‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie]Chapitre 13 sur 60 · DU BONHEUR · texte numérisé non relu

DU BONHEUR

Posteri, po^ttri^ vestra res agiturl J'ai toujours été frappé de cette inscription qu'un voyageur dit avoir rencontrée en montant au Vésuve. C'était sur le bord de la lave , à la limite d'une ancienne inondation du volcan ; on avait relevé une colonne pour y écrire ces mots solennels. Ensuite la lave avait coulé de nouveau , et englouti plus loin les fleurs et les campagnes. A quoi avait donc servi l'inscription? Je me la rappelle en écrivant ée mot bonheur. Le bonheur est l'aJOTaire de tout ce qui respire. Les philosophes ont souvent disserté sur ce sujet; ils ont souvent averti la postérité : mais la lave a toujours coulé ^ et toujours englouti les générations humaines.

% \. Le bonheur absolu n'existe pas.

Depuis Job jusqu'aux poètes de notre temps ^ que d'avis solennels sur la tristesse de la condition de l'homme ! Salomon^ après avoir éprouvé toutes les félicités ^ conclut que tout est vanité et mensonge : Risum reputavi errorem, et gaudio dixi : Quid frustra deciperis? Pindare appelle la vie de l'homme le rêve d'une ombre ; et Shakspeare a dit : Le bonheur^ c'est de n'être pas né.

S'il nous plaisait de faire ici un long recensement des témoignages du passée nous verrions les philosophes et les poètes tous d'accord en cette vérité, que le bonheur est une chimère; nous les ferions tous apparaître, et tous, le front triste> confesseraient que le bonheur n'esta à le bien prendre.

qu'une apparence trompeuse ^ et ^ s'il est permis de parler ainsi ,, un mirage moral qui égarera toujours ceux qui pen-

seront y rencontrer de la réalité. Parmi les philosophes, Épicure, à qui l'on a fait, bien à tort il est vrai, la réputation d'un homme content, soutenait que nos plus grands contentements ont leur siège dans la mémoire , et qu'ils dé^ pendent uniquanent du souvenir des choses pasiées. Quant aux poètes , les plus heureux en apparence , les plus charmés du séjour de là terre ont, au milieu de leurs joies , des accents d'une profonde mélancolie, qui trahissent le secret de leur âme. Anacréon trouve la cigale plus heureuse que l'homme; et Horace répète sur tous les tons que la vie est courte et fugitive :

Linquenda tellus, et domus, et placens Uxor.

Ce même Horace commence ses Satires par reprocher aux hommes qu'aucun d'eux n'est content de son sort :

Qui fit, Maecenas, ut nemo quam sibi sortem Seu ratio dederit, seu fors objeceiit, illa Contentas vivat, laudet diversa sequentes?

Ainsi, suivant lui, nul n'est heureux ; car si d'un côté le vulgaire se rend inévitablement malheureux par sa faute, d'un autre côté le sage est condamné à avoir continuellement les yeux sur la fragilité de toute chose, et à savourer pour ainsi dire la m(»t, afin d'apprendre à goûter et à tolérer la vie. Nous retrouvons chez les modernes, comme chez les anciens, le même consentement pour attester que le bonheur n'est qu'une idée sans réalité. Combien de fois Voltaire n'a-t-il pas écrit, sous tontes les formes : « Bonheur, chimère» Si

» OB donne le nom de bonheur à quelques plaisirs répandus » dans cette vie ^ il y a du bonheur en effet ; mais si par là » on entend autre chose, le bonheur n^est pas fait pour ce » globe terraqué : cherchez ailleurs (1). » Cette question et tous les problèmes qui s'y rapportent venaient le trouMer au milieu de ses attaques contre le Christianisme. Il avait beau faire, le malheur de la condition humaine se retrouvait toujours devant lui. « Il serait bien plus important, » s'écrie-t*il , de découvrir un remède à nos maux ; mais il » n'y en a point, et nous sommes réduits à rechercher tris^ » tement leur origine. » Bolingbroke et Pope avaient prétendu échapper à la théologie , en établissant que Tordre de la Nature est parfait en lui-même, que la condition de rhomme est ce qu'elle doit être, qu'il jouit de la seule mesure de bonheur dont son être soit susceptible. Voltaire ne put se tenir à ce système ; il écrivit Candide", il écrivit son Poème sur Lisbonne, il écrivit vingt autres ouvrages contre l'axiome que tout est bien :

O malheureux mortels, ô terre déplorable I O de tous les fléaux assemblage effroyable !

