Ô2 DE L'HYPOCHONDRIE
dans les viscères voisins du diaphragme, et surtout dans la rate.
Au rapport d'Etmùller , le siège de l'affection hypochondriaque réside principalement dans l'estomac , le diaphragme et le mésentère.
Sydenham admet que l'hypochondrie et l'hystérie ont entre elles les plus grands rapports, et dépendent de l'ataxie ou irrégularité du cours des esprits animaux.
Sthall ne voit aucune différence essentielle entre ces deux affections ; c'est pour lui toujours le même mal, qu'il nomme hypochondriaque chez les hommes, et hystérique chez les femmes.
C'est toujours l'irrégularité de la circulation qu'il accuse d'être la cause des troubles qu'on observe. Dans le premier cas, il croit voir un sang trop abondant et trop épais, accumulé dans la veine-porte, faisant effort pour se procurer une issue , soit par les parties supérieures, soit par les parties inférieures ; dans le deuxième cas, le cours des règles n'est pas ce qu'il doit être.
Boerhaave pense que le siège de l'hypochondrie réside dans la rate , l'estomac , le pancréas , l'épiploon , le mésentère ; ce célèbre médecin en trouve la cause dans l'atrabile, qu'il suppose épaisse, visqueuse et fortement attachée à ces diverses parties.
J'estime, dit Hoffman, que la maladie hypo-
chondriaque a sa source dans le dérangement du mouvement péris t al tique de l'estomac et des intestins. La principale cause éloignée est, selon lui , la stagnation du sang et des humeurs vitales dans ces viscères , et cette stagnation dépend ellemême fréquemment de la lenteur de la circulation dans l'organe biliaire.
L'hypocliondrie n'a pas son siège , selon Mead, dans une partie du corps toujours la même; ce médecin la regarde comme une maladie de tout le corps; mais il la fait consister principalement dans une lésion des viscères du bas-ventre.
Cheyne la fait dépendre d'obstructions dans les organes de l'abdomen.
« S'il est indubitable, dit Willi , que les affections hypochondriaques et hystériques soient souvent l'effet de l'état maladif du canal des alimens , de la matrice ou des autres viscères que renferme le bas-ventre, néanmoins, comme il se rencontre dans ces maladies divers symptômes qui ne paraissent pas pouvoir dépendre d'un vice de ces mêmes parties , et comme il ne reste souvent point, après la mort , de trace sensible de ces maladies dans aucun des organes de l'abdomen , il me semble très probable qu'elles puissent être fréquemment produites par quelques autres vices du corps, moins aisés à reconnaître que les précéder. » (T. Ier, p. 375.)
A cet exposé, déjà si long, des opinions des médecins sur l'hypochondrie, je pourrais encore ajouter celles de Junker, de Pilcarni , de Lower, de Mercatus, de Montanus, el d'une foule d'autres auteurs, car il n'est pas une maladie qui ait été l'objet d'un plus grand nombre d'écrits que celle dont je m'occupe, mais j'en suis détourné par l'inutilité de ce travail.
Comme on le voit , c'est toujours à quelques nuances près la même opinion reproduite par tous les auteurs, depuis les premiers âges de la médecine.
Pomme s'est éloigné de la route battue; je vais donner un aperçu rapide de son ouvrage sur les affections vaporeuses, en me servant autant que possible de ses propres expressions.
Les affections vaporeuses, dit Pomme, attaquent le genre nerveux ou en total ou en partie, et en produisent l irritabilité , l'éritisme , le spasme et le raccornissement.
Les causes qui leur donnent naissance sont celles qui produisent l'évaporalion du fluide nerveux, et qui, par conséquent, empêchent les nerfs d'exécuter leurs fonctions.
Quelle est l'indication à remplir? Pomme répond qu'il faut empêcher l'évapoialion du fluide nerveux , et restituer le fluide perdu par cette évaporalion.
Quels moyens mettre en usage? Pomme se prononce fortement contre les antispasmodiques ordinaires, qu'il qualifie de remèdes incendiaires, et conseille exclusivement les relâchans , les rfelayans , les humectans ; tels que les bains domestiques, simples, composes, tièdes, froids, (les bains tièdes pour remédier à la tension des nerfs, et les bains froids pour détruire la raréfaction des liqueurs et de l'air ) , les pédiluvcs, les lavemens à l'eau froide, les fomentations émollientes , l'eau de poulet ou de veau, le petit-lait, les potions huileuses, adoucissantes, mucilagineuses, et enfin les eaux minérales légèrement acidulées.
Voilà en abrégé tout l'ouvrage de Pomme. L'ennui extrême que m'a fait éprouver sa lecture ne m'empêchera pas de lui rendre justice; il renferme , selon moi , une description assez exacte des symptômes de l'bypochondrie , et quelques vues thérapeutiques qui me paraissent utiles dans beaucoup de circonstances.
L'opinion généralement accréditée au moment où j'écris, est à peu près celle de Dioclès , comme on peut s'en convaincre en comparant un passage du liv. 3 , chap. 7 , De locis affeclis , par Galien, avec les passages suivans extraits de l'ouvrage le plus estimé de l'époque actuelle sur les maladies nerveuses. « Ce n'est pas dans l'altération du tissu nerveux lui-même que réside la cause immédiate
des névroses ou maladies nerveuses. Il en est de la disposition des nerfs ganglionnaires, dans ce cas, comme de l'état que les nerfs présentent dans les membres paralysés; le tissu du nerf cstinlact, il n'est ni relâché ni racorni ; ou s'il existe dans son organisation quelques changemens, ils sont insensibles à nos sens et consécutifs. C'est l'altération des propriétés vitales des nerfs de la vie de nutrition, et surtout l'exaltation de la sensibilité organique, dont les nerfs sont les conducteurs spéciaux et les dépositaires , qui nous semblent constituer la maladie. Si on lie un nerf, toute la partie qu'il alimente devient paralysée, et cependant son tissu n'est point sensiblement altéré, il continue même à vivre organiquement, mais il devient inhabile à remplir les fonctions qui lui étaient confiées. La ligature enlevée à temps, les propriétés vitales reparaissent, et avec elles les fonctions nerveuses. Il en est ainsi des nerfs qui se distribuent aux organes delà digestion; quand ils sont affectés , leur tissu n'éprouve aucune altéralion; mais leur sensibilité exaltée provoque un désordre plus ou moins sensible, et entraîne, en raison de ses nombreuses sympathies,, tous les organes voisins; de là celle multiplicité de symptômes que l'on observe dans les affections hypochondriaques.
« Disons donc, en nous résumant, avec les phy-
de l'mypochondrie. 36y
siologistes modernes, que, d'après l'observation journalière et l'examen attentif des phénomènes de la maladie , nous reconnaissons pour siège primitif de l'hypochondrie , les viscères abdominaux, et surtout l'estomac, affectés dans leur système nerveux ou leurs propriétés vitales, et surtout dans leur sensibilité organique. » ( Traité des maladies nerveuses, t. 1er, p. 327.)
J'aurai souvent occasion , dans le cours de mon travail , de rendre hommage au talent observateur de l'auteur de cet ouvrage , de M. Louyer \'illermay ; mais aussi il m'arrivera fréquemment de contester les conséquences qu'il a déduites de ses observations. Dans l'un et dans l'autre cas je serai toujours guidé par un sentiment de justice , car je cherche la vérité selon mes lumières.
La citation que je viens de faire est suffisante pour prouver l'opposition qui existe entre l'opinion régnante et celle que je vais m'efforcer de soutenir relativement au siège de l'hypocliondrie. Cependant elle n'a pas le mérite de la nouveauté. Cullen me semble avoir eu une opinion semblable; Flemyng en 1741 > et M. le docteur Georget tout récemment, l'ont énoncée d'une manière bien positive, mais aucun d'eux ne l'a étayée des preuves nécessaires pour entraîner la conviction.
11 faut jnslifier ces assertions. Ce qui me porte
à penser que Cullen regardait le cerveau comme le siège primitif de l'hypochondrie, c'est le soin qu'il met à poser une ligne de démarcation entre cette affection et la dyspepsie ; c'est qu'il ne paraît faire attention qu'aux causes cérébrales, au désordre de l'intelligence, pour la caractériser; et que pour la guérir, il ne place sa confiance que dans les moyens thérapeutiques qui ont une action directe sur l'encéphale.
« La combinaison de la dyspepsie et des vapeurs dans les tempéramens mélancoliques , de même que les vapeurs ou la tournure d'esprit particulière à ce tempérament, qui ressemble à celle que j'ai décrite plus haut, §. 1222, sont des circonstances essentielles à cette maladie ; mais cette tournure d'esprit se trouve souvent jointe à un petit nombre de symptômes de dyspepsie, ou seulement à des symptômes légers ; même quand ces derniers existent, ils paraissent être plutôt les effets du tempérament général que d'une affection primitive ou locale de l'estomac : je considère en conséquence cette combinaison comme une maladie fort différente delà première, et je, voudrais lui appliquer strictement la dénomination d'hypochondrie. (Cullen, Élémens de médecine pratique, page 418).
Dans l'énumération des symptômes de l'hypochondrie , il n'est question que de la lésion des
de l'hypochondrie. 36g
fonctions cérébrales. ( Voyez page 4i4-) 0° Peut ajouter que l'hypochondrie dépendant principalement de l'affection du sensorium commun, les vomitifs ne doivent pas y être aussi utiles que dans la dyspepsie. C'est faute d'avoir établi une distinction convenable entre ces deux maladies , ou d'après une fausse théorie , que quelques auteurs, persuadés que le foyer de l'affection hypochondriaque résidait dans l'estomac, ont prétendu que le vomitif était le remède principal que l'on devoit employer. ( Page 422. )
Enfin, Cullen dit, page 424 •" « H est à propos de considérer maintenant l'article le plus important de la pratique dans cette maladie, savoir le traitement qui convient à l'esprit , dont l'affection accompagne quelquefois la dyspepsie, mais constitue toujours particulièrement la circonstance principale de l'hypochondrie. »
Flemyng s'est exprimé d'une manière plus claire encore sur le siège primitif de l'hypochondrie dans le cerveau ; je me sers de la version française insérée dans l'ouvrage de With , tome II, page 5o6.
« Je pense que les affections hypochondriaques et hystériques , quand eiles ont quelque durée , dépendent de ce que les parties organiques ou fibres du cerveau et des nerfs , sont relâchées , faibles , sans action ni élasticité ; de ce que le fluide des
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nerfs est trop séreux, appauvri et sans vertu : dès lors Ja digestion des premières voies ne se fait pas ou se fait mal , à cause de la grande sympathie du cerveau avec les organes de Ja digestion. »
Après avoir fait abstraction des idées de Flemyng sur la nature de l'altération qui constitue l'hypochondrie , il reste que le cerveau primitivement affecté est la cause du trouble des fonctions de l'estomac.
Enfin M. le docteur Georget s'est exprimé ainsi sur cet objet : « L'hypochondrie n'est dans le principe, comme l'hystérie, qu'une affection cérébrale. Cette foule de phénomènes disparates qui la caractérisent, pourraient-ils être rapprochés sous le même nom , s'ils n'avaient une source commune ? Voyez d'ailleurs quelles en sont les causes : ce sont toujours des affections morales vives ou lentes , des chagrins prolongés ou des travaux d'esprit trop soutenus chez des sujets faiblement constitués. Il en résulte d'abord des effets passagers , qui , à force de se renouveler , délabrent l'organisme, usent les tissus. Le cerveau donne presque toujours des signes locaux d'altération ; les facultés intellectuelles sont ou affaiblies ou troublées , et il en résulte un délire particulier. Combien on rendrait service à ces malheureux , si, au lieu de tourmenter leur abdomen par des drogues de toute espèce , on les traitait comme
des aliénés, si ons'occupait enfin delà vraie cause du mal ! « (De la Folie, note de la page l[j.)
Tel était l'état des travaux de mes devanciers sur le siège primitif de l'hypochondrie d.ms l'encéphale, lorsqu'au mois de mars de celte année (182 1) , en rendant compte de l'ouvrage de M. le docteur George! ,sur\;\ Folie, dans le Journal complémentaire des Sciences médicales, je donnai à cette opinion lisdéveloppemens qui vont trouver place ici comme une introduction utile à une description plus détaillée des différentes circonstances de cette maladie,
M. Georget (1) n'ayant fait qu'énoncer d'une ma- idée géné-
' \ ' r 1 • ■ iîi i 1 • vale de cet
nicre générale son opinion sur J hypochondrie, écrit je vais présenter sur ce sujet quelques réflexions qui m'ont été suggérées par l'examen attentif et impartial des observations quej'ai lues dans divers ouvrages, ou que j'ai moi-même recueillies.
Dans la très grande majorité des cas le cerveau est primitivement affecté dans l'hypochondrie; quelquefois, seulement, la lésion d'un autre organe peut en être regardée comme la cause éloignée.
(1) Pendant l'impression de ce travail , ce médecin a publié un ouvrage sur la physiologie du cerveau et sur les maladies nerveuses, dans lequel il a développé cette même opinion.
5y2 DE l'hYPOCHONDRIE.
Je regrette de ne pouvoir présenter tout ce qui me semblerait propre à motiver cette assertion ; mais la nature de mon travail s'y oppose. Examinons toutefois cette question sous le rapport des causes, des symptômes et du traitement. Je n'invoquerai pas les secours de J'anatomie pathologique , je serais entraîné trop loin ; mais je crois pouvoir assurer qu'elle n'est pas favorable à l'opinion opposée à celle que je viens d'émettre.
Causes. — Une disposition héréditaire , une susceptibilité extrême, native ou acquise, les affections pénibles de l'âme, les contentions d'esprit , en un mot les causes morales et intellectuelles sont sans contredit les causes les plus ordinaires de l'hypochondrie. Or, il est inutile de démontrer que ces causes agissent immédiatement sur le cerveau, puisque cet organe est la source de toute intelligence , de toute passion ; c'est l'exercice même des fonctions du cerveau qui devient la cause des dérangemens que nous observons ; les autres organes sont soumis à cette loi : pourquoi vouloir que le cerveau y soit réfractaire ? Bornonsnous donc à citer un fait généralement connu qui nous permettra d'apprécier l'influence des causes intellectuelles. Si pendant la digestion on se livre à des travaux de cabinet , surtout si la contention d'esprit est très grande, qu'arrive-l il ?la digestion est suspendue , ou languit ; il y a gêne dans l'es*
de l'hypochondrie. 5j5
tomac, tension du diaphragme et des hypochondres , malaise général, etc. Quelle est la cause du trouble de cette fonction importante? La réponse est positive : il y a déplacement des forces, appel de ces forces au cerveau, au préjudice de l'estomac : de là naît tout le désordre. Quoi ! cette raison vous paraît plausible pour rendre compte de l'action d'une cause intellectuelle, dont la durée est passagère, et vous ne voulez pas que sa continuité ou sa plus grande énergie puisse produire de semblables effets , ou même des effets plus graves et plus durables? Au reste, faut-il s'étonner si l'estomac a été regardé comme le siège de l'hypochondrie, lorsque, dès la plus haute antiquité, on considérait ce viscère comme l'arbitre suprême de l'économie, lorsque l'on sait que Vanbelmont et Wepfer, abus mt d'une métaphore , en faisaient le chef du système nerveux , prœses systematis nervosil
Après les causes que nous venons d'énumérer, parlons des impressions que produisent le spectacle habituel des malades, et surtout la lecture des livres de médecine, et demandons comment l'on conçoit la lésion de l'estomac sous l'influence
de ces causes , sans admettre l'affection primitive du cerveau ? Les professions qui , sans occuper l'esprit , n'exigent aucune locomotion , n'entraînent aucune dépense de l'influx nerveux , et favorisent son accumulation dans l'organe qui en est
5j4 de l'hypochondrie.
la source , en donnant lieu souvent à l'hypochondrie, révèlent assez quel est le siège de la maladie. Remarquons que l'isolement dans lequel se trouvent certains ouvriers , ajoute encore aux mauvais effets de la vie sédentaire en produisant une tristesse habituelle, de fréquens retours sur soi-même, etc. Quant aux autres causes physiques, je trouve qu'on leur accorde trop d'importance , et je suis conduit à penser , par l'analyse des faits, que, presque toujours, la suppression des hémorroïdes et des menstrues, par exemple, au lieu de produire l'hypochondrie, est une suite de l'affection du cerveau.
Symptômes. — Leur énumération serait déplacée et inutile : je neveux que chercher à en apprécier la succession et l'importance. Il me suffira de dire avec Mauget : Signorum maximus et numerus, <vix enim 'ulla pars corporis est quœ vim hujus morbi effugit, prœcipuè si morbus radiées allé egeril. Les causes une fois connues , leur mode d'action étant déterminé, du moins autant que possihle, on ne peut nier que ce ne soit vers la tête que se font remarquer les premiers phénomènes de la maladie. Comment se fait-il donc qu'on ne les aperçoive pas, ou comment, lorsqu'on les aperçoit, les juge-t-on sympathiques d'autres lésions qui se développent en même temps, ou secondairement? Deux raisons principales servent à expliquer cette
erreur de diagnostique; la première est que , par une méprise bien funeste , selon moi , on a rarement soupçonné le cerveau d'être primitivement affecté; et, cependant, l'étendue, l'activité de ses fonctions , doivent nécessairement le disposer à de nombreuses affections. Non seulement on a , placé le siège de la folie hors du cerveau , mais encore celui de l'apoplexie , qui laisse presque toujours des traces évidentes dans cet organe, a été placé, tantôt dans l'estomac et les intestins(i), tantôt dans le foie et dans la vésicule du fiel, tantôt enfin dans les poumons. D'après cela, il faut d'autant moins s'étonner que l'encéphale n'ait pas été regardé comme le siège de l'hypochondrie , que cette maladie présente de nombreux phénomènes sympathiques qui pouvaient facilement donner le change. Ajoutons que les facultés intellectuelles, étant rarement lésées dès le début, restant même quelquefois dans leur intégrité pendant le cours de l'hypochondrie, on s'est cru en droit d'en conclure que le cerveau n'était pas malade ; mais on oubliait que l'organe des facultés
(1) M. Serres vient de prouver , dans son Mémoire sur l'apoplexie , combien était ridicule et peu fondée une telle opinion. Elle tombait déjà en désuétude lorsque, par des faits nombreux , ce praticien distingué en a fait enfin justice.
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morales et intellectuelles était aussi la source de tout influx nerveux , du moins dans la classe supérieure des animaux, et que son intégrité est indispensable pour le maintien de l'action des nerfs , qui, tous , ont avec lui une communication plus ou moins directe , plus ou moins sensible.
La deuxième cause d'erreur de diagnostique dans l'hypochondrie, lient à ce que les observateurs arrivaient auprès des malades avec des idées arrêtées d'avance. Les uns se contentaient de noter les symptômes qu'ils croyaient caractéristiques de l'affection du foie ou de l'estomac, suivant leur opinion , et élaguaient tous les symptômes qu'ils regardaient comme conséculi fs ou étrangers à celle affection; d'autres passaient d'abord sous silence les périodes d'incubation et d'invasion , c'est-àdire , notaient de suite, par exemple, les phénomènes de la digestion ; mais , dans le cours de leurs observations, ils rapportaient souvent des circonstances qui remettaient sur la voie de la vérité ; d'autres enfin parlaient d'abord des symptômes développés du côté de la tête; mais, par la plus étrange des inconséquences, ils n'en tenaient aucun compte jusqu'à ce qu'ils prédominassent tellement sur ceux d'une névrose de l'estomac ou d'un autre organe que l'affection du centre nerveux devînt évidente pour tout le monde : encore ne la considéraient-ils que comme sympathique. Cette
de l'hypochondriï, 577
erreur a été telle qu'un auteur moderne très estimable, M. Louyer-Villermay, après avoir noté la prédominance delà lésion de la sensibilité générale et des aberrations mentales sur le désordre du système digestif, au lieu d'accuser le cerveau d'être malade , a préféré dans ces cas n'assigner aucun siège à l'hypocbondrie , établir enfin une variété de cette maladie, à laquelle il a imposé le titre suivant que je m'abstiens de qualifier : Hypochondrie avec prédominance du désordre et sans lésion permanente d'un organe particulier. Le même auteurauquel nous devons d'excellentes observations sur l'hypocbondrie, et dont je conteste seulement les conséquences qu'il en a déduites avec la réserve que commande son instruction profonde, a avancé dans son ouvrage sur les maladies nerveuses , que , dans une nombreuse pratique de vingt années, il avait à peine rencontré trois ou quatre bypochondriaques qui n'eussent point offert de désordres primitifs de l'estomac et des intestins , ou des autres organes qui coopèrent à la digestion. Chose étonnante, et qui prouve combien les faits peuvent être interprétés d'une manière différente ! presque toutes ces observations me paraissent contraires à son assertion, et favorables à l'opinion que j'ai énoncée.
Très souvent , d'ailleurs , ce n'est point l'estomac ou les autres organes-du système digestifque
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les malades accusent d'être la cause de leurs souffrances. Parmi les divers accidens nerveux qu'ils éprouvent , ils s'arrêtent au symptôme prédominant ou vers lequel leur attention a été particulièrement dirigée , et se croient atteints de la maladie qui a le plus d'analogie avec ce symptôme. Comment les médecins , qui soutiennent que le siège de l'hypochondrie est dans le bas-ventre, désigneront-ils les cas assez nombreux où l'hypochondrie, n'offrant aucune lésion notable dans les organes de cette cavité, est seulement caractérisée par des resserremens spasmodiques de la poitrine, de l'oppression, des palpitations, et par les craintes exagérées qu'inspirent ces phénomènes à des individus doués d'une grande susceptibilité? Comment désigneront-ils les cas où les malades , exagérant les maux de tête , les vertiges, les étourdissemens , les bourdonnemens d'oreilles, etc. croient à chaque instant l'apoplexie imminente? où placeront-ils enfin le siège de l'hypochondrie chez les personnes qui , tourmentées par la crainte de la syphilis, s'abandonnent à l'exaltation de leur imagination , et voient , dans la moindre douleur qu'elles ressentent, un signe avant-coureur ou un effet de cette maladie?
Si on me demandait dans quel but je me suis livré aux réflexions précédentes sur le siège de l'hypochondrie, je répondrais que c'est dans
de l'hypochondrie. 57g
l'intention d'apprécier le mode de traitement employé de tous les temps dans cette vésanie , et de proposer des modifications qui me paraissent importantes , et qui dérivent naturellement de la manière différente dont j'envisage le siège de l'hypochondrie. Si c'était ici le lieu , je ferais voir que méconnaissant le siège du mal , on a fait presque toujours la médecine du symptôme; je rappellerais que les médecins ont exagéré une observation d'Hippocrate, répétée par Galien , que les Slhaliens, surtout par suite d'une corrélation qu'ils admettaient entre l'affection hypochondriaqùe et l'écoulement hémorroïdal , ne cherchaient , dans le traitement de cette névrose, qu'à provoquer ou à rétablir cette évacuation. Je rappellerais que Sydenham se proposait de diminuer le sang , d'abord par la saignée et les purgatifs, etc. ; que Boerhaave, fidèle à ses idées systématiques, voulait adoucir l'humeur tenace qui obstrue les viscères abdominaux , par les savonneux , et l'expulser par les remèdes hépatiques , anti-hypochondriaques, par les mercuriaux, les saignées, les bains , les purgatifs , et même par les emplâtres , etc. Mais quels résultats plus heureux on obtiendrait, et quels résultats plus heureux en effet on a obtenus, lorsque, renonçant aux aloëtiques, aux sangsues à l'anus, pour provoquer les hémorroïdes , aux purgatifs , pour détacher la matière
38o de l'hypochondrie.
tenace, aux toniques pour fortifier l'estomac, à l'usage de la digitale, pour modérer l'action du cœur, etc. on s'est occupé de la véritable cause du mal , on a fait un sage emploi des ressources de l'hygiène et d'une bonne direction morale et intellectuelle !
Ce tableau sommaire peut donner une exacte connaissance de mon opinion sur l'hypochondrie; mais il n'indique que d'une manière imparfaite le p}an que j'ai adopté. Je dois donc avant tout l'exposer aux yeux du lecteur.
plan du i°. J'examinerai les causes avec une grande at-
travail. . • i/v* • 1 1 i • i
tention , je m etrorcerai de déterminer leur nature, leur mode d'action.
2°. Je rapporterai les symptômes de l'hypochondrie dans l'ordre de leur succession , du moins tel que je l'ai observé ; sa marche et ses complications se trouveront ainsi exposées.
3°. Pour que cet ordre ne paraisse pas arbitraire, je soumettrai à l'analyse des faits rapportés à l'appui d'une opinion opposée à la mienne, et je montrerai que leur interprétation naturelle m'est tout-à-fait favorable. Il n'est pas selon moi de méthode qui puisse inspirer plus de confiance.
