i • a • i r r est un acte de
duit au suicide ; il doit être considère comme un détire. délire.
Les infortunés qui succombent sous le poids de la vie , appartiennent presque constamment à des familles dont quelques membres ont été victimes de l'aliénation mentale.
Ils présentent fréquemment, et pendant un temps plus ou moins long, à l'observateur attentif tous les symptômes de la mélancolie la plus prononcée.
L'exécution de leur sinistre projet succède le
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plus ordinairement à l'orage des passions, regardées avec tant de justesse comme de véritables maladies de l'esprit.
Enfin, chez un grand nombre d'entre eux, le suicide est le premier acte d'une folie qui persiste après une ou plusieurs tenialives infructueuses, et se montre malheureusement trop souvent rebelle à toutes les ressources réunies de la médecine et de la philosophie.
Ne pas sentir l'horreur de la mort, cet instinct si vif dans tous les êtres, c'est une défectuosité, un état contre nature. Éprouver celte horreur, mais céder à une passion qui domine l'âme, aimer la vie et se détruire, c'est ressembler à ce frénétique qui plonge un poignard dans le sein d'une mère qu'il adore.
Aussi , que d'irrésolutions dans ceux qui méditent le suicide! que de combats, que d'efforts pour s'y déterminer, pour conserver à ce délire l'apparence du sang-froid , de la raison ! L'affectation, la vanité, l'orgueil, l'égoïsme et les plus misérables intérêts président à cette horrible résolution.
D'un autre côté , on peut assurer que notre détermination n'est jamais plus conséquente. En effet , si aucune autre idée n'occupe notre esprit que les misères réelles ou imaginaires de notre vie, que le soulagement que la mort peut y ap-
DU SUICIDE. l5ij
porter, et si en même temps le sentiment de notre malheur est accru par des infortunes récentes et par des maladies physiques, peul-on attendre que la détermination soit la mjpme que celle d'un homme qui ne voit que prospérité, qui est dominé par des principes de religion et par le sentiment de tous ses devoirs?
Ici comme dans toutes les autres mélancolies, le malade, après avoir associé certaines idées erronées, les prend pour des vérités dont il déduit des conséquences fort raisonnables.
Le penchant au suicide, avons-nous déjà dit, Lamortcon-
■ ...,,,.., il- sècut'wc à cer-
est plus rarement primitif qu il n est le dernier taines i(técs terme de la mélancolie : mais il ne faut pas con- 'hll™ntes
1 chez le.'; mo-
fondre avec le véritable suicide la mort consécu- iwmaniaques, tive à quelques idées délirantes chez les mono- considérée
. x r •. * J ' i i l-i comme un su't-
maniaques et tout-a-lait indépendante de leur f i(le /on volonté. J'insiste sur ce point, parce que des écri- qu'elle est dé-
. pendante de
vains du plus grand mérite sont tombés dans cette leur volonté. erreur. Je m'explique par des faits.
Un individu habitué aux travaux du cabinet s'imagine un jour être en communication directe avec l'Éternel ; il croit en avoir reçu une mission importante, il brûle de la remplir, il est appelé à • opérer la conversion du genre humain. La douceur et les menaces ayant été tour à tour vainement employées , son zèle brûlant à convaincre les incrédules l'entraîne à des actions d'éclat qui com-
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promettent ses jours; il se jette, du liant d'un pont élevé dans la rivière ; il est prêt , dit-il , à se soumettre à toutes les tortures qu'on voudra lui faire subir, etc. etc. : quelque danger que ce malade ait couru pour ses jours , il n'est pas possible de regarder ses actes d'extravagance connue des tentatives de suicide. Je ne vois en lui qu'un aliéné qui, dans son fol orgueil, se croyant invulnérable, veut, pardes moyens extraordinaires, faire partager sa conviction, commander à l'opinion publique, prouver sa mission enfin, et non se délivrer de la vie.
Une femme se persuade qu'elle doit , pendant quarante jours, se priver absolument fie tonte espèce de nourriture. Elle observe en eflet le jeûne le plus austère; elle ne se permet que quelques gouttes d'eau pour rafraîchir sa bouche et calmer l'ardeur de la soif qui la dévore. Toutes les ressources sont inutilement employées pour la décider à prendre des alimens; celte malheureuse était sur le point de mourir victime de son obstination, lorsqu'au trentième jour on parvint enfin à lui persuader que le terme de son jeûne était arrivé. Peut-on admettre, chez cette femme, un délire suicide? Non sans doute : elle n'avait pas., l'intention d'attenter à sa vie , son esprit n'était occupé que de faire une action agréable au ciel ; ce qui le prouve , c'est que lorsqu'on a pu la con-
DU SUICIDE. l4l
vaincre de l'expiration des quarante jours , elle a consenti très volontiers à user de la nourriture que l'humanité lui avait en vain prodiguée jusqu'à ce moment. La même remarque s'applique également à l'observation suivante publiée par Darwin.
Un prêtre, dans un repas auquel assistaient des personnes fort joyeuses, avala par l'effet du hasard le cachet d'une lettre qu'il venait de recevoir; un des convives s'a percevant qu'il donnait des signes d'une assez grande surprise , lui dit en plaisantant , que le cachet lui boucherait le ventre.
Le prêliv affecté de cette idée pendant plusieurs jours, finit par tomber dans la mélancolie. Dès lors il refusa tous les alimens qui lui furent présentés, répondant à ceux qui lui demandaient le motif de celte obstination : « Je sais que rien ne peut plus passer à travers mes intestins. » Peu de jours après il mourut de faim.
Cependant le dégoût de la vie et le désir de la Suicide dans
.1 1 1 j lus monoma'
terminer se rencontrent dans toutes les espèces de nieSm mélancolie; il est des cas nombreux où la mort des monomaniaques est évidemment liée à leur délire; elle est le triste résultat d'une volonté désordonnée, il y a conscience de l'action.
L'érotomanie , et surtout le délire ascétique , sont de tous les délires ceux qui portent les malheureux qui en sont atteints à plus de fureur sur leurs semblables et sur eux-mêmes. J'ai déjà plu-
sieurs fois examiné l'influence de l'érotomanie sur la production de la mon volontaire , je n'y reviendrai pas ici ; et avant de parler du suicide dans la mélancolie ascétique, je me réserve de considérer brièvement cet acte violent dans quelques autres délires exclusifs. Dans ces circonstances comme dans la vraie mélancolie suicide, les malades succombent à l'impatience de la douleur morale ou physique. La situation dans laquelle ils se trouvent leur paraît si affreuse, que la mort même n'est rien à leurs yeux en comparaison de leurs souffrances actuelles, ou plutôt ils ne voient réellement dans la mort qu'un terme à leurs angoisses, qu'un port contre la tempête.
Barlceus, poète et médecin tout à la fois, devint mélancolique à la suite de travaux excessifs de l'esprit. Dans son délire il se croyait alternativement de verre , de beurre ou de paille. De là , les précautions les plus puériles pour éviter le choc des corps extérieurs , pour se mettre à l'abri de l'incendie. Bientôt ses craintes, ses perplexités furent portées à un tel point , que pour y mettre fin il se précipita clans un puits.
Une femme que j'ai vue à la Salpêlrière ( M. le docteur Anceaume en a recueilli et consigné l'observation dans sa bonne dissertation sur la mélancolie) se brouille avec une de ses amies par opposition d'opinion politique ; ayant donné con-
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naissance à plusieurs personnes de cette rupture et du motif qui l'avait produite , elle s'imagine bientôt quelle avait été dénoncée et que la police était à sa poursuite. Toutes les personnes qu'elle voit lui paraissent des espions qui ont reçu l'ordre de s'emparer d'elle. Elle redoute à chaque instant d'être traînée en justice, et d'être punie du dernier
supplice C'est pour échapper à ces dangers,
c'est pour éviter une mort si ignominieuse qu'elle cherche à se suicider, etc.
J'ai vu une femme de beaucoup d'esprit et d'une instruction très variée , qui a eu successivement et d'une manière exclusive plusieurs idées erronées dont quelques unes ont été cause de tentatives de suicide. Une de celles qui l'a occupée Je plus fortement et le plus long-temps était , qu'elle vivait aux dépens des personnes qui l'environnaient, et s'appropriait les sucs nutritifs des alimens qu'elles prenaient. A chaque moment elle examinait leur figure, et si elle apercevait une pâleur inaccoutumée, elle se reprochait amèrement la perte de leur fraîcheur, elle se persuadait qu'elle finirait par occasionner leur mort. Cette idée faisait sa désolation , et l'a entraînée un grand nombre de fois à attenter à ses jours.
Il est des malades dont tout le délire consiste dans la crainte du poison , et qui néanmoins sont quelquefois portés à terminer volontairement leur
l44 t>u SUICIDE.
existence ; j'en ai déjà rapporté un exemple remarquable au chapitre des causes. Quelques uns d'entre eux , subjugués par cette crainte chimérique, évilen t avec grand soin de manger des ragoûts ; ils ne prennent pour toute nourriture, et qu'en tremblant, du pain et des œufs frais, et cependant ils succombent au désir de se détruire. Quel contraste! J'en ai précédemment assigné le véritable motif.
La douleur que l'on éprouve d'être éloigné de son pays , les difficultés quelquefois insurmontables de revoir des lieux si chers et si nécessaires au bonheur , inspirent à quelques personnes douées d'une grande sensibilité, d'un caractère simple et timide , le projet de suicide et la funeste résolution de J'exécuter.
Le premier accès de mélancolie, dans l'Observation n° 5 , peut en être regardé comme une preuve. Les nègres d'Afrique , transportés en Amérique pour cultiver les terres, se donnent fréquemment la mort, séduits par les illusions de la métempsycose, et par le doux espoir de retourner dans leurs brûlantes contrées.
Les personnes affectées de mélancolie ascétique sont très sujettes à la douleur de la vie et aux écarts les plus déplorables delà raison. Tout le monde connaît l'observation rapportée par le célèbre professeur PiDel , d'un vigneron qui, au sortir d'un sermon , tua ses deux enfans , tenta de tuer
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sa Femme , et de se tuer lui-même, n'imaginant) pour les dérober aux brasiers éternels , que le baptême du sang ou le martyre.
Le délire ascétique a surtout les résullals les plus funestes, lorsque les malheureux qui en sont atteints se croient au pouvoir du démon et irrévocablement dévoués aux flammes éternelles (1). Rien n'égale les lourmens de ces mélancoliques, et l'expression de douleur, de crainte, imprimée sur leur physionomie, est quelquefois tellement prononcée , que leur vue est par trop pénible , et qu'on est forcé de détourner les regards.
Deux motifs principaux les entraînent à abréger leur existence : tantôt ils n'obéissent qu'à des hallucinations, ils ne croient céder qu'à l'impulsion du diable, qu'ils regardent comme le mobile de toutes leurs actions; tantôt, obsédés par la cruelle pensée de leur damnation , ils ne se tuent que pour se soustraire à l'horreur de leur position actuelle, à la violence de leurs maux présens ; ou bien encore il arrive que, pendant qu'ils sondent la pro-
(1) Cette remarque n'a pas été seulement faite par des médecins. Le P. Calinet , dans son Traité sur les apparitions des Esprits, rapporte que Jacques Sprenger , intrépide inquisiteur, avait connu des femmes tellement obsédées du démon , qu'elles préféraient la mort à la vie ; de sorte qu'il les condamnait pour les obliger, et les faisait briller par charité.
IO
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fondeur de l'abîme , la frayeur les y précipite.
Je me borne à citer ici en abrégé un fait de ce genre; un second trouvera place à la fin de mon. travail.
Une femme d'un tempérament nerveux , issue d'une mère qui est morte atteinte d'aliénation mentale , éprouva de fortes convulsions à la première dentition; du reste, sa santé fut très bonne jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans, époque de son mariage, qui paraît avoir été peu heureux. Dès lors, à la suite de chagrins domestiques , se manifesta un trouble notable de l'intelligence. La malade était plus calme pendant l'hiver, et plus agitée durant le printemps et l'été : trois ans s'écoulèrent dans cet état. A trente-deux ans, mélancolie plus profonde déterminée par la mort de sa mère. Cette infortunée croit être criminelle, elle redoute d'être la proie des flammes éternelles. Cette affreuse idée lui suggère le projet de suicide. M*** recherche tous les moyens de le mettre à exécution; cependant elle est menstruée régulièrement et avec abondance ; mais on remarque que l'exaspération augmente quatre ou cinq jours avant l'apparition des menstrues. Du reste, elle n'accuse aucune douleur , si ce n'est de temps en temps un mal de tête assez violent et également prononcé dans toutes les régions. Peu à peu son état s'aggrave, son délire s'étend à un plus grand nombre
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d'objets : tantôt elle se croit irrévocablement damnée, tantôt elle espère le pardon de ses crimes. Ce passage si souvent réitéré de la crainte à l'espérance donne à sa physionomie un caractère tout particulier , qu'il m'est impossible de décrire. Elle appelle alternativement et son mari et sa mère ; elle demande qu'on la mette bouillir dans une chaudière. Plusieurs fois elle essaie de se détruire en se jetant dans des bassins remplis d'eau; plusieurs fois elle tente de s'évader pour aller se noyer. Quelqu'une de ses compagnes commet-elle une faute, elle s'accuse d'être seule coupable; l'agitation d'une malade est-elle assez forte pour qu'on lui mette le gilet de force, à l'instant elle accourt pour le réclamer, prétendant qu'elle seule le mérite. Elle se jette aux pieds des personnes qui fréquentent l'hospice de la Salpêtrière, sollicite la grâce d'être conduite au supplice, et ne consent à se relever qu'après avoir reçu la promesse que ses désirs seront satisfaits. Avant l'époque de ses règles elle est très excitée, elle s'agite d'une manière convulsive dans les cours, criant sans cesse qu'elle ne doit point exister, qu'elle est coupable de toute sorte de crimes , qu'elle est condamnée aux flammes éternelles.
Dans l'intervalle d'une époque menstruelle à l'autre , elle est presque toujours assise dans la posture d'une personne qui pense, qui réfléchit
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où qui écoute attentivement ; elle parle seule ,' recommence sans cesse l'énumération de tous ses crimes, et invoque une juste punition. Tantôt elle croit entendre sa sœur, sa mère, son mari, ou d'autres personnes, l'accusant tour à tour ; tantôt elle s'imagine les entendre s'efforcer de la disculper , delà justifier. A plusieurs reprises elle refuse toute espèce d'alimens avec la plus grande opiniâtreté'; habituellement elle mange bien, mais elle ne prendjamaisde viande sans que jesache le motif qui la détermine.
