‹ De l'homme et des races humainesChapitre 2 sur 16 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

¥iJLBE) ÉDITEUR, LIBRAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE, place (le l*Ëvolc-de'Mé<leciae , 23 (aocico q° 4).

L'histoire de rhomme commence par son histoire naturelle, comme individu et comme espèce; et cependant l'histoire naturelle de l'homme, l'anthropologie, est de date récente, car ce sont Buffon et Blumenbach qui l'ont en quelque sorte instituée.

Malheureusement ce n'est pas de cette excellente école que sopt sortis les traités d'anthropologie qui ont eu le plus de lecteurs parmi nous, ceux de Bory de Saint- Vincent et de Virey, auxquels on peut ajouter le travail plus limité de Desmoulins.

Pour ne pas remonter jusqu'à Buffon, nous devons avouer que nous n'avons en propre aucun ouvrage complet à opposer à ceux que je viens de citer, malgré l'impulsion que l'anthropologie a reçue chez nous depuis vingt ans. Je n'oublie pas les pages explicites de M. Flourens sur Yunité de t homme dans son volume sur Buffon , ni son éloge de Blumenbach, ni ses études expérimentales sur la peau et sur les croisements des espèces et des races animales. Je sais ce

que rhistoirc physique de rhonime doit à renseignement, ainsi qu'aux travaux anatomiqucs et embryologiques de M. Serres. Les zoologistes , .à leur tour, M. de Blainville comme MM. Geoffroy, ont réduit les caractères des races à la valeur de simples modifications. Mais ce sont là des richesses eparses , et pour avoir un travail d'ensemble, nous avons dû recourir à M. Prichard.

Soyons reconnaissants de ce que M. Roulin nous a donné les deux excellents volumes de ce savant ; puisons à cette source et à d'autres, comme je l'ai fait largement; mais appelons en même temps de nos vœux la publication d'un livre français sur l'histoire naturelle de l'homme.

Loin de moi la prétention de remplir une lacune que d'autres combleront bien mieux que je ne pourrais le faire; mais qu'il me soit permis de poser au moins une pierre d'attente, en publiant ici un ensemble d'études qui ont été l'objet de plusieurs cours publics avant de devenir celui d'un livre.

L'histoire naturelle de l'homme suppose une appréciation préalable de la nature, du système dont l'homme fait partie. J'ai saisi

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cette occasion pour soumettre à l'une de SCS épreuves les plus décisives une doctrine qui exerce une action considérable sur tout le mouvement scientifique et moral de notre époque: je veux parler du panthéisme, forme ancienne et nouvelle, mais forme supérieure de la philosophie athée, qui emporte du même coup la personnalité de Dieu et la responsabilité de Thomme. Puissé-je concourir à détourner de cette source fatale quelques-unes des jeunes intelligences qui croient y trouver les eaux vives de la vérité !

Dans un moment où les instincts ti*op cultivés du matérialisme pratique donnent quelque crédit aux physiologistes qui enseignent encore que Thomme n'est que le premier des animaux, un mammifère, un bimane , il n'est pas non plus sans opportunité de protester contre cette dégradation, au nom même de la science. J'ai fait ici mon profit des importantes recherches que la psychologie animale doit à M. Frédéric Cuvier et à M. Flourens

Enfin la plus grande partie de ce volume est destinée à la démonstration d'une vérité, sur laquelle aucun naturaliste ne sau-

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rait conserver un doute sérieux , mais que des personnes moins compétentes essayent encore de nier : il s'agit de l'unité de l'espèce humaine, c'est-à-dire de la fraternité naturelle de tous les hommes , c'est-à*dirc encore de la condamnation absolue de l'esclavage. C'est déjà beaucoup que cette doctrine trouve encore parmi nous d'obstinés contradicteurs ; mais que leur voix soit en* tendue de l'autre côté de l'Atlantique, les planteurs des États-Unis seront heureux d'apprendre qu'en France aussi , on pense que le nègre est une autre espèce d'homme que le blanc. Sachons que cette parole arriverait au milieu d'un débat animé, qui, engageant les intérêts des uns , les principes et les sentiments des autres, passionne un public immense, non-seulement quand un écrivain, qui nous a tous profondément émus, introduit ses lecteurs dans la case du pauvre Tom, mais alors même que c'est le langage de la science qui se fait entendre, et que la vérité seule semble être en cause.

ET

Qu'est-ce que l'homme ? Qu'est-ce que l'humanité ? G'est-à-dire : quels sont les traits caractéristiques de l'homme et ses rapports avec les autres créatures? Quelles sont et la mesure et la significa* tion des races qui diversifient le. genre humain?

Chacun comprend l'intérêt et l'importance de ces deux questions , objet sommaire de l'anthropologie. Toutes celles qu'on rencontre dans le domaine des sciences mqrales et politiques trouvent ici leurs prémisses.

Dire ce qu'est l'homme dans l'ensemble de ses caractères et de ses relations , n'est-ce pas déterminer implicitement nos conditions d'existence , notre rôle et notre destination au double point de vue de l'individu et de l'espèce ? Sortir de la controverse f dont il est encore l'objet , le problème de

l'origine et de la signification des races humaines ;

tHTRODVCTIO!!.

décider par la mesure exacte des différences qui séparent celles-ci , entre les personnes qui comptent plusieurs espèces d'hommes, et celles qui affirment que toutes les races ne sont que des variétés secondaires d'une seule espèce, n'est-ce pas meltreenévidenceles relations naturelles et légitimes de tous les peuples y et dire , une fois pour toutes , si ces relations découlent d'un fait de fraternité ou d'un fait de subordination naturelle , si Tesdayage est le crime ou le droit des races dominantes?

Je prends ici l'homme tel qu'il nous est donné dans sa condition actuelle, comme un être organisé, force et organisme tout à la fois , constituant une parfaite individualité ; puis comme partie intégrante de ce vaste système de forces et de corps qu'on nomme la nature.

L'homme est une force , mais une force incorporée : n'isolons ni la force de son milieu corporel, ni ce milieu de la force qui le pénètre et s'y manifeste; ne séparons, dans nos études sur l'homme, ni l'âme de son organisme , ni l'organisme de son âme. Est-ce à dire que nous confondions substantiellement le corps et l'âme , que nous cherchions dans la matière organisée le secret de la vie et de la pensée ? A Dieu ne plaise I et rien dans ce que je viens de dire n'emporte cette conséquence. J'ai toujours considéré le matérialisme comme la doctrine non-seulement la plus irrationnelle, mais la

IHTRO^UCTIOir. 3

plus obscure et la plus hérissée de difficultés , doctrine brutale et grossière , instrument de lutte et de réaction , qui est moins encore une affirmation qu'une fin de non-recevoir ; car, après tout, une doctrine enseigne quelque chose , et celle-ci devrait nous dire , voulant substituer la notion de matière à la notion de force , comment cette substitution peut avoir lieu , comment le phénomène devient substance , l'effet cause , Finertie activité , comment et en vertu de quelle propriété la matière brute s'organise.

Ce qui a fait au spiritualisme une position difficile, c'est la théorie cartésienne, qui a divisé la vie et sa cause, n'attribuant à l'âme que la pensée, et réservant au corps toute l'activité physiologique. Dire que la relation de l'âme et du corps est la relation occasionnelle d'une machine toute matérielle et d'une force pensante , qu'elle résulte d'une sorte de rencontre , que le corps reçoit l'âme à un jour donné , à titre d'hôte et de suzerain , c'est dénaturer le dualisme , c'est déposséder l'âme au profit du corps, sous prétexte d'assurer sa dignité ; c'est s'exposer à des questions importunes, comme celleci : Quand Tâme prend-elle possession de sa demeure ? C'est enfin briser, par une hypothèse que rien n'autorise, une série de faits étroitement enchaînés.

En effet, observons les élres vivants en général,

4 IlfTROBUGTIOlf.

dans le développement corrélatif de leur organisation et de leur activité; que voyons-nous? Au sein d'une matière informe, d'un germe image du chaos , se dessinent peu à peu des organes qui dans le tout dont ils font partie vivent, c'est-à-dire fonctionnent en même temps qu'ils se produisent , confondant comme dans un seul fait d'activité leur développement et leur rôle physiologique. De leur concours, résultent un organisme à formes déterminées et une vie générale , organisme et vie qui vont se modifiant sans cesse et qui remplacent un âge par un autre âge , ajoutent un nouveau mode d'activité aux modes antérieurs , et s'il s'agit d'un animal , aux fonctions premières et nécessaires, d'autres fonctions plus spéciales et plus élevées , à la nutrition la sensibilité , à la sensibilité la spontanéité des instincts, puis l'action intelligente ; enfin, chez l'homme, toutes les manifestations de la raison et de la vie morale.

Ce progrès, qui commence au même point pour tous les organismes , qui se produit à travers des phases analogues pour ceux d'un même règne ou d'un même type, qui enfin d'un être à l'autre varie surtout par son terme supérieur et définitif, ce progrès , que nous montre-t-il? Une cause active, une force, s'appropriant la matière informe qui lui est donnée , s'en revêtant non comme d'une enveloppe immobile, mais comme d'un milieu orga-

INTRODDCTIOSI.

nique qu'elle élabore et renouvelle par un mouvement modificateur intime et continu » se manifestant avant tout comme force organisatrice , puis comme être sensible, enfin comme âme intelligente, jusqu'à s'élever, consciente d'elle-même , de la perception des phénomènes particuliers à la conception des idées universelles. C'est ainsi que se constitue cette individualité réelle, concrète, vivante qui s'appelle l'homme ; c'est ainsi d'abord , et dans l'ensemble harmonique de ses attributs que nous l'étudierons, le plaçant successivement en présence des autres créatures et en présence de ses semblables.

Du moment où la vie de l'homme est une , où toutes ses manifestations procèdent d'une force unique , soit qu'il s'agisse d'assimiler à nos organes une matière empruntée , soit que nous nous élevions à l'activité rationnelle et morale , du moment où c'est l'âme elle-même qui entre en relation avec la nature dans toutes les fonctions qui supposent un échange quelconque entre nous et le monde extérieur, une intime solidarité nous unit à ce inonde , et notre histoire ne saurait être détachée de la sienne. Sans parler encore de ce que nous sommes pour la nature , de la tendance qui l'élève dans la direction de l'homme , nous trouvons en elle notre premier milieu , nos premières conditions d'existence et de développement. Soit donc

que nou6 voulions chercher notre place dans le système de la création , soit que nous voulions connaître les premiers modificateurs en présence desquels nous nous développons , et comme individus et comme espèce , il faut que nous commencions par jeter un coup d'œiF appréciateur sur cet ensemble de corps et de forces qui constitue la nature ; que nous cherchions à en comprendre l'ordonnance générale et la signification , en même temps que ses relations avec nous.

Cette question : qu'est-ce que la nature? comprend , comme on le voit , une question de philosophie générale , et une question plus spécialement physiologique et anthropologique. Gomme question de science spéculative , c'est la première qui se soit présentée et qui ait été débattue dans les écoles des philosophes ; car le premier regard de Tesprit humain fut pour la nature , pour l'objet de la sensation externe ; les faits de conscience , avec les questions qu'ils soulèvent 9 ne vinrent ou ne se dégagèrent du moins que plus tard. Qu'on nous permette de jeter un coup d'œil sur l'histoire de la philosophie pour apprendre comment se pose définitivement , et au point de vue le plus élevé , le problème dont nous demanderons ensuite la solution à la science contemporaine.