4°. Je ferai connaître le résultat des ouvertures de corps; mais au lieu d'établir ici une discussion généralesur le siège de l'hypochondrie, comme je l'ai fait pour le suicide, je me contenterai d'en
de l'hypochondrie. 38 r
déduire les conséquences qu'elles présenteront, suivant la méthode que j'aurai déjà mise en pratique à l'égard des causes et des symptômes.
5°. Je dirai ce que je pense des distinctions admises entre l'hy pochondrie et certaines affections , et des rapports qu'on lui a trouvés avec quelques autres maladies.
6°. Je dirai quels sont les moyens qui me paraissent le plus propres à remplir les indications prises de l'état du cerveau dans l'hypocliondrie , quels sont les soins que réclament les phénomènes sympathiques, et enfin quel est le traitement préservatif de l'hypochondrie et de ses rechutes.
Je vais d'abord énumérer les causes de l'hypo- Causes. chondrie et préciser le degré d'influence que je leur attribue. Je ferai connaître les opinions de plusieurs auteurs sur cet objet, je m'attacherai surtout à celle de M. Lonyer-Villerniay, parce qu'elle est généralement adoptée; l'ouvrage de ce praticien distingué se trouvant entre les mains d'un grand nombre de personnes, on pourra plus facilement vérifier mes assertions; je montrerai l'opposition des idées théoriques de ce médecin avec le résultat de ses propres observations, et je serai ainsi conduit à des conséquences rigoureuses sur la nature des causes de l'hypochondrie et sur leur mode d'action.
Les causes prédisposantes et occasionnelles de Causes pré* l'hypochondrie sont à peu près les mêmes que "f01"'"'
38a de l'hypociiondrie.
celles de la folie. L'étendue que j'ai donnée à leur examen en étudiant une espèce d'aliénation mentale me di pensera donc d'entrer dans des détails minutieux à cet égard.
Y a-t-il des dispositions natives à cette malidie ? Je réponds affirmativement avec Hoffman , Willis , Raulin , Laurent et M. Villermay , et j'ajoute d'après mes observations , qu'une prédisposition, héréditaire à l'aliénation mentale est également une forte prédisposition à l'hypociiondrie.
Que conclure de ce fait relativement au siège de l'hypochondrie ? Si par nos réflexions ultérieures et les observations qui en seront toujours la base , il reste prouvé que le désordre des fonctions digestives , que les borborygmes , les rapports, et autres phénomènes sont des symptômes d'autres maladies, notamment de la dyspepsie, et ne peuvent pas caractériser l'hypochondrie ; s'il est bien constaté que l'exaltation de la sensibilité générale, des spasmes variés , des inquiétudes exagérées sur tout ce qui tient à la santé , un changement de caractère , de l'instabilité dans les affections, soient les signes véritables de l'hypochondrie, les signes dont l'absence exclut toute idée de cette névrose, il faudra nécessairement en conclure que la prédisposition héréditaire réside dans l'encéphale, organe des fonctions troublées.
Les personnes douées d'un tempérament ner-
de l'hïpochondbiï. 385
veux et très impressionnables sont prédisposées au développement de lhypochondrie.
On a observé généralement que les individus atteints de celte affection étaient pusillanimes, habituellement tristes , moroses et indolens. Cette règle a cependant de nombreuses exceptions. Lhypochondrie se manifeste même chez les lymphatiques , lorsqu'ils sont soumis à des causes dont l'action est forte et long-temps prolongée.
L âge viril est l'époque la plus ordinaire de l'invasion de celte maladie; elle se déclare rarement avant l'âge de vingt-cinq ans et après celui de soixante ans, d'où il faut conclure qu'elle se développe dans la périodedela vieoù le cerveau est plus violemment exercé, (ployez pages i5 et 190.)
Les femmes sont moins sujettes à l'hypochondrie que les hommes. Ce fait est positif : comment l'expliquer .-' Est-ce parce qu'elles fatiguent moins leur intelligence par des méditations profondes , source si ordinaire de cette névrose ? estce parce qu'ayant en partage une sensibilité plus exquise , les passions , les affections morales ont sur elles une influence plus énergique, et donnent lieu à une autre série de phénomènes, à des mouvemens convulsifs , etc. qui constituent l'hystérie?
Ces deux raisons me paraissent également admissibles. Quoi qu'il en soit , lorsque l'hypochondriese manifeste chez les femmes, c'est principa-
Iement à l'époque critique; les. causes auxquelles il faut l'attribuer dans cette circonstance , sont l'affliction portée quelquefois jusqu'au désespoir que leur cause la perte irréparable de leurs charmes , et la crainte des maladies nombreuses et variées dont elles sont si souvent les victimes à cette période de leur existence.
Les climats chauds sont-ils plus propres que les climats froids au développement des maladies nerveuses ?
Van-Swieten pense que les Espagnols sont spécialement disposés à l'hypochondrie , et Bosquillon estime que tous les pays méridionaux ont la même influence. Hoffman et Réveillon ont manifesté une opinion tout-à-fait différente.
Ces observations contradictoires sont favorables à ma manière de voir : car si l'hypochondrie s'observe également et dans les pays froids et dans les pays chauds , il faut en chercher les causes ailleurs que dans l'action du climat. Ces causes sont intellectuelles ou morales. En effet la fréquence de l'hypochondrie n'est pas en raison de la température des différens pays , mais elle est relative au degré de civilisation où sont parvenus les peuples qui les habitent, à la fréquence des commotions politiques , etc.
Sous toutes les températures on a vu augmenter le nombre des hypochondriaques, lorsque les
de l'hypochondhie. 385
peuples ont éprouvé des revers de fortune , les malheurs de la guerre, des tourmentes révolutionnaires, etc.
Cette observation fut faite par Zncchias , en 167 1, c'est-à-dire dans un temps où les progrès de la civilisation, l'impulsion donnée à l'étude de la littérature et des beaux-arts, etlesévénemens politiques du siècle de Louis xiv, devaient nécessairement produire une grande exaltation de toutes les facultés , et êlreune source de sentimens opposés.
L'augmentation des hypocondriaques a été remarquée en Allemagne et en Espagne lors de nos différentes invasions : dans les premières années de Ja révolution, dit Je savant professeur Halle, les anévrismes du cœur et des gros vaisseaux parurent plus fréquens que jamais; ensuite les engor— gemens sqnii rheux et ulcéreux de l'estomnc et du pylore, enfin les affections hypochondriaques. Pourquoi augmentation de lésions de trois organes produite par la même cause.'' Parce qu'il y a action directe des commotions morales sur l'encéphale, et réaction énergique de cet organe sur les deux autres.
L'influence des saisons me paraît encore moins puissante que celle des climats ; Bosquillon assure que le froid détermine particulièrement les paroxysmesde l'hypochondrie; pour moi, je lésai observés alternativement dans l'été et dans l'hiver, et
586 DE l'hYPOCHONDKIE.
plus souvent même durant les grandes chaleurs de l'été que pendant les froids rigoureux de l'hiver.
Les vêtemens peuvent-ils contribuer au développement de l'hypochondrie ? Dans la persuasion où l'on était que cette maladie avait son siège dans le bas-ventre, on a dû admettre cette influence; mais si elle était réelle, l'habillement des femmes, qui comprime si fortement les viscères abdominaux, devrait très fréquemment donner lieu à cette névrose, et cependant nous avons déjà vu que ce sexe y était bien moins exposé que le nôtre.
On a prétendu aussi que les métiers qui nécessitaient une compression habituelle des organes abdominaux, devenaient spécialement cause d'hypochondrie; mais dans ces cas l'hypochondrie doit être rapportée à des causes bien plus puissantes. On les trouve dans la vie sédentaire et dans la nature des idées qui sont familières aux personnes qui les exercent.
La vie sédentaire par elle-même s'oppose à une égale distribution de l'influx nerveux, et favorise sa concentration dans le foyer principal de la sensibilité. L'homme n'est point né pour rester immobile, il a reçu en partage une certaine dose de sensibilité : si la partie destinée aux agens de nos relations extérieures n'est pas employée pâteux , il faut qu'elle s'épuise d'une autre manière. Les personnes qui mènent une vie sédentaire ont
DE L'il YPOCHONDR1E. 387
des idées d'autant plus actives quelles sont plus bornées. Ayant peu à s'occuper des autres, elles s'occupent beaucoup d'elles-mêmes, elles prêtent une plus grande attention à tout ce qui est relatif à leur santé.
On est naturellement disposé à accorder une plus grande influence à celte cause qu'à la vie sédentaire dans la production de l'hypochondrie , lorsqu'on pense que celte névrose ne se manifeste que cbez les artisans qui vivent dans l'isolement, et qu'elle épargne presque toujours les ouvriers qui vivent au sein de leurs familles, entourés de leurs amis, ou dans de nombreux ateliers.
L'onanisme et l'abus des plaisirs de l'amour disposent fortement à l'bypochondrie ; en effet, les excès de ce genre, plus que tous les autres excès, ébranlent le système nerveux et portent le désordre dans les fonctions de l'encéphale. Je termine ici l'énumération des causes prédisposantes; mais ai-je besoin de faire remarquer qu'on doit regarder comme telles tout ce qui peut exagérer, pervertir et faire exlravaguer la sensibilité? Je passe à un ordre de causes qui déterminent le plus fréquemment l'hypochondrie ; ces causes dites occasionnelles peuvent également constituer des prédipositions ; il est impossible de tracer une ligne de démarcation bien précise entre les unes et les autres.
Les causes les plus énergiques, ie dirai près- Causes ocmque les seules capables de donner heu a 1 hypo- wr«.
388 DE L'il YPOC1IONDRIE.
chondrie, sont intellectuelles, morales, c'esl-iidire cérébrales.
L'exercice des facultés mentales , lorsqu'il n'est pas contenu dans de justes bornes , est une cause très puissante d'hypochondrie. Cela est si vrai , qu'il est infiniment rare de rencontrer un homme habituellement livré aux travaux de l'esprit qui n'ait éprouvé celte affection d'une manière plus ou moins intense. Aussi je regarde comme bien plus justes ces paroles d'Aristote, appliquées aux hypochondriaques, que lorsqu'on fait allusion aux véritables mélancoliques : Cur homines qui ingenio claruerunt, et in studiis philosophiœ , vel in republica administranda , vel in carminé Jîngendo , vel in artibus exercendis melancholicos omnes fuisse videamus ? ( Arist. prob. sect. 3o. )
Le genre d'étude auquel on se livre peut encore ajouter à l'énergie de cette cause. Les médecins , par exemple, sont fréquemment affectés d'hypochondrie.
Sans cesse occupés de l'examen de l'organisme animal, des troubles variés qu'il éprouve, et des moyens de rétablir l'ordre ; sans cesse exposés à voir l'homme aux prises avec la douleur , ils explorent avec une scrupuleuse attention l'état de leurs fonctions, ils font de fréquens retours sur eux-mêmes , et l'habitude de ces retours amène souvent l'hypochondrie.
Mais cette affection ne se borne pas à faire des
de l'hypociiondrie. 38g
victimes isolées parmi les élèves en médecine. Peu habitués à saisir les caractères des maladies , ils tirent des conséquences graves des symptômes les plus légers, et se laissent induire en erreur par les apparences les plus légères. J'ai , à cet égard , une expérience personnelle. Pendant plusieurs années j'ai été tourmenté de la crainte d'être phthisique : cette malheureuse idée s'était introduite dans mon esprit, en 1810 , pendant une leçon de M. Baumes, sur la phthisie pulmonaire. Elle a été combattue à Paris avec succès par les armes du ridicule ; une chose qui a beaucoup contribué à la dissiper complètement, c'est une connaissance plus approfondie des maladies.
Celte leçon du professeur de Montpellier ne fut pas seulement fatale pour moi , plusieurs de mes condisciples furent obsédés par les mêmes craintes , mais j'ignore quelle en a été l'issue.
Lorsque le célèbre Corvisart fixait l'esprit des élèves de l'Ecole de Médecine de Paris sur les lésions organiques du cœur, on vit alors se manifester parmi eux une véritable épidémie d'hypochondrie.
Les battemens du cœur un peu plus forts que de coutume, quelques irrégularités dans l'action de cet organe, étaient pour un grand nombre d'entre eux un indice certain d'un anévrisme du cœur , etc.
590 DE L H YPOCIIONDRIE.
Qui de nous n'a pas vu tout récemment, et ne Yoit pas encore des élèves et des médecins se croire affectés d'une gastrite ou d'une gastro-entérite, sans la manifestation d'aucun symptôme capable de légitimer leurs craintes?
La lecture des ouvrages de médecine donne lieu plus souvent encore chez les gens du monde à l'hypochondrie. Elle a pour résultat ordinaire de les porter à examinenrvec plus de soin le jeu de leurs organes , et au moindre trouble , et souvent même dans un état de santé parfaite, à l'aide de fausses interprétations , ils jugent être atteints des maladies les plus graves dont ils ont lu la description. Quelquefois ils en redoutent seulement l'approche, ils en prévoient l'imminence. Enfin le passé, le présent et l'avenir présentent tour à tour de nouveaux alimens à leurs funestes idées. « Pour m'achever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures, je m'étais mis à étudier l'anatomie, et passant en revue la multitude et le jeu des pièces qui composaient ma machine, je m'attendais à sentir détraquer tout cela vingt fois le jour j loin d'être étonné de me trouver mourant, je l'étais que je pusse encore vivre, et je ne lisais pas la description d'une maladie que je ne crusse être la mienne. Je suis sûr que si je n'avais pas été malade , je le serais devenu par cette fatale étude. Trouvant dans chaque maladie
de l'iiypochonjirie. 3gi
des symptômes de la mienne , je croyais les avoir toutes, et j'en gagnai par dessus une bien' plus cruelle encore dont je m'étais cru délivré ; la fantaisie de guérir. C'en est une difficile à éviter quand on se met à lire des livres de médecine. A force de chercher, de réfléchir, de comparer, j'allai m'imaginer que la base de mon mal était un polype au cœur. » ( J.-J. Rousseau. )
La fréquentation des hypochondriaques a des résultats aussi nuisibles que la lecture des ouvrages de médecine. Elle suffit seule assez souvent pour déterminer l'hypochondrie chez des individus qui ont reçu, en partage, une grande susceptibilité morale et un caractère méticuleux. C'est là une nouvelle preuve de la tendance de l'homme à obéir à l'empire de l'imitation.
Quoique les sciences exactes nécessitent de longues et pénibles méditations, il est d'observation que les hommes qui s'y livrent, sont moins exposés à l'hypochondrie que ceux qui cultivent les beaux-arts. Il est vrai de dire en général que cette affection choisit de préférence ses victimes parmi les hommes qui exercent plus l'imagination que les autres facultés de leur esprit. Tels sont les poètes , les peintres , les musiciens surtout : ce qui n'étonnera pas ceux qui auront présente à leur souvenir l'appréciation déjà faite ( pages 22 et suiv. ) de l'influence de la musique sur le cerveau et le système nerveux.
Ogi DE L HYPOCHONDRIE.
Aussi Grétry av:dt-il observé qu'il y avait plus de vaporeux parmi les musiciens que parmi les autres classes d'artistes.
Les plus célèbres musiciens, comme l'a très bien fait remarquer M. Villermay , offreni des preuves de la justesse de celte observation. ( Voyez V Odyssée d'Homère , festins des prétendans . ) Le caractère du fameux Tigellinus, décrit par Horace, (satire 3, livre ier ) ; et parmi les modernes, Viotti ( Décade philosophique, fructidor an vi ). L'esquisse historique du célèbre Mozart ( Journal du Publiciste , brumaire an x). Saccbini , Grétry (Essais sur la Musique ).
Les causes morales, les passions tiennent le second^ rang dans la produclion de l'hypochondrie; cependant je crois inutile d'entrer ici dans des détails à cet égard; le lecteur les trouvera aux pages 3o et suivantes. Je ferai remarquer seulement que celte névrose est surtout produite par les affeciioris pénibles de l'âme, lentes et continues , les chagrins , la crainte , l'ennui , etc. C'est à cette dernière cause principalement qu'il faut rapporter l'hypochondrie qu'on remarque si fréquemment chez les négocians qui abandonnent les affaires, et en général chez les individus qui passent d'une vie active à l'oisiveté.
Il serait sans doute nécessaire pour le triomphe de mon opinion sur le siège de l'hypochondrie, de prouver que les passions n'ont pas leur
anses occa* nnr Iles directes.
DE l'hYPOCIIONDKIE. 3(^5
source dans le bas-ventre , comme on le croit généralement encore , mais bien dans l'organe encéphalique. J'en avais senti la nécessité, et j'avais placé dans cet endroit une discussion sur cet objet , qu'après un mûr examen j'ai regardée comme trop longue pour un épisode, et trop courte relativement à l'importance de la matière. En conséquence j'ai préféré placer ce travail dans l'introduction à mes recherches sur l'aliénation mentale.
Les causis que nous regardons comme indirec- c tes et comme méritant peu de nous occuper- ont s'on'"'/lcs "
1 l ' directes.
été précisément rapportées en première ligne par les médecins qui placent le siège de l'hypochordrie dans le bas-ventre. De ce nombre sont : une bo;sson très froide ou à la glace , l'abus des liqueurs alcooliques, desdélayans, des toniques, surtout du quinquina dans les fièvres intermittentes , et au rapport de Buchan, deTissot etdeZimmerman , l'usage trop fréquent du thé.
Un grand nombre d'auteurs ont mentionné d'une manière particulière l'abus des purgatifs, des éméliques et des mercuriaux , le trouble des sécrétions, ella suppression des évacuations habituelles.
Fracassini a été jusqu'à prétendre que l'usage du sucre était une cause d'hypochondrie.
Réveillon n'accuse que les variations atmosphériques et les anomalies de la transpiration.
Stahl considère la plétore sanguine comme la
3g4 de l'hypochonûrie.
cause presque universelle de toutes les maladies, et par conséquent de l'hypochondrie : aussi ne voitil dans cette affection que surabondance de sang dans les vaisseaux du bas-ventre ( vena porta , porta malorum ) , et efforts hémorragiques à favoriser.
Qui croirait que tant de médecins qui jouissent d'une réputation méritée par d'utiles travaux aient pu regarder une lésion secondaire comme affection primitive, et confondre en un mot les effets avec les causes? C'est cependant une vérité bien démontrée pour moi , même d'après l'analyse que j'ai faite des faits particuliers publiés par les divers auteurs. Presque toujours j'ai pu remonter à des causes intellectuelles , morales , comme causes de l'hypochondrie. Une objection spécieuse qu'on peut me faire , c'est que cette névrose est susceptible de se manifester à la suite de maladies longues et douloureuses : mais il faut bien se garder de croire qu'elle soit alors liée à la lésion de tel ou tel organe. Dans cette circonstance comme dans les autres, l'hypochondrie est due à une cause cérébrale ; elle doit être attribuée à l'ennui , à la tristesse qu'inspire nécessairement une maladie dont on ne peut prévoir le terme et qui souvent nous éloigne de nos plus chères affections.
Pour justifier mon assertion je vais mettre sous les yeux du lecteur un résumé des causes que j'ap-
de l'iiypociiondrie. 3g5
pelle indirectes, fait par M.Villermay , et un relevé que j'ai fait moi-même des causes des affections hypochondriaques dont les observations sont consignées dans l'ouvrage de ce médecin.
« Les causes propres à donner naissance à l'hypochondrie, suivant nos tissus organiques, sont :
i°. Pour le système cutané : Lesdérangemens de la transpiration , la cessation spontanée de certaines sueurs habituelles , générales ou partielles , aux pieds, sous les aisselles, aux mains, derrière les oreilles, etc. ; le transport à l'intérieur d'une affection de la peau plus ou moins ancienne et intense ; la dessication ou l'extinction prématurée d'une éruption quelconque, d'une ulcération , d'un vésicatoire , d'un séton , d'un cautère.
2°. Pour le système muqueux : Des évacuations immodérées, la guérison inconsidérée d'une diarrhée critique ou habituelle ; la cessation trop brusque d'une excrétion pulmonaire ou nasale très abondante, d'une expulsion considérable de mucosités, d'une gonorrhée ou d'un écoulement vésical , uréthral, vaginal, d'une leucorrhée et surtout des lochies, enfin la négligence d'une purgation dont on a contracté l'habitude.
3°. Pour le système glanduleux : La prédominance des organes biliaires, la suppression d'une évacuation bilieuse, et autres dispositions de cet appareil dont nous avons déjà parlé, et sur lesquelles nous aurons bientôt occasion de revenir.
5gG de l'hypochondrie.
Les salivations excessives ou l'interruption précoce de cet écoulement critique ou favorable , les déperditions sperniatiques involontaires , ou suite des plaisirs vénériens et de la masturbation , à laquelle se joignent la honte et les regrets ; quelquefois aussi la continence trop prolongée, peutêtre enfin la suppression ou la diminution d'un cours d'urine critique.
4°. Nous citerons en outre comme causes relatives au système sanguin : Le retard, la rétention ou la déviation d'un flux de sang périodique , l'omission d'une évacuation sanguine habituelle , la suppression d'une hémorragie salutaire , celle des menstrues, et plus souventla suppression d'u'n écoulement hémorroïdal, d'un épistaxis; quelquefois même la guérison d'un hémoptysie, d'un hématemèse ou d'une autre hémorragie qu'on n'aura point combattue ou remplacée par la saignée ou l'application des sangsues ; des saignées indiscrètes ou trop copieuses. D'autres fois enfin , c'est un état de pléthore sanguine générale ou locale. » ( Maladies nerveuses, pages 2Ô5 et suiv. )
J'ajoute, toujours d'après M. Villermay, l'allaitement trop prolongé , la présence des vers dans les intestins. Enfin , selon le même médecin , le déplacement des affections rhumatismales, goutteuses, cutanées, dartreuses, syphilitiques, etc. mérite une mention particulière.
Pour apprécier le peu d'influence des causes
DE LHÏPOCIIONDRIE. 897
indirectes sur la production de l'hypochondrie, qu'on se rappelle les réflexions consignées, p. 60 elsuiv.; et qu'on examine attentivement le relevé des causes des affections hypochondriaques observées par M. Villermay.
Il est, je crois, impossible de donner en faveur de sa manière de voir, un argument plus fort qu'une analyse exacte des faits rapportés dans un ouvrage pour soutenir une opinion opposée.
Voici cette analyse, que le lecteur peut d'ailleurs vérifier:
Perte d'un frère tendrement aimé ( Maladies nerveuses, page 226).
Passage subit d'une vie active à l'inaction et à une vie sédentaire ( page 244 )•
Inquiétude , chagrin sur l'issue d'une maladie ( page 245 ).
( Ces deux dernières observations sont citées par M. Villermay , mais ne lui appartiennent pas. )
Hypochondrie par suppression d'une fièvre intermittente ( page 256).
(Nous analyserons ce fait, et nous apprécierons l'influence de la cause qui est assignée. )
Crainte d'être affecté de la même maladie à laquelle on a vu succomber un de ses amis (p. 281).
Hypochondrie , suite de chagrins occasionnés par une maladie ( page 3o4 )•
Rechute occasionnée par la fréquentation d'un
5tj8 de l'hypociiondrie.
individu atteint d'une hydropisie de poitrine
( page 354).
Violens chagrins , conversations sur les maladies syphilitiques ( page 36o ).
Mort d'un frère chéri, confidence d'un autre frère qui redoute la même maladie qui a enlevé leur aîné ( page 374)-
Vie sédentaire, contention d'esprit excessive ( page 376 ).
Tempérament mélancolique, travaux du cabinet trop long-temps prolongés (page 387), observation d'Hoffmann.
Regret d'avoir quitté ses parens et une jeune personne aimée avec passion qui se maria peu de temps après son départ ( page 400 ).
Sensibilité exquise , application trop grande à l'élude de la littérature et de l'art dramatique, affection morale fort pénible ( page [\iq ).
Violente jalousie ( page 43o ).
Isolement presque absolu commandé par une maladie chronique, ennui de sa position, chagrins de diverses natures ( page 436 ).
Inclination contrariée, culture d'un art favori remplacée par un travail d'esprit fastidieux ( page
Travaux du cabinet les plus continus (p. 44Ç))' Sensibilité vive, perle d'un ami intime; de là
une source de chagrins concentrés et que rien ne
peut effacer ( page 45 1 ).
de l'iiypochondrie. 3gg
Sensibilité très grande , frayeur vive (page 456).
Perte d'un père tendrement aimé, lecture habituelle de Buchan ( page 460 ).
Genre de vie très irrégulier, habitude de la bonne chère, abus des plaisirs, travaux du cabinet ( page 463 ).
