‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie]Chapitre 60 sur 60 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

piEut£ PAR A9rà£om0s m tïas^e:

Non, Ovide, avec sa métempsychose confuse et indéterminée , n'est pas ce qu'il a cru être, le poète de Pythagore. La faiblesse et l'incertitude de sa pensée se montrent partout dans son poème, et jusque dans ces vers orgueilleux par les-, quels il le termine :

Jamque opns exe^ quod nec Jotîs ira, nec ignés, N«c poterit ièmiBi , nec edax abolere .vetH&tet»« Cum volet, illa dîes, quae nil nisi corporis hujus Jqs habet , iiieeil^ spa^m mihi finiat anri : Parte tamen mellore md super alta perennis ' Afttra ftaear» itomeBqoê eïit îndeld>ile aostrum*

Tai achevé un monu^ient que ni la colère de Jupiter, ni le feu, ni la 1er, ni le» temps, ne pourront détruire. Vienne qiiand il voudra ce jour qui n^a de droit qgke $Oit mon coips; qu.'il fmis^ pçur moi Tinceitain» durée de la \i0^ it^imda^. tel, je serai, dans la meilleure partie de moi-même, emporté au-dessus des. ajs-. ti«s» et mon nom 9^1?; iwl^éb^h.

C'est YExegi monumentum d'Horace :

Non omms moriar ; mtiltaqne pars met Vîtabit Libitinam.

Qu'Horace, qui ne croyait pas à une autre immortalité,,

3Û0 DE L'HUMANITÉ

ait dit précisément la même chose qu'Ovide en plas beaux vers y on le conçoit. Mais que le poète de la métempsychose n'ait pas eu à dire autre chose sur sa propre immortalité , sinon qu'il resterait de lui un livre et un nom célèbre^ cela montre^ comme le prouvent d'ailleurs les autres ouvrages d'Ovide^ qu'il avait, par distraction > quitté un jour l'école d'Épicure pour celle de Pythagore.

Supposez le sage et judicieux Virgile traitant un sujet tel que celui qu'Ovide ne craignit pas d'aborder : quelles méditations différentes il aurait fait passer dans ses vers !

Au surplus, on peut dire avec assurance que les morceaux dans lesquels Virgile a exprimé ses convictions religieuses sont l'expression poétique la plus vraie du Pythagorisme, comme du Platonisme. Et la chose est bien simple : Platon avait puisé sa doctrine dans Pythagore , et en général dans la métaphysique des grandes philosophies de l'Orient Les Grecs eux-mêmes l'ont parfaitement reconnu : «Platon, dit 9 un ancien, réunit en lui Heraclite, Pythagore, et Socrate. » Car il prit à Heraclite sa physique; à Pythagore, sa meta- » physique ; à Socrate, sa morale (1). » Tout ce que nous savons d'un p<^u détaillé sur la doctrine de Pythagore a la plus grande affinité avec les idées que nous retrouvons dans Platon. On peut donc soutenir que Virgile s'était inspiré à la fois de l'école pythagoricienne, si vivante en Italie (2), et des écrits de Platon , regardant ces écoles coimne n'en faisant au fond qu'une seule. Combien cette induction , si naturelle ,

(1) Diogène de Laerte, Vie de Platon.

(2) Mille ans après Pythagore» au commencement du cinquième siècle de Tère chrétienne, on trouvait encore communément, dans cette partie de l'Italie appelée la Grande-Grèce, des tables d'airain où étaient gravés les préceptes et les dogmes des Pythagoriciens. S. Jérôme nous en est témoin : « Respice omnoai > oram Italix quae quondam Magna Gr^scia dicebatur ; et Pythagoneorum dog- 9*matam incisa publicis literis sera cognosces. » ( Contr» Rufin,, lib, II. )

confirme ce que nous soutenons^ savoir que Virgile^ dans le sixième livre de V Enéide, nous a donné le meilleur f^»imé de la vraie doctrine des anciens sur la vie future I N'estil pas évident^ en effets si on adopte cette induction ^ que Virgile a corrigé les erreurs passagères de Platon, et s'est sauvé de ses contradictions ^ en se replongeant à la source, c'est-à-dire en se réglant d'après Pythagore?

Au surplus, nous avons un autre témoin encore que Virgile de la véritable métaphysique des anciens, et du sentiment pur qu'ils se faisaient de la vie future. Nous avons le témoignage d'un philosophe contemporain de Jésus-Christ, et que ses disciples ont égalé à Jésus-Christ. Je veux parler d'Apollonius de Tyane. Certes, si quelqu'un a bien connu le sens de la doctrine secrète où Platon avait tant puisé , c'est-à-dire du Pythagorisme , c'est le Pythagoricien Apollonius de Tyane. Si quelqu'un a bien connu les plus intimes mystères du Polythéisme, c'est celui qui voulait maintenir, en la renouvelant, l'antique théologie des Grecs et des Romains, c'est Apollonius. Si quelqu'un a su tous les secrets des temples, c'est celui qui passa sa vie à visiter tous les autels et à converser avec tout ce que les sanctuaires renfermaient encore de pontifes. Si quelqu'un a connu l'Egypte, et le fond de sa science , c'est celui qui vécut et conversa avec ce que l'Egypte avait encore de plus érudit dans ses collèges sacerdotaux et de plus ascétique parmi ses moines. Si quelqu'un a connu l'Inde antique , c'est celui qui , avec de grandes pensées, visita l'Inde, et vécut avec ses Gymnosophistes et ses Brahmanes, au premier siècle de notre ère ; c'est celui qui mettait les Indiens au-dessus de tous les peuples, et qui les appelait les pères de la science et les inventeurs de la sagesse ; c'est encore Apollonius. En un

ÛU DE L'HUMANITÉ,

mot 5 si quelqu^uù a pu lé^hitaernent réi^Htfer toutes tes -aiBÛqMB Teligions ée rOrîént et des be^ds de la Méditerranée^ c^eit le j^rétre synthétique de tdute^ fiés reiigtons* Et eoiB^ si quelqu'un a droit de suffrage et de vote 5 au Bom de rantiquité tout entière ^ sur cette question ^ la jfie éternbHe et de la vre future 5 c'est incontestablement celui qui disait et répétait^ comme le pi*eiiiier de tous les aphorismes^ que toute pbilosopbie roulait sur ce points ^t que c'était de l'immortalité et de l'imUntabilIté de l'âme que la phâosoptiie tirait son <Mrîgine.

Que ^it donc ce grand faomme^ auquel Pantiquité érigea des autels ^ et que plus d'un sage mit dans son cœur en balance avec Jésus ? Voici ce que le disciple des prêtres d'Egypte et des Bi^abmes lie l'Inde , le hiérophante des mystères ^ le prêtre d'Apollon , le successeur légitime de PyAagore, l'Initié, le Voyant, TÉpopte de l'antiquité, nous révèle.

J'ai déjà cité ailleurs ce monument précieux, jusqu'ici fort dédaigné ou plutôt tout-à-fait oublié, parce que, pour l'apprécier, il fallait le rapprocher des livres de l'Inde, dont la connaissance est encore si nouvelle. C'est une lettre d'Apollonius, coniiervée par Philostrate, lequel, bien évidemment, 1I0US l'a transmise sans lacomprendre(l). La doctrine qu'elle renferme est, au premier coup d^Bil, tellement indienne, soit pour le fond des idées, soit pour la langue métaphysique, qu^il semble «entendre un lecteur des Védas , un disciple de l'éoole dti Saokfaya, ou un Bouddhiste, plutôt ^'tm philosophe grec ; et néanmoins, au fond, on y sent parfaitement le disc^iple de Pythagore et de Platon , l'initié dés tayst&res €t le théologien du paganisme. Voici cette lettre : elle est

(i) Voy. les anides ApoUonîiis et Contemplaiion de VEncyctopédie Nouvelle*

M^cssls^e à :aB î»oc(misîiI d'Asrê, qm avait perdu son fils; Apollottiifs haA écrit pour le consoler <ie cette perte :

âPOtlOMtJS A TAtMitS.

