‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 3)Chapitre 1 sur 31 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

PREUYE PAA moïse.

Je passe à I9 seconde branché de la tradition de scilre ibonde occidental, à. là tradition sémitique ou hébrafque.

Il y a une chose, une chose grave , qui n'a pas aic<»^ été bien comprise jusqu'ici. Pourquoi Molsé, ce grand piH9fphëte^ ce grand législateur, souche, en apparence, plus directe que tonte autre de toute la religion des temps modernes^ prédécesseur de Jésus-Christ, révélateur avant lui, et par là même auteur de ce que nous appelons encore, èous autres occidentaux, la vraie révélation et la vraie religion; poùr-^ quoi, dis^je, ce grand homme, nourf*i dans toute la science de l'Egypte, n'a*t-il pas enseigné le dogme de rittim<ktalité de l'âme?

«Il est très«certain , dit avec raison Voltaire, que Môlse, » en aucun endroit, ne propose aux Juife des récompenses » et des peines dansune autre vie ; pit'il ne leur parle jamais de » l'immortalité de leurs âmes; qu'il ne leur feit point espérer » le ciel, qu'il ne les menace point des enfers^ Tout est tem- » porel. Il leur dit avant de mourir, dans son Deutéï*àn«ime s » Si, après avoir eu de$ enfants et des petits-enfants, vms

» prévarîquez , vous serez exterminés du pays, et réduits » à un petit nombre dans les nations, — Je suis un Dieu ii jaloux, qui punis l'iniquité des pères jusqu'à la troisième 9 et quatrième génération. — Honorez père et mère, afin j» que vous viviez longtemps, — Si vous suivez mes comman- » déments , vous aurez de quoi manger n sans en manquer ii jamais. — Si vous suivez des dieux étrangers, vous serez 9 détruits. — Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au a printemps et en automne, du froment, de l'huile, du » vin, du foin pour vos bêtes, afin que vous mangiez juS" » qu'à satiété. — Mettez ces paroles dans vos cœurs, dans » vos mains, dans vos yeux, écrivez-les sur vos portes, afin 9 que vos jours se.mùltiplient. — Faites ce que je vous or- » donne, sans y rien ajouter ni retrancher. — Lorsque le 9 Seigneur vous aura livré les nations, égorgez tout sans p épargner un setd homme, et n'ayez aucune pitié de per^ 9 sonne. — Ne mangez point des oiseaux impurs, comme 9 l'aigle, le griffon, l'ixion.-^Ne mangez point des ani-^ 9 maux qui ruminent et dont l'ongle n'est point fendu, 9 comme chameau, lièvre, porc-^épic. — En observant toutes •9 les ordonnances, vous serez bénis dans vos villes et dans 9 vos champs; les fruits de votre ventre, de votre terre, de 9 vos bestiaux, seront bénis. — Si, au contraire, vous ne 9 gardez pas toutes les ordonnances et toutes les cérémonies, )ivws serez maudits dans vos villes et dans vos champs; 9 vous éprouverez la famine, ùt, pauvreté, vous mourrez de 9 misère, de chaleur, de froid, de fièvre ; vous aurez la 9 rogne, la gale, la fistule; vous aurez des ulcères dans les 9, genoux et dans les gras des jambes; l'étranger vousprê^ 9 teru à usure, et vous ne lui prêterez pas à usure, parce 9 que vous n'aurez pas servi le Seigneur; et vous mangerez

