‹ De l'hygiène en AlgérieChapitre 67 sur 74 · II · texte numérisé non relu

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lérisée qu'il fût impossible de conserver quelque doute. Beaucoup de personnes prétendaient que ce nétait quune fièvre maligne, et le peu de progrès du mal à son début ayant corroboré cette opinion, les consuls qui avaient fermé leurs maisons pour se retirer à la campagne , les rouvrirent ainsi que le fondouk'. Le bey, de son côté, fit ouvrir les portes du Bardo, dans lequel il s'était d'abord enfermé , afin de rester inaccessible à la contagion par un moyen qu'il voyait si bien réussir aux Européens.

Mais l'incertitude des Tunisiens ne tarda pas d'être dissipée : la peste, car c'était bien elle qui les frappait, après avoir sévi sourdement sur quelques victimes, puis suspendu ses attaques, grâce à l'influence habituelle des grandes clialeiurs, reparut à l'automne ^ et commença à exercer de notables ravages dans Tunis et aux environs. Le 16 novembre, après les premiers froids^, sa réapparition fut régidièrement constatée; et le bey, les consuls , les négociants européens commencèrent à prendre les précautions d'usage poiu* se garantir de la contagion. Ces précautions consistaient à s'enfermer rigoiureusement chez soi , à interdire l'entrée de la maison à toute personne du dehors. Pour assurer cet isolement salutaire, on plaiçait à la porte une barrière qui arrêtait toute communication dangereuse, sans empêcher celles qui étaient indispensables, et en les dégageant

' Archives de la Compagnie d^Afrique ; lettre de Bône en date du 4 octobre 1784.

* Ibid. lettre du 1 3 février 1 786.

seulement des périls qui pouvaient les accompagner. Lorsque la nouvelle de cette invasion de la peste à Tunis parvint à Bône, la frayeur donna naissance aux bruits les plus sinistres. On publia que deux Maintes retirés dans un jardin de la ville étaient attaqués de cette maladie. Mais ces craintes étaient prématurées, car ce ne fut qu'en mars 1 786 que le fléau se manifesta à Bône et aux environs.

Au commencement de décembre 1 784» la peste enlevait à peu près deux cents personnes par jour à Tunis \ et ce nombre augmenta dans le courant du mois. Mais les froids, qui partagent avec les grandes chaleurs le privilège d^atténuer ou même d'arrêter les ravages du fléau, vinrent exercer leur influence habituelle; et, au commencement de janvier 1 785, la mortalité, ayant diminué , revint à peu près au chiffre de deux cents victimes par jour^.

Les progrès de la peste s'étaient promptement étendus à toute la régence de Tunis, lors de la première recrudescence de cette maladie , et il était mort beaucoup de monde. Comme cette recrudescence avait eu lieu à l'époque des travaux agricoles , ceux-ci en avaient

' Letlre d*un esclave du bey de Constantine, 35 décembre 178^.

■ Letlre du 12 janvier 1786. Voyez la lettre de Venlure de Paradis à la page ai3, d'après laquelle il paraît que la mortalité était beaucoup plus forte qu*on ne le dit ici.

naturellement souffert; aussi, à peine put-on ensemencer le tiers des terres. Le bey fit défendre aux propriétaires de fours à chaux de rien vendre pour les constinictions et de tout réserver poiur le blanchiment des tombeaux ^ Un pareil fait donne la mesure des ravages exercés par la peste. Dans la première quinzaine de janvier 1786, celle-ci ne s'était encore avancée vers TOuest que jusquà Bizerte sur le littoral; et, vers Tintérieur, sur la route de Constantine jusqu à Badja^. Le bey de Constantine, effrayé de l'approche de l'épidémie, ordonna aux tribus de la frontière d'intercepter toute communication avec la régence de Timis. Cette sage précaution (qui devait cependant être inutile, parce qu elle était d'ailleurs mal observée par des gens imbus du dogme de la prédestination) prouve que S'alah'-Bey avait dû comprendre l'efficacité des moyens préservateurs que les agents de la Compagnie d'Alrique, établis sur son territoire, employaient pour se garantir.