« Rien ne meurt qu'en apparence , de même que rien ne » naît qu'en apparence. Quand quelque chose passe de l'é- » tat d'essence à l'état de nature, nous appelons cela naître; p de même^ue nous appelons mourir ^ retourner de l'état de n nature à l'état d'essence. Toutefois, en réalité, aucune » chose n'est jamais ni créée ni détruite ; mais seulement » elle devient visible , ou bien elle «st soustraite à la vue : » dans le premier èas , à cause de la densité de la matière ; » dans ie second , à cause de la rareté ou ténuité de l'es- » sence , ipA , du reste , est toujours la même , et ne diffère » jamais que par le mouvement et le repos. C'est en cela, en 1 effet, que consiste nécessairement le changement, qui » n'est pas le résultat d'une modification externe, mais qui » se produit par la séparation du tout en parties , ou par le » retour des parties au tout , quand elles viennent toutes à » se rejoindre.

• » Que si quelqu'un dit : Quelle est cette chose qui , tan- » tôt visible , tantôt invisible , reproduit les mêmes formes » ou en prend de nouvelles ; on peut lui répondre : Suivant » la nature particulière de chaque espèce d'êtres placés dans » le monde, ce qui est plein devient visible à cause de la ré- » sistance de la densité : mais ce même être devient învi- » sible , s'il devient comme vide par sa propre rareté ; la » matière, qui était retenue par une certaine force, s'écou- »lant alors du vase qui la renfermait, vase d'ailleurs lui- » même étemel , et qui n'a ni commencement ni fin.

3^^ D£ L'HUMANITÉ

» Mais que dire d'une erreur qui dure depuis si longtemps^ » sans que personne songe à la combattre ? Combien de gens » s'imaginent^ après qu'uniquement passifs, ils ont servi à 9 une certaine œuvre, que c'est eux qui ont réellement pro- » duit quelque chose , ne songeant pas que tout ce qui natt » par des parents n'a pas pour cause efficiente ces parents , » de même que ce qui sort du sein de la terre n'est réelle- 9 ment pas engendré par la ten'e. La modification des êtres 9 visibles n'appartient en propre à aucun de ces êtres indi- » viduellement, mais toute modification appartient au seul 9 être universel. Et comment la nommer, cette cause de* 9 tous les phénomènes , sinon l'essence première , laquelle » indubitablement agit , et consent , et devient tout en toutes » choses. Dieu éternel, qui seulement, par la variété des 9 noms et des représentations, perd à nos yeux son propre 9 nom , quoique à tort !

9 Mais c'est peu que de se tromper ainsi ; on fait plus, on » se désespère quand d'homme on devient Dieu, en chan- 9 géant de modification, mais non pas de nature et d'essence. 9 Cependant si vous vouliez avoir égard à la vérité, la mort f ne serait pas pour vous une source de deuil; mais, au 9 contraire , vous n'auriez pour elle que de l'amour et du » respect.

9 Le culte le plus beau et le plus digne de toi, Yalérius, 9 ce serait si , laissant à Dieu celui qui est parvenu à ce » point, tu songeais à gouverner les hommes confiés à ta 9 vertu, comme tu le faisais jadis. Honte à toi, si tu ne 9 deviens plus ferme que par l'effet du temps , et non par 9 ta raison ! le temps ne finit-il pas par consoler jusqu'aux » méchants eux-mêmes ?

» C'est une très-grande chose que d'accroître la dignité

» de la magistrature. Or ^ celui qui est chargé de grandes » choses doit^ s'il veut être bon^ commencer par apprendre » à se commander à lui-même. Mais comment serait-il perj^mis de maudire. ce qui n'est arrivé que par la volonté de » Dieu? S'il y a un ordre dans le monde (et il y en a un) , » et si Dieu préside à cet ordre, le sage ira-t-il se choisir à «lui'-méme ce qui lut convient? Non; mais il jugera utile » tout ce qui lui arrive. Sors donc de ta douleur, et guéris- M toi toi-même. Monte sur ton tribunal , et corrige les cou- . ypables: c'est ainsi que tu sécheras tes larmei^ 11 ne faut » pas préférer les choses privées aux choses publiques , mais, » au contraire , les choses publiques aux choses privées.

» Au surplus ,' quels motifs de consolation n'as-tu pas? » Toute la province a pleuré ton fils. Sois reconnaissant » envers ceux qui ont pleuré avec toi. Tu le seras, si tu 9 cesses de pleurer toi-même, et si tu ne t'abandonnes pas » davantage à ton affliction (1). »

(i) «NuUa omnino res întent, nisi in speciem; quemadmodum n^c g^;iiituf » quidquam, nisi specie. Ubi enim aliquid ex statu essentiae in naturak statum » transit, id generatio videtur; mors, contra, ubi ex statu naturae ad statum e»- » sentiae redit: cum interea vere nihil quidquam generatur aut corrumpatur, » sed tantum conspicuum sit modo, modo conspectû subducatur rursum; illud » quidem propter materiœ crassitiem, hoc.vero propter essentiae tenuitatem, » qux semper eadem est, motu tantum et quiète differt. lUud enim proprium » necessario mutationis, quae extrinsecus non advenit, sed qua totum in partes » transmutatur, partes autem in totum revertuntur, dum omne quidquid earum » est conjungitur.

» Quod si aliquis dicat : Quidnam illud est, quod modo visibile, invisibile » modo, sive iisdem fieri solet, sive diversis ? responderit aliquis : Ut fert generis » cujusvis rerum in mundo positarum ingenium, plénum quod sit, id visibile lit » propter crassitiei fenitentiam; invisibile autem fit, srvacuum quasi fiât raritate 9 sua : materia, quae vi quadam detinetur, ex continente etiam vase aetenio» » quod nec ortum habet nec interitum , diffluente.

» Quid vero dicemus de errore quem tanto tempore nemo redarguit ? Arbi- 9 trantur nempe nonnulli, ubi patien()o tantum operam praestitere, ibi se aliquid » effécisse : ignari quod quidquid nascitur per parentes , non a parentibus, tan- » quam causa effectrice, nascatur ; quemadmodum quidquid e terra crescit, noo » efficiente terra producitur. Rerum vero visibilium modus nuUus singulonim » est iudividuorum, sed omnis modùs uniusest rei singularis. Hoc vero quo alio I quis Domine vocans quam primas essentiae recte nominaverit, gus saue soila ef-

$të DB L'flUMÀMITÉ.

Non seolenieiit la doctrine d'Apollonius rappelle le Védanti$ine> «ai» elle porte des traces ^tidentes du langage mé^ lapbysiqne de Fécole dn Sankfaya et du Bouddystne.

Bien ne nait, rien ne meurt; la naissance B'«$t cpie le .paasage^de l'état latent 011 irimnel, de Vêtat d'eisenee, de Pétât A'être sans manifestation^ où^o^ à Tétat de mainifestation^ à l'état phénoménal, à Yéîat de nature, comme dit Apollonius. La mort n- eât que le retour de l'état de manKéstatton h Vélàt latent Ce principe estl'axiome fondamental de tontes les sectes de Tlnde; â se retrouvie dans toutes sans exception, dians le Brahmanisme antique comme dans les religions postérieures, dans les diverses orthodoxies comme dans les rsectes dites purement philosophiques.

Il y a phis; k manière dont ApoUoiifvs explique cette ^disparition apparente de l'être dans le phéMmèw qu'on appdle nufrt, et cette réaiq)airition dans ce que hws nommons naissance, rappelle complètement, commejeviensdele dire, le langage métaphysique des philosophes de l'école du Sankhya et des Bouddhistes. L'être est substantiellement ténu,

^ fkÂt, et patkttr, et fit ^omnia in onmibas, Dens seternns; nomînum tantam et virepResentationum varietate proprium nomen amittens, injuste licet

«Et lioc qtfidem minimum est. At tero tum plarat etiam aliquis, quando % Deus ex homîite fit, modo mutato, non ipsa natura et essentia. Si veritatis au- > tem raliahabenda, mors tibi non dolenda, sed colcnda et rcrerenda est.