itjusqu^au fruit de voire ventre et jusqu'à la chair de vos yt fils et de vos filles. Il est évident que , dans toutes ces pro- » messes et ddns toutes ces menaces , il n'y a rien que de » temporel , et qu'on ne trouve pas un mot sur Timmortalité » de l'âme et sur la vie future. Plusieurs commentateurs il« » lustres ont cru néanmoins que Moïse était parfaitement » instruit de ces deux grands dogmes. Il est très-inutile de Tf disputer sur les sentiments secrets de Moïse. Le fait est » que dans les lois publiques il n'a jamais parlé d'une vie à » venir , qu'il borne tous les châtiments et toutes les récom- » penses au temps présent. S'il connaissait la vie future , » pourquoi n'a-t-il pas expressément établi ce dogme 7 et » s'il ne l'a pas connue, quel était l'objet et l'étendue de sa . » mission? C'est une question que se font plusieurs grands » personnages. Us répondent que le Maître de -Moïse et de » tous les hommes se réservait le droit d'exjdiquer dans son » temps aux Juifs une doctrine qu'ils n'étaient pas en état » d'entendre lorsqu'ils étaient dans le désert Si Moise avait » annoncé d'une façon quelconque le dogme de l'immortalité » de l'âme , une grande école des Juifs ne l'aurait pas tou- » jours combattu ; cette grande école des Saducéens n'aurait > pas été autorisée dans l'État ; les Saducéens n'auraient pas » occupé les premières charges; on n'aurait pas tiré de » grands-pontifes de leur corps (1). »

Tout le monde sait que, sur ce point de fait, il n'a pas été possible de répondre à Voltaire. L'abbé Bergier, qui a ré- ' sumé , dans son Dictionnaire de Théologie, toute la controverse catholique contre les protestants et les philosophes, rassemble vainement sept à huit passages, non pas du Pen-

(i) Dictionnaire philosophique, ait. Ame,

taieu^ue{6ik il n'y a pas un mot qui ne soft poditiv^nent opposé au dogme de l'immbrtalité de Tâme^ comme on entend ordinairement oe dogme ) , mais des Prophètes ou autres écrivains sacrés antérieurs à la captivité de Babylone ; et ces passages, loin de prouver en faveur de Topinion de Bergi^, prouveB;t plutdt le contraire. Croirait-on que Bergi'er est oJbligé, par exemple, d'avoir recours à ce texte de VEcclé-^ niaste: « La fin de l'homme et des animaux est la même, et ^ leur condition est égale. Gomme l'homme meurt, ai^si » meurent les animaux. Tous les êtres respirent par le même iK mode, et l'homme n'a rien de plus que l'animal. Tout est » vanité. Tout va en un même lieu. Tout est fait de la terre, ».et retourne dans la terre. Qui sait si le souffle des fils ». d'Adam monte en haut, et si le souffle des animaux descend » en bas? J'ai donc compris qu'il n'y a rien de mieux pour » l'homme qu^e de se plaire dans son œuvre, et que c'est là » sa part de bonheur. Car qui le ramènera pour jouir de ce » qui sera après lui (1) ! » On demandera comment il est possible que Bergier ait songé à se servir d'un semblable témoignage ! C'est que, dans l'extrême pénurie oit il se trouve de oiter quelque chose de la Bible qui ait trait à l'immortalité de l'âme comme l'entendent les Chrétiens , il prétend prouver au moins par ce texte que la question même n'était pas aussi complètement ignorée des Juifs que la Bible le ferait croire. Vous voyez bien, s'écrie-t-il, que les Hébreux, dès

(i) «Urtus interitus est hominîs et jumentomm, et œqua utrîusque cônditîo.

> Sicut moritur homo, sic et illa moriuntur. Similiter spirant omnia, et nihil v'habet homo jumento ainplius. Cuncta subjacent \anitati. Et omnia pergunt »ad o^um locum. De tejrra facta sunt,.et in terram paiiter re\ertuntttr. Quis » novit si spiritus filiorum Adam ascendat sursum,ct si spiritus jumentorum » descfndat deorsum ! Et deprehendi nihil esse mclius quam la' tari hominem » in opère suo, et hanc esse parti m illius. Quis enim eum adducet, ut post se

> futura cognoscat ? ( EccU$,, c III»- trad. de Vatable et de Robert Etienne. >

avant la dtptivtté^ s^étaient posé le problèaie de rinmorta* litéderâme!