Le comptoir français de Lacalle , qui se trouvait plus rapproché du foyer de Tinfection, n'attendit pas que le mal eût atteint la frontière; et, avant que Tabarque fût attaqué, il s'empressa de poser sa barrière, mesure d'autant plus opportune que les Nadi, qui affluaient tous les jours à cette place, campaient sur les limites

' C*est un usage général parmi les musulmans de blanchir extérieurement les tombeaux ; ces couches , qui se donnent avec un lait de chaux, se renouvellent dans certaines circonstances.

* Celte ville est située sur TOuad-Zaîn ou Ouad-Berber, frontière orientale de TAIgérie.

des états de Tunis et d* Alger, et qu'ils avaient des communications continuelles avec les tribus tunisiennes pestiférées ^

Je vais reproduire un passage d'une lettre du célèbre (orientaliste Venture de Paradis, qui se trouvait alors à Tunis, où il était attaché au consulat de France^. Les détails qu'on y lit sur la peste qui ravageait cette ville et tout le pays ont un caractère incontestable de véracité. Voici ce passage :

« La peste qui désole ce royaume depuis neuf mois éloigne tous les bâtiments et met de longues lacunes à toute correspondance. Ce fléau fait constamment ici les plus grands ravages; et on ne dirait pas trop, si on faisait monter le nombre des morts de la ville et de la campagne à cent cinquante mille âmes. Depuis six mois , à Tunis, les journées les plus modérées sont de trois cents personnes, et toute l'occupation des vivants est d'enterrer les morts; heureusement, on ne perd pas coiurage, grâce au système du fatalisme qu'il faut prêcher à tout ce qui est peuple dans l'univers. De sorte que le venin ne se répand point dans l'air, et qu'en vivant emprisonné on peut compter sur la conservation de sa vie. Nous attendions l'hiver avec impatience, dans l'espérance que les froids et les pluies détruiraient le germe de cette cruelle maladie. L^hiver est presque passé sans qu'on ait essuyé de froid ni vu de pluie, ce qui dans ce moment n'augmente pas peu la calamité

* Lettre du la janvier 1785.

' Lellre du 28 janvier 1785.

publique. Maintenant, toute notre espérance est dans les grandes chaleurs. Il y a encore bien loin; mais il faut vouloir ce que Dieu veuti •

Malgré les précautions essayées par S'alah -Bey, la peste franchit la frontière : une lettre de Bône , datée du i3 février 1785, indique qu^alors elle avait atteint les environs de Lacalle , et que plusieiurs indigènes en étaient morts. L'agent français de Bône informait exactement le K'âîd-Merkanté, homme d affaires du bey, des progrès du mal, afm qu'il empêchât les individus des tribus infectées de venir en ville. Le bey de Constantine, voyant que, malgré ses efforts, la contagion envahissait sa province, voulut du moins préserver la capitale. U mit une garde à la porte de Constantine et donna les ordres les plus sévères pour qu'on ne laissât pas pénétrer les gens appartenant aux lieux atteints par le fléau.

Les froids de l'hiver, qui étaient enfin venus, avaient un peu ralenti les ravages de la peste à Tunis; mais, aux premières approches du printemps, le mal reprit toute sa forcée On estimait alors que, tant dans cette ville qu'aux environs, le nombre des victimes pouvait s'élever à deux cent cinquante mille , depuis le début de la maladie. En Algérie, la peste s'avançait peu à peu vers l'Ouest; et, chose assez extraordinaire, elle avait déjà dépassé Lacalle et sévissait même dans la plaine de Bône, à six ou sept lieues à l'Est de cette ville, que Tabarque, situé sur la frontière de Tunis, n'avait pas

* Lettre de Bone, en date du 28 mars 1786.

encore été atteint. On observe ainsi quelques exceptions dans la marche géographique , du reste assez régidière , de cette maladie.

Vers le milieu d'avril 1785, la peste continuait toujours à Tunis, et la mortalité y était considérable ^ Tabarque , que le mal semblait d'abord vouloir épai^er, offrit quelques accidents de peste au commencement de ce mois^. Une quinzaine de jours s'étaient à peine écoulés que cette malheureuse ville était ravagée de la manière la plus cruelle, ainsi que les tribus environnantes. Les alentours de Lacalle étaient toujours infectés, mais la maladie y avait beaucoup diminué d'intensité. La plaine continuait d'être envahie par la contagion; et cependant Bône, entouré de ce foyer d'infection, Bône, visité journellement parles Arabes des tribus pestiférées (car les ordres du bey n'étaient guère exécutés), Bône n'avait aucun malade !