La philosophie débuta par des systèmes cosmogoniques. Les faits eurent nécessairement moins

de part à ces conceptions que Vimagination de leurs auteurs , alors même que ceux-ci , au lieu de procéder en vertu d'idées métaphysiques, comme firent les pythagoriciens , prenaient leur point de départ dans la physique du temps, composée de plus de préjugés que d'expérience. Aussi les philosophes ioniens , tout en cherchant leur théorie de la nature dans la nature , s'engagèrent-ils parfois dans les régions de l'idéalisme autant que ceux qui procédaient par la méthode purement rationnelle. La différence des méthodes ne prit que très-tard Timportance que lui accorde ajuste titre l'histoire des sciences.

Qu'est-ce que la nature pour cette école de philosophes ioniens qu'on désigne sous le nom de dynamistes , et qui commence avec Thaïes? La manifestation diversifiée d'un principe unique , représenté ou peut-être même seulement symbolisé par l'un des fluides généraux qui jouent un si grand rôle dans l'économie de notre planète : l'air, selon les uns , et l'eau , sî l'on en croit les autres. Ce principe , à la fois force et matière , est tout ; il est infini par son existence générale et se limite dans les corps particuliers , qui n'en sont que des modes divers. Qu'est-ce là qu'une première formule du panthéisme ? Un philosophe de cette école , Diogène d'ÂpoUonie , nous dit bien , il est vrai , que le principe du monde est intelligent , et ce philosophe se sépare en cela de ses devanciers Thaïes

et ÂDaxymène ; mais il coolioue néanmoins à confondre le monde et sa cause.

Parallèlement à cette première école , le génie de la race ionienne en inspirait une autre, Técole des mécaniciens , qui commence avec Ânaximandre 9 et compte Ânaxagore au nombre de ses derniers et plus illustres chefs. Ici on ne cherche pas à ramener la diversité à Tunité de principe. Nonseulement la matière est éternelle » mais elle est éternellement diverse , et se compose d'un nombre infini d'éléments. Mais ces éléments ne sont que les semences des choses : pour produire les corps ) il faut qu'un mouvement les agite , les dégage de leur confusion originelle , les associe harmoniquement. Tout phénomène est un mouvement, tout corps un résultat de mouvements , et de très-grands efforts sont dépensés par Fécole pour montrer comment les êtres vivants sont issus de ce procédé mécanique. Quant à la cause , les uns la disent inhérente à la matière , aveugle , fatale , tandis qu' Anaxagore enseigne Texistence d'un moteur qui agit avec intelligence. Le caractère de ce système est d'être purement physique d'intention ; matérialiste à son origine, il tend ensuite au déisme; mais il transmettra à ses premiers successeurs le dogme de l'éternité de la matière , en même temps que celui d'une cause intelligente.

L'école de Socrate donna à la pensée encore

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timide d'Ânaxagore une accentuation plus précise et plus énergique. La pei'sonne humaine , un peu oubliée jusqu'ici pour la contemplation de la nature, se relève; une plus grande part lui est faite dans la philosophie, et le premier effet de cette révolution plus morale que spéculative est de faire ressortir les attributs de la divinité, de placer la personne divine au sommet comme à la source de toutes les existences, de présenter la nature, non plus comme une manifestation , mais comme une œuvre.

La cosmogonie du Timée est évidemment inspirée par cette philosophie. Platon peuple le ciel et la terre d'agents personnels et libres. Au sommet de cette hiérarchie , est le Dieu souverain , qui prend la matière et produit le monde universel conforme aux idées archétypes qui sont en lui de toute éternité. Ce monde lui-même est un être divin , et il tire de son sein les astres , divinités subordonnées , formées de Télément le plus pur , le feu, et les astres i^roduisent l'homme. Celui-ci, venant à démériter , expie sa faute en descendant aux conditions d'un'sexe plus faible , puis aux formes de plus en plus dégradées de l'animalité , en sorte que dans ce système la femme et les animaux n'appartiennent pas au plan primitif de la création, et disparaîtront de la nature au jour où l'expiation aura reliabilité tous les individus en déchéance.

Si, dans ce système, la création est encore divi-

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nisée , elle ne Test cependant qu'en sous-ordre, et l'initiative reste au Dieu souverain.

Platon, sans échapper complètement encore de fait, sinon d'intention, à Tinfluence des conceptions panthéistes, et en se laissant dominer par les habitudes d'une religion qui peuplait la nature de divinités, nous donne cependant ici une conception bien éloignée non-seulement du panthéisme ionien, mais aussi du polythéisme vulgaire ; à défaut d'une doctrine savante, qu'on ne pouvait attendre de sa méthode , il donne une doctrine morale où figurent les notions de liberté , de responsabilité , de mérite et d'expiation.

Chez Âristote, la question morale cède le premier rang à la question scientifique. Aristote procède autrement que Platon et connaît beaucoup mieux la nature. Il y constate un ordre de progression qui , de la matière brute, conduit aux plantes , puis aux animaux, puis à l'homme. La première fournit les éléments , les plantes s'en emparent et les transmettent aux animaux et à l'homme. Mais comment la nature s'élève-t-elle d'un règne à l'autre ? Spontanément, par une suite d'efforts qui transforment la matière inorganique en matière organisée , et font passer celles-ci par toutes les formes végétales et animales, lesquelles, comme autant d'ébauches, tendent et arrivent enfin à leur perfection dans l'organisme de l'homme. Âristote admet cependant une

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sorte de création ; mais selon lui Dieu se borne i produire un monde animé qui porte en lui toutes les énergies nécessaires i l'espèce d'évolution dont l'homme est le terme définitif. Il suit de là qu'ici, pas plus que chez Platon, les êtres inférieurs à l'homme n'auraient une place l^itime dans la nature ; pour Aristote ce ne sont que des ébauches , comme pour Platon ce sont des types dégradés.

Que dirions-nous de l'école épicurienne? c'est à peine si elle mérite une mention pour mémoire , car elle ne fut ni savante ni morale. La philosophie ne lui doit qu'un système de matérialisme brut , grossier , superficiel , négation pure et gratuite sous les formes de l'affirmation.

Tandis que l'antiquité, dans le plus bel essor de sa vie intellectuelle , mais livrée aux seules ressources du génie avant l'âge de l'expérience, essayait d'atteindre à la cause et aux origines de l'univers, et n'arrivait qu'à des hypothèses bientôt emportées par le progrès des sciences, un petit peuple de la Syrie , presque illettré et d un génie très-peu philosophique, possédait dès longtemps sur cette vaste question quelques notions fondamentales , simples et précises. Le premier chapitre des annales sacrées de ce peuple débute par ces mots : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre » , et continue en nous montrant dans la nature nourseulement Tceùvre d'un Dieu unique ,

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mais une œuvre successive et progressive qui, par voie de création , ajoute une assise à une autre assise , et ne s'arrête qu'après avoir placé rhomme au faite de l'édifice. Cette fois toute créature a sa place dans Fensemble et tout s'harmonise; les étages inférieurs sont ordonnés en vue des supérieurs. Que nous dit cette cosmogonie , cette première page de la Bible commentée par elle-même ? Dieu seul n'a pas de commencement; créateur d'une matière universelle d'abord informe et chaotique, il la féconde, l'anime, la met en œuvre avec cette seule parole : « Que la lumière soit. » Il sépare les eaux , l'atmosphère et le sol , ordonne à la terre de produire les plantes , fait surgir au sein de l'Océan la multitude des animaux aquatiques, peuple les airs d'oiseaux , appelle les quadrupèdes à se répandre sur les terres couvertes de végétation ; l'homme enfin sort de ses mains, et son créateur lui donne une compagne de même nature que lui pour compléter son existence.

Dans ce système, tout remonte à Dieu. Chaque espèce procède d'un acte spécial de création ; elle se perpétuera et demeurera distincte des autres par une force de production essentiellement conservatrice (1).

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(1) Remarquons encore que la Genèse, tout en refusant à la force physique uniyerselle ce que lui accordent d'autres cosmo-

Les données de la Genèse , commentées par une science pauvre , dépourvue de critique et mal discipIiDée, défrayèrent les rares penseurs 'qui^ au moyen âge, essayèrent de. comprendre la nature ; trop ordinairement le commentaire emportait le texte. De toutes les conceptions qui datent de celle époque , celle qui a eu et qui devait avoir le plus de succès est la doctrine de la chaîne des êtres, formulée en ces termes par le P. Nieremberg : Nullus hiatiAS, nulla fraciio, nulla dispersio formarum , invicem connexœ sunt velut annulus annulo. En grande faveur chez les naturalistes de la renaissance , cette dbctrine fut professée avec éclat par Charles Bonnet, à la fin du siècle dernier, et ce philosophe y rattachait l'idée d'une évolution palingénésique de la nature. On eût fort scandalisé les partisans de la chaîne des êtres en leur

Oonies, la production des êtres vivant s, ratiacbe néanmoins ces êtres à la nature générale par les matériaux qu'ils lui empruntent. Dieu ne crée pas une matière spéciale pour les corps orQBr niséS) et, sous ce rapport, les naturalistes modernes, qu , avec Buffon , ont encore admis une matière essentiellement organique dès sa création , sont non-seulement en opposition avec la Bible , mais moins avancés qu'elle.

La cosmogonie sacrée nous montre la terre et l'eau produisant les êtres qu'elles nourrissent , mais toujours au commandement de la parole créatrice. « Et Dieu dit : Que la terre pousse son jet, • etc. etc. Enfin Dieu forma le corps humain de la poudre de la terre.

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apprenant que par leur conception de la nature , ils donneraient un jour la main aux plus grands adversaires de la philosophie chrétienne. Celte conception est , en effet , bien plus dans la logique du panthéisme que dans celle de notre dogme reli-> gieux.

Représenter les trois règnes de la nature comme ne formant qu'une longue série d*anneaux enlacés les uns aux autres , une suite de termes qui ne laissent entre eux aucun intervalle , tant les nuances se fondent et se transforment les unes dans les autres, c'est, qu'on le veuille ou qu'on y répugne, qu'on le sache ou qu'on iMgnore , entrer dans la pensée des systèmes qui substituent à la pensée d'une création providentielle celle d'une nature animée, comme la concevait Aristote, nature qui, dans son effort ascensionnel, traverserait tous les termes imaginables d'une progression continue.

Vraie ou fausse , et ce tf est encore le moment ni de Tabsoudre ni de la condamner , la doc^ trine que je viens de caractériser devait être bien venue des naturalistes qui professèrent ouvertement l'autonomie de la nature. Ce serait trop dire que d'accuser Buffon d'avoir accepté ce principe , puisqu'il a posé celui de la création et de la permanence des espèces ; cependant les belles pages que ce grand écrivain a consacrées à l'exposition de ses vues générales sur la puissance des forces

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naturelles n'ont peut-être pas étë sans influence sur un de ses successeurs, sur Lamarck, qui, affranchi de tout scrupule en matière de croyances , nous montre les forces universelles qui pénètrent le monde produisant les êtres vivants, et s'ëlevant peu à peu des formes les plus simples de l'organisation à Torçanisme de Thomme. Le système de Lamarck mérite l'attention de toute personne qui veut voir et juger dans un de ses essais de réalisation les plus modernes le principe d'une nature auteur de la diversité des êtres.

