‹ De l'hypochondrie et du suicide. Considerations sur les causes, sur le siege et le traitement de ces maladies, sur les moyens d'en arreter les progres et d'en prevenir le developpementChapitre 7 sur 16 · PI- PI · texte numérisé non relu

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Tôt.

Les femmes entrent à peu près pour un tiers dans ce nombre de suicides.

Nota. D'après ce relevé, c'est le mois de juillet qui offre le plus de morts volontaires; viennent ensuite les mois de juin, mars , janvier, février, novembre , décembre , avril , août , st ptembre , mai et octobre.

Ce serait, suivant moi, une grande erreur de croire à la justesse de ce calcul d'une manière absolue. Ce relevé comme presque tous ceux qu'on a publiés jusqu'à ce jour, me paraissent incomplets. Il eût été indispensable de relater les causes particulières des divers suicides, et les circonstances dans lesqui II s se trouvaient placés les villes ou les peuples au moment où Ton faisait ses observations. On n'a pri;» ce soin, du moins à ma connaissance, que dans deux épidémies de ce genre qui eurent lieu, l'une à Rouen , pendant les mois de juin et de juillet , eu 1806, et l'autre à Copenhague, pendant les mois de juillet et d'août de la même année. Eh bien! dans ces deux cas , la multiplicité des morts volontaires s'explique très bien par l'énergie des affections morales auxquelles étaient en proie les liabitans de ces deux cités, ce qui me porte à penser qu'on a exagéré l'influence des saisons comme celle des climats sur la production du suicide.

g8 DU SUICIDE.

La fréquence du suicide est telle depuis quelques années, que M. Burrows, dans un ouvrage publié en 1820 (Inquiry relative of to insanity), n'a pas craint d'assurer que la folie et le suicide sont moins multipliés dans sa patrie que dans noire belle France.

Mais par quels artifices du langage , M. Burrows arrive t-il à celte conclusion ?

Il commence par avouer qu'il est en Angleterre une croyance populaire : que la folie augmente d'une manière alarmante ; et , se bornant à signaler celte opinion comme une erreur, il dit seulement que le nombre des aliénés ne paraît plus considérable, que parce qu'ils sont devenus l'objet d'une attention plus particulière. Celte raison ne manque pas de solidité, et pourrait concourir avec plusieurs autres à justifier l'assertion de M. Burrows; mais, isolée, elle ne peut qu'échouer contre l'opinion publique

« Pourquoi les Anglais, continue M. Burrows, ont-ils été supposés plus sujets aux maladies mentales que les autres peuples? Je n'ai pu le découvrir, quelque soin que j'aie apporté dans celte recherche. L'origine de celte médisance , ajoute tout de suite l'auteur, n'existe-t-elle pas dans le Traité populaire du docteur Cheyne, intitulé De la Maladie anglaise ? 11 est à peine un écrivain étranger qui ne s'appuie de cette autorité pour iujputer aux

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Anglais une prédisposition extraordinaire à la mélancolie , et particulièrement à celte espèce d'hypochondrie à laquelle le docteur Cheyne a imposé le nom générique de spleen , que les nosologistes de tous les pays ont introduit dans leur langage. .»

Le lecteur doit s'attendre à voir le docteur Burrows faisant ses efforts pour prouver que l'opinion de Cheyne était erronée, et que les médecinsélrangers avaient tiré de fausses conséquences de l'ouvrage de son compatriote. Il n'en est rien : M. Burrows a préféré sans doute donner des armes contre lui , que de trahir la vérité. Cependant pour la faire briller dans tout son jour , il aurait dû ajouter que les historiens comme les médecins de la Grande- Bretagne la proclament hautement, et qu'elle a reçu en i8i5 la sanction du parlement d'Angleterre. Ils conviennent tous, depuis long-temps, qu'on est en droit de leur en faire un reproche national ( comme si cet état déplorable pouvait être l'objet d'un reproche ; il ne peut inspirer que la commisération, qu'un tendre intérêt) que l'Angleterre est surtout la terre natale du suicide. ( Voyez Smol t, Histoire d'Angleterre , liv. g, année 1752.)

Le suicide est néanmoins la variété de folie que le docteur Burrovvs choisit comme terme de comparaison pour déterminer si la folie est plus fréquente en Angleterre qu'en France et qu'en Allemagne. Je me bornerai à réfuter les opinions de

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M. Burrows relatives à la France; voici comment raisonne ce médecin : « Le suicide étant un acte généralement attribué à une maladie de l'esprit , il en résulte que, s'il est plus midti plié dans ce pays que dans les autres , l'accusation d'une plus grande fréquence de la folie en Angleterre, sera prouvée en partie. Mais comme il est injuste de nous attribuer une plus grande propension à ce lerrible vice du meurtre de soi-même, il appartient à tout chrétien çt à tout Breton de détruire une calomnie qui porte une si rude atteinte à la moralité et aux principes religieux de ses compatriotes. »

« Londres a plusde ressemblance avecPa ris qu'avec toute autre ville; le nombre des morts à Londres est plus considérable que dans le département de la Seine qui renferme Paris. La différence est à peu près comme dix est à sept. Le nombre des suicides consignés sur les tables de mortalité de Londres est , année commune , d' environ quarante ; cependant il est vrai de dire que plusieurs de ceux qui se sont tués eux-mêmes , ayant été déclarés aliénés, sont inscrits comme tels sur la liste de mortalité, et quilest impossible de préciser le nombre des suicides qui ont été inscrits comme aliénés. Mais en supposant que la moitié des fous consignés sur les tables de mortalité de Londres fussent suicides, ce qui en élèverait le nombre à cent vingt; en supposant qu'il y en ait quarante sur lesquels

on n'ait pas porté de jugement, on trouve pour total deux cents. Or, le nombre des suicides à Paris a été, en i8i3, de trois cents ; donc s'empresse de conclure M. Burrows, le nombre des suicides à Londres est à celui des suicides à Paris comme 2 est à 3, quoique la population soit comme 10 est à 7 ; donc il y a une fois plus d'aliénés dans le département de la Seine qu'à Londres ; donc l'aliénation mentale est plus fréquente en France qu'en Angleterre. »

Après ces conclusions, l'auteur revient encore à la charge, et croit trouver un nouvel argument en faveur de son opinion , dans le nombre des noyés qu'il assure être plus considérable à Paris qu'à Londres : « Il est bien entendu, dit-il , que tous ceux qui sont déclarés à Paris comme noyés, sont ordinairement considérés comme homicides d'eux-mêmes, le genre d'occupation de ses habitans ne les exposant que très peu à ce genre de mort. »

Après avoir exposé dans toute leur force les raisons dont M. le docteur Burrows appuie son opinion, nous allons entreprendre d'en démontrer toute la foiblesse.

