DESSEIN DE CE LIVRE
Le titre de cet ouvrage indique assez la nature des questions que nous nous proposons d'examiner. Qu^est^ce que rhomme^ quelle est sa destination^ et par conséquent quel est son droite quel est son devoir^ quelle est sa loi? L'homme est-il lié aux autres hommes ses semblables fortuitement, ou d'une façon nécessaire? En d'autres termes , le lien qui unit les hommes entre eux est-il fragile et éphémère comme la maniièstatioB aetoelle de leur être qu'on appelle leur vie /ou estil persistant et étemcil comme cpt être l'est en lui-même? Qu'est-ce que la nature humaine considérée comme comprenant tous les hommes? Est-ce quelque chose, on n'est-ce rien qu'une abstraction de notre esprit? Y a-t-il un être colle^if
U DE L'HUMANITÉ
Humanité 5 ou n'y a-t-il que des individus hommes? Cet être collectif, s'il existe, existe-t-il autrement que comme la série, à la vérité progressive,. et par conséquent influente, des générations qui se sont succédé jusqu'ici sur la terre , ou qui pourront s'y succéder encore?
Voilà de graves problèmes : est-il nécessaire de les résoudre, ou même est-il bon de les aborder?
Il est si nécessaire, suivant nous, de les résoudre, que c'est parce que ces questions ne sont pas résolues, que nous n'avons aujourd'hui aucun principe solide.de religion, de politique , et de morale.
Ces questions, au reste, quelque ardues qu'elles paraissent, s'offrent naturellement à tous les esprits un peu sérieux de notre époque. La philosophie de l'histoire y conduit , la politique aussi. Quant à la religion, on peut dire que ces problèmes, sous une forme ou sous une autre, en ont été et en seront le fonds éternel. Comment donc y échapper, pour peu qu'on réfléchisse?
Je dis plus ; il n'y a pas un homme, quelque peu philosophe qu'il soit, qui ne se voie forcé de se poser ces questions, au moins d'une façon indirecte et sous des voiles, à propos de sa vie privée, de ses affaires, de ses plaisirs.
Quoi que nous fassions, en effet, ces -problèmes sont toujours sur notre route, et se dressent devant nous. Seulement, la plupart du temps, nous nous contentons de les entrevoir à la dérobée sans y arrêter notre esprit.
Et en effet, puisque nous sommes tous revêtus de ce caractère d'hommes, nul ne peut échapper absolument à ces questions. Vous ne voulez pas vous occuper de pareils problèmes, dites-vous; vous vivez, vous cherchez votre bonheur, sans songer autrement à la philosophie.» Mais où se
trouve > je voua prie, le bonheur? Ne savez-vous pas que précisément l'objet primitif de la philosophie est de déterminer où gît le bonheur?
Vous cherchez le bonheur. Mais, dans votre recherche du bonheur, vous rencontrez les autres hommes occupés de la même recherche, chacun à son point de vue. Comment at* Iea&-vQus, dans votre appétit du bonheur, vous traiter les uns les autres? Voilà , ce me semble, une question qui intéresse essentiellement votre bonheur à tous. Qu'étes-vous donc les uns par rapport aux autres ? Êtes-vous des frères , ou êtesvous des ennemis? Aristote vous déiinit des animaux politiques et sociables par instinct, comme les castors et les abeilles: Zwov TroXtrtxov. Socrate, et Jésus, et bien d'autres, vous disent fils de Dieu au même titre, et vous conseillent de vous traiter en frères : Aimez votre prochain comme vous-même; tandis que Hobbes, en vous considérant agir, prétend avoir découvert que vous êtes naturellement loups les uns pour les autres : Homo homini luptts, et qu'il n'y a que le despotisme de la loi qui puisse établir la paix et un semblant de morale parmi vou&
Vous ne pouvez donc respirer ni agir sans vous poser le problème de la morale; et le problème de la morale vous conduit au problème de la politique et au problème de la religion.
Vainement donc vous ne voudriez voir dans la vie que ce que ce vous appelez votre bonheur individuel, votre intérêt, votre égoîsme, vos passions. Vous êtes hommes ; donc votre bonheur, votre intérêt, votre égoîsme, vos passions, sont intéressés au premier chef dans cette question générale : Qu'est-ce que l'homme, et qu'est-ce que l'humanité?
La philosophie a toujours, en effet, ce double caractère
de partir des choses les plus communes et des faits les plus ordinaires , pour y revenir ensuite après un immense détour. Une pierre qui tombe ne donne-t-elle pas lieu à toute la mécanique céleste 5 et toute la mécanique céleste nVt-elie pas, en définitive, pour but de jeter quelque lumière sur ce phénomène d'une pierre qui tombe , en le rattachant à tous les phénomènes analogues de l'univers? De même, il n'est pas une question de vie pratique, si simple qu'on l'imagine, qui n'entraîne notre esprit à sonder les mystères les plus profonds, et qui ne nous conduise ainsi aux plus diflBciles questions de la philosophie; et réciproquement les dogmes de la philosophie ont, en définitive, pour but la pratique même de la vie.