Tandis que par Tapothéose de la force physique on reproduisait une doctrine philosophiquement équivalente à celle des physiciens fatalistes de l'école ionienne , ailleurs on demandait encore une fois au pur rationnalisme des principes de philosophie naturelle. Fichte ayant conduit la science au bord d'un abîme en faisant douter de toute autre réalité que de celle du moi, Schelling imagina, pour conjurer le péril, de poser au-dessus dn moi et du non-moi une notion conciliatrice, celle de l'être absolu , substance et cause universelles , qui descend incessamment dans le temps et dans l'espace sous les deux modes corrélatifs de l'idée et du réel , du sujet et de l'objet.

Que l'on adopte le principe très-arbitraire de Schelling ou qu'on y substitue , avec Hegel , une notion purement logique, on arrive toujours à con-

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sidérer le monde comme une manifestation diverse et progressive d'un être de raison qui traverse tous les modes d'existence, pour venir enfin prendre conscience de lui-même dans Thumanite'.

11 résulte de la revue que nous venons de faire , que Tunivers a été compris et envisagé tantôt comme la manifestation nécessaire d'un principe impersonnel, tantôt comme l'œuvre d'un Dieu créateur. Si la nature n'est que la manifestation d'une force impersonnelle , nous concevons que la diversité dont il nous offre le tableau résulte d'une transformation successive qui ait pour résultats une série de termes distingués par de faibles nuances ; et comme ces termes , qu'on nomme des espèces , surtout en parlant des êtres organisés , sont toujours prêts à passer aux suivants , il est évident que , dans cette manière de voir, Tespèce n'existe qu'à titre de mode temporaire d'un fait plus général. Si le monde est une création , s'il a un auteur, si un Dieu personnel l'a conçu , voulu , et produit, un plan s'y révèle et nous en donne la signification. Sa diversité est régie par une loi d'haimonie et de progrès qui n'enchaîne pas généalogiquement les existences particulières , mais qui les échelonne et les subordonne les unes aux autres dans un ordre tel , que les inférieures sont les conditions des supérieures. Cette fois , chaque espèce de corps ayant un rôle à remplir revêt des

caractères définitifs et inaliénables , appropriés à sa destination , et Ton peut dire alors que Tespëce existe.

Il est facile de voir qu'il n'y a d'alternative qu'entre ces deux philosophies de la nature , qui concluent, Tune, au panthéisme, l'autre, au déisme ; l'une, à une loi de nécessité, déguisée quelquefois sous des formes séduisantes et poétiques ; l'autre , à une loi morale , qui , sous son apparente sévérité , n'en est pas moins la loi de la liberté.

L'histoire de l'esprit humain a posé la question, c'est à la science à la résoudre ; commençons par la circonscrire et la préciser.

On distingue dans la nature deux empires : celui des corps bruts et celui des corps organisés ; deux mondes : le monde physique et le monde physiologique. Cette distinction est-elle fondée, et les caractères des deux empires sont-ils relatifs ou absolus, c'est-à-dire , permettent-ils ou non de considérer le monde physiologique comme procédant du monde physique , et n'en étant qu'un mode particulier? Si telle n'est pas leur relation, en quoi consiste-t-elle? De son côté , l'empire des corps vivants , toute réserve faite pour ce qui concerne l'homme, se subdivise en deux règnes, le règne végétal et le règne animal. Sont-ce là deux groupes si bien caractérisés qu'on ne puisse supposer entre eux un lien de généalogie , ou passe-t-on de l'un à

Taulre par de simples nuances qui laissent place i ridée que l'animal n'est qu'une plante transformée? Si ce n'est pas là leur relation , quelle est-elle ?

Enfin chaque règne des êtres vivants semble se composer, en dernière analyse, d'espèces nombreuses, que plusieurs degrés d'analogies et de différences répartissent , à nos yeux , par groupes plus ou moins généraux ; ces espèces ont-elles une existence réelle , ou ne sont-elles que les modes transitoires d'un être qui parcourrait successivement tous les degrés d'organisation et de vie que représente la diversité du règne ?

Telles sont les questions que nous avons à résoudre pour obtenir la notion vraie de la signification de la nature. Leur étude emporte avec elle non-seulement une doctrine sui* le monde, mais une appréciation des premières conditions de l'organisation et de la vie , aussi bien que de leurs rapports avec Tempire inorganique. Voyons d'abord quels sont les caractères de ce dernier.

L'empire inorganique nous offre la matière dans ses conditions les plus générales de structure , de formes , de composition , et d'activité.

Ici les corps ne sont que des agrégats de matériaux soit homogènes , soit divers ; ils se présentent ou à l'état de fluides élastiques, et» dans ce

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cas, n'ont pas de formes déterminées; ou à Tétat liquide , et tendent alors à revêtir des formes sphéroïdales ; ou à Tétat solide , et constituent celte fois des cristaux ou des masses informes, selon que leurs molécules , en se juxtaposant , peuvent obéir ou non à leur tendance naturelle. Du reste , aucune limite , aucune dimension , ne sont assignées à ces corps , qui ne figurent dans Tunivers que comme les parties et en quelque sorte les fragments de celui-ci , ou tout au moins du corps astronomique auquel ils appartiennent spécialement. Quant aux éléments qui concourent à former le monde inorganique, les chimistes en comptent déjà plus de soixante, et dans cette -liste on retrouve , à côté de bien d'autres , tous ceux que nous verrons figurer dans la composition des corps organisés. Ces éléments existent ou à l'état d'isolement , comme quelques métaux nous en offrent l'exemple ; ou' à l'état de simple mélange , comme les gaz qui composent l'air atmosphérique ; ou dans un état de combinaison intime et moléculaire donnant naissance à des composés doués de propriétés spéciales. Or ces composés inorganiques non-seulement sont très-simples , puisque leurs éléments s'unissent toujours deux à deux , très-fixes , puisque ces mêmes éléments obéissent pour les former à leurs affinités naturelles ; mais ils offrent seuls ce caractère important y qu'après les avoir

analysés et décomposés, nous n'avons qu'à les replacer en présence les uns des autres , avec ou sans le concours d'un agent physique , comme la chaleur ou Télectricité , pour qu'ils se reconstituent ; c'est-à-dire que les combinaisons inorgaoiques sont régies par des lois assez simples pour être rigoureusement formulées, soumises à des conditions assez générales et' assez accessibles pour tomber dans le dopuaine de notre industrie.

Dans ces premiers traits de l'histoire des corps inorganiques , nous voyons déjà les effets d'une activité aussi incessante que générale , car Tagrégation des molécules et leurs divers degrés de rapprochement , puis leur association pour former des corps composés , sont de véritables actes, non moins que la chute des graves et les révolutions des planètes autour du soleil.

Mais ces actes, pour l'explication desquels les physiciens ont imaginé les forces qu'ils appellent l'attraction universelle, la pesanteur, la cohésion , l'affinité , se rattachent intimement à d'autres phénomènes , à ceux qu'on désigne sous les noms de chaleur, lumière , électricité et magnétisme. Nonseulement toutes les attractions , toutes les expanpansions , les impulsions les plus énergiques , tous les déplacements de matière , tous les changements d'état , tous les faits de composition et de décomposition , relèvent d'un ou de plusieurs de ces or^

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dres de phënomënes; mais la plus étroite solidarité uoit ces derniers entre eux, comme les divers modes d'un même phénomène général. Tandis que Télectricité et le magnétisme se signalent par des actes d'attraction et de répulsion , que la chaleur compte parmi ses caractères les plus importants Texpansion qu'elle imprime à la matière , que tout changement d'état d'un corps , comme toute combinaison moléculaire, sont accompagnés de phénomènes éle.ctriques , la chaleur communique des propriétés électriques aux corps qu'elle pénètre , et l'électricité produit à son tour de la dbaleur , de la lumière et des effets magnétiques.

Que nous indique cette dépendance étroite, constante , uniyerselle, de tous les phénomènes du monde physique ï Qu'ils rentrent dans un même fait général et qu'ils procèdent d'une même cause ; en un mot, qu'une force commune pénètre la nature entière et la met à l'œuvre. Telle est aussi la conclusion implicite des physiciens modernes , bloque, dans leur théorie la plus accréditée , ils substituent à la doctrine des fluides impondérables, qui divise la source des phénomènes physiques, celle qui explique tous ces phénomènes par les vibrations diversifiées d'un fluide éthéré répandu dans l'espace universel et pénétrant tous les corps.

L'activité qui se manifeste dans la nature inor-

22 IlfTRODOGTION.

ganique a pour premier caractère son universalitë, car elle s'étend aux êtres organisés eux-mêmes , et joue un rôle important jusque dans les fonctions physiologiques; c'est une activité fondamentale. Son second caractère est la simplicité au moins relative des lois qui la régissent , d'où résultent les merveilleux succès de l'analyse appliquée à cet ordre de phénomènes , analyse qui donne , avec une exactitude mathématique , leur enchaînement, leur mesure, leurs conditions d'existence, permettant de féconder l'observation par le calcul , et d'en déduire ces belles et fécondes applications qui sont la gloire de la science moderne.

Le monde physique nous livre ainsi , avec le secret de son activité , les moyens, non-seulement d'en apprécier l'importance générale , non-seulement d'en multiplier les bienfaits , mais encore d'en mesurer la portée, et de déterminer en quoi et jusqu'où la force universelle qui pénètre ce monde peut entrer dans les conditions d'existence des êtres vivants. C'est ici que va se montrer à nous le caractère le plus significatif de l'empire inorganique. Pour le mettre en évidence dans son ensemble y nous devons demander aux sciences physiques , d'abord et avant tout , ce que l'action séculaire de la force universelle a fait pour le globe que nous habitons ; dans quelles relations ses conditions actuelles sont avec les êtres vivants ; enfin

inTRODUGTiorr. 23

jusqu'où va et en quoi consiste Tintervention de cette force dans la sphère de l'organisation de la vie.

Et d'abord , la géologie nous dit que , malgré la régularité rigoureuse et en apparence nécessaire et fatale de l'activité qui le travaille , ce globe a subi une longue série de modifications, qui l'ont graduellement préparé à devenir le séjour d'êtres vivants de toutes les classes connues aujourd'hui. Aucun fait ne trahit le secret de l'origine de ces êtres , mais tout indique une œuvre préparatoire et providentielle, une œuvre qui a harmonisé le monde physique avec les conditions d'existence des corps organisés.

