‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie]Chapitre 22 sur 60 · DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE

Je partirai de Thomme individu ^ et je montrerai le lien nécessaire de l'homme avec l'humanité.

Je prends donc l'homme tel qu'on est habitué aujourd'hui à le considérer en philosophie ^ non pas l'homme des théologies antiques^ mais l'homme des penseurs modernes; c'està-dire l'homme compris comme absolument distinct de tous ses semblables; conçu comme possible et comme existant réellement, en tant qu'entité, en dehors non seulement de l'humanité totale, mais de toute fraction quelconque de l'humanité, isolé dans le temps, sans tradition comme sans prophétie; isolé dans l'espace, sans famille, sans patrie, sans propriété; déclaré,» en uij mot, libre de toute solidarité et de toute réversibilité naturelle ou divine; indépendant, existant par lui-même, comme est réellement la Divinité, oii comme ceux qui ne veulent pas reconnaître de Dieu sup-

}K)sent aujourd'hui qu^est la Nature ; rapportant tout à lui , par conséquent, et puisant tout en lui seul, sa certitude, son droit, sa loi, son Dieu. C'est cet être, si individuel, que je veux, pour ainsi dire, convertir à l'humanité.

Mais qu'est-ce qu'un tel être? Il me faut une définition quelconque de cet être.

Certes, je n'irai pas le définir, comme je faisais de l'homme, dans l'écrit qui vient de me. servir d'Introduction , un animal transformé par la raison et uni à l'humanité. Si je définissais ainsi l'homme à mon début, tout me serait facile ; mais ce serait un cercle vicieux que de commencer ainsi. On ne me laisserait pas faire : l'un me crierait que l'homme n'est qu'un animal; un autre soutiendrait, au contraire, qu'il n'y a aucun rapport entre l'homme et l'animal , que l'homme est une intelligence ; d'autres enfin riraient de voir rétablir en philosophie des universaux tels que l'humanité.

Comment ferai-je?

Heureusement je pense que cet être ainsi conçu, cet homme des philosophes modernes, est encore revêtu du caractère de la nature humaine. Tout abstrait que ces philosophes l'aient imaginé , c'est toujours de l'homme qu'ils ont voulu parler. Donc, en cet être de raison, doit se retrouver la vérité que je cherche. La véritable nature de l'homme doit -se peiiidre dans cet homme, quelque solitaire qu'on le fasse.

Interrogeons donc les philosophes. Puisqu'ils en sont venus à se figurer ainsi l'homme, et à l'étudier ainsi, leurs réflexions ont dû avoir pour but de le connaître en cet état d'abstraction où ils l'avaient placé, et de le définir.

C'est en eilet à quoi a tendu et s'est constamment appii-

quée toute la philosophie moderne. Toute la philosophie moderue, depuis Descartes , ou du moins toute la métaphysique^ a eu pour but d'étudier la nature même de l'esprit humain , et par conséquent de se faire une 'certaine idée et de donner une certaine définition de cet homme solitaire et individuel dont je veux aussi m'occuper à mon tour.

Qu'a fait Descartes, je le demande, en se mettant luimême en expérience , en se faisant abstrait et solitaire , en s'isolant de toute tradition , en s'isolant de l'univers entier? Il a étudié l'homme en lui-même, l'être abstrait homme. Et qu'ont fait, après Descartes, les penseurs lancés par lui dans le problème psychologique , dans le problème de l'origine et de la certitude de nos idées? Ils ont tous pris, comme lui, pour objet de leurs recherches, l'homme séparé de l'humanité. Locke n'abstrayait-il pas l'homme de l'humanité, aussi complètement au moins que son rival, lui qui imaginait que l'homme, avant de recevoir des sensations du monde extérieur, n'était en essence qu'une table rase, sans innéité, sans spontanéité aucune? Spinoza , en abîmant le rêveur solitaire de son maître Descartes dans la substance divine, sans intermédiaire ; Malebranche , cet autre disciple de Descartes , en arrivant à peu près aux mêmes conséquences ; Berkeley , en déduisant de son maître Locke un système analogue; Hume enfin , en concluant de leurs travaux divers un scepticisme universel, ont tous travaillé sur l'homme solitaire et abstrait dont je cherche en ce moment la définition.