Dans le courant de mai 1 786', la peste enlevait toujours beaucoup de monde à Tunis; la moitié des habitants de ce royaume avait déjà péri , à ce qu'on assurait. A Tabarque, endroit assez peu peuplé du reste, les habitants étaient morts en grande partie; toute la garnison turque avait succombé , et , dans les environs , les ravages avaient été considérables.

* Lettre du ai mai 1786.

* P. S. du 10 avril à une lettre du i* avril 1785.

' Pour ne pas multiplier inutilement les notes, je rappellerai une fois pour toutes que les faits cités dans ce mémoire sont empruntés aux archives de la Compagnie d'Afrique. Je n*indiquerai dorénavant les sources que lorsque je puiserai ailleurs.

Durant le premier tiers du mois de juin, la peste sévissait avec plus de fureur que jamais à Tunis. Deux janissaires, attachés au consulat de France, et trois religieux français périrent alors de cette maladie. Mais, vers le a 1 de ce mois, le fléau avait perdu beaucoup de sa force, et il y avait même des jours où il ne mourait personne. On ne comptait plus que quelques malades à Tabarque ; il est vrai qu'il n'y avait presque plus d'habitants. Le 7 juillet, plusieurs Arabes des environs de Lacalle, mais appartenant au territoire tunisien, qui était trèsproche de cette place, moururent de la peste.

A l'Est de Tunis, le fléau étendait aussi ses ravages et menaçait Tripoli. Le 2 juillet, il était arrivé à Bône, venant de cette dernière ville , un bâtiment de pèlerins avec patente touchée , attendu qu'il régnait au lieu du départ certaines fièvres malignes dont l'intensité allait en croissant, et qui enlevaient beaucoup de monde. Or les fièvres malignes, lorsqu'elles deviennent dominantes, sont considérées ici comme un avant-coureur de la peste. En efiet, peu de jours après l'arrivée du bâtiment , on apprit que le fléau faisait de grands ravages à Tripoli de Barbarie , où il mourait plus de mille personnes par joiu*. Tous les religieux et ime quarantaine d'autres Européens avaient succombé. A Tunis, à partir du lo août, la peste cessa entièrement, et les négociants français rouvrirent leur fondouk' le joiu* de Saint- Louis. Bône était toujours exempt de maladies, et jouissait encore de cet heureux privilège à la fin de 1785, bien que, dans le courant du mois d'aoât, un

navire venu de Smyme avec patente brute , et ayant à bord soixante et dix recrues turques, eût été admis immédiatement en libre pratique, et cela, au moment même où le bey de Constantine ordonnait des précautions sanitaires pour arrêter les progrès du mal.

Au commencement de décembre, la peste, bien loin de cesser du côté de Lacalle, s^étendait dans la plaine. Cest à cette époque que les Nadi , tribu tunisienne limitrophe, venaient jeter dans la place de Lacalle, pardessus les miu^ailles, des lambeaux de vêtements qui avaient servi à des pestiférés. Ces misérables, que le fléau avait cruellement décimés, voyaient avec rage que les chrétiens n'étaient pas atteints; et au lieu d'imiter les sages précautions qui avaient préservé ceux-ci du mal, ils s'efforçaient de le leur communiquer.

Dans les derniers joiurs de 1 786, la peste étant toujours dans les environs de Lacalle et dans la plaine de Bône, le bey de Constantine, d'après les conseils de M. Barre, agent de la Compagnie d'Afrique à Bône, donna les ordres les plus précis au k'âïd de cette ville , pour qu'il eût à prendre les précautions que l'agent français lui indiquerait. Des cavaliers furent mis en campagne poiu" former un cordon sanitaire et empêcher toute communication avec les tribus pestiférées de la plaine.

L'époque des froids ayant produit son effet ordinaire, la peste disparut au commencement de 1 786, à tel point

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