Affection vive après la fatale journée du 10 août 1792, renouvelée lors des événemens. des 2 et 3 septembre de la même année ( page 465 ).
Pronostic mortel, prononcé inconsidérément devant le malade ( page 467 ).
Nécessité de prendre une part très active dans des assemblées fort orageuses ( page 498 )•
Sensibilité exagérée , crainte d'un cancer, vive affection morale ( page 5o2 ).
Travaux du cabinet habituels , vie très sédentaire (page 5 18 ).
Tempérament nerveux, imagination très active, étude de la médecine trop assidue, dépit amoureux ( page 522 ).
Travaux du cabinet, vive frayeur (page 524) : observation d'Hoffmann.
L'iiypochondrie d'abord déterminée probablement par l'abus du mercure , a été entretenue depuis par la vie sédentaire et des chagrins de diverse nature ( page 557 )•
Travaux du cabinet excessifs (page 58 1 ).
Application trop assidue à l'étude ( page 597 ) : observation de Sydenham.
400 DE l'iIYPOCHONDRIE.
Perte d'un fils adore' ( page 612 ).
Un médecin du plus grand mérite fait succéder à une vie active des méditations long-temps soutenues (page 633 ).
Tempérament mélancolique, chagrins viulens (page 638 ).
Imagination ardente, habitude casanière succédant à une grande activité chez un officier (page 684 ).
Imagination vive et brillante, travail desprit opiniâtre , désespoir de ne pouvoir contracter une union ardemment souhaitée ( page yo5 ).
Une femme de beaucoup d'esprit était affectée d'une hypochondrie dont le chagrin fut anciennement la source ( page 711).
Crainte d'avoir encore le sang gâté à la suite d'une maladie vénérienne ( page 7 15 ).
Tempérament nerveux , contention d'esprit trop soutenue ( page 718).
Un jeune homme devenu hypochondriaque par excès de méditations ( page 724 )•
L'opposition entre les idées théoriques de M. Villermay et le résultat de ses propres observations est rendue évidente par le rapprochement que nous venons de faire.
Ce médecin serait donc arrivé à la même conclusion que nous s'il avait pris le soin que nous venons dejnendre, si, faisant abstraction des opi-
de l'iiypochonurie. 4oi
nions des auteurs , il n'eût pris en considération que les faits relate's dans leurs écrits et ceux qu'il avait lui-même recueillis. Cependant il paraîtrait d'après plusieurs passages de son traité des Maladies nerveuses , que M. Villermay aurait senti celte opposition que nous venons de signaler ( Voyez pages 221 , 225, 244» 2S6, 287 , 5û2 , 322, 477» 482, 507, 58 1, 65 1 , 722 , etc.)
Pourquoi donc ce médecin n'a-l-il pas proclamé la suprématie, la puissance absolue des causes cérébrales ? C'est que ce principe une fois reconnu, il aurait fallu en admettre les conséquences , et cbanger entièrement sa, doctrine pour être d'accord avec lui-même. En effet M. Villermay s'exprime ainsi page 347 : " ^n général le désordre moral se prononce plus tôt et est plus caractérisé lorsque Vhypochondrie est produite par les affections pénibles de l'âme ou par des méditations trop prolongées. Au contraire, quand elle est le résultat d'une cause physique, le trouble de nos fonctions organiques prédomine sur celui de l'entendement ; dans ce cas la maladie est toute physique , dans l'autre circonstance elle est toute morale , c'est-à-dire que l'altération des facultés mentales est plus évidente et prédominante : on remarque communément des vertiges , des éblouissemens, des illusions d'optique, des sifflemens, des tintemens d'oreilles , une sensibilité de l'ouïe ,
402 DE l'iIYPOCHONDRIE.
de l'odorat, du goût, de la vue, et même du toucher , etc. »
L'appréciation de la nature des causes des maladies est donc d'une grande importance pour préciser leur siège : si les causes de l'hypochondrie sont intellectuelles , morales , l'encéphale doit être , même d'après le jugement de nos adversaires, le premier organe souffrant, le mobile de tous les désordres qu'on remarque dans les autres fonctions.
M. Broussais lui-même reconnaît cette vérité, car il convient ( page 1 13 du Nouvel Examen de la Doctrine médicale , etc. ) que le cerveau est primitivement enflammé par l'effet de certaines circonstances qui font prédominer l'action dans son tissu , et qu'au rang de ces circonstances sont les affections morales, la nostalgie, les chaleurs, etc. Mais comment concilier l'opinion de ce médecin sur le mode d'action des causes intellectuelles et morales , avec celle qu'il a émise sur le siège et la nature de l'hypochondrie ? Tout le monde sait que M. Broussais considère cette affection comme une gastrite.
Appréciation S'il est vrai que les causes de l'hypochondrie
de l'action . . ,. ,. 1 -1 r
des causes soient intellectuelles ou morales, il taut en conintettectuelks ciure qU'eHes agissent directement sur l'encé-
ou morales. 1 o .
Ordre de phale ; nos antagonistes, comme nous venons
succession des . ,
sympicmes de. de le voir , sentent toute la justesse de cette con-
de l'hypochondrie. 4o3
séquence. Cependant on nous comprendrait mal , l'iîypodwn' si l'on pensait que nous plaçons dans l'encéphale le siège de toutes les maladies qui reconnaissent pour causes des affections morales pénibles , ou des contentions d'esprit trop fortes et trop longtemps soutenues. Ce serait y placer le siège de la plupart des anévrismes , et d'une foule d'affections les plus opposées entre elles.
Il est des cas nombreux où le cerveau fortement constitué résiste à l'action des causes directes même les plus puissantes. Il réagit alors sur l'organe le plus irritable , ou avec lequel il est lié par les plus étroites sympathies, et y détermine souvent les accidens les plus funestes.
Ainsi, lorsqu'une maladie du cœur ou d'un autre viscère arrive à la suite d'un cause intellectuelle, morale, son siège n'est pas pour cela dans le cerveau; il ne peut résider que dans l'organe dont la fonction est troublée ou pervertie : or dans cette circonstance le cerveau ne donne aucune marque de souffrance ; s'il existe quelquefois des symptômes cérébraux , ils sont peu intenses, tout-à- fait éphémères, etpresque toujours dépendans de la lésion de la circulation, etc. Mais peut-on nier que le cerveau puisse être affecté primitivement et d'une manière durable , lorsque les causes morales sont énergiques , lorsqu'il y a une prédisposition native ou acquise?
4û4 DE l'hYPOCHONDRIE.
Peut-on se refuser à reconnaître l'existence du foyer du désordre dans un organe soumis à l'action immédiate des causes, qui le premier donne des signes de lésion, dont le dérangement d'action est constant , et prend un accroissement quelquefois très considérable , lorsque les viscères qu'on regarde comme primitivement affectés reviennent à leur état normal ? Comment soutenir qu'un organe dont le trouble des fonctions est indispensable pour caractériser une maladie, ne soit pas le siège de celte maladie ?
J'aimerais autant qu'on me dise que la luxalion spontanée du fémur, morbus coxarum, réside dans l'articulation de l'extrémité inférieure de la cuisse avec la jambe , parce que les douleurs sont souvent plus vives dans cette partie que dans l'articulation coxo-fémorale.
Pourquoi donc les phénomènes qui ont lieu du côté de la tête n'ont-ils pas attiré toute l'attention des médecins ? ( Voyez p. 3y4 et suiv. ) Je vais me borner à mentionner ici comme causes principales d'erreur dans le diagnostique de l'hypochondrie : i°. l'opinion du siège des passions dans le bas-ventre; 2°. l'habitude contractée dès long-temps par les médecins, de ne regarder l'encéphale que comme secondairement affecté.
Sous l'influence d'une cause intellectuelle ou morale, la langue devient-elle jaune, la région
DE l'ïIYPOCHONDRIE. 4°5
épigastrique est-elle douloureuse , y a-t-il des nausées, des vomisscmens, aussitôtles uns vont s'écrier voilà un embarras gastrique, et les autres, voilà une irritation gastrique , une gastrite même.
Mais pourquoi se refuser à prendre en considération la nature de la cause? pourquoi ne pas apprécier à leur juste valeur les phénomènes concomitans, tels que la céphalalgie, une certaine torpeur des idées , si je puis ru 'exprimer ainsi , l'insomnie, les réveils en sursaut , le désordre de la circulation cérébrale , l'irrégularité de la chaleur animale, le brisement des membres, la gêne des ruouvemens volontaires ?
Je crois à l'existence de la gastrite lorsque les symptômes cérébraux venant à cesser , le désordre de l'estomac persiste ou augmente d'intensité; mais dans le cas contraire, est-il raisonnable de ne pas admettre l'irritation cérébrale comme cause, et l'irritation stomacale comme effet?
Doit-on baser le diagnostique sur des symptômes peu importans, éphémères, qui manquent souvent, la nature de la maladie restant toujours la même? C'est cependant ce qu'on a fait pour l'hypochondrie.
M. D***, âgé de trente-deux ans, naquit de parens sains et n'éprouva aucune maladie nerveuse jusqu'à l'âge de trente ans ; il jouissait habituellement d'une bonne santé , et se livrait avec zèle aux
4o6 DE l'hYPOCHONDRIE.
soins qu'exigeait un commerce assez étendu. Libre d'inquie'tudes et de chagrins, il s'estimait heureux, et trouvait de nouveaux motifs de contentement dans un mariage qu'il contracta vers cette époque. Peu de temps après la mort de son frère aîné , dont il fut vivement affecté, son jeune frère vint le voir et lui témoigna le pressentiment de sa fin prochaine, prétendant être atteint de la même maladie. Cette confidence frappa fortement ïesprit de M. D***; il en ressentit vivement l'impression vers l'estomac , son appétit se dérangea de suite , sa bouche devint pâteuse et un peu amère , sa langue était enduite d'un limon blanchâtre , et la tête embarrassée. Cesaccidens, qui constituaient en quelque sorte un embarras gastrique, furent très affaiblis par l'usage des délayans et de deux potions purgatives. Mais M. D*** resta en outre tourmenté par les idées les plus noires, les plus sinistres; s'il regardait sa femme, il se persuadait qu'elle serait veuve dans peu ; s'il sortait de chez lui, il se figurait que bientôt la porte cochère serait tendue en noir, et lui-même exposé sur une bière ; s'il assistait au spectacle, il n'y prêtait aucune attention , et s'abandonnait tout entier aux rêveries les plus sombres : il désirait beaucoup ma présence, parce que je le rassurais; mais aussitôt qu'il entendait prononcer mon nom, qu'il reconnaissait ma voix ou qu'il m'apercevait, un
de l'iiypochondrie. 4°7
trouble involontaire le saisissait ; il me demandait souvent s'il ne périrait pas bientôt, s'il n'était pas malade de la poitrine ou du foie , si j'étais bien persuadé que son affection était nerveuse, et qu'il n'en mourrait pas.
Tantôt il se plaignait de la tète , de la poitrine ou de l'estomac, etc. ; tantôt des bras, des mains et des jambes , où il ressentait du malaise , des inquiétudes ou des cbaleurs errativesj mais la pbysionomie restait bonne , elles forces générales n'étaient pas sensiblement diminuées. Depuis , l'appétit s'est rétabli , et les fonctions digestives se font maintenant fort bien ; mais il éprouve encore de temps à autre des inquiétudes et des chaleurs dans les membres; il est en outre poursuivi par les mêmes idées sinistres ; cependant cellesci sont moins fréquentes et moins prononcées. Ces accidens lui donnent du relâche ; souvent même il en est , pendant plusieurs jours , entièrement exempt.
Cette observation ne peut pas être suspecte , elle est de M. Villermay. ( Page 574. )
A la suite d'une cause morale le cerveau et l'estomac sont troublés dans leurs fonctions : les symptômes cérébraux sont très marqués , tandis que les symptômes gastriques sont très légers ; ces derniers diminuent, et les premiers augmentent d'intensité; enfin les symptômes gastriques se
Zjo8 DE l'h VPOCHONDR1E.
dissipent entièrement , et le trouble des fonctions du cerveau persiste ; voilà le fait tout entier : maintenant décidez si c'est le cerveau ou l'estomac qui est le siège de l'hypochondrie. Je vous laisse également juge de ces passages extraits de l'ouvrage de M. Villermay. Je n'ajouterai aucune réflexion, tant je les trouve énergiques eteoncluans en faveur de mon opinion :
« Dans un pelit nombre de cas , la cause ne paraît exercer sur les organes de la digestion aucune action ; celle-ci semble concentrée tout entière en une exaltation de tout le système nerveux à laquelle, en apparence , les organes digestifs sont étrangers, parce que les signes qui dépendent de leur affection , affaiblis ou étouffés par d'autres phénomènes, ne sont pas les plus saillans : duobus doloribus simul obortis , vehementior obscurat alterum. Hipp. Aphor. Mais il n'en est pas moins probable que la cause interne ou immédiate de cette vésanie réside dans l'affection du système nerveux, qui vivifie les différens viscères de la digestion. » (P. 324. )
M. Villermay convient ( page 3^7 ) que plus les symptômes cérébraux acquièrent d'intensité, « moins les symptômes du premier degré ( gastriques) sont en général prédominans; ceux-ci s'affaiblissent, en apparence, bien davantage quand les accidens, résultat du trouble sympathique
DE l'hYPOC JIONDR1 E. 4°9
de nos facultés mentales, sont très prononcés. « D'autres fois, comme nous l'avons dit, les phénomènes dépendans de la sensibilité générale et des facultés mentales prédominent à ce point que le trouble de la digestion est masqué, suspendu, ou même n'existe pas. » (Idem, p. 364- )
Les médecins dont nous combattons l'opinion supposent donc toujours le siège de l'hypochondrie dans l'estomac, même lorsque les fonctions de cet organe se font avec régularité. M. Villerrnay, dit encore ( page 53 1) : « Le trouble des fonctions digestives dont la lésion est d'abord lente en général, et avec un sentiment de malaise , dessine la première nuance de l'hypochondrie. La propagation du désordre aux organes de la poitrine constitue le deuxième degré. Enfin le troisième degré , suivant nos adversaires , est marqué par la lésion des organes de la vie animale. « Bientôt (bientôt est là bien convenablement placé), ajoute M. Villermay (page 547) , les organes de nos relations extérieures, ou qui nous niellent en rapport avec tout ce qui nous environne, participent au trouble de la vie nutritive ou intérieure. »
Je ne crains pas de le dire , cette description des symptômes de l'hypochondrie ne repose pas sur l'observation ; les faits que j'ai recueillis , et les histoires nombreuses de celte maladie qui se
sens.
4lO DE l'hYPOCHONDRIE.
trouvent épars dans les annales de l'art viennent à l'appui de mon assertion.
Les différentes circonstances de tous ces faits attestent ce que la nature des causes et les aveux denosadversairesdoiventdéjà avoirfait pressentir.
L'ordre de succession des symptômes de cette maladie est précisément opposé à celui dans lequel on les a énumérés dans les ouvrages les plus estimés.
L'encéphale est presque toujours primitivement affecté dans l'hypochondrie ; mais quels sont les phénomènes les plus ordinaires qu'on remarque dans celte affection cérébrale ?
État des Les yeux sont très souvent, chez les hypochondriaques, le siège d'une forte douleur qui se manifeste quelquefois d'une manière périodique et régulière. Dans certains cas elle est bornée à un oeil. Il n'est pas rare de voir ces organes augmenter de volume, surtout durant les paroxysmes; dans d'autres circonstances , le globe de l'œil semble s'enfoncer dans l'orbite.
Les liypochondriaqucs éprouvent des éblouissemens , des illusions d'optique. Us se plaignent de ne voir les objets que comme à travers un voile, ou bien ils ne supportent qu'avec peine une vive lumière , et n'arrêtent qu'avec un sentiment dôu- ' loureux leur vue sur les corps qui ont une couleur éclatante.
La fréquence et la force des pulsations des artères qui pénètrent les yeux , sont souvent très pénibles pour ces malades.
Une partie de ce que je viens de dire est applicable au sens de l'ouïe. Je ne le répéterai pas.
L'ouïe est ordinairement d'une sensibilité extrême cbez les hypoebondriaques. Us accusent des bourdonnemens, des tintemens, des sifïlemens, dans les oreilles, etc. Il en est qui perdent pour un temps plus ou moins long la faculté d'entendre, et qui conservent même toute leur vie une grande dureté de l'ouïe.
La lésion de ce sens alterne quelquefois avec celle de l'organe de la vue.
L'odorat émoussé dans quelques circonstances acquiert généralement un surcroît de vivacité. Les plus faibles odeurs font éprouver des sensations désagréables et donnent souvent lieu à la céphalalgie.
Le sens du goût est aussi fréquemment altéré. Il peut être également émoussé ou d'une grande finesse; il est souvent perverti. Les hypoebondriaques appètent quelquefois les alimens les plus mauvais, ceux qu'ils ne pouvaient supporter avant leur maladie , et même des substances qui ne contiennent pas de parties nutritives. On a rencontré, mais rarement à la vérité, des hypoebondriaques qui avaient horreur de l'eau, et de tous les
4l2 DE l'ïI YPOCHONDR1E.
liquides. Un des praticiens les plus distingués de Paris, M. Landré Beauvais , a eu occasion de faire une fois celte observation.
Après l'examen des sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût chez les hypochondriaques , passons à celui de leur faciès.
Comme la tète est chez ces malades un centre de fluxion , et que par conséquent le sang y arrive en grande quantité , leur figure est assez ordinairement colorée et a toute l'apparence de la santé. C'est là une des raisons pour lesquelles on juge que les hypochondriaques sont des malades imaginaires. Cependant, dans le principe même, leur face présente souvent des variations pour la couleur; tantôt elle est pâle, tantôt elle est rouge. Les malades y ressentent alternativement ou une chaleur très grande ou un froid glacial ; tout cela tient à l'irrégularité de la circulation cérébrale. Après un temps plus ou moins long la figure s'altère , elle contracte une expression de douleur , d'un état maladif. Le teint devientjiune, bleuâtre, circonstance qui dénote le trouble sympathique des fonctions du foie et du coeur.
On remarque dans le loucher comme dans les autres sens une sensibilité exquise chez les hypochondriaques. Le frnid le plus léger et la chaleur la plus modérée font sur eux des impressions très fortes ; ils sont très sensibles à l'état électrique de l'atmo-
cerveau.
del'hypochondrit;. ^iZ
ephère et aux variations brusques de température.
La circulation cérébrale a rarement lieu avec État du régularité chez ces malades ; ce qui le prouve , c'est que le pouls exploré aux carotides est fréquent, tumultueux; c'est que par la plus légère contrariété , ou à la suite d'un travail d'esprit de peu de durée , et même indépendamment de ces causes, les artères cérébrales battent avec la plus grande force ; leurs yeux s'animent , leurs joues se colorent, et ils disent éprouver des bouillonnemens dans l'intérieur du crâne, ou des baitemens assez distincts pour être comptés.
Ce phénomène s'observe fréquemment au moment où les hypochondriaques vont s'endormir; il est une cause ordinaire de leur réveil.
Le désordre de la circulation cérébrale entraîne nécessairement l'irrégularité de la chaleur dans cette partie.
Le plus souvent les malades ont la tête brûlante; ils ressentent des bouffées de chaleur, ou éprouvent par intervalles une sensation très vive de froid.
N'est-ce point à la même cause qu'il faut rapporter les étourdissemens qu'éprouvent les hypochondriaques, et la fréquence , je ne dirai pas des syncopes, mais d'une espèce de faiblesse que je ne puis caractériser, et à laquelle les auteurs ne me paraissent pas avoir assez fait attention'.
4l4 °E LH YPOCHONDRIE.
Les malades ordinairement ne perdent pas toutà-fait connaissance , mais ils disent que dans ces momens ils se sentent anéantis ; leur figure change peu pendant ces faiblesses, qui sont d'ailleurs d'une courte durée.
Un moment après , les hypochondriaques sont revenus à leur état habituel.
L'insomnie se manifeste presque toujours dès l'invasion de l'hypochondrie.
Des rêves tristes et pénibles viennent souvent troubler les courts momens de sommeil que goûtent ces malades.
L'insomnie est un des symptômes qui tourmentent le plus les hypochondriaques, et qui leur sont le plus funestes. Cet effet de la lésion cérébrale devient cause à son tour. Ces malheureux s'irritent de ne pouvoir jouir du sommeil ; et cette irritation ne peut qu'augmenter l'altération de l'encéphale.
Ce n'est pas tout : ils ont généralement recours aux narcotiques , à l'opium , pour faire cesser leur insomnie , et presque toujours son usage produit de funestes effets.
La douleur de tête est habituelle aux hypochondriaques, et précède très souvent, avec l'insomnie, tous les autres symptômes. Elle varie beaucoup pour le siège qu'elle occupe, pour son intensité et pour sa nature. Tantôt c'est la région frontale
de l'ii YPOCHONDUIE. !\ I 5
qui est la plus douloureuse , taniôt c'est la région occipitale, plus souvent encore c'est le sommet de la tête. Quelquefois la céphalalgie est générale. Les malades disent alors qu'ils ont la tête lourde et comme accablée sous le poids d'un fardeau, d'une calotte de plomb; ou bien, dans d'autres circonstances, ils se plaignent qu'elle est comprimée latéralement comme dans un étau.
Chez quelques uns les tégumens du crâne acquièrent une sensibilité si exquise , que ces malades disent ressentir de vives douleurs dans leurs cheveux.
Dés l'invasion de l'hypochondrie, l'intelligence est rarement lésée d'une manière notable. On peut encore se livrer à ses travaux ordinaires. L'exercice des facultés intellectuelles paraît même quelquefois plus facile; mais bientôt les idées sont trop lentes ou trop rapides , et se présentent confusément.
Dans certains cas les malades disent avoir la tête vide, et se plaignent de ne pouvoir fixer leur attention sur aucun sujet.
Leur mémoire devient infidèle ; leur jugement s'exerce avec lenteur, mais il est sain, excepté sur tout ce qui est relatif à leur santé.
L'imagination est très active et très mobile : dans le dernier degré de l'hypochondrie, le désordre de l'intelligence constitue souvent une véritable aliénation mentale.
4 l6 DE LllYPOCIIONDUIE.
Les sensations qu'éprouvent les hypochondriaques sont nombreuses et variées ; entrer dans de grands détails à cet égard, serait une chose inutile, tôt capita tôt sensus : aussi vais-je me borner à ce qu'il y a de plus remarquable.
Les hypochondriaques éprouvent fréquemment un sentiment de détente dans la tête, ou même dans la poitrine et le bas-ventre : ils en comparent le bruit à celui qui résulterait d'une forte détonation électrique , de la décharge d'une arme à feu.
Ils ont quelquefois des sensations fort extraordinaires. Us croient sentir le mouvement d'une couleuvre, d'un poisson, sur une ou plusieurs parties de leur corps.
J'ai vu une dame qui , par la vue, jugeait que sa peau était écailleuse comme celle d'une carpe; mais à l'instant même elle pouvait rectifier sou jugement par le loucher.
Ils éprouvent des alternatives de froid et de chaud simultanément ou successivement, en différens endroits du corps. Mais si on porte la main dans ces différentes parties, elles ne paraissent ordinairement ni plus chaudes ni plus froides qu'elles ne le sont habituellement.
Les hypochondriaques ont une tendance continuelle à s'occuper de leur santé, à examiner l'état de leurs fonctions. L'habitude de ces retours sur euxmêmes les entraîne à interpréter de la manière la plus fâcheuse les phénomènes les plus légers, et à
DE L,'h YPOCIIONDRIE. t\ 1 J
regarder même comme profondément altérés , les organes dont les fonctions sont libres , faciles et régulières.
L'un se croira phthisique, parce que la matière de son expectoration lui paraîtra plus abondante et présentera quelques stries de sang. Un autre fixera toute son attention sur ses excrétions alvines. Celui-ci ne considérera que ses urines , et tirera des conséquences à perte de vue de leur aspect , de la couleur et de l'abondance du sédiment.
Tel était dans les derniers mois de sa vie un poète célèbre dont j'ai recueilli l'observa lion , et qui a succonibé, il y a trois ans, à la suite d'une inflammation du péricarde , et d'un anévrisme du cœur.
Il en est qui ne veulent pas cbanger de place, parce qu'ils redoutent que les jambes ne se dérobent sous eux ; quelques uns n'osent pas faire, un mouvement, de crainte d'une apoplexie. Mais les entraîne-t-on à se mouvoir, à faire de l'exercice , ils en retirent d'heureux effets.
Les malades accusent les douleurs les plus diverses pour leur siège et pour leur nature.
Ces douleurs variant au gré de leur imagination , se font ressentir durant le cours d'une même journée, d'une même heure, dans les parties les plus opposées.