Voyez ce sphéroïde qui circule autour du soleil, incliné sur le plan de son orbite de manière à présenter successivement ses hémisphères nord et sud aux rayons les plus directs de l'astre qui l'éclairé et le réchauffe ; voyez-le tournant sur son axe et faisant succéder graduellement, pour chacune de ses longitudes, le jour à la nuit , un temps d'activité à un temps de repos. La matière qui compose ce globe , d'abord incohérente et chaotique, peutêtre comme celle des nébulosités que le télescope nous montre dans les profondeurs du firmament , s'est dégagée de sa première confusion pour constituer des masses de densités différentes, et surtout trois couches concentriques qui représentent les

24 nTRODUCTION.

trois états delà matière : la plus externe formé une' atmosphère gazeuse , par conséquent éminemment mobile et élastique, transparente, mélange de quelques gaz qui jouent un grand rôle dans la composition des corps vivants. Elle pèse sur une couche d'eau dont elle modère Tévaporation , et qui , après avoir recouvert toute la planète , en avoir remanié les matériaux , retirée maintenant dans de vastes bassins , occupe encore les trois quarts de la surface de ce globe. C'est ici un second milieu mobile et toujours en mouvement sous la triple influence des inégalités de température, des courants atmosphériques , et de Tattraction de la lune ; c'est un dissolvant énergique qui entraîne et charrie de nombreux matériaux. Vient enfin ce sol minéral , si varié dans sa composition , formé ici de masses cristallines, là et plus généralement d'une succession de couches diverses déposées par les eaux pendant une longue suite de siècles, et qui accusent, parleur position et leurs dislocations, des bouleversements plus ou moins nombreux. De là un relief terrestre inégal qui donne des bassins à l'Océan , qui élève au-dessus de celui-ci des îles , des continents , et , sur ces continents , des plateaux , des montagnes; de là tout un système de configuration géographique qui diversifie les conditions climatériques , plus que ne le font les seules différences de latitude.

Si, dans le monde inorganique, quelque chose rappelle l'idée de l'organisation, c'est bien certainement ce concours de l'air, de l'eau et du sol , réagissant l'un sur l'autre , et fonctionnant sous l'influence du soleil, au profit des corps organisés. Ainsi s'établit cette circulation incessante qui amène sur les continents, à l'aide de l'atmosphère et par ses mouvements , les eaux de la mer, que l'inclinaison du sol ramène au grand réservoir. Ainsi se constitue un ensemble de conditions d'existence qui non-seulement prépare la surface de notre planète à recevoir des hôtes , mais qui leur offre la plus grande variété de circonstances.

A ce moment , le monde inorganique se présente à nous comme la première assise d'un édifice. Les étages supérieurs sont indiqués par cette base ; elle les attend , mais en surgiront-ils spontanément , et en vertu du seul principe d'activité qui produit les phénomènes physiques ?

Les êtres vivants trouvent dans la composition des corps inorganiques , dans celle de l'air, de l'eau , du sol , les éléments matériets de leur organisation ; il se produit même au sein de ces êtres quelques combinaisons binaires et entre autres celles qui donnent l'acide carbonique et l'eau , ces composés qui jouent un si grand rôle dans l'ensemble de la nature. La pesanteur n'épargne pas plus les corps organisés que les autres ; elle s'exerc€i

2P INTnODUCTIO:!.

sur eux , mais à leur profit , soit directement en donnant à la station et aux mouvements de premières conditions d'équilibre , soit indirectement, en contrebalançant une autre action physique, l'expansion, par la pression de Tatmosphère, ou en précipitant Tair dans nos poumons. L'attraction capillaire joue un rôle important dans le mouvC' ment des fluides, et Tascension de la sève ne reconnaît guère que des causes physiques. La chaleur externe est nécessaire au développement des germes, dont sa privation laisse dormir la vitalité ; et les organismes tout formés ne fonctionnent et ne vivent qu'autant que la température du milieu ambiant se maintient entre certaines limites , qui varient beaucoup selon les groupes auxquels ces organismes se rattachent. On sait combien la lumière est nécessaire à la nutrition des plantes , et son influence sur les parties vertes en particulier. Chez les animaux, le rôle de ce modificateur ne se borne pas à transmettre des images à la faveur d'un organe construit conformément à ses lois de propagation ; car non-seulement les couleurs qui ornent les oiseaux , les insectes , même les poissons ou les coquillages , proportionnent leur éclat à Tintensité de la lumière sous l'influence de laquelle vivent ces êtres ; non-seulement l'animal des hautes lati« tudes est plus sujet à Talbinisme que celui des autres régions du globe y mais tout être animé

appelé à vivre au grand jour souffre et dépeVit dans Tobscurité. Quant à Vélectricité atmosphérique, on ne peut douter qu'elle n'ait sa part d'action sur les êtres vivants ; elle accélère la végétation , elle rend les absorptions plus rapides et donne aux animaux des sensations de malaise à rapproche des orages ; mais son rôle physiologique est moins bien connu que celui de la chaleur et de la lumière. A leur tour, les corps organisés sont eux-mêmes des foyers de chaleur , des sources d'électricité et d'action magnétique, enfin quelquefois aussi ils deviennent lumineux. Tous ont un fonds de température propre, qu'ils doivent à leur mouvement vital , et qui résulte immédiatement de l'activité de la nutrition et s'y proportionne. Il se produit des phénomènes électriques dans les muscles qui entrent en contraction, et qui ne sait que Télectricité va jusqu'à produire des étincelles et des décharges puissantes chez quelques poissons pourvus d'un appareil spécial qu'anime un système nerveux considérable. Enfin est -il besoin de rappeler que beaucoup d'animaux invertébrés, des insectes, des mollusques, des zoophytes, sont plus ou moins complètement lumineux, et que la phosphorescence de la mer est due à la présence de myriades d'animalcules qui jouissent de celte propriété , laquelle réside dans une matière d'origine organique , formée sous Tinfluence de la vie.

28 ITITRODUCTION.

Il y a donc comme une pénétration réciproque du monde physique et du monde physiologique ; la force, qui se manifeste seule dans le premier, étend son action sur tout ce qui s'appelle matière , que celle-ci soit on non organisée , et la vie, à son tour, compte au nombre de ses effets des faits de chimie générale et des phénomènes physiques.

Cette relation des deux mondes , toute intime et réciproque qu'elle soit , suffit-elle à nous montrer dans le monde physiologique un produit , une dépendance, une spécialisation du monde physique? Non , elle s'arrête en deçà de cette démonstration. Réunissez tous les éléments matériels que Tanalyse retire des corps organisés , rapprochez-les , faites agir sur eux avec toute leur énergie et dans les conditionslesplus diverses la chaleur, la lumière, l'électricité, vous ne produirez jamais l'organisme le plus simple, que dis-je, le moindre des composés propres aux corps vivants et qu'ils accumulent sous nos yeux; vous ne produirez que des combinaisons binaires, minérales; vous les multiplierez en les variant , mais vous n'irez pas au delà. Et si, vous défiant des procédés de l'art, vous cherchez quelque part dans la nature des circonstances tout spécialement heureuses qui feraient surgir tout à coup l'organique de l'inorganique , l'expérience vous les refuse partout ; car, si l'on a pu croire et si beaucoup de personnes admettent

INTRODVCTIOIf. 29

encore, dans une certaine mesure, des générations spontanées d êtres infimes au sein d'une eau que réchauffent les rayons du soleil, personne du moins n'ignore que cette apparition n'a jamais lieu que dans un liquide qui tient en dissolution des débris de corps organisés.

Tout à l'heure , quand nous aurons précisé les caractères de l'organisation et de la vie, nous comprendrons encore mieux que maintenant l'impossibilité de déduire généalogiquement la physiologie de la physique , l'empire des êtres vivants de l'empire des corps bruts. Mais ne nous sera-t-il pas permis de penser dès à présent quç le monde physique s'arrête aux conditions les plus générales et les plus nécessaires de l'existence matérielle et dynamique , que son caractère est de s'y arrêter , et d'offrir par là une base , non une origine, à des existences plus spéciales.

Abordons maintenant cet autre empire, ces autres règnes qui , de la base sur laquelle ils s'appuient, vont continuer les lignes de l'édifice.

Un corps brut n'était qu'un agrégat de molécules , fragment détaché d'une masse générale. Un corps organisé est une individualité existant pour elle-même, d'une composition et d'une structure plus ou moins complexes , comme le mot organisation le donnç à entendre^ enfin d'une forme et d'une

30 inTRODDCTIOIV.

dimension constamment déterminées pour chaque espèce.

Et d'abord, quanta sa composition moléculaire, le corps organisé n*admet qu'un certain nombre d'éléments ; il choisit parmi ceux de la nature générale. Quelques-uns de ces éléments, phis propres que les autres à entrer dans un mpuyement plus ou moins rapide de composition et de décomposition , forment ici des combinaisons inconnues à la chimie minérale , des combinaisons ternaires ou quaternaires qu'il est impossible de reproduire artificiellement; on les nomme principes immédiats organiques, parce que ce sont les premiers produits qu'on obtient de l'analyse des corps qui ont joui de la vie.

A ce caractère de composition chimique , premier effet de la force spéciale qui anime les organismes, ajoutons cette structure hétérogène où nous voyons toujours au moins le concours de liquides et de solides dans un état de pénétration réciproque , réagissant sans cesse les uns sur les autres , et faisant échange de niatériaux. Les solides forment des tisâus qui , organes de fonctions simples , composent des organes plus complexes ; chaque partie existe ici pour le tout et vit sous la dépendance des autres. U y a certes bien loin d'un corps ainsi constitué à ces masses inorganiques où des molécules homogènes se groupent sans

autre relation mutuelle que leur identité de nature et l'attraction qui les rapproche.

Avec ses conditions de structure, le corps organisé revêt nécessairement une forme déterminée. La pénétration des solides par les liquides , l'abon^ dance de ceux-ci, et la souplesse nécessaire à toute partie vivante, excluent d'abord l'idée des formes cristallines et lui substituent celle des contours arrondis ; puis, sous cette condition morphologique générale, nous entrevoyons déjà des modifications en harmonie avec le degré d'organisation et avec le genre d'activité que l'être vivant doit déployer au dehors.

La première et la plus constante de ces relations consiste dans les emprunts dont il s'alimente et qui servent à son développement. Ce qu'il emprunte il ne rajoute pas à sa surface , mais il l'absorbe , rélabore, se l'assimile et le fait entrer dans un mouvement intime de nutrition ; composition et décomposition incessantes , travail d'organisation perpétuel qui fournit sa carrière entre le développement du germe et la mort, se signalant par les modifications successives qu'on nomme les âges de la vie.

L'être vivant naît de son semblable et Tengendre; génération essentiellement dynamique, car son résultat matériel n'est qu'un germe , un produit qui a'a encore ni rorganisation ni la forme

32 IRTRÔDiCTlON.

de son espèce , et qui néaQmoios les revêtira bientôt par suite d'une évolution spontanée (1).

A quelque degré de simplicité que nous étudions Torganisation et la vie , il nous est impossible de trouver le moindre indice de transition du corps brut au corps organisé, de l'activité physique à l'activité vitale. La relation qui unit les deux empires n'est donc pas une relation de généalogie , et il faut chercher ailleurs que dans la force universelle Torigine des forces spéciales qui organisent la matière et qui fonctionnent sous le nom d'êtres vivants.

Immédiatement au-dessus du monde inorganique , se place cette première grande série de corps organisés qu'on nomme le règne végétal. Celui-ci a pour fonction spéciale de convertir la matière bt^ute en matière organique; il plonge de toutes parts dans la première , prend au sol , prend à l'eau , prend à l'atmosphère, et accumule ses produits à la surface du globe.

(1) Ayant à discuter la valeur du mot espèce ou plutôt du fait qu*il exprime en traitant des races humaines Je ne m*arréte pas en ce moment à cette question importante , et le lecteur remarquera de lui-même que dans l'histoire des corps organistes les espèces se composent d'individualités rattachées les unes aux autres par le lieu de la Génération , qui garantit ridentité de nature en confirmation de la similitude des caractères.