Salomott , on l'aiiteiii* , qiiel ifn'il soit y de VEccUsicùte, coitelut son chaBt de ddid^iir seeptiffoe par une ethcnrtatiMi épicurteniiey dans le sens de la vraie doctrine d'Épteore. Il conseille aux jeunes gens.de jouir de la vie^ mais de ne pas s'y attacher follement, et de songer aux infirmités de la vieiU lesse et à ce jour fatal « où Tbomme va à sa maison étemellcy » et où les pleureurs le pleurent dans les roes et dtas les » places publiques ;» à ce jour • où la poudre refljoinnie dans »Ia terre 9 telle qu'elle avait été avant notre vie, et oà lé » souffle qui nous animaH retourne b Dieu, qui nous Tavail « donné (1). » C'est la morale d'Horace. Bcrgier y voit l'immortabté de l'âme et la menace du ja{^ment der-^ niert

S(m plus fort arguaient est celui-ci : cLes Égyptiens , les » Cbananéens, les Chaldéens, les Perses, les Indrens, les » Chinois, les Scythes, les Cehes, les ancieni^ Bretofis, les » Gaulois, les Grecs et les Romains^ les sauvage» islmésy » (HUt cru de tout temps à Pimmortalité de l'ftme, et l'on s^hia*» » ginerait que les Juils ignoraient profoàdéBbent cette vé^ »rité(2)!ii

Cela peut paraître étrange, en effet; wm il est certain né^mmoins qu'on ne trouve aucune mention quelcoaqn^e de cette vérité dans la Bible avant l'époque de la captivité, et qu'au contraire tout dans le Pentaieuque et dans les astres ouvrages du Canon jnif antérieurs à la captivité est direc-

(4) «Homo enîm vadit ad domum suam perpetaam, et circuibunt in pfatea lugentes...*. Bedeatque pulvû in terram quali» fuit, et ipiritas redeat ad Demai qui dédit illum. (Ibid., chap. XH.)"

^) Diètioimaire tk théo(o§U, avtièl& Âme*

tement contraire au dogme de la vie fatare, tel qu'on le comprend dans le Ghrisiianisme modei'ne.

II y a eu sur ce point de fait, longtemps avant les remarques de Voltaire , une longue et importante controverse, dont il est nécessaire que j'indique en peu de mots les phases.

En 1672/ le savant Dodwell , professeur à Oxford, publia une Lettre sur la manière d'étudier la théologie^ où il prétendait que « rame n'était rendue immortelle que par un » esprit d'immortalité que Dieu y joignait à l'égard de ceux » qui étaient dans son alliance. » Plus tard, en I70i et 1706, il développa sa pensée dans deux ouvrages dont le dernier parut sous ce titre: a Discours épistolaire^ oit Ton prouve, » par l'Écriture et par les premiers Pères, que l'âme est un » principe natareilemenl mortel ; mais qu'il est actuellement » rendu immortel par la volonté de Dieu pour le punir ou » le récompenser : immortalité qui lui e^t communiquée en » vertu de son union avec l'Esprit Divin qu'il reçoit dans le «baptême, et oïli l'on fait voir que personne, depuis les

9 Apôtres, n'a le pouvoir de donner ce divin esprit immor- » talisant, excepté les évêques. » Cet ouvrage de Dodweilfit beaucoup de bruit : en effet, c'était établir l'immortalité de l'âme sur un fondement bien ruineux, que de la faire dépendre du pouvoir spirituel des évêques. Les esprits forts triomphèrent de voir un membre des plus illustres de l'Ë^ glise anglicane réduit à soutenir que l'âme est un principe naturellement moitel , qui a besoin d'être uni à l'esprit di- :vin pour participer à l'immortalité. Les théologiens les plus contraires aux idées épiscopales de Dodwell furent très-embarrassés de répondre. II était si évident que l'Écriture juive ne connaît pas ce qu'on appelle aujourd'hui l'immortalité de l'âme, que Dodwell paraissait triompher par ce seul motif.