Si les hypochondriaques viennent à converser
4i8 de l'hypochondrie.
avec une personne atteinte d'une affection quel-» conque, il est rare qu'ils ne se croient pas victimes d'un semblable mal.
Un de leurs amis a-t-il succombé à un anévrisme du cœur, etc. aussitôt ils redoutent le même sort.
Enfin lisent-ils un ouvrage de médecine ( et l'on sait que la défiance et le désir de trouver un remède à leurs maux leur inspirent un goût particulier pour de telles lectures) , ils réalisent sur eux toutes les maladies dont ils ont lu la description. Ils pensent être atteints à la fois de plusieurs maladies graves. Les sensations qu'ils éprouvent alors dans différentes régions du corps, sont de véritables hallucinations, des phénomènes cérébraux qui ne sont pas provoqués par la lésion des extrémités sentantes.
Sans cesse tourmentés par la crainte d'une funeste issue de la maladie qu'ils pensent avoir, ou de celle qu'ils jugent être imminente , ils passent leurs jours dans la désolation, et s'occupent constamment des choses les plus lugubres ou des soins les plus minutieux de leur santé. Ils dépeignent leur état avec les couleurs les plus sombres ; ils ne trouvent jamais de métaphore trop hardie , d'hyperbole trop forte pour faire connoître leurs souffrances et leurs pressentimens.
Accablés de leur -triste position, ils saisissent
de l'hïpochosmie, 4r9
quelquefois l'arme du suicide (vqy. p. i55etsuiv.). Une circonstance qui afflige un grand nombre de ceux qui parviennent au dernier degré de l'hypocliondrie , c'est le mauvais état de leur intelligence; ils redoutent de perdre la tête.
Us implorent à grands cris des remèdes à leur funeste position; ils consentent à essayer tous les moyens , de quelque source que vienne le conseil. L'on est sûr de capter leur confiance , en leur faisant un éloge pompeux d'un médicament; et comme ils portent l'exagération en toutes choses, ils se conforment, avec une exactitude scrupuleuse, aux avis du médecin : ils font tout avec poids et mesure; mais dans peu ils abandonnent ce traitement entrepris avec tant de zèle, pour en commencer un autre dirigé dans de nouvelles vues, et fréquemment par un nouveau médecin. Un signe qui, avec celui que je viens de signaler, caractérise l'hypocliondrie, c'est le changement des affections, des passions, du caractère du malade. Leshypochondriaques fuient les réunions nombreuses , évitent même la société de leurs parens et de leurs amis, qui faisait anciennement leurs délices; ils quittent leurs occupations pour ne rêver qu'à leur maux. Us paraissent insensibles à toutes les jouissances. La plus grande activité est remplacée par une apathie extrême (voj. p. i58). Us deviennent timides , pusillanimes , craintifs , ombrageux, irascibles; ils sont, au reste, d'une
grande irrégularité d'humeur; ils offrent dans le même jour des dispositions morales opposées. Le matin vous êtes bien accueilli, recherché même par un hypochondriaque; le soir il vous évite, et dédaigne de s'arrêter avec vous.
Incapables de rester dans les bornes de la modération, ils vous flattent ou vous déchirent; ils ont des convulsions de joie , ou éprouvent toutes les angoisses de la douleur.
Ces malades m'ont paru très caustiques dans la société; j'ai eu occasion de faire assez fréquemment cette remarque; je ne l'ai vue consignée nulle part , cependant je la crois exacte.
Auraient-ils recours aux traits de la satire, parce qu'étant très susceptibles et très méfians, ils se persuaderaient être offensés ? Serait-ce dans l'intention d'effrayer les personnes qu'ils redoutent eux-mêmes , ou bien parce qu'ils ne pourraient pas contenir l'aversion que leur inspirent souvent leurs proches , leurs amis ou des étrangers ?
Pour terminer ce que nous avons à dire sur les phénomènes cérébraux dans l'hypochondrie, il nous reste à parler de l'état des mouvemens volontaires.
Les muscles qui sont sous l'influence de la volonté, paraissent être, dans certaines circonstances, d'une faiblesse très grande; mais cette faiblesse n'existe le plus souvent que dans l'imagination inquiète des hypochondriaques : quelquefois elle
DE LHYPOCH0NDH1E. 42 j
simule une paralysie qui est presque toujours partielle, ne laisse aucune trace après elle, et dont la durée est ordinairement peu considérable. Les malades disent alors qu'ils ont les membres lourds, insensibles; ils accusent une grande lassitude dans les membres thorachiques , et surtout dans les membres abdominaux.
Dans d'autres cas, les hypochondriaques éprouvent des contractions musculaires , des crampes , destremblemens ; ils ressententdesfourmillemens, desborripilations, des engourdissemens, desconstrictions dans le thorax, des serremens au gosier.
Voilà rémunération des principaux symptômes qui tiennent immédiatement à la modification organique du cerveau , qui constitue l'hypochondrie. Ce sont les symptômes essentiels dont l'existence est indispensable pour caractériser cette affection.
J'arrive à un autre ordre de phénomènes que je considère comme sympathiques, peu importans, et que les médecins regardent généralement comme primitifs et principaux.
Quelles sont ces lésions secondaires?
Sytème digestif. — La bouche est pâteuse , Phénomènes amère, la langue couverte d'un enduit muqueux, sympa u'lues' surtout le matin. L'appétit est affaibli, ou augmenté ou dépravé, il y a alternative de voracité et d'inappétence.
Le sentiment du besoin des liquides donne lieu
/(22 DE LllYPOCHONDRIE.
aux mêmes remarques. L'action des glandes salivaires et de la muqueuse buccale est quelquefois augmentée à tel point que la bouche est comme inondée de salive , de mucosités qui , dans certains cas, sont d'une acidité insupportable.
Un hypochondriaque que j'ai observé longtemps dans l'établissement de M. Esquirol, présentait cette particularité, bien autrement fâcheuse pour lui que pour tout autre, puisqu'elle le confirmait dans l'idée où il était que le mercure dont il avait fait anciennement usage , cherchait à se frayer une isèue par tous les points de son corps : aussi en voyait-il des globules partout placés sous l'épiderme , et nous proposait-il fréquemment de l'en débarrasser par une opération. Il était prêt, disait-il , à s'y soumettre , quelque longue et douloureuse qu'elle pût être. Un jour il se procura une épingle et tenta lui-même l'opération ; il n'en sortit que du sang , comme on le pense -bien ; mais celte expérience fut infructueuse pour lui
ôter la pensée qui l'obsédait continuellement. Les hypochondriaques accusent souvent après
les repas une gêne et une plénitude vers l'estomac ;
leur digestion se fait lentement , ils éprouvent un
sentiment de tension plus ou moins pénible dans
les hypochondres et dans la région épigastrique.
Ces parties offrent quelquefois des gonflemens
plus ou moins considérables.
H se manifeste chez eux de temps en temps des-
nausées, des vomissemens de matières variables pour la quantité et la couleur qui est quelquefois noire; cette dernière circonstance contribuait à faire croire aux anciens que l'hypochondrie était produite par une humeur atrabilaire.
Des vents, des rapports acides se dégagent fréquemment de leur estomac.
Les hypochondriaques sont sujets à une constipation habituelle , qui alterne dans certains cas avec la fréquence des seiles. La lésion du canal digestif est souvent alors consécutive à celle de l'organe biliaire. La bile est insuffisante pour opérer la stimulation du canal intestinal nécessaire pour expulser le résidu des alimens, ou bien elle est en excès, du bien encore elle est changée dans sa composition. La couleur variable des excrémens tient aux mêmes causes.
Ces malades sont tourmentés par des borborygmes , des flaluosités, phénomènes auxquels ils attachent beaucoup d'importance, et qu'ils accusent fréquemment d'être la cause unique de tous leurs maux. Le soulagement momentané qu'ils éprouvent immédiatement après l'issue de ces vents les induit en erreur, et les porte à demander avec instance des remèdes capables d'en faciliter la sortie. Tous ces symptômes sont moins intenses le malin que le soir et la nuit. Ils sont surtout très prononcés après les repas.
^.a4 de l'hypochondrie.
Les reins et la vessie peuvent participer, et peutêtre plus souvent qu'on ne le croit généralement, à l'affection du cerveau. Un flux subit et abondant d'une urine pâle et limpide a été regardé par des médecins du plus grand mérite comme un signe pathognomoniquc de l'hypochondrie : tel était le sentiment de Sydenham et d'Hoffmann.
Ce signe isolé ne peut certainement pas prouver l'affection primitive du cerveau ; mais réuni à plusieurs autres , il doit avoir une valeur qu'un esprit prévenu peut seul contester. En effet, na remarque-ton pas les mêmes qualités dans l'urine à la suite des affections de l'âme? La frayeur, le chagrin, la tristesse, les passions, les secousses morales principalement, ne font-elles pas couler des urines abondantes, supérieures en quantité à la boisson prise, sans odeur, sans saveur, et presque uniquement formées par de l'eau?
Si l'urine est en général plus copieuse qu'à l'ordinaire, elle est aussi moindre dans quelques circonstances. D'autres fois elle offre de nouvelles qualités. Les hypochondriaques éprouvent quelquefois un véritable diabètes.
Enfin , la vessie présente plusieurs lésions. Les plus fréquentes sont l'inflammation de sa muqueuse, le spasme et une espèce de paralysie de cet organe ; les urines ne coulent que goutte à goutte et avec plus ou moins de difficulté et de douleur.
de l'h"ï>pochondrie. /j2^
Comme les changemens introduits dans le système digestif pendant la durée de l'hypochondrie sont le plus ordinairement peu intenses et n'ont lieu que d'une manière fort lente, la nutrition n'est pas d'abord sensiblement altérée.
Ces malades conservent long-temps leur fraîcheur; ils se plaignent souvent de leur mauvaise santé durant plusieurs années, sans qu'aucune des personnes qui les entourent veuille ajouter foi à leurs maux, qui sont cependant bien réels pour eux et pour ceux qui remontent jusqu'au cerveau comme à leuf véritable source.
Cependant un organe tel que l'encéphale ne peut pas être long temps affecté, même d'une manière légère, sans que les autres viscères s'en ressentent plus ou moins : aussi la nutrition qui est le complément des fonctions assimilalrices manque-t-elle rarement d'éprouver à la longue quelque changement. L'embonpoint de ces malades diminue donc, les chairs deviennent molles, le teint devient pâle, la peau perd sa couleur et sa fraîcheur naturelles; elle est terne, sale et le sic'ge d'éruptions variables par leur nombre et par leur nature.
Cet état de la peau dénote assez le trouble de ses fonctions.
Après le sytème. digestif, celui qui est le plus fréquemment et le plus fortement lésé dans l'hypochondrie, c'est selon moi le système circulatoire.
J'ai déjà noté le trouble de la circulation cérébrale , je n'y reviendrai pas.
Chez les hypochondriaques, les palpitations du cœur s'observent souvent et se font sentir dans une grande étendue. Elles empêchent les malades de se coucher sur le côté gauche, et viennent souvent interrompre leur sommeil ; elles ont des intermissions et sont diminuées par un exercice modéré , ce qui est l'inverse dans les véritables anévrismes du cœur.
Chez quelques uns d'entre eux , un ou deux battemens manquent dans l'artère radiale de l'un ou de l'autre côté , ou bien des deux côtés à la fois ; mais fréquemment aussi un moment après la régularité est parfaite. Celte variation extrême du pouls dans l'hypochondrie n'est-elle pas capable de révéler jusqu'à un certain point quel est l'organe primitivement affecté ?
Des irrégularités d'action se font aussi remarquer dans les autres parties du système circulatoire. C'est ainsi que souvent on en remarque dans l'aorte thorachique, et plus souvent encore dans le tronc cœliaque.
Mais ce n'est pas toujours un trouble isolé que présente à l'observateur la circulation; il estdescas où tout le système artériel semble bouleversé dans ses fonctions. J'insiste sur ce phénomène; parce qu'il est plus fréquent qu'on ne le pense. Je l'ai renia rqué
plusieurs fois chez les autres et sur moi-même.
Les battemens de toutes mes artères que j'entendais très distinctement, étaient si forts, que je n'osais faire le moindre mouvement , tant je redoutais leur rupture. Ce désordre avait surtout lieu la nuit , au moment où j'allais m'endormir. Mon anxiété était extrême ; heureusement que cette révolution n'était pas de longue durée, et qu'un profond sommeil venait me délivrer de cet état d'angoisses que je ne saurais décrire.
J.-J. Rousseau a éprouvé quelque chose de semblable. Voici comment s'exprime cet écrivain incomparable :
« Un matin que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, je sentis dans tout mon corps une révolution subite et presque inconcevable. Je ne saurais mieux la comparer qu'à une espèce de tempête qui s'éleva dans mon sang et gagna dans l'instant tous mes membres. Mes artères se mirent à battre d'une si grande force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je l'entendais même, surtout celui des carotides. Un grand bruit d'oreilles se joignit à cela, et le bruit étajt triple ou quadruple; savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair, comme d'une eau courante, un sifflement très aigu et le battement que je viens de dire, dont je pouvais aisément compter les coups sans me tâler le pouls , ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interRe
était si grand qu'il m'ôta la finesse d'ouïe que j'avais auparavant , et me rendit non tout-à-fait sourd , mais dur d'oreille , comme je le suis depuis ce temps-là.
« On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus mort , je me mis au lit. Le médecin fut appelé, je lui contai mon cas en frémissant , et le jugeant sans remède, etc. »
En parlant de la lésion de la circulation dans l'hypochondrie , je dois parler du flux hémorrhoïdal et du flux menstruel.
Leshémorrhoïdes s'observent assez fréquemment chez les hypochondriaques; mais sont-elles cause ou effet de leur maladie? Celte question nous a déjà occupé, p. 3g6 et suiv. Nous ajoutons : i°. qu'en consultant les faits, on trouve que le flux hémorrhoïdal nes'est manifesté dans un très grand nombre de circonstances , que long-temps après le développementde l'hypochondrie; 2°. que lorsqu'il existait auparavant, il est devenu plus abondant ou a diminué d'abondance ; 3°. qu'il a été suspendu ou supprimé en même temps que l'hypochondrie a paru.
Dans les deux premiers cas , il est évident que le flux hémorrhoïdal est un effet et non une cause; dans le troisième, nous voyons une coïncidence de deux affections produites par une même cause. Très rarement il existe de l'incertitude pour savoir si les hémorrhoïdes sont cause ou effet de la lésion cérébrale.
Ne pouvant analyser ici toutes les observations, je me borne aux deux faits de ce genre , consignés dans l'ouvrage de M. Villermay. Dans le premier, qui est rapporté par Bonnet (lib. 1 1 , p. 660, Sepulchretum anatomicum) , on voit que le flux héniorrhoïdal n'a cessé que plusieurs années après l'invasion de l'hypochondrie.
Voici le deuxième fait, extrait des écrits d'Hoffmann , et cité dans le traité des Maladies nerveuses, par M. Villermay, p. 387 :
« Un homme âgé de quarante ans , d'un tempérament mélancolique, menait habituellement une vie sédentaire , et se livrait aux travaux du cabinet , qu'il prolongeait jusque dans la nuit. Il tomba dans l'hypochondrie. Le flux hémorrhoïdal auquel il était sujet depuis l'âge de dix ans , devint plus abondant et n'apporta aucun soulagement. »
Les mêmes remarques sont applicables au flux menstruel.
On a exagéré extraordinairement son influence sur la production de l'hypochondrie, de l'hystérie et de l'aliénation mentale. Un jour je prouverai ces deux dernières assertions. Icije dois seulement constater quel est l'étatdes règles dans l'hypochondrie.
En me bornant toujours aux observations de M. Villermay, qui sont d'ailleurs parfaitement d'accord avec les miennes et celles des autres médecins, je trouve que dans le fait rapporté p. 432,
43o de l'hypochondrie.
« les règles ont manqué à la première époque, pour la première fois, » trois ans après l'invasion de l'hypochondrie.
On lit à la page 4^i : « Pour la première fois, retard du flux menstruel, m Six ans s'étaient écoulés depuis le développement de l'hypochondrie.
On lit encore, page 5o3 : « Les règles, qui jusque-là avaient bien coulé, s'arrêtent entièrement» un an après l'apparition de l'hypochondrie.
Je fais observer , toujours d'après les faits , que le flux menstruel, au lieu d'être supprimé, augmente souvent d'abondance. En un mot on remarque dans cette fonction la même irrégularité que dans les autres. Il n'est par rare de voir les règles cesser avant le terme ordinaire prescrit par la nature.
L'appareil respiratoire participe fréquemment au désordre cérébral. Plusieurs malades accusent des douleurs sur les parois du thorax ; ils éprouvent de l'oppression, une gêne de la respiration, quelquefois très considérable, et qui va jusqu'à l'asthme.
Ils disent que leur poitrine est comprimée comme par un lourd poids.
La toux dans l'hypochondrie est ordinairement petite, sèche , férine, comme chez les personnes d'un tempérament très nerveux. Cette observation ne pouvait échapper à un praticien aussi habile
de l'hypochondrie. /fZl
que M. Landré Beauvais ; il l'a consignée dans son traité de séméiotique.
Leshypochondriaques se plaignent souventd'un état de constriction dans la région du larynx. Plusieurs d'entre eux sont tourmentés par le hoquet; quelquefois ils éprouvent une espèce de mutité, et même une aphonie complète. Tels sont les principaux phénomènes sympathiques observés durant le cours de l'hypochondrie. Je n'ai pas la prétention de les avoir tous décrits : et qui pourra jamais les décrire? Il n'est pas une seule partie du corps que les hypochondriaques n'aient accusée d'être le siège des plus inconcevables douleurs : qu'on ne croie pas cependant que ces malades offrent l'ensemble des symptômes cérébraux et sympathiques que j'ai énumérés , et que le lecteur ne perde pas de vue que je me suis surtout attaché à préciser la fréquence ou la rareté de leur apparition. Les phénomènes sympathiques peuvent même ne pas exister, et manquent, en effet, souvent dans les hypochondries aiguës; mais lorsqu'ils se présentent peuvent-ils, considérés en eux-mêmes, et abstraction faite de l'ordre de succession des symptômes de l'hypochondrie , contribuer à déterminer le siège de cette affection ?
En suivant la manière de raisonner des médecins qui le placent dans le bas-ventre et dans l'estomac en particulier, il faudrait conclure qu'il peut résider dans les parties les plus variées du
4^2 DE l'hYPOCHONDÎIIE.
corps, puisqu'il est incontestable que chacune d'elles peut être exclusivement affecte'e.
C'est ainsi que dans certains cas il faudrait en placer le foyer dans le cœur ou dans une portion du système circulatoire seulement, dans les poumons ou dans le larynx exclusivement, dans la peau et dans le système osseux , lorsque les hypochondriaques croient, d'après les plus légères apparences, être atteints de maladies cutanées, cancéreuses ou syphilitiques, etc.
Voilà les conséquences qu'on est forcé d'admettre, en partant d'un principe faux.
La nature de ces phénomènes indique d'ailleurs que le cerveau est primitivement affecté. Car com- Kaent pourraient-ils être si irréguliers, s'ils n'étaient pas sympathiques delà lésion d'un organe où réside la principale sou rce de tou t sentimen t et de tout mouvement? Comment pourraient-ils se succéder avec tant de rapidité, ou s'évanouir comme par enchantement après dix ou quinze ans de durée , à la suite d'une secousse morale, ou par le seul effet d'une meilleure direction donnée aux facultés mentales ?
Comment expliquer autrement que les craintes des hypochondriaques changent d'objet lorsqu'on les entretient d'une autre maladie , ou lorsqu'ils en lisent la description ?
Les mêmes raisonnemens s'appliquent également aux lésions du système digestif, lorsqu'elles existent.
de l'hypochoniJrie. 4^5
Si elles sont plus fréquentes que les autres , cela tient aux rapports plus intimes qui lient le système digestif à l'encéphale. Et d'ailleurs, pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'hypochondrie que dans les autres maladies ?
Sont-elles regardées comme caractéristiques de la péripneumonie? Comment pourraient -elles l'être d'une affection qui ne consiste que dans lé trouble des fonctions cérébrales ?
Faites abstraction de cette dernière lésion , l'hypocbondrie n'existe pas ; supprimez les symptômes du côté du bas-ventre, l'hypochondrie n'en persiste pas moins. Jugez maintenant de leur valeur!
Mais quelle est la nature de ces phénomènes sympathiques, lorsqu'ils existent?
Jusqu'ici on a dit qu'ils étaient nerveux : M. Broussais prétend au contraire qu'ils constituent une gastrite. Nous ne nous arrêterons pas à l'opinion de ce médecin , parce qu'il ne l'a pas encore développée lui-même. Qui ne voild'ailleurs que cette opinion est réfutée par toutes les considérations auxquelles je me livre pour prouver que l'encéphale est primitivement affecté ?
Je me range de l'avis des médecins qui regardent les phénomènes sympathiques du bas-ventre comme nerveux; mais j 'aj oute qu'ils sont dépendans de l'altération du cerveau. Si dans le principe il y avait inflammation de l'estomac dans l'hypochon-
434 DE l'hYPOCHONDKIE.
drie , il faudrait d'abord que cet organe donnât des marques de souffrances ; car comment concilier l'irritation de cet organe avec l'intégrité des digestions, du moins par intervalle, et de la nutrition, pendant un si long espace de temps? Voyez si les phlegmasies , quelque lentes qu'on les suppose , tardent si long-temps à s'accompagner de maigreur, de fièvre, et à se terminer d'une manière funeste.
La fréquence des phlegmasies gastriques et intestinales, dans les dernières périodes de l'hypochondrie (car dans le principe, on ne remarque ordinairement que des phénomènes cérébraux), tient à la cause déjà assignée, à une plus grande susceptibilité de ces parties, effet de la lésion du cerveau , au mauvais régime des malades , à l'emploi des aromatiques, des toniques, des purgatifs, etc.
Une chose qui a beaucoup contribué à éloigner les médecins de l'idée de l'affection primitive du cerveau dans l'hypochondrie, c'est que les malades, par l'effet seul de l'altération de leur encéphale, exagèrent leurs douleurs, et attirent ainsi toute l'attention sur des phénomènes sympathiques. Si on vient à les arrêter sur l'état de leur intelligence, de leurs sensations, ils cherchent à vous donner le change; ils croient avoir la tête bonne, ils accusent la surcharge de leur
estomac, leur mauvaise digestion, etc.; cependant ils font des aveux qui dénotent le contraire; ils disent éprouver de la céphalalgie , de l'insomnie , une lenteur très grande dans les idées, des sensations bizarres, une susceptibilité très grande , etc. Mais en faisant ces aveux , ils sont loin de penser que leur cerveau soit dérangé, et ils seraient fâchés qu'on portât un semblable jugement ; seulement ils croient que leurs nerfs sont trop délicats, trop irritables.
Les médecins ont été d'autant plus faciles à se laisser entraîner dans la même erreur, qu'ils étaient accoutumés à ne considérer le cerveau que comme très rarement affecté d'une manière primitive. On a vraiment été trop prompt à déclarer malades les organes dont les fonctions étaient même légèrement troublées, et l'on s'est montré particulièrement trop difficile à l'égard du cerveau, puisqu'il ne fallait rien moins qu'une apoplexie ou le délire, ou une folie, pour faire croire à la lésion de cet organe.
Cependant n'est-il pas fort naturel de reconnaître, dans l'altération du cerveau, les mêmes nuances qu'on se plaît à reconnaître dans l'altération des autres organes?
La synonymie de la maladie dont je m'occupe n'a été généralement fondée que sur la préexistence de la lésion des viscères abdominaux ; on n'a
même tenu presque aucun compte des autres phénomènes sympathiques extrêmement nombreux qui peuvent se manifester pendant sa durée.
Les modernes, par le mot d'hypochondrie , font assez connaître le siège qu'ils lui attribuent.
Les Arabes l'ont décrite sous le nom de morbus mirachialis ; de mirach, qui signifie dans leur langue^ ventre, épiploon, péritoine.
Plusieurs médecins l'ont désignée d'après un symptôme, une circonstance particulière, qui sont loin d'être constans. C'est ainsi que Dioclès et Aëtius en ont parlé sous le nom de morbus Jlatuosus, d'autres médecins sous celui de morbus ructuosus ; quelques uns lui ont assigné le nom de morbus resiccatorius, parce que cette affection est accompagnée quelquefois d'émaciation. Quelques autres médecins lui ont donné le nom de morbus niger, parce qu'il est des hypochondriaques qui vomissent des matières noires , etc. L'inexactitude de ces dénominations me détermine à proposer celle d'encéphalo-pathie; je sais très bien qu'elle est trop générale, et peut désigner aussi-bien une apoplexie, un ramollissement du cerveau, que la modification de cet organe qui constitue l'hypochondrie. Mais au moins elle aurait l'avantage d'indiquer son véritable siège. D'ailleurs si cette expression est vicieuse, parce qu'elle n'indique pas la nature de l'hypochondrie, n'a - t-elle pas
cela de commun avec la presque universalité des dénominations des maladies?