Pour arriver à une conséquence absolument juste , il est indispensable que les deux termes de comparaison le soient aussi; c'est une chose évidente et sur laquelle il est inutile d'insister : voilà

cependant d'où dérive surtout l'erreur de M. Je docteur Burrows. Ce n'est en effet qu'à l'aide de suppositions que le médecin anglais est parvenu à former le total des suicides à Londres : mais qui dit supposition inspire au moins le doute ; donc M. Burrows a eu tort de prononcer affirmativeînent que les suicides étaient plus multipliés en France qu'en Angleterre ; mais qui fait une supposition, peut commettre une erreur , s'exposer à une conséquence fausse : tel est le cas du docteur Burrows. Il est impossible, ditcet auteur , de préciser le nombre des suicides qui ont été inscrits comme aliénés sur les registres de mortalité de Londres ; sur quoi se fonde-t-il donc pour le fixer à cent vingt ? Cette proportion n'est-elle pas évidemment inexacte? Pouvons-nous ignorer que les jurés de la couronne regardent toujours, presque constamment du moins, les suicides comme aliénés , pour les mettre à l'abri de la sévérité de la loi? De quel droit M. Burrows fixe-t-il à quarante le nombre des suicides sur lesquels on n'a pas porté de jugement, quelles sont ses raisons? il n'en expose aucune ; son assertion n'est donc qu'une bypolbèse qui ne mérite aucune confiance.

Il suffit sans doute d'avoir prouvé l'inexactitude du relevé des suicides à Londres , dressé par M. Burrows , pour avoir démontré la fausseté des

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conséquences qu'il a déduites; mais ne serail-il pas permis de soupçonner d'infidélité le relevé des suicides exécutés à Paris dont ce médecin fait usage ? Où trouver une garantie suffisante pour assurer qu'on a démêlé, par exemple, le suicide de J'assnssinat? Cette réflexion , qui me semble en général juste , est surtout applicable aux noyés, et il paraît que l'autorité en France en a jugé ainsi; qu'elle a sorvent regardé ces malheureux comme victimes d'un accident ou d'un assassinat, puisqu'on n'en voit qu'un certain nombre sur la liste des suicides, ce qui réduit encore à une supposition les raisonnemens de M. Burrows à ce sujet.

Ce médecin a d'ailleurs commis une erreur très grave en comparant le nombre des suicides exécutés dans le cours d'une année déterminée à son choix , en i8i5, au nombre des suicides qui ont lieu à Londres année commune.

Les deux termes de comparaison ne sont pas identicjurs. M. Burrows, pour être juste, aurait dû tenir compte de l'influence des circonstances dans lesquelles se trouvait la France à celte époque , et se rappeler que l'imminence des cliangemens politiques rend toujours plus fréquente la mort volontaire.

Je ne veux ajouter qu'une réflexion : M. le Docteur Burrows serait parvenu à prouver que le suicide est plus fréquent en France qu'en Angle-

terre, qu'il serait loin d'avoir démontré que les aliénés en général sont plus nombreux dans notre pairie. En effet, le caractère de la folie varie dans le même pays, suivant mille circonstances, et la prédominance d'une variété ne saurait donner une juste mesure de la fréquence de toutes les espèces de l'aliénation mentale.

Pour me borner à un seul exemple, je rappellerai à M. le docteur Burrows que des médecins, ses compatriotes, dont il ne récusera pas l'autorité, Darwin, Crihlton et Parfect,etc. assurent que la secte des méthodistes produit en Angleterre un grand nombre de mélancolies religieuses, tandis qu'en France celte forme de délire est extrêmement rare.

D'ailleurs, que peut répondre M. Burnrws à ce rapprochement?

Les actes du parlement d'Angleterre attestent qu'il y avait en i8i5 sept mille aliénés à Londres où dans ses environs, et M. Esquirol, qui a fait des recherches si précieuses sur tout ce qui regarde ces infortunés, affirme qu'il n'y en a jamais eu trois mille dans le département de la Seine. Ennuide la L'ennui delà vie, le tœdiumvilœ ,n'a-t-il pas été considéré à tort comme une cause de mélancolie suicide? C'est une période de la maladie elle-même qui reconnaît les causes les plus diverses; le spleen n'est qu'un ennui continuel ; c'est pour cette raison

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que j'ai renvoyé ce que j'avais à dire sur ce sujet à la fin du chapitre des causes , et au commencement de la description des phénomènes du suicide.

L'ennui, cette douleur morale, qu'il ne faut pas plus essayer de définir que la douleur physique, parce qu'il est dans la nature de l'homme de l'éprouver d'une manière plus ou moins forte , plus ou moins passagère, est le triste résultat des nombreuses causes que nous avons déjà cherché à apprécier ; mais nous devons nous borner ici à indiquer les causes les plus générales , les sources les plus fécondes d'ennui.

L'homme a reçu pour son bien-être des facultés; il doit les exercer , ou elles deviennent l'instrument de son malheur.

L'ennui n'atteint presque jamais l'infatigable laboureur ou l'industrieux artisan à qui le travail des mains procure de quoi satisfaire à ses besoins les plus*urgens, tandis qu'il frappe, au contraire, la plupart des individus qui vivent plongés dans la mollesse et l'oisiveté. Cependant des travaux mécaniques habituels ne sont pas toujours un préservatif de l'ennui. Il est d'ailleurs des artisans qui , par des circonstances impérieuses, ne pouvant se livrer à des travaux de leur choix , trouvent dans leurs occupations mêmes une cause d'ennui. {Voyez l'Obs. irc. )

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Ce que nous disons pour l'exercice des membres , nous pouvons le dire pour les fonctions des sens, pour l'intelligence et pour les passions.

Les sens demandent à être exercés sur des objets qui les frappent , qui les attirent. Le défiut absolu d'objet , l'insuffisance ou la non convenance des objets pre'sens, sont autant de causes d'ennui.

Si vous promenez votre vue sur une riante campagne, vous pourrez d'abord éprouver des sensations délicieuses; mais si vous continuez à la promener vaguement sur tous les objets, sans la fixer sur aucun d'eux , l'ennui, n'en doutez pas, viendra s'emparer de vous, à moins que vous n'exerciez une autre faculté; car l'exercice d'une faculté suffit pour faire taire le sentiment du besoin, qui appartient à d'autres. Voilà pourquoi la solitude , le silence, l'obscurité, amènent l'ennui, si le sommeil ne vient à notre secours, ou si l'esprit, par son activité, ne contrebalance'Ie vague ou l'état de nullité d'action des organes des sens de la vue et de l'ouïe.

On peut se suffire à soi-même par l'exercice seul des facultés intellectuelles et morales; mais il faut que les objets représentés nous conviennent, il faut qu'ils puissent exciter notre intérêt.

