DÉFINITION PHILOSOPHIQUE
Mais est-ce la seule donnée philosophique certaine dont nous puissions nous munir au départ? La psychologie est-elle donc toute la philosophie? et, à part de la psychologie, la philosophie générale n'a-t-elle pas aussi quelque axiome certain et indubitable à nous fournir?
Les anciens définissaient l'homme un animal sociable et
politique. Voilà ce que j'appellerais volontiers une formule philosophique de l'homme, par opposition à la foriiHile purement psychologique que je viens d'exposer précédemment.
Les anciens, commejel'aiditplushaut, connaissaient aussi, jusqu'à un certain point, la nature psychologique de cet être qu'ils définissaient néanmoins, en philosophie générale ,
un animal sociable et politique. Pourquoi donc donnaient-ils de rhomme cette seconde définition? C'est qu'entre l'homme abstrait^ objet de la psychologie^ et l'homme réel et vivant, objet de l'éthique et de la politique, ils jetaient un pont, au moyen de cet axiome, qui résumait toute leur connaissance philosophique de l'homme , à part de la psychologie. Par là , en effet, ils reconnaissaient clairement le lien nécessaire qui unit l'homme individu à la société.
Nous autres modernes, après taût de siècles écoulés, n'avons-nous rien à ajouter à cette définition philosophique que les anciens donnaient de l'homme? N'avons-nous rien de plus à dire?
Oh ! si vraiment Nous pouvons énoncer aujourd'hui avec certitude une grande vérité, que les anciens n'ont pas connue : L'homme est perfectible, la société humaine est perfectible, le genre humain est perfectible.
C'est encore là un résumé substantiel de tous les travaux des'philosophes depuis deux siècles. Et cette fois c'est la France surtout que nous devons glorifier pour cette découverte.
Le propre de la France, en effet , pendant ces deux derniers siècles , a été de prendre d'abord l'initiative en psychologie par Descartes, puis d'abandonner la carrière qu'elle avait ouverte, et de la laisser à d'autres peuples, mais non pour rester elle-même oisive. Après Descartes, en effet, et ses deux commentateurs en France, MalebrancheetArnàuld, la France n'a plus produit de métaphysiciens. Le mouvement en ce genre passa à l'Angleterre et à l'Allemagne. Locke , Berkeley, Hume, et, à un moindre rang, les psychologues écossais, signalent la part importante que prit l'Angleterre aux recherches sur la nature abstraite de l'esprit humain. Spinoza et Leibnitz, génies incomparablement plus forts que
ceux que nous venons de nommer ^ servirent pour ainsi dire d'intermédiaires entre la France et TAllems^e. Spinoza, comme l'antique race dont il était sorti , n'appartient à aucun peuple, et embrasse tous les peuples. Leibnitz , tout en fondant l'esprit philosophique allemand, était encore tourné vers la France; il écrivit pour elle, et dans notre langue, ses ouvrages les plus notables. Mais la France, occupée alors d'une autre fonction , était inattentive à d'aussi profondes méditations que celles de Leibnitz et de Spinoza ; et si , pour l'œuvre qu'elle poursuivait, elle sentait le besoin d'une psychologie , elle se contentait de la plus simple et de la plus matérielle pour ainsi dire : elle se faisait traduire celle de Locke par Gondillac et Helvétius.^
L'héritage de Leibnitz et de Spinoza passa donc en définitive aux Allemands. Wolf , le méthodique disciple de Leibnitz, constitua définitivement en Allemagne les études négligées et désertées en France. De là sortirent Kant et les successeurs de Kant
Que faisait-elle donc, pendant ce temps, la France, pour délaisser ainsi la succession de son Descartes? Elle avait cessé de s'occuper du moi^ ou de l'homme individu, de l'homme abstrait , pour s'éprendre du nous, ou de l'humanité. Elle travaillait à fonder la doctrine qui sauvera le monde , la Doctrine de la perfectibilité.
Ce n'est pas ici le lieu de démontrer ce que nous avons prouvé ailleurs (1) , que la Doctrine de la perfectibilité a ses racines et son siège en France dès le dix-septième siècle ; que le dix-huitième siècle, qui finit par elle, commence aussi par
(1) De la loi de continuité qui unit le dix-huitième siècle au dix-septième^ écrit inséré dans la Revue Encyclopédique, année 1833.
elle; que sur les confins des deux siècles 5 eaun mot> cette Doctrine est venue se poser, et que c'est elle qui 5 donnant aux hommes une révélation toute nouvelle de leur existence ,, un sentiment nouveau de leurs forces, une appréciation nouvelle de leur destinée , a créé cette ère remarquable que Fou a nommée le dix-huitième siècle.