» Cultus vero optimus et te decens, si Deo relinquens eum qui istuc perrenit, » hominibus tnae fida jam credîtis imperes, ut ante imperasti. Turpe tibî si tem- 9 poris diutumitate, non ratîone, melior évadas, quandoqnldem tempus etiam n maKs hominibus dolorem leniat.

» Maximaresest magistratus amplior dignitas. Qui vero magnis rébus praeest, • optimus Aierif, si ipsi sibi prius praeesse didicerit Qui autem fas sit illud de- » precari quod consilio Dci factum est? Si ordo quidam in rébus est (est autem), •» eique Deus pnesidet, sapiens certe bona sibi non eliget; quae sibi evenient au- -)» tem, ea utilia existimabît. Prodi, teque »psum sana. Judicia exerce, et emenda ^ reos; et sic lachrymis valedices. Non privata publicis, sed publîca privatis prae- »ponendasunt.

9 Quantum a^tem tibi est consolationis genusl Gitm universa provincîa filium » tuum luxisti. Gratus esto adversus illos qui tecum lugent Eris enim gratus, si 1 ipselugere^eéeris, si non ulterius processeris. 9'( 'J^raduction d'Olearius,)

e'^st-à'-cUre «?iW<?^suivaiit Apollofâus s iivlmbilefiUsivaouum quasi fiai raritatesua. Quand donc il se débarrasse éetematière^ il ne paraît plus, il devient iaTÎsible;<îe quine TempêGheyas d'être. Il ne paraît^ il n'est visible ^que parce qu'il s'est ehdi^ de matière, parce que, « en veitu d'ane certaine force qui lé » constitue, il a agrégé et tient rsqiprocliéesnn^ertaifli noinbrè » de parties matérielles , ce qui lui donné la qualité du plem:. » iPéermm qnod sit, id visiàile fit propter crmsitiei reniien- » tù&n; invi^iàileautem fit, éivàcuUmquasi fiât varitate^ua; materia, qumviqtmâamdeiinetur^ex continente etiem vëse

• 0tîêmo, quod nec artutn kabet nec interitum, difj^er^e.» VoUà positivement ce que dit Apoll<Mittis. Dieu > fétre suprême, l'essence première, conune l'appelle AjJoUoni us, est donc, d'après cela, le Fide par excdience. N'estH>n pas étonné de retrouver là jusqu'aux teranes de la philosophie indienne! «Les Bouddhistes, dit M. Bochinger, d'après

' » Modgson et les autres voyi^eurs et savants qui ont com**- 9 mencé à nous les faire connaître (1) , les Bouddhistes appel- 9 lent Dieu le Vide, Sunya, ou TEq^ace, Akasa, parce » qu'ils ne veulent lui donner aucun attribut positif ni de 1» foime ni de couleur, ni de modification quiconque. €'est

# là pe qu'on nomme le nihUimne des Bouddhistes, mais à » tort , à ce qu'il me paraît, parce que ce vide {snnyd) est au » contraire la véritable existence ; . toutes les exûtences D douées de forme, de couleur, de mcmvemeDt, de varia- »tion, n-'étairt que des phénomènes, des existences ilhh- » soires, ayant leur origine dans le sunya. Ce qu'wi appelle » matériel ^t immatériel n'e^ donc qu'une modification de la « même existence véritable. Cet Être étant dans son état de

^) £Mat 4»r la pkilifêofif^ etlcunligh» des Iwlomk

» repos ^ de stabilité parfaite et absolue, est l'existence im*- » matfrielle. Dès qu'il entre en mouvement , en action , il » devient par cela même matériel. Le y\àt{sunya), considé- »ré dans son existence abstraite, sans action, sans mouveiment, sans modification, ayant en soi-même toutes les » existences secondaires possibles, est appelé nirvritti. Par • suite d'une nécessité inexplicable, l'Être, le Sunya, passe » de cette condition de repos, de vide absolu, à celle de mou- » vem^it et d'action ; c'est là la création , l'existence maté- » rielle et illusoire : c'est comme un arbre qui se développe de » son germe, où il préexistait virtuellement C'estainsiqu'éma- » nentda nirvritti, en séries successives, des mondes déplus en » plus matériels, qui, après un certain temps, rentrent succès- » siv^nent dans le Sunya. Le monde ainsi développé et en mou- » vement s'appelle préivr2Ï/(, évolution, émanation. Le sunya » reste toujours la base du pravritti : il y a un passage successif » de l'état de nirvritti à celui de pravritti, et de l'état de pravrit- » ti à celui de nirvritti; et, tout en subissant cette modification, » l'étrerestetoujoursaufondce qu'il est; car la modification » n'est qu'une illusion, et il ne saurait jamais perdre son ca- » ractère d'existence absolue. » J. Klaproth dit à peu près la même chose : « La perfection bouddhique est ce qu'on nom- » me vacuité. Cette vacuité {soânya, soûnyatà) ne doit pas, » comme l'expression paraîtrait le donner à' entendre , être » regardée comme un anéantissement total ou comme la des- » traction de l'intelligence , mais comme la réunion intime » et la concentration de l'intelligence , et comme l'état de » l'exist^ce la plus parfaitement vraie. On a voulu désigner » par ce mot l'opposé de l'existence visible et imparfaite dans » le monde des créations matérielles qui fourvoient l'intelli- » gence , et qui dépendent de l'illusion des sens et des chan-

TRADITION. . a4d

» gements. » II me paraît évident, comme je rai déjà dit^ que cette dualité du vide et du plein chez les philosophes du Sankhya et chez les Bouddhistes n'est autre, chose qu'uoe nouvelle formule des deux états de la vie ou de Bramb chez les Yédantins. Quand les forces divines sont concentrées en elles-mêmes sans agir au dehors, disent les Yédantins, c'est l'état du yoga; quand dles se manifestent par les jnerveilles de la création, c'est le vibhuti de Dieu.. Dans le Sankhya et chez les Bouddhistes, cet état virtuel de la vie se caractérise par l'état de vacuité, l'état où l'être réellement existant ne saisit pas la matière, sa modification, où le ntoi* n'a pas de nanf-moi, quoique virtuellement il le comprenne; etaucon* traire l'état de manifestation de la vie se caractérise par l'état de plénitude, celui où Têlare prend une forme, une modifi-

catioii> où le moi se remplit d'un non^moi.

Mais laissons ce curieux raj^rt du philosophe grec avec les métairfiysiciens de l'Inde, et. suivons les principes qu'il expose dans sa lettre. L'essencQ ou l'être 9 ou la vie , suivant mn principe que la naissance et la mort 0e sont que de fausses apparences, ne diffère donc jamais de luir-même quC: par le mouvement et le repos. Vivre ,. c'est être livré k une nécessité incessante de changements ou de mouvements. Être mort, c'est jouir du repos; mais c'est encore vivre, vivre à. l'état d'essence. Sur ce point, je le répète, l'Inde tout entière, n'a jamais bronché. Tout ce qui nous reste de vestiges de sa civilisation de trente siècles atteste sa ferme croyance à l'immcnrtalité , à Téternité, à la durée antécédei^te., à la durée subséquente du principe de la vie , de l'êti^e , de ce qui est Apollonius a bien raison de dire,' commue il le fait dans sa harangue aux Égyptiens (1) , que l'Inde est le pays où l'im-^

(1) Voy. Tarticle Contemplation de YEncyclopédie Nouvelle,

356*. DEL^HOMANFEÉ.

motftal&ië de I- âaie a éi6 reoMUiu/e de tout toniià ec par tons. Les bidiens ne se font pas même une idée de la mort : tout est Tie peur evx^ avant comme après Texistence présente; tMi eA vie aussi dans la nauire > et non-seulement les ant** nmix et les plantes^ mais les minârâùx mëvies et Ums les* o&ppê lemr paraissnt vivants : singulière différence avec nos OcoidenfMX 5 ^ V^i 1^^^ Q^ ^u^ appelon9 oMxrt semble la condition normale etnaturelle des choses^ et à qui a» eon««traire ta ^i« paraît lé plus étonnant des.miraclest!