Il s'agira ici de l'humanité; donc il s'agira de notre bonheur à chacun. Réellement, sous ces questions abstraites, nous poursuivrons un intérêt très positif et nullement abstrait. Car, au fond, nous chercherons s'il nous est donné, et à quelles conditions il nous est donné, d'être plus heureux ou, si l'on veut, moins malheureux que nous ne le
sommes dans nos sociétés actuelles. C'est une question d'intérêt domestique et privé pour chacun de nous qu'il s'agit de vider ici ou d'éclaircir.
Ciela est si vrai , qu'ayant eu^ il y a déjà quelques années, à écrire, dans l'Encyclopédie Nouvelle, les pensées qui me viendraient sur le mot Bonheur, je fus conduit, par la pente irrésistible des idées, et par une suite de déductions certaines, à poser précisément le problème général de Yhumanité, qui va m'occuper dans ce livre.
Je prie le lecteuf de souffrir ici la citation de l'écrit dont je parle : ce sera la plus naturelle introduction que je puisse trouver à mon sujet.
Dans cet écrit, comme oo va le voir. Je préteBds que la qoestion du bonheur, qui est la question de chacun de nous, la question spéciale que chacun se fait et doit se foire , conduit nécessairement d'abord à la philosophie et à la religion. Je prétends de plus que les diverses doctrines sorties de cette question fondamentale , et qui , dans notre Occident, sont au nombre de quatre principales, savoir : le Platonisme, rÉpicuréisme, le Stoïcisme, le Christianisme, après avoir toutes quaOre contribué, soit par leur vertu intrinsèque, soit par leur ojqiosition réciproque, au perfectionnement de l'humanité, sMt aujourd'hui épuisées ; qu'elles se sont modifiées mutuellement dans le coiirs des siècles > soit en se mêlant et s'amalgamant, soit en se combattant et se réfutant; et qu'il en est résulté, en définitive deux principes invincibles l'un pour l'autre, mais néanmoins également condamnés aujourd'hui par la raison, également impuissants, également faibles, quand on ne les emploie pas à se détruire l'un l'autre, et qu'on les prend pour eux-4nômes et en eux-^mêmes, séparément du principe adverse; deux tendances, en un mot, qui, par cette puissance relative et cette impuissance absolue, nous attirent successivement et nous repoussent, et par suite nous ballottent entre elles, si je puis employer cette comparaison , comme un liège est ballotté entre deux électricités contraires. Elles nous repoussent, en effet, chacun'e, par leur faiblesse , leur inanité , leur folie , et nous jettent ainsi un instant dans le sein du principe contraire, qui à son tour nous répugne 1i cause des mêmes défauts, et nous fait bientôt retourner d'effroi à l'autre pôle. Ces deux tendances, invaincues l'une pour l'autre, mais pourtan| vaincues en elles-mêmes et condamnées toutes deux , sont ce que l'on appell« aifourd'hui le Spiritualisme et le Matérialisme. Cg
sont deux idées également fausses » mais qui^ tout adverses et inconciliables qu'elles soient dans leur forme actuelle ^ aspirent pourtant à sq réunir dans une synthèse nouvelle ; car^ en dépouillant de sa forme fausse le sentiment qui est au fond de chacune de ces idées^ on a deux sentiments légitimes et vrais ^ susceptibles de:se concilier et de se réunir dans une nouvelle conception de la vie. Je soutiens donc encore dans cet écrit que la synthèse qui doit réunir ces deux tendances actuelles de l'esprit humain sortira ^ comme les philosophies précédentes 5 de la révision de cette question : Qu'est-ce que la vie? quelle est la vraie notian de la vie? £t^ prouvant que notre vie n'est pas seulement en nous, i^ais hors de nous 5 dans les autres hommes nos semblables et dans l'humanité , j'arrive au bord de ce problème : Qu'est'-ce que l'humanité 9 et en quoi consiste le lien qui unit l'homme individu à l'humanité?
Or 5 cette dernière question est précisément celle que je me suis posée dans le présent ouvrage.
Ainsi dès lors je réunissais , pour ainsi dire à mon insu, les prémisses nécessaires du sujet que je me propose de traiter aujourd'hui. Je regarde donc comme nécessaire aussi que le lecteur me suive d'abord sur ce terrain du bonheur et des doctrines auxquelles la recherche du bonheur a donné lieu. L.'J»istoire véritable des philosophies antérieures, résumée en quelques pages, quant à ce qu'elles ont de plus impartant, l'introduira de plain-pied dans le problème que nous voulons soulever devant lui. * . Nous commencerons donc par cette question : Qu* est-ce que le bonheur? Elle nous conduira à celle-ci : Qu'est-ce que f humanité? Je vais répondre à la première dans cette introduction. J'essaierai ensuite de répondre à l'autre dms le livre.