^ donc la France , après avoir ouvert la route du rationalisme solitaire , ou de la psychologie , par Descartes , s'en est retirée, pour en prendre une autre, cela est un bonheur pour rbumanité. Il fallait que la recherche sur la nature abstraite de l'esprit humain fût continuée , sans doute ; aussi l'a-t-elle été par d'autres peuples. Mais il fallait aussi qu'une carrière nouvelle fût tentée ; il fallait que la nature véritable de l'homme , non pas à l'état psychologique , à l'état virtuel et potentiel, mais à l'état de nature, à l'état de vie et d'existence, fût signalée. C'est ce que notre dix-huitième siècle a providentiellement commencé à faire.
Le rationalisme est la prétention d'élever l'individu à la certitude et à la vie , ce qui est contradictoire, dans les termes. Si donc, par cette route du rationalisme, on devait arriver à une solution , il était nécessaire aussi qu'une autre solution , une autre idée fût préparée et élaborée en dehors de la psychologie, afin que cette autre idée vînt plus tard se joindre et s'unir à la solution psychologique, et la rendre féconde et utile. C'est ce que le dix-huitième siècle français a tenté, en élevant cette bannière de la perlectibilité du genre humain.
Certes , je ne veux pas dire que la France seule ait fondé cette doctrine. Les nations, ses sœurs, ont apporté leur contingent à l'œuvre. Bacon au dix-septième siècle, au dix-huitième Leibnitz, et dans ces derniers temps Lessing, ont no-
blement répondu à l'effort de la France (1). Honneur surtout, parmi ces alliés, à Leibnitz, dont toute la philosophie est imprégnée de l'idée de la perfectibilité! Mais en France la tran^ntssion de cette doctrine est certaine , évidente , ininterrompue ; et si Ton nous demande quels sont les pères de Turgot, de CondoM^et, de Saint-I^mon, nous pouvons nommer sans crainte une série d'initiateurs français.^ qui , sans avoir formulé comme eux la vérité générale, l'ont formulée pourtant, Pont entrevue à différents degrés, et la leur ont transmise en germe, pour qu'ils en fissent à la fin l'explication de toute l'histoire , et l'idée même de la philosophie.
L'homme donc n'est pas seulement un animal sociable, comme disaient les anciens; l'homme est encore un animal perfectible. L'homme vit en société , ne vit qu'en société ; et de plus cette société est perfectible, et l'homme se perfectionne dans cette société perfectionnée. Voilà la grande découverte moderne ; voilà la suprême vérité de la philosophie. De même que nous possédons réellement dans cette définition : L'homme est sensation-sentiment-connaissance indivisiblemeni Unis, toute la substance de la psychologie, c'està-dire de cette partie de la philosophie qui a pour objet Z'^prit humain abstrait, de même dans cette définition: L'homme est perfectible, nous possédons réellement toute la substance de la philosophie générale, c'est-à-dire de la philosophie qui prend pour objet l* esprit humain à l'état concret et vivant.
Nous partirons donc encore de cette autre définition de
(1) Je nommerais encore Kant, Fichle, Schelling, surtout Krause, qui ont été conduits par leurs conceptions métaphysiques à de belles intuitions de la vie de rhumanité. Hegel lui-méme« quoiqu'il ait tourné la pliilosophie à la justification du présent, n'a pu fonder son optimisme fataliste qu'en expliquant le développement de Thumanitè.
rhomme: L'homme est perfectible. Nous prendrons pour un axiome consenti .cette pensée de Leibnitz : Videtur homoad perfectionem ventre passe.