IKTROBGGTIO!!. 33

L'organisation et les formes de la plante correspondent évidemment au rôle qu'elle remplit.

Quant à l'organisation , elle se résume en un tissu perméable , composé de petites cellules et de tubes fermés , dont les formes varient , mais qui représentent toujours des foyers d'élaboration , des espaces circonscrits, où pénétrent , séjournent et se modifient , sous l'action de la vie , les substances absorbées. Celles-ci composent un fluide nourricier, la sève , qui remplit les espaces intercellulaires , baigne ainsi les cellules , fait des échanges avec leur contenu , s'avance de proche en proche en revêtant un caractère de plus en plus organique, et finit par se convertir en un tissu nouveau qui vient s'additionner aux tissus existants.

Si la cellule et ses variantes composent tout l'organisme intérieur du végétal , ce qui caractérise ses dispositions extérieures c'est avant tout un grand déploiement de surface, qui répond essentiellement aux besoins d'une absorption active, comme la cellule à l'élaboration des sucs. Le corps d'une plante complète, ce qu'on nomme la tige, l'axe, a deux pôles , l'un terrestre, l'autre atmosphérique et cherchant la lumière. Le premier s'épand en nombreuses divisions, en prolongements spongieux d'une grande ténuité , en un mot il fournit le système des racines. Le second donne toutes ces expansions latérales et terminales qu'un milieu

34 IRTRODUCTIOH.

fluide baigne de toutes parts et qui constituent les feuilles et les fleurs. C'est ici que le luxe du développement végétal arrive à son apogée. Les appendices de la tige, en subissantquelques modifications de formes et de dispositions , deviennent ou des organes nourriciers , les feuilles proprement dites sous leur modeste livrée verte , ou des organes de fructification , des fleurs formées de plusieurs cercles de feuilles plus ou moins transformées , peintes des plus belles couleurs. C'est dans la fleur que s'épuise le dernier développement de la plante, et cet acte suprême de la vie végétale est encore un acte de production. Production de tissus nouveaux, production de bourgeons, production d'ovules et de vésicules poUiniques , et pour cela absorptions par les racines, absorptions par les larges surfaces des feuilles, élaborations intracellulaires, organisation de la sève, voilà, en y ajoutant quelques excrétions et quelques dépôts, toute la vie végétale et tous ses résultats immédiats. Tout ce qu'on a dit de la sensibilité des plantes , tous les exemples de mouvements qu'elles nous offrent , n'ajoutent rien au caractère de cette vie. Quant à la sensibilité, rien , ni dans les actes ni dans l'organisation , n'en autorise la supposition , et les mouvements résultant ici de simples déplacements de liquides toujours occasionnés par une cause externe , ils ne sortent ni des conditions ni de la destination des

tHTRODCGTlOBC. 35

autres phénomènes physiologiques de la plante. Remarquons d'une manière générale que ces phénomènes, depuis l'ascension de la sève jusqu'à la germination , sont dans une dépendance très-prochaine des agents physiques , que ceux-ci jouent ici un rôle de première importance , et renferment la spontanéité dans les plus étroites limites , que tout, à commencer par les matériaux qu'elle emploie, met la plante dans le contact le plus direct avec le monde inorganique et en fait comme le médiateur de ce monde et des règnes plus élevés.

Dans les services qu'elle rend à ceux-ci, nous devons compter non-seulement l'organisation de la matière, mais encore la purification de l'atmosphère qui alimentera la respiration animale. C'est un point sur lequel nous aurons occasion de revenir. Quoique arrêté aux premières fonctions de la vie , l'organisme des plantes ne laisse pas de se prêter à une grande diversité de types anatomi* ques et morphologiques , comme le prouve le nombre des espèces végétales et tout leur système de classification. Cette diversité représente une échelle de progression et de spécialisation, en même temps qu'elle se rattache aux différences du séjour, des milieux, des climats, etc. ; en un mot, elle a tous les caractères que supposent à la fois l'idée de dé** veloppement et celle de cosmopolitisme, c'est-à« dire la notion de règne.

Quant au progrès, il ne consiste que dans la localisation des fonctions et dans la spécialisation des organes.

C'est ainsi que nous passons des plantes homogènes ou exclusivement composées de cellules (plantes cellulaires) , à celles qui admettent dans leur structure des cellules proprement dites et des vaisseaux de diverses sortes (plantes vasculaires) ; de celles qui manquent de tige à celles qui en ont une ; puis à celles qui ont tige , racines et feuilles ; de celles qui n'offrent qu'une fructification simple , consistant en spores plus ou moins diffuses, à celles qui produisent des graines ; gradation dans laquelle plusieurs de ces progrès sont combinés , et qui nous fait parcourir les trois types principaux des acotylédonés , des monocotylédonés et des dicotylédones ; et dans chacun de ces types , une suite de groupes composés eux-mêmes de plusieurs familles. Mais, du moment où nous quittons les grandes divisions du règne, pour étudier le caractère de la diversité végétale dans les groupes de moindre importance, nous cessons d'apercevoir un véritable progrès ; et si , dans les familles et dans les genres, les espèces se coordonnent encore dans un ordre de série , c'est seulement pour réaliser des tendances partielles qui n'intéressent pas le plan général. Ajoutons que toute cette gradation, comme toutes les modifications de moindre valeur.

et celles qui se rattachent au séjour et aux autres circonstances extérieures , sont représentés par des espèces , très - variables sans doute dans certaines limites , mais qui ne se transforment jamais l'une dans l'autre , d'après le témoignage des botanistes les plus expérimentés.

Encore une fois , quand on embrasse Tensemble du règne végétal , on constate une spécialisation «t une complication progressives d'organisation et de forme , on voit s'activer et se diversifier une première fonction vitale. Cette fonction peut s'étendre, mais, non s'élever, car elle s'appelle la production de la matière organique aux dépens de la matière élémentaire. Ses progrès mêmes démon^. trent son vrai caractère et ses limites ; ils démontrent que pour atteindre plus haut , il faut de nouvelles données de vie et d'organisation , que pour aller plus loin, il faut franchir une solution de continuité, que par conséquent le règne végétal ne peut pas plus se transformer en un règne nouveau , qu'il n'a pu procéder lui-même de l'empire inorganique ; enfin nous avons vu que ses propres éléments , quelque rattachés qu'ils soient les uns aux autres par la communauté d'un même système d'organisation et de facultés , et par celle d'un même plan général , ne sont pas issus les uns des autres.

A la série des espèces végétales , vient mainte-

38 UlTRODVCTtOH*

nant se superposer une autre série , 'un autre règne y en qui la vie prend une dignité nouvelle et un immense développement. En possession de la matière organique créée par la végétation, et de celle qu'il s'emprunte à lui-même, ce règne nous offre l'être vivant émancipé du sol et entrant, à regard de la nature, dans des relations où sa spontanéité devient prépondérante. Il s'anime, c'est-à-dire qu'il sent et qu'il se meut par luimême.

Sentir et se mouvoir spontanément sont les deux traits caractéristiques de la vie animale; de là tous ceux de l'organisation et des fonctions qui concourent à cette vie.

La physiologie animale comprend deux ordres de fonctions et deux ordres d'organes : des fonctions et des organes qui intéressent directement la vie de l'individu , et la propagation de l'espèce dans l'espace et dans le temps ; des fonctions et des organes pour les relations avec le monde extérieur. Mais la distinction de ces deux sphères, désignées parBichat sous les noms de vieorganiqueel de vie animale, ne doit pas nous faire oublier leur étroite dépendance , leur pénétration réciproque. L'animal n'est pas simplement la plante s'enveloppant d'animalité ^ comme le représentait Buffon. La vie animale ne se borne pas à ajouter de nouveaux modes d'activité à ceux que nous offre la plante ;

INTRODCCTIOn. 39

elle change à la fois et le but y et les conditions de la vie organique, elle communique à toutes les fonctions nutritives son caractère dMndépendance et d'activité , car elle les affranchit presque entièrementde la nature inorganique , et accélère toutes leurs opérations.

Ces réserves faites , rappelons -nous les princi* paux traits de l'organisation et de la physiologie animales.

Cette organisation ne se résume pas, comme celle de la plante, en un tissu formé de cellules simples ou composées. Chez Tanimal, nous retrouvons des cellules , mais seulement dans le premier âge de formation, et, plus tard, sur quelques surfaces qui doivent ou absorber, ou élaborer et séparer certains produits. Partout ailleurs cet élément de texture fait place à diverses sortes de fibres ; à une fibre connective qui forme la trame et le moyen général d'union de tous les organes, et qui se montre tantôt inextensible , tantôt élastique ; à une fibre charnue ou contractile ; enfin à une fibre nerveuse , qui , sous la forme de tubes extrêmement déliés , très-longs , remplis d'une sorte de gelée , transmet les incitations sensoriales et locomotrices.

Ces éléments de texture répondent aux données physiologiques de l'animalité. Us composent , eu se combinant et caractérisent par la prédominance de l'un d'entre eux, les organes proprements dits.

Ceux-ci se disposent à leur tour en systèmes généraux et en appareils , conformément à un plan dont il importe de se rendre compte avant d'en aborder les détails.

Toute vie suppose , d'une part , un échange quelconque , une relation avec le monde extérieur ; d'autre part , des actes intimes qui se passent dans l'organisme lui-même. De là deux régions orga-» niques : une région externe ou superficielle» qu'on peut appeler l'enveloppe générale , et une région interne ou profonde.

Tandis que la plante déploie toute sa surface en présence des milieux qui l'alimentent , l'animal divise la sienne , car il n'a plus ses racines dans le sol ; il reçoit la matière toute organisée , et entre dans de nouvelles relations avec le monde extérieur. Une partie de l'enveloppe s'interne , forme une cavité alimentaire où viendra s'accumuler une certaine quantité de nourriture , et la partie de cette même enveloppe qui demeure en dehors sert à protéger, à recueillir des impressions, enfin à une locomotion spontanée. La région superficielle de l'animal se compose donc de deux parties emboîtées l'une dans l'autre , et séparées par la région profonde.

Ces deux moitiés ont la même organisation fondamentale, et de simples modifications suffisent pour les rendre propres à leurs fonctions spéciales,

première preuve de la solidarité des deux sphères vitales de Tanimal ^ puisque l'euveloppe internée appaiiient à la vie nutritive, et l'externe à la vie animale proprement dite. Dans Tune comme dans Tautre , nous trouvons tout à fait superficiellement un revêtement tégumentaire , et, au-dessous de lui , un ou plusieurs plans de fibres charnues. Le tégument , qui prend le nom de peau à l'extérieur, celui de membrane muqueuse dans la partie rentrée, se compose du derme, couche de fibres plus ou moins élastiques que traversent des vaisseaux sanguins et des nerfe, et d'un plan de cellules, qui forment ce qu'on nomme un épiderme s'il est protecteur et externe , un épithélium s'il est essentiellement approprié à des actes d'absorption ou de sécrétion. Quant aux plans de fibres charnues , ils se disposent selon deux directions principales et croisées qui varient celles des mouvements. Dans la partie externe de l'enveloppe générale , l'élément locomoteur prend un développement considérable, et devient un grand appareil , tandis que dans la partie rentrée il s'efface plus ou moins , et demeure à l'état membraniforme.