Lorsque ces heureuses conditions existent, non seulement nous n'avons pas besoin de vivre hors

de nous , mais les impressions faites sur nos sens par les objets présens ne peuvent que produire des sensations désagréables ; imparfaitement distraits alors de l'objet de notre prédilection, nous sommes irrités par l'impuissance de le remplacer, et cette irritation rend nécessairement l'absence de l'objet qui intéresse et plus pénible et plus douloureuse. C'est là le genre d'ennui familier aux amans et aux ambitieux disgraciés.

Il est un âge dans la vie où l'on éprouve le sentiment indistinct d'un besoin , où l'on est en proie à des désirs dont on ignore la cause et l'objet ; c'est 1 âge de la puberté. La femme surtout est sujette à ces inquiétudes indéterminées, à cette rêverie vague, à cet ennui qui produit la langueur, le dépérissement , et qui peut conduire au suicide, comme Hippocrate l'a observé chez des jeunes filles qui n'étaient pas menstruées ou qui l'étaient d'une manière irrégulière.

C'est une cause puissante d'ennui qu'une vie trop uniforme, puisqu'il est si naturel à l'homme d'éprouver des désirs et le besoin de la variété. Comment l'uniformité de la vie n'entraîneraitelle pas l'ennui , puisque le meilleur remède à lui opposer est la diversion , puisque le seul artifice du temps qui calme nos plus cruelles infortunes, est de nous faire éprouver les sensations les plus diverses ?

Les hommes, en général, s'attachent aux lieux qui les ont vus naître, ou qui ont été témoins des jeux de leur enfance; ils ne peuvent quitter leur pays sans émotion , et si l'espoir de revoir un jour des lieux qui leur retracent de si doux souvenirs ne vient soulager leur âme inquiète , l'ennui les accahle, le mal du<pays les frappe; on les voit languir et succomber comme le végétal transplanté dans une terre étrangère.

Le passage d'une vie très active et très sobre à l'inoccupation et à l'abus de toutes les jouissances amène souvent à sa suite le dégoût de tontes choses. Voilà pourquoi l'on voit tant de négocians tomber dans la tristesse lorsqu'ils abandonnent leurs affaires , surtout s'ils sont inhabiles à appliquer leurs facultés aux sciences ou aux arts, ou s'ils ne trouvent dans leur intérieur ou dans une société agréable, une heureuse compensation à leur indolente oisiveté.

Les plaisirs de l'amour, lorsqu'on les goûte sans choix et sans mesure, deviennent une cause d'ennui que ne peuvent pas même suspendre les raffinemens honteux delà débauche; c'est ce qu'on remarque chez les libertins de profession , à celte époque où l'usage immodéré des jouissances et les progrès de l'âge, entraînant la nullité d'action des organes génitaux, mettent leur imagination déréglée, et toute l'énergie de leurs désirs ,

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aux prises avec l'impuissance de les satisfaire.

Il est des malheureux qui , dépouillés pendant leur vie même d'un caractère essentiel de l'humanité , n'ont aucun désir à former , et tombent dans le pire de tous les étals, l'ennui de la satiété. C'est un supplice effrayant dont la nature punit les jouissances qui l'outragent. Ces infortunés, ayant épuisé toutes les ressources des sens et des plaisirs, n'ont plus qu'à se dévorer eux-mêmes. Ne pouvant trouver de variété que dans les inégalités de leur humeur, ils font le malheur de tout ce qui les environne. Les hommages comme les refus sont pour ces êtres malheureux et dégradés des sujets d'irritation et d'ennui.

Après avoir abusé des passions violentes, il leur resterait un refuge dans les plaisirs doux et permis qu'offre la nature; mais ces plaisirs de 1 homme de bien ne sont qu'un nouveau tourment pour l'homme dissolu.

Ce genre d'ennui, inconnu du sobre habitant de la campagne, de l'artisan actif, et en général de la classe moyenne de la société, n'exerce ses ravages que dans le cœur des hommes éminens en dignités et en richesses. « Dans tous les royaumes du monde, dit le philosophe de Genève, cherchezvous l'homme le plus ennuyé du pays, allez tout droit au souverain, surtout s'il est très absolu. »

Que ne puis-je, écrivait madame De Maintenon

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à madame de La Maisonfort, vous faire voir l'ennui qui dévore les grands , et les peines qu'ils ont à remplir les journées ! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer ?

L'heureux , selon le monde, lorsqu'il est accablé du fardeau de la satiété, est réellement le plus infortuné de lous les êtres. Comment imaginer un état aussi déplorable que celui où on ne peut pas même espérer d'exciter la commisération? Le vulgaire ne saurait voir le malheur dans l'éclat des rangs, des dignités et de la naissance. Pour lui le bonheur est la possession ; et cependant quelle distance immense entre le jouir et le posséder ?

La jouissance est épuisée par la satisfaction du désir, et la possession restant seule n'est plus qu'une cause sans cesse renaissante d'inquiétudes, de regrets ou de remords. « Oui, l'ennui qui paraît devoir êlre le partage du peuple, ne s'est pourtant , ce me semble , réfugié que chez les grands; c'est comme leur ombre qui les suit partout. Les plaisirs, presque lous épuisés pour eux, ne leur offrent plus qu'une triste uniformité qui endort ou qui lasse : ils ont beau les diversifier , ils diversifient leur ennui. En vain ils se font honneur de paraître à la tête de toutes les réjouissances publiques , c'est une vivacité d'ostentation, le cœur n'y prend presque plus de part, le long

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usage des plaisirs les leur a rendus inutiles : ce sont des ressources usées qui se nuisent chaque jour à elles mêmes.

« Semblables à un malade à qui une longue langueur a rendu tous les mets insipides, ils essaient de tout , et rien ne les pique et ne les réveille. . .

Toute leur vie n'est qu'une précaution pénible contre l'ennui , et toute leur vie n'est qu'un ennui pénible elle-même : ils l'avancent même en se hâtant dp multiplier les plaisirs. Tout est déjà usé pour eux à l'entrée même de la vie, et leurs premières années éprouvent déjà les dégoûts et l'insipidité que la lassitude et Je long usage de tout semble attacher à la vieillesse. » (Massillon.)

Les divers suicides présentent entre eux des Formes du différences à l'infini , et que l'examen des causes diresmcide>

7 * ses sympto-

a dû mieux faire sentir que je ne pourrais l'expri- mes > sa mar-

. , i» ■> r > ehe et ses corn-

mer : mais , considère d une manière générale, plications. Je délire suicide, comme la mélancolie dont il n'est souvent que le dernier degré, est susceptible, selon moi , de revêtir deux formes principales et opposées : l'une est caractérisée par une tristesse profondément concentrée , un état d'abattement et de crainte, un penchant particulier pour la solitude ; l'autre, par une forte excitation au physique et au moral. Celte dernière espèce de suicide arrive tout à coup à la suite de l'orage de quel-

que passion. Les symptômes qui la caractérisent son t aussi variables que les passions déterminantes. L'étendue que nous avons consacrée à leur élude, le soin que nous avons mis surtout à apprécier leur mode d'action , doivent nous interdire ici de grands détails.