Pendant unséjourde quatre ans environ à l'hôpital, celle malheureuse a été atteinte du scorbut, porté à un très haut degré, et d'une entérite chronique à laquelle elle a succombé. Indépendamment des traces de cette dernière affection, qui étaient très prononcées, voici ce que nous avons observé : vésicule biliaire distendue par de la bile très claire ; cependant le foie nous a paru dans l'état sain; adhérence très forte de tout le poumon gauche à la plèvre costale; crâne moins épais qu'à l'ordinaire vers la suture frontale et pariétale; sérosité abondante à la base du crâne; vaisseaux de la pie-mère très injectés; sérosité entre les deux, lames de cette membrane; glande pinéale contenant des concrétions; ventricules latéraux remplis d'une sérosité jaunâtre; injection des vaisseaux de la membrane qui revêt ces ventricules ;
DU suicide. i4g
plexus choroïdes offrant des kystes séreux , dont quelques uns ont plusieurs lignes de diamètre; adhérence postérieure des parois des ventricules ; '
la densité du cerveau ne présente rien de remarquable , mais ses deux substances sont fortement injectées, surtout la substance corticale, qui offre une coloration d'un rouge livide.
Le penchant au suicide ne doit pas être seulement considéré comme une variété ou une complication de la mélancolie ; des observations nombreuses que j'ai recueillies, soit à la Salpêtrière, soit dans le bel établissement de M. Esquirol, m'autorisent à admettre cette fâcheuse complication dans la manie , l'hypochondrie, et même la démence.
Les maniaques courent souvent de très grands tamoitvlodangers pour leur vie , et se tuent même quelque- lente des ma~
. J 1 niaques ne
fois, parce qu'ils jugent mal les impressions qu'ils doit être consi.
V1 , . dêrée comme
reçoivent, parce qu ils meconnoissent tous les ob- unsuiàchquc
• ■ î*i i*'i lopsntt elle cï£
jetsenvironnans, parce quils sont abuses par les Rendante associations d'idées les plus disparates, en un mot, de leur vt"
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parce qu'ils vivent au sein de l'erreur; mais la conscience , la réflexion, peuvent n'être pour rien dans leurs actions, et dans ce cas, je ne reconnais pas de suicide.
Un maniaque se précipite d'une croisée très élevée, et, par un bonheur inconcevable, il n'éprouve aucun accident grave. On l'interroge pour connaître le motif de sa détermination, et il répond
l5o DU SUICIDE.
avec calme, et en cherchant à rassurer les personnes venues à son secours : « Je voulais essayer mes forces, et je vois bien que dans peu je pourrai m'envoler dans les airs. » Depuis cette époque , cet insensé n'est occupé que de cette idée; il n'attend, dit-il, que le moment où, comme l'aigle, il pourra fixer le soleil , pour prendre son essor dans les régions éthérées.
Un autre maniaque, appréciant malles distances et les hauteurs, se jette par une croisée, croyant descendre un escalier. Un troisième s'expose au même péril pour sa vie, dans la persuasion que son appartement est de niveau avec le sol. Un quatrième enfin se jette dans une rivière; revenu à la santé, il raconte que la vue de son image lui avait suggéré la pensée quelarivièreélaitunevasle glace, que le dessein de la briser lui avait souri, et que c'était pour l'exécuter, et non pour se noyer, qu'il s'y était précipité.
Il est certain que chezles quatre maniaques dont je viens de parler, la mort aurait pu être le résultat de leurs actions désordonnées; mais il est évident que , dans aucune de ces circonstances , elle n'aurait pas été volontaire , et que par conséquent il n'y aurait pas eu de véritable suicide.
Cependant , le maniaque qui est si fréquemment dans une activité malfaisante , peut tourner volontairement sa fureur contre lui-même.
Le penchant au suicide se manifeste dès l'inva-
DU SUICIDE. l5l
sion de la manie, pendant sa durée, et au moment de la convalescence.
C'est principalement au début de la manie intermittente que les malades attentent à leurs jours. L'expérience des accès précédens les a mis à même d'apprécier les signes avant-coureurs de l'explosion du délire. Conservant encore assez de raison pour juger de l'imminence d'une maladie aussi horrible , ils sont dans un état d'autant plus affreux , que les souvenirs des anciens accès se présentent à leur esprit avec plus de vivacité que dans toute autre circonstance. Les angoisses du présent se réunissent à la douloureuse mémoire du passé, aux terreursde l'avenir, et rendent cette position une des plus pénibles qu'on puisse imaginer.
Quelle situation en effet plus lamentable que celle d'un homme qui ne peut jeter ses regards en arrière ni devant soi, sans y voir le tombeau de sa raison! Dans une douleur aussi profonde, est-il étonnant que la mort réelle lui paraisse préférable à cette mort morale que le moment présent lui présage comme inévitable?
Au nombre des causes principales qui développent le penchant avi suicide pendant la convalescence delà manie, je trouve la honte d'avoir été aliéné, et surtout de reparaître dans un monde qui a eu connaissance de celle catastrophe, la certitude désespérante de ne pas y inspirer la
j52 du suicide.
même confiance , le souvenir des écarts et quel-» quefoisdes actes de cruauté auxquels on s'est livré dans la violence du délire, enfin la crainte sans cesse renaissante de retomber dans un état si horrible , et dont on a tant de raisons de déplorer les fâcheuses conséquences.
Les motifs déterminans du penchant au suicide, pendant la durée de la manie, sont variables à l'infini ; mais le plus constamment il doit être attribué aux hallucinations des organes des sens de la vue et de l'ouïe.
Dans quelques cas les maniaques manifestent , pendant un temps plus ou moins long, une prédilection pour une idée ou pour une série d'idées qui peuvent devenir causes de suicide. Il est digne de remarque qu'ils poursuivent leur dessein avec la même ténacité que les mélancoliques, jusqu'à ce qu'ils en soient détournés par une impression plus forte , par une idée prépondérante. Cette circonstance mérite toute l'attention des personnes destinées à leur donner des soins, et doit les exciter de plus en plus à exercer sur ces infortunés la surveillance la plus exacte.
F., âgée de quarante-cinq ans , est maniaque; cependant elle est souvent préoccupée d'une même idée. Se croyant victime d'un sortilège , elle voit des spectres , des démons , et l'enfer prêt à l'engloutir. La crainte que lui inspirent ces hallucina-
DU SUICIDE. l53
tions lui a suscité plusieurs fois le projet de suicide ; elle m'a avoué qu'elle avait cherché fréquemment à se jeter par une croisée.
M. E. , dans le cours d'une manie aiguë, entend une voix qui lui crie : 7ue, tue-toU viens avec ta femme et tes enfans jouir du bonheur céleste ! Depuis ce moment, M. E. fait des tentatives réitérées de suicide , il poursuit son dessein avec la même opiniâtreté qu'un mélan coli que , j usqu'à ce qu'une nouvelle idée vient succéder à ces fâcheuses hallucinations.
Il m'est démontré que , si ce maniaque avait été soigné dans sa propre maison , au sein de sa famille, il aurait cherché à tuer sa femme et ses enfans, comme il a tenté de se tuer lui-même. Ce fait peut donc être regardé , jusqu'à un certain point, comme un exemple de la connexion qui existe dans certains cas entre le meurtre et le suicide. La particularité qu'offre celte observation est d'ailleurs une preuve de la nécessité de l'isolement pour les personnes affligées d'aliénation mentale.
Une jeune dame, très intéressante , fut atteinte d'une manie aiguë: pendant les premiers jours, l'agitation fut extrême; elle passait avec la plus grande rapidité d'un objet à un autre. Cependant une idée paraissait la dominer; elle profitait de tous les inslans où la surveillance était moins active, pour courir aux croisées, sous
le prétexte de respirer l'air frais. Revenue à la santé, je lui demandai si elle se rappelait les divers motifs qui avaient déterminé ses actions et ses discours pendant sa maladie; elle m'avoua que lorsqu'elle courait aux croisées , elle avait l'intention de se précipiter, entraînée par l'idée qu'elle était l'impératrice, et irritée devoir que ses plus proches parens s'opposaient à l'accomplissement de ses hantes destinées.
Suicidcdans Le suicide n'est pas rare dans le délire fébrile,
le délire fé- . , r , ., , , , •
hrile. el en gênerai il y a dans ce cas la plus grande res-
semblance avec celui des maniaques. Cette complication ne doit pas étonner; car aux yeux de l'observateur attentif, le délire fébrile, considéré isolément, présente non seulement les espèces d'aliénation mentale admises par M. le professeur Pinel , mais encore toutes les variétés possibles, (i)
(i) Le délire aigu peut revêtir les caractères du délire qui se manifeste dans la manie , la monomanie , et principalement dans la démence : cependant il faut bien se garder de conclure que le délire aigu soit une même chose que la folie , qu'il soit une folie de courte durée. En effet, Ja folie est une maladie qui a ses causes, ses symptômes, sa marche particulière, son traitement. Le délire en est un signe tellement essentiel , que son absence exclut l'idée de la modification organique du cerveau , qui constitue cette affection.
La lésion des facultés morales et intellectuelles qui se
DU SUICIDE. l55
L'hypochondriaque qui voit l'altération de sa Suicide dani
-**•**/. y + • i l'hrpochon-
santé a travers un prisme exagerateur , est con-^,./e
manifeste dans le cours de certaines maladies aiguës ou chroniques , prend le nom de délire aigu ; mais dans cette circonstance le délire n'est qu'un symptôme purement accidentel qui pourrait ne pas exister, la nature de la maladie restant la même.
Dans un cas le délire est aigu , dans l'autre il est chronique ; dans l'un il est fugace, dans l'autre il est permanent.
Quand il y a lésion profonde d'organes de la vie intérieure , le délire se lie à la fièvre et à d'autres signes , caractères de l'empoisonnement, de l'ivresse , etc. Dans la folie, le délire ne s'accompagne que des symptômes qui dépendent de la même modification organique de l'encéphale.
La cause prochaine de la folie réside toujours dans le cerveau; cet organe est presque constamment primitivement malade.
La cause prochaine du délire aigu réside aussi dans le cerveau ; mais , dans la plupart des cas , cet organe n'est que secondairement affecté : lorsqu'il l'est primitivement, il y a trouble de toutes les fonctions célébrales ; le délire est toujours secondaire, etc.
On sent que je n'ai pas le dessein de tracer, dans une si courte note, une ligne de démarcation entre le délire aigu et la folie. Cette question , une des plus importantes qu'on puisse chercher à approfondir , mais d'une difficulté très grande, trouvera naturellement sa place dans mon travail sur l'aliénation mentale. Déjà j'ai fait de cette question le sujet d'un Mémoire couronné l'an dernier
i56 du suicid-e:
slamment plongé dans l'inquiétude sur le dérangement ou la cessation du jeu de ses organes : il paraît donc bien étonnant que la mort soit quelquefois préférée à la vie par un homme sans cesse occupé de son existence ; cependant si l'on y réfléchit, on voit que son délire reste toujours le même : C'est toujours le délire de tamour de soi.
Mais l'hypochondriaque porte dans cette résolution la lenteur et la pusillanimité qui président à toutes ses actions. Quelquefois, comme certains aliénés, il fait parade de son projet, il feint d'avoir pris une détermination inébranlable, pour tourmenter les personnes qui l'environnent, pour provoquer des soins plus empressés, pour exciter un pins tendre intérêt , ou dans l'intention de prouver qu'il n'est pas aussi faible, aussi pusillanime qu'on le suppose.
C'est un faux brave pour qui l'heure du combat semble toujours trop tardive, et qui recule d'effroi à l'imminence du moindre danger. Le projet de suicide doit donc inspirer moins de crainte dans cette occasion , que dans les circonstances précédemment examinées. Du reste, lorsque l'hypo-
au concours ouvert par M. Esquirol , qui ne néglige aucun moyen d'exciter l'émulation et de fomenter le zèle de ses élèves pour l'étude des maladies mentales , sur lesquelles il a fait des recherches si précieuses et si utiles pour l'humanité.
DU SUICIDÉ. l5j
chondriaque attente à ses jours, il est entraîné par les mêmes motifs qui dirigent les individus affectés de mélancolie , etc.
La mort lui paraît moins horrible que les maui qu'il éprouve. L'idée de son incurabilité devient plus pénible que celle de sa destruction , et il y succombe.
Ce n'est donc point l'ennui , la haine de la vie, qui arment la main de l'homme qui attente à ses jours ; c'est la douleur réelle ou imaginaire qui , après avoir détruit l'harmonie de ses facultés, avoir porté le désordre dans sa volonté, lui impose le sacrifice du plus précieux de ses biens, ou plutôt de son unique possession.
Qui me délivrera de mes maux? s'écrie le philosophe Aniisthène.
Voici ton libérateur , dit Diogène , en lui présentant un poignard.
Ce n'est point, réplique Antisthène, de la vie que je veux être délivré , mais de la douleur.
Cette réponse n'est pas seulement celle d'un philosophe, elle dérive essentiellement delà nature de l'homme.
M**, âgé de trente-huit ans, d'un tempérament bilieux-sanguin , d'une stature élevée, d'un embonpoint considérable , issu d'une mère qui est morte atteinte de mélancolie religieuse , et dont une sœur a été profondément mélancolique, entra par goût
dans le commerce à quatorze ans , et y apporta une activité extraordinaire; cependant, je dois noter qu'il ne faisait aucune affaire sans un sentiment de peur, il était même obligé quelquefois de s'exciter violemment pour prendre une détermination.
Son commerce en peu d'années lui acquit une brillante fortune. En 1814, il éprouva des contrariétés occasionnées par les plaintes des ouvriers qu'il avait été forcé de renvoyer; néanmoins sa santé n'en fut pas altérée.
Dix-buit mois après , la cherté des vivres excita un mouvement populaire dans la ville qu'il liabitait, et c'est vers sa maison que se dirigèrent les mécontens. Au lieu d'apaiser ce trouble par quelques largesses (ce sont ses expressions) , tyrannisé par l'avarice , il soutint seul pendant plusieurs heures un violent assaut.
Les premiers jours qui suivirent cette scène orageuse, M*4 n'éprouva aucun dérangement dans son physique, ni tlans son moral. Deux mois après seulement, il accusa une céphalalgie assez vive, et une douleur dans la région du cœur. Dés lors, une apathie extrême remplace son ancienne énergie, il est accablé de tristesse, sa femme et ses enfans lui sont d'une indifférence inaccoutumée. Il demande à grands cris des remèdes à une si affreuse position; il se rend, ac-
DU SUICIDE. l59
compagne de son épouse, à des eaux minérales. M , voyant sa maladie empirer tous les jours, et ne prévoyant aucun soulagemeut, prend la résolution d'attenter à sa vie : le testament est fait, le jour est pris ; le courage manquant, le projet est ajourné.
C'est dans cet état qu'il fut conduit dans l'établissement de M. Esquirol ( i). Pendant le voyage seulement , six mois a près l'invasion de sa maladie , il commença à ressentir de la douleur dans l'hypochondre gauche.