Tandis que la première région de l'organisme étale en couches superposées et sous la forme d'une enveloppe tous ses éléments de slinicture^ la région profonde ramasse les siens sous la forme 4'organes centralisateurs. C^s organes se parta^

42 INTROBUGTIOIf.

gent aussi les deux sphères de la vie animale et de la vie organique, les uns, comme centres d'incitation y les autres , comme centres d'impulsion pour la circulation du fluide nourricier.

Yoilà donc les appareils des grandes fonctions divisés en appareils de surface et appareils centralisateurs , qui , les uns et les autres , fournissent aux fonctions nutritives et aux fonctions de relation.

Ce premier aperçu ne nous donne encore qu'une vue très-générale des fonctions et de leurs appareils ; il nous oriente ^ mais il nous fait désirer en même temps des notions plus spéciales , qui nonseulement nous feront mieux comprendre ht richesse de développement qui caractérise Tanimalité, mais nous introduiront en même temps à l'étude de Thomme. Commençons par les organes et les actes les plus caractéristiques du règne qui nous occupe ; en les abordant les premiers , nous comprendrons mieux les actes et les organes d'un ordre moins élevé , et l'empreinte que la vie animale met sur la vie nutritive.

La vie animale débute par la sensation , en apparence et jusqu'à un certain point par un fait de passivité. Mais toute sensation comprend deux éléments : une impression, et le sentiment de cette impression. L'animal n'est passif que dans l'impression qu'il éprouve au contact du monde exté-

ihtroddgtioh. 43

rieur ; dès qu'il sent cette impression » il entre en activité , il s'éveille , et se manifeste comme être sensible.

La physiologie, d'accord avec l'analyse psychologique , nous apprend que deux sortes d'organes concourent à l'action sensoriale : iin organe externe qui reçQit l'impression , et un organe central où elle est sentie et perçue. Que ces organes , au lieu des intermédiaires qui les rattachent Tun à l'autre , soient isolés , ils pourront fonctionner séparément; non-seulement les impressions auront lieu , mais on observera souvent des sensations spontanées, ce qu'on nomme des hallucinations

La peau a pour première et principale destination les relations de la sensibilité avec le monde extérieur. Là se montre ce qu'on nomme les appareils des sens externes , qui sont tous ou des parties ou des dépendances de la peau , entraînant comme auxiliaires quelques portions de l'appareil locomoteur.

Pour répondre à cette destination générale , et pour s'approprier à la diversité des faits extérieurs qui doivent l'impressionner, et par son intermédiaire , éveiller les sensations qui leur correspondent , le système tégumentaire offre des modifications plus ou moins particulières.

Que le derme se montre souple , qu'un réseau nerveux abondant se répande à sa surface , que sa couche épidermique borne son épaisseur à ce qui

est nécessaire pour prévenir l'effet exagéré d'un contact trop immédiat, et nous aurons les conditions anatomique les plus générales d'un sens externe.

Ce sont les seules qu'exigent les sensations tac« tiles ; elles suffisent pour ces premières impressions qui font apprécier la température d'un corps et l'état de sa surface. Mais l'animal a-t-il besoin et ses facultés le rendent-elles capables d'ajouter à ces premières notions celle de la consistance , puis celles de la forme et du volume ; la peau , empruntant le secours des organes du mouvement qu'elle couvre , formera avec ceux-ci un appareil de toucher; ce sera une partie du corps saillante , souple, d'une forme déliée, propre à s'adapter aux surfaces dont le contact doit indiquer les directions et l'étendue. Le toucher est déjà un acte à son point de départ; la volonté détermine et dirige ici un effort musculaire, en même temps qu'elle exalte l'organe directement impressionné; de là une sensation composée de celles des mouvements exécutés , des résistances rencontrées , et enfin des impressions générales du tact. Il s'ensuit que, si le tact proprement dit est le sens le plus général , le plus élémentaire, le toucher est une fonction complexe qui suppose un certain développement des facultés psychologiques , et l'on serait tenté de n'attribuer ce sens complexe qu'aux animaux, les plus élevés, si l'on ne se rappelait que beaucoup

INTRODUCTION. 4o

d*afiimaux inférieurs agitent sans cesse des appen^ dices au moyen desquels ils palpent les corps placés à leur portée ; ils n'en étudient certes pas les formes, mais ils en apprécient au moins la consistance.

Les deux sens du goût et dé Todorat agissent encore au contact de la matière , mais de la matière à l'élat de dissolution , et pour y reconnaître certaines qualités nooléculaires qui éveillent les sensations spéciales de la saveur et de Todeur. Les appareils de ces deux sens ne sont encore que des surfaces tégumentaires très-impressionnables. Mais ces surfaces sont déjà très-circonscrites, et reçoivent un seul nerf partant d'un seul des centres de sensation; sous ce double rapport, elles contrastent avec la surface générale, qui fonctionne comme organe du tact , et qui reçoit des nerfs nombreux de divers points du système central.

Le goût 9 sentinelle avancée des fonctions alimentaires , est placé à l'entrée de Tappareil de ces fonctions. Là des liquides abondants viennent humecter et dissoudre les aliments solides ; mais souvent aussi ces aliments solides sont avalés en massé , ce qui annonce l'annulation plus ou moins complète du sens. Les animaux les mieux doués à cet égard ont leur membrane gustative portée sur une langue très-mobile , qui peut presser la matière alimentaire de sa face supérieure et de ses bords couverts de papilles nerveuses et toujours

46 IHTRODUGTIOK.

humides. Cette disposition organique n'est com; plète que chez les mammifères.

L'odorat étend déjà , plus que le goût , la sphère des relations de Têtre animé ; en effet, il s*exercesur des molécules dispersées, véritables émanations des coi*ps , transportées à distance de ceux-ci par le milieu auquel ils les ont cédées. Ce sens avertit donc l'animal de la présence d'un corps dont il est encore plus ou moins éloigné, et lui en fait discerner certaines qualités caractéristiques. Ses applications varient, du reste, plus que celles du goût. Associé à celui-ci , il concourt à l'appréciation des substances alimentaires , ou bien il dénonce à l'animal carnassier une proie encore lointaine ; à un autre , l'approche d'un ennemi ; il dirige le mâle dans la recherche de sa femelle. Sa place est toujours , et nécessairement , à la partie la plus avancée du corps. La membrane olfactive se porte ainsi à la rencontre des molécules odorantes; elle les retient soit en les couvrant d'une humidité plus ou moins prononcée , soit à la faveur de certaines dispositions qui multiplient en même temps sa surface. Quelquefois placée en saillie sur un appendice, comme l'antenne d'un insecte, cette membrane formera ces panaches élégants qui ornent la tête de quelques papillons de nuit et de quelques mouches, telles que les cousins, les feuillets antennaires des scarabées , etc. D'autres fois , elle se retirera

INTHODUGIIOK. 47

dans une cavité, se plissera, et finissant par se placer sur le trajet de Tair respiré , elle aspirera dans un espace restreint une quantité considérable d'émanations propres à l'impressionner. Certains animaux surprennent tous les jours notre admiration par les preuves merveilleuses qu'ils nous donnent de la finesse et de l'intensité de leur odorat. Nous verrons plus tard quel est le vrai caractère de cette supériorité

Tiennent maintenant la vue et l'ouïe, qui, agrandissant encore le cercle des relations de l'animal, établissent entre lui et les objets extérieurs des rapports à distance par les seuls ébranlements des milieux intermédiaires. Que ces lignes de vibration de l'éther qu'on nomme les rayons lumineux, viennent à rencontrer l'épanouissement d'un nerf délicat préparé à les recevoir et à les transmettre à un centre de sensation spécial , l'animal aura une sensation de lumière. Qu'au devant de la surface nerveuse impressionnable se place un appareil de dioptrique , une chambre obscure avec son petit orifice et des milieux réfringents , une image des corps placés dans le champ de cet appareil se peindra sur la toile nerveuse , et tous ces objets se révéleront à l'animal , qui appréciera plus ou moins exactement leurs formes, leurs distances rela* tives, leur arrangement. Et de même qu'il a pu palper y coûter, flairer, à la faveur des moyens

48 antaoDUCTioN.

auxiliaires que l'appareil locomoteur fournissait aux appareils des sens précédents , des perfection'^ nements analogues, des muscles ajoutés à des yeux mobiles , lui permettront de regarder ce qu'il lui importe tout particulièrement de voir.

De leur côté , les ébranlements de l'air et des <;orps élastiques , que nous nommons sonores , venant à rencontrer les filets déliés et mous d'un nerf qui les transmet à un nouveau centre particulier <le sensation , l'animal aura la perception d'un son plus ou moins intense. Si^ avant d'atteindre le nerf qu'elles doivent ébranler , les ondes sonores traversent un appareil qui les dirige convenablement , le son arrivera aux organes qui doivent le sentir, avec ses caractères toniques , son timbre , :son rhythme, et sa direction. Le discernement des sons, complété par les perfectionnements de l'appareil , et aiguisé par l'attention , établit des relations de plusieurs genres entre l'animal et les être placés à quelque distance de lui. C'est avec raison qu'on a nommé l'ouïe le sens social par excellence, car elle met en rapport des individus d'une même es- T)èce ; mais , en même temps qu'elle leur permet de s'appeler, de s'avertir, de se communiquer réciproquement le sentiment qui les anime , elle sert à la vigilance du timide mammifère qui, dirigeant à volonté sa conque auditive de côté et d'autre , recueille les moindres bruits qui peuvent lui 4é-

inTRODUCTION. 49

Boncer un ennemi. L'oiseau qui nous enchante de ses vives et sémillantes mélodies les sènl-il lui-même autrement que comme l'expression des sentiments qui les lui inspirent? Musicien par Fexécution, l'est-il aussi comme auditeur? Son talent d'imitation permet peut-être de croire ici à des sensations qui dépassent les besoins.

En suivant les fibres nerveuses répandues dans chaque appareil sensorial, nous les voyons se grouper en faisceaux qui se réunissent à leur tour, et qui, formant enfin des cordons plus ou moins gros, nous conduisent jusqu'aux organes centraux de la vie animale. Là l'impression transmise devient une sensation plus ou moins déterminée ; de là aussi, partent les incitations locomotrices. Mais, entre la sensation et le mouvement qui y répond , au-dessus de Tun et de l'autre, se place une activité centrale, prouvée avant tout par ses résultats, et qui a aussi ses organes propres : c'est ce qu'on nomme Tactivité psychologique. Nous l'observons à un Jiaut degré de développement chez les animaux supérieurs, en même temps qu'il est facile de distinguer dans leur système nerveux central, dans le système cérébro-spinal des vertébrés, des centres sensoriaux, des centres d'incitation locomotrice, et des centres d'actions intermédiaires, ralliés les uns et les autres à ce centre commun qu'on appelle la moelle épinière. Remarquons en passant

60 IRTRODUCTlOIf.

que les formes générales de l'organisme correspondent si bien à celles de cet ensemble de centres nerveux , qu'elles semblent dépendre de ces dernières. L'animal n'est rien moins qu'une machine sensible, qu'une sorte d'automate , comme le pensait Descartes, Buffon, en lui accordant le sentiment de son existence présente et quelque réminiscence du passé) s'arrêtait encore trop tôt. D'un autre côté, les auteurs qui, comme Condillac et Georges Leroy, voyaient de l'intelligence dans tous les actes de l'animal, tombaient dans une autre exagération. L'erreur provenait de part et d'autre de ce qu'on n'avait pas suffisamment analysé l'activité animale et de ce qu'on n'avait pas su y distinguer deux ordres de faits très-différents, les faits instinctifs et les faits intellectuels.