D*inutiles douleurs éternel entretien! etc. (2).

Les maux de l'humanité (et ceci est peut-être sa plus grande gloire) le frappaient et le désolaient à tel point, qu'il aimait mieux parfois être inconséquent et paraître retourner à la révélation, que de les nier. « Il avoue, dit^il, avec toute la » terre, qu'il y a du mal sur la terre ; jl avoue qu'aucun phi- » losophe n'a pu jamais expliquer l'origine du mal; il avoue » que Bayle, le plus grand dialecticien qui ait jamais écrit,

(1) Dictionnaire Philosophique.

(2) Poème sur Lisbonne.

» n'a fait qu'apprendre à douter, et qu'il se combat lui-même; » il avoue qu'il y a autant de faiblesses dans le» lumières de » l'homme que de misères dans sa vie. II dit que la révélation » seule peut dénouer ce grand nœud, que tous les philoso- » phes ont embrouillé; il dit que l'espérance d'un dévelop- » pement de notre être dans un nouvel ordre de choses peut » seule consoler des malheurs présents, et que la bonté de » la Providence est le seul asile auquel l'homme puisse re- » courir dans les ténèbres de sa raison et dans les calamités 9 de sa nature faible et mortelle (1). »

Avant Voltaire, Fontenelle, à l'entrée du dix -huitième siècle, avait discouru sur le bonheur (2). Lui aussi, comme Bolingbroke et tous les purs déistes, ne connaît pas autre chose que la nature et son ordre immuable. Le présent, voilà tout son horizon ; sa philosophie est dénué d'idéal. Son art d'être heureux t;onsiste à s'arranger le moins mal possible au milieu des calamités innombrables qui nous entourent. « Ap- » prenons, dit-il, combien il est dangereux d'être homme, et » comptons tous les malheurs dont nous sommes exempts » pour autant de périls dont nous sommes échappés. » Il déclare d'avance que c'est à un petit nombre d'esprits d'élite que ses leçons pourront convenir. Ses leçons, il faut bien le dire, sont des leçons d'égoïsme; mais ce n'est pas ce qui nous importe ici. Ce que nous voulons constater, c'est qu'en se bornant au bonheur même le plus mesquin , Fontenelle trouve encore le bonheur presque impossible et refusé à la presque totalité du genre humain. « C'est l'état, » dit-il, qui fait le bonheur; mais ceci çst très-fâcheux pour 9 le genre humain. Une infinité d'hommes sont dans des

(i) Préface du Poème sur Lisbonne.

(2) CEuvres, tome III.

» états^ qu'ils ont raisoq de ne pas aimer; un nombre presque » aussi grand sont incapables de se contenter d'aucun état : » les voilà donc presque tous exclus du bonheur ^ et il ne » leur reste pour ressources que des plaisirs, c'est-à-dire » des moments semés çà et là sur un fond triste qui en sera » un peu égayé. Les hommes^ dans ces moments, repren- » nent les forces nécessaires à leur malheureuse situation , » et se remontent pour souffrir. Celui qui voudrait fixer son » état, non par la crainte d'être pis, mais parce qu'il serait » content, mériterait le nom d'heureux; on le reconnaîtrait » entre tous les autres hommes à une espèce d'immobilité » dans sa situation; il n'agirait que pour s'y conserver, et » non pas pour en sortir. Mais cet homme-là a-t-il paru en » quelque endroit de la terre? »