De ti eettè conséquence que le philosophe grée ^ imbu d^In«Hiinlsme comme son matoePflhagore, tire ensuite pour r^rinm* la douleur de scm ami : Les pères^ lui dit^H^ aesont ré^ement pas pères ^ en ce sens qu'Us n- engendrent pas ^ qu^ ne sont pas cause efileiente de la naissance de leurs filsi Ces fils existaient de fait ou virtuellement de toute éteinvié; ib sont venus^ dans H cours de lieursmétempsycfeoses^ pren* dre place dans votre famille > s'asseoir à vmre foyeir^ étran-gei*s qai n'avaient^ pour naître ainsi près de vous^ que ceptains rapport d^fflnité causés par leurs vies antérieures ett plir les vôtt*es> mais qui n'en étaient pas moins indépendants dé vous. Leur venue en ce monde n'a dépendu que de INeu^ de l'Essence première^ dont its étaient des parties^ et à laquelle ils peuvent par conséquent retourner comme ils en sont descendus. Deus éedit, Dem ah^tulU, ont dit les Chrétiens;

Mais si cehii que vous appeliei votre flts^ ciio^nt l'avoir engendré 5 est ainsi retourné vers Dieu > deîez-vous vous en affigef? Non, non^ dit le Grec Brahmane; si vous étiez raisonnable, vous ne prendriez pas la mort en horreur, mais vous auriez au contraire pour elle du respect, et vous lui voueriez même un culte. Toutes les religions^ toutes les sec-

THADITTO]». 351

te^ ^ Vlnd^ ont eneoire professé en tout tera^ ce sentiment, suit€ nécessaire de celte làégation dek mort sans le rapport de Fesseoce dont nous pat lions tout à Theure. • Pourquoi plaiadre votre fils? dit Apottonius; Ue^dem-^ nu Dieu, Devenir Dieu, voiHi le grand mot de Tlnde. . D'après le Védanla , c^est-à^<lire d'après la itiéolof te fon-* dée sur les Yédas, il n'existe réellement qu'un- seul être qui a la cau/se de se» existence en ltâ<*Bi(me de toute éternité {Swaymnbhou, Tétre existaiit par lui-même; Brwmh ou' Btamha^n neutre ) ; il est k cause eréatrieè et matérielle de ce monde; créateur et création, moteur et nKttière mise ai mouvement; tout émane de tm, tout est hii, tout rentre en lui. a Gomme Taraignée projette et retire ses ffls, comme les* »> plantes sortent de la terré et y retournent, comme les cbe« » veux de la tête et les poils du corps croissent sur un homiBe » vivant , ainsi Tiiiiivers émane de T^tre supitèi^ et malté- » rable^ subsiste en lui , et retourne à lui : /n the same way

> OA cùwbetk,is créât ed and absorbée by thé spiétêr, as "ûege^

> tabies proceed fr&m the eatth^ and hair and nails franr » animai créatures, sa the uwmrse isproduced 6y the eter^j » 7ud suprême being (1). » Si les créatures s'attribuent une existence individuelle bors de la Divinité, c'est Teffet d'aune ittusion ou d^une puissance magique (^ya) par laquelle' Dieu llkwniéme captive leurs sensi. Dieu ei^ la cause insmé^ diate de tous les changements, sans qu'il en soit jamais affecté. L'univers n'est qu'un jeu immense qui se passe da^ Tesprit suprême par des raisons incompréhensibles.

On voit qu'Apollonius reproduit fidèlement ce point fondamental du Yédantisme; certes, on ne«|ieut rie» demander

' (lyRaûitnohim-Roy, lyanstatxon af the Moonduk OpunisHad,

de plus clair que sa fonnnle : c La modification des êtres » visibles n'appartient en propre à aucun être individnel- »]ement; mais toute modification appartient au seul être I universel. Et comment la nommer cette cause de tous les «phénomènes, sinon l'essence première , laquelle indubita^ » blement agit , et consent > et devient tout en toutes choses, »Dieu éternel, qui seulement, par la variété des noms et » des représentations , perd à nos yeux son propre nom , » quoique fc tort : Rerum visibilium modus nuUus singulo- » rum est individuornm , $ed omnis modus unius est rei TtMnguiaris* Hoc vero quo atio guis namine vocans qttam infn^imœ ^ssentiœ recte ncminwoerit, quœ sane sola efficit, » et patitnr^ et fit onrnia in anmièus, Deus œternuSy no^ 1 minum tantum et reprœsentationwn varietate propritmi » nomen amittens , injuste licet. »

Ce qui n'empêche pas Apollonius, dans un autre endroit de sa lettre, de parler de c la nature. particulière de chaque % e^[»èces d'êtres placés dans le monde : ut fert^eneris cu-^ 1^/usvts rerum in mundo posiiarum ingenium, » et d'invoquor cette nature spéciale pour expliquer les phases de vie et de mort, ou plutôt de visibilité ou d'invisibilité diverses pour chaque être* Il fait plus , il donne à chaque être individuel l'éternité, lorsqu'il dit, au même endroit, que nous ne paraissons mourir que «parce que l'âme, comnsie un vase, » laisse écouler la matière qu'elle tenait retenue; mais que » ce vase, «insi vidé de matière est éternel , qu'il n'a pas eu » de commencement et qu'il n'aura pas de fin : materia, quœ 3 vi quadam detinetur, ex continenta etiam vase œtemo, i^quûd îiec ortum hapet nec interitum, diffluente. »

Certes , ce serait une grande contradiction dans nos idées d'Europe , que cette existence d'un seul être et cette éter-

nité d'une infinie multitude d'êtres divers; mais ce n'en est pas une dans le système indien. Pour être Dieu^ chaque partie de l'univers n'en est pas moins elle-même. Manon ne dit-il pas : « Lorsque le Souverain Maître a destiné » d'abord tel ou tel être animé à une occupation quelconque^ » cet être l'accomplit de lui-même toutes les fois qu*il revient 9 au monde. Quelle que soit la qualité qu'il lui ait donnée » en partage au moment de la création ^ la méchanceté ou » la bonté , la douceur ou la rudesse , la vertu ou le vice , » la véracité ou la fausseté , cette qualité vient le retrouver » spontanément dans les naissances qui suivent. De même » que les saisons ^ dans leur retour périodique , reprennent 9 naturellement leurs attributs spéciaux^ de même les créa- » tures animées reprennent les occupations qui leur sont 9 propres (1). » C'est ainsi ^ suivant le système indien ^ que la variété existe au sein de l'unité^ l'individualité au sein de Dieu. Chaque partie de Dieu^ quoique étant Dieu^ a sa nature propre ; elle est Dieu , et cependant elle est distincte de Dieu en ce quelle s'imagine être elle-même. Elle est Dieu , et ne saurait se concevoir séparée de Dieu ; car il n'y a qu'un seul être qui existe par lui-même : et cependant elle n'a pas conscience de sa divinité^ et elle a conscience au contraire d'une existence individuelle ; c'est le phénomène du moi, ou Vakankara. Imbue à doses diverses des trois qualités fondamentales du principe vivant ^ ou des trois gounas, chaque 7noi ou chaque partie de l'univers reçoit par ces gounas l'impulsion de l'Être Suprême, et agit en conséquence de cette impulsion et de la proportion d'instincts ou de gounas qui lui a été attribuée par le Créateur.

(1) Loi de Manou, liv. I, si. 28-30.

