dauphin; on sent mieux les doigts au travers de la peau, et Ton conçoit qu’elle doit avoir plus de force et de mouvement. »
« Son bord est garni de quatre ongles plats et arrondis, qui n’en dépassent point la membrane; c'est le pouce qui n’en a point; celui de l’index est au bord radial, et celui du médius h l’extrémité de la nageoire ; le quatrième , qui répond au petit doigt, est fort petit; il est possible qu’il manque quelquefois. »
« Un individu plus jeune ne montre même des traces que de deux ongles, et l’on n’en voit dans un fœtus que trois d’un côté, et de l’autre seulement un quatrième fort petit. »
« En dessous, avant la naissance de la queue, l’on aperçoit deux trous dont l’un est celui de l’anus, et l’autre celui de la génération, soit vulve, soit fourreau. Je ne sais, en effet, si l’individu que j’ai observé était une femelle, car je n’ai pu y trouver le moindre vestige de mamelles, qui auraient du être pectorales. Au reste, la vulve du lamantin est placée comme dans les autres animaux, et je ne sais ce que Buffon a voulu dire en annonçant qu’elle est au-dessus de l’anus. »
« Toute la peau est grise, légèrement chagrinée, portant ci et là quelques poils isolés. Us sont un peu plus nombreux vers la commissure des lèvres et à la face palmaire des nageoires. »
« Le fœtus en a un plus grand nombre sur tout le corps que les grands individus. »
Tableau des dimensions du grand individu.
Longueur totale. . . i^9
Largeur du museau . 0,12
Distance du museau à la commissure des lèvres . 0,084
Id. . . . à l’œil. . . . 0,1 14
Distance de l’œil à la commissure des lèvres . 0,074
- du museau à la racine inférieure de la nageoire. 0,21
Longueur de la nageoire . 0,245
Plus grande largeur de la main . 0,082
Longueur de la queue à compter de l’étranglement. . . 0.46
Plus grande largeur. . . . 0,37
Contour de la tête à l’endroit des yeux . o,53
— * — du corps aux aisselles . 1.01
CETACES, 2
l8 DES LAMANTINS.
— à l’endroit le plus gros . 1^3
■ - à l’étranglement de la queue . 0,62
Distance du bord postérieur de la queue à l’anus. . . . 0,66
De l’anus à la vulve ou à l’orifice du fourreau ..... 0.1
Cette espèce de lamantin n’ayant jamais été étudiée scientifiquement que sur des individus desséchés ou conservés dans l’esprit-de-vin, il n’a pas été possible de pousser bien loin la recherche de l’organisation de ses sens et de ses organes extérieurs en général, d’autant plus que Daubenton n’a eu qu’un fœtus à examiner, et que Home, qui avait un individu à peu près adulte, ne l’a point envisagé sous ce point de vue. C’est ce qui explique l’ignorance presque entière où nous sommes sur la structure de l’œil, du nez, de la langue, des organes génitaux, etc., etc. L’œil est très-petit ; l’oreille interne est composée comme celle des autres mammifères, quant au nombre et aux rapports, sinon quant aux formes des parties. Ainsi les canaux semi-circulaires sont d’une minceur extrême; les osselets ne rappellent qu’à peine dans leurs figures les noms qui les désignent. Le limaçon ne fait qu’un tour et demi, mais ses rampes ont un grand diamètre (1) ; et, comme on le sait , il n’y a point d’oreille externe. La peau est à peu près nue ; mais on observe des poils courts, durs, épais, et presque semblables à des piquans, à la face interne des lèvres; et d’autres poils minces, crépus, garnissent le museau, du moins chez les jeunes. Les narines sont probablement recouvertes chacune par une valvule ; mais quels sont les nerfs qui se rendent à ces différentes parties ? Tout cela est ignoré.
Le système de dentition de cette espèce n’est point encore connu dans toutes ses circonstances. Il est des têtes adultes sur lesquelles on n’a trouvé que huit molaires, de chaque côté des mâchoires, sans traces d’autres, et des incisives à la mâchoire supérieure. Il en est d’autres qui montraient jusqu’à dix molaires, en comptant celles de ces dents qui restaient attachées aux maxillaires et les traces qu’avaient laissées celles qui avaient disparu. Cette irrégularité dans le nombre des molaires, et cette considération que celles qui n’ont laissé que leurs traces étaient les
(1) Voir, pour plus de détails, les Recherches sur les ossemens fossiles, t, v, p. 248,
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antérieures, et que les postérieures se trouvaient moins développées que les autres, fait supposer que, comme chez plusieurs pachydermes, animaux avec lesquels les lamantins ne sont pas sans d’autres analogies, les molaires antérieures, usées les premières, tombaient à mesure que les postérieures croissaient, et comme poussées par celles-ci. Quoi qu’il en soit, cette irrégularité est un fait, qu’il importait de constater pour qu’on ne soit pas induit en erreur dans la détermination des espèces.
Les jeunes individus présentent à la mâchoire supérieure une petite incisive pointue dans chaque intermaxillaire, mais elle ne tarde pas à tomber, et la trace de son alvéole à disparaître. Il n’y a point de canines; toutes les molaires se ressemblent, seulement elles vont un peu en grandissant de la première à la dernière ; leur forme générale est carrée, et leur couronne se compose de trois collines transverses, formées chacune de trois tubercules, et séparées l’une de l’autre par deux sillons; mais la colline antérieure est plus petite que les autres; toutes ont trois racines, une qui naît de leur face interne, et deux qui correspondent à leur face externe. A la mâchoire inférieure on ne trouve aucune trace d’incisives ni de canines dans les individus les plus j eunes qui aient été observés, et les mâchelières ne diffèrent point essentiellement de celles de la mâchoire opposée; elles ont la même forme générale et les trois collines qui caractérisent ces dernières dents; seulement la plus petite colline, au lieu d’être antérieure, est postérieure. Ces dents n’ont que deux racines, une en avant, l’autre en arrière; mais elles s’élargissent et se bifurquent à leur extrémité.