A son arrivée , nous remarquâmes les symptômes caractéristiques de l'hypochondrie. Déplorant son malheur, il répétait continuellement : Ah ! ma tête , ma rate !
On pratique deux saignées, les doux purgatifs, les bains tièdes, les douches furent tour à tour employées , des ventouses furent appliquées dans la région de la rate , et des sangsues à l'anus. On chercha à distraire le malade par l'exercice, par le jeu de billard. Tous ces moyens ne procurèrent aucune amélioration ; seulement M** paraissait
(i) C'est auxbontésde ce médecin distingué que je dois d'avoir pu observer ce malade , et d'en avoir tracé l'histoire détaillée dans le Journal complémentaire desSciences médicales.
Il en est de même, je me plais à le répéter, de la plupart des observations consignées dans cet écrit.
l6o DU SUICIDE.
avoir renoncé à l'idée de se suicider, parce qu'il reconnaissait qu'il n'en avait pas la force.
Quatre mois s'étaient écoulés depuis son arrivée à Paris, lorsque , d'après le conseil de M. Esquirol , ses parens se décidèrent à le faire voyager sur mer ; je l'accompagnai pendant son voyage; il soumit horriblement du mal de mer; le roulis du vaisseau rendait d'ailleurs très aiguës les douleurs de l'hypochondre gauche ; il devint plus triste, plus agité qu'il n'était à Paris; il éprouva même un accès de manie sans délire , qui se termina par des larmes abondantes et par la diarrhée.
Depuis lors son penchant au suicideest extrême; il fait un nouveau testament, et m'écrit une lettre pour me remercier de mes soins ; mais le tout est soigneusement caché : cependant il ne fait aucune tentative, et après trente-cinq jours d'une navigation pénible, il débarque dans la plus épouvantable désolation.
Il est condamné à être toujours fou , les médecins sont des imposteurs*
Cherche-t-on à le détourner de son malheureux penchant, il répond avec force : Guérissez-moi , et je ne demande quà vivre.
Le lendemain de son débarquement, il court pour se jeter à la mer, il en est empêché, etc.; enfin , il est ramené à Paris chez M. Esquirol , où il a parfaitement guéri dans un très court espace de
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temps, {y oyez les détails dans le n° og du Journal complémentaire, Observation première.)
Trois ans se sont écoulés depuis son rétablissement, et il ne s'est pas manifesté le moindre signe de récidive.
J'ai recueilli l'observation d'un homme de quarante-six ans, fatigué par les travaux du cabinet et par les excès de l'onanisme, chez lequel le penchant au suicide alternait avec l'hypochondrie, mais d'une manière fort irrégulière.
Les tentatives avaient lieu lorsqu'un nouveau délire succédait à son délire habituel sur sa santé.
Une fois, par exemple, il a été déterminé à vouloir se jeter par une fenêtre, parce que son esprit se refusait à la croyance de toute religion, que , malgré tous ses efforts , il ne pouvait aller au-delà du doute.
Dans une autre occasion, il a attenté à sa vie parce qu'il s'était imaginé que tous ceux qui l'environnaient le regardaient comme un fouibe, un aventurier, et refusaient d'ajouter foi à ses litres, à ses qualités, etc.
Nous n'avons remarqué le penchant au suicide sùcidedam dans la démence , que lorsque celle-ci était la suite la c/em"'cede plusieurs accès de mélancolie, avec douleur de la vie. L'Observation n° 2 est très propre à faire connaître notre opinion à cet égard. Cependant j'ai connu un individu atteint de démence,
précédée de monomanie ordinaire, qui s'est étranglé ; mais tout porte à croire que la volonté n'était pour rien dans l'action de cet infortuné.
Penchant à Un sujet de recherches très curieux, serait de là°'r,icfe 'du découvrir quelle sorte d'idées peuvent pousser les tmcide. malheureux dont l'unique hut est de se délivrer de la vie, à transporter sur d'autres qu'euxmêmes, surdes êtres inconnus, sur ceux quelquefois qu'ils chérissent le plus, les effets de leur désespoir. Ces recherches peuvent devenir une source de lumières pour le praticien , en le rendant plus circonspect à prononcer sur la durée de l'isolement , en le mettant à même de permettre sans danger des entrevues avec les parens, les amis de ces malades.
Dans beaucoup de circonstances, le meurtre a pour cause un jugement erroné sur la nature des crimes (Observation septième). On voit certains mélancoliques craindre d'encourir la colère de Dieu par un trépas volontaire , et chercher à attirer sur leur tête le glaive des lois, en donnant la mort à une autre personne, s'imaginant qu'ils auront le temps de se repentir, et que Dieu leur pardonnera. ( Observation huitième. )
Il en est d'autres qui, redoutant pour les personnes qu'ils aiment, les mêmes malheurs dont ils se croient accablés, dirigent leurs coups contre
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elles avant de se tuer eux-mêmes. Telle fut l'épouse d'Asdrubal, précédemment citée.
Tout le monde sait que Richard Smith et Bridget Smith, après avoir tué leur enfant, se pendirent, d'un commun consentement, aux colonnes de leurs lits. On trouva une lettre écrite de leur main , clans laquelle on remarque le passage suivant : « Nous avons quitté la vie parce que nous étions malheureux, sans ressources, et nous avons rendu à noire fils unique le service de le tuer, de peur qu'il ne devînt aussi malheureux que nous. »
J'ai fait imprimer l'année dernière une Observation recueillie sous M. Esquirol , qui confirme encore cette assertion. Je dois me borner ici à en rapporter les principales circonstances.
Mme ***, née d'un père mélancolique , ngée de trente-deux ans , d'une stature assez élevée , ayant les cheveux et les yeux noirs, la peau brune, le faciès un peu jaune, d'un tempérament très bilieux, passa son enfance sans éprouver d'autres maladies que celles propres à cet âge. A huit ans elle fit une chute sur la tête, dont elle s'est ressentie pendant long-temps : sa mère était pour elle d'une indifférence extrême, au point que le père, qui l'aimait tendrement , fut obligé de là tenir en pension jusqu'au moment où elle se
maria.
On s'imagine facilementcombienelledutéprou-
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ver de chagrin, lorsqu'elle put juger de la conduite de sa mère à son égard : cependant sa santé n'en fut pas altérée; la menstruation s'établit sans le moindre accident à quinze ans et demi. Mariée à seize ans, elle passa les premières années de son mariage dans la plus parfaite tranquillité.
Deux ans après être accouchée de son second enfant , elle devint triste, rêveuse, et commença à sentir l'ennui de la vie. Une nouvelle grossesse, arrivée à cette époque , dissipa la mélancolie; la mala.le reprit ses anciennes habitudes et sa gaîté ordinaire. L'accouchement fut heureux. On se félicitait de voir que sa santé ne se démentait p;is, lorsqu'au huitième mois de l'allaitement on l'entendit se plaindre d'avoir des enfans ; on la vit aussi à plusieurs reprises presser son nourrisson un peu trop fortement ; une fois même, sans la résistance de son mari , elle l'eût jeté par la croisée. Dès lors il ne lui fut confié que pendant le temps nécessaire pour l'allaiter.
Quelques jours après , c'est-à-dire le Ier mars 18 16, la malade retombe dans la tristesse, perd l'appétit et le sommeil; elle s'imagine que la fortune de son époux est en très mauvais état, que ses enfans doivent être malheureux, ei que, pour comble d infortune, elle est privéede l'intelligence nécessaire pour leur être utile : celte pensée lui suggère le projet de leur donner la mort
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et de se tuer elle-même. Cependant la tendresse maternelle reprend son empire, de tempsen temps elle s'approche d'eux pour les caresser; mais au même moment l'idée de leur ôler la vie se renouvelle. Dans les instans de tranquillité, elle rougit de sa conduite, prend la ferme résolution de ne plus retomber dans cet état , et flatte ses parais de l'espoir de reprendre son ancien caractère.
Elle provoque son départ de sa maison, disant qu'éloignée de ses enfans , elle serait dans l'impossibilité de leur nuire : ce parti fut reconnu le plus sage ; ainsi elle fut confiée à un parent de son mari , qui eut pour elle toute sorte d'égards. Lorsqu'elle sentait renaître le calme dans son esprit, elle revenait dans sa maison, pour repartir lorsque de tristes idées venaient de nouveau la subjuguer. A cette époque, elle prit de l'oxide de cuivre qu'elle amassait depuis plusieurs jours avec le plus grand soin ; heureusement que la dose fut trop faible; elle éprouva aussi plusieurs fois l'envie de se jeter à l'eau , mais une surveillance exacte y mit obstacle.
Celte intéressante personne a dû son entier rétablissement à une secousse morale heureusement ménagée. ( Voyez le vingt-neuvième cahier du Journal complémentaire des sciences médicales.) Depuis quatre ans elle a perdu son mari, et quelque vifs qu'aient été ses chagrins, et quoique sa for-
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tune soit moins considérable, il n'y a jamais eu le moindre signe de rechute.
Au rapport de M. Gall , un cordonnier mélancolique depuis dix ans , s'imagine que l'achat qu'il a fait d'une maison a causé son malheur et celui de sa femme. Dans un accès de désespoir , il tue sa femme, trois de ses enfans, et eût tué le quatrième, si celui-ci ne s'était soustrait à sa rage. Après ces horribles sacrifices, il s'ouvrit le ventre; le coup n'étant pas mortel, il retira l'instrument et se perça le cœur d'outre en outre. Cet homme jouissait d'une bonne réputation , et était d'un caractère très doux.
Une femme , résolue de se séparer de son mari à cause des mauvais traitemens qu'elle en avait reçus , demande à sa fille si elle préfère rester avec son père. La fille répond quelle aime mieux mourir.
Cette réponse provoque des réflexions de la part de la mère.
La détresse qui l'accable , les craintes sur le sort de ses enfans , si elle venait à mourir, et son ardent désir démettre un ternie à sa propre existence, tourmentent son esprit avec une nouvelle violence, et lui inspirent le projet de noyer ses deux enfans, projet qu'elleexécuteaprès leur avoir donné sa bénédiction.
Cette malheureuse femme revient ensuite dans
son village, et raconte elle-même tout ce qui s'est passé. (Observation neuvième.)
M. ***, officier supérieur, jeune et bien portant , aimeavec passion une veuve jouissant d'une grande fortune et de la considération attachée à tous les agrémens du corps et de l'esprit, joints à des alliances illustres; mais l'amitié qu'elle lui accorde ne peut suffire à ses brûlans désirs. Se trouvant à Ermenonville, avec une société nombreuse dont son amante faisait partie, il découvre, auprès de l'île des peupliers , le fameux roc de Meillerie ; ces paroles de Saint-Preux se présentent alors à son souvenir : Julie , je suis au désespoir , et la roche est profonde ! Son imagination s'en empare , il forme le projet de terminer sa vie dans ces lieux, et de faire périr avec lui la femme qu'il adore. Sur divers prétextes , il cherche à l'emmener à Meillerie, il y parvient, et déjà dallait se précipiter et précipiter son amie, lorsque tout à coup ils sont environnés de la société qui arrive par différens sentiers; le projet est abandonné; il feint d'être calme, mais l'enfer, a-t-il rapporté depuis, était dans son cœur.
Ce fait , dont les détails se trouvent dans les Entreliens sur le suicide, par M. Guillou, est un exemple de suicide aigu, avec penchant à l'homicide, et prouve l'influence extrême de certains sites et de certains souvenirs sur une imagination ardente.
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Au mois d'avril 1816, Mme ***, âgée de trente-six ans, remarquable par la vivacité de son esprit, la régularité de ses traits et l'expression à la fois, douce et imposante de sa figure, entraîna vers un puits trois de ses enfans, un garçon de quatre ans et deux filles, l'une âgée de huit ans et l'autre de cinq. Ses deux plus jeunes enfans y furent d'abord précipités , l'aînée se débattit long-temps entre ses bras : mais cette mère infortunée, la saisissant avec plus de force, la précipita également dans le puits, où elle finit par se jeter elle-même.
Leurs cadavres fuient retirés , et tous les secours leur furent inutilement prodigués.
Quelques heures après cet horrible événement, on apprit que M"" *** avait demandé à la nourrice l'enfant placé chez elle, ordre qui heureusement ne fut pas exécuté , et qu'elle avait envoyé à son cinquième enfant, qui était en pension , un gâteau empoisonné, dont on eut le temps d'empêcher qu'il ne goûtât.
Les habitansde la ville où Mme *** faisait sa résidence s'accordent à attribuer la cause de cet acte de désespoir à l'inconduite de son mari , et aux pertes de fortune qui en avaient été la suite.
Il est des malheureux qui , en proie à deux passions terribles, l'amour et la jalousie , attentent à leurs jours , ou se livrent entre les mains de la justice après s'être baignés dans le sang de leur com-
du suicide. 16g
pagne, comme le prouvent le fait n° 10, et le suivant, que M. Gall a publié dans s& Physiologie du cerveau.
La femme de Prokaska inspira une passion violente au premier lieutenant de la compagnie dans laquelle servait son mari : elle résista ; le lieutenant irrité fit une injustice à Prokaska; celui-ci devint triste, morose; le lendemain il mangea à son ordinaire , et ne parut pas agité; le troisième jour il travailla pendant la matinée; le quatrième il se confessa et communia ainsi que son épouse; il dîna gaîment et but un peu de vin ; le soir il alla se promener avec sa femme et l'enfant qu'elle allaitait; il l'embrassa et lui demanda si elle avait fait une entière confession , si elle avait eu du repentir de ses fautes, si elle en avait eu l'absolution ; il lui prodigua de nouvelles caresses, et pendant leurs embrassemens , il lui plongea un poignard dans le sein ; la voyant se débattre , il lui coupa le cou pour mettre fin à ses douleurs.
Il prit la clef de sa chambre, emporta l'enfant qui dormait. Rendu chez lui, il brisa , avec une hache, la tête à ses deux enfans , afin de les arracher au monde pervers , et de les envoyer au ciel pour lui servir d'intercesseurs. Après ces trois meurtres , Prokaska se rendit à la grand'garde , et avec le ton du plus entier contentement , il annonça qu'il avait tué sa femme et ses deux enfans : A pré-
sent, ajouta-t-il , que le lieutenant lui fasse l'amour '. J'ai inséré, dans le cahier de novembre 1820, du Journal complémentaire des sciences médicales , une Observation très détaillée, dont le sujet est un malade atteint d'une mélancolie hypochondriaque-suicide, qui, par jalousie, lue sa femme et sa belle-sœur. Ici le meurtre , le double homicide, n'est réellement qu'un épiphénomène, il n'est point lié au penchant au suicide ; mais ce fait est bien curieux sous d'autres rapports. Il étaie mon opinion relativement à l'influence de l'hypochondrie sur le penchant au suicide, et, de plus, il est une preuve des métamorphoses nombreuses que peut revêtir le délire chez le même individu, puisqu'on y voit i°. une hypochondrie; 20. une mélancolie-suicide; 3°. une mélancolie religieuse, avec plusieurs autres idées erronées; 4°- un délire maniaque; 5°. un double homicide, et enfin un état de démence qui est imminent, s'il n'existe déjà.