Quand l'animal, avant toute expérience , sans éducation spéciale, exécute des travaux qui témoignent plus ou moins de prévoyance, quand tous leÉ individus et toutes les générations d'une même espèce font invariablement les mêmes choses et de la même manière, quand, les circonstances qui motivent ces actes venant à changer, la tendance à les accomplir n'en persiste pas moins, quand le castor dépaysé, séparé de ses semblables, mis à couvert de la mauvaise saison et bien nourri, essaie encore de tailler du bois et se prépare à bâtir, quand le chien domestique enterre les restes

inTRODUGTIOITft 51

de son repas , je reconnais là des impulsions à la fois providentielles et irrëflécliies, des déterminations instinctives. Éveillé par une sensation ou par, un besoin , Tinstinct se présente à Tobservateur avec les caractères d'une sorte d'intuition simple, qui met l'activité de l'animal en rapport avec des circonstances spéciales. L'araignée lui doit l'art de tendre ses fils et de tisser ses toiles ; il dirige les constructions des abeilles et des fourmis, porte Foiseau à émigrer , et lui apprend à construire un nid, pré • side auxmœurs caractéristiques de chaque espèce.

Mais à mesure que l'animal se meut dans une sphère plus large, en présence de circonstantes plus variables, il a besoin, pour coordonner son activité aux faits imprévue ^ d'une vue plus étendue que celle de l'instinct et qui laisse plus de champ à la spontanéité ; il lui faut de l'intelligence. L'intelligence pourvoit au présent, comme l'instinct à Tavenir. Elle suppose l'expérience, le souvenir, et tout le monde a pu se convaincre, en voyant nos animaux domestiques, qu'ils se souviennent et qu'ils mettent à profit leur expérience. Le chien qui bondit de joie en voyant son maître prendre son fusil, que fait-il sinon un acte d'intelligence? s'il le voit le fouet à la main, lémoigne-t-il la même joie? Pour qui sait observer les animaux, la question de leur intelligence est hors de cause. Capable de souvenir et par conséquent d'expérience , l'ani-

52 IHTBODCGTION.

mal sait associer une réminiscence à une perception actuelle , il saisit la relation de dépendance de deux faits qu'il a vu se succéder , il va plus loin encore ; par un premier degré de généralisation, il s'élève des faits identiques aux faits analogues, et le cas accidentel lui dénonce le cas général ; puis il imagine, il combine des moyens en vue d'un but, il agit en connaissance de cause. L'intelligence ne supplée pas seulement à l'insuffisance des instincts en présence de situations nouvelles, mais elle tend à les remplacer ; son rôle grandit, tandis que celui des instincts diminue dans les animaux supérieurs. De là la possibilité et le plus ou moins de facilité de leur éducation. Celle-ci s'arrête cependant de bonne heure et ne va pas très-loin, donnée pai* les parents à leurs petits ; mais l'homme, en élevant à lui le but de la vie animale, donne à celle-ci de nouveaux développements , la sortant enfin de ce cercle en quelque sorte vicieux , qui fait aboutir l'intelligence à mieux assurer la conservation de l'individu et de l'espèce. Ce fait nous indique les tendances et la vraie signification de la vie animale. Du reste, nous verrons ailleurs à quelles limites s'arrête l'intelligence dans le règne qui nous occupe.

Les tendances dont je viens de parler se montrent encore dans un autre ordre de faits qui, chez l'animal supérieur , viennent s'associer aux opéra-

INTRODDGTIOK. ^ 53

lions iotellectuelles. A rinstinct se rattaclient seulement des appétits , Tintelligence suppose des sentiments. L'animal intelligent est capable d'aimer et de haïr , il l'est dans la mesure de son intelligence, et c'est rhomme par conséquent qui imprimera le plus noble élan aux affections de l'animal en les rendant désintéressées.

Enfin , intelligent et sensible , l'animal est déterminé à l'action par des préférences précédées d'un choix ; ses sympathies peuvent être motivées, et sa spontanéité s'affranchit par cela même des entraînements purement instinctif 9 surtout si l'homme intervient ici comme éducateur et comme but.

Voilà l'animal déterminé à l'action. Pour réaliser celiê-ci, il imprime avec la rapidité de l'éclair une incitation spéciale à ses organes locomoteurs. Des centres nerveux , siège des opérations précédentes et de cette incitation, nous sommes ramenés par les cordons porteurs de celle-ci à un appareil qui occupe toute la partie de l'organisme animal placée immédiatement sous la peau , appareil qui se confond parfois avec cette dernière membrane, qui s'y rattache en tout cas, et fait originairement partie de l'enveloppe générale. Destiné à établir les rekr lions actives de l'animal avec le monde extérieur, l'appareil de la locomotion décide des formes de l'organisme , quant à leur ensemble et à la plupart de leurs détails : que le corps soit rayonné ou bilar

téral, d'une seule venue ou articulé, réduit au tronc ou muni d'appendices; que ceux-ci aient telle ou telle forme , c'est la locomotion qui y est la première intéressée , et son appareil qui réclame la part la plus importante de ces modifications. Nous avons^vu qu'une fibre particulière, douée de contractilité, est Télément essentiel des organes locomoteurs, et que cette fibre compose au-dessous de la peau des couches qui se partagent les principales directions du mouvement. Ce partage est porté i son dernier terme de spécialité par la subdivision de chaque couche en faisceaux, destinés à produire des mouvements particuliers.

C'est ici un perfectionnement qui en réclame d'autres : quand les couches charnues se subdivisent , c'est pour produire des mouvements partiels et précis , et dans ce cas il faut aux faisceaux particuliers, aux muscles, des points d'appui et des parties spéciales à mouvoir. C'est alors que nous voyons s'ajouter à la partie essentielle et active de l'appareil locomoteur, une partie auxiliaire et passive, un squelette. Ce squelette est d'abord fourni par la peau, et c'est tout particulièrement le cas des premières classes des animaux articulés, notamment des crustacés et des insectes. Mais il permet une locomotion plus énergique , lorsque , laissant la peau à ses fonctions naturelles et i sa souplesse, le squelette se forme au centre des coii-

INTROOUGTIOII. 55

cbes locomotrices et se place directement sous leur puissauce. Il commence par entourer les grands centres nerveux de cette série de pièces qu*on nomme des vertèbres, puis il étend sur les deux côtés de l'axe vertébral les appendices qui en avant forment la face et complètent la tète , ceux qui plus loin constituent les côtes et soutiennent les parois cavitaires du tronc, ceux enfin qui forment les membres proprement dits, avec tous ces modes de terminaison qui en font tour à tour des na« geoires , des ailes , des organes marcbeurs ou des organes préhenseurs. Cet aperçu doit nous suffire pour concevoir la puissance et la variété de cette activité spontanée dont jouit l'animal, tantôt dans un milieu aquatique , tantôt en pleine atmosphère , ou bien sur le sol auquel il s'appuie, se transportant d'un lieu à un autre , poursuivant l'objet de ses désirs , fuyant le danger qui le menace, pour* voyant à tous ses besoins.

Si, de cette vie supérieure qui commence par \% sensation , et qui réagit au dehors par le mou« vement, nous descendons à cet autre ordre de fonctions qui nous rappelle et qui semble devoir reproduire dans l'animal la vie de la plante , nous nous trouvons encore bien loin de celle-ci. Tout , jusqu'à la nutrition , porte ici le cachet de Tanimalité.

Émancipé du sol ^ Tanimal ne se nourrit que de

66 IIITRODUCTIOIf.

matières organiques, et sa vie D'à pas pour but la multiplication , l'entassement de ces matières ; ce rôle est celui de la végétation. La nutrition animale est une nutrition d'entretien , de développement, une nutrition modificatrice, première manifestation d une force qui se prépare ainsi les conditions organiques d'une activité plus élevée.

Ici toutes les expansions nourricières de Tétre vivant se retirent du sol pour rentrer dans l'organisme, et pour y constituer non-seulement des surfaces absorbantes , mais ce grand appareil d'élaboration alimentaire qu'on nomme l'appareil de la digestion, et dans lequel nous retrouvons, quoique très-modifiés, tous les éléments de l'enveloppe générale, une peau sous le nom de membrane muqueuse, et des plans de fibres contractiles.

Les aliments dont l'animal se nourrit sont saisis par les organes locomoteurs , divisés et pins ou moins ramollis , puis soumis à des sucs qui agissent sur leur nature chimique, absorbés enfin après cette élaboration, en laissant un résidu dans lequel les liquides élaborateurs entrent pour une bonne part , et qui bientôt est rejeté. Cette série d'opérations suppose un concours de dispositions organiques spéciales ; des organes préhenseurs et des agents de division mécanique , des organes pour la sécrétion des liquides qui doivent dissoudre ou modifier les substances a}ibileS| des

INTRODUCTIOR. 57

surfaces absorbantes , des couches de fibres contractiles pour faire cheminer les matières soumises à ces divers actes ; sans parler des différences de formes que prendront les régions successives de Tappareil , tour à tour resserrées en canaux ou élargies selon que les aliments devront les traverser ou s y accumuler. Mais que l'appareil soit simple, comme dans les animaux inférieurs , ou qu'il se complique plus ou moins, il présente toujours ces mêmes traits essentiels d^organisation et d'activité, qu'il doit me suffire de rappeler en ce mo* ment pour caractériser les premières opérations de la nutrition animale.

Absorbée par les parois intestinales, «t introduite dans les tissus de Tanimal , la matière alimentaire a de nouvelles modifications à subir, et elle les subit à mesure qu'elle s'avance vers le centre de l'organisme.

Cette fois ce n'est plus une sève chargée d'éléments inorganiques, qui, s'aidant des forces physiques, chemine lentement dans les voies irrégulières et capillaires que laissent entre elles des cellules élaboratrices ; c'est un liquide qui porte déjà le sceau de la vie et de l'organisation , et qui trouve devant lui des voies toutes formées dans les intervalles des organes et de leurs divers éléments de texture. Puis ce tribut de l'alimentation vient enrichir un fluide nourricier qui parcourt incessam-

ment l'organisme en deux sens inverses. Jeté par les contractions d'un muscle creux dans un système de canaux ramifiés qui le distribuent en se divisant à tous les organes, ce fluide revient de ceuxci à son point de départ, circulant ainsi d'un centre d'impulsion à la périphérie, et de la périphérie au centre , passant du cœur dans les artères , qui le portent dans l'organisme entier , et revenant au cœur par les veines. Ce qu'il y a ici de constant , d'essentiel, ce n'est pas la présence des canaux artériels et veineux qui régularisent le cours du sang ; c'est le double mouvement de ce liquide sous l'action du cœur, d'une force de vie et non plus d une force physique ; c'est ensuite le double échange qui se fait entre la partie liquide et la partie solide de l'organisme, dans l'intimité des tissus vivants, et les modifications réciproques qui en résultent pour le sang et pour les organes , à la fois nourris, renouvelés et ranimés par cet échange, tandis que le liquide nourricier s'y altère, et par les pertes qu'il subit, et par les matériaux qu'il emporte. La nutrition animale est tout entière dans cet échange, dans ce renouvellement continuel des éléments organiques.