La tête du lamantin (pl. 2, fig. 1 et 2) présente pour caractères principaux l’extrême petitesse des os du nez cachés dans une échancrure du frontal ; le grand développement des intermaxillaires (aa); la grande saillie du cadre de l'orbite en avant (bb); la partie très-reculée des maxillaires (c) , où se développent les dents; l’élévation de l’apophyse zygomatique du temporal (dd); le grand écartement de l’extrémité antérieure des frontaux (ee), qui élargissent par là l’ouverture des narines, forment le plancher des orbites, et se rattachent à l’os de la pommette; la longueur de ce dernier os (ff); le peu d’écartement des crêtes pariétales, qui ne se réunissent point (gg), etc. La mâchoire inférieure à son bord antérieur déclive, et son bord inférieur, légèrement concave avec une saillie vers son extrémité incisive, et elle s’articule
à la mâchoire supérieure par des surfaces presque planes, de manière à pouvoir se mouvoir en tout sens pour broyer les alimens, comme dans tous les mammifères herbivores.
Il n’entre point dans notre travail , purement zeologique , de donner une description détaillée des os de la tête du lamantin : on la trouve dans les recherches sur les os fossiles, ainsi que celle du reste du squelette, dont nous ne devons aussi indiquer que les particularités principales.
Le nombre des vertèbres (pl. 3) est de quarante-six; le cou n’en a que six (i), le dos seize, et la queue vingt-quatre, en n’en comptant point de lombaires; les côtés sont en même nombre que les vertèbres du dos.
Les onze premières vertèbres caudales ont sous leur articulation l’os en Y qui 'se trouve sous toutes les vertèbres des queues destinées à de forts inouvemens, et les apophyses transverses de toutes les vertèbres de la queue sont fort grandes, tandis qu’au contraire les épineuses sont fert petites, ce que nécessitait le mouvement en sens vertical de cet organe.
Les côtes, très-grosses et très-épaisses, sont arrondies sur leurs bords, et aussi convexes au dedans qu’au dehors; les deux premières seules s’attachent au sternum, qui est rudimentaire. Il n’y a aucune vestige de bassin. Les membres antérieurs ont , quant au nombre des os principaux, la structure de ceux des autres mammifères. Dans le carpe, le pisiforme manque et le trapèze est uni au tropézoïde, ce qui réduit les petits os de cette partie à six ; les doigts sont au nombre de cinq, mais le pouce n’est représenté que par son métacarpien; les quatre autres doigts, qui ont chacun trois phalanges , sont terminés par des ongles plats.
Le canal intestinal paraît être assez long ; l’estomac est divisé en deux poches principales, et le cæcum, très-grand et de forme irrégulière, se termine par deux appendices en forme de doigts. Home a donné de bonnes figures de ces parties (2). Les poumons paraissent s’étendre jusqu’aux dernières côtes ; mais, d’après Daubenton, le diaphragme remonterait du côté du dos pour faire place au foie , à l’estomac, de sorte que les poumons n’occu-
(j) C’est par erreur que Home lui en attribue sept.
(2) philosopli. Irans., 1821 , p. 28, 99 et 390,
DES LAMANTINS
peraient que la partie antérieure circonscrite par les côtes. Le cœur est sous le sternum 5 la verge paraît être dans un fourreau extérieur.
Le lamantin est herbivore , son estomac n’a jamais paru contenir que des débris de fucus. Son système dentaire et l’articulation des mâchoires entre elles annoncent en effet ce genre de vie ; mais, dépourvu d’incisives, il arrache sans doute ces plantes marines avec ses lèvres, et les poils épineux dont elles sont revêtues lui sont pour cela d’une utilité manifeste.
Cette espèce paraît avoir un caractère fort doux; et, si l’on en croit quelques rapports, elle serait capable de s’apprivoiser, et ne se refuserait pas à une certaine éducation; elle vit en troupes plus ©u moins nombreuses; les femelles veillent avec une grande sollicitude sur leurs petits, et ceux-ci contractent pour leur mère un grand attachement; chaque portée est d’un ou deux petits, qui sont d’abord nourris, comme les autres mammifères, par le lait qu’ils tirent des mamelles, lait qui, dit-on, est doux et fprt agréable au goût.
Ce lamantin se rencontre à l’embouchure des fleuves que reçoivent les mers des Antilles et celles qui baignent les côtes occidentales de l’Amérique du Sud; il remonte ces fleuves, et s’avancerait même jusqu’aux lacs qu’ils forment, ou on les rencontrerait en nombre considérable, si le rapport de Gumilla ne devait pas inspirer quelque défiance.
La chair et la graisse de cet animal sontfort recherchées : l’une ressemble, dit-on, â celle du veau, et l’autre joint à une douceur très-agréable au goût l’avantage de se conserver long-temps sans altération.
En terminant ce que nous avions à dire de cette espèce de lamantin, nous devons exprimer le vœu que bientôt un naturaliste éclairé se trouve à portée d’observer de nouveau cet animal curieux pour en compléter la description et en étudier les mœurs.