Un caractère de cette espèce d'aliénation mendémique. taie, est de se manifester le plus généralement d'une manière épidémique. C'est une conséquence naturelle à déduire des faits que nous allons rapporter, et de ceux que nous avons déjà exposés dans différentes parties de notre travail.
Plularque parle d'une époque à laquelle les filles de Milet se pendaient en foule.
Suicide epi-
Les Milanais, pendant les longues guerres qui les désolèrent , prirent telle résolution à la mort, que j ai ouï dire à mon père quilj vist tenir compte de bien vingt- cinq maistres de maison qui s'étoient bien défaits eux-mêmes en une semaine. (Montaigne.)
Primerose, dans son traité des Maladies des femmes , rapporte que, dans une circonstance, les femmes de Lyon, par le seul dégoût de la vie, se précipitaient dans le Rhône.
On lit dans les œuvres de Sydenham > une épidémie de mélancolie-suicide sévissant également sur l'un et l'autre sexe, observée par Stegman , au mois de juin 1797. Des chaleurs inaccoutumées avaient régné pendant les dix premiers et les dix derniers jours de ce mois, et le vent du nord avait soufflé depuis le onzième jusqu'au vingtième jour.
Un ancien historien de la ville de Marseille parle d'une épidémie de suicide qui agissait sur les jeunes filles de cette ville, par l'inconstance de leurs amans. En 1806, on observa à Rouen, pendant les mois de juin et de juillet, plus de soixante suicides. La constitution atmosphérique avait été conslamnent chaude et humide, el des faillitesde plusieurs grandes maisons decommerce avaient ruiné un grand nombre d'individus.
Les mois de juillet et d'août de la même année
ont offert plusde trois cents suicides à Copenhague. La constitution atmosphérique avait été la même qu'à Rouen ; beaucoup de personnes et lient 1 Tailleurs affligées de voir le gouvernement français s'opposer au commerce maritime des Danois.
L'année 1793 présente, dans la seule ville de Versailles, l'horrible spectacle de treize cents suicides.
M. Desloges, médecin à Saint-Maurice dans le Valais, a observé, en 1 8 1 5 , une épidémie de ce genre au petit village de Saint-Pierre-Monjau. Une femme s'étant pendue , toutes les autres sa sentaient entraînées à imiter son exemple. Pronostic et Le pronostic à porter sur le d -lire - suicide terminaisons. es[ toujours tr£s grave ( puisque celle disposition
est le résultat d'une perversion des fonctions affectives, et le dernier terme de la mélancolie. Il le sera d'autant moins que le suicide ne sera point compliqué, qu'il sera récent , qu'd dépendra de causes morales plus légères, et qu'il ne tiendra pas à un vice de l'éducation.
En général, le suicide n'est point rebelle lorsqu'il complique le début de la manie ou de la mélancolie, surtout lorsqu'à celte époque les malades veulent se laisser mourir de faim. Il suffit souvent, dans celle circonstance, de produire une dérivation sur l'eslomac ou les intestins, par un émétique, ou par un purgatif approprié.
Il arrive quelquefois que les aliénés qui veulent se détruire , et qui le tentent sans succès, guérissent radicalement , ou du moins sont détournés de leur funeste penchant, pour un temps plus ou moins long Cette heureuse issue se remarque surtout lorsque le suicide éclate tout à coup par l'effet d'une violente passion.
Combien de meurtriers d'eux-mêmes vivraient encore, si une main secourahle avait pu renouer le fil d'une vie qu'ils regrettent en la quittant ! avec quelle avidité ils cherchent , en général, à se soustraire à la mort lorsqu'ils en sentent l'approche !
Le délire suicide peut se terminer aussi par des évacuations ou par des maladies critiques.
On ne manque pas d'exemples de personnes qui, rendues à la vie après s'être asphyxiées, ont perdu toute idée de suicide. Toutefois nous sommes éloignés de placer quelque confiance dans l'asphyxie, comme moyen curatif, à l'exemple de M. Fodéré. Nous reviendrons sur cet objet dans le Chapitre du traitement.
Le délire -suicide peut se terminer encore, par la fureur maniaque, manie sans délire, avec laquelle il a tant de points de contact , par un véritable passage à la manie ou à la démence, par la mort qui arrive brusquement, ou à la suite de maladies plus ou moins lentes. Dans le
spleen , comme dans la nostalgie , la douleur morale , c'est-à-dire la lésion du cerveau, dont elle est un symptôme , se termine quelquefois par une espèce de consomption. L'affection encéphalique finit par se propager à tous les organes. Entrer dans de plus grands détails à ce sujet, ce serait envahir le domaine de l'aliénation mentale en général. Ouverture Les ouvertures de corps des aliénés atteints du
des cadavres • • i t / 1 *
des suicidés, penchant au suicide nous ont présente les mêmes altérations que celles des autres aliénés, c'est-àdire des altérations de toute espèce d'organes, et quelquefois réunies chez le même individu.
L'Observation suivante en est une preuve. Madame ***, veuve, âgée de soixante-onze ans, éprouva, à cinquante-neuf ans, immédiatement après l'époque critique , une manie avec penchant au suicide, déterminée par des chagrins domestiques, et par la perle de sa fortune : elle fit plusieurs tentatives pour se détruire. Cette manie , d'abord intermittente , finit par devenir continue. L'agitation était ordinairement très grande. La malade criait , jurait, et avait des accès de colère épouvantables à la plus légère contrariété ; elle mangeait beaucoup et dormait peu. Pendant les trois dernières années de sa vie , elle fut atteinte de plusieurs maladies graves vers l'automne.
Morte à' une fièvre adynamique , elle a présenta les lésions suivantes : crâne épais, spongieux,
injecté, rougeâlre, ligne médiane déjetée à droite; vaisseaux de la dure-mère gorgés de sang; artères basilaires ossifiées ; substance grise du cerveau plus épaisse, plus dense, substance blanche plus molle qu'à l'ordinaire; ventricules latéraux dilalés, contenant de la sérosité sanguinolente ; adhérence des deux parois de la partie postérieure du ventricule droit; sérosité dans les deux cavités thoraciques, ainsi que dans le péricarde; cœur très volumineux, ossification des valvules de l'aorte; foie très mou; rate se réduisant en une bouillie brunâtre; intestins distendus par des gaz, mais sans aucune trace d'inflammation.
Voici une Observation abrégée, dans laquelle les principales altérations existent dans l'encéphale et sur ses membranes.
Une femme de cinquante ans environ , sur laquelle je n'ai pu obtenir que très peu de renseignemens , luttait depuis six mois contre des chagrins violens et la misère la plus complète. Elle est reçue à l'hôpital de la Pitié , pour y être soignée d'un catarrhe pulmonaire assez intense. Pendant son séjour, les personnes de sa salle avaient remarqué qu'elle était continuellement triste et pensive; cependant elle prenait avec exactitude les médicamens qui lui étaient prescrits , et son appétit était assez bon.
Le sommeil était constamment troublé par des
iy6 DU SUICIDE.
rêves tristes; une de ses compagnes l'avait entendue dire pendant la nuit : « Il faudra en finir ; je n'étais pas faite pour manger le pain du pauvre. »
Quatre jours après qu'onl'eut entendue prononcer ces paroles, elle se précipita d'un endroit très élevé; je fus appelé à l'instant, mais inutilement; cette malheureuse était déjà morte.
Douze heures s'élaient écoulées lorsque je fis l'ouverture de son corps.
Une fracture du tibia du côté droit, et une large ecchimose dans les régions dorsale et lombaire, furent les premiers objets qui frappèrent mes regards. La tête était légèrement meurtrie à l'extérieur ; je ne pus apercevoir aucune fracture dans les os du crâne. Les sinus de la dure-mère et les vaisseaux de la pie-mère étaient gorgés de sang; l'arachnoïde était épaissie, et présentait des granulations d'un blanc-jaunâtre en quelques endroits.
Dans le lobe moyen du côté gauche était une petite caverne superficiellement placée, vide de tout liquide; ses parois avaient une teinte jaunâtre dans l'épaisseur de deux lignes environ; plus denses que le reste du cerveau qui m'a semblé plus mou qu'à l'ordinaire , elles étaient rapprochées sans être unies par des liens celluleux et vasculaires. La substance corticale du cerveau était très injectée de sang ; la substance blanche n'offrait pas cette particularité , ce qui ne doit pas beaucoup étonner ,
nu suicide. 177
quand on fait attention au mode de distribution des vaisseaux dans l'encéphale. La dernière vertèbre dorsale était fracturée dans son corps ; une petite quantité de sérosité rougeâtre fut trouvée dans le canal vertébral. Le prolongement rachidien était ramolli vers son extrémité lombaire. Traces d'inflammation chronique dans la muqueuse pulmonaire. Tous les autres viscères me parurent dans l'état ordinaire; le foie ne présentait aucune déchirure, mais il se déchirait avec facilité.
Il est important de noter que les lésions du foie sont rares. J'insiste sur ce point, parce qu'un 1res grand nombre de médecins ont cru voir des maladies de cet organe chez presque tous les mélancoliques , surtout chez ceux qui étaient enclins au suicide , et que cette erreur a conduit à de fausses indications thérapeutiques.
On a remarqué des concrétions dans la vésicule biliaire des suicides , mais j« trouve qu'on en a exagéré la fréquence; on n'en rencontre pas plus souvent que chez les autres mélancoliques.
Heister (Eph. germ. cent. 5 et 6, Obs. 128, p. 142) rapporte l'ouverture cadavérique de deux personnes atteintes de mélancolie-suicide.
Chez une il trouva le pancréas dur et squirrheux; chez l'autre, le même organe était augmenté de volume et rempli de sang noir.
Chez toutes les deux , il remarqua de légères
altérations dans la bile, dans la vésicule biliaire et dans son conduit excréteur.
Une altération sur laquelle M. Esquirol a , le premier, fixé l'attention des praticiens, c'est le déplacement du colon transverse qui devient oblique et même perpendiculaire.
M. le professeur Desgeneltes et M. Balin ont fait insérer d.ms la Décade philosophique , l'Observation d'un homme qui s'était laissé mourir de faim. Parmi plusieurs lésions que présentait le cadavre, on remarquait la disposition du colon transverse dont nous venons de parler.
J'ai eu occasion de faire la même remarque dans deux cas de mélancolie-suicide.
Osiander a signalé des inflammations chroniques des intestins chez des suicidés.
On lit , dans les Mémoires de la Société royale , qu'on trouva, chez une fi Ile hystérique qui s'était pendue, l'un des ovaires brisé, comme s'il eût éclaté par un fluide qu'il eût contenu.
M. Corvisarla remarqué des dérangeinens actifs des fonctions organiques du cœur , dans le cas de mort causée par des déterminations spontanées. Il n'est pas rare de trouver, chez les mélancoliques dont la maladie a été lente, des adhérences du cœur au péricarde, et diverses lésions qu'on appelle passives. ©siander et le docteur Alberti de Goetlingue, ont aussi écrit que les lé-
sions du cœur étaient fréquentes che z les suicidés.
M. Gall prétend que le crâne des aliénés, et particulièrement celui des suicides, est épais et dense. Cette opinion est très exagérée.
Les sinus de la dure-mère ont présenté des dilatations , suivant Home. Le même auteur dit qu'un épanchetnent séreux dans les ventricules, accompagné de dilatation dans le système vasculaire de la dure-mère, a été suivi d'affections vives dans la région précordiale, qui ont conduit au suicide ; la dure-mère a offert aussi des ossifications ; l'arachnoïde, dans une partie de son étendue , a été trouvée opaque et beaucoup plus épaisse qu'à l'ordinaire, par M. Recamier et par d'autres médecins. En général, je trouve qu'on ne fait pas assez d'attention aux lésions des méninges dans l'aliénation mentale; dans beaucoup de circonstances , cependant, elles offrent (comme j'ai déjà eu occasion d'en faire la remarque dans le 57e cahier du Journal complémentaire) des traces d'une irritation plus ou moins intense : ces lésions sont plus fréquentes et presque toujours plus sensibles sur la pie-mère que sur la dure-mère et l'arachnoïde j du moins c'est ce que l'observation m'a appris.
Cabanis a avancé que le cerveau des aliénés et des suicides contenait plus de substance phosphoreuse que celui des autres hommes.
M. Esquirol qui a fait tant d'ouvertures de cadavres d'aliénés, et qui en a consigné les résultais
l8o DU SUICIDE.
dans ses excellens articles du Dictionnaire des Sciences médicales , rapporte avoir trouvé , chez un mélancolique qui s'était laissé mourir de faim, Je cerveau dur et violacé, comme s'il eût été injecté avec de la cire colorée en violet.
On a observé une grande mollesse dans le corps calleux; mais est-il vrai, comme le prétendent M. Gall et le professeur Hunclousey , que cette partie du cerveau soit altérée dans sa composition chez les suicidés? Mes recherches, d'accord avec celles que M. le professeur Lobstein a consignées dans des rapports sur les travaux exécutés à l'amphithéâtre d'anatoruie de Strasbourg en 1 8o5 , sont tout-à-fail opposées aux observations de ces médecins.
On lit dans le journal deHufeland (1812) qu'où a trouvé chez un suicidé , dans un kyste, au-dessus du ventricule droit du cerveau , un os d'un pouce de long et de trois lignes de largeur.
Dans son Traité sur les émissions sanguines , M. Freteau rapporte deux faits du dégoût de la vie suivi de suicide, occasionné, suivant lui, parla stagnation dans la tête , d'un sang épais et poisseux.
Enfin quelques bons observateurs, au nombre desquels je remarque Joseph Frank ei M. Esquirol, ont ouvert des cadavres de suicidés dans lesquels ils n'ont trouvé aucune altération , du moins apercevable par les sens.
Cette circonstance a presque constamment lieu
DU SUICIDE. l8l
chez les individus qui se tuent avant que la maladie ait poussé de profondes racines.
Plusieurs fois j'ai déjà eu occasion d'annoncer sîége de qu'après l'exposition des ouvertures des corps , je ^J^n e m'efforcerais de préciser le siège de la mélancolie- II est le
... . i>rif i> • même que ce*
suicide. Mais avant d établir une discussion sur cet lui de lufalia objet important, je dois dire que je ne partage m&emmpoint l'opinion des médecins nombreux qui ont assigné des sièges différens à la manie et à la mélancolie. A plus forte raison, je suis loin d'attacher beaucoup d importance aux divisions secondaires infiniment multipliées, et qui sont encore admises de nos jours , telles que l'érotomanie, la démonomanie, la lvcanthropie, la zoanlhropie, la panophobie , la nostalgie, etc.