3S4 D£ ^QUAIANITÉ.

Ou peut, si Tpn yeut, appplçjF cela panthéisme; mais il faut convenir gue 1^ création et h prédestinatioi^ des Chré^ tieas ressemble fort à ce pandiéisme.

Assurément cette théorie anéantirait çon^lètement la lil^erté de l'homme , et ne ferait de lui qu'une machine de )>Qnheur et de malheur mise en mouvement à son insu par upe main inconnue ^ si l'école du Yédanta n'admettait pas gue rb.opMne a la faculté et l'obligation de se débarrasser de cette fa^lité^ en reprenant conscience dje sa véritable nature^ c'est-à-dire en se rejoignant à Dieu, ou plutôt en devenant Dieu , par la destruction plus ou moins rapide de l'ignorance ^t de la passion , qui font de lui nn Dieu ignoré de lui-même, çn l'enchaînant au^ apparences et au^ phénomènes.

Cet art de retourner à Dieu , ^n échappant, comme je l'ai d^à dit, à la nécessité de la métempsychose, fut la source de la vie ascétique et contemplative. Chaque homme qui m^iirt est biçn Dieu , comme dit Apollonius , chaque mort est bien un retour provisoire à Dieu , en ce sens que l'être qui meurt passe à l'état invisible , à l'état virtuel , à l'état de vide. Mais ce n'est pas un retour définitif; il faudra , si on n'a pas obtenu et conquis le nirwana , revenir de nouveau dans le monde, et être encore la proie de l'illusion. Pour être Dieu véritablement, il n'y a pas d'autre voie que la contemplation et }a vie ascétique.

£t maintenant, je demande si la doctrine de Platon et de Pythagore n'est pas tout entière dans ce morceau , et si elle n'y est pas sans voiles, et formulée en langue metaj^y^ique pure?

Tout homme qui aura étudié les philosophes grecs, et qui voudra examiner la question que je pose, en laissant

de côté 163 préjugés et les puérilités qu'on enseigne daifs nos chaires de philosophie et d'histoire de la philosophie^ en tombera manifestement d'accord. II est vraiment impossible , qq^^nd on entend quelque chose au^ questions métaphysiques 9 de ne pas voir l'identité de la dqctrii^e orientale et de la haute philosophie grecque , que résume ^ en les unissante ce fragment bien authentique d'Apollonius.

Apollonius^ en effets pour être Indien ^ ne sort pas dn cadre de l'antiquité grecque et romaine. Traduisez les termes orientaux de vide et de plein par les termes occidentaux de visible et d^ invisible, vous aurez ce que vous êtes accou* tumé à lire dans Platon y dans les divers fragments que nous ayons de la philosophie pythagoricienne^ dans Virgile, le vrai poète de cette philosophie , et dans Ovide ^ qui n'en fut qu'un mauvais interprète. Je vais le prouver aisément

Apollonius dit d'abord: «Rien ne meurt qu'en appa- 9 rencci de même que rien ne naît qu'en apparence. Quand n quelque chose passe de l'état d'essence à l'état de nature, » nous appelons cela naitre; de même que nous appelons 9 mourir, retourner de l'état de nature à l'état d'essence, i

Ovide ne fait-il pas dire à Pythagore :

Nec périt in toto quicquam, mihi crédite « mundo, Sed Tariat, faciemque noyât; nascique Vocatur Indpere esse aliud qnam qaod fuit ante» morique Pesinere fllud idem.

Rien ne périt dans Tunivers entier, croyez-moi ; mais tout varie , et change de figure. Nous disons qu^un être vieQt de naître quand il commence à être autre qu*fl n'était auparavant, et, quand il cesse d'être le même, nous appelons cela mourir.

N'est-il pas évident que c'est le même principe^ exprimé

presque dans les mêmes termes? Et pourtant Ovide altère, évidemment aussi, d'une façon très-^ossière, la pensée philosophique. Il ne comprend pas le passage alternatif de rétat de visibilité, ou de manifestation, ou de nature, comme dit Apollonius, à l'état d'invisibilité, d'essence, ou d'être. Il ne voit que la forme; il voit la forme succéder à la forme; l'état d'essence, ou d'être, ou de virtualité sans manifestation, disparaît dans ses vers. Il reproduit ainsi, sans la comprendre, la pensée de Pythagore. Mais enfin, il la marque et la reproduit assez pour que nous la retrouvions clairement dans Apollonius.

Apollonius dit ensuite : « En réalité , aucune chose n'est 9 jamais ni créée ni détruite ; mais seulement elle devient » visible , ou bien elle est soustraite à la vue. » N'est-ce pas précisément la distinction que nous avons rencontrée si souvent dans Platon , de Y âme et du corps, de l'âme qui est l'être , et du corps qui est la manifestation de l'être. Platon ne dit-il pas positivement : «L'être n'est pas le corps; — le corps n'est qu'une manifestation de l'être ; — notre être individuel est une substance immortelle de sa nature. » Seulement Platon , préoccupé surtout de distinguer et de faire distinguer aux Grecs l'âme et le corps, ou les deux états de l'être, force la séparation, la distinction de ces deux états, comme si l'être ou l'âme, étant manifesté dans le corps, restait pourtant un être complet en lui-même, indépendamment de cette manifestation. Et c'est ainsi qu'on peut justement accuser Platon d'avoir été le père du faux et absurde Spiritualisme qui règne encore aujourd'hui. Si Platon se fût contenté de dire: «L'âme ou l'être est entièrement distinct du cadavre, » il n'aurait rien dit que de vrai ; mais quand il dit : « L'âme ou l'être est entièrement distinct du

TRAD.ITION. 357

corps, » il se ti*ompe. Car l'être se manifeste par ce corps vivant ; donc la distinction est impossible. Combien la formule d'Apollonius est plus exacte ^ plus profonde que ces phrases dans lesquelles Platon, comme nous l'avons vu plus ha^t, se résume en son traité des Lois : «Il est néces- » saire d'ajouter foi en toutes choses au législateur, mais » principalement lorsqu'il dit que l'âme est entièrement diS" » tincte du corps; que, dans cette vie même, elle seule nom » constitue ce^ que nous sommes; que notre corps est une » image qui accompagne chacun de nous, en sorte que l'on » a eu raison d'appeler simulacres les corps des morts; que » notre être individuel est une substance immortelle de sa » nature, qu'on appelle âmç ; qu'après la mort cette âme » va retrouver d'autres Dieux. » Non, l'âme n'est pas distincte du corps, comme Platon l'entend ou le laisse entendre. Car , dans l'être vivant et manifesté par un corps , il n'y a véritablement ni âme ni corps; et tous ceux qui, à la suite de cette distinction forcée et exagérée de Platon , ont voulu chercher l'âme et le coi'ps, comme choses distinctes, ont perdu leur peine à courir après des chimères. Et cette fausse analyse a engendré le Spiritualisme et le Matérialisme, qui sont deux erreurs et deux sources de maux pour l'humanité. Il ne faut donc pas non plus, comme Platon , en conséquence de cette fausse distinction métaphysique, dire que, «dans » cette vie même, l'âme seule nous constitue ce que nous » sommes. » Car cette conclusion conduit et a conduit le monde à un ascétisme insensé, et, par suite, à une réaction matérielle également aveugle. Enfin, quant à la question de ce qui suit la mort, il ne faut pas dire non plus , comme Platon, que «l'on a eu raison d'appeler simulacres les corps » des morts , parce que notre corps est un simulacre de

358 DE L'HUMÀPtiTÉ.

» notre âme. » Entre le cadavre et le corps il y à une différence telle 9 que le cadavre n'est pas le corps. Le câdayre est un autre corps : il sera la matière > si vbiis voulez le nommer ainsi ; mais il n'est pas le corps. L'être , comme dit Apollonius , a cessé de se manifester ; de visible qu'il était ^ il est deveiiu latent oii idvfsible ; et en devenant invi-^ sible^ il a laissé dahs le mondé visible un cadavre.