Pour prouver que l'ordre dans lequel je viens d'énumérer les symptômes de l'hypochondrie n'est pas arbitraire , je ne connais pas de meilleur moyen que de soumettre à l'analyse des faits cités à l'appui d'une opinion opposée à celle que je soutiens.
J'aurais désiré pouvoir discuter ici toutes les observations de ce genre que contient l'ouvrage de M. Villermay, mais ce travail eût été trop long, et j'ai dû me borner à en examiner un petit nombre. Toutefois je puis dire avec vérité que j'ai choisi celles qui , au premier abord, paraissaient les moins favoi-ables à ma manière de voir.
Mon dessein était de joindre dix faits recueillis par moi-même aux douze observations que je vais commenter ; mais pour l'exécuter il eût fallu dépasser les bornes que je m'étais prescrites. Forcé donc d'opter entre les faits des autres et les miens propres, je n'ai pas balancé à donner la préférence à ceux de mes adversaires ; les miens auraient pu paraître suspects à des esprits sévères.
Je serai bref dans la discussion de chacun de ces faits, i\ parce que plusieurs d'entre eux donnant lieu aux mêmes remarques , il suffit de les faire une seule fois; 2°. parce qu'il me paraît inutile de rappeler toutes les choses dites dans les
pages précédentes ; je suis bien persuadé que le lecteur attentif en fera une juste et prompte application aux différentes circonstances de ces observations.
Première Observation.
Un pharmacien, âgé de vingt-deux ans, d'un tempérament bilieux, ayant éprouvé de vifs chagrins, fut pris, sans autre cause connue, de palpitations violentes , de battemens déréglés dans la région du cœur , et d'une gêne extrême dans l'acte de la respiration. La violence des symptômes le força à entrer à l'hôpital de la Charité.
Alors la figure paraissait amaigrie , légèrement colorée et jaune ; ses yeux paraissaient fatigués , la bouche était un peu mauvaise , la langue jaunâtre vers la base, la respiration haute et très difficile. Il éprouvait de fréquentes et fortes palpitations, ou sentait, vers la région du cœur, des battemens violens et déréglés; le pouls était dur et vibrant, assez régulier; la poitrine cependant résonnait très bien par la percussion ; l'hypochondre droit était un peu douloureux.
Le soupçon que je conçus d'abord d'une lésion organique du cœur fit place à l'espoir qu'une simple affection spasmodique pouvait donner naissance à cette série de phénomènes morbides ; la date assez peu ancienne de celle affection ( cinq
mois cependant ) , la sensibilité de la région du foie, la teinte jaunâtre généralement répandue sur tout le corps , ne contribuèrent pas peu à m'affermir dans cette idée, et dès le second jour de son entrée à l'hôpital, je dirigeai le traitement vers le but que je me proposai d'atteindre. Je prescrivis les boissons adoucissantes, les potions anti-spas- ' modiques, les bains; le malade fut saigné une fois vers le quatrième jour ; je tachai, par la raison, de dissiper ses chagrins imaginaires j en peu de temps j'eus la satisfaction de voir que ces moyens , loin d'être infructueux , comme on pouvait le craindre, procuraient chaque jour un soulagement plus marqué. La guérison fut si prompte , que , quinze jours après son entrée , ce malade sortit de l'hôpital , jouissant alors d'une santé qui paraissait ne devoir pas êlre troublée de longtemps. Ne pourrait-on pas même regarder cette affection comme une espèce d'hypochondriasie nerveuse déterminée par l'état du foie, et ayant consécutivement donné lieu aux symptômes du dérèglement de l'action du cœur, de la gêne de la respiration, etc. ?
(Maladies du cœur, Cov\isavl,\>. i3o, 5e édition.) Réflexions. — On ne peut s'empêcher d'admettre avec le célèbre professeur Corvisart, que ce pharmacien était atteint d'une espèce d'hypochondrie , ou plutôt d'une véritable hypochon-
44° ^e l'hypochondrie.
drie : mais où résidait le siège de cette affection ?
La connaissance seule de la cause doit nous faine pressentir que le cerveau a été primitivement lésé : de vifs chagrins ne peuvent point agir immédiatement sur le cœur ou sur le foie ; ces organes ne peuvent en ressentir l'influence que par l'intermédiaire de l'encéphale et du système nerveux.
L'observation manque de détails relativement aux symptômes cérébraux ; mais nous savons que le malade avait des chagrins imaginaires , c est-adire qu'il éprouvait des sensations fausses, que son intelligence, en un mot, n'était pas saine.
Enfin le traitement achève de répandre le plus grand jour sur le siège de l'hypochondrie, puisqu'il a été dirigé avec succès sur l'encéphale. « Je tâchai , par la raison , de dissiper ses chagrins imaginaires. En peu de temps (quinze jours) , j'eus la satisfaction de voir que ces moyens , loin d'être infructueux, comme on pouvait le craindre, procuraient chaque jour un soulagement plus marqué. »
Comment se fait-il donc que le professeur Çorvisart regarde le foie comme le premier mobde du désordre , et considère comme consécutive la lésion des fonctions du cœur et des poumons ?
Le cerveau n'a pas été soupçonné d'être malade, pas même d'une manière consécutive.
Cependant, n'est-il pas conforme aux principes de la pathologie générale de placer le siège d'une
DE i/HYPOCHONDRIE. 44'
affection dans l'organe qui a reçu la première atteinte de la cause occasionnelle , et qui a toujours donné des preuves irrécusables du dérangement de ses fonctions?
Comment attribuer tout ce désordre à un organe qui n'a paru malade qu'après la lésion de trois organes principaux , le cerveau, le- cœur et les poumons , et qui même a dû être très légèrement affecté, puisque pour le traitement il n'a pas fixé l'attention d'un praticien si distingué?
Voilà ce que peuvent des idées préconçues sur les têtes les mieux organisées.
Deuxième Observation.
Madame D***, pour laquelle on réclame mes conseils, est âgée de quarante-quatre ans, et n'éprouve encore aucun dérangement dans ses règles : mère de neuf enfans, elle en a nourri huit. Il y a sept ans qu'elle fut prise, lorsqu'elle nourrissait, d'une fièvre intermittente , qui céda trois fois à de fortes doses de quinquina. C'est de cette époque que date sa maladie , et celte remarque est importante ( parce qu'il arrive quelquefois que la guérison de ces fièvres, quand surtout elle a été brusquée, détermine des affections nerveuses, etc. quoique le plus souvent on n'ait pas à craindre de suites semblables). Madame D*** ressent une débilité générale t des élourdissemens, une compression
44^ DE i/HYPOCHONDRIE.
autour de la tête, des faiblesses dans les mains et les pieds, qui s'opposent à son exercice. Le mouvement et l'application augmentent ces accidens : il s'y joint de l'agitation, de t insomnie , des palpitations , une sorte de tremblement intérieur et des crispations, des vents, des mucosités; la bouche est souvent pâteuse: du reste, t appétit est bon, et il n'y a point d'amaigrissement; mais depuis deux mois la maladie ne donne aucun relâche , et fait même des progrès.
L'exposé de madame la consultante est, comme elle le dit, l'expression de la vérité : il est d'une exactitude assez rare , et ne nous laisse d'autres renseignemens à désirer que ceux relatifs au type et à la durée des trois attaques de fièvre intermittente. Je suis également véridique dans l'assurance que je me plais à lui donner , que sa maladie, bien que fort douloureuse, est cependant peu inquiétante , et très susceptible de guérison. Je l'engage à s'armer de courage, d'espoir et de confiance dans sa bonne constitution , qui n'est point sensiblement altérée. L'estomac lui même n'est pas profondément affecté; il n'est qu'affaibli: sa sensibilité , et par suite celle de tout le système , est exaltée. De là vient tout le désordre nerveux qu'éprouve madame D¥**.
En considérant que cette maladie a suivi de près la guérison de la fièvre intermittente , on
peut croire que l'administration prématurée du quinquina, ou des doses trop fortes de ce médicament, ont occasionné la névrose. Il nous semble également qu'il existe, deux indications principales à remplir^ et qui se confondent: i°. diminuer l'exaltation de la sensibilité générale; 2°. relever, par l'emploi modéré et long - temps continué des toniques, l'énergie vitale qui est affaiblie; c'est dans ce double but que nous proposons le régime suivant, etc.
{Traité des Maladies nerveuses, tome Ier, p. 256.) Réflexions. — Que veulent dire ces paroles : l estomac lui-même n'est pas profondément affecté, il n'est qu'affaibli ? Mais qu'est-ce qui prouve que cet organe soit affaibli ? ses fonctions sont-elles troublées? l'appétit n'est-il pas bon? y a-t-il difficulté de la digestion ? la nutrition n'est-elle pas régulière? La sensibilité est exaltée, dites-vous: où en trouvez-vous la preuve? Répondez : C'est de là que dérive tout le désordre nerveux , ajoutezvous; comment pourrez- vous justifier cette conclusion ? Indépendamment des réflexions précédentes qui militent contre une telle conséquence, ne puis-je pas invoquer aussi l'ordre de succession des symptômes? les phénomènes cérébraux ne sont-ils pas les premiers rapportés ? et si nous examinons leur importance relative, quelle comparaison peut-on établir entre les étourdissemens ,
444 DE l'hvpochondrie.
une compression autour de la tête , que le mou» vement et l'application augmentent, l'agitation , l'insomnie, symptômes dont la réunion dénote évidemment l'affection du centre nerveux , et quelques légers phénomènes qu'on remarque vers le canal digestif : bouche pâteuse , vents et mucosités ?
Il manque, dans cette observation, le caractère essentiel de l'hypochondrie , le trouble intellectuel et moral ; mais sans doute il est implicitement indiqué , quoique d'une manière vague , dans ces paroles : « Depuis deux mois la maladie ne donne aucun relâche, et fait même des progrès. »
Je m'abstiens de parler de la cause présumée de cette hypochondrie, parce que M. Louyer-Villermay ne sait rien de positif à cet égard; cependant , s'il fallait dire mon sentiment , je pencherais plutôt à attribuer cette affection à la cause qui a produit la fièvre intermittente , qu'à l'abus du quinquina, et je ferai remarquer que M. Villermay a fait usage, en cette occasion, de ce raisonnement vicieux : post hoc, ergo propler hoc.
Troisième Observation.
Hypochondrie ; suite des chagrins occasionnés par une maladie. — Un professeur ès-lettres , âgé de cinquante -huit ans, et fort instruit, consa-»
crait à l'étude une grande partie de son temps; des revers de fortune viennent alors le frapper; la santé résiste d'abord, et ne s'affecte aucunement ; mais huit mois après il éprouve des envies fréquentes d'uriner , et de la difficulté ou même des douleurs quand il veut rendre son urine. Le rétrécissement fait des progrès, l'usage des bougies et des sondes devient nécessaire ; on lui prescrit un régime sévère ; enfin on le consigne dans sa chambre.
Bientôt il est en butte à tous les inconvéniens d'une maladie longue et pénible; l'ennui, le chagrin, le gagnent; ses digestions deviennent difficiles; il est tourmenté par des vents, des borborygmes et une constipation des plus opiniâtres ; il s'y joint des palpitations , etc. Il fait de ses maux un tableau désespérant et plein d'exagération ; il se figure qu'il ne peut plus marcher , ni même rester assis ; bientôt il s'établit dans son lit et n'en veut plus sortir. Sur ces entrefaites , on lui annonça un médecin qui a fait, dit-on, des cures miraculeuses ; aussitôt l'espérance semble renaître chez le malade dont le courage est ranimé par les belles promesses du docteur qui exige qu'on le seconde par l'exercice les moyens qu'il va prescrire; il ordonne en même temps quelques médicamens toniques, et un régime plus convenable; mais il veut en outre que M. le professeur donneà son tour
l'exemple de la docilité, et qu'il profite du beau temps pour faire chaque jour une promenade un peu plus longue. Bientôt la santé s'améliore, l'imagination se calme, les forces se relèvent, le trajet des urines est même un peu moins difficile , et tout porte à croire que M. D*** sera un nouveau témoin des miracles bien innocens opérés par ce médecin qui a su parler à l'imagination.
( Traité des Maladies nerveuses , tome Ier , page 5o4. )
Réflexions. — Nous ne saurions convenir avec M. Villermay que l'hypocliondrie , dans ce cas, dépende exclusivement des chagrins occasionnés par une maladie. D'un côté, si l'on considère que le sujet de cette observation consacrait à l'étude une grande partie de son temps , et venait d'éprouver des revers de fortune , on ne pourra s'empêcher de convenir que son encéphale avait été excité outre mesure; d'un autre côté, si l'on fait attention à la fréquence de la lésion de l'appareil urinaire, dans les irritations de cet organe, ne sera-t-on pas disposé à admettre une semblable influence dans cette circonstance? Que voyons-nous donc chez ce malade? Une irritation légère du cerveau , produite par l'exercice même de ses fonctions , dont le premier effet est tardif, et se manifeste vers l'appareil urinaire. Cette lésion secondaire, par les chagrins qu'elle fait naître, de-
de l'iiypochondhie. 447
vient ensuite une cause directe cérébrale; de là, accroissement marqué de l'irritation déjà existante. Le malade éprouve des étourdissemens; « il fait de ses maux un tableau désespérant et plein d'exagération; il se figure qu'il ne peutplus marcher ni même rester assis ; bientôt il s'établit dans son lit et n'en veut plus sortir. » Il est vrai que le canal alimentaire est en même temps troublé dans ses fonctions ; mais n'est-il pas naturel que l'intensité des phénomènes sympathiques soit en rapport avec celle des symptômes cérébraux?
On parle à l'imagination de ce malade, c'est-àdire on jimprime une bonne direction aux fonctions du cerveau , et la guérison a lieu. Cette issue favorable prouve-t-elle que l'estomac était le siège de l'hypochondrie?
Quatrième Observation.
Hypochondrie avec prédominance du désordre, et sans lésion permanente d'un organe particulier. — M. D***, âgé de vingt-huit ans , fut doué, dès son enfance, d'une forte constitution et d'un tempérament lymphatico-sanguin , avec légère prédominance du tissu cellulaire et graisseux sur le système musculaire , et réunit à une sensibilité réfléchie un caractère fort doux, mais concentré , et à une grande timidité , des connaissances très étendues.
A l'âge de vingt-quatre ans , il éprouva des symptômes cérébraux graves, qui furent dissipés par de promptes saignées, et des applications de sangsues réitérées , etc.
Une vie trop sédentaire, des contentions d'esprit excessives , et la lecture des livres de théologie, contribuèrent beaucoup au développement d'une affection hypochondriaquedont nous allons tracer les premiers phénomènes. D'abord lenteur des digestions, diminution de l'appétit t borborygmes, tensions spasmodiques vers les hypochondres, constipation presque habituelle; plus tard, palpitations nerveuses vers la région du cœur, gêne de la respiration, fourmillemens et parfois engourdissemens dans les membres thorachiques, étourdissemens, bourdonnemens d'oreilles, propension continuelle à s'entretenir de sa santé , craintes non motivées de maladies diverses , sommeil en général assez bon , mais souvent interrompu par des rêves. Il fuyait non seulement les réunions ordinaires, mais même la société de ses amis et de ses parens qu'il aimait autant qu'il en était aimé : les jours entiers se passaient dans une inaction , dans un désœuvrement des plus absolus. En vain on lui conseillait de fréquenter les spectacles et de rechercher toute espèce de distractions. Il convenait lui-même des avantages qu'il pouvait s'en promettre, mais la force mo-
raie, la faculté d'agir, même selon ses désirs, lui manquait, et il se replongeait de nouveau dans l'apathie la plus décidée.
Le médecin , désespéré de ne pouvoir rien obtenir sur l'esprit du malade , par la raison et de sages conseils , engagea ses païens à le faire partir pour Paris.
Ce fut alors que le jeune homme reçut mes soins. Lors de ma première visite il était taciturne, avait l'air étonné, comme stupéfait. Afin de gagner sa confiance, je feignis d'abonder dans plusieurs de ses idées : je lui dis qu'il était bien malade, bien souffrant; que le traitement de sa maladie serait long, mais que je pouvais lui assurer , d'après plusieurs exemples analogues , que son rétablissement était presque certain. Bientôt il voulut me dépeindre son état : Je suis, me ditil , privé d'intelligence, de sensibilité ; je ne sens rien , je ne vois ni n'entends , je n'ai aucune idée , je n éprouve ni peine ni plaisir ; toute action, toute sensation m'est indifférente; je suis une machine , un automate incapable de conception , de senlimens, de souvenirs , de volonté , de mouvement ; ce qu'on me dit, ce qu'on méfait, mes alimens , tout m'est indifférent. Tel était à peu près son langage : à la vérité, il y avait dans toutes ses facultés mentales une lenteur d'action étonnante, mais en même temps une grande rectitude; son jugement était
450 DE l'h YPOCHONDRIE.
sain, son imagination , sa mémoire, l'étaient également; toutes ses actions et tous ses mouvemens étaient raisonnes et raisonnables. Du reste, à cette époque, les digestions s'exécutaient assez bien, et le malade s'en plaignait à peine ; mais la constipation , qui était presque ^habituelle , n'avait pas cédé. Un examen superficiel aurait pu faire croire qu'il était fou; je ne vis cependant dans cet exposé que les idées vagues , les rêveries d'un hypochondriaque portées au plus haut degré.
La réaction du moral sur le physique était également sensible : la détermination était tardive , et le résultat s'opérait lentement. Il apportait cette même paresse dans toutes ses actions, pour se lever, s'habiller, marcher, manger, promener et pour se coucher ; encore fallait-il presque toujours qu'il fût aidé ou suivi par un domestique.
J'étais bien convenu avec lui que sa maladie était réelle , mais je l'assurai que les conséquences qu'il en tirait étaient erronées; qu'il prenait pour abolition de ses facultés physiques et mentales, une certaine lenteur dans leurs phénomènes. Ainsi, lui dis-je, si vous regardez devant vous , vous ne voyez rien , ou vous voyez si confusément , qu'il vous semble ne rien voir ; mais regardez plus long-temps et plus attentivement, et vous reconnaîtrez successivement les difierens
de l'h-ïpochondrii." ^5t
objets. En les lui nommant dans un certain ordre et doucement , il convenait qu'il les voyait : donc vous voyez. Vous savez bien, ajoutai-je, à quoi sert telle chose? Après un moment de rélicence, il m'avoua en connaître l'usage : donc vous concevez, vous raisonnez. En le reportant sur une époque mémorable et récente, je lui prouvai également que la mémoire existait chez lui , mais seulement qu'elle était lente.
Tout le traitement moral fut dirigé d'après ces premiers essais. Quand je ne pouvais le faire convenir d'une vérité sensible, relative à son état, je l'attaquais avec ses propres armes. Vous n'avez, dites-vous, point d'idées, ou que des idées inexactes, erronées? Je jouis, je pense, d'un jugement sain ; il est par conséquent très probable que c'est vous qui vous trompez; et j'ai de plus que vous l'expérience de ma profession. Quanta l'exercice , à la promenade qu'il prétendait lui être impossible , il me fut assez difficile de l'y déterminer : cependant un jour , en occupant son esprit par une conversation variée, je parvins à le faire promener, et même assez long-temps j dès lors il devint plus aisé de le faire sortir.
J'engageai ses parens et ses amis à ne pas lui parler de sa maladie et à l'entretenir de toute autre chose, et lorsque j'estimais que son imagination était tranquille , je lui défendais de me parler de
452 DE l'h YPOCHONDUIE.
son état, afin de ne pas changer sa disposition mentale. Quand au contraire il était inquiet , tourmenté, morose, je restais avec lui et ne cessais la conversation que lorsqu'il me semblait disposé favorablement.
Ce traitement moral fut secondé par toutes les ressources de l'hygiène , et par une application bien motivée de quelques moyens pharmaceutiques , tels que les sangsues , lorsqu'il y avait apparence de congestion sanguine vers le cerveau; ou quand il survint quelques tumeurs hémorrhoïdales, quo vergil natura eo ducendum. Des boissons laxatives furent administrées dans la même indication. Comme il existait chez lui une légère disposition dartreuse, on donna des pastilles soufrées; on mit un vésicatoire dont l'application fut suivie d'une éruption considérable, et de plusieurs furoncles. Dans le principe, on remédia au mauvais état du système digestif, par l'ipécacuanha , les purgatifs , puis les caïmans et les toniques.
Son état s'améliora sensiblement chaque mois, et après un an il fut en pleine convalescence. Pour la confirmer, et maintenir sa guérison , il fut convenu que M. D*** alternerait pendant plusieurs années, entre une vie très active dans son pays, et des voyages dans les états étrangers. L'écart de toutes les causes qui avaient contribué
DE X,'H YPOCHONDRIE. 453
au développement de cette maladie, lui fut également recommandé. Depuis huit ans qu'il est rétabli, sa santé s'est parfaitement maintenue. (Traité des Maladies nerveuses, tome Ier, p. 3y6.) Réflexions. — Cette observation est extrêmement précieuse pour nous ; elle est trop évidemment favorable à notre manière devoir, pour avoir recours à une longue discussion. Cette observation prouve, d'ailleurs, tout le danger des idées préconçues. En effet, quoique M. Villermay avoue (p. $76) que dans ce cas , le désordre du système digestif est moins apparent que la lésion de la sensibilité générale et les aberrations mentales, ce médecin n'en persiste pas moins à placer le siège de cette affection dans l'estomac. Voyons si l'analyse des différentes circonstances de ce fait ne nous démontrera pas que l'encéphale était le foyer du mal. Peut-on croire à l'existence de l'altération primitive de l'estomac, quand on examine attentivement les causes ? M. D*** avait éprouvé, trois ans auparavant, des symptômes cérébraux graves ; il menait une vie trop sédentaire, et faisait des excès d'étude : cependant lessymptômes qui dénotent letrouble du canal alimentaire sont les premiers énumérés. Mais notez que le malade n'a pas été observé par M. Villermay, dès le commencement. Lorsqu'il a été confié aux soins de ce médecin , la prédominance du désordre des fonctions du cerveau était bien marquée. « Du
454 DE l'hYPOCIIONDRIE.
reste, à cette époque les digestions s'exécutaient assez bien, et le malade s'en plaignait à peine. »
Est-il croyable qu'une lésion aussi prononcée des facultés intellectuelles et morales dépended'un organe dont les fonctions se font assez bien ? Et d'ailleurs, n'est-ce pas un principe de pathologie générale bien reconnu , que de regarder comme le siège d'une maladie celui de deux organes dont l'altération est plus considérable , et persiste après que l'autre est revenu à son état normal ? Pourquoi faire une exception à l'égard du cerveau?
Enfin l'heureuse terminaison de cette maladie, par l'emploi du traitement intellectuel et moral, ne suffit-elle pas pour lever tous les doutes , et faire prononcer hardiment qu'elle résidait dans l'encéphale ?
Cinquième Observation.
Un artiste , doué d'une sensibilité très exquise et d'un talent distingué, aimait la littérature avec passion , et s'adonnait à l'étude de l'art dramatique avec le plus grand zèle : né de parens sains, et qui ont prolongé leur carrière fort loin , il parvint jusqu'à l'âge de quarante ans sans avoir ressenti aucune atteinte notable dans sa santé j mais depuis lors son estomac n'exécuta plus ses fonctions avec la même régularité , les digestions devinrent difficiles; le malade était souvent fati-
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gué par des vents, des nausées, et quelquefois par des vomissemens alimentaires qui se calmaient promptement à l'aide d'un régime un peu plus sévère ; il se plaignait fréquemment de palpitations, d'étourdissemens , de bourdonnemens d'oreilles, de frayeurs paniques, de bruits violenset singuliers qu'il entendait la nuit et qui troublaient son sommeil. Sa susceptibilité était en général très prononcée.
Des affections morales fort pénibles vinrent aggraver cet^état nerveux auquel le malade s'efforça inutilement de remédier par l'usage de l'eaude-vie et du thé. Son caractère mélancolique se prononça de plus en plus; et tout discours , toute description propre à faire connaître sa situation , était remarquable par son exagération et par l'inquiétude dont il était empreint. Ce fut dans ces circonstances qu'un nouveau désordre se prononça ; la langue devint muqueuse et chargée ; il s'y joignit une douleur de tête sus-orbitaire, l'amertume de la bouche et une fièvre continue. Néanmoins l'émétique ne fut pas administré; on s'en tint aux délayans , aux lavemens émolliens , et de temps à autre à quelques légers laxatifs. La maladie parcourut ses trois septénaires , et tout annonçait une guérison prochaine, lorsque M. R*44 prit de son chef sept pilules drastiques (invasion de la phlegmasie ). Dès le soir il survint une
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cardialgie violente , une syncope , des sueurs froides, suivies de vomissemens bilieux.