Certes nous ne supposerons pas que le lecteur ait meilleure volonté qu'il ne faut Nous ne supposerons pas que la Doctrine du progrès et de la perfectibilité ait obtenu son entier et plein consentement ^ qu'il possède en un mot la magnifique foi dans l'avenir et l'inspiration vraiment prophétique qui a fait dire à Saint-Simon : « L'âge d'or^ qu'une aveugle tra- » dition a placé jusqu'ici dans le passé , est devant nous. » L'avenir se montre aux yeux des peuples^ non plus comme » un écueil ^ mais comme un port. Jusqu'ici les hommes » avaient toujours légué à leurs descendants l'amour et l'admi- » ration du passé. Tourmentés par un besoin de bonheur dont ^ ils n'entrevoyaient pas la possibilité sur cette terre, ils le » cherchaient en arrière d'eux ^ ou dans le Ciel. Ils se conso- > » laient par des chimères. Mais, en dépit de ses chefs, de ses » moralistes, de ses artistes, de ses poètes, le genre humain » se fortifiait de jour en jour ; il se développait par une mar- » che lente , mais continue. Il montra tout à coup à ses faux
» prophètes, il se révéla, pour ainsi dire, à lui-même que
» les siècles n'avaient pas été perdus pour lui, et qu'il avait » à espérer de plus beaux jours que les temps de son enfance. » La société , depuis qu'elle existe, n'a jamais fait un pas en » arrière. On ^ pu ralentir son développement, mais il n'é- » tait pas au pouvoir de l'homme de l'empêcher. Laissons » donc enfin reposer le passé, auquel nous avons fait d'as- •fi sez belles et d'assez longues funérailles. Ne le dédaignons » pas, sachons l'apprécier, puisqu'il nous a conduits au pré- ^ sent, et qu'il nous ouvre un chemin facile vers le plus bel ^ avenir. Mais que l'avenir soit toujours devant nos yeux.
» Marchons .comme un seul homme, suivant la belle expres- » sion d'un poète ancien , et inscrivons sur nos pacifiques » bannières : Le paradis terrestre est devant nous (1). » Nous ne supposerons pas^ dis-je, que le lecteur apporte^ avant de nous lire, cette conviction dans la Doctrine de la perfectibilité et cet enthousiasme du maître que nous venons de citer. Nous voulons contribuer, pour notre part, à démontrer et à expliquer la prophétie de Saint-Simon. Nous ne commencerons donc pas par un cercle vicieux , en supposant que notre lecteur croie à cette prophétie , et qu'il ait adopté à l'avance la foi que nous voulons lui donner. Mais nous avons au moins le droit de supposer qu'il n'est pas étranger aux travaux de l'esprit humain dans les deux derniers siècles, et qu'il ne repousse pas absolument :
La thèse de Pascal,- que, « par une prérogative particu- » Hère de l'espèce humaine, non seulement chacun des » hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais » que tous les hommes ensemble y font un continuel pfogrèâ, »à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose » arrive dans la succession^ des hommes que dans les âges » difiërents d'un particulier. De sorte que toute la suite des I hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être » considérée comme un même homme qui subsiste toujours; » et qui apprend continueilement: D'où l'on voit avec com- »bîen d'injustice nous respectons l'antiquité dans les phi- 9 losophes ; car , comme la vieillesse est l'âge le plus distant » de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet homme uni- » verset ne doit pas être cherchée dans les temps proches de j> sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés!
(1) Opinions littéraires , philosophiques et industrielle», introduction.
» Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nou- » veaux en toutes choses et formaient Tenfance des hommes » proprement; et comme nous avops joint à leurs connais* » sauces l'expérience des siècles qui les ont suivis ^ c'est en 9 nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous ré- » vérons dans les autres (1). »
La thèse de Charles Perrault5 identique à certains égards à celle de Pascal^ mais plus avancée sous d'autres rapports, que « le genre humain doit être considéré comme un seul » homme éternel , en sorte que la vie de l'humanité, comme » la vie de l'homme, a eu son enfance et sa jeunesse, qu'elle » a actuellement sa virilité, mais qu'elle n'aura pas de dé- » clip (2) ; et que cette loi d'un incessant procès est vraie » et démontrable non pas seulement pour les sciences » exsjctes ou d'observation , et pour l'industrie ou la poli- » tique, majs même pour la morale et pour l'art (3). »
Ifa thèse de Fontenelle, identique à celle de Perrault, dont Fontenelle fut le vulgarisateur important : « Un bon » esprit cultivé et de notre siècle est, pour ainsi dire, corn-- »posé dç tous les esprits des siècles précédents; ce n'est » qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant ce temps-là. » Ainsi cet homme, qui a vécu depuis le commencement )» du monde jusqu'à présent , a eu son enfance , où il ne » s'est occupé que des besoins les plus pressants de la » vie; sa jeunesse, où il a assez bien réussi aux cboises » d'imagination , telles que la poésie et l'éloquence , et où » même il a commencé à 'raisonner, mais avec moins de so-'
(i) Pensées, chap. I.
(2) A moins qu'on n*entende par déclin le passage à une humanité nouveUe.
(3) Parallèle dès anciens et des modernes. Voy. Técrit cité plus haut : De la loi de cowtiimité qui. unit U dia^huitiéme siècle au diohseptième.