Dans ces cas, le suicide est ordinairement aussitôt exécuté que résolu , et le médecin n'est appelé que pour en constater les terribles effets.

Dans d'autres circonstances, la marche du délire est plus lente ; l'observateur peut en saisir les caractères et en arrêter les progrès. On remarque alors en général que le faciès des malades est d'une mobilité extrême, et offre même quelque chose de convulsif. M. Parkman rapporte que lord M... ayant prié le peintre Stuart, artiste distingué de Londres, de faire le portrait de son frère le capitaine C... P... , le peintre profita de la familiarité qu'il avait avec le capitaine pour rendre le feu et la mobilité de ses traits. Le lord M... voyant le portrait, s'écria : Ce n'est pas là le portrait de mon frère; il ressemble à un fou. Le peintre demande une autre séance ; le lord revoit le portrait et s'écrie : Mais mon frère paraît encore plus insensé que dans le premier. Trois semaines après le capitaine se brûla la cervelle

La face est ordinairement rouge, il y a injection des conjonctives, battemens des artères carotides

el temporales. Le mal de tête qui tourmente presque toujours ces malades , est variable pour l'intensité et pour le lieu qu'il occupe , mais le plus souvent c'est le front qui est le siège de la plus forte douleur.

L'insomnie est aussi presque constante et précède quelquefois tons les autres symptômes. La sensibilité est susceptible d'éprouver de grands changemens; tantôt elle est presque entièrement émoussée, tantôt elle acquiert un surcroît de vivacité.

Il n'est pas rare que ces malades éprouvent tantôt un froid glacial , et tantôt une grande chaleur dans tout le corps ou dans certaines parties seulement, et même une sorte d'embrasement depuis les pieds jusqu'à la tête.

Certains mélancoliques disent avoir éprouvé une anxiété inexprimable, quelque temps avantd'avoir attenté à leurs jours. Ils sentaient leur tête s'embrouiller, et ils cherchaient à se détruire, tant pour se délivrer de leurs maux actuels , que maîtrisés par la malheureuse idée qui les tourmentait auparavant; d'autres, au contraire, éprouvent une sorte de béatitude, et vont à la mort comme à un „ port assuré contre la tempête. L'homme de lettres cité par le célèbre professeur Pinel, qui fut guéri du penchant au suicide par l'attaque imprévue de deux voleurs, m'a rapporté qu'il éprouvait la plus

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grande exaltation physique, morale et intellectuelle, et qu'il se rendait avec la plus grande joie au lieu où il devait se noyer. Cette sensation lui a fait toujours plaindre les personnes qui se portent à de pareils excès; il assure que l'imagination y trouve tant d'attraits qu'il est impossible de s'en défendre. La cause déterminante de son délire mérite d'être notée : le départ subit et imprévu d'un vaisseau anglais où il devait apprendre la langue française aux élèves de la marine l'avait vivement affligé; mais il prétend que son projet de suicide fut uniquement dû au contraste de la gaîté de quelques jeunes gens qu'il rencontra dans un café , avec la douleur profonde dont il était accablé.

Indépendamment des symptômes qui se manifestent du côté de la tête, on observe assez souvent quelques lésions plus ou moins prononcées, mais ordinairement fort légères dans les organes du basventre et de la poitrine. On remarque quelques signes d'embarras gastrique; les hypochondres sont le siège d'une chaleur inaccoutumée; ils peuvent être durs , tendus et douloureux. Ce dernier symptôme est loin d'être constant comme on l'a imprimé si souvent, et nous examinerons ailleurs si l'on n'est pas tombé dans une erreur grave, en regardant le foie ou la rate comme la source première du désordre cérébral.

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La poitrine est quelquefois dans un état de conslriclion remarquable , mais en général , pendant la durée des paroxysmes, les organes qu'elle contient paraissent doués d'une nouvelle énergie ; les battemens du cœur sont plus forts , plus fréquens , tumultueux ; la respiration partage l'activité du système circulatoire.

La marche du suicide avec excitation est beaucoup plus rapide que celle du suicide avec abattement et tristesse. Le pronostic est même plus favorable ; car si le penchant au suicide ne dégénère pas en manie , il cesse ordinairement avec la cause qui l'a produit. Il est vrai de dire aussi qu'il revêt très facilement le type intermittent , qu'il est susceptible de renaître pour les causes les plus légères, et de devenir habituel après plusieurs accès.

Il y a entre le suicide résultat du délire des passions qui éclate d'une manière presque instantanée, et celui dont je vais bientôt m'occuper, la même différence qui existe entre la folie proprement dite , et une passion violente qui maîtrise notre volonté. Je ne me charge pas de tracer la ligne de démarcation. On a beaucoup parlé dii sang-froid dans l'acte du suicide; pour moi je ne saurais concevoir que l'homme puisse obtenir un tel triomphe sur l'amour de la conservation , et plus j'examine les faits si souvent cités à l'appui

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de celte assertion , plus je me sens fortifié dans ma croyance. Quelque habileté que l'on possède dans l'art de dissimuler une passion , il est difficile de cacher entièrement le trouble qu'elle suscite. L'observateur a manqué , mais les signes d'une douleur aussi violente devaient être plus ou moins prononcés. Quelques hommes savent composer leur figure, et par le grand empire qu'ils ont sur eux-mêmes , ils peuvent dérober d'abord à tous les regards le désespoir auquel ils sont en proie ; mais si on consulte leur respiration , si on porte la main sur leur cœur , on s'apercevra facilement qu'on a été induit en erreur. Quand on est privé de cette ressource , qu'on recherche avec soin, les traces d'une lutte si terrible et si inégale , et le doute sera souvent dissipé. On admirait le sangfroid d'un joueur qui venait de perdre une somme considérable, et sa main ensanglantée attesta que dans ce moment même il déchirait sa poitrine.

En 1773, deux dragons, dont l'un était âgé de vingt-quatre ans et l'autre de vingt seulement, se tuèrent de concert et laissèrent un testament dans lequel ils s'efforcèrent de légitimer leur suicide. La mort volontaire de ces deux dragons eut à cette époque une grande célébrité, on ne manqua pas de dire que le plus grand sang-froid avait présidé à leur funeste détermination ; mais le contraire demeura prouvé par une lettre que le plus

jeune d'entre eux avait écrite à son lieutenant. Caton lui-même paya ce tribut à l'humanité : préférant se donner la mort que de céder à César, et de survivre à la république , ce grand homme ne mourut point avec ce sang-froid qu'on lui attribue généralement. Caton apprend que César est en route pour se rendre à Utique : O dieux! s'écrie-t-il, il vient contre nous comme contre des hommes. Plutarque rapporte qu'après ces paroles remarquables il se renferma un long espace de temps pour disserter avec ses amis. Dans la chaleur du discours sa voix devient plus âpre , plus grossière que de coutume; il use des plus rudes paroles envers ses serviteurs , il s'emporte contre un de ses esclaves, au point de lui donner sur le visage un si grand coup de poing qu'il lui brise les dents, et s'ensanglante toute la main , se courrouçant à bon escient , suivant l'expression du naïf Amiot, et criant que son propre fils et ses serviteurs veulent le livrer tout vivant à son ennemi, etc.