Les jours suivans il y avait nausées, hoquet, rapports fre'quens , sensibilité à l'épigastre , et de temps à autre, vomissemens de mucosités jaunâtres, et même parfois de matières alimentaires; fièvre continue avec redoublemens irréguliers qui étaient surtout déterminés par la moindre quantité d'alimens ou de boissons excitantes ; soif plus ou moins vive , dégoût général, haleine fétide, par suite peut-être du mauvais état des dents. La langue offrait constamment un enduit saburral très épais et tenace. Il y avait toujours une sensibilité sourde dans différens points de l'abdomen, et des évacuations de couleur et de consistance variées, plus fréquentes en général que dans l'état de santé. Pendant toute la durée de cette phlegmasie, il eût été très difficile de reconnaître les symptômes spéciaux de l'hypochondrie. Deux causes contribuèrent singulièrement à perpétuer la maladie, et à en produire les redoublemens, l'indocilité du malade et son irascibilité. Après quatre mois de souffrances, il se soumit enfin au régime sévère qu'on lui recommandait depuis long-temps, et dès lors les accidens diminuèrent.
On employa successivement les adoucissans , les délayans, les fondans unis aux légers narcotiques.
Plusieurs vésicatoires volans furent appliqués sur l'abdomen. Dans la suite on eut recours aux légers toniques, à l'eau rougie et sucrée, que le malade supportait mieux que toute autre boisson , et plus tard au vin de Malaga , par petites doses , etc. Enfin, après six mois de maladie et de traitement, bien plus par le travail de la nature que par les efforts de l'art , M. R*** recouvra une très bonne santé : il a cependant , depuis lors , ressenti une nouvelle attaque de son hypochondrie , mais peu prononcée , et sans aucune réminiscence de l'inflammation abdominale.
( Traité des Maladies nerveuses , tome Ier , page 426. )
Réflexions. — Le sujet de cette observation accuse des souffrances dans trois organes, le cerveau , l'estomac et le cœur. Ces trois organes ontils été affectés simultanément ou bien successivement? Pour résoudre cette question il faut s'éclairer de la nature des causes , de leur mode d'action , apprécier l'importance relative des symptômes que ces viscères présentent, et tenir compte de l'influence qu'ils exercent les uns sur les autres dans l'état de santé. Or, nous voyons que les causes ont agi directement sur le cerveau, que le désordre des fonctions de cet organe est, dans le principe, incomparablement plus marqué que l'altération des deux autres. Il est vrai que l'affec-
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tion du bas-ventre devint ensuite prépondérante, mais elle changea de nature; il y eut, comme le fait remarquer judicieusement M., Villermay , complication d'une flegmasie gastro - intestinale. Le dé\eloppement de cette nouvelle maladie s'explique très bien par l'usage de l'eau-de-vie , du thé, et des pilules drastiques prises en trop grande quantité. Ce qui démontre encore combien celte dernière affection est indépendante de la première, c'est que M. R*** a ressenti depuis lors une nouvelle attaque de son hypochondrie , sans aucune réminiscence de l'inflammation abdominale.
Sixième Observation.
Hypochondrie compliquée de phlegmasie chronique. — Mademoiselle Adèle , âgée de vingt-deux ans , d'un tempérament nervoso-bilieux , d'une constitution délicate, douée de beaucoup de gaîié et d'une grande vivacité , appartient à des parens très sains , et dont la santé est encore fort bonne , quoiqu'ils soient avancés en âge. Les premières années de sa vie ont été orageuses; elle a éprouvé, à cette époque , la plupart des maladies qui affectent les enfans. A douze ans elle a eu la petitevérole , et à seize ses règles ont paru sans douleur et sans causer le moindre désordre : elles ont été assez abondantes les premiers mois; mais ensuite elles ont diminué en quantité , de sorte que chaque
de l'hypochondrie. /|5g
mois elle perdait au plus deux onces de sang dans l'espace de quatre à cinq jours.
Il y a deux ans que , par suite d'une violente jalousie, elle devint sombre et rêveuse, perdit le goût du travail , maigrit, s'éloigna du monde, et fut prise d'une fièvre bilieuse qui dura peu , mais qui la laissa dans un état de langueur et d'abattement ( invasion de l'hypocbondrie). Peu de temps après, ses parens inquiets appelèrent un médecin, qui après avoir recueilli les renseignemens ci-dessus, observa les phénomènes suivans : pâleur delà face, air inquiet et triste, langue blanchâtre, bouche pâteuse, légèrement amère ; douleurs vers l'estomac, digestions pénibles, accompagnées de beaucoup de vents qui , rendus par le haut , soulageaient momentanément ; ventre douloureux avec borborygmes , constipation , chaleur naturelle de la peau, pouls serré, parfois irrégulier, mais sans fréquence ; douleurs dans les cuisses et dans les jambes; urines abondantes , tantôt très rouges, d'autres fois citrines, toujours avec sédiment. La malade se plaignait de passer les nuits dans une agitation considérable et dans des songes effrayans, qui déterminaient le réveil ; alors, des palpitations se faisaient sentir pendant quelques heures; elles étaient suivies d'une sueur abondante de tout le corps. Cet état a duré sept à huit mois , sans changement marqué dans les phénomènes qui viennent
46o DE l'hYPOCHONDRIÏ.
d'être énoncés ; mais au bout de ce temps des terreurs paniques son t venues aggraver les souffrances de la malade : tantôt elle craignait d'être affectée de phthisie, d'autres fois de devenir folle pour le reste de sa vie. Elle avait souvent, pendant un mois, un appétit dévorant: durant ce temps, les digestions se faisaient facilement, quoique les borborygmes continuassent avec une éruption de vents considérable; il arrivait souvent qu'à cette espèce de boulimie succédait une anorexie complète , avec une sorte d'horreur pour tous les liquides colorés; enfin , il s'y joignait desbâillemens incomplets et fréquçns. On a opposé à cette maladie des purgatifs, des anti-spasmodiques, des fondans , et sans succès , pendant l'espace de vingt mois : au contraire, le mal semblait faire des progrès, surtout par l'emploi des purgatifs.
C'est ici que commence une autre série de symptômes qui dénotent une phlegmasie chronique. Il y a quatre mois qu'un flux dyssentérique s'est manifesté, et, malgré tous les moyens que divers médecins appelés tour à tour ont indiqués, ce flux subsiste encore, et s'accompagne de douleurs abdominales plus ou moins vives, et qui n'ont pu être calmées. La face est pâle," grippée; la langue peu humide : il y a dégoût , soif plus forte le soir, désir des boissons froides, éructations fréquentes avec nausées ; de temps en temps , vomissemens
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de matières muqueuses, et alors cardialgie, mais peu intense ( les vomissemens sont survenus depuis peu). L'abdomen est un peu tendu, sonore, douloureux, d'une manière obtuse ordinairement; mais parfois , et surtout lorsqu'on presse la région ombilicale , les souffrances deviennent d'une acuité insupportable. H y a tous les jours sept ou buit selles , et un peu de soulagement après cette évacuation; les urines, peu abondantes, sont tantôt rouges, tantôt presque incolores, recouvertes d'une pellicule graisseuse , ou avec un sédiment d'un jaune rouge. Du côté de la poitrine, on ne remarque qu'une gêne très légère, qui nous paraît dépendre de la faiblesse. La peau est généralement sècbe , terreuse en certains endroits, comme aux bras , au ventre ; sa chaleur est plus élevée que dans l'état naturel , principalement vers l'ombilic. Le pouls est petit , serré , faible , donnant quatrevingt-douze pulsations par minute, et le soir la fièvre devient plus prononcée : cette exacerbation dure de cinq à six heures : vers sa fin il y a une moiteur légère et partielle. Les nuits sont pénibles, et le sommeil n'a lieu qu'autant qu'on le provoque : la malade est singulièrement maigrie ; les règles ont manqué à la dernière époque, pour la première fois. Au moral , situation des plus fâcheuses; en général , l'idée de tous les maux vient sans cesse assaillir son imagination : à chaque
instant elle désire un nouveau médecin , de nouveaux remèdes; tantôt elle désespère de son rétablissement , et alors les pensées les plus noires , les plus sinistres, occupent son esprit : tantôt l'espérance la séduit sous toutes les formes, et, dans cette disposition , elle organise mille plans de conduite pour sa prochaine convalescence. Les médicamens qui paraissent le plus la soulager sont les adoucissans caïmans unis aux légers toniques. ( Traité des Maladies nerveuses, tome Ier, page
Réflexions. Celte malade est en butte aune cause morale très vive : l'encéphale en a donc ressenti la première atteinte. En effet , les symptômes observés en premier lieu dénotent le trouble des fonctions cérébrales. Cette jeune personne est sombre , rêveuse, perd le goût du travail, s'éloigne du monde, etc. L'auteur semble n'accorder aucune importance à ces phénomènes ; mais ne méritent-ils pas de fixer l'attention dans une maladie caractérisée par des symptômes cérébraux?
Le canal alimentaire fut ensuite légèrement affecté ; mais le désordre des fonctions cérébrales ne fut-il pas aussi plus marqué? La malade se plaignait de passer les nuits dans une agitation considérable et dans des songes effrayans, qui déterminaient le réveil : des terreurs paniques venaient aggraver ses souffrances; tantôt elle craignait d'être atta-
quée de phthisie, d'autres fois de devenir. folle pour le reste de sa vie, etc.
La flegmasie chronique des intestins, qui se manifesta au bout de vingt mois , est due , comme le fait très bien observer M. Villermay, à l'abus des purgatifs, et ne saurait, par conséquent, donner le change sur le véritable siège de l'hypochondrie.
Enfin, je dois faire remarquer que le traitement employé a été infructueux , ou plutôt a été suivi des accidens les plus graves , parce qu'il n'a pas été dirigé convenablement, parce qu'on n'a pas cherché , dans l'état de l'encéphale, les indications curatives.
Septième Observation.
M. ***, âgé de quarante- quatre ans , naquit de parens sains, et reçut en partage un tempérament sec et robuste, et une santé qui n'éprouva aucune altération sensible jusqu'en 1788. Forcé à cette époque de prendre une part très active dans des assemblées fort orageuses, etsouvent témoin d'événemens qui l'affectèrent vivement, il ne tarda pas à devenir malade , sans en connaître la cause.
Premiers phénomènes de la maladie. — Lenteur marquée dans les fonctions de l'estomac , digestions pénibles et laborieuses , éruptions de vents , borborygmes , débilité presque générale dans tout
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le corps , embarras dans tous les mouvemens ; bientôt nouveaux progrès, anxiétés précordiales, tensions spasmodiques , démarche incertaine , chute fréquente sur les genoux : son sommeil était tous les jours précédé d'une détente dans la tête, qui se répétait successivement, et dont le bruit produisait intérieurement le même effet qu'un, coup de pistolet; le jour, il ne pouvait passer sur un parquet , ou devant une glace , sans éprouver des inquiétudes et des frémissemehs; à la promenade , la moindre descente lui présentait un précipice qu'il n'osait franchir.
Telle fut sa situation pendant plus de six mois. Des médecins de Paris qu'il consulta lui firent quitter tous les médicamens , et abandonner tous les purgatifs qui n'avaient fait qu'irriter le mal, lui prescrivirent les bains, l'exercice, la distraction , et un régime tempéré.
Appelé sur la fin de l'an huit, à une place sédentaire et très importante, il se livra pendant onze mois à un travail excessif, et souvent pénible, de douze, quinze, seize heures par jour. Né avec une sensibilité extrême , jaloux d'être utile à son pays , et de lui procurer une tranquillité parfaite, il voulut tout voir par lui-même; il combattit avec courage tous les obstacles qui pouvaient contrarier ses intentions. Le zèle l'emporta sur la prudence, et malgré le retour des
DE LHYPOCHONDRIE. 4^5,
préludes de la première maladie, il continua ses fonctions avec la même assiduité. Mais bi€hlôt pesanteur de tête après le travail , bourdonnement insupportable , troubles variés dans les fonctions digestives, instabilité dans la progression, gêne dans tous les mouvemens, analogue à un état d'ivresse ; bruit de détente au moment du sommeil, contractions spasmodiques vers la tête, le cœur et l'estomac; terreurs paniques souvent renouvelées; simulacre d'un manteau rhumatismal, qui occupait le dos , le bras et l'épaule ; légère amélioration par la suspension de ses travaux , débilité générale et surtout dans le côté gauche ; station , et quelquefois locomotion presque impossible , tremblemens , frémissemens , vertiges considérables au moindre mouvement. Les viandes bouillies ou rôlies étaient Jes seuls alimens qu'il pouvait souffrir. Après deux ou trois délentes avec éclat dans la tête, lorsqu'il était dans son lit, il recouvrait ses forces, et n'éprouvait aucun malaise ; tous les accidens revenaient une demi-heure après son lever, se suspendaient en partie pendant la digestion de son dîner, pour reparaître de nouveau peu de temps après; mais constamment un jour meilleur que l'autre. Les temps froids et humides , les variations atmosphériques, de même que tous les événemens propres à exciter la sensibilité, exerçaient sur lui
466 de l'hypochon drie.
une influence remarquable, et augmentaient les
accictens.
Les moyens employés furent l'usage des bains et cinq pnrgations, dont les deux premières semblèrent l'avoir un peu soulagé , mais dont les trois autres l'affaiblirent beaucoup , lui firent perdre de son embonpoint, et aggravèrent les symptômes.
Encore une fois rebuté des remèdes, il les quille entièrement et partage son temps entre l'exercice et les travaux administratifs. Un soulagement marqué ne tarda pas à suivre ce ebangement de régime. C'est alors qu'il consulte à Paris un médecin distingué, dont les sages conseils sont malheureusement écartés. Le docteur ordinaire du malade, aveuglé par un fantôme d'humeur goutteuse , qu'il voulait combattre , ne lui laisse entrevoir de guérison solide que dans un nouveau traitement, lui prescrit, dans l'espace d'un mois, cinq ou six purgatifs, et lui fait même appliquer des sinapismes. Mais les symptômes de l'bypochondrie acquirent alors une telle intensité, que le malade n'offrait plus que l'image d'un squelette ambulant , et ne pouvait soutenir sa têledans une direction verticale.
Fatigué , excédé , barassé , il abandonne son médecin et ses médecines pour suivre les avis sages du médecin de la capitale, quille le séjour de la ville pour celui de la campagne, les travaux
DE LHÏPOCHOHDRIE. 4^7
du cabinet pour ceux du jardinage et à l'aide d'un bon régime, d'une société choisie, etc., il revient insensiblement à sa première santé.
( Traité des Maladies nerveuses , observation d'hypochondrie , tome II, p. 49^-)
Réflexions. On a de la peine à concevoir que de bons esprits donnent si peu d'importance à tout ce qui se passe vers le cerveau.
Quoi ! on nous apprend qu'un individu obligé de prendre une part très active dans des assemblées fort orageuses est vivement affecté des événemens dont il est témoin , et on ajoute tout de suite que les premiers phénomènes de l'hypochondrie se sont manifestés vers l'estomac; mais est-ce l'estomac qui a jugé les événemens ? est-ce lui qui en a été affecté d'une manière vive et pénible?
Comparez les symptômes cérébraux avec les phénomènes qui ont lieu dans le bas-ventre : d'un côté, vous trouverez des symptômes graves dont l'apparition est essentielle pour caractériser l'hypochondrie ; de l'autre, des symptômes très légers et communs à une infinité de maladies.
Prenez en considération les moyens curatifs, et décidez s'il ne faut pas observer avec des idées arrêtées d'avance, pour juger que le siège de l'hypochondrie est dans l'estomac.
L'histoire du second accès me paroîtsi évidem-
468 DE LilYPOCHONDRII.
ment favorable à ma manière de voir, que je ne crois pas avoir besoin d'entrer dans des détails à cet égard ; je me bornerai à faire remarquer que les purgatifs ont été nuisibles, que le malade n'a recouvré la santé que lorsqu'il a quitté le séjour de la ville pour celui de la campagne, les travaux du cabinet pour ceux du jardinage.
Huitième Observation.
M. A. D*** est né de parens bien constitués, et qui ont prolongé leur carrière au-delà de quatrevingts ans ; il reçut aussi en partage une fort bonne constitution ; mais l'habitude d'une vie très sédentaire et des travaux du cabinet, développèrent chez lui, vers l'âge de trente ans, une névrose des organes de la digestion , qui subsiste depuis vingt ans, et se maintient depuis dix dans un état de modération tout-à-fait remarquable. Un de ses frères a été également bypoebondriaque.
Dans le principe, M. D*** se plaignait du dérangement de son estomac ; ses digestions étaient pénibles ; il rendait une grande quantité de vents dont l'issue diminuait sensiblement le malaise qui succédait à ses repas; plus tard il lui survint des vomissemens muqueux. II éprouvait en outre des bâillemens complets ou incomplets, et des maux de tête qui correspondaient surtout à l'occiput.
DE l'h YPOCHONDRIE. /j&J
Ses membres étaient exempts de douleurs; mais quand il voulait se lever, après être resté quelque temps assis , il lui survenait dans les genoux une faiblesse analogue à celle d'un homme ivre; sa tête et ses jambes lui paraissaient tellement affaiblies qu'il craignait souvent de tomber, et qu'il ne retrouvait sa force habituelle qu'après avoir marché durant un quart d'heure. Pendant toute une saison il fut fatigué par des bourdonnemens d'oreilles qui simulaient lessons filés d'un cor très éloigné. A une autre époque, il se réveillait tous les matins avec un mal de gorge qui se dissipait aussitôt après son déjeuner.
Des troubles plus ou moins prononcés dans ses diverses fonctions organiques lui ont fréquemment donné des inquiétudes relatives à sa santé: delà des craintes exagérées, ou des maux imaginaires, un état morose, et une disposition extraordinaire aux emporiemens. Souvent ses cheveux étaient hérissés et lui causaient des douleurs vives; ils semblaient tenir à une chair meurtrie par des coups. D'autres fois il éprouvait à la tête un froid tel que si la raison ne fût venue à son secours , il eût pensé qu'on y répandait un souffle glacial.
Tous les cinq à six jours il ressentait, au moment où l'occiput touchait l'oreiller, une douleur, avec trouble de la vue, qui le forçait à se
!\-jo de l'iiypocuondrie.
tourner sur le côlé. A l'insiant où il s'endormait, ses sens étaient engourdis par le sommeil , il s'opérait dans la tête un mouvement comparable au bruit que produit, en se détendant, le ressort d'une pendule; ce bruit augmentant, lui causait un tel effroi , qu'il faisait un effort pour se relever. Une nuit, entre autres, le désordre fut tel que M. D*** ne put appeler à son secours; il lui semblait qu'une main étrangère lui serrait la gorge pour l'étrangler : il se crut sur le point de mourir.
Pendant la nuit, le craquement d'un meuble, l'aboiement d'un chien, le faisaient tressaillir , et lui causaient de fortes palpitations.
Dans les rues , la vue d'un homme , d'un cheval , qu'il ne croyait pas près de lui , le faisait trembler. Cependant si le hasard l'eût forcé à défendre sa vie , s'il eût vu son ennemi , enfin si la raison eût calculé le genre du combat, il s'y serait exposé sans terreur.
Mais , depuis dix ans , tous ces phénomènes , indices certains d'une exaltation de sa sensihilité générale, sont diminués ou entièrement dissipés. M. D*** éprouve bien encore quelques symptômes d'une hypochondrie très affaiblie, tels que des vents, des engourdissemens légers, des bruits singuliers dans la tête, et des craintes relatives à ses différentes fonctions ; mais ceux-ci en général se
DE l'hïPOCHONDHIÏ. 471
manifestent rarement , et sont très supportables. Du reste, il jouit habituellement dune bonne santé, dort long-temps et se réveille dispos. 11 a un bon appétit, mange beaucoup et digère lentement, mais fort bien; enfin il partage son temps, suivant son goût, entre l'exercice, de fréquentes promenades, ou un séjour prolongé à la campagne, entre la société de ses amis , l'étude et les spectacles.
Sa raison est même bien raffermie contre les craintes qui l'ont si souvent et si long-temps tourmenté, c'est-à-dire qu'il suffit , lorsqu'une frayeur vient de nouveau le chagriner, de lui rappeler toutes les terreurs paniques qu'il a déjà eues , pour le rassurer plus ou moins complètement sur ce nouvel effroi.
( Traité des Maladies nerveuses , tome II , page 5 19. )
Réflexions. Le sujet de celte observation est livré à des travaux de cabinet , et mène une vie très sédentaire, c'est-à-dire est soumis à l'influence de deux causes qui font prédominer l'action dans l'organe cérébral ; cependant on ne manque pas de dire que dans le principe , M. D*** se plaignait du dérangement de son estomac , etc.
Il était tout simple que le médecin, imbu de l'idée que l'estomac était le siège de l'hypochondrie, notât d'abord le trouble des fonctions de
cet organe ; mais comme l'observateur est attentif et de bonne foi , il nous fournit le moyen d'éviter la fausse route dans laquelle il s'est engagé , en s'empressant d'ajouter : « Le malade éprouvait en outre des maux de tête ; ses membres étaient exempts de douleur, mais quand il voulait se lever, après être resté quelque temps assis, il lui survenait dans les genoux une faiblesse analogue à celle d'un homme ivre ; etc. » Il nous peint ensuite le malade fatigué par des bourdonnemens d'oreilles , des craintes exagérées , un état morose , etc. Enfin , dans tout le reste de l'observation , il n'est.queslion que du désordre des sensations, des opérations intellectuelles et du mouvement volontaire. Ces désordres sonlsi intenses, que M. Villermay lui-même n'hésite pas à les regarder comme des indices certains d'une exaltation de la sensibilité générale. Est-il possible, après l'examen des différentes circonstances de cette observation , de regarder ces phénomènes comme sympathiques de l'affection de l'estomac?
Neuvième Observation.
Un jeune homme , âgé de vingt- six ans, reçut en partage un tempérament nerveux, une imagination très active, une grande sensibilité morale, et avec une constitution peu robuste, une assez bonne santé.
DE l'hYPOCHONDKIE. 4^5
A l'âge de douze ans il éprouva un violent accès de somnambulisme , mais qui fut unique. Dans le cours de sa jeunesse il fut souvent pris de cauchemar; une nuit, entre autres, après un assez long voyage.
A dix-huit ans il se livra à l'étude de la médecine, et consacra au travail une grande partie de son temps. Pour faire diversion à une application aussi soutenue, il donnait de temps à autre quelques instans à une société où il était reçu avec beaucoup de bienveillance. Bientôt il s'attacha à une jeune personne fort jolie , et qui parut d'abord répondre aux sentimens qu'elle lui avait inspirés; mais peu de temps après il reconnut qu'un de ses amis avait obtenu la préférence.
Dès lors, chagrin violent, concentré et souvent renouvelé par la vue de cette demoiselle qui habitait la même maison ; digestions lentes et pénibles; anomalies de l'appétit , qui , très bon le matin, manquait à l'heure du dîner pour reparaître d'une manière très prononcée vers les dix heures du soir; borborygmcs fréquens^ parfois hoquet spasmodique , tensions vers les hypochondres , nausées et vomissemens alimentaires , mais fort éloignés ; constipation peu opiniâtre.
Respiration habituellement gênée , ou j^lulôt difficulté très grande et presque continuelle à obtenir des inspirations complètes, ce qui l'obligeait souvent à s'arrêter au milieu d'une marche à pas
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ordinaire; palpitations tumultueuses, plus considérables et plus générales lorsqu'il était dans son lit; les' battemens se faisaient sentir à la tête, à l'épigastre , mais surtout dans la région du cœur. Le malade ne pouvait supporter sur sa poitrine le poids de sa couverture , ni celui de son drap ; sa chemise même lui était incommode.
Le sommeil était en général très pénible et interrompu par des rêves ou un bruit dans la tête, analogue à un coup de pistolet, ou au craquement d'un meuble. Le moral participait fortement au trouble physique ; les inquiétudes sur son état présent étaient augmentées parle tableau de l'avenir, que son imagination lui présentait; de ii des craintes de diverses maladies, et une babitude d'ennui et de tristesse , qui alternaient avec des accès bien courts de gaîlé folle.
Divers traiteraens mal dirigés, et surtout mal suivis, échouèrent successivement. L'affection du cœur, l'inclination, persistaient toujours; un premier voyage suspendit les accidens, qui reparurent peu de temps après le retour et la reprise des anciennes habitudes ; enfin un second voyage et un nouvel attachement qui en fut le résultat, amenèrent une guérison aussi prompte que parfaite, et qui se maintient depuis plus de quinze ans.