Apollonius dit encore : «La modification dés êtres visibles » n'appartient eîi propre à aucun de ces êtres indivldùellè- » inent; mais toute modification appartient au seul être uni- » versel. Et comment la nommer cette cause de tous les phé- 9 nomënés , sinon l'essence première , laquelle indubitable- » inent agit /et cotisent^ et devient tout en toutes cho^s^ » Diett éternel 9 qui seiilemetit par la variété des noms et dèd » représentations^ perd à nos yeux son propre nom, quoique » à tort 9 N'est-ce pas là aussi la pensée unanime dé tous les anciens législateurs religieux et de tous les philosophes? N'est-cb pas là pensée de toute la philosophie grecque , comme de toute l'ancienne poésie religieuse de la Grèce? Ne retrouve-t-ob pas cette pensée suprême dans tous les monuments qui nous restent d'Orphée, dePythagore, de Platon? ne la retrouve-t-on pas dans Homère, dans Euripide, daiis Sophocle, dans Hénandre, dans les fragments d'Aratus, dans là prière de Gléanthe (1) ? N'ëst-cé pas dé cette pensée que S. Patil s'emparait dans sôh discours à l'Aréopage, comme d'une vérité évidente et consentie, et au nom de laquelle il prétendait convertir aii dogme de là résurrection, transformation du dogme de l'immortalité, ces Grecs si savants: «Hommes » athéniens, en passant et en regardant vos divinités, j'ai

(1) Voy. Tarticle Christianisme de V Encyclopédie nouvelle, où j*ai cité des passages de tous ces auteurs, qui prouvent ce point de la foçon la plus évidente»

TRADITION. i5^

» trdtiv^ jtisqa'à im autel sur teqùet il y a cetie iitècriptioFu i h Au Dieu incùnm. C'est dôtic que yùtts hoiibrèzy sàiis le » bièh cdBâàttré î céldi que je vous sknéhce. Lé Dieu qui a

> fait le monde et toutes les éhosies qui y doint^ étaiït te sei-^ n gneur dti ciel et de là terre > n'habite point dâiis tés teînplés » bâtis par les hommes. Il n'est point servi par les mains deè » hommes^ comme s'il avait besoin de quoi que ce soit^ lui » qui donne à tous la vie^ la respiration et toutes choses. Il » a fait naitre d'un seul sang tout le genre humain poUf ha- » biter sur toute l'étendue de la terre , ayant détermiiié leé » temps précis et les bornes de leur habitation^ afin qu'ils » cherchent le Seigneur^ et qu'ils puissent comme le toucher » de la main et le trouver^ quoiqu'il ne soit pas loin de cha-^

> cun de nous.^Gar c'est en lui que nous vivons^ que nous » nous mouvons^ et que nous sommes (iv «Oru yàp Çûfxlv, xa^ » xtvovpedà, x«t iorpiv, m ipsovivimus, etmoveifiur, etsumus); » selon que quelques-uns de vos poètes (1) ont dit que nous » sommes de sa race : ToO y«p xat ylvoc é^pâv. Étant donc de là » race de Dieu, nous ne devons pas croire que la Divinité soit Tf semblable à de l'or, ou à de l'argent, ou à de la pierre taiU « lée par l'art et l'industrie des hommes. Dieu donc , ayant 9 laissé passer ces temps d'ignorance, annonce maintenant » à tous les hommes, en tous lieux, qu'ils se convertissent; » parce qu'il a arrêté un jour oiï il doit juger le monde avec » justice y par l'Homme qu'il a établi pour cela , de quoi il à » donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des » morts (2). » De même donc que S. Paul, voulant enseigûeî' cette immortalité de résurrection, qu'il croyait prochaine.

(1) Âllnsion à un fragment d*Aratus, qui nous a été conservé par Stobée, et à la prière de Cléanfhe. Voy. Tart. Christianisme, indiqué plus haut.

(2) Act,, ch. XVII. •

la rattache à la nature essentielle de Dieu 5 et^ de Vimma^ nence de Dieu en toutes ses créatures , conclut cette justice et cette possibilité du jugement universel qui> suivant lui, a été décrété par l'Être Absolu Seigneur de l'univers, de même Apollonius, pour expliquer la vie et la mojt alternatives des créatures, c'est-à-dire aussi leur résurrection éternelle, montre que toute modification des êtres appartient à l'Être Universel, en qui vivent le monde et toutes les créatures qui composent ce monde, en qui nous vivons, en qui nous nous mouvons, en qui nous sommes, comme dit S. Paul; C'est le Dieu, en effet, de Pythagore comme de Moïse; et le disciple de Pythagore devait parler de l'Être un et existant par lui-même, absolument comme le disciple de Moïse. Aussi , lorsqu'un siècle après S. Paul , S. Justin d'Alexandrie , poursuivant la mission de S. Paul^ exhortait ces mêmes Grecs à se convertir à la religion nouvelle , il ne manquait pas de s'autoriser particulièrement de Pytliagore , et du sentiment de Pythagore sur l'unité de Dieu, et l'immanence de Dieu au sein de toutes les créatures. Soit que les écrits de Pythagore n'eussent pas encore péri (1) , ou que son école eût conservé traditionnellement des textes remontant jusqu'à une haute antiquité, et qui lui étaient attribués, S. Justin s'appuie sur l'autorité directe de ce philosophe» « Il n'a en- » seigné sur Dieu, ditril, que des idées dignes de l'initiation » qu'il avait reçue en Egypte (2) ; seulement il a exposé » ses idées sous le voile mystérieux des symboles. Quand ^ » dans sa théorie des nombres, il dit que V unité est le prin-

(1) Pythagore avait beaucoup écrit. Diogène de Laerte, postérieur à S. Justin , cite les titres de plusieurs ouvrages attribués à ce philosophe.

(2) «Videtur et ipse de un6 Deo ea sentire qu«e digna sint ^Egyptiaca père- » grinatioue. »

» cipe de toutes choses et la cause même de tout bien , qu'en- » tend-il^ je vous le demande , par unités sinon^ allégorique- » ment^ l'Être un, ou Dieu ? Mais voulez-vous savoir plus ' » expressément ce que ce sage peÉsait de Dieu ^ écoutez ses • propres paroles: Dieu est un, non pas hors du monde, » comme quelques-uns l'imaginent, mais dans le monde » même; voyant à la fois et embrassant toutes les créatures » et toutes les créations ou générations des êtres, dans le » cercle entier de leurs existences simultanées ou successives. » // est le modérateur de tous les siècles, la cause et l'ouvrier, » celui qui peut et celui qui agit. Il est le principe de toutes » choses, lumière dans le ciel, père de tous les êtres, âme » et souffle de tout ce qui existe, moteur de toutes les sphères » et de toutes les existences (1). » Sur ce point donc encore, Apollonius, tout en s'exprimant comme s'expriment les livrer de rinde, ne parlait pas autrement, au fond, que l'école grecque pythagoricienne.

Enfin, Apollonius conclut de cette intervention perpétuelle de Dieu dans tous les phénomènes, que les êtres particuliers rentrent à la mort dans son sein , mais pour renaître par sa grâce ; et il se rit de la folie des hommes qui s'imaginent que les êtres réapparaissant à la vie sont des êtres nouveaux, et que l'être particulier peut engendrer quelque chose. L'être particulier, dit-il, ne peut réellement ni nattre^^ ni mourir, ni engendrer, d'autres êtres. Tout cela n'est qu'une vaine apparence. Ce qui fait naître, mourir, engendrer, c'est

(1) « Quod si Pythagorae de singulari Deo sententiam clarius perspicere vultis,, » atidite haec îUius verba : Deus unua est; nequaquam aulem, ut quidam suspi^ » cantur, extra mundunif sed in ipso; totus in toto circulo inspiciens omnes Tt generationes, Temperatio est omnium sœculorum, et opifex virtutum et ope» » rum suorum. Principium omnium, in cœlo lumen, et omnium pater, mens et » animatio universorum, circulorum omnium motio, Ita igitur Pythagoras. » ( Cokortat. ad Grœcos, c ivu )

PÊtre universel. Les êtres particuliers ne sont que Tombre, pour ainsi dire, qui nous fait apercevoir et découvrir la vie, que sans cela nous ne verrions pas; mais la vie, dans sa réalité, c'est TÊtre universel. Et néanmoins les êtres particuliers existent; ils existent ati sein de TÊtre universel, parce que TÊtre universel est en eux.