Gonunent croire, en effet, que si les âmes des hommes étaient immortelles par elles-mêmes. Dieu n'aurait rien révélé aux Juifs de la vie future? Le sentiment de Dodwell expliquait à la fols deux points fort difficiles à justifier de toute autre façon : savoir, d'une part, la nécessité de la mission de Jésus, de sa Révélation^ et de l'institution du baptême: et, d'autre pan, le silence absolu de Moïse sur la vie future, et son rejet absolu des opinions égyptiennes, indiennes, chaidéennes , ou persanes , sur l'âme. Aucune réponse théologique de quelque valeur ne fut faite à Dodwell. Ce fut Clarke qui le réfuta; mais, au lieu de le suivre sur le terrain de la tradition et de la théologie, Clarke se reti*ancha prudemment dans une questioa de pure métaphysique, et prétendit donner une « démonstration philosophique rigoureuse de l'immatér » rialité et, par suite, de l'immortalité naturelle de l'âme.» C'était mettre la Révélation dans un autre embarras. Car si l'âme est naturellement immortelle, et que nous puissions naturellement aussi le savoir, à quoi bon la Révélation, et qu'est venu faire Jésus? De simples mortels, Hermès, Pythagore, Platon, Descartes, ou même Clarke au besoin, auraient pu suffire à notre salu): et à notre rédemption.

Véritablement le Christianisme ne s'est jamais relevé de cette dernière controverse, qui venait après tant d'autres. Elle eut un grand éclat et une grande importance au dix-huitième siècle; mais ce fut l'incrédulité, ce fut Bayle, ce fut Voltaire, qui en recueillirent les fruits. L'incrédule CoUins répondit à Clarke , et n'eut pas de peine à rendre fort douteuse sa démonstration, de ï immatérialité de notre âme. Le scepticisme eut finalement gain de cause.

Celte controverse fixa du moins, d'une manière irrévocable, ce point d'histoire > que Moïse ne parle en aucun en-

10 DE L'HtIMANITÉ.

droit de Thmiiortalité de Tâme, et que tdfrtesf les promesses: de l'Ancienne Alliance sont tournées vers la vie présente^ ou du moins vers une toute autre conception de la vie future que celle que Ton entend ordinairement par ce mot. A partir du commencement du dix-huitième siècle^ il ne s'est pas trouvé un seul théologien consciencieux et savant qui ait osé révoquer ce fait en doute. Mais à partir de cette époque on a cherché à expliquer ce fait.

Au plus fort même de la dispute entre DodweH, Qarke, et Collins, Guillaume Sherlock, doyen de S. Paul et chapelain du roi y publia un traité De C immortalité de Pâme et de la Vie étemelle, où il essaie de résoudre les diiBcuhés qu'on avait soulevées. Il reconnaît positivement qu'il n'y a aucune trace quelconque de vie future différente de la vie terrestre dans les livres hébreax. Il veut seulement que ces livres aient été une induction pour y faire songer les Juifs. Après avoir cité un certain nombre de faits insinuatifs, suivant lui, de cette idée de la vie future : « Ainsi, dit-il, quoiqu'on ne trouve aU" » cune promesse positive d^une autre vie sous t ancienne Loi; » tou« ces événements Tinsinuaient et la faisaient espérer aux » Juifs (1). » Et plus loin : «On m'objectera peut-être que » ce que je viens de rapporter de la Bible ne prouve point w qu'il y ait une vie à venir, puisque la loi n^en dit pas uri V seul mot y et que toutes les promesses qu'elle renferme sont » temporelles. On me dira que , s'il y avait une autre vie , » Dieu en aurait parlé en termes exprès, pour donner un plus » solide appui à la créance des Israélites , et les engager plus » fortement à son culte religieux^ Je réponds qu'il est trop » évident que la Loi mosaïque ne contenait aucune promesse