On a souvent agité la question de savoir si le suicide était un acte de courage , et l'on a pris parti pour ou contre d'après l'acception qu'on donnait au mot courage. D'un côté on a cité des hommes d'une force d'âme bien éprouvée , qui avaient été leurs propres meurtriers; de l'autre, on a opposé un égal nombre de personnes dont la lâcheté n'était pas équivoque, et qui avaient en

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recours a un trépas volontaire. Que faut-il en conclure, si ce n'est que chez les uns et chez les autres, il s'est opéré un changement qui les a tous conduits à un résultat commun, le désespoir et le délire?

Nul doute qu'une certaine force ne soit nécessaire pour se donner la mort; mais si, comme l'a très bien dit le docteur Voisin, dans sa bonne dissertation ( De l'utilité du courage dans les maladies), le courage est une force ou vertu qui élève lame et la porte à souffrir les douleurs avec constance et fermeté , peut-on soutenir qu'il y ait un véritable courage dans l'acte du suicide? « C'est le rôle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans un creux, sous une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune ; la vertu ne rompt son chemin ni son train pour orage qu'il fasse. » ( Montaigne. )

Que penser alors de la distinction établie avec tant de soin chez les anciens entre le suicide lâche, ignoble, et le suicide glorieux , philosophique?

La noblesse, la grandeur, ne sauraient appartenir à l'acte même du suicide : l'éclat dont il brille quelquefois est un éclat emprunté des actions qui ont précédé son exécution , ou des motifs qui l'ont entraîné.

Le suicide caractérisé par une tristesse concentrée est moins souvent primitif qu'il n'est le dernier terme de la mélancolie.

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L'homme, comme je l'ai déjà indiqué à l'article des causes, ne cède pas toujours au premier choc des passions, il oppose quelquefois avec succès la force de son caractère au malheur qui le poursuit. Il peut devoir un triomphe momentané à la constitution particulière dont il est doué, aux circonstances dans lesquelles il s'est trouvé lors de l'action de la cause, à l'association d'idées qui a eu lieu dans ce moment, et surtout aux doctrines dont il a été imbu durant le cours de sa vie : mais avoir résisté pendant quelque temps à une forte passion , à un revers de fortune, à la douleur morale ou physique, n'est point un sûr garant d'échapper entièrement à leur terrible influence.

L'homme qui devait à son tempérament et à la disposition particulière de son esprit de n'avoir pas saisi d'abord l'arme du suicide, tombe souvent dans une mélancolie profonde. L'univers ne lui offre aucun charme, aucune consolation, ou plutôt tout ce qui l'environne est une source d'irritation et d'ennui. La cause de chagrin, présente à son esprit, prend successivement tant d'empire sur lui, que bientôt il pé peut s'occuper que de son malheur et des moyens d'y mettre un terme. Il évite la société, recherche les ténèbres, la solitude , et c'est là qu'en silence il se livre aux tristes idées qui ont usurpé toute son attention. Quelquefois la mort s'offre sur-le-champ à ce mélancolique,.

comme le seul allégement à ses maux; mais le plus sauvent , ce n'est que graduellement que cet infortuné parvient à se familiariser avec la lugubre pensée de sa destruction.

Les individus qui sont affectés de cette mélancolie sont taciturnes, moroses, pusillanimes, méfians, et ne s'occupent des objets extérieurs que pour se tourmenter. Les distractions qu'on cherche à faire passer dans leur âme irritent leur tristesse : ils s'imaginent qu'on se joue d'eux , qu'on les méprise , qu'on prend plaisir à les mystifier. Un mélancolique, avec douleur de la vie, aperçoit une petite corde dans sa chambre , tout de suite il se persuade être l'objet d'une mystification, il croit qu'on lui reproche sa lâcheté, et de là mille idées déraisonnables.

Quelques uns, victimes d'hallucinations, sont dans une anxiété impossible à décrire; ils ne peuvent concevoir qu'on prenne en apparence toute sorte de précautions pour les empêcher de se tuer, et que tout bas on leur en indique les moyens. L'avenir se déroule aux yeux de ces mélancoliques sous l'aspect le plus effrayant ; ils ont un air sombre et repoussant, le désespoir est peint dans tous leurs traits, leur visage est immobile, terreux, jaunâtre; leurs yeux caves, abattus, présentent la même teinte, ou sont très injectés. La céphalalgie est plus ou moins vive , ordinairement bornée au

front, et particulièrement à la racine du nez. Ces malades éprouvent des baltemens dans l'inte'rieur de la tête ; ils sont tourmentés d'insomnie , ou lorsqu'ils dorment , ils sont troublés par des rêves, par des apparitions fantastiques.

De fréquens bâillemens suspendent la respiralion , les bras sont comme agités par des convulsions , il y a de la chaleur à la peau , quelquefois certaines parties sont brûlantes, tandis que d'autres sont le siège d'un froid glacial. Il y a dégoût, inappétence, et très souvent refus opiniâtre de toute espèce de nourriture, constipation ou expulsion de matières dures , grisâtres et peu colorées.

Dans cet état pénible, ils mûrissent leur projet de suicide. Il n'est pas rare qu'ils s'attachent à rédiger un journal où se trouvent consignées toutes les sensations qu'ils éprouvent , et où l'on voit les différens genres de mort qu'ils ont d'abord choisis, puis rejetés pour des raisons souvent bizarres , dont ils n'oublient pas de faire mention. Us font souvent leur testament avec un très grand soin , et ils s'efforcent de cacher leur désespoir, leur délire; mais leur faiblesse intellectuelle et morale est presque toujours trahie. Fréquemment ils sequeslionnentsurleur position, s'accusent d'être insensés, et gémissent sur les maux qui les accablent; d'autres fois ils argumentent avec force en faveur de leurs penchans.

Dans d'autres circonstances, domine's par des principes de morale et de religion , ils se redisent à eux-mêmes que l'acte qu'ils méditent est contraire à la fin morale de l'homme , funeste à leurs enfans, à leur famille. Alors il s'établit une lutte intérieure; si la raison l'emporte, le projet est ajourné et même abandonné : dans le cas contraire , le suicide s'exécute.

J'ai connu une femme qui convenait que ses idées de suicide étaient contraires à ses principes de religion, mais qui fut néanmoins entraînée à se détruire, s'étant persuadée que toute règle générale avait des exceptions, et qu'elle sa trouvait précisément dans ce cas.