Cela est la vérité , en effet, cela est la vraie religion, cela n*est pas le panthéisme. Voulez-vous savoir ce que serait le panthéisme? Spinoza, ce sage éveillé en Dieu 9 comme dit Hegel, mais ébloui, selon nous, par cet éveil soudain, et par conséquent à demi éveillé seulement et comine endormi encore , Spinoza, en un endroit de ses écrits , nomme les âmes particulières des modifications subites et passagères de Pâme du monde {i). Voilà ce que serait le panthéisme. Mais si Spinoza avait dit : Des modifications durables d'une certaine façonet véritablement éternelles de F âme du monde ^ il n'aurait dit que la vérité.

Ai-je besoin, après ce que j'ai rapporté jusqu'ici , de prouver qu'Apollonius, dans cette forlnule de la vie des créatures en Dieu et de Y être de Dieu dans les créatures , n'est pas encore tellement Oriental, Indien ou Égyptien, qu'il ne soit aussi Grec , Pythagoricien ou Platonicien ?

En décomposant cette idée , en la retournant de toute manière, en l'analysant, qu'y trouve-t-on? Trois points :

1** Dieu , source immanente de tous les êtres ;

S** Retour par la mort de toute créature à Dieu ;

3*» Persistance néanmoins et d'une certaine façon immutabilité^ des créatures, qui réapparaissent à la vie en se manifestant de nouveau.

(1) Epist xxn» inter Opp. posthuma.

TRADITION. a63

N'aTOm^-nous pas trotité ces trois points aussi dans Y ii^ile ? Il n'y a entre la science d'Apollonius et la poésie de Virgile qu'une différence de forme : le fond est identique.

N'avons-nons pas trouvé également ces trois points dans Platon 5 excepté lorsque Platon erre jusqu'à absorber complètement et éternellement les âmes dans l'Être universel , ou lorsqu'il les fait passer^ par une sorte d'attraction physique^ et sans intervention pour ainsi dire de l^Être universel ^ dans de nouveaux corps par la métempsychose^ c'està-dire lorsque Platon tombe dans le panthéisme des deux façons dont on peut y tomber?

Enfin ces trois points ne sont-ils pas aussi fortement accusés que possible dans tout ce que nous avçns cité sur Py- Ûiagore ?

Certes, il est curieux d'entendre un philosopiië grec, contemporain de Jésus-Christ, professer avec assurance là doctrine des Brahmes, dans la langue métaphysique des Brahmes; c'est un témoignage unique en son genre. Mais qu'on né nous dise pas qu'il faut reléguer ce témoignage parmi ceux des écoles indiennes , et que ce témoignage n'est pas compétent pour expliquer synthétiquement le sentiiiient des anciens sur cette question de la vie éternelle et de la vie

future.

Je dirais plus voloiitiers que ce témoignage est de nature à nous expliquier radicalement et complètement tout le mystère de la philosophie grecqiie> et à dissiper ainsi les nuages qui couvrent encore cette philosophie. En effet, nous avons là la vérité même di3nt les Grecs ont fait un usage souvent admirable et souvent fort défectueux , et dont ils ont ainsi tiré soit la vérité, soit l'erreur.

Ils la possédaient> au fond, cette vérité, et néanmoins ils

en ont souvent tiré Terreur, et principalement l'espèce d'erreur où Spinoza, dans ces derniers temps, paraît s'être jeté à son tour, l'idée de la réfusion des âmes particulières dans l'âme du monde. « A peine, dit Gassendi (1) , y a-t-il eu au- » cun philosophe (tel est l'aveuglement et la faiblesse de l'es- }) prit humain!) qui ne soit tombé dans l'erreur de croire la » réfusion de Came humaine dans l'âme du monde. Préoc- » cupés de l'idée que les âmes étaient autant de particules » de l'âme du monde, renfermées dans les corps comme de » l'eau rest dans un vase, ils s'imaginaient qu'il en était de » chaque âme, à la dissolution du corps, comme dans le cas n d'un vase qui se brise, qu'elle s'écoulait et se réunissait à » l'âme du monde , dont elle avait été détachée ; à moins qu'à 9 cause des taches dont elle se serait souillée dans un corps k impur, cette union ne fût différée plus ou moins, jusqu'à » ce que cette âme se fût entièrement purifiée. » Le docte Gassendi croit résumer là d'une façon complète, absolue, et en se fondant sur l'évidence du fait , une foule de témoir gnages qui nous restent de l'ancienne philosophie grecque. Il se trompe néanmoins. On pourrait lui soutenir, avec solidité et en s'appuyant d'autant de témoignages, que les anciens philosophes n'ont pas cru à cette réfusion dans l'âme universelle. Pythagore (tous les monuments l'attestent) maintient à la fois l'Être universel et les êtres particuliers. Platon, vulgarisateur de la philosophie, fut obligé de se tromper, à cause de sa mission même, comme je l'ai montré; et pourtant (je crois l'avoir prouvé) il n'erra pas foncièrement, et, au principe, il n'y a pas d'erreur chez lui. Apollonius, à son tour, répond à l'accusation portée par Gassendi;

(1) Animadti&rs> in decimum Ulnmm IHogems Laertiù

' car, bien loin de briser le vase, il appelle l'être particulier

' un vase étemel.

Il faut distinguer. Quand Gicéron dit que « nous tirons et 9 puisons nos âmes en Dieu ,» et que « telle est l'opinion des 9 plus sages et des plus savants des hommes (1) /» ni Gicéron ni les philosophes dont il invoque le témoignage ne se trompent. Quand ailleurs il dit que «l'esprit humain, tiré

• » de l'esprit divin , ne peut être justement comparé qu'à » Dieu (2) , » il n'est pas non plus dans l'erreur , quoique son expression soit imparfaite. Quand il dit que «rien dans le » monde visible ne peut nous expliquer l'origine de cet j> invisible qui est en nous, et que nous appelons esprit » ou âme; que rien ne se montre dans les corps, tels que » nous les considérons, qui ait mémoire et pensée, qui re- » tienne le passé, prévoie l'avenir, embrasse le présent; que » ces facultés sont divines ; et que l'on ne trouvera jamais » qu'elles puissent venir à l'homme autrement que par Dieu; » qu'ainsi, par conséquent, ce qui sent, ce qui sait, ce qui » veut, ce qui vit en un mot, est céleste et divin; et que, » pour cette raison même , il est de toute nécessité que ce » principe qui est en nous, et qui est nous , soit éternel (3) ; » Gicéron ne profère encore là que des vérités irréprochables. Quand Sénèque, cet autre écolier des philosophes grecs.

(1) «A naturaDeorum, ut doctissimis sapientissimisqueplacuit, haustos ani- 9 mos et libatos habemus. » {De Divin,, lib. I, c. xliy.)

(2) aHumanus autem animus, decerptus ex mente divina, cum alio nuUo » nisi cum ipso Deo comparari potest. » ( Tusc. Disp., lib. Y, c. xv.)

