CHAPITRE PREMIER
FAUX DUALISME DU CIEL ET DE LA TERRE; POURQUOI LA TERRE A ÉTÉ ABANDONNÉE A L'ÉGOISME, A LA COR- RUPTION, AU MAL.
Il faut que rhomme renonce enfin à une longue erreur, qui lui a fait chercher hors du monde, hors de la nature, hors de la vie, un paradis imaginaire, ou craindre un enfer également imaginaire. Il n'y a pas de paradis , il n'y a pas d'enfer, il n'y a pas de purgatoire , hors du monde , hors de la nature, hors de la vie.
Avec leur enfer, leur purgatoire, leur paradis, toutes leurs craintes et toutes leurs espérances éternelles placées hors de la nature, hors de la vie, fes hommes ont fait fausse route. Car ils ont eu deux routes, savoir la réalité, c'est-à-dire la nature et la vie , où il leur fallait bien être et marcher, quoi qu'ils fissent , et cette route du ciel qui , du premier pas , les
entraînait hors de la réalité , hors de la nature y hors de la vie. Et ayant ainsi créé un absurde dualisme^ et s'étant mis ce dualisme absurde dans la tête et dans le cœur ^ ils se sont trouvés déchirés j divisés ; attachés qu'ils étaient à la réalité^ à la nature , à la vie y et emportés en même temps ^ par les ailes • de leur folie ^ hors de la réalité , de la nature ^ et de la vie , dans un monde imaginaire et vain^ que^ dans leurs rêves les plus exaltés^ ils n'ont jamais pu ni définir ni entrevoir.
C'est ce dualisme qui ^ en déshéritant la réalité y la nature, la vie 5 de toute espérance immortelle , a abandonné la réalité, la nature , la vie , à l'égoïsme , à la corruption , au mal , et qui a vraiment créé la mort et le néant
N'est-il pas évident, en effet, que si, dans votre pensée, vous faites deux mondes, appelés l'un ciel, l'autre terre, et que vous regardiez la terre , c'est-à-dire votre vie actuelle, comme n'ayant aucun rapport avec ce ciel où vous placez le bien absolu; n'est-il pas évident, dis-je, que vous créez par là sur la terre le mal absolu , et que , déshéritant cette terre , c'està-dire votre vie présente, de toute infinité virtuelle, vous donnez par là même une existence à ce qui n'en a pas, c'està-dire à la mort et au néant?
Cette vie présente n'est pas seulement présente, elle est virtuellement éternelle. Si donc vous lai refusez ce caractère d'infinité et d'éternité qu'elle a en soi, vous luiretirez ce qu'elle a, pour implanter en elle le néant, et pour mettre en son sein ce qui n'y était pas , la mort. Elle était éternelle , vous la faites périssable. Elle n'avait de périssable que l'accident , vous la déclarez périssable dans son essence. Ce qu'elle avait de périssable n'était que du changement , de la transformation ; vous faites de ce changement et de cette transformation la mort Car où est maintenant la suite de cette vie? Dépouillée I. 12
de cette infinité^ de cette continuité éternelle , qui était en elle, la vie présente, n'étant plus l'être, est évidemment, comme je vieas de le dire, le non-être, le néant, la mort Tout homme, donc, qui croit à un ciel placé hors de la nature et de la vie , a dû dire , comme S. Paul , et comme tous les saints du Christianisme : « Qui me délivrera du corps de » cette mort ! »
Qu'est-il donc arrivé? Les uns, emportés vers leur ciel imaginaire, ont délaissé la vie présente , et ont abandonné la terre à la fatalité. Ceux-ci n'ont plus eu de terre , c'est-à-dire de vie présente. Les autres , regardant ce ciel en dehors de la nature comme une pure folie, ont nié à leur tour d'une autre façon toute immortalité de là vie, toute suite à la vie présente. Et ceux-là , à leur tour, n'ont pas eu de ciel , c'està-dire de vie future.
Et les premiers , ayant ainsi mis le ciel en dehors de la nature et de la vie , ont nécessairement mis Dieu aussi en dehors de la nature et de la vie. Et , à leur tour , les seconds ont nié ce Dieu, et n'ont plus voulu reconnaître d'autre Dieu que le hasard.
Aiusi le monde s'est divisé en deux sectes également incomplètes : les uns sans présent, les autres sans avenir; les uns hommes ou plutôt animaux de la terre, les autres anges du ciel ; les uns superstitieux , les autres athées.
Et les uns et les autres sont arrivés , par cette double erreur , à séparer leur destinée de celle des autres hommes, de celle de Phumanité, et se sont ainsi mis en révolte véritable contre la Providence et la volonté divine.
Qu'importe , en effet , aux premiers l'humanité ? que leur importe la suite de la vie présente ? Ne regardent-ils pas leur tâche comme terminée après ces quelques années d'existence
qa'ils ont à passer sur la terre? Le monde continuera d'être ^ la terre roulera encore dans son orbite ^ Thumanité subsistera : que leur importe ? Us seront morts pour l'humanité 5 morts pour la terre, morts pour la vie qui se continuera, morts pour la nature. Ils seront nés au ciel, disent-ils; donc ils seront morts pour Thumanité. Et quant aux autres , qui ne croient ni à la vie future, ni à Dieu, qui ne croient, quant à leur vie, qu'au quart d'heure présent, et dont l'espérance ne va pas plus loin que ces quelques années qu'ils ont à vivre peut-être sous leur forme actuelle , ils sont encore bien plus séparés de l'humanité , bien plus indifférents à son sort futur. Car les premiers , au moins , peuvent s'imaginer que , du haut du ciel, comme ils disent, ils s'intéresseront, dans leur vie angélique, aux douleurs de l'humanité; mais les autres sont froids comme la tombe, et se regardent comme aussi insensibles, après la mort, au destin de leurs semblables que le ver de leurs ossements.
Les uns donc ont toujours appelé avec prière la fin du monde. Les autres ont dit , comme ce roi athée du dernier siècle: « Vienne après moi la fin du monde ! que m'importe? » La fin du monde, voilà donc où aboutit finalement, quant à la nature, quant à la vie, quant à l'humanité, la charité et la foi des uns, l'indifférence et l'incrédulité des autres!
Que sort-il donc, en définitive, de cette terre et de ce ciel ainsi séparés, et à quoi arrive-t-on avec ces deux routes? On arrive des deux côtés à l'égolsme ; savoir : par une route , à l'égoïsme <iu dévot superstitieux, qui songe h faire tout seul son salut ; et par l'autre route , à l'égoîçme de l'athée , qui songe à faire tout seul son bonheur présent
Le dévot superstitieux laisse la route de la réalité, de la vie, de la nature, à l'athée ; et celui-ci la bouche et la barre.
lui refusant toute projection vers l'infini. La terre ainsi comprise devient pour l'athée le fini absolu, le fini sans communication avec l'infini. Et réciproquement, l'avenir, n'ayant aucune racine dans le présent pour le dévot superstitieux , constitue également le présent, le fini , sans communication avec l'infini. Ainsi, des deux parts, la terre, c'est-ànlire la vie présente, ou, en d'autres termes, la vie étemelle dans sa manifestation présente , au lieu d'être comprise religieusement et sanctifiée , est désanctifiée , si je puis m'exprimer ainsi , avilie, profanée, et abandonnée an hasard, à la fatalité, et au mal.