Le sang répare ses pertes par. l'alimentation ; il élimine sa surcharge par des sécrétions dépuratriées et par la respiration, fonction toute animale, trop longtemps comparée à celle qui appartient

I!(TRODUGTIO!l. 59

aux feuilles dans les plantes. Les plantes, comme les animaux , font , en effet , des échanges avec Tatmosphère, mais le but de ces échanges ne diffère pas moins que les matériaux qui en sont l'objet. Les végétaux, par leurs parties vertes et sous l'influence de la lumière, puisent dans l'air de l'acide carbonique; ils gardent le carbone et rendent l'oxygène à l'atmosphère ; c'est-à-dire qu'ils gar« dent et fixent dans leurs tissus un des éléments qui concourent à la composition de ceux-ci. Leur prétendue respiration est donc un acte de nutrition. Les animaux, au contraire, empruntent à l'atmosphère de l'oxygène , et lui cèdent de l'acide carbonique, c'est-à-dire du carbone uni à de l'oxygène. On peut considérer l'oxygène qu'ils respîfent comme servant à entraîner, en le brûlant, en s'unissant à lui , le carbone de l'acide exhalé. Par conséquent, la respiration animale , loin d^étre un acte de nutrition , est une sorte de dépuration , qui , enlevant au sang un excès de carbone , lui rend ses qualités vivifiantes, en même temps qu'elle élève la température de l'organisme proportionnellement à l'activité de cette fonction. Les plantes et les animaux , par leur action inverse sur Tatmos* phère, se rendent un mutuel service, chacun des règnes donnant au milieu aérien l'élément que l'autre réclame. Quant à l'appareil de la respi- Tation r il consiste en une membrane absorbante

60 L^TaODUCTIOIf.

l>aignée ou abreuvée d'une part par le sang, en rapport de l'autre avec le milieu qui doit lui fournir de l'oxygène et se charger de l'acide carbonique exhale'. Ce sera ou une branchie , c'est-à-dire une expansion tégumentaire plus ou moins divisée, s'il s'agit d'un animal qui doit respirer dans l'eau, ou. un système de rentrées, de cavités en commufiication avec l'extérieur, des trachées ou des poumons, si l'animal est aérien. Dans ce dernier cas^ et souvent aussi dans le premier, l'appareil locomoteur fournit des parties auxiliaires à la respira^ tion pour faire arriver le fluide respirable à la surface qui doit faire échange de matériaux avec lui. A son tour, la respiration exerce une influence très-* prononcée sur l'activité de la locomotion , et les animaux dont elle élève le plus la température sont aussi ceux dont les muscles ont le plus d'é^ cergie, dont les sens sont le plus éveillés, et toutes choses égales d'ailleurs, l'ensemble de la vie porté à sa plus haute puissance.

Parmi les fonctions de l'économie animale, il en est encore une qui, malgré les analogies qu'elle présente dans les deux règnes , se distingue dans celui qui nous occupe par quelques traits assez significatifs ; je veux parler de la reproduction.

La génération proprement dite, la génération par des ovules fécondés , se montre déjà chez les animaux inférieurs à côté de la faculté que pos-

UTRODUCTION* 61

sëdent ceux-ci de se reproduire par division et par des germes simples ; et non-seulement le premier, le plus spécial de ces modes de propagation de l'espèce , existe généralement dans toute la série animale, mais ce qui , pour les végétaux, est Yex^ cepUon, le partage des organes reproducteurs en«tre deux sortes d'individus, devient la règle chez les animaux. Ce dernier fait , qui , comme toute spécialisation , est un progrès , reçoit une nouvelle signification de la spontanéité d'action qui signale les relations des êtres animés. L'attrait qui rapproche les deux sexes fonde ici un commencement de vie sociale , ou du hoins y contribue pour beaucoup ; ce <]ui n^est pas moins significatif, ce sont les soins que les parents prennent souvent de leur progéniture ; pour certaines 'espèces , ces soins se bornent à placer les œufs dans les conditions les plus favorables, à mettre les petits qui en sortiront à portée de la nourriture qui leur convient le mieux ; pour les classes supérieures du rëgne^ il s'agit d'une véritable éducation qui continue jusqu'au moment où les forces des jeunes leur rendent inutiles les secours de leur mère.

La nature de l'animal , bien différente en cela

de celle de la plante , est susceptible de gradation^

de développement. Il y a place pour de nombreux

échelons eotre la première trace d'irritabilité qui

92 tlITKODUGTION,

8e traduit aussitôt par des mouvements , et cette sensibilité diversifiée qui entre en action à l'occasion d*une excitation du dehors , et qui , avant de provoquer la contraclion d'un muscle , suscite des perceptions, des réminiscences » des associations d'idées , éveille des affections , à la suite desquelles viennent enfin un choix , une préférence , une détermination , et Tacte qui en est la conséquence. Cette gradation , réalisée par la multitude des espèces animales, met une si grande distance entre les premières et les dernières de celles-ci , qu'il est permis de se demander ce qu'il y a de commun entre elles, ce qui rallie ces espèces en un même système , comment il se peut que le zoophyle et le mammifère appartiennent au même règne? Ce qui fait l'unité du système, ce qui permet de comprendre cette longue série de termes divers sous le nom d'animalité , c'est que si les facultés grandissent , le but de l'activité demeure le même : ce but, c'est la conservation de l'individu, et celle de Tespèce. Aucun animal, livré à son impulsion naturelle , ne va au delà des besoins qui intéressent sou bien-être , sou existence , et la propagation de sa race. Le polype dérobe ses bras, puis son corps, à l'ennemi que lui dénonce son obscure sensibilité tactile; ou bien il s'épanouit dans l'eau qu'il habite , cherchant i saisir une proie au passage. Placé au sommet de l'échelle, le mammi«

tîïTRODDCTIOIf. 63

fèf e fait-il autre chose que de se défendre contre ses ennemis, de chercher sa nourriture , de perpétuer son espèce? Il déploie sans doute dans tout cela des ressources bien supérieures à celles du polype ; il ne se borne pas à produire de nouvelles générations, il pourvoit à leurs premiers besoins. La vie animale s*élargit, s'élève même; mais change-t-elle de caractère? Non , car elle demeure identique par ses résultats.

Envisagé dans le caractère général du développement qu'il représente , le règne animal s'élève dans la direction de l'homme ; mais le plan suivant lequel s'accomplit cette progression n'est pas celui qu'exige la logique des théories qui veulent que la nature soit en voie d'évolution spontanée , et marche par nuances d'une forme à une autre. Au lieu d'une série de termes posés sur une même ligne et se servant de transition , au lieu d'une chaîne continue, le règne animal nous offre des espèces inégalement espacées et distribuées en séries partielles , petits groupes qui en forment à leur tour de plus généraux , et nous atteignons ainsi de grandes séries représentant autant de types de premier ordre. Or le progrès se réalise d'abord de type en type ; puis , pour chaque type principal , de classe en classe; et c'est ainsi que l'animal vertébré, construit sur un plan très-supérieur à celui de l'insecte , progresse à son tour des poissons aux

64 IlfTRODUCTlOlf.

amphibiens , de ceux-ci aux reptiles , des reptiles aux oiseaux , et des oiseaux aux mammifères , lesquels à leur tour réalisent, dans la sene de leurs ordres, un véritable progrès. C'est en vain qu'on voudrait essayer de rattacher senalement le dernier des poissons aux premiers insectes , le dernier des mammifères aux oiseaux du premier ordre ; tandis que de type à type , de classe à classe, et d'ordre à ordre, en un mot , entre les éléments d'une même série, nous reconnaissons les termes successifs d'une même progression.

Nous aurons besoin de nous souvenir de ces faits, lorsque la question des races humaines ramènera pour nous celle de l'espèce et de son origine. Bornons-nous en ce moment à ajouter que, dans rélude du plan de la diversité des espèces animales, il faut tenir compte non- seulement des caractères qui appartiennent au développement du règne, mais encore de ceux qyi, plus accidentels en apparence, harmonisent l'organisation avec certaines conditions de séjour ou de régime , et permettent ainsi la diffusion des animaux sur toutes les parties habitables du globe. C'est ainsi que , dans le sein d'une même classe, nous rencontrons des habitants de la mer, les cétacés, et des habitants de l'air, les chauve- souris, réunis à des espèces terrestres , dont les unes vivent sur le sol et d'autres sur les arbres. En dehors même de ces modi-

IltTRODUCTION. 65

ficatioDs, nous voyons, par la distribution géographique des animaux, que le cosmopolitisme du règne se réalise par un certain nombre de centres de population qui donnent aux espèces d'un même groupe des patries différentes , autre fait qui se représentera à notre appréciation à propos de la diversité du genre humain.

Pour qui veut écouter le langage de Texpérience plutôt que le besoin de reposer son esprit dans l'unité d'un fait général qui absorbe toute diversité; pour qui préfère une notion positive à une vague aspiration , une vue directe des choses au mirage des perspectives lointaines, enfin une science positive let prudente aux spéculations de l'idéalisme , la nature se présente comme une construction harmonique, non comme une chaîne, non comme une série de manifestations successives et procédant les unes des autres , non comme l'é* volution spontanée et progressive d'un fait principe, non comme la détermination diversifiée d'une première existence indéterminée , non comme la forme visible d'un Dieu à la fois substance, cause et phénomène. Les éléments divers qui composent le monde sont, dis-je, les uns à l'égard des autres , dans un rapport d'harmonie physiologique , et rien n'autorise , tout éloigne , au con* traire , l'hypothèse de leur relation généalogique, J^e l'empire inorganique au plus simple des corps

6b IKTRODUGTIOR.

organisés , il y a une distance que rien ne remplit ; la nature physique et la nature vivante sont deux assises superposées , et non des termes consécutifs dont le premier engendrerait le second. L'animal n'est pas non plus un produit perfectionné de la vie végétale. Enfin les espèces des deux règnes organiques montrent , à la manière dont elle se i groupent et se conservent , qu'elles ne procèdent pas les unes des autres. Indépendants par leur origine , placés par leurs caractères à des distances inégales, mais rattachés les uns aux autres par la communauté d'un même fond matériel et de quelques propriétés générales , les règnes de la nature sont les étages successifs id un édifice ; cet édifice nous dénonce un architecte suprême , créateur et ordonnateur tout à la fois , qui a mis partout le cachet d'une pensée providentielle; il a procédé, dans ses acted de création , des conditions générales de l'existence matérielle à des conditions de structure de plus en plus spéciales , d'une activité universelle , simple , nécessaire , et réglée avec la dernière rigueur, à une vie de plus en plus spontanée. Mais cette œuvre ne s'est point élevée jusqu'à la vie animale pour s'y arrêter ; elle tend à un terme supérieur , et le moment est venu de nous en occuper. L'homme va poser maintenant devant nous, entouré des éléments de comparaison que nous venons de réunir pour comprendre ses earao-

tères , pour mesurer sa supériorité , pour lui assigner sa place et sou rôle ; par lui, nous achèverons de comprendre la nature , et nous pourrons donner une formule complète du système de création dont il est le couronnement.

GÂRACTÉRISTIQIIE DE L'HOIIE.

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