Pour d'autres, l'examen de ces actes meurtriers paraît trop horrible, et l'impression une fois faite, ils se hâtent de se tuer pour se débarrasser d'un état d'angoisse qu'ils considèrent plus terrible que la mort; mais il en est qui sont en proie à ces affreuses idées pendant des mois, une ou même plusieurs années. Celte affection semble avoir mis un long espace de temps à miner l'existence du philosophe de Genève.

Heureux d'abord par les dispositions inhérentes à son tempérament, mais doué d'une sensibilité trop vive , Rousseau s'afflige bientôt de l'état misérable dans lequel il se trouve, la mélancolie la plus sombre s'empare de lui. Craintif, pusilla-

nime, ombrageux, soupçonneux, il fuit les hommes, parce qu'il les croit tous pervers, tous ses ennemis. Il recherche la solitude, et bientôt désire la mort.

Rapprochons quelques morceaux de ses ouvrages immortels pour justifier notre assertion : « Me voilà dona seul sur la terre , sans parens , sans amis ni société! Ainsi le plus aimant des hommes a été proscrit par un accord unanime. Depuis plus de vingt ans je me trouve dans cette •pénible position , elle me semble toujours un rêve ; j'ai des douleurs de tête , des indigestions continuellement, un rien me fait peur, m'incommode , me chagrine.

« Puisque mon corps n'est plus pour moi qu'un embarras , un obstacle à mon repos , cherchons donc à m'en dégager le plus tôt que je pourrai. »

Ce grand écrivain accomplit son funeste projet. Le matin du jour où Rousseau mourut , rapporte madame de Staël, il se leva dansson état de santé habituel : mais il dit qu'il allait voir le soleil pour la dernière fois. Il avait pris avant de sortir , du café qu'il avait lui-même préparé. Il rentra quelques heures après , et commençant alors à souffrir horriblement, il défendit constamment qu'on appelât du secours et qu'on avertît personne.

Peu de jours avant ce triste jour, Rousseau s'était aperçu des viles inclinations de sa femme

124 nu SUICIDE.

pour un homme de la condition la plus basse. Cette découverte l'avait accablé de douleur , et il était resté huit heures de suite sur le bord de l'eau , dans une méditation profonde.

Serait-il vrai, comme le prétendent quelques auteurs , que les personnes tourmentées du penchant au suicide , choisissent le genre de mort qui est en rapport avec leur état actuel ; que celles, par exemple, qui ressentent une ardeur intérieure se jettent dans l'eau, que celles qui éprouvent de la gêne dans la respiration se coupent la gorge , etc. r* Celte observation doit se vérifier très rarement. En général ces infortunés choisissent le genre de mort qui leur paraît le plus prompt et le moins douloureux. Pour quelques uns tous les moyens sont convenables; ils sont trop occupés de leurs sinistres pensées, ils sont trop désireux de la mort pour choisir l'instrument de leur destruction.

Quelques autres portent sur eux des armes: incertains sur la manière, le lieu et le temps de mettre fin à leur existence, quelquefois ils délibèrent avec un calme apparent sur le genre de leur destruction, sans vouloir en prendre un autre } lorsque celui qu'ils préfèrent vient à leur manquer.

L'un veut se noyer, l'autre se précipiter, un troisième se laisser mourir de faim ou s'empoisonner ; ceux-là aiment mieux le pistolet et le

poignard, dont les femmes font rarement usage.

Ces malheureux ne prennent pas toujours pour se délivrer de la vie l'instrument qu'ils ont habituellement sous la main , comme le prouvent le fait suivant et l'observation n° i.

M. E., perrucpiier, d'un tempérament sanguin, né de parens exempts de maladies d'esprit, rempli de vanité, adonné à l'ivrognerie, après avoir passé sa première jeunesse dans une alternative de bien-être à un mancpie presque absolu des objets nécessaires à la vie , se maria à l'âge de vingttrois ans à une femme d'un caractère assez bourru qui contrastait avec sa gaîté folle.

Cette opposition d'humeur donna lieu à de fréquentes discussions; enfin à l'âge de quarante-huit ans , à la suite d'une altercation plus forte qu'à l'ordinaire avec son épouse, son malheur lui parut insupportable , et il résolut de se détruire. Sa tête s'échauffe, ses yeux s'animent; après deux heures de réflexion il monte dans sa chambre, en ferme avec précaution toutes les issues, et cherche la mort dans l'asphyxie par le charbon. On le trouva sans connaissance et sans mouvement. Les soins indiqués dans sa position lui furent heureusement donnés à temps, et dans peu de jours il continua à se livrer à ses occupations habituelles.

Cependant le projet de se détruire est loin d'être oublié. M. E. parle de la vie avec beau-

coup d'indifférence, il a une sorte de prédilection pour l'asphyxie , il a une telle horreur du sang qu'il ne peut en voir sans tomber en syncope, et c'est pour cette raison , m'a-t-il dit, qu'il ne cherchera jamais à se couper le cou avec un rasoir.

Quoi qu'il en soit, les symptômes vont en augmentant jusqu'au moment fatal. Lorsqueces malades sont bien décidés à exécuter leur dessein , habiles à tromper la surveillance la plusactive, ils provoquent ou saisissent l'occasion avec, une adresse dont on ne peut trop se défier. Quelques personnes ont prétendu que l'adresse de ces malheureux à éluder l'attention de leurs parens, de leurs amis, était une forte preuve de l'intégrité de leurs facultés intellectuelles : mais par une conséquence si erronée, ces personnes prouvaient qu'elles étaient tout-à-fait étrangères à l'étude de l'aliénation mentale, car c'est le propre de tous les mélancoliques de hien raisonner leurs idées délirantes. Les ruses et l'opiniâtreté de ces infortunés pour se délivrer de la vie sont quelquefois incroyables. « Une femme de Marseille, qui avait été plusieurs fois empêchée de se jeter par la fenêtre, ce qui paraissait le mode de destruction auquel elle attachait le plus de prix, réussit à détacher un barreau de sa croisée, sans autre secours que ses mains, et trouvant ensuite l'espace trop petit pour

passer, elle grimpa le long des autres barreaux qui étaient pourtant sans traverses, et par le secours du barreau enlevé, elle fit un trou auplancber, parvint de dedans en dehors jusqu'au toit, souleva des briques qui le recouvraient, et s'élança dans la rue. » ( Foderé. )

M. le docteur Guiot, médecin à Marseille, qui s'occupe avec un zèle éclairé du traitement des aliénés, m'a communiqué, l'an dernier, un fait absolument analogue. MM. Pinel et Esquirol , dans le cours d'une longue et beureuse pratique, ont constaté cette vérité un grand nombre de fois.

J'ai voyagé avec une dame qui , dans l'espace de trois jours, a fait au moins cent tentatives de suicide , quoique nous fussions cinq personnes entièrement occupées à la surveiller. Si le voyage se fût prolongé , je ne doute pas qu'elle n'eût accompli son projet , tant elle était ingénieuse à nous tromper et à inventer des moyens de se détruire.