Si quelques lecteurs objectent , contre mon sentiment, l'étendue que je donne à la description d'une variété de la mélancolie, je les préviens qu'ils perdent de vue les questions du plus haut intérêt qui se rattachent au suicide et que j'ai dû nécessairement aborder. En puisant les divisions dans les objets qui n'ont qu'un rapport accidentel avec le délire, le même phénomène a été travesti en maladies différentes.
Cependant les espèces, les variétés du délire ne tiennent point à des modifications diverses de l'organe encéphalique, elles doivent être attribuées à la différence des mœurs, des usages, des idées
dominantes de tel pays ou de tel siècle ; elles sont dues à l'influence de l'éducation , des habitudes , des croyances , etc. : les preuves se pressent pour justifier celle assertion.
Si , au Malabar , les veuves se jettent encore sur le bûcher de leurs époux ; si , dans l'île de Sangor, à l'embouchure de l'Oogly, des fanatiques couronnés de fleurs et vêtus d'écarlate se font encore dévorer, en l'honneur de la déesse Kali, par les sacrés requins, et s'ils s'estiment malheureux d'avoir été épargnés par ces monstres, c'est que les veuves qui survivent à leurs époux sont déshonorées , et que les Hindoux qui ont traversé le fleuve sans devenir la proie des requins , descendent de leur caste, par la loi du pays, et deviennent parias, la dernière et la plus méprisée des castes.
Nous ajouterons que la mélancolie religieuse fut plus fréquente à la naissance du christianisme. Dans le moyen âge, l'ignorance et la superstition amenèrent la démonomanie et toutes ses variétés. Lorsque Calvin parut, on vit paraître le délire ascétique. La magie et la sorcellerie n'entrèrent-elles pas aussi comme causes et caractères d'une foule de vésanies? L'esprit chevaleresque qui suivit les croisades multiplia la mélancolie erotique. Dans ces derniers temps, en France , la police ayant acquis un grand empire sur les esprits, les
DU SUICIDE. l83
hôpitaux sont peuples d'aliénés qui ont peur de la police. La mélancolie religieuse etrérolomanie sont plus fréquentes en Italie; le suicide en Angleterre, et depuis quelque temps en France. Eh bien ! la raison de cette différence dans le caractère du délire existe dans la différence des mœurs, des usages, du caractère de ces peuples, et dans l'action de quelques causes particulières que nous avons déjà appréciées.
Après celte explication , ai-je besoin de dire que tout ce qui tend à prouver le siège de l'aliénation mentale en général , tend également à prouver le siège de la mélancolie-suicide i de là, la nécessité de me borner ici à exposer les choses les plus étroitement liées à cette variété du délire et à renvoyer le lecteur à l'estimable ouvrage du docteur Georget sur la folie, et à celui que je me propose de publier incessamment sur le même sujet. D'ailleurs une grande partie des réflexions auxquelles je me livre pour déterminer le siège primitif de l'bypochondrie, peuvent jeter quelque jour sur le siège delà mélancolie suicide, car toutes les maladies cérébrales ont un air de famille.
Parmi le petit nombre de médecins qui ont Opinions
r • | ■ . . , , ' ia g. i des auteurs
ecru sur le suicide, quelques uns ont néglige de sur/e ,lA„.</e parler de son siège; d'autres l'ont placé dans le '"J"^""00'1* bas-ventre sans rien précisera cet égard : quelques uns seulement ont désigné d'une manière spéciale
certains organes de cette cavité, comme la source première de ce délire. Awenbrngger, célèbre professeur de Vienne, en a fixé le siège dans les hypochondres, et a indiqué un mode particulier de traiten>entque nous apprécierons plus tard. Noëst d'Amsterdam, M. Leroy d'Anvers, ont partagé son opinion.
« En examinant les hypochondres de ces malades , dit M. Leroy ; on y observe que la rate ou le foie sont plus gros, plus durs, ayant un degré de chaleur plus marqué que dans l'état naturel, d'où l'on peut conclure que ces viscères sont dans un étal d'eng~>rgement causé par une atonie qui entreprend bientôt tout le système de la veineporte. La sympathie connue de ces viscères avec la tête pro luit le délire accompagné de tous les symptômes, dont le principal est le penchant an suicide. ( Bulletin des Sciences médicales de la Société d'émulation de Paris , juillet, p. 2o5.)
M. Fodéré , dans son savant Traité du délire, après avoir mentionné l'opinion d'Awenbrugger sur le siège primitif de la mélancolie-suicide , s'exprime ainsi, p. 577, t. ier, et rapporte une observation que nous soumettrons à l'analyse.
« Il est assez vraisemblable, comme Cabanis l'a dit après Hippocrate et plusieurs autres , que les affections tristes portent le désordre dans les organes biliaires, lesquels, à leur tour, rembrunis-
DU SUICIDE. l85
sent toutes les ide'es ; et quoique après la mort l'on n'ait quelquefois rien découvert d'extraordinaire, souvent aussi l'on a remarqué des lésions bien sensibles dans les corps des suicidés, et principalement, comme Fourcroy l'avait fait voir il y a près de trente ans, des calculs biliaires dans la vésicule du fiel, lesquels avaient certainement précédé la mort, et n'en étaient pas l'effet. »
M. Esquirol fait celte réflexion (p. 243 , article Suicide, consigné dans le Dictionnaire des Sciences médicales') , u Le passage d'un été sec à un automne humide est plus favorable au développement des affections abdominales, dont le suicide dépend si souvent. »
P. 26g, M. Esquirol ajoute : « Tout ce que j'ai dit jusqu'ici prouve qu'il ne faut pas chercher un siège unique au suicide, puisque ce phénomène s'ohserve dans des circonstances si opposées. Nous éprouvons ici la même incertitude que poulies maladies mentales en général; sans doute le suicide est idiopatljique, mais il est plus souvent secondaire. »
Quelque grande que soit l'autorité de ces médecins, je ne saurais partager leur manière de voir, qui est d'ailleurs généralement accréditée; j'ai précisément à ce sujet une opinion tout-à-fait différente.
Je pense i°. que le suicide ne dépend pas plus
die
j86 du su ici de.
fréquemment des maladies du bas-ventre que des affections de la peau , par exemple; 2°. qu'il ne peut avoir son siège que dans l'organe des facultés intellectuelles et morales; 5°. qu'il est infiniment rare que les lésions des autres organes en soient la cause éloignée, et que par conséquent l encéphale , presque toujours primitivement affecté , est la source de tous les désordres que l'on observe.
Moyens de Quels moyens avons-nous pour nous élever au
fixer le siège • • i > ij'T j e • V
d'une mata- s,ege c' une maladie/ nous devons taire ce que 1 on fait dans toutes les sciences , quand on veut arriver au premier mobile d'une action, d'un mouvement. 11 faut remonter de ce cpii tombe sous nos sens à ce qui nous est cacbé, juger d'une cliose par une autre, aller du simple au composé, du facile au difficile, ou, pour' tout dire en peu de mots , il faut établir les rapports des effets aux causes.
Tous nos organes entretiennent entre eux des rapports d'action plus ou moins intimes, soit dans l'état de santé, soit dans l'état de maladie. Presque toujours lorsqu'un organe, remplissant des fonctions importantes , devient le siège d'une maladie , tous les systèmes sont plus ou moins émus , il y a éveil des sympatbies , et quelquefois à tel point, que les phénomènes synpathiques prédominent sur ceux qui tiennent immédiatement
à la lésion de l'organe primitivement affecté; de là, une méprise très préjudiciable , puisqu'au lieu de combattre la maladie elle-même , on ne combat que son ombre , si le médecin n'invoque les bienfaits de l'analyse, et ne parvient à distinguer, au sein de l'agitation tumultueuse de toute l'économie , le premier mobile du désordre qui frappe ses sens attentifs.
Pour arriver à cette connaissance indispensable , sans laquelle le traitement ne repose que sur un aveugle empirisme, il convient de prendre en considération, i". les prédispositions natives et acquises.
2". Les causes occasionnelles des dérangemens observés, leur nature, leur mode d'action.
3°. Il faut s'efforcer de surprendre l'ordre de succession des symptômes , et si on ne peut y parvenir de prime abord , il faut s'éclairer de la connaissance des sympathies dans l'état normal des organes.
Pour juger de leur importance relative, il convient de faire une grande attention à leur intensité progressive et actuelle, à leur constante apparition, ou à leur rareté dans les cas analogues.
4°. On peut retirer des lumières précieu^s de
l'examen des terminaisons des maladies, de la
nature et du mode d'action des moyens curatifs.
5°. Dans les cas malheureux , il ne faut pas né-
l88 DU SUICIDE.
gliger les ouvertures des corps; je dis qu'il ne faut pas les négliger, pour ne rejeter aucun moyen de s'éclairer; mais les ouvertures de corps, si utiles dans le grand nombre de circonstances pour la connaissance de la nature d<js maladies, ne sont pas rigoureusement nécessaires pour déterminer leur siège: l'observation des symptômes suffît seule pour cet objet, car tout symptôme est l'altération d'une fonction, et ne peut être produit que par l'organe qui préside à celte fonction. Faisons l'application de ces principes à l'objet de notre élude.
Consiquen- A quoi tient l'influence de l'hérédité sur la proces à déduire juction du suicide ? elle doit lenir nécessairement
des prédispositions et des à la faculté de sentir, si variable chez les hommes,
causes occa- . . ,
sionne/les,re-a un et;it particulier de 1 esprit qui nous entraîne, 'siéZTellml même à notre insu , à saisir le côté d'un objet plu lancolie - sui- ^ ^ue tej aulre. Qu[ n'a pas eu occasion de constater, par exemple, qu'un événement jette dans la tristesse la plus profonde certains individus , tandis qu'il n'altère pas la sérénité du plus grand nombre, et excite même la gaîté de quelques personnes !
C'est donc de la prédominance de la sensibilité et de la qualité des sensations, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que dépend la disposition native à l'affreux penchant au suicide. Mais alors n'est-il pas naturel de conclure que c'est dans
DU SUICIDE. l8g
l'organe des sensations, des facultés intellectuelles et morales que doit exister une modification organique quelconque, et non dans des inslrumens des fonctions nutritives , le foie , la rate , les intestins, etc. ?
Les autres prédispositions les plus remarquables, que nous avons reconnues, sont les lempéraniensne/veua:, mélancoliques, ï éducation et /' âge viril. Quels sont les caractères principaux de ces tempérament.? Une exaltation extrême de la sensibilité , une insatiable avidité d'émotions réunie à la plus grande vivacité des sensations, et, dans certains cas, une pente particulière de l'esprit à rechercher le calme et la solitude, et à voir tous les objets sous l'aspect le plus sombre. Ces phénomènes ne dérivent-ils pas essentiellement du cerveau ?
Examinez d'ailleurs quels sont les individus qui présentent ces tempéramens;ieîveM.ret mélancoliques : ne les remarque t-on pas presque exclusivement chez les hommes de cabinet, chez les artistes, chez ceux que tyrannisent les passions, que minent les chagrins , chez toutes les personnes enfin qui ont trop violemment exercé l'encéphale?
Remarquez aussi que l'influence du système des ganglions est totalement étrangère à la production de ces tempéramens, et en voici une preuve irrécusable : c'est que les animaux qui en jouissent et
igo DU SUICIDE.
qui sont privés du cerveau , sont réduits à une vie
presque végétative.
Il est trop facile de juger des prédispositions qui naissent de l'éducation , pour avoir besoin de nous y arrêter.
Pourquoi l'âge viril dispose-t-il à la mort volontaire ? n'est-ce point parce qu'à celte époque de la vie , les soucis prennent naissance , que les passions les plus dangereuses se développent, et que l'esprit , je veux dire le cerveau, est obligé aux efforts les plus pénibles?
La rareté des suicides dans l'enfance et dans la vieillesse ne confirme-t-elle pas celle assertion .•*
Dans l'exposition générale que j'ai faite des causes déterminantes , j'ai cherché à faire voir combien était limité le nombre des causes appelées pbysiques ; quelle était leur impuissance. J'ai eu le soin de faire remarquer que, dans le petit nombre d'exemples de suicides qu'on a jugés avoir été provoqués par la douleur pbysique , on pouvait presque constamment remonter à une cause ..morale.
Je pense donc avoir assez prouvé toute l'énergie des causes qui agissent d'une manière directe sur le cerveau, des fonctions mêmes de cet,organe, relativement à la production de la mort volontaire.
Si le lecteur d'ailleurs se rappelle que dans tous les temps et dans tous les lieux où l'on a eu occasion
d'observer beaucoup de suicides, c'était toujours à des causes cérébrales qu'il fallait les rapporter, il seniira , j'espère , combien est imposante la masse de fails qui militent contre les auteurs qui placent la cause première du dérangement de l'intelligence dans une lésion du bas-ventre. Cependant, Nature des je vais insérer ici dix fails que M. Leroy d'Anvers , causes diter-
J * * minantes.
et M. le professeur Fodéré ont publiés à l'appui de Ordre de
. . . . . . . , , succession des
cette opinion : je vais y joindre le sommaire aies phénomènes; observaliors qui composent la deuxième partie de «PI'rec""'on
1 r 1 de leur valeur.
ce travail, et prouver encore une fois, par l'examen des causes déterminantes, l'ordre de succession des phénomènes et l'appréciation de leur valeur, que I encéphale est primitivement affecté dans la mélancolie-suicide.
Première Observation.
<( Le sujet de la première Observation est un homme d'environ soixanle-ans , qui, ayant perdu une somme d'argent qu'il avait prêtée à un de ses amis , devint peu à peu mélancolique ; il perdit l'appétit, rechercha la solitude, et finit par se pendre dans son grenier. Ayant été surpris à temps, on Je sauva en coupant la corde, et il revint à lui. Lorsque je fus appelé auprès du malade, je commençai par le faire saigner , pour remédier à l'engorgement qui avait pu avoir lieu dans- la télé ; je lui fis donner un lavement rafraîchissant et une
jg2 DU SUICIDE.
boisson de même nature, dans laquelle on avait délayé du nitre, et je donnai l'ordre de le surveiller scrupuleusement. Le lendemain je trouvai son pouls très naturel, et ton ne pouvait apercevoir aucun dérangement dans son économie; cependant je lui us appliquer le vésicatoire sur l'hypochondre droit, et boire continuellement de l'eau froide : par ce simple traitement, il fut guéri au bout de trois semaines, et , depuis trois ans , il n'a plus de retour de son ancienne manie. »
Deuxième Observation.
u Le second était un ouvrier qui fut attaqué du même désespoir , parce qu'un de ses enfans s était noyé : il avait sauté dans l'eau jusqu'à trois fois pour le suivre; mais il en avait toujours été retiré à temps. Je fus appelé à son secours, comme étant alors, dans l'ancien régime, pensionné des bospices civils. Je lui appliquai le vésicatoire comme ci-dessus, et le fis suppurer pendant long-temps ; je lui fis boire beaucoup d'eau froide , ce qui lui coûtait infiniment, car il paraissait être atteint d'une espèce d'bydropbobie; toutes les fois qu'on lui présen tai t la boisson, son visage paraissait égaré, et les vaisseaux du cou étaient très agités ; on pouvait les voir battre très distinctement, surtout lorsque le malade était attaqué d'oppression; alors, je lui fis mettre sur la tête et le cou des linges mouil-
DU SUICIDE. ig3
lés avec de l'eau froide , dans laquelle on avait fait dissoudre du sel ammoniac , et les fait renouveler toutes les deux heures. La suite de ce traitement, continué pendant seize jours, fut une prompte et parfaite guérison. »
Troisième Observation.