(1) De Vimmortaiitè de Vâme et de la Vie étemelle ^ cbap. IIJFv sect 2,

» po&itive d'une autre vie; mais que tel était le génie de cette ^ Loi, que, quoique la lettre ne contînt que des bénédictions » temporelles; on peut dire qu'elle cachait sous cette écorce » toutes les bénédictions spirituelles d'une autre vie, et que » les gens de bien ne manquaient pas de les y découvrir. I) » en est tout au contraire sous TËvangile. Quoique ses pro- » messes ne regardent que le spirituel et l'immortalité glo- » rieuse , elles renferment les biens de cette vie , et nous font » espérer que si nous cherchons premièrement ie royaume » d^ Dieu et sa justice, toutes les autres choses nous seront 1^ données par-dessus, comme il est dit en S. Matthieu (1).» Sherloch, par cette explication du Mosaisme , préludait à l'explication plus complète, mais non encore suffisante suivant nous , qu'en ont donnée depuis Warburton et Lessing. L*idée de ce théologien est celle-ci : Que tous les arguments^ psychologiques, à la façon de Descartes ou de Clarke, pour prouver l'immortalité de l'âme et une vie à venir , n'ont pas en eux-mêmes de solidité et de certitude; — Que le simple argument tiré du désir naturel que nous avons de l'immortalité , et du sentiment également naturel que nous avons de la justice et de la providence de Dieu, est plus fort et en dit plus que ces prétendues preuves; — Que le véritable fondement sur lequel notre espérance de la vie éternelle est bâtie ne doit pas être cherché en dehors de la religion ; — Que la religion a eu deux phases , l'Ancienne et la Nouvelle Loi ; — Que l'Ancienne Loi ne fut qu'une préparation à la Nouvelle; — Que la vie future n'était pas enseignée ostensiblement dans rAnciennè Loi, mais qu'elle y était implicitement exprimée dans l'idée explicite d'une

(1) De IHmmortalité de l'âvue et de ta Vie étei*nelle, chap. III sect û, ^

Providence divine s'appliquant à toute la nation juive ^ et d'ane Alliance entre Dieu et Abraham , c'est-à-dire entre Dieu et la postérité d'Abraham; — Enfin que la Nouvelle Loi, ou la seconde Alliance^ a confirnié ces promesses obscures de vie et d'immortalité par la résurrection de Jésus* Christ d'entre les morts et par la promesse d'une résurrection générale.

On ne saurait nier qu'il n'y ait dans ces idées une véritable profondeur. Aussi ce traité eut-il en son temps beaucoup de célébrité.

Enfin 5 vei*s le milieu du dix-huitième siècle^ le savant évêque de Glocester, Warburton • publia son grand ouvrage de la Divine Légation de Mohe. Non seulement il constata , avec une érudition invincible , que Moïse n'a pas enseigné la doctrine de l'immortalité des âmes 9 mais il osa faire de cette lacune la preuve que Moïse avait été divinement inspiré.

Pour comprendre l'idée de Warburton , il faut avoir le secret de sa façon de penser , en général 5 sur la religion et sur la politique. Ce fut certainement un des plus forts génies du dix-huitième siècle que cet évêque anglais. Atteint lui-même par l'incrédulité générale de son époque y il essaya pourtant de résister à ce torrent, qui détruisait, disait-il, la société, la religion, tout bonheur et toute moralité dans le monde. Son principe était l'alliance nécessaire de la société civile et de la société religieuse, pour assurer le bien-être et la félicité des hommes. Il écrivit un livre savant et solide sur ce sujet, et sou ouvrage plus célèbre sur le -Mosaïsme n'est réellement qu'une application du même principe :

«Tous les anciens législateurs^ tous les anciens sages,

» disait-il , étaient convaincus que la religion et la police <» civile sont inséparables ^ et c'est pourquoi ils les ont toux jours enseignées' et établies de concert L'expérience de » tous les siècles justifie leur conduite, et le principe d'après 1» lequel ils agissaient doit nous donner la plus haute idée A de la Providenœ divine, qui a si étroitement uni. notre » bien présent à notre plus grand bien futur. En un mot, ^ quiconque veut asscerer le gouvernement civil doit le sou- 9 tenir par la: religion , et quiconque veut étendre la reli- 9 gion doit employer les secours du gouvernement civil (1). » Véritablement, au fond, Warburton pensait que Moïse ne croyait pas à l'immortalité de l'âme, et qu'il ne croyait qu'à la réfusion des âmes dan$ l'Ame Universelle, sans peine ou récompense après la mort. Et, en effet, si Warburton , comme nous l'avons vu , a soutenu cela de Platon, de Pythagore, et de tous les philosophes grecs, sans autre exception que Socrate , malgré tant d'écrits et de monuments où le contraire est affirmé, combien, à plus forte raison, devait-il le penser de Molsé, qui n'enseigne que la vie terrestre , et qui n'a pas une seule prescription relative à la vie future! Mais tandis que, suivant Warburton, les antiques législateurs des Gentils , et , à leur suite , les philosophes païens qui s'occupèrent de législation et de morale, avaient eu besoin de tiH>mper les hommes , et , tout en ne croyant, pour leur part, qu'à la réfusion des âmes dans l'Ame Universelle du mondé, avaient iin venté néanmoins ou répandu les fables dés paradis et des enfers , et la fable de la métempsychose , en un mot le dogme moral des peines et des récompenses après la mort, pour donner appui aux