Leibnitz, plus grand J)eut-être mais assurément plus universel qu'eux tous, tout doué qu'il fût du sentiment de l'infinité, du sentiment du rapport et de la coexistence de toutes choses , a bien été obligé de les suivre sur ce terrain de l'abstraction.

Et qu'a fait Kànt après eux ^ et qu'ont fait après Kant ses successeurs en Allemagne ? Enfin que sont venus faire ^ à la suite de tous ces maîtres^ les pâles disciples, les inconséquents écoliers, qui, dans ces derniers temps, ont voulu mettre la France au pur régime de la psychologie?

C'est toujours le moi, toujours l'homme solitaire, qu'ils ont mis à l'étude, c'est-à-dire ce qui reste de l'homme et à l'homme après qu'on a essayé de l'isoler du monde et de l'humanité.

Ce qu'ils ont donc fait, c'est précisément l'étude dont je veux me servir , et dont j'ai besoin.

Ils ont donné, chacun à leur façon, une certaine définition de cet être solitaire, de cet individu qu'ils considéraient comme étant à lui tout seul l'esprit humain, et qu'ils appelaient en effet de cette dénomination dans leurs livres.

Oui , voilà bientôt trois siècles que les métaphysiciens, et à leur suite beaucoup de philosophes, moraUstes, politiques, ou autres, discutent sur ce que l'on pourrait appeler l'homme sans l'humanité : Prolem sine matre creatam. Voilà trois siècles, en effet, que la métaphysique est surtout de la psychologie (1).

Mais ce grand labeur devait aboutir à quelque chose;

cette lutte prolongée des écoles devait avoir un résultat

Elle en a eu un; et ce résultat, je crois l'avoir démontré

' d'une manière irréfragable dans un précédent ouvrage (2).

Qu'importent donc les erreurs auxquelles a pu donner lieu cette abstraction de l'homme arraché violemment de

(1) Il est bien entendu que je laisse ici de côté le rôle principal de la France en philosophie ; j*y reviendrai tout à Theun^. (3) Réfutation de l'ÉeUctiame.

rhumanité par les philosophes? Qu'importe que Descartes, le premier, se soit trompé, en ne retrouvant dans cet être ainsi abstrait de l'humanité que Y esprit, cest-à-dire la raison ou la connaissance! Gassendi n'était-il pas là providentiellement, en même temps que Descartes, pour opposer la chair à Vesprit, et pour réclamer en faveur de la sensation? Et si Locke, reproduisant Gassendi avec plus d'étude, mais aussi avec moins de largeur, est arrivé à être, en sens contraire de Descaites, aussi exclusif que lui , et à ne plus voir dans l'homme ainsi abstrait de l'humanité que la sensation, Leibnitz n'était-il pas là providentiellement, en même temps que Locke, pour opposer à la formule : NiAil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, sa célèbre et invincible réserve : Nisi ipse intellectus? Ainsi voilà déjà deux caractères que l'isolement où les philosophes ont placé l'homme, pour arriver à le connaître, n'a pu faire perdre à l'homme.

Mais le même Leibnitz, grand parmi les plus grands, n'avait-il pas aussi aperçu un troisième caractère de rhomme, ou de l'esprit humain, inséparable des deux autres; et sa formule psychologique de la sensation, de l'aperception, et de la notion dans tout phénomène de la vie, n'est-elle pas le germe que nous n'avons eu, dans ces derniers temps, qu'à développer, pour remettre en lumière, comme dernier résultat de toute la psychologie moderne, l'antique formule de la trinité de l'âme humaine?

Je puis donc m'emparer légitimement tout d'abord du résultat de tous les travaux des psychologues depuis deux siècles, et dire à cet être solitaire qu'on appelle aujourd'hui l'homme, et que l'on considère comme complet en lui-même, ce qu'il est psychologiquement, afin d'arriver ensuite à lui faire

lO/i DE L'HUMANITÉ.

tomprendre son être moralemem, politiquement et religieusement

Je m'arme donc de ce résultat dont j'ai le droit de m'armer; et je dis: L'homme , quelque individuel, quelque solitaire, quelque abstrait de l'humanité qu'on l'imagine, est, de sa nature et par essence, sensation-sentimentconnaissance indivisiblement unis.

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