UTILITÉ DE CETTE DÉFINITION
Platon, ainsi que je l'ai dit plus haut, a connu la formule psychologique de l'homme ; mais , outre qu'il a faussé, même sous le rapport métaphysique, cette formule, il n'a pas connu, ou a à peine soupçonné la formule philosophique de ce même homme. L'homme a été pour lui un animal sociable, voilà tout. La perfectibilité des sociétés
humaiiies et de l'homme individu au sein de ces sociétés ne lui fut pas révélée. Si la doctrine de la perfectibilité lui avait été connue ^ il ne serait pas tombé dans les erreurs qui défigurent sa République. Il aurait compris^ par exemple^ que tous^ comme le dit plus tard Jésus par un esprit prophétique^ étaient appelés, et par conséquent il n'aurait pas désespéré des esclaves.' Il se serait élevé à un idéal sans esclaves. Il n'aurait pas regardé comme certain et indubitable qu'il fallait des esclaves et des industriels abrutis , pour nourrir de gépéreux guerriers et des prêtres savants.
Condorcet ou Saint-Simon ^ écrivant aujourd'hui sur le sujet qui occupait Platon dans sa République, prendraient pour fanal 5 non. pas le principe que l'homme est purement un être raisonnable et sociable, ou , comme disaient les anciens,, un animal politique, mais le principe que Vhofnme est perfectible, et que la société humaine est perfectible. Voilà la mesure de la différence que vingt siècles ont apportée entre nous et les anciens.
Ce que nous avons nommé la définition philosophique de l'homme a donc une immense utilité dans toute recherche sur les bases de la morale et de la politique. Il ne s'agit pas seulement, en effet, d'avoir de l'homme une notion psychologique; car la plus exacte notion de ce genre serait par elle-même impuissante à nous conduire. Il faut absolument que nous soyons encore éclairés par une autre lumière. Il faut que la vie de l'humanité et le progrès dés siècles nous aient révélé , vaguement si l'on veut , mais néanmoins avec assez d'eflScacité , une certaine vérité ;5ur la vie de relation de ce même être, que la psychologie considère en luifnéme et d'une façon abstraite.
Telle est 9 en effet, on Ta remarqué souvent, la nature de notre esprit et, si Ton veut, son impuissance, qu'il est toigours obligé de partir de définitions renfermant d'une certaine façon les vérités mêmes qu'il veut se démontrer. Nous sommes obligés d'admettre des définitions indémontrables en géométrie et dans toutes les sciences; et tous les philosophes qui ont réfléchi sur ces définitions ont été forcés de convenir qu'elles supposaient implicitement les sciences mêmes qu'on en déduit Notre esprit ne peut faire et ne fait autre chose, dans ces sciences, que de tirer une multitude de conséquences de certains principes auxquels il donne son consentement d'une façon à la fois toute spontanée et toute nécessairc^Comment n'en serait*il pas de même forcément dans les sciences morales? Je veux établir certaines v^ités sur la relation de l'homme avec ses semblables. Il faut de toute nécessité que j'aie dans l'esprit et que le lecteur m'accorde un point quelconque, un datum, relativement à cette relation.
Les anciens , je le répète , sur cette vie de relation de l'homme avec ses semblables, n'avaient pas d'autre idée que celle, que présente le mot de société. Ils voyaient l'homme, par sa nature, uni à un certain nombre de ses semblables, vivant contemporainement avec lui dans une cité. Us n'apercevaient guère le lien des générations entre elles, à travers le temps. Ils ne se doutaient pas non plus que ces états, ces. cités, ces républiques, qu'ils voyaient existants , ou dont l'histoire leur avait transmis le souvenir , avaient une destination providentielle , qui se révélerait plus tard. En un mot, ils n'avaient aucun sentiment, même vague, de la vie collective de V humanité dans un but final queK conque. Qu'arrivait-il? C'est que rimperfection de leur dé«^
finition philosophique de l'homme réagissait sur l'emploi qu'ils pouvaient faire de leur définition psychologique. C'est ce qui égara Platon ^ comme je viens de le dire. Aussi peuton aifinner que si des deux définitions de l'homme ^ Tune psychologique ou de l'homme abstrait^ l'autre philosophique ou de l'homme à l'état vivant et concret ^ la première était connue dès l'antiquité^ elle était moins connue pourtant des anciens que de nous aujourd'hui, précisément parce que la seconde ne fut jamais que soupçonnée des anciens, ou plutôt encore de quelques uns seulement, comme par un éclair rapide et qui s'évanouissait à l'instant même. Ces deux vérités, donc, se prêtant, ainsi que nous le verrons, j'espère, dans le cours de ce livre, un mutuel appui., il e» résultait nécessairement que, l'une faisant défaut, l'autre n'était pas susceptible d'acquérir, dans les mains des anciens^ tout le développement qu'elle comporte; et de là des erreurs capitales dont nous pouvons aujourd'hui nous affranchir.