« Le troisième malade est la femme d'un batelier hollandais, de la religiou catholique romaine; elle était si dévote qu'elle passait la journée à prier : bientôt elle commença à s'inquiéter sur son salut, et peu après son inquiétude augmentant, elle finit par en désespérer totalement, et tomba bientôt dans la mélancolie avec penchant au suicide ; je la traitai de même par le vésicatoire sur l'Iiypochondre droit, lui ordonnai de boire beaucoup d'eau froide, et elle fut guérie aussi complètement. »
Quatrième Observation.
« Le quatrième est un homme riche , à qui la révolution ayant fait perdre sa fortune , se vit près de tomber dans la médiocrité, ce qui lui occasionna une si grande tristesse, qu'il soupirait en marchant dans les rues, et fuyait tout le monde , même ses meilleurs amis, et finit par rechercher la solitude, perdre l'appétit, et désirer la mort. Il avait déjà plusieurs fois attenté à ses jours; mais son épouse
ig4 UU SUICIDE.
et ses domestiques s'en étant aperçus, il fut observé de plus près et soigneusement gardé. J'y fus appelé , j'appliquai plusieurs fois pendant un mois le vésicatoire, et lui fis boire beaucoup d'eau froide. Je n'obtins point une guérison complète, seulement le malade allait mieux : j'eus donc recours aux linges mouillés d'eau froide , avec le sel ammoniac , et au bout de trois semaines il fut enlièrement guéri. »
Cinquième Observation.
« Le cinquième malade est un homme de la classe moyenne, réduit à la même extrémité que le précédent , et par les mêmes raisons , et qui tentait sans cesse et par tous les moyens de se détruire. La chose ayant été découverte, je fus appelé, et lui appliquai aussitôt le vésicatoire sur l'hypochondre gauche, je lui fis boire de l'eau froide , je lui ordonnai un bon régime et des soins , mais je ne réussis pas; et, pendant qu'a duré le traitement, il ne paraissait dans son état aucune amélioration ; alors je lui fis couvrir la tête et le cou avec des linges mouillés d'eau froide , dans laquelle j'avais fait dissoudre du sel ammoniac. Je continuai ces remèdes pendant dix jours, au bout desquels le malade fut parfaitement guéri. »
DU SUICIDE. ig5
Sixième Observation.
« Le sixième était une jeune demoiselle d'une conduite exemplaire; les scrupules religieux l'avaient plusieurs fois portée à se détruire ; enfin un matin elle échappa à la vigilance de la personne qui la gardait , et se jeta par la fenêtre, dans une citerne qui se trouvait au dessous, mais dont elle fut retirée fort heureusement sans être blessée.
Les médecins employèrent en vain tous les remèdes pour sa gué ri son ; les parens résolurent alors de la mettre dans un couvent en Flandre , où elle demeura assez long-temps ; elle parut être entièrement guérie. Ses parens la croyant rétablie, et pour éviter d'aussi grands frais, la firent rentrer chez eux ; mais à peine se trouva-t-elle seule , qu'elle voulut se couper la gorge, s'étrangler, etc. J'y fus appelé , je la fis surveiller exactement , lui appliquai le vésicatoire sur la région de la rate , et lui fis boire une grande quantité d'eau froide , en faisant doubler la dose quand il survenait de l'oppression ou de l'anxiété ; le mal diminua visiblement, et au bout de quatre semaines, elle fut complètement guérie. Depuis deux ans qu'elle est abandonnée à elle-même , on n'a plus aperçu aucun signe de l'ancienne maladie. »
ig6 du suicide.
Septième Observation.
<( Le septième était un ouvrier qui fut amené chez moi , par sa femme ; elle m'exposa la malheureuse situation de son mari : après un examen de son état et des causes qui l'avaient produit, je ne doutai plus qu'il ne fût attaqué de mélancolie accompagnée d'un penchant au suicide; j'ordonnai de suite à sa femme de le mener chez lui , de le faire ohserver avec toute l'exactitude possible , et provisoirement de ne pas lui permettre de boire autre chose que de l'eau froide et en grande quantité , surtout quand les anxiétés auraient lieu, en lui promettant d'aller le lendemain le voir chez lui ; mais le soir étant de retour de la campagne , où j'avais été appelé pour voir un malade, je trouvai un message qui m'invitait à venir le plus tôt possible chez le malade ; je m'y rendis de suite , et le trouvai dans son lit, bien gardé par deux hommes de son voisinage. On m'informa qu'étant à peine sorti de chez moi , il avait quitté tout à coup sa femme, avait couru jusqu'au bord de l'Escaut, et sauté dans ce fleuve large et profond ; heureusement qu'il en fut retiré par les matelots du capitaine du port et conduit chez lui. Le malade ayant très évidemment atteint le troisième degré, j'ordonnai de le faire lier, et d'appliquer de suite le vésicatoire sur Vhjpocondre gauche , le
DU SUICIDE. ig-j
trouvant plus chaud que î autre , et de conlinuer à lui faire boire de l'eau froide.
« Le lendemain je le trouvai infiniment mieux, et au bout de dix jours il était parfaitement rétabli, de sorte qu'il s'occupe, depuis un an , de ses affaires ordinaires sans qu'on ait aperçu le moindre retour de son ancienne maladie. »
Huitième Observation.
« La huitième observation est d'un célibataire , âgé de vingt-huit ans , d'une constitution robuste et sanguine : il avait depuis long-temps mené une vie assez déréglée; mais, convaincu et revenu de ses erreurs , il prit la résolution de se conduire mieux ,• tout d'un coup il devient pensif et mélancolique , ne cherche que la solitude ; il désespère de son salut, et bientôt il est atteint de manie avec penchant au suicide. Je fus appelé à son secours pour lui administrer les soins nécessaires, et le lendemain on m'adjoignit M. Lodewykx, comme médecin consultant , à qui je proposai de faire usage de la méthode de M. Avenbrugger ; il fut parfaitement d'accord avec moi , ayant vu , chez un autre malade où j'étais son consultant, le bon résidtat de ces moyens. Le malade but une grande quantité d'eau froide , mais il devenait furieux par intervalle, et tâchait d'exécuter ses funestes desseins : nous le fîmes lier, et appliquâmes le vésicaloire
sur Tlvypocondre droit , ayant trouvé ce côté plus chaud que l'autre.
Après vingl-quatre heures le malade était entièrement calme ; il continua le même régime, et en quinze jours il fut radicalement guéri.
Neuvième Observation.
» La neuvième observation est celle d'un célibataire de condition, qui, par quelques contretemps qu'il avait éprouvés , fut atteint d'une mélancolie tendante à la manie avec penchant au suicide. Son médecin ordinaire ayant été appelé , lui ordonna une saignée au bras, ensuite des purgatifs ininoralifs, mais toujours sans succès; la maladie augmenta, le médecin jugea à propos de donner de l'opium; mais, contre son attente, le malade devenait furieux par intervalle , et tous les symptômes de la maladie augmentaient à mesure qu'il prenait de cette préparation. Le malade déclara qu'aussitôt qu'il en prenait, même pendant le calme, il devenait de suite plus agité. La famille voyant que sa maladie faisait des progrès rapides, me demanda en consultation : à peine étais-je auprès de lui , que je reconnus que sa maladie était déjà parvenue au troisième degré, et en examinant les deux hypochondres, je trouvai le gauche très dur , rénitenl , et ayant une chaleur extrême. Les inquiétudes , les anxiétés devenaient excessives.
DU suicide. îgg
il avait les jeux égarés , une soif insupportable , et néanmoins il refusa de boire dans un verre ou autre vase ordinaire , mais seulement dans un bassin ; il but alors en lapant , parce qu'il croyait n'être plus un homme, mais un chien : je proposai d'appliquer de suite un vésicatoire très large sur la région de la rate, et de lui faire boire de l'eau froide en grande quantité, et pour nourriture, rien autre chose que quelques émulsions rafraîchissantes et un bouillon léger. Il fut assuré par des liens très forts. Le lendemain, son étal était entièrement amélioré ; il était parfaitement calme , et en continuant ainsi il alla de mieux en mieux, et en peu de jours il fut parfaitement rétabli. Depuis deux ans, époque de sa maladie, il n'a pas eu la moindre récidive. » ( Leroy, Bulletin des Sciences médicales de la Société d'émulation de Paris , juillet 1808, pages ig8 et suivantes. )
Dixième Observation.
« La nièce d'un bon curé dont j'ai été le médecin , fille sage et vertueuse , vieillissait avec le regret de ne pouvoir pas s'établir ; elle en conçut un grand ennui pour la vie, et résolut plusieurs fois de se détruire en prenant différens remèdes très actifs, tels que tartre émélique et autres, dont on réussit pourtant à empêcher les funestes effets ; mais le mal était déjà fait y et les viscèi-es du bas-
ventre en avaient éprouvé les cruelles atteintes. Il sa forma une anasarque des extrémités inférieures , avec laquelle le penchant au suicide avait cessé , et la raison était revenue insensiblement. Consulté en dernier lieu pour ce cas, f ai trouvé le foie douloureux et d'une dureté squirrheuse ; et d'après la fièvre de suppuration et les autres symptômes, je n'ai pu douter qu'il n'y eût à ce viscère ou à son voisinage un ou plusieurs foyers puruleux , dégâts dont le commencement a dû être ancien et simultané avec le délire mélancolique. »
( Traité du délire, par M. Fodéré , professeur à Strasbourg, t. I. p. 577.)
Réflexions. J'ai cru ne pas devoir réfuter séparément ces observations, les mêmes remarques étant applicables à la plupart d'entre elles. J'ai d'ailleurs eu le soin d en noter les principales circonstances pour les reproduire en temps et lieu à l'appui de mon opinion. En jt-iant un coup d'oeil général sur ces dix faits de nos antagonistes , on voit que dans neuf cas le projet de suicide reconnaît des causes intellectuelles, mondes, c'est-à-dire encéphaliques , et que dans l'autre , la cause n'est pas assignée. Il serait dillicile de trouver un accord plus parfait entre les histoires particulières de suicide recueillies par nos adversaires, et les nôtres sous le rapport des causes.
Maintenant si les premiers symplômes observés sont cérébraux, s'ils sont les seuls constans , les seuls qui offrent quelque canctère de gravilé , il ne peut pas rester le moindre doute su rie siège de celte affection. La lésion primitive de l'encéphale doit nécessairement être regardée comme la cause des phénomènes que présentent quelquefois des organes plus ou moins éloignés de lui.
Je commence par faire remarquer que dans les Observations nos i , 3 , 5 , 6 , il n'est question que du trouble de l'intelligence. Ces quatre faits sont donc évidemment favorables à ma manière de voir.
Dans les Observations , nos i et 4 > 'a perte d'appétit est le seul phénomène qui puisse donner le change ; mais faites attention à l'ordre de succession des symptômes : n°. i , il devint peu à peu mélancolique, ensuite il perdit V appétit; le lendemain de sa tentative de suicide on ne pouvait apercevoir aucun dérangement dans son économie : n° /^, il éprouva une si grande tristesse, qu'il soupirait en marchant dans les rues , et fuyait tout le monde , même ses meilleurs amis; iljinit par rechercher la solitude et perdre l'appétit.
Comparez les phénomènes cérébraux avec ceux de l'estomac ; voyez combien les premiers sont graves en comparaison des seconds ; n'oubliez pas que la perte d'appétit s'observe presque constamment dans toutes les maladies ; et jugez d'après
cela quelle importance on doit lui accorder. Dans tous les cas, ces deux faits ne prouveraient point que le siège de la mélancolie-suicide existât dans le foie ou dans la rate.
N" 7 , M. Leroy s'aperçoit, à sa seconde visite , que l'hypochondre gauche est un peu plus chaud que le droit ; n° 8 , l'hypochondre droit est trouvé plus chaud que le gauche.
Nous sommes étonnés, et le lecteur partagera sans doute notre élonnement, que l'augmentation seule de chaleur dans une partie, soit regardée comme suffisante pour annoncer le siège d'une maladie , et devienne la hase des indications curatives. Quelle valeur accorder à ce phénomène , lorsqu'on sait que le désordre des facultés intellectuelles, que l'agitation, ont été très marqués et ont précédé son apparition? L'inégalité de la chaleur dans les différentes régions du corps ne se remarque-t-elle pas dans un grand nomhre de maladies cérébrales, et dès lors n'aurions-nous pas le droit de l'invoquer en faveur de notre opinion?
D'ailleurs, chez les sujets de mes Observations particulières , l'irrégularité de la chaleur n'a pas mérité d'être notée dans la presque universalité des cas. Si, lorsqu'elle a été observée, les parties les plus diverses en ont été le siège, il faudra nécessairement en conclure que la manifestation de ce phénomène, dans les hypochondres , ne
prouve pas que c'est là que réside la cause première du mal , ou bien il faudra admettre qu'elle réside quelquefois dans les pieds, qu'elle est errante et susceptible de se présenter successivement et même simultanément chez le même individu , dans les régions du corps les plus opposées.
Restent encore deux faits à examiner. Les accidens survenus du côté du bas-ventre ont été, à la vérité, plus prononcés dans V Observation n°g, Ihypochondre gauche était très dur, rémittent, et avait une chaleur extrême.
Mais remarquez que ces symptômes se sont manifestés après l'action d'une cause cérébrale, et sans doute long -temps après le trouble de l'intelligence, quoique l'Observation manque de détails précis à cet égard. Notez d'ailleurs que si les phénomènes sympathiques avaient plus de gravité, les symptômes cérébraux étaient plus intenses. Les inquiétudes , les anxiétés étaient excessives ; il avait les jeux égarés, une soif insuppor~ table , et néanmoins il refusait de boire dans un verre ou autre vase ordinaire , mais seulement dans un bassin; il buvait alors en lapant, parce au il croyait n être plus un homme , mais un chien.