(1) De l'Alliance de l* Église et de VÉtat, tracL en finnçais sous le titre de Dissertation sur l'union de la religion, de la morale, et de la politique^

ik DE LHUMANITÉ.

lois civiles et cdmbler les lacanes de ces lois^ Moïse ^ plus franc, plus sage» et plus fort, n'avait pas eu besoin d'en«seigner aux Juifs des dogmes auxquels il n'ajoutait pas foi. ^ II n'avait pas flétri sa bouche par le mensonge; il avait donné une loi pure ; il avait été réellement le législateur sacré. Saisissant, par une inspiration céleste, le lien de toute chose, le lien de la religion et de la politique, l'union du principe infini et du fini qui en est la manifestation > l'identité et l'unité de la vie. Moïse avait fait une législation toute terrestre, mais qui n'avait pas besoin, pour être parfaite, de la connaissance d'une vie future, ni, par conséquent, besoin de s'étayer de prescriptions prises dans cette vie.

Deux objections renversaient ce système. La première , c'est qu'on peut accuser Mofse , dans cette hypothèse , d'un bien plus grand mensonge que s'il eût parlé de vie future > même en n'y croyant pas. Car n'est-il pas évident que ces menaces toutes temporelles et ces récompenses toutes tem-^ porelles, dont Dieu frappe sans cesse, les oreilles des Juifs dans la Bible, ne pouvaient pas s'exécuter et avoir un exact accomplissement? Dieu dit : «Si vous gardez mes ordon*^ nances, je vous enverrai de la pluie quand il vous en fau-^ dra , du soleil , et tous les biens de la terre. » Évidemment la chose était impossible. Moïse^ en resserrant ainsi la vie^ en ne lui donnant que l'espace et l'étendue du présent, avait trop présumé du bonheur qui pouvait résulter coHective-^ ment, et, à plus forte raison, individuellement, pour les Juifs, de sa législation.. Le présent ne saurait nous remplnr, ni porter en lui-même le bien, récompense du bien, le mal, punition du mal. Et il est si vrai que c'est là, en effet, le défaut de la législation de Moïse, que les livres saints eux-*

mêBies nous montrent les Juife déserteurs de cette loi , précisément à cause qu'ils ne trouvaient pas que la compensation entre le bien ou le mal qui leur adv^iait et leur attachement à la loi fût exacte; en d'autres termes , parce que ni ces récompenses temporelles, ni ces peines temporelles, annoncées et jurées par le Dieu de Moïse , ne s'accomplissaient exactement Warburton sentit la force de cette objection ; mais ce savant homme aima mieux avoir recours à un miracle y et adopter une absurdité, que de renoncer à la perfection absolue du Mosaïsme« Il imagina donc un miracle continu de Moïse à Jésus , et consistant en ce que Dieu aurait attribué à chaque Juif individuellement le degré de bonheur ou de malheur que méritait son obéissance ou sa désobéissance à la loi. Ainsi une espèce d'ordre surnaturel aurait régné parmi le peuple de Dieu , en même temps que Tordre naturel. Et, pour avoir voulu trouver parfaite la législation sans vie future, ou sans ordre surnaturel, de Moïse, Warburton se vit à la fin obligé d'admettre quelque chose de tout-à-4ait inconcevable, savoir un ordre naturel au sein d'un miracle continu, ou, ce qui revient au même, un miracle continu pour réparer et rectifier l'ordre régulier de la nature et de la vie.