Nous avons pour ainsi dire une autre muse que les anciens, une autre muse de la morale et de la politique; nous avons la muse de la perfectibilité. Elle nous est apparue,
grâce aux travaux de tant de siècles qui nous ont précédés ; nous né pouvons faire, et personne ne peut faire aujourd'hui, que cette apparition n'ait pas eu lieu. Même les plus obstinés et les plus rebelles ne ressent«it-ils pas la présence de cette muse divine? On ne peut donc nous refuser de nous inspi* rer d'elle. Ceux qui nous le refuseraient, nous les renverrions étudier l'histoire, étudier la philosophie. Nous^ leur dirions de réfuter d'abord Pascal, Charles Perrault, Fontenelle, Yico, Malebranche, Bacon, Descartes, Leibnitz, Lessing, Kant, Turgot, Condorcet, Saint-Simon, et même
aussi Fichte^ Schelling^ Hegel ^ qui tous ont entrevu, à des degrés divers, et sous des jours différents, la vie collective et progressive de Thumanité.
Mais pour cela nous ne commettrons pas la faute que les logiciens appellent une pétition de principe ou un cercle vicieux. Nous avons deux formules, dont une psychologique, résultat d'une science à part, d'une science différente de la morale et de la politique : celle-là sera notre principe pour raisonner. De l'autre, nous nous servirons pour nous inspirer, pour nous guider. Des deux ailes que Platon déclare nécessaires pour nous élever à la connaissance , à la vie et à Dieu, l'une n'est-elle pas la" raison, l'autre le sentiment ou l'amour? Nous avons dans la formule psychologique de l'homme un principe de raisonnement et de logique ; nous avons dans la formule philosophique de ce même homme , telle que nous venons de la poser, un principe de sentiment. L'une sera, si j'ose ainsi m'exprimer, notre bâton de voyage ; nous marcherons vers l'autre à la lueur de cet autre même , et sous son éclair. Car elle est la vérité pressentie qui nous guide par le sentiment, en attendant qu'elle entre en nous comme connaissance, et règne sur nous à ce titre. '
On comprendra donc, je le pense, le genre d'utilité restreinte que je prétends tirer de la définition philosophique : L'homme est perfectible , le genre humain est perfectible.
Certes, encore une fois, je ne demande pas que le lecteur ait la même assurance que moi dans cette Doctrine de la perfectibilité. C'est à moi de lui communiquer cette confiance. Seulement j'ai le droit de supposer qu'il ne rejette pas absolument l'idée que le genre humain est perfectible.
et qu'il n'a pas^ à cet égard, le préjugé décidé d'Ho-
race-:
Damnosa quid non imminuit dies?
JEiQs parentum, pejor avis, tulit Nos nequiores, mox datoroft Progeniem vitiosiorem (i).
Que l'on nous accorde seulement qu'il y a une vérité, obscure si l'on veut, mais certaine, dans l'assertion de tant de grands hommes qui depuis deux siècles répètent, sous mille formes diverses, que le genre humain est perfectible; et nous essaierons de déterminer plus précisément le sens profond de ce principe ou, si l'on veut, de cette révélation , qui est venue luire dans ces derniers temps au sein de l'esprit humain.
Au moins, cette concession faite, dans la mesure que nous demandons, si, prenant l'homme individualisé des philosophes modernes, nous montrons que cet homme a un lien nécessaire avec l'humanité , nous serons sûrs de ne pas l'attacher ainsi , par une espèce, de supplice de Mézence, à un cadavre, c'est-à-dire à un genre humain immobile et tournant toujours dans le même cercle.
(1) «Il n'est rien qui ne s'altère avec le temps. Nos pères valaient déjà » moins que nos aïeux; nous valons moins que nos pères; et nos enfans vau- » dront encore moins que nous {Od, , liv. III, vi).>