» lidité que de feu ; et il é^t maintenant dans Tâge de virili- » té , où il raisonne avec plus de force et de lumières que » jamais. Cet homme même, à proprement parler, n'aura » point de vieillesse ; il sera toujours également capable des » choses auxquelles sa jeunesse était propre , et il le sera » toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l'âge »de virilité. C'est-à-dire, pour quitter l'allégorie, les » hommes ne dégénèrent jamais, et les vues saines de tous: » les bons esprits qui se succéderont s'afouteront toujours les » unes aux autres (1). »
La thèse de Bacon, dont Je principal ouvrage porte jusque dans son titre. De dignitate et augmentis scien^ tiarum, l'idée du progrès, et qui « estimant que les connais- » sauces dont le monde est maintenant en possession ne • s'élèvent, pas jusqu'à la majesté de la Nature (2), » conçut le projet .de « délivrer l'homme de ses fers et de ses en- » traves, en augmentant, par la puissance intellectuelle, le 9 pouvoir du genre humain sur c^tte Nature (3) , » attachant ainn, suivant son expression, sa propre fortune à la for-tune du geiire humain, et se faisant le chef de cette grande expédition contre l'ignorance et le mal qai réunit aujourd'hui , dans la culture des sciences diverses , tant d'efforts, tant de têtes et tant de bras, et pour- laquelle on s'entend, on se communique déjà d'un bout du monde à l'autre ; coalition évidemment formée par « le désir de re- » culer les bornes de la puissance humaine dans l'accom- » plissement de tout ce qui est possible,» comme disait encore Bacon (A) , et par le sentiment profond que l'hu-
(1) Discours sur les modernes.
(2) De augm, scient, , init.
h) De ^interprétation de la Nature, (A) Nouvelle Atlantide,
manité accroît continuellement sa force ^ et finira par échapper^ au moyen de Tintelligence et de la vertu 5 à sa faiblesse originelle et, si l'on veut, à sa chute (1).
La thèse de Descartes lui-même, qui finit son Discours de la méthode en disant que « le but de toute sa philosophie » tend à rendre dans l'avenir l'homme maître et possesseur »de la Nature; qu'un jour l'homme, connaissant la force » et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des » deux, et de tous les autres corps qui nous environnent, » aussi distinctement que nous connaissons les divers mé- » tiers de nos artisans , les emploiera en même façon à tous »les usages auxquels ils sont propres, et non seulement » saura s'exempter d'une infinité de maladies, mais même » aussi peut-être de l'afiaiblissement de la vieillesse. »
La thèse générale de Leibnitz, où la perfectibilité de l'homme se trouve rattachée à une loi universelle de progrès continu dans tout l'univers. C'est de la célèbre loi de continuité de Leibnitz que je veux parler, de cette loi qu'il fit adopter aux géomètre)^, aux physiciens, aux naturalistes, à tous les savants de détail , et qui a produit de si grands fruits, mais qui n'est au fond qu'une autre formule de sa théodicée. La perfectibilité indéfinie de tous les êtres, voilà, conmie j'aurai peut-être occasion de le montrer plus loin , le mot suprême de cette théodicée. La perfectibilité de l'homme en particulier en est à la fois la base et le corollaire final. Tout, dans Leibnitz, depuis la monade ou substance simple jusqu'à l'homme, tout progresse vers Dieu, c'est-à-
(1) Voy. , dans Y Encyclopédie Nouvelle, Tartide sur François Bacon, où je crois avoir exposé le vrai caractère de ce génie si peu compris et si mal apn précié, parce qu^on a voulu à tort en faire le père du sensualisme, tandis qu'il est râpôtre idéaliste de la perfectibilité sous le rapport du monde extérieur et le vrai théologien de la science de la Nature.
dire vers FÊtre Infini source tous les êtres; et^ dans cette chaîne de perfectibilité , l'homme nous révèle particulièrement la perfectibilité de toutes les créatures; car^ pour son compte, il est hautement perfectible : Videtur homo ad perfectionem ventre posse.
La thèse de Lessing, que c le genre humain passe par » toutes les phases d'une éducation successive. »
La thèse enfin, pour ne pas multiplier les noms, que Tui^t formulait, avec une rigueur et une précision admirables, à la fin du dix-huitième siècle; cette thèse de la perfectibilité indéfinie de l'homme et de l'espèce humaine que Gondorcet, avant de mourir, léguait, par un sublime efibrt, à la'postérité , comme le dernier mot et le testament de ce dix-huitième siècle, et que Saint-Simon recevait de leurs mains et transmettait, accrue par sa foi et par sa science, aux générations nouvelles.