( Traité des Maladies nerveuses , tome II , page 522. )
DE l'iIYPOCIIONDRIE. ^5
Réflexions. Un jeune homme est disposé aux affections cérébrales; il se livre à l'étude de la médecine et se passionne en même temps pour une jeune personne fort jolie. Voilà donc le cerveau violemment exercé comme organe des facultés intellectuelles et des passions. Tout à coup l'attente de cej.eune homme est déçue; il reconnaît qu'un de ses amis a obtenu la préférence. Dès lors il est en butte à un chagrin violent, concentré , et souvent renouvelé par la vue de cette demoiselle qui habitait la même maison que lui. Peut-on dire, après cela, que l'altération de l'estomac ait existé dès le principe?
La lésion des poumons et du cœur est d'ailleurs plus marquée que celle de l'estomac. Pourquoi l'un de ces organes serait-il plutôt le siège de l'hypochondrie qu'un des deux autres? La vérité est que ces trois organes ne sont affectés que secondairement; les phénomènes qu'ils présentent dépendent d'une modification quelconque de l'encéphale, manifesté d'abord par des chagrins, et ensuite par les symptômes suivans : « Le sommeil était en général très pénible et interrompu par des rêves ou un bruit dans la tête, analogue à un coup de pistolet ou au craquement d'un meuble. Le moral participait fortement aux troubles physiques; les inquiétudes sur son état présent étaient augmentées par les tableaux
476 DE l'hTPOCHONDRIE.
de l'avenir que son imagination lui présentait ; de là des craintes de diverses maladies , et une habitude d'ennui et de tristesse, qui alternaient avec des accès bien courts de gaîlé folle. »
Le traitement est une nouvelle preuve du siège de l'hypochondrie dans le cerveau , puisque deux voyages et un nouvel attachement amenèrent une guérison aussi prompte que complète, et qui se maintient depuis quinze ans.
Dixième Observation.
Un homme âgé de trente-neuf ans, d'un tempérament mélancolique , annonce dès sa jeunesse la constitution morale adaptée à celte disposition physique , et la sensibilité nerveuse la plus susceptible.
Habitué aux prévenances que procurent dans la société la considération publique et les avantages d'une brillante fortune, il était vivement affecté par la moindre contrariété, et en ressentait toujours une forte impression.
A trente-six ans, chagrins violens, trouble de toutes ses facultés morales, et bientôt première atteinte d'bypochondrie. Phénomènes physiques: Lenteur dans les digestions, tension spasmodique vers l'abdomen, flatuosilés intestinales, perversion plutôt que perle de l'appétit, constipation habituelle, anxiétés précordiales, palpitations, chaleurs
de l'iiypociiondrie. 477
erra vives, instabilité dans la progression. Désordre non moins intense au moral: Aversion pour la société, caractère de misanthropie, âprelé repoussante, terreurs paniques , crainte de l'avenir, soupçons non motivés et souvent ridicules, sensibilité exquise de l'organe de l'ouïe : de là une source féconde d'impatiences et d'importunités.
De fréquens voyages , et le calme qui succéda aux orages qu'il avait essuyés , le ramenèrent insensiblement à son état de santé parfaite; mais bientôt les événemens politiques renouvellent ses affections morales; toutefois, une vie active et bruyante, au milieu des camps et des armées, prévient pour quelque temps le retour de son bypochondrie : il partage les malheurs qu'éprouvent les habitans d'une ville assiégée, et tombe enfin au pouvoir de l'ennemi.
Après une longue et cruelle détention , il recouvre sa liberté; mais en rentrant dans sa patrie, nouveaux désastres , revers de fortune, froissemens multipliés par les événemens de la révolution. Une fièvre ataxique fait craindre pour ses jours, et ne lui permet , qu'après trois mois d'une convalescence pénible, de revenir dans ses foyers. Dès lors, vie sédentaire, et par suite retour de sa première maladie : pendant quinze jours, constipation opiniâtre, suivie d'une diarrhée qui détermina une grande faiblesse. De nouveaux phéno-
478 de l'hypociiondrie.
mènes viennent aggraver son état: dégoût général, perversion de l'appétit, sensibilité exquise de l'ouïe porlée jusqu'à la douleur par le moindre bruit, crampes nerveuses, lenteur marquée dans les baltemens du pouls, trouble constant dans les fonctions de l'estomac, pessimisme outré, recherche de la solitude , souvenir amer du passé , irascibilité extrême, emporlemens journaliers contre ceux qu'il aime le plus tendrement; une épouse chérie, infatigable dans les soins qu'elle lui prodiguait pendant tous ses travers, était spécialement en butte aux accès de son âpre misanthropie; insomnies pénibles, qui exaspéraient le caractère le plus inégal ; ennui, morosité , impatiences minutieuses, bizarrerie insupportable.
La maladie, souvent méconnue, et combattue par des moyens peu convenables, persistait avec beaucoup d'intensité, lorsqu'un médecin prescrivit au malade un bon régime , de légers narcotiques pour procurer du repos pendant la nuit, les toniques , et lui conseilla d'aller vivre à la campagne , et de se mettre en apprentissage chez un menuisier, auquel il paya une somme convenue. Bientôt il devint le compagnon le plus laborieux de tout l'atelier , et s'estimait le plus heureux des hommes, en voyant les progrès rapides de sa convalescence.
Le séjour de la campagne, un bon régime,
l'exercice et le blanchiment des planches, ou le rabotage, soutenu pendant un an, rendirent à ce malade l'intégrité de toutes ses fonctions, et amortirent les écarts de son caractère acariâtre et fâcheux.
(Traité des Maladies nerveuses, tome II , page 638.)
Réflexions. — Un homme d'un tempérament mélancolique reçoit une éducation vicieuse, et contracte l'habitude des prévenances. A trente-six ans, chagrins violens, touble de toutes ses facultés morales , et bientôt première atteinte d'hypochondrie. Qu'importe, après cet aveu , que l'auteur ait adopté une méthode défectueuse pour énumérer les symptômes? l'ordre de leur succession n'en reste pas moins clairement désigné ; le cerveau a été primitivement affecté : dans tout le cours de la maladie , le trouble de ses fonctions prédomine sur celui de l'estomac et du cœur; de fréquens voyages , et le calme de l'esprit qui succéda aux orages qu'il avait essuyés , le ramenèrent insensiblement à son état de santé parfaite. Celte circonstance ne milile-t-elle pas encore en faveur de notre opinion? Les mêmes remarques peuvent s'appliquer à l'histoire d'un second accès d'hypochondrie chez le même malade.
480 de l'hypociiondkie.
Onzième Observation.
M. G***, âgé de trente-six ans, fut doué d'une bonne constitution , d'un tempérament nerveux et d'un caractère un peu susceptible ; il reçut une éducation très libérale, et se fit constamment remarquer par un jugement des plus surs, et une grande élévation de pensées. A vingt ans , il s'adonne à l'étude de la médecine, et obtient des succès aussi nombreux qu'éclatans. Au milieu de ses cours il eut une première atteinte d'bypocbondrie , dont l'origine ne peut être attribuée qu'à des contentions d'esprit trop soutenues, et dont la durée ne fut pas fort longue : il éprouva aussi, à quelques distances de là, des douleurs rhumatismales très vives et bien caractérisées.
Plus tard il partage son temps entre la pratique de son art et la continuation de ses travaux, auxquels il consacre cinq heures soir et matin : dans le milieu de la journée il voit ses malades, et n'accorde au repos qu'un temps très limité.
Durant trois années de ce genre de vie, il jouit d'une très bonne santé; l'exercice journalier, nécessité par les devoirs de son état, contrebalançait avec avantage les inconvéniens d'un travail de tête trop continu.
A vingt-huit ans , maître d'une fortune considérable, surtout comparativement au stricte néces-
DE l'iiypochonprie. 481
saire , qui jusqu'alors avait clé son partage , il renonce à sa profession, échange ses méditations et les courses longues et occupées contre le repos, les habitudes tranquilles des riches , les soins , ou plutôt les petits embarras domestiques. Bientôt sa santé s'altère , ses digestions ne s'exécutent plus aussi régulièrement, la sensibilité générale est singulièrement exaltée; mais le plus grand désordre, les phénomènes prédominans, se manifestent vers la poitrine, et spécialement vers la région du cœur.
M. G*** était tourmenté par la crainte d'une maladie organique, parce qu'un trouble sensible existait vers ce viscère; déplus, le pouls était serré, et souvent irrégulier : telle était son exaltation morale ou nerveuse, qu'il n'osait se coucher ni prendre d'alimens ; il ne se risquait qu'en tremblant à boire un simple bouillon , parce que , immédiatement après , les anxiétés et les souffrances augmentaient.
Il consulte un de nos confrères, qui, sur la crainte d'une goutte vague ou remontée que témoigne le malade , lui fait appliquer le remède de Pradier. Ce moyen fut suivi du plus mauvais résultat, et dès-lors abandonné.
Deux autres médecins d'un mérite très reconnu sont appelés, et, dans une consultation, décident l'application de dix sangsues au siège : cette opéra-
tion diminua momentanément le désordre. Néanmoins , M. G*** regretta qu'on n'eût pas pratiqué une saignée ou l'artériotomie : il eût également désiré qu'on lui appliquât cinq ou six moxas autour de la poitrine.
On prescrivit en outre des anti-spasmodiques, qu'on varia selon les circonstances , et qui n'eurent aucun succès marqué. Ces deux médecins cherchèrent à rassurer l'esprit du malade, mais comme on le fait souvent en pareil cas, lorsqu'on partage les craintes. Pour nous, plus familiarisés peut-être avec les névroses , et nous appuyant plus sur le commémoratif que sur les accidens mêmes de la maladie, qui étaient vraiment effrayans, nous nous crûmes fondés à soupçonner une affection nerveuse , soupçon qui nous fut en partie inspiré par les renseignemens particuliers que nous communiqua madame G***; ainsi, elle nous apprit que son mari, qui jadis faisait de longues courses, depuis quelque temps ne sortait presque jamais ; qu'il se couchait de bonne heure et se levait très tard; qu'à la campagne , où il s'occupait beaucoup, il se portait toujours très bien; et qu'enfin autant il était dur à lui-même autrefois, autant il aimait actuellement tous les raffinemens du luxe et de la mollesse. Nous combattîmes, pendant plusieurs jours , les craintes du malade médecin ; dans nos discussions nous apportions l'un et l'autre une
certaine vivacité qui s'arrêtait tout près de l'aigreur, ou plutôt d'un peu d'emportement.
Un jour je demandai à sa dame si ces discussions ne fatiguaient pas notre malade, et si je ne devais pas en redouter les suites; elle me répondit qu'il n'était jamais plus tranquille qu'après s être ainsi disputé. Je continuai donc mes visites , mes conseils, ou plutôt mes disputes. Bientôt une légère amélioration commence à s'annoncer. Sur ces entrefaites , j'engage M. G*** à retourner aux champs, et à y reprendre ses travaux manuels, ses habitudes actives. Un soir il en forme la résolution , s'occupe toute la nuit et les jours suivans des préparatifs de son départ ; dès-lors il renaît à la santé. Depuis quatre ans M. G***, que grand nombre de médecins connaissent très bien, n'a pas éprouvé la moindre maladie.
(Traité des Maladies nerveuses, tome II , p. 7 1 g.) Réflexions. — Un jeune homme d'un tempérament nerveux s'adonne avec excès à l'étude de la médecine, et éprouve une première atteinte d'hypochondrie. Plus tard, un exercice journalier contrebalance avec avantage les inconvéniens d'un, travail de tête trop continu. M. G*** n'éprouve un nouvel accès d'hypochondrie que lorsqu'il change ses méditations et ses courses longues et occupées contre le repos, les habitudes tranquilles des riches, les soins, ou plutôt les petits embarras
^84 DE l'h VPOCIIONDRIE.
domestiques. Ces causes, comme on le voit, ont agi directement sur un cerveau déjà prédisposé. Mais quelles sont les altérations qui en sont le résultat? L'état de l'estomac mérite à peine d'être noté; de l'aveu même de M. Villermay, les phénomènes prcdominans se montrent vers la poitrine, et spécialement vers le cœur. A suivre les raisonnemens de ce médecin , l'hypochondrie dans ce cas, ne reconnaîtrait donc pas pour siège l'estomac, puisque le cœur est l'organe le plus affecté; mais la lésion du cœur me paraît également consécutive à la lésion du cerveau , et je trouve les preuves de mon assertion , i°. dans les causes précédemment exposées; 2°. dans l'intensité du trouble des fonctions cérébrales: ce la sensibilité générale est singulièrement exallée; telle était son exaltation morale ou nerveuse, qu'il n'osait pas prendre d'alimens, etc. » ; 5°. dans le traitement; une légère amélioration est bientôt le résultat d'une bonne direction imprimée aux facultés mentales, et un rétablissement complet de la santé a lieu lorsque M. G*** revient aux champs, reprend ses travaux manuels , et mène une vie plus active.
Douzième Observation.
M. R**% âgé de quarante ans, d'un tempérament bilioso-nerveux , d'une petite stature , était
DE l'hYPOCHON DR1E. l[85
livré depuis sa jeunesse aux travaux d'un commerce fort étendu. Malgré une constitution assez délicate, il était dans un mouvement continuel, soit en voyage, soit dans ses magasins, et l'ambition l'emportait au point de lui faire négliger le manger et le boire : joignons à cela les cbagrins inséparables d'une union mal assortie. Déjà , à l'âge de trente-deux ans, il avait eu un catarrhe chronique , regardé par son médecin comme une phthisie laryngée, mais dont les symptômes, qu'il m'a retracés depuis , n'avaient aucun rapport avec celte affection. Il se rétablit toul-à-fait, et continua son genre de vie. Enfin, en i8i4> à l'époque de l'entrée des alliés , il éprouve des contrariétés variées , il regrette un gouvernement sous lequel il s'est enrichi ; il est , à cause de ses opinions, rayé de la garde nationale, dont il était officier; il craint pour ses possessions, et passe plusieursMiuùs , seul avec sa femme et un commis, à cacher ce qu'il a de plus précieux en marchandises dans le clocher de sa paroisse. Cependant les événemens ultérieurs viennent un peu calmer ses craintes; mais il perd un procès dans lequel son amour-propre et son avarice sont blessés à la fois. Dès lors les digestions se dépravent; elles sont lentes, accompagnées d'aigreurs, de rapports; le ventre se gonfle, les déjections sont rares et difficdes, l'appétit se perd. Le malade, ordinairement assez gai, devient mo-
4^6 DE l'h YPOCHONDHIE.
rose , fantasque ; il ne peut plus s'occuper de ses affaires; la peau prend une teinte jaunâtre, et présente une chaleur sèche alternant avec de fréquens refroidisseniens. Cet état durait depuis quatre mois, lorsque son médecin ordinaire reconnaît un empâtement des viscères; en conséquence, traitement fondant, purgatifs drastiques tous les deux jours, pilules savonneuses, etc.; en même temps , régime ad libitum. Le malade va habiter la campagne, emportant avec lui l'idée d'une aflection incurable qu'on avait émise en sa présence, sans ménagement. Toutes ces circonstances réunies entraînaient un prompt dépérissement; une diarrhée assez abondante épuisait le malade, ses pieds étaient enflés, il avait une fièvre habituelle : tout, en un mot, chez lui présentait l'aspect de la consomption. Ce fut au mois de mai i8i5que, le visitant comme ami, j'eus l'occasion d'être seul près de lui ; il me raconta et j'écrivis les détails de sa maladie : je palpai soigneusement l'abdomen, dans lequel je ne reconnus aucune lésion. J'osai alors contester l'exactitude du diagnostique, et j'engageai le malade à consulter un autre médecin. M. le professeur Fouquier fut indiqué : ce praticien, auquel déjà j'avais communiqué l'histoire de la maladie, éloigna toute idée d'affection organique ; il conseille la suspension de tout médi-, cament débilitant , un régime adoucissant, le lait,
DE l'hïPOCHONDRIÎ. /187
puis quelques légers toniques el l'exercice. Au bout d'un mois M. R*** , déjà beaucoup mieux , part pour un voyage d'agrément. Il parcourt le midi de la France à petites journées, il va revoir son pays natal , et obtient une guérison parfaite , qui ne s'est pas encore démentie, (i)
Réflexions. — Union mal assortie , chagrin occasionné par le changement de gouvernement , renvoi d'une place à cause de son opinion politique, crainte pour ses possessions, perle d'un procès dans lequel son amour-propre et son avarice sont vivement blessés : peut-il exister un concours de circonstances plus propre à agir d'une manière fâcheuse sur le cerveau , à produire l'hypochondrie?
Le trouble des fonctions du système digestif ne s'est manifesté qu'après l'action de ces causes cérébrales; comment a-t-on pu le regarder comme primitif? Cette erreur a été grave, et aurait entraîné infailliblement la perte du malade , si un médecin mieux éclairé n'eût remonté à la source du mal ; si on n'eût mis cet infortuné à l'abri d'une cause sans cesse agissante sur l'encéphale (union mal assortie), si on n'eût imprimé une nouvelle direction aux facultés mentales, si par un voyage sous un beau ciel, dans le pays natal, on n'eût provoqué des sensations
(i) Observation communiquée parM. le docteur Ratier.
4'^8 DE l'h YPOCHONDRIE.
et des souvenirs agréables chez un homme qui se croyait voué à une mort certaine.
Conclusion Les faits, comme on le voit, viennent à l'appui
générale sur j • , , , , , ,,, , .,
-les obsma-des idées générales précédemment exposées; ils dentés /"6"~ prouvent que l'ordre de succession des symptômes est tel que je l'ai annoncé. Lesiégedel'hypochondrie est donc dans le cerveau, puisque les symptômes cérébraux sont les premiers développés, les seuls qui soient conslans et qui présentent quelque caractère de gravité.
Je ne nie point cependant que dans quelques cas très rares les phénomènes sympathiques ne prédominent sur les symptômes locaux ; mais la même chose n'a-t-elle pas lieu dans toutes les autres affections; et si quelquefois la lésion de l'estomac dans l'hypochondrie paraît plus intense que celle de l'encéphale, ne pouvons-nous pas répondre qu'il est des inflammations d'estomac dont les véritables caractères sont masqués par de violentes douleurs de tête, l'assoupissement, le délire et les convulsions?
M. Portai a fait souvent de semblables observations.
Pour ne pas me répéter , je renvoie d'ailleurs le lecteur aux pages 21 3 et suivantes. Marche, type L'hypochondrie présente un grand nombre de et complica- varj^tc:s et je nuances; mais comme dans la des-
tions de l ny- 7
pochondrie. oription des symptômes nous avons eu occasion
de faire cette remorque, nous n'y reviendrons pas ici. Nous dirons seulement que , dans certaines circonstances, l'hypochondrie a une marche rapide, aiguë, mais que le plus souvent elle est chronique et de longue durée.
Ordinairement elle est continue et offre des redoublemens, des exacerbations , des paroxysmes qui ont lieu presque toujours d'une manière très irrégulière, et dont la durée est aussi extrêmement variable. Quelquefois l'hypochondrie revêlle type intermittent ; et dans ces cas , elle est désignée plus particulièrement sous le nom de vapeurs.
Ce serait ici le lieu de parler des maladies qui peuvent accidentellement compliquer l'hypochondrie; mais j'en suis détourné par l'inutilité du travail. N'est-il pas évident que cette affection , comme toutes celles qui ont un long cours, est susceptible de toute sorte de complications?
Quel fruit retire-t-on, par exemple, de toutes les observations rapportées avec tant de complaisance par divers auteurs, pour prouver que les dartres, la goutte, la pbtlnsie, les diverses espèces de fièvres se manifestent quelquefois pendant la durée de l'hypochondrie ?
N'est-ce point manquer de goût et ne pas savoir se borner, que d'effleurer toute la pathologie, quand on n'a pour but que d'approfondir une maladie ?
Pronostic et Les divers auteurs qui ont écrit sur l'hypourtmnauons. c}10n(jrie ont porté un pronostic plus ou moins fâcheux de cette affection , suivant les idées qu'ils s'étaient formées de son siège, de sa nature , et le succès des moyens mis en usage pour la combattre. Pour me borner à deux exemples , je ne mentionnerai que le jugement prononcé par Tissot et par Baglivi.
Le premier s'exprime ainsi : Al vero morbus profeclà rebellis est , et vix curationis capax.
Le pronostic du second est bien plus favorable : Et licet talium hominum morbi primo aspeclu perniciosi et incurabiles videantur , sanari tamen soient facile, non quidem per nimiam remediorum topiam ; sed aul per grata amicorum colloquia , aut per honesta ruris oblectamenta et equitationes fréquentes , aut tandem per vivendi normam à sagaci medico institutam.
II est difficile , sans doute , de prescrire un traitement plus rationnel, et qui soit mieux en harmonie avec le siège et la nature présumés du mal ; mais malgré l'emploi des moyens moraux , intellectuels, et des secours de l'hygiène les mieux dirigés, on n'obtient pas toujours facilement un résultat aussi satisfaisant que l'annonce Baglivi. Il me semble plus conforme à l'observation d'admettre un terme moyen entre l'opinion de ce grand médecin et celle de Tissot.
La gravité du pronostic est d'ailleurs relative à la nature des causes, à l'intensité des symptômes, à la marche de la maladie, etc.
L'hypochondrie produite par des affections morales vives, par l'abus des plaisirs de l'amour, est ordinairement bien plus funeste que celle qui reconnaît pour cause un exercice immodéré des facultés intellectuelles.
On doit porter un pronostic plus ou moins fâcheux , suivant qu'il sera plus ou moins facile de soustraire les malades à l'action des causes auxquelles ils auront été en butte.
Le danger est plus grand dans l'hypochondrie aiguë que dans celle qui est chronique; mais en revanche , l'espoir de guérison est mieux fondé.
Les chances du succès diminuent avec une tentative infructueuse d'un traitement bien ordonné.
Un amaigrissement considérable et une altération profonde de la physionomie indiquent que l'affection du cerveau s'est propagée à d'autres organes , et font présager l'incurabihté de l'hypochondrie.
Enfin le pronostic est plus ou moins grave , suivant les prédispositions héréditaires.
Quelles sont les terminaisons les plus ordinaires de l'hypochondrie?
Les auteurs ne manquent pas en général de répéter, en parlant des terminaisons, ce qu'ils ont
dit en parlant des causes. Ils attribuent la guérison de la maladie au retour des règles, du flux hémorrhoïdal , de la goutte, des sueurs générales ou partielles, de la diarrhée, de la leuchorrée, à l'apparition de certaines éruptions, de la gale r de furoncles : mais nous avons vu que c'étaient là des effets et non des causes du désordre cérébral ; et dès lors n'est-il pas tout naturel que les troubles sympathiques cessent avec l'altération qui les a produits? On peut admettre seulement que les remèdes employés pour les apaiser ont pu contribuer à la guérison de l'affection cérébrale , en donnant lieu à une dérivation favorable , et que le rappel des éruptions, des diarrhées , des écoulemens de sang, peut aussi avoir été utile dans certains cas , en continuant la révulsion assez long-temps pour que le cerveau revienne à un état meilleur (je dis à un état meilleur, et non à son état primitif, car il est difficile que cet organe acquière sa constitution primitive); il reste toujours plus impressionnable, et l'hypochondrie est plus ou moins sujette à des récidives.
Lorsque l'hypochondrie est mal traitée , ou rebelle aux moyens thérapeutiques les mieux indiqués, elle se termine par une altération plus grande du cerveau; c'est ainsi que lorsqu'elle est aiguë, elle se termine assez souvent, et après un ou deux mois de durée , par une fièvre ataxique.
DE l'hïPOCHONDRII. 4Ç)3
( Je partage l'opinion des médecins qui placent dans le cerveau le siège de la fièvre ataxique; mais ce n'est pas ici le lieu de dire sur quoi est fondée cette manière de voir. )
L'hypochondrie chronique , continue ou intermittente, se termine assez souvent d'une manière fâcheuse, par une apoplexie ou par une véritable aliénation mentale.
Nous avons dit que le cerveau communiquait ses souffrances à l'organe le plus irritable, ou qui avait avec lui les rapports les plus intimes : eh bien, ces organes, sympathiquement affectés, s'enflamment à la longue sourdement, et subissent toute espèce d'altérations , suivant les prédispositions ; les hypochondriaques succombent alors tourmentés par une fièvre lente, et dans un état de consomption.
Les maladies qui terminent habituellement les jours des hypochondriaques , sont les phlegmasies le plus souvent chroniques, du canal alimentaire , les anévrismes du cœur et les irritations pulmonaires.