Dans l'Observation n° ro, M. le professeur Fodéré, consulté à un degré très avancé de la maladie, trouve que le foie est douloureux et d'une
dureté squirrheuse ; il ne doute point que le commencement de ces dégâts ne soit ancien et simultané avec le délire mélancolique. Dans ce cas , M. Fodéré a jugé que l'organe le plus affecté, au moment où il a vu le malade, était le mobile de tous les désordres ; mais à quelles idées erronées n'entraîne pas cette manière de raisonner ? Pourquoi donc le délire a-t-il cessé lorsque le foie était plus profondément altéré ? La cessation du penchant au suicide s'explique très bien, au contraire, par les progrès de l'âge , qui ont dû faire taire le désir de l'union des sexes; et l'on rend compte d'une manière satisfaisante de la lésion du foie, en considérant i". l'étroite sympathie qui existe entre l'encéphale et l'organe biliaire; 2°. l'influence de remèdes très actifs , tels que l'émétique : l'aveu même de M. Fodéré à ce sujet nous dispense de présenter de nouvelles preuves à l'appui de notre opinion : a mais le mal était déjà fait, et les viscères du bas-ventre en avaient éprouvé les cruelles atteintes, m
Après avoir commenté les Observations de deux de nos antagonistes, et les avoir interprétées en faveur de notre opinion , que les faits soient encore nos seuls raisonnemens ; mettons sous les yeux du lecteur , le plus brièvement qu'il nous sera possible, les principales circonstances des histoires détaillées de suicide qui terminent notre
DU SUICIDE. 2o5
.travail , afin que d'un coup d'œil et sans effort il soit à même de juger de la nature des causes , de la succession progressive des symptômes et de leur valeur.
Première Observation. — Mort d'une épouse tendrement aimée. Les accès sont toujous précédés d'insomnie , de céphalalgie très violente. Le malade éprouve dans sa tête la sensation du mouvement d'un balancier de Dendule; il craint de devenir fou ; la tête l'entraîne malgré lui, etc. Ce n'est qu'à la fin de l'accès que l'on observe un trouble très léger dans les organes du bas-ventre.
Après laguérison, les membres sont endoloris; pendant quelques jours, le malade ressent une douleur pressive à la région épigastrique.
Deuxième Observation. — Chagrins domestiques. Quelquefois avant l'accès il y a insomnie, ordinairement la malade devient très susceptible et s'afflige de la moindre peine, la plus légère contrariété l'irrite, elle sent des feux qui lui montent à la tête; tristesse : dès lors elle mange peu. Bientôt délire complet.
Après l'accès, qui finit tout à coup , grand accablement, sentiment de brisement des membres, maux d'estomac. Dans le cours de plusieurs années, et après plusieurs accès, suppression de menstrues qui dure une année.
Troisième Observation, — Histoire d'une fa-
mille entière de suicidés. Prédisposition héréditaire à la mélancolie, influence de l'exemple; aucun phénomène sympathique.
Quatrième Observation. — Hérédité, critiques inattendues. Aucun phénomène sympathique.
Cinquième Observation. — Vague des passions, nostalgie. Ennui inexprimable, goût prononcé pour la solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper, tentative de suicide; poitrine oppressée.
Sixième Observation. — Etudes trop sérieuses et trop prolongées. Délire ; aucun phénomène sympathique.
Septième Observation. — Affection vive à la suite de mauvais trailemens. Aucun désordre dans les fonctions nutritives.
Huitième Observation. — Enthousiasme religieux, penchant au suicide et consécutivement au meurtre par fanatisme religieux. Trois mois avant l'exécution de l'horrible projet d'un meurtre , anxiété, inquiétude inexprimable, irrégularité dans le sommeil. Aucun symptôme de lésion dans les autres organes.
Neuvième Observation. — Sentiment d'humiliation, crainte de mauvais traitemens; penchant au suicide, double homicide, mélancolie, abattement. Elle priait souvent sans songer à ce- quelle disait, et souvent elle était saisie de violens maux de
télé, durant lesquels elle ne savait ce qu elle faisait. Aucun désordre dans les organes du bas-ventre ni jde la poitrine.
Dixième Observation. >y- Indignation d'être acquitte' après avoir tué sa femme. Délire ; aucun autre dérangement de fonctions.
Onzième Observation. — Éducation vicieuse. Tristesse , violens maux de tête ; aucun phénomène consécutif.
Douzième Observation. — Perle d'une grande fortune; chute, douleurs dans le ventre depuis celte époque ; mais son infortune avait précède. Le malade ne parle que de son malheur; ce n'est qu'en passant qu'il fait mention de sa chute. Les autres phénomènes qu'il éprouve sont dus au genre de mort qu'il a choisi, à la longueur du temps qui s'est écoulé depuis le commencement de son abstinence. Ses dernières paroles dénotent assez tout le désordre de sa tête : Je meurs avec bien du regret ; cependant je prie pour obtenir la mort ; mon père , pardonnedui , car il ne savait pas ce qu'il faisait.
Treizième Observation. — Regret de ne pouvoir contracter une union ardemment souhaitée. Le mal de tête, surtout une douleur très vive à la racine du nez, l'exaltation des sens, et une chaleur inaccoutumée dans tout le corps, précédaient toujours ses funestes déterminations; la
20iS DU SUICIDE.
douleur de l'épigaslre et de la région du foie n'accompagnait pas tous ses accès; elle était d'ailleurs toujours consécutive à la céphalalgie. Après la seconde tentative de suicide, le flux menstruel a disparu. L'emploi des moyens les plus énergiques pour le rappeler a été inutile. Cette même malade présente en outre deux particularités à l'appui de notre opinion :
i°. Une incision faite aux légumens de la têle donne lieu chez elle à des douleurs vers l'épigaslre, et l'hypochondre droit.
2°. Le même symptôme se manifeste lorsqu'elle s'imagine être abandonnée de tout le monde.
Quatorzième Observation. — Persuasion d'avoir reçu de l'Éternel l'ordre de' se crucifier. Délire; aucun phénomène sympathique.
Quinzième Observation. — Malheur éprouvé chez ses propres parens dès la plus tendre enfance. Délire mélancolique, ennui de la vie; après plusieurs accès seulement, douleurs habituelles de tête et d'estomac ; les règles sont moins abondan tes; aucune altération dans les autres fonctions, quoique le premier accès de mélancolie date de vingtdeux ans.
Seizième Observation. — Chagrin de voir ses démarches infructueuses pour terminer une affaire de famille. Troisième accès ; air sombre et repous-
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sant; taciturnité. Les objets extérieurs ne fixent plus son attention. La peau est pâle, jaunâtre, sale et sèche; le pouls est dur et plein; les pieds et les malléoles se gonflent vers le soir ; il y a suppression des menstrues : mais notez que l'affection datait de sept années , et que la malade avait éprouvé trois mois avant une fièvre dite mauvaise. Dix-septième Observation. — Dispositions natives, fortifiées par une éducation vicieuse; réunion de plusieurs causes morales; en dernier lieu, vue d'une femme en convulsion. Mme *** s'effraie , ressent de la douleur dans le flanc gauche , et craint de faire une fausse couche ; elle veut toujours courir; elle mange à tout instant, parle beaucoup , ne dort pas ; enfin elle présente une exaltation d'idées qui ne lui est pas ordinaire, et une chaleur extrême à la tête; elle désire la mort, elle fait des tentatives de suicide. Le délire devient plus général; elle veut tuer son père pour le préserver d'une mort atroce que d'autres lui préparent ; hallucinations de la vue et de l'ouïe.
Les seuls symptômes de lésion dans les autres fonctions sont les suivans : pourtour des lèvres jaunâtre, langue sale, haleine fétide, ventre dur et rétracté, constipation , pouls fréquent, petit et serré.
Mais M"1' *** refuse de manger, quoiqu'elle ait un bon estomac et un grandappétit; mais elle nedoit rien
prendre, afin d'abréger les tourmens et les horreurs qu'on lui fait éprouver et quelle a bien mérités.
Le délire reparaît après une rémission de quelques heures ; alors la face un peu animée offre une teinte jaune ; le pouls est dur et fréquent; il y a seulement de la pesanteur aux lombes , et constipation opiniâtre.
Nouvelle rémission du délire. Quatre jours après , il nest plus question de phénomènes sympathiques.
Le délire revient, Mm'*** se précipite et meurt.
Dix-huitième Observation. — Prédisposition héréditaire, inquiétude sur la fortune de son père, crainte de ne pouvoir se marier et d'être obligée de travailler pour vivre.
Premier accès. Tristesse, insomnie; Mme*** invoque la mort, forme le dessein de, se détruire; elle s'accuse d'être un monstre et d'être punie de Dieu ; elle craint d'être damnée; elle voudrait être folle, etc. Elle mange beaucoup; irrégularité des menstrues pendant quatre mois. La raison reparaît, les menstrues se rétablissent.
Deuxième accès. Contrariée des événemens politiques et de la gêne dans laquelle elle se trouve, elle devient triste , s'accuse d'avoir des torts , garde un silence profond, ne mange pas ; le flux menstruel ne paraît pas; pins tard, tremblemens des membres , mouvemens convulsifs des muscles de
la face, insomnie complète, constipation , hydrothorax, anasarque, mort.
Dix-neuvième Observation. — Prédisposition héréditaire; sentiment de jalousie. Première tentative. Depuis six mois , idées tristes , désir de se tuer, lutte intérieure; des idées religieuses font diversion ; céphalalgie, sommeil mauvais. Depuis un mois M°" D. ne travaillait pas ; elle restait assise des heures entières sans penser à rien , sans pouvoir fixer son attention. Aucun phénomène sympathique. Immédiatement avant d'accomplir son projet, trouble de la vue; ouïe d'une finesse inaccoutumée.
Deuxième tentative; mêmes symptômes. Après la tentative, tristesse, penchant au sommeil, qui dure peu et qui est fréquemment troublé par des rêves; batlemens très forts des artères de la tête ; yeux hagards et injectés ; le cœur bat si fortement que la malade **-n souffre horriblement; douleur aiguë, mais superficielle dans tout le corps , surtout vers le sternum , crainte d'être poitrinaire ; envie de manger insolite , sentiment d'une grande lassitude; tantôt Mme D. éprouve du froid, tantôt de la chaleur, et quelquefois simultanément dans les parties les plus opposées du corps. Le sang, par intervalles, fait irruption vers la tête; c'est le symptôme le plus rebelle, avec quelques irrégularités dans le pouls. Le système digestif est
en très bon état; mouvemens d'étonnement , de frayeur, dans certains moraens, sans cause appréciable. Le sixième jour après l'acte de désespoir, douleur dans la région épigastrique , moins d'appétit, toujours persistance des symptômes cérébraux ; quelques jours après , calme parfait au moral et au physique.
Vingtième Observalion. — Persuasion d'une prédisposition héréditaire. Elle nourrit pendant deux ans le projet de suicide, sans qu'il paraisse aucun trouble dans les fonctions nutritives. Une cause morale s'ajoute à la première et en fortifie l'action ; délire plus marqué. A l'époque menstruelle qui suivit de près, le sang fut en moindre quantité et beaucoup moins coloré.
Après la tenlaiive de suicide, pour la première fois douleur de tête très violente, surtout dans la région frontale, insomnie; délire général pendant trois jours; rémission de la céphalalgie : elle reparaît avec le délire mélancolique; alors nausées, vomissemens qui se dissipent promptement.
Successivement l'embonpoint diminue : le désordre cérébral cède à une secousse morale; cependant le flux menstruel conserve son irrégularité pendant trois mois.
L'analyse de ces vingt Observations donne les résultats suivans : i". Dans tous les cas , la mélancolie-suicide s'est manifestée à la suite de causes
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directes, cérébrales. 2". Dans onze ( n°* 3,4*6,7, 8, g, 10, 1 vi 2, 14, 19)» la scène de désordre est passée exclusivement dans l'encéphale. 3°. Dans neuf circonstances , les symptômes de lésion des autres organes ont toujours été évidemment consécutifs à l'affection du cerveau , quelquefois de plusieurs années, et même indépendans de la mélancolie-suicide, comme le prouve le n° i5.
Ces faits, jointsà ceux de M. Leroy et de M. Fodéré , me paraissent si concluans que je ne veux ajouter qu'une réflexion : c'est que les lésions secondaires se sont présentées , dans les poumons et dans le cœur , aussi-bien que dans les viscères du bas-ventre, quoique plus rarement à la vérité ; ce qui est encore une forte objection contre l'opinion que nous combattons.
C'est ici le lieu de raisonner par analogie; car, Les afree si les affections idiopathiques du cerveau bien re- t'°.ns l<ltoP"-
1 1 tluques du
connues donnent lieu aux mêmes phénomènes cerveau don-
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consécutifs que nous venons de remarquer, ce mêmes phénosera pour nous un nouveau motif de persister ™*^ secon~ dans notre manière de voir relativement au siège de la mélancolie-suicide.
Tout le monde connaît l'influence des plaies de tête sur l'appareil digestif, et notamment sur l'estomac et le foie. Dans tous les ouvr.ges de chirurgie, et surtout dans celui de Desault, sont consignés des faits nombreux qui attestent cette
2l4 DU SUICIDE.
vérité. Mon Observation n° i3 est très remarquable sous ce rapport; mais il est difficile «l'en citer une qui présente un plus haut degré d'intérêt que la suivante, empruntée deLedran. Le sujet de cette Observation était un nommé Cajols , mort à la Charité, des suites d'un coup de bâton sur la tête , qui avait produit des accidens graves et nécessité l'application du trépan; indépendamment des altérations des méninges et du cerveau , Ledran trouva « au foie nombre de petites taches blanches, et chacune d'elles était un petit abcès. Dans la plupart de ces abcès , le pus semblait être infiltré plutôt qu'épanché. »
M. le professeur Lallemand, de Montpellier, rapporte , dans sa Lettre deuxième, page i ig , une Observation d'inflammation de l'arachnoïde des ventricules latéraux et delà surface du cerveau, etc. suivie d'engorgement sanguin du foie et d'ictère. Je ne citerai que les réflexions de ce judicieux observateur, relatives à mon sujet.
« Les quatrième et cinquième jours , en même temps que les symptômes nerveux diminuent , un ictère se manifeste; on ne remarque plus que de la roideur dans le côté gauche ; mais l'ictère diminue; douleur dans l'épaule gauche. Le lendemain etjourssuivans, paralysie avec roideur permanente , etc. , toujours du même côté.
Quoique celte affection du foie n'ait duré que
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deux jours, nous en retrouvons cependant des traces après la mort , et elles sont proportionnées à sa duréeet àson intensité. Elle estsurtout remarquable en ce qu'elle n'a pu être produite par aucune commotion du foie , puisque l'affection cérébrale était spontanée. »
Le même médecin dit, p. 3g3, troisième Lettre : « Les symptômes gastriques observés dans les premiers temps de la maladie , avaient été produits sympatbiquement par l'affection cérébrale, comme cela arrive si souvent. »
Lettre deuxième, p. 227 , il avait déjà remarqué que les inflammations du cerveau avaient une faible influence sur les organes de la respiration et de la circulation.