Si un philosophe aussi sec que Fontenelle trouve le bonheur si difficile et son existence si problématique, faut-il nous étonner des cris de désespoir que des hommes plus passionnés que lui, et moins heureusement doués pour ce bonheur négatif dont, il se contentait , ont poussés depuis trois siècles, depuis que le Christianisme n'a plus été là pour leur montrer le Ciel? Est-il étonnant que Shakspeare, sous l'habit d'Hamlet, repousse si durement l'amouf de sa maîtresse ? Est-il étrange que , la croyance au paradis étant tombée , et nous trouvant sans Ciel en présence de cette terre oii germe si difficilement le bonheur , nous ayons entendu toutes ces. lamentations qui depuis vingt années retentissent à nos oreilles comme un chant de l'enfer? Ce que Byron et tant d'autres avec lui nous ont révélé de douleurs était implicitement renfermé dans les aveux jde Fontenelle et de Voltaire. II était évident que la réalité étant si triste, et la nature nous ayant laissés à la merci de tant de maux.

\k DE L'HUMANITÉ,

une fois que nous ne croirions plus qu'à la réalité présente et à la Nature ^ nous serions désespérés.

Confessons donc franchement que le bonheur nous est refusé 5 du moins dans notre vie actuelle. Et comment en effet pourrions-nous le rencontrer en cette vie, et, comme on dit, sur cette terre, où habite avec nous la douleur et la mort? Tout ce que nous aimons étant périssable, nous nous trouvons ainsi, par notre amour, continuellement exposés à souffrir. Il faudrait donc ne rien aimer pour ne pas souffrir. Mais ne rien aimer est la mort de notre âme , la mort la plus affreuse, la véritable mort Ainsi, soit que nous sortions de nous-mêmes pour nous attacher à quelque objet extérieur, soit que nous nous détachions de tous les objets que le monde nous offre à aimer, nous sommes assurés de souffrir. Mais ce n'est pas seulement parce que tous les objets du monde sont changeants et périssaUes que nous souffrons ; c'est encore parce qu'ils sont si misérablement imparfaits, qu'ils ne sauraient remplir notre soif de bonheur. Et ce n'est pas encore leur fragilité et leur imperfection seules qui font notre souffrance : le même ver qui les dévore nous dévore nous-mêmes; nous souffrons parce que nous sommes nous-mêmes horriblement imparfaits, parce que tout en nous est changeant et périssable. Comme des coursiers qui nianqueraient tout à coup sous leurs cavaliers,

les vagues de nos passions qui nous portent s'affaissent cou-» tinuellement, et, après nous avoir élevés, se retirent, et, m nous brisant, nous abandonnent sur des fonds desséchés, Le bonheur le jrius ardemment désiré, quand il est obtenu, icfl^aie l'ftiae 4e son insuffisance. Notre coefur est semblable £ip tonneau des Dans^des, que rien ne pouvait remplir, ^n nous donc, autour dé nous, tout est combat, tout

est lutte. Si OMs considérons le monde, nous y voyons tont en guerre : les espèces se dévorent , les éléments luttent ensemble ; la société humaine est à bien des égards une lutte c<HitiBneIle et une guerre. Combien àe philosophes ont trouvé cpie le plus eruol ennemi de l'homme était Thomme !

Le monde que nous habitons n'est formé que de ruines , et nous ne pouvons y faire un pas sans détruire. Que nous le prenions, ce monde, dans le temps ou dans l'espace, sous ses deux dimensions c'est un réseau de mal, de destruction, et de carnage , si bien tissé et si plein , que cela ressemble à ce tableau de Salvator, où tout tue et est tué en même temps; où hommes, chevaux, et jusqu'à un oiseau qui passe sur le champ de bataille , tout est frappé , tout meurt, sous un ciel pâle , dans un affireux ravin , tandis que le soleil d'éteint tristement à rhorizon. Admirable tableau , sublime expression de la mélancolie que le mal moral et le mal physique répandus d^ns le monde peuvent jeter dans notre âme !