Je me rappelle encore avoir vu deux de ces malades profiter du moment où leur domestique venait de tourner la tête, l'un pour se jeter dans une cave , et l'autre pour se pendre. Heureusement que leurs tentatives furent infructueuses.

Sénèque rapporte qu'au combat des bêtes, un Germain, destiné au spectacle du matin, feignit

un besoin naturel , et se relira dans le seul endroit où il pût aller sans gardes. N'y ayant trouvé qu'un bâton à une extrémité duquel se trouvait une éponge, et destiné à entretenir la propreté de ces lieux , il se l'enfonça assez avant dans le gosier pour s'étouffer.

Le même auteur dit aussi qu'un malheureux conduit au combat du matin , dans un chariot entouré de gardes, feignit de s'endormir, laissa tomber sa tête, l'allongea suffisamment pour la passer entre les rayons d'une des roues de la voiture. Pour lors il se tint ferme sur son siège jusqu'à ce que la révolution de la roue lui eût brisé les vertèbres du cou. De cette manière le chariot même qui le conduisait au supplice servit à l'y soustraire.

Ces deux exemples, qui n'appartiennent pas à la mélancolie dont nous nous occupons, sont cependant très propres à faire connaître toutes les ruses et toute l'opiniâtreté des personnes qui, pour unmolif quelconque, ont conçu ledessein d'abréger leur existence.

En général , ces infortunés s'efforcent de dérober jusqu'aux moindres traces de leur suicide; ils évitent le monde avec le plus grand soin, et choisissent les lieux les plus retirés pour exécuter leurs sombres projets. Dans quelques circonstances cependant, ils mettent fin à leurs jours d'une manière éclatante, soit pour exercer une sorte de

du suicide: 129

vengeance sur les personues qui les ont poussés à cet acte du désespoir, soit pour exciter des regrets, ou inspirer une tendre commisération.

L'amour malheureux offre surtout des exemples de ce genre; il n'est pas rare de voir des amans désespérés de ne pouvoir s'unir à l'objet de leurs désirs, se tuer volontairement à sa porte ou pendant la célébration du mariage.

Quelquefois la vanité entraîne les mélancoliques à rechercher des lieux et des situations qui puissent ajouter à l'éclat de leur mort violente. Quelques uns , enfin , pour n'être pas confondus dans la classe ordinaire des meurtriers d'eux-mêmes , pour attirer l'attention publique, s'attachent à mettre de l'originalité dans leur suicide ; témoin un Anglais, séjournant à Ostende , qui manda plusieurs musiciens pour exécuter une messe des morts d'un fameux maître d'Italie, et qui se tua, au dernier requiem, d'un coup de pistolet.

Rarement en France avons-nous occasion d'observer de semblables singularités.

Lorsque la résolution de ces malheureux est forte et bien prononcée, on voit leur face s'animer, leurs yeux devenir plus sombres, plus hagards; leur pouls s'élève, bat avec force et fréquence; leur respiration est haute et précipitée; enfin, ces mélancoliques éprouvent les mêmes symptômes que les personnes atteintes du penchant au suicide

l3o DU SUICIDE.

avec excitation ; ce qui prouve très bien , ce me semble , que dans l'un et dans l'autre cas il y a analogied'altération de l'organe cérébral; qu'il n'y a entre ces deux formes d'un même délire que des nuances dont nous avons apprécié les causes en commençant la description de la mélancolie suicide, caractérisée par une trislessse profondément concentrée , un état d'abattement et de crainte, etc. Cette espèce de mélancolie, rarement continue, plus souvent rémittente, revêt quelquefois le type intermittent.

Les paroxysmes et les accès sont presque toujours rappelés par des chagrins, par des causes morales. Les tentatives de suicide sont aussi plus fréquentes quelques jours avant ou pendant la durée du flux menstruel , à cause de l'excitation qui le précède ou qui l'accompagne.

Dans ces circonstances on observe pendant un temps plus ou moins long des symptômes précurseurs d'un nouvel accès, auxquels il faut porter une grande attention, afin d'en prévenir le développement.

C'est ainsi que ces malades deviennent grondeurs, querelleurs, soupçonneux, pusillanimes, craintifs, solitaires. Ils se plaignent de céphalalgie, d'insomnie, de dégoût, d'inappétence ; ils sont paresseux, insoucians; on remarque je ne sais quoi de sinistre dans leur physionomie qui est

DU suicide. i3r

caractéristique , et qui suflit à l'œil exercé pour faire craindre un nouvel accès.

Il n'est pas rare de voir survenir, pendant plusieurs années et d'une manière périodique, une mélancolie profonde , mais sans douleur de la vie chez les personnes qui ont déjà vainement cherché à se donner la mort.

Une jeune femme, mariée à un homme bourru, et peu heureuse dans son ménage, quoique mère de plusieurs enfans, conçut ledessein de se noyer : elle se jeta dans un endroit de la rivière assez profond pour exécuter son projet. Un homme qui passait vint à son secours, et parvint à la soustraire au danger le plus imminent. Tous les soins nécessaires lui furent donnés. Depuis elle a été tranquille , mais on observe qu'elle redoute l'eau au point de ne se mettre qu'avec peine dans le bain ; de plus, elle éprouve tous les ans un accès de mélancolie à peu près dans le temps où elle essaya de mettre à exécution son dessein. Cet accès dure deux ou trois mois auxquels succède un mois d'excitation , et un calme parfait pendant toute l'année.

Il est des âmes ardentes qui, sous l'empire d'une suicîdt même passion, trouvent quelque charme à (miv c'Prol"e volontairement leurs jours dans les bras l'un de l'autre; mais n'est-ce point souvent un aiguillon nécessaire pour les décider à briser les liens qui les attachent à la vie ? C'est le délire de l'amour qui

e reutuel.

l32 DU SUICIDE.

donne lieu le plus souvent à ceconsensus de suicides.

Deux amans passionnés voient un obstacle insurmontable dans l'accomplissement d'une union, objet de tous leurs désirs \ leur tête s'échauffe, leur imagination s'exalte , la mort apparaît à l'un d'eux comme le terme de leur souffrance , il en ouvre le dessein à sa compagne; l'amour ef l'amourpropre réunis l'embrassent avec transport, et ils s'empressent de sacrifier leur existence à la seule illusion de bonheur uni s'offre à leur esprit agité.

Faldoni, si célébré par les romanciers accoutumés à peindre les convulsions des sentimens, à la (leur de l'âge, d'une belle figure, remarquable par son esprit et sa probité , touchait au moment heureux de s'unir à l'objet de sa tendresse, lorsqu'il fut atteint d'un anévrisme incurable. Dès ce moment ce doux espoir lui est ravi , les parens de la jeune personne refusent leur consentement; l'amour s'indigne de celle barrière, les deux amans se rendent dans une chapelle éloignée de la ville; ils se prosternent devant l'autel, se serrent d'une main , et de l'autre touchant les détentes de deux pistolets attachés à leurs habits, au signal donné, ilstranchent mutuellement lecoursd'une vie qu'ils s'étaient inutilement promis de passer ensemble.