On se rend raison de la fréquence de ces affections, en se rappelant que les organes qui en sont le siège, sont aussi les plus influencés par l'altération du cerveau.
Il est facile de voir que l'exaltation de la sensibilité des viscères abdominaux, et principalement
( 494 de l'hypociiondrie.
de l'estomac, est une circonstance favorable au développement des phlegmasies ; mais ne faut-il "" pas tenir compte aussi de l'abus des vomitifs , dèi purgatifs, etc. , et leur accorder une influence sur la production de ces maladies?
Tout le monde sent également que la fréquence et la durée des palpitations peut devenir cause des anévrismes du cœur , car on sait que les organes sont d'autant plus exposés à être malades, qu'ils agissent plus constamment, et d'une manière plus violente.
Les mêmes remarques sont applicables aux organes pulmonaires.
Ouverture Nous ne disserterons pas longuement sur les
des cudavres. , , , , - . ,
résultats des ouvertures de corps iaites par les différens médecins; il suffira dédire qu'elles ont révélé les altérations les plus opposées par leur siège et par leur nature ; et comment en eût-il été autrement? L'état des organes ne doit-il pas, chez les hypochondriaques, comme chez les autres malades, présenter des différences, selon les idiosyncrasies, les localités, la manière de vivre, etc. Les réflexions que j'ai faites sur les ouvertures des corps des aliénés , p. 220 et suiv. , et les aveux des médecins dont je combats l'opinion , relativement au siège de l'hypochondrie , me dispensent d'entrer dans de longs détails à cet égard. Rien de plus sage, en effet, et de plus concluant
de l'bypociiondrie. 4ç>5
en notre faveur que ce que dit With, tome Ier, page 53o:
u Quoiqu'il paraisse , par l'ouverture des cadavres de beaucoup de ceux qui sont morts de maux de nerfs, que l'estomac, les intestins, le foie, la rate, l'épi ploon, le mésentère ou la matrice, se trouvent obstrués , squirrlieux ou attaqués d'un autre mal; néanmoins, comme dans un grand nombre d'autres gens morts de mêmes maladies, l'examen de ces viscères ne fait voir aucune trace de semblables vices, il est permis de conclure que les symptômes nerveux peuvent venir souvent de causes qui , n'étant pas sensibles pour nos organes, ne peuvent être découverts par l'ouverture des cadavres. Nous sommes tentés de croire que les obstructions, les squirrhes et les autres maladies des viscères du bas-ventre, que l'on a observés dans les cadavres des personnes qui avaient enduré long-temps quelques affections nerveuses, ont été nombre de fois la suite ou l'effet de ce que leur santé est restée mauvaise et dérangée pendant un temps considérable, plutôt qu'ils n'en ont été la cause. »
M. Villermay lui-même convient, pages 586 et 588 , que les lésions qu'on a rencontrées chez les hypochondriaques dépendaient presque toujours d'une complication.
J'interprète les faits de la même manière;
4\)G DE l'hYPOCHONDRIE.
j'ajoute seulement que les prédispositions à ces complications tiennent fréquemment à l'influence que le cerveau malade exerce sur les autres organes.
Jusqu'ici les recherches cadavériques n'ont pas été dirigées vers le cerveau; on se contentait généralement d'examiner les viscères que l'on croyait être le siège de l'hypochondrie. Je ne doute point que si on examine l'encéphale avec plus de soin , on ne le trouve souvent dans un état maladif.
Toutefois il ne faudrait pas conclure du défaut d'altération sensible de cet organe , à la non existence du siège de l'hypochondrie dans le cerveau.
L'on se rappellera iu. qu'il est extrêmement difficile d'établir une ligne de démarcation entre l'état sain et l'état maladif d'un organe aussi peu connu dans sa structure et dans son mode d'action ; 2°. que l'examen des symptômes et l'ordre de leur succession suffit pour préciser le siège d'une maladie. (F~oyez pag. a23 et suivantes.)
En attendant de nouvelles recherches , je ne crois pouvoir mieux faire que de terminer le chapitre des ouvertures des corps des hypochondriaques, par trois observations abrégées dans lesquelles le cerveau a présenté des traces de maladie.
La plus remarquable appartient à Valsalva. Elle est consignée dans l'ouvrage de Morgagni, De sedibus et causis morborum.
Al. Ralta, frère d'un senteur de Bologne, d'un âge avancé, sujet depuis long-temps à une affection bypochondriaque et à des vertiges, avait commencé, l'été de l'année i yo5 , à éprouver une soif extraordinaire, lorsqu'il fut pris tout à coup, au mois de novembre, autant que je puis me le rappeler, de la maladie que je décrirai en peu de mots. A un pouls qui était en bon état, se joignait du délire , et le principal symptôme fut une très grande somnolence.
Examen du cadavre. — A l'ouverture du ventre et de la poitrine, on trouva tout dans l'état naturel ; et quoiqu'il s'exhalât une odeur semblable à celle qu'on remarque dans les affections vermineuses , et qui faisait pleurer les uns et éternuer les autres , on ne vit cependant de vers nulle pari. — On ouvrit le crâne, et on trouva de Veau gélatineuse dans les anfractuosités du cerveau. — Il y avait aussi de la sérosité dans les ventricules, et à l'endroit où la moelle allongée descend dans le canal vertébral ; mais elle était de part et d'autre en petite quantité. Il paraît, ajoule Morgagni, qu'il se joignait à l'affection comateuse une fièvre de mauvais caractère, quoique peut-être aussi la mort fut accélérée par l'état du cerveau , sujet depuis long-temps à des incommodités.
La seule observation de M. Villermay, dans laquelle il soit fait mention de l'ouverture du
/\q8 de l'hypochondrie.
cadavre, présente une affection du cerveau.
Elle est trop longue pour trouver place ici ; qu'il me suffise d'en rapporter le titre, il expliquera les altérations observées dans l'estomac et les intestins.
Hypochondrie convertie en une gastrite chronique , et terminée par une gastrite aiguë mortelle. J'ajoute , et produite par des causes cérébrales.
« Ouverture. Le cerveau était un peu injecté; les ventricules contenaient environ dewx onces de sérosité; les poumons et le cœur n'offraient rien de particulier; l'estomac était diminué de volume, épaissi, sa membrane muqueuse était d'un rouge livide, et présentait plusieurs points noirâtres; tous les intestins étaient rétrécis; la vessie rapetissée offrait une consistance comme squirrheuse. Sa membrane interne était fongueuse, »page44(-
J'ai moi-même recueilli le troisième fait.
Un cordonnier, âgé de quarante-sept ans, hypochondriaque depuis dix ans , à la suite de chagrins domestiques long temps prolongés, entra à l'hôpital de la Pitié en novembre 1817. Il y succomba en peu de temps, atteint d'une phthisie pulmonaire. Les altérations des poumons et du canal intestinal étaient en tout semblables à celles qu'on remarque ordinairement dans celle maladie.
La dure-mère était pâle, et ses sinus presque vides de sang. Une sérosité assez abondante , ayant
de l'h ypochondrie. 4(J9
un aspect gélatineux, existait entre l'arachnoïde et la pie-mère ; celte dernière membrane était épaissie et adhérait fortement dans plusieurs endroits à la substance cérébrale.
En coupant le cerveau par tranches, le sang suintait de tous les points de sa surface , surtout vers les lobes moyens; quatre onces environ de sérosité jaunâtre furent trouvées dans les ventricules.
La consistance du cerveau était à peu près la même que dans l'état ordinaire; peut-être cependant cet organe était-il un peu plus mou. Le prolongement rachidien ne fut pas examiné.
Est-il convenable, après tout ce que nous avons Différence
d, ,. i i > • entre l'h'po-
ît, de tracer une Jigne de démarcation entre chondrie et
l'bypochondrie et les phlegmasies gaslro-intesti 'f*"'™' "^' nales? Cette question devait occuper les médecins qui plaçaient le foyer de l'hypochondrie dans le bas-ventre , parce que l'identité du siège pouvait faire croire à l'identité de nature ; mais elle ne doit pas fixer ici notre attention d'une manière particulière , puisque tous nos efforts ont tendu vers ce but, en analysant les différentes circonstances de celte affection. Il est certain que si nous sommes parvenus à prouver qu'elle réside dans l'encéphale, nous l'avons suffisamment différenciée d'une gastrite ou d'une gastro-entérite. Or, n'avons-nous pas vu que ses causes agissaient directement sur le cerveau, que les symptômes
ÔOO DE LliïPOCHONDRIE.
remarqués du côté du bas-ventre, étaient consécutifs à la lésion de cet organe?
N'avons - nous pas d'ailleurs cherché à démontrer que ces phénomènes sympathiques, considérés isolément et indépendamment de l'ordre dans lequel ils se manifestaient , ne pouvaient pas être confondus avec ceux d'une inflammation de l'estomac , etc. ?
Cependant , aux réflexions que nous avons déjà faites ( page 43i ), nous ajouterons celles de Cullen, sur le même sujet : « On voit, d'après tout ce que je viens de dire, que souvent dans la dyspepsie ( et sous ce nom , il comprend les phlegmasies gastriques) l'affection de l'esprit n'y existe pas, ou que quand elle existe, elle est presque toujours très légère; dans l'hypochondrie , au contraire , l'affection de l'esprit est plus constante , et les symptômes de dyspepsie , ou les affections de V estomac n'existent souvent pas , ou sont très légères. »
« Je pense que l'affection de l'esprit est communément différente dans les deux maladies. Dans la dyspepsie, il n'y a souvent qu'une espèce de langueur et de timidité , qui se dissipe facilement; dans l'hypochondrie, au contraire , il y a généralement une crainte relativement aux événemens à venir, qui ne roule que sur des objets très fâcheux, et que rien ne peut distraire. » (Êlé-
de l'hypochondrik. 5oi
mens de médecine pratique de Cullen , traduits par Bosquillon, édition revue par M. Delens, tome II, p. 417; voyez encore un passage de cet ouvrage, que j'ai consigné p. 568 )
Il serait encore plus déplacé de faire voir en quoi l'hypochondrie diffère des lésions organiques de l'abdomen. Il ne peut pas, ce me semble, exister le moindre doute à cet égard, dans l'esprit du lecteur attentif. Je pense avoir assez démontré que celles-ci , lorsqu'elles existent , doivent être considérées, dans la très grande majorité des cas, comme des complications; que très rarement elles constituent la cause éloignée de l'hypochondrie, et que jamais elles ne peuvent être confondues avec cette maladie cérébrale.
Loin de nous la pensée d'établir un parallèle entre l'hypochondrie et le trouble de l'estomac et des intestins dans la goutte anomale, dans les affections vermineuses, etc.!
Toutes ces questions ont longuement occupé un grand nombre de médecins , et surtout M. Villermay . Ussemblent regarder leur solution comme d'un très haut intérêt; mais pouvons-nous partager leur manière de voir, imiter leur exemple, et croire que l'hypochondrie consiste dans une modification organique de l'encéphale ?
On a prétendu aussi que le scorbut et l'hypochondrie n'étaient qu'une seule et même ma-
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ladie (Eugalenus, Sennert, Etmuller, Willis et Barbet, etc.). Mais cette opinion n'a pas, je pense, de partisans aujourd'hui : Lind a très bien prouvé que l'hypochondrie n'avait aucune connnexion avec le scorbut, ni dans ses causes, ni dans ses caractères, ni dans son traitement.
Il resterait maintenant à comparer l'hypochondrie avec l'hystérie et la mélancolie qui s'en rapprochent sous plusieurs rapports, mais ce parallèle sera plus convenablement placé après la description de ces dernières affeplions. Je me réserve donc de chercher à établir leurs rapports, et de faire ressortir leurs différences dans mon travail sur la folie et sur les maladies nerveuses. Traitement. Le choix des agens thérapeutiques doit être subordonné à la connaissance préalable du siège et de la nature des maladies; c'est assez dire combien nous sommes éloignés d'adopter le traitement de l'hypochondrie conseillé par les médecins nombreux qui en placent le foyer dans l'estomac, ou dans un autre organe du bas-ventre.
Nous n'entrerons pas dans les détails du traitement indiqué par les médecins dont nous avons fait connaître (pages i5g et suiv. ) les opinions sur le siège et la nature de l'hypochondrie. Leurs ouvrages, généralement connus, nous dispensent de ce travail. Seulement nous ferons remarquer que, n'ayant pas d'idées exactes sur le siège et la
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nature de cette maladie, ils agissaient tout-à-fait empiriquement , et dirigeaient des médicamens partout où ils apercevaient quelques désordres.
Lamultiplicitédes phénomènes sympathiques, les insuccès qui résultaient nécessairement d'une méthode de traitement qui manquait de sa base fondamentale, la longue durée de l'hypochondrie, et la tendance des malades à user avec profusion des médicamens, tout s'est réuni pour donner lieu, dans cette affection , à la plus dégoûtante polypharmacie.
En faisant voir quels sont la nature et le mode d'action des causes, en appréciant à leur juste valeur les troubles de l'estomac , des poumons et du cœur , en reconnaissant enfin l'encéphale comme la source du mal , j'espère avoir beaucoup simplifié le traitement de l'hypochondrie , et y avoir introduit d'utiles changemens.
Après avoir prouvé (pag. 3g5et suiv.) que les désordres, dans les systèmes cutané, muqueux , glanduleux, sanguin, etc. étaient des effets de l'affection cérébrale, nous n'irons pas, à l'exemple de nos prédécesseurs, employer, pour les combattre, cette multitude effrayante de médicamens que réprouvent le raisonnement et l'expérience.
Nous ne chercherons pas à provoquer la transpiration, une excrétion pulmonaire ou nasale, un écoulement vésical, urétral ou vaginal; nous ne
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chercherons pas à rappeler une évacuation bilieuse, une dartre supprimée.
Nous ne nous efforcerons pas de rappeler le flux hémorrhoïdal , les règles, un épistaxis, etc. ( Voyez pages 3g5 et suiv. )
Nous appliquerons à un traitement semblable de l'hypochondrie ce que Tissot disait en parlant de celui de la fièvre de Lausanne. Ridenda verbo et damnanda versipellis Ma medicina quœ inox capiti, mox pectori, mox renibus aut alvo medens, non modo nihil medetur, sed plurimum nocel.
Les phénomènes sympathiques , au lieu d'absorber toute notre attention, ne nous occuperont que d'une manière tout-à-fait secondaire; nous ne puiserons les indications curalives principales que dans l'état de l'encéphale.
indications La connaissance des causes et des symptômes lat'du L ca- de l'hypochondrie prouve que le cerveau est excité veau. outre mesure, que l'innervation est irrégulière.
Il faut donc s'attacher à modérer son irritation et à régulariser ses fonctions.
Une grande partie de ce que nous avons dit au chapitre du traitement direct de la mélancoliesuicide est applicable à l'hypochondrie ; pour ne pas nous répéter, nous y renvoyons le lecteur. Nous allons nous borner ici à exposer quelques préceptes généraux.
Il convient d'abord de gagner la confiance des
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malades, afin d'exercer une plus grande influence sur leur esprit ; c'est une condition indispensable. A cet effet , gardez-vous d'opposer votre sang-froid à leur égaTement, et l'indifférence à leur agitation ; compatissez à leur douleur, insinuez-vous dans leurs affections, écoutez avec attention et avec le plus grand intérêt la longue énumération de tous leurs maux ; ils sont si accoutumés à voir autour d'eux des personnes qui les traitent de malades imaginaires, qu'ils sont toujours portés à croire que le médecin partage cette même opinion sur leur élat. Éloignez donc tout discours qui pourrait légitimer leurs craintes à cet égard ; que vos paroles n'aient pas un double sens, parce qu'ils ne manqueraient pas d'adopter l'interprétation la plus défavorable ; évitez de leur dire qu'ils s'écoutent trop, qu'ils pouvaient prendre le dessus, et gardez-vous surtout de leur donner à entendre qu'ils ont le cerveau malade; vous n'obtiendriez jamais leur confiance : ne heurtez pas de front la tendance qu'ils ont à abuser des médicamens. En un mot, comme la passion, l'idée dont le malade est préoccupé , met Un obstacle à tout eutretien , et prive le médecin des ressources les plus précieuses, c'est-à-dire du traitement intellectuel et moral , il convient dès l'abord de fixer son attention en l'intéressant par cette même passion , par cette même idée qui le domine.
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Ce principe de traitement, qui consiste à exercer l'esprit du malade dans le sens de son délire, souvent nuisible dans la mélancolie, me paraît d'une application générale dans le traitement de l'hypochondrie : toutefois il est des bornes qu'il ne faut pas dépasser. Si le malade, par exemple, désespérait de sa guérison , adressez-lui des paroles plus consolantes, et que votre physionomie ne démente pas : par une conduite opposée, vous ajouteriez à son désespoir.
Lorsque vous serez parvenu à obtenir la confiance des malades, il deviendra nécessaire alors de modifier peu à peu votre langage ; vous vous efforcerez de leur prouver qu'ils exagèrent leurs souffrances et le péril qui peut résulter de leur maladie, tout en convenant de sa réalité; dans certains cas, au contraire, s'ils se montrent indociles à vos conseils, inspirez-leur quelque frayeur sur les suites qu'elle peut avoir; discutez souvent avec eux, animez-vous, quelquefois même jusqu'à un léger emportement; mais, en général, parlez et agissez avec réserve, douceur et ménagement.
(Pour les détails , voyez p. 241 et suiv. )
L'hypochondriaque vit trop en lui-même; il faut l'amener successivement à s'occuper des autres, en multipliant ses rapports, en dirigeant son esprit sur de nouveaux objets, en provoquant une passion.
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Faites-le vivre en société avec des personnes dont la conversation soit agréable et enjouée; si ses affections ne sont pas perverties, recourez aux consolations de l'amitié; elles ont ordinairement la plus heureuse influence.
Ménagez avec soin les émotions , éloignez tout ce qui pourrait faire sur son cerveau une trop forte impression.
On sait que leshypochondriaques sont très sensibles aux variations brusques de température; il ne faudra donc rien négliger pour qu'ils n'en soient pas désagréablement affectés.
Ce serait ici le lieu de conseiller les divers exercices, les promenades, les voyages dans des pays dont les sites soient variés et pittoresques, ou à des sources d'eaux minérales ; mais nous avons dit, p. 256. quel était le mode d'action de ces moyens , et combien ils étaient utiles dans les maladies mentales.
Qui ne voit que les exercices musculaires ont l'avantage de répartir convenablement les forces de la vie, de détourner des idées habituelles en établissant des rapports nouveaux , ou de contraindre le cerveau au repos en produisant une fatigue générale? Les ressources de la gymnastique sont plus précieuses qu'on ne le croit généralement de nos jours. C'est avec plaisir que j'ai vu un médecin moderne en faire Je sujet de ses méditations
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et de ses recherches, et je fais des vœux pour qu'il s'empresse d'enrichir notre littérature médicale de la deuxième partie d'un ouvrage qu'il a si heureusement commencé, (i)
L'exercice pris à cheval, ou dans un cabriolet , est principalement utile, parce qu'il oblige le malade à une attention soutenue pour diriger le cheval. Il faut avoir le soin de conseiller un mouvement doux aux personnes très irritables; il faut aussi en proportionner la durée à leurs forces et à leur irritabilité. Donnez autant que possible un but à l'exercice, et conseillez-en l'emploi avant et après les repas.
Les voyages sont éminemment utiles aux hypochondriaques, en les éloignant des objets ou des occupations qui ont occasionné leur maladie. D'ailleurs, sous un autre ciel, tout est nouveau; on est forcé d'exercer ses sens et son intelligence d'une manière différente; on sort nécessairement du cercle habituel de ses idées : enfin, en voyageant, ces malades éprouvent des sensations variées, qui procurent une diversion utile, et diminuent leur susceptibilité.
Tels sont les moyens qui méritent le plus de
(i) Gymnastique médicale , ou l'Exercice appliqué aux organes de l'homme , etc. par Charles Londe , docteur en médecine, etc.
de l'hypochondrie. 5oq
confiance dans Je traitement de l'hypochondrie et des maladies mentales en général.
Toutes les fois que les médecins , rebutés par l'insuffisance des médicamens dirigés vers les organes du bas-ventre et de la poitrine, ont renoncé à la médecine des symptômes , et se sont guidés d'après les principes que nous venons d'exposer; toutes les fois que les malades ont eu le bon esprit et le courage de fuir les médecins polypharmaques, fréquemment la guérison, et toujours une amélioration notable , en a été l'heureux résultat.
L'expérience et le raisonnement se réunissent donc pour prouver l'efficacité de la méthode thérapeutique que nous recommandons.
Il faut favoriser le succès des moyens intellectuels et moraux par un régime modérément antiphlogistique. L'appréciation del'étatdessensetdu cerveau, faite p. 4io et suiv., autorise l'emploi des sangsues au voisinage de ces organes , derrière les oreilles, etc. et les applications froides sur la tête.
J'évite encore d'énumérer les médicamens qui peuvent agir d'une manière utile sur l'encéphale, parce qu'il suffit de préciser les indications curatives, lorsqu'on a déjà apprécié leur degré d'influence. (Voyez p. 237 et suiv.)
Ce qu'il y a de mieux à faire pour remédier aux Soins que
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désordres sympathiques est déjà dit, sublata causa, phénomènes tollitur effecius ; mais si le médecin ne doit pas W"'"?'"*-
5ro de l'hypochondrie.
baser ses indications thérapeutiques principales sur les phénomènes sympathiques , il faut néanmoins qu'il leur accorde quelque attention.
Lorsqu'ils persistent après la guérison de l'affection cérébrale, ou lorsqu'ils ont quelque intensité pendant sa durée , il faut les combattre d'après les principes de la pathologie générale.
Il convient quelquefois de favoriser par des moyens directs l'écoulement des règles et des hémorrhoïdes; il convient de provoquer les excrétions al vines par des la vemens purgatifs, et surtout par des lavemens à l'eau froide , comme le recommande Pomme, avec juste raison.
Il faut principalement s'attacher à éloigner toutes les influences capables de développer les prédispositions des organes du bas-ventre aux inflammations aiguës ou chroniques. Contradiction bien étrange ! on proclame que la sensibilité intestinale est exaltée chez les hypochondriaques, et l'on ordonne avec profusion les amers, les martiaux, le cachou, le quinquina, les purgatifs, les absorbans , etc. tous médicamens plus ou moins irritans , plus ou moins dangereux. Mais vous réduisez à rien , m'a-t-on souvent objecté , le traitement de l'hypochondrie? Quoi ! vous comptez donc pour rien le traitement dirigé vers l'organe souffrant, le mobile de tous les désordres !
Je ne prétends pas , d'ailleurs , qu'on doive
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s'abstenir de toute espèce de médicamens , mais je crois avoir démontré la nécessité d'avoir toujours en vue le cerveau, siège de l'hypochondrie, et de proscrire les excitans des autres organes , parce qu'ils sont secondairement excités. Maintenant , variez à l'infini les adoucissans , employez même quelquefois les irritans pour f.ùre dérivation; mais ayez le soin de les diriger sur les viscères qui sont le moins prédisposas aux irritations. En général, bornez-vous à ne conseiller que l'emploi des moyens inertes, et ne considérez dans l'action des médicamens que l'influence exercée sur les facultés de l'esprit, sur l'encéphale. Placez toute votre confiance dans le traitement cérébral, et dans un régime de vie sagement ordonné; recommandez l'usage des alimens simples, doux , et de facile digestion. Proscrivez les aromates, ils ont le double inconvénient d'irriter l'estomac et de faire prendre de la nourriture au-delà du besoin. Il faut éviter avec le plus grand soin de surcharger cet organe, et de se livrer aux travaux du cabinet pendant la durée de la digestion.
Les bains tièdes, et prolongés quelquefois pendant plusieurs heures, sont fréquemment utiles. Les frictions méritent une mention particulière; en rendant la circulation capillaire plus active, en agissant sur une large surface, elles contribuent puissamment à une répartition convenable des
seri'ati/s.
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forces. Les hubillemens d'hiver doivent être pri9 avant les premiers froids, et abandonnés seulement à l'approche des grandes chaleurs.
Enfin , que l'habitation des hypochondriaques soit dans un lieu élevé , sec et bien aéré. Pour les autres moyens hygiéniques qui peuvent leur convenir , voyez p. 234 > etc* et modifiez-les suivant les circonstances.
îioyempre- Le traitement préservatif de l'hypochondrie consiste à éviter les causes qui la produisent, et à ne pas s'écarter des règles de l'hygiène. On ne saurait trop le répéter avec Lancisi : tous les autres secours de la médecine sont trompeurs , un seul est efficace dans tous les temps et dans toutes les circonstances. On Je trouve dans un régime de vie sagement ordonné , et dans un heureux c;dme de l'âme , que ne troublent ni les succès ni les revers.