S. Paul , le grand poète , le grand théologien , a résumé d'un mot cette douleur universelle de la Nature quand il a dit : Omniê creatttra ingemisciL

Et la théologie cfarétirane n'est pas la seule qui ait con^ staté ce gémissement de toute créature* Tontes les antiques religions ont eu des mythes pour exprimer cette idée; et nous venons de voir que les siècles dits de lumières et de philosophie, les siècles d'incrédulité, rendent également témoignage de la vanité de ce mot bonheur. Pourtant le mépris qu'on faisait du Ciel à ces époques aurait dû tourner au profit de la félicité terrestre. On voulait détrôner des religions vieillies, il fallait donc exalter la réalité aux dépens de leur idéal; on n'avait que la terre, il fallait donc en jouir; on ne croyait qu'au présent, il fallait donc en profiter.

Comme le sage Fontenelie, on a pris la vie pour une trouvaille ^ et on s'est montré peu difficile avec elle ; on s'est fait peu exigeant à l'égard de la Nature, cette mère aveugle qui remplaçait la Providence ; on a donné le moins de ^ages qu'on a pu à la fortune; on a concentré Joute son attention et rassemblé toute sa prudence sur soi-même; on a mis tout son |[énie à être égoïste avec art; on a appelé cela sagesse, raison, philosophie: et, en fin de compte, on a été forcé d'avouer que le bonheur n'était pas fait pour l'homme.

§ '% Le mal est nécessaire.

Voilà donc un premier point bien constaté : c'est que le bonheur n'est, comme nous l'avons dit en commençant, qu'une sorte de mirage moral, qui nous égarerait incontestablement, et nous ferait marcher de déception en décep* tion, si nous ne prenions notre parti de ne pas y croire. Si le bonheur n'existe pas, le commencement de toute sagesse est de ne pas croire au bonheur.

Un second pas dans la sagesse, ce serait, ce me semble, de faire ce sacrifice avec courage et résolution. Et c'est à quoi la réflexion nous conduit; car il est facile de se convaincre que le mal est nécessaire, et que, dans l'état actuel de nos manifestations, le mal est la condition même de notre personnalité et de notre existence.

En e£fet, nous ne pouvons être qu'à la condition d'être en rapport soit avec le monde extérieur, soit avec les. idées internes que nous nous sommes faites à nous-mêmes^ et qui d'ailleurs ont leur source dans nos précédents rapports avec ce monde.

Prenons d'abord le premier mode d'existence. Lorsqu^e

le rapport avec le inonde extérieur nous est agréable 5 nous rappelons plaisir; mais cet état passager n'est pas le bonheur. Nous entendons par bonheur un état qui serait tel que nous en désirassions la durée sans changement Or voyons ce qui arriverait si un tel état était possible. Pour qu'il le fût absolument 5 il faudrait que le monde extérieur s'arrêtât et s'immobilisât. Mais alors nous n'aurions plus de désir, puisque nous n'aurions plus aucune raison pour modifier le monde, dont le repos nous satisferait et nous remplirait. Nous n'aurions plus par conséquent ni activité, ni person-* nalité. Ce serait donc le repos, l'initie , la mort, pour nous comme pour le monde.

Resterait donc que le monde extérieur, qui change sans cesse, changeât de telle façon que jamais il ne vînt nous causer aucune peine, ou plutôt que tous ses changements fussent pour nous une source de plaisir. Mais dans cette hypothèse encore , pas de désir; conséquemment aucune raison d'intervenir dans le mondé, aucune activité, aucune personnalité. Qui modifierait donc le monde? qui le ferait mouvoir?

Prenons maintenant notre second mode d'existence, et nous arriverons au même résultat N'est-il pas évident en effet que si nous étions toujours en rapport avec les mêmes idées internes accumulées en nous, avec les mêmes passions, avec les mêmes désirs, nous serions de pures machines, nous agirions par instinct comme font les animaux, nous serions fatalement dirigés et déterminés?

Donc, relativement au monde extérieur, sa muabilité est

nécessaire pour nous faire sentir notre existence, et relati-

vement à notre monde intérieur, c'est-à-dire à nos idées et

à nos passions , leur muabilité est également nécessaire pour

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