M. Rostan , médecin , dont j'ai pu souvent constater l'exactitude et la précision dans le diagnostique des maladies , s'exprime ainsi dans ses Recberclies sur le ramollissement du cerveau, p. 1 5 : « Les fonctions organiques présentent souvent aussi des dérangemens durant cette période (ire). L'appétit est diminué, la soif plus vive, la digestion est difficile , la boucbe est pâteuse , la langue blanche; il existe des nausées et même des vomissemens très abondansde matières bilieuses, vertes , porracées ; l'épigastre est sensible à la pression , ainsi que le reste de l'abdomen ; le dé- \oiement se manifeste dans quelques cas ; la con-
2l6 DU SUICIDE.
stipation , ou plutôt la paresse du rectum , est plus fréquente ; il est rare que dans cette période la défécation soit involontaire, etc. Il est assez rare
que la respiration soit altérée Le pouls
est 1res variable, rarement la fréquence augmente; mais il est parfois développé, dans certains cas plus rare et pins lent que dans l'état naturel. »
Nous pourrions nous appuyer de l'analogie des phénomènes secondaires dans d'autres maladies cérébrales, telles que l'apoplexie et l'hydrocéphale par exemple, et puiser de nouvelles citations dans les écrits de MAI. Rochoux , Serres , Moulin , Bricheteau, Coindet, Milivié, etc. si la conséquence à déduire de celles que nous avons déjà faites ne s'offrait naturellement à l'esprit du lecteur. Nous pourrions aussi exposer de nouvelles et puissantes raisons de la lésion primitive du cerveau dans la mélancolie-suicide, mais elles sont communes à la folie en général, et nous sentons la nécessité de nous restreindre , autant que possible, dans les limites de notre sujet. Cependant les ouvertures des corps des aliénés atteints du penchant au suicide, nous ayant présenté les mêmes altérations que celles de tous les autres aliénés, les réflexions auxquelles nous allons nous livrer sur cet objet seront applicables aux uns et aux autres.
Conséquen- Dès la plus haute antiquité, on a pensé que le
cerveau était l'organe , l'instrument physique de ces à tirer Jet
J ouvertures Jet
l'intelligence. L'observation des phénomènes que cadavres. l'on remarque pendant l'exercice des facultés mentales, tels que la chaleur, la douleur du front après une longue méditation , l'injection des yeux, l'activité de la circulation cérébrale , donnèrent naissance à cette opinion. On se trouva fortifié dans cette manière de voir, parle volume considérable du cerveau chez l'homme, comparativement aux autres animaux , par la position des sens au voisinage de cet organe, etc. Bientôt d'autres indices de la vérité de cette assertion furent tirés de l'état pathologique du cerveau après le dérangement de l'intelligence. On observa , par exemple, que le délire, l'altération des fonctions des sens , accompagnaient différentes modifications organiques de l'encéphale, et n'étaient jamais la suite immédiate de la lésion du prolongement rachidien; dès lors on ne douta plus des fonctions importantes que remplissait le cerveau. Ce n'est que depuis un siècle et demi environ que quelques philosophes et théologiens ont récusé cette vérité; les uns parce qu'ils crurent s'apercevoir qu'on pensait par une autre partie du corps que le cerveau, les autres parce qu'ils altibuèrent tout à lame et rien au corps. Des médecins, tout en admettant l'action du cerveau dans la production de l'intelligence , ont mal apprécié les symptômes de l'a-
3l8 DU SUICIDE.
liénation mentale, et ont tiré de fausses conséquences des ouvertures cadavériques des aliénés : de ce qu'on ne trouvait aucune lésion appréciable dans le cerveau d'un grand nombre d'aliénés , et qu'on en trouvait quelquefois de très apparentes dans le même organe chez des individus qui avaient toujours joui de l'intégrité de leurs facultés intellectuelles , ils en tirèrent cette fausse conclusion que non seulement les altérations remarquées dans le cerveau des aliénés pouvaient être plutôt l'effet que la cause de l'aliénation mentale, mais encore que cet organe dans cette maladie n'était que secondairement affecté.
Voyons néanmoins s'il n'est pas possible des'appuyer des ouvertures de corps des aliénés pour soutenir notre proposition, que le siège primitif de la mélancolie-suicide ( de la folie ) est dans le cerveau.
On ne saurait disconvenir que l'anatomie pathologique ne soit en général la partie la plus importante de l'histoire des maladies, puisque par elle nous prenons une idée à peu près exacte de leur cause matérielle, organique, prochaine. ( Je dis à peu près exacte, parce que lorsqu'on rencontre plusieurs lésions d'organes, il est souvent difficile de décider quelle est la lésion primitive, si on ne s'éclaire'de la connaissance de la succession des symptômes ; je dis à peu près exacte , parce
que entre la simple inflammation d'un organe et la dégénérescence de son tissu qui nous est révélée par l'ouverture du corps , il se passe quelque chose qui nous est entièrement inconnu. ) Mais pour que l'anatomie pathologique méritât les éloges exclusifs que lui donnent beaucoup d'écrivains modernes, il faudrait qu'une lésion cadavérique étant donnée, on pût faire le tableau des symptômes qui l'accompagnaient; or c'est ce qu'on ne pourra faire pour un grand nombre de maladies. D'ailleurs vous pourrez bien , lorsque vous trouverez une altération profonde d'un organe , vous rendre raison des symptômes graves que vous aurez observes; mais lorsque vous ne trouverez aucune lésion apparente après avoir observé les mêmes symptômes , que direz-vous ? Cette circonstance aura lieu fréquemment dans les organes doftt la texture et le mode d'action ne sont pas bien connus. Cette remarque est surtout applicable au cerveau et au système nerveux. Dans ces cas , de quel droit viendrez-vous nous dire, il n'y a aucune lésion organique? pourquoi, au lieu d'accuser la faiblesse, l'impuissance de vos sens , vous établissez-vous juges dans une matière si obscure, et dans laquelle vous manquez de terme de comparaison bien rigoureux?
De ce qui précède nous pouvons donc conclure que nous voyons souvent dans les altérations des
organes plutôt des résultats que la véritable cause prochaine des maladies.
Faisons l'application de ces idées à l'étude de l'anatomie pathologique des aliénés.
Comme on doit le sentir, il serait déplacé de présenter de nouveaux détails sur les ouvertures de corps. Mon but est seulement d'en déduire, i". que les altérations remarquées dans les cavités toraciques et abdominales sont ou consécutives à la folie ou dépendantes de diverses influences auxquelles sont soumis les aliénés, telles que les localités, les saisons, la manière de vivre, le traitement, etc. 2". que les lésions observées dans le cerveau des aliénés ne nous indiquent pas précisément quelle est la cause prochaine de la folie, mais qu'elles sont de nouvelles preuves de son siège dans le cerveau.
i°.Les altérations qu'on remarque dans les cavités thoraciques et abdominales des alicnéssont exactement les mêmes que celles qu'on observe chez les sujets qui ont succombé aux maladies les plus diverses; et comment n'y aurait-il pas identité de lésions dans les uns et dans les autres, puisque ces infortunés ne sont à l'abri d'aucune maladie? D'ailleurs n'avons-nous pas prouvé parla succession des symptômes dans la mélancolie-suicide, que cette maladie éiait souvent la cause des affections remarquées dans les cavités abdominales et thoraciques?
Pourquoi donc refuser au cerveau une influence qu'on accorde à lous les autres organes? Les altérations des intestins dans les affections chroniques, dans la plithisie, par exemple, ne sont-elles pas regardées comme conse'cutives à ces maladies?
Si , d'un côté , on peut attribuer un grand nombre de lésions observées dans d'autres viscères que lu cerveau , à l'affection primitive de cet organe, d'un autre côté on peut en rapporter d'autres aux localités, aux saisons, à la manière de vivre , au traitement , etc.
Voilà pourquoi sont si différens les tableaux des maladies auxquelles succombent les aliénés dressés dans les divers asiles où ils sont reçus et quelquefois dais le même hôpital. C'est ainsi, par exemple, qu'a la Salpêtrière , le scorbut était fréquent chez les insensées qui habitaient la cour du bas, et qu'il est infiniment plus rare depuis que cette cour a été mise au niveau des autres: c'est ainsi que les maladies dites aslhéniques terminent bien plus souvent la vie des aliénés admis dans les hôpitaux, que celle des aliénés qu'on reçoit dans les maisons de santé. Enfin les aliénés qui seront victimes dune épidémie présenteront diverses lésions que ne pourront présenter ceux qui en auront été exempts. C'est ainsi que ceux qui succomberont en hiver ne nous offriront pas rigoureusement les mêmes lésions que ceux qui
succomberont au printemps. De même les aliénés qui auront été soumis à une diète rigoureuse périront par suite de changemens organiques bien différens de ceux qu'on observera cbez les aliénés qui , pendant leur maladie, auront fait usage d'alimensabondans et de bonne qualité, etc. ÇF'oyez, pour cette dernière remarque, le beau Traité de la manie , par M. Pinel. )
Le traitement peut aussi nous rendre raison jusqu'à un certain point de la fréquence de telle ou telle lésion. Les purgatifs drastiques plus ou moins long-temps continués peuvent être la cause d'inflammation, d'ulcérations dans les intestins. Les émissions sanguines excessives peuvent, tout en déterminant la démence, produire dans les organes de la vie intérieure un grand nombre de lésions dites asthéniques. De cette manière , on explique facilement pourquoi certains médecins ont trouvé généralement des altérations des intestins, tandis que d'autres ont noté la fréquence des bydropisies de poitrine, etc. Au Bedlam de Londres, par exemple, les aliénés sont très sujets à la diarrhée et à la dysenterie, et M. Haslam en conclut que ces malades ont naturellement les intestins très irritables, quoiqu'il fût plus juste d'attribuer ces accidens à la diète qui leur était imposée et au mode de traitement mis en usage dans cet hôpital.
Quelle conclusion rigoureuse pouvons-nous
déduire des altérations diverses qu'on remarque dans le cerveau des aliénés? que ces lésions n'indiquent pas précisément la cause prochaine , la modification organique propre à la folie. Ce qui justifie cette conséquence, c'est qu'il n'est aucun de ces phénomènes qui se soit présenté avec uniformiié dans les cas analogues; c'est qu'on les a rencontrés non seulement chez des maniaques et des idiots, mais encore chez des phrénétiques, des hystériques , des épileptiques.
A ces raisons il faut ajouter qu'on ne trouve généralement rien dans le cerveau ni dans aucun autre organe lorsque la folie a eu une marche très aiguë , ou chez les aliénés qui se tuent avant que la maladie se soit profondément enracinée. Ce n'est pas cependant qu'il n'existe à celte époque de la maladie aucun dérangement organique. L'analogie doit nous faire admettre une cause prochaine , physique; et si nous ne l'apercevons pas, c'est, ou parce qu'elle est trop légère, ou parce qu'il est difficile de mettre une ligne de démarcation entre l'état sain et l'étatmaladif d'un organe aussi peuconnu dans sa structure etdans son mode d'action. En effet, avant de vouloir déterminer la causé prochaine du trouble de l'intelligence , il faudrait pouvoir préciser quel est l'état du cerveau dans l'intégrité des facultés mentales. Pour apprécier la modification organique qui donne
lieu audésordre de l'esprit de l'homme, il faudrait savoir comment il a pu rassembler sans confusion le passé avec le présent , et percer par ses raisonnemens jusque dans l'avenir. Il faudrait avoir vu empreintes dans la substance du cerveau les traces d'un nombre infini d'images, de caractères rangés quelquefois avec un ordre admirable. Qu'on nous dise enfin la différence qui existe entre le cerveau d'un paysan qui ne connaît que sa charrue , son troupeau et sa cabane, et le cerveau d'un Pascal , d'un Voltaire , d'un Newton , d'un Descartes, etc. où tant d'images précieuses sont disposées avec un si bel art, et alors nous pourrons nous élever jusqu'à la cause prochaine de l'aliénation mentale!
Les ouvertures du crâne des aliénés ne nous donnent donc pas une connaissance exacte de la cause prochaine de la folie; mais on peut présumer qu'elles ont quelque rapport avec elle : i°. Parce que les lésions organiques sont beaucoup plus fréquentes dans leur cerveau que dans celui des autres malades. 2°. Parce que dans les cas assez nombreux où l'on ne trouve dans aucun organe de lésion capable d'expliquer la folie, on doit nécessairement en supposer la cause dans l'organe dont la texture et le mode d'action sont le moins connus. 3°. L'analogie d'ailleurs confirme celte opinion ; car les pathologistes admettent des ma-
ladies nerveuses qui ne présentent que des troubles de fonctions , sans altération organique apparente.
L'amaurosisen est un exemple frappant. 4°-Les maladies qui terminent la vie des aliénés peuvent encore motiver notre manière de voir, puisque la moitié au moins de ces infortunés succombent paralytiques.
Mais quel degré de certitude ne reçoit pas notre opinion, si on rapproche les ouvertures des cadavres des aliénés, des causes, des symptômes et du traitement de la folie! Les médecins qui contesteraient les conséquences que nous déduisons des ouvertures de corps, ne seraient pas pour cela en droit de nier que le cerveau soit le siège primitif de la folie. Nous leur rappellerions qu'il existe deux moyens principaux d'établir le siège et d'apprécier la nature d'une maladie, l'examen des symptômes et l'inspection des organes. Ces deux études se prêtent un mutuel secours; mais l'une peut suffire pour déterminer le siège. Les anciens nous ont laissédes monumens authentiques de la justesse de leur diagnostic dans un grand nombre d'affections; et cependant ils étaient privés de la connaissance de l'anatomie pathologique. De nos jours même nous apprécions mieux, par les symptômes , la nature de certaines maladies que par l'inspection la plus scrupuleuse de la partie lésée. La syphilis, comme l'a judicieuse-
ment remarqué le docteur Bousquet, est une modification organique dont là nature ne tombe sous aucun de nos sens, ni pendant la vie ni après la mort. La peste, la gale, la scarlatine, la variole, la vaccine, reconnaissent également des causes spécifiques différentes, opposées par leur nature , et néanmoins elles laissent toutes la même impression sur le cadavre, nousne voyons que des traces de phlegmasie ; mais elles ont leurs symptômes • particuliers , et c'est à l'aide de ces symptômes que
nous établissons les différences les plus tranchées. Bordeu avait déjà fait la même observation au sujet des scrophules.
Traitement. Pour être couséquens avec eux-mêmes et fidèles aux préceptes de la pathologie générale, les médecins qui placent le foyer du désordre dans le basventre, doivent nécessairement fixer toute leur attention sur