Un événement de celle naluie a eu lieu il y a quelques années dans la forêt de Sainl-Germain, avec cetle différence que le jeune homme est

DU SUICIDE. ï33

devenu, avant d'attenter à ses jours, le meurtrier de sa maîtresse qui n'avait pas le courage de se tuer elle-même.

Madame de Staël (0 rapporte un fait semblable : M. de K. et madame de V... , deux personnes dont le caractère était très estimé , sont partis de Berlin , lieu de leur demeure, vers la fin de l'année 181 1 , pour se rendre dans une auberge de Postdam, où ils ont passé quelques heures à prendre de la nourriture et à chanter ensemble les cantiques de la sainte Cène. Alors , d'un consentement mutuel , l'homme a brûlé la cervelle à la femme , et s'est tué lui-même l'instant d'après. Madame de V... avait un père , un époux et une fille. M. de K. était un poète et un officier de mérite.

En 1802 , un jeune marié emmène sa femme au

(1) Cette femme célèbre, qui dans sa jeunesse avait loué l'acte du suicide, s'est rétractée dans un âge plus mûr. « J'étais alors dans tout l'orgueil et la vivacité de la première jeunesse ; mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n'était dans l'espoir de s'améliorer? »

Ailleurs, mada ne de Staël ajoute: « Quand on est très jeune, la dégradationde l'être n'aj'ant en rien commencé, le tombeau ne semble qu'un image poétique , qu'un sommeil environné de figures à genoux , qui nous pleurent. Il n'en est plus ainsi , même dans le milieu de la vie , et l'on apprend alors pourquoi la religion , cette science de l'âme , a mêlé l'horreur du meurtre à l'attentat contre soi-même. » Tome II , p. 2g3 , ouvrage sur V Allemagne.

bois de Boulogne ; tous deux étaient armés d'un pistolet; au signal convenu ils le tirent à bout portant, le jeune homme tombe mort, la femme survit à sa blessure, maudissant le moment de cette funeste détermination.

Un jeune homme, tourmenté d'une jalousie extrême, reproche à son épouse quelques paroles inconsidérées. L'indignation de sa jeuue compagne est au comble ; elle propose à l'instant un suicide mutuel comme la seule mesure de leur amour réciproque. Cette proposition est acceptée; ils se couchent , et meurent au milieu d'une atmosphère de gaz acide carbonique, que dégageaient des fourneaux embrasés parleurs propres mains.

Ces événemens tragiques, qui de nos jours sont malheureusement trop fréquens, ont été aussi observés dans les temps anciens. Nous en avons cité quelques exemples en parlant de l'amour comme cause de suicide, et l'acte éclatant d'Arrie doit se présenter à la pensée de tous les lecteurs.

Ces suicides mutuels méritent sans doute une tendre pitié, ils sont presque toujours le terme d'une passion qui, contenue dans de justes bornes, est le charme et la vie de la société; mais il faut déplorer l'erreur des écrivains romantiques, qui peignent ces actions d'infidèles couleurs, les représentent sous un faux jour et comme dignes de toute notre admiration.

DU SUICIDE. l35

Ces éloges ampoulés de senlimens qui sont hors de la nature humaine, deviennent souvent

la règle de la conduite des personnes douées d'une sensibilité trop énergique. Lorsque l'esprit est devenu visionnaire en s'accoutumant au langage magnifique et aux actions d'éclat des héros de romans , n'est-ce point être conséquent avec soimême que d'imiter l'héroïsme qu'on a appris à admirer dans les autres?

Le spleen doit être regardé comme une variété spleen. de la mélancolie caractérisée par l'abattement et la tristesse. Ici , disent les auteurs , une douleur physique ou morale ne produit point le penchant au suicide; il y a difficulté de l'existence, dégoût de la vie , et voilà tout.

L'ennui, symptôme de la mélancolie en général, fait le caractère du spleen; c'est la maladie des peuples extrêmement civilisés et opulens , des hommes et des femmes que la fortune a le plus favorisés; ce qui a fait croire faussement que cette variété du suicide ne tenait point à une douleur morale ou physique. Mais après tout ce que j'ai dit à l'article des causes, ai-je besoin de répéter que la possession des biens et des honneurs ne constitue pas le bonheur, que la félicité dont nous avons idée , se trouve seulement dans une juste mesure de nos désirs et des moyens de les satisfaire?

Les Anglais passent pour les mortels les plus

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ennuyés de l'Europe. Physiquement affectés par l'air et le climat sombre et nébuleux du pays, fatigués surtout d'émotions trop vives, rassasiés de jouissances, pleins de désirs vagues et inquiets qu'ils ne sauraient contenter, ils n'en ont qu'un bien déterminé, c'est de changer leur situation : ce n'est pas cependant qu'ils se tuent sans qu'on puisse imaginer aucune raison qui les y détermine, et dans le sein même du bonheur, comme le dit Montesquieu. Malgré toute la réservé que nous commande l'opinion d'un tel auteur , nous osons ne pas être de son avis : même dans l'état d'aliénation mentale, surtout d'aliénation partielle, l'homme n'est point une simple machine: il sent, il délibère, il veut, il agit en conséquence de ses déterminations; mais il peut mal sentir, avoir une perversion de sa volonté, et dans ce cas , ses idées et ses actions doivent être déraisonnables, quoique très conséquentes aux faux principes d'où elles dérivent.

Est-ce parce qu'ils jouiraient des avantages de la fortune, que les Anglais seraient heureux? Mais encore une fois, sont-ils à l'abri despassions?L'avare ne meurt-il pas de faim à côté de ses trésors / Pourquoi l'homme puissant en dignités et en richesses ne se trouverait-il pas malheureux, s'il ne peut goûter les plaisirs qui semblent naître sous ses pas?

Pour confirmer l'idée générale que nous venons

de donner de celte mélancolie , nous choisissons l'observation suivante :

Philippe Mordant, âgé de vingt-sept ans, cousin germain du fameux comte de Pelesbourg, paraissait né tout exprès pour le bonheur. 11 avait un beau physique, de l'esprit, de la fortune, une naissance illustre, de grandes espérances, et une maîtresse dont il était adoré. Nonobstant tant de sujets d'être heureux, ce jeune homme tomba dans l'ennui, le dégoût de la vie, et résolut de terminer brusquement sa carrière. Il paya ses dettes , écrivit à ses amis pour leur faire ses derniers adieux, et se brûla la cervelle. La raison qu'il donna d'une pareille conduite , était que son âme était lasse de son corps , et que quand on est dégoûté de sa maison, il faut en sortir.

Tel est le tableau de cet état de l'âme qui con- Le suicide

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