Mais une autre objection, non moins terrible, s'élevait encore contre ce système. Puisque cette législation avait eu un terme ; puisque les Juifs eux-mêmes , dès une haute an*tiquité , s'étaient laissés aller en grand nombre aux opinions des nations étrangères sur l'âme et son immortalité ; puisque final^nent le Christianisme était venu , et avait développé non le Saducéisme , mais le Phariséisme et l'Essénianisme , c'est-à-dire celles des sectes juives qui avaient embrassé l'idée de l'âme et de la résurrection ; en un mot, puisque le

Christianisme s'était fondé sur- la résurrection de Jésus , et sur la résurrection promise de tous les hommes ; la Loi de Moïse ^ qui avait laissé ignorer ce dogme d'une vie future^ était donc imparfaite pour cela même.

Que répondre à cette dernière objection qui porte sur ridée? Il n'y avait pas lârà répondre par un miracle. Warburton ne répondit pas.

Évidemment^ comme le dit Lessing> qui reprit plus tard et corrigea l'idée de Warburton y ce gavant homme avait tendu l'arc outre mesure. Il aurait dû se contenter de soutenir que l'absence du dogme de l'immortalité, qu'il apercevait dans Moïse , n'ébranlait en rien le caractère divin de sa mission ; mais il n'aurait pas dû voir là une perfection absolue. Une perfection absolue attribuée au Mosaïsme est inexplicable avec le Christianisme.

Tout considéré, le livre de Warburton, quelque riche qu'il soit d'érudition, et bien qu'il ait donné naissance à un grand nombre de réhabilitations modernes, plus ou moins remarquables, de l'ancien Judaïsme , ne valait pas, pour la théologie, le livre plus npiodeste du docteur Sherioch, qui l'avait précédé. Aussi est-ce au système de ce dernier que Lessing se trouva naturellement ramené, quand, frappé de la science de Warburlon, et effrayé de son audace, il essaya de s'expliquer à lui-m^me ce grand problème. Lessing ne cite pas et probablement ne connaissait point son devancier Sherioch; mais il y a néanmoins une grande analogie pour le fond entre leurs théologies. Seulement, le docleur anglais de la fin du dix-septième siècle est profondément enfoui sous la superstition de la forme chrétienne , tandis que le théologien et philosophe allemand de la fin du dix-huitième siècle sort de cette forme usée de toute la hauteur d'un géant

Qui ne connaît pas le petit livre de Lessing intitulé V Éducation du genre humain? C'est un livre sublime 5 un livre prophétique^ un de ces livres jetés hardiment à un instant solennel entre le passé et l'avenir. On prétend que^ quand le paganisme tomba , le dernier Oracle émit cette parole : Les dieux s'en vont, que les Chrétiens interprétèrent en disant que les démons qui^ suivant eux^ étaient ces faux dieux 5 cédaient la terre à Jésus-Christ A la fin du dix-huitième siècle , on pouvait dire aussi : Les dieux s'en vont. Toutes les religions étaient détruites ^ toutes les croyances dissoutes. Le Christianisme s'en allait rejoindre le Mosaïsme dans la tombe. Mais où était le principe nouveau destiné h sauver le monde 5 et devant lequel fuyaient les anciens dieux? Lessing; le plus grand penseur de l'Allemagne depuis Leibnitz, fut^ pour suivre ma comparaison ^ un des mages qui visitèrent le nouveau-né dans sa crèche , et qui Taiinoacërent à l'univers. Qu'U est touchant de voir ce théologien enthousiaste du Christianisme annoncer qu'il a aperçu une nouvelle lumière : « Je me suis placé sur une colline d'oili je 31 crois découvrir plus loin que la route tracée de mon temps. »» Mais je n'appelle pas hors du sentier frayé le voyageur pressa se qui ne cherche qu'à atteindre bientôt le gtte. Je ne pré- » tends pas que le point de vue dont je suis ravi doive ravir » également tous les spectateurs. Cela étante m'est avis qu'on 9 pourrait bien me laisser debout et en extase là ou il me platt 9 de rester à m'extasier. Et pourtant si^ de l'éloignement im- 9 mense que le doux crépuscule du soir ne cache ni ne décou- » vre entièrement à mes regards^ je venais à rapporter uqq 9 indication dont l'absence m'a si souvent embarrassé (1) ! »

(1) Éducation du genre humain j préface.

Page 1