(3) aAnimorum nulla in terris origo inveniri potest... Etis enim in naturis n nihil inest, quod vim mémorise, mentis cogitationes habeat, quod et praeterita steneat, et futura provldeat, et complecti possit prxsentia; quae sola divina » sunt Nec invenietur unquam unde ad hominem venire possint, nisi a Deo... » Ita quidquid estillud quod sentit, quod sapit, quod vult, quod viget, cœleste 9 et divinum est; obque eam rem sternum sit necesse est. » {Fragm, de eonso^ latione. )

s'écrie : « Eb i pourquoi ue croirait-on pas qu'il y a du di- » vin dans celui qui est une partie de Dieu ? Ce Tout qui nous 9 contient est Un , et ce Un est Dieu ; et nous sommes ses » associés et ses membres (1) , » Séotque aperçoit et indique une gi*ande vérité , quoique les mots de partie de Dieu et de membres qu'il emploie puissent aisément conduire à une grj^nde erreur. Quand Sextus Empiricus , s'appuyant du sentiment de Pythagore, d'Ëmpédocle^ et de toute l'école Italique , dit « qu'il n'y a qu'un seul esprit infus dans l'uni- » yerS; qui lui fournit des âmes^ et qui unit les nôtres avec » toutes les autres (2) , » Sextus ne dit pas autre chose que èe que dit bien mieux encore S. Paul. Je pourrais citet^ des anciens, cent antres passages semblables , c'est-à-dire irréprQcha))les, et pourtant ausçi voisins de l'erreur que de la vérité. Poussez, en effet, l'idée plus loin, demandez à Gicéron ce que devient cette âme puisée en Dieu, ce que devient après la mort cet esprit comparable à Dieu, ce que devient ce principe invisible qui est en nous, qui est nous 9 et qui sent, qui veut, qui sait, qui vit en un mot; Gicéron vous répondra bien d'abord que ce principe, cette âme^ cet esprit est éternel (éternel dans le vrai sens du mot, non pas immortel pour l'avenir seulement, comme on s'est habitué ^'dire depuis les derniers siècles, quand on parle de ce que l'on appelle aujourd'hui l'immortalité de l'âme ; mais immortel au passé, au présent, au futur; éternel, en un mot, à parte ante et à parte post, comme on disait dans la Scolastique , c'est-à-dire sans commencement et sans fin.

(i) cQuid est autem cur non existimes in eo divini aliquid existere qui Dei » pars est? Totum hoc, quo continemur, et Unum est, et Deus; et socii ejiis V sumus et membra. » {Episu xcu. )

(2) Advers. Physic, Ub. IX, S 127.

ce que les Latins exprimaient surtout par le mot de sempiternus). Mais pressez encore Cicéron, et vous le verrez incertain arriver, sans pouvoir ni les accepter ni les rejeter, aux fables de Platon, à sa métempsychose, à son absorption en Dieu. Cicéron, en vrai représentant de l'école directemept sortie de Platon, après vous avoir répété avec conviction les enseignements supérieurs de TAcadémîe primitive , finira par se fondre insensiblement dans l'académie sceptique de Carnéade et d'Arcésilaiis (1). Faites la même question à Sénèque, et bientôt vous verrez que Y être qui a du divin, suivant Sénèque, pourra bien devenir Dieu; que la partie de Dieu pourra bien se perdre dans le Tout ; et que de membi^es et d'associés de ce Tout qui est Dieu, nous pourrons bien devenir rien : « On se » fâcherait volontiers, écrit Sénèque à un de ses amis (2), » contre quelqu'un qui nous réveille lorsque nous sommes » occupés d'un songe agréable. II nous enlève un plaisir, » qui, quoique faux, a cependant tous les effets d'un plaisir » véritable. Voilà le tort que vous m'avez causé. Vous m'avez » rappelé à moi , lorsque je commençais à m'abandonner à » des pensées consolantes , et que j'allais m'y engager de » plus en plus , si je n'en eusse été détourné. Je m'occupais » à réfléchir siir Yéternité des âmes, et je me l'étais en quel- » que manière persuadé. Je me rendais avec facilité à l'opi- » nion des grands hommes , plus flatté néanmoins de leurs » promesses agréables, que convaincu par leurs arguments. » Je me livrais à une douce espérance. J'étais déjà à charge

(4) cOmnia latere in occulto, nec esse quidquam quod cerni aut mtdligi » possit; quibus de causis nihU oportereneque profiter!, nequeaffirmare quem- » quam, neque assertione approbare. » {Acad. QuccsU, lib. I, c xn.)

(2) Episu Gii.

»à moi-même, et je méprisais les restes de cette vie, son- » géant que je passerais à une vie oh je posséderais Téter- » nité ; lorsque tout d'un coup je me suis Réveillé à la ré- » ception de votre lettre, et ce beau songe s'est éclipsé : » Et tam bellum somnîum perdidi, » C'est ainsi que tant de philosophes, dans l'antiquité^ et tant de disciples de ces philosophes, perdaient aisément leur beau songe. Pourquoi? parce que cette vérité que « Dieu est un esprit répandu dans tout le monde, et qui pénètre la substance intime de toutes choses,» vérité qu'ils sentaient profondément, n'est que la moitié de la vérité , et devient une erreur, si l'on n'ajoute immédiatement que « chaque être particulier, quoique vivant au sein de l'Être universel et par sa perpétuelle intervention , n'est pourtant pas, comme dit Spinoza à l'endroit que j'ai cité , une modification subite et passagère de Dieu. » Il i

faut savoir que Dieu est l'Océan éternel dont parle Spinoza, j

mais que l'être particulier n'en est pas moins pour cela un vase éternel au sein de cet Éternel, comme dit Apollonius. Rien donc de plus aisé que de tomber de la propo- i sition vraie, évidente, certaine, sur Dieu, dans la proposition fausse sur la créature. Et de là cette accusation que porte Gassendi contre la plupart des anciens philosophes , d'avoir adopté le système de la réfusion dans PAme unU j ver selle.

Gassendi ne s'est pas aperçu que la philosophie grecque n'erra sur ce point, comme nous l'avons vu si manifeste- ,

ment de Platon, que dans les conséquences de son principe ; qu'au début de ses raisonnements elle ne partait pas de cette réfusîon, qu'elle partait au contraire de l'existence certaine des êtres particuliers; qu'elle avait proclamé, sans mensonge, sans hypocrisie, avec une foi complète, l'éternité de

Tétre particulier ; mais qu'arrivée à ce point ^ elle se trouva fort embarrassée de cette durée éternelle des êtres particuliers; qu'elle épi^isa toutes les hypothèses qui pouvaient se présenter naturellement à cette époque du développement de l'esprit humain ^ et que de là sortirent pour elle les erreurs^ savoir : soit la confirmation de la croyance populaire aux paradis et aux enfers 9. soit la confirmatioq de la croyance populaire à la métempsychose confuse et indéterminée ^ soit enfin la confirmation de la croyance égaleirient populaire au néant après la mort ^ que les philosophes traDsformèrent en une réfusion dans l'Être universel.

Il ne faut donc pas imputer à la philosophie grecque^ comme une erreur radicale et de principe^ ce qui n'était qu'une erreur dans les conséquences et dans les déductions. Pour conduire à fin ce grandprincipe de l'existence des êtres, particuliers dans l'Être universel ^ que manquait-il à l'esprit humain à cette époque de l'humanité? que manquait- il ^ dis-je^ à cette grande philosophie qui réunit tous les sages? Ce qui lui manquait ^ je l'ai montré : une conception sufiisante de la perfectibilité des êtres ^ ou^ en d'autres termes^ de la création éternelle.

Et 5 encore une fois^ je n'invente pas cette explication. Voulez-vous l'entendre de la bouche même des anciens ? Un des plus célèbres Platoniciens ^ Hiéroclès^ qui enseignait à Alexandrie au cinquième siècle, et dont il nous reste un précieux Commentaire sur les Fers dorés de Pythagore , avait composé un autre livre sur la Providence et sur le Destin^ dont Phptius nous a conservé des extraits. Or^ dans un de ces fragments ^ méditant sur le principe de l'éternité de l'être, Hiéroclès arrive à admettre la métempsychose ^ ou la transmigration des âmes, parce que « saris elle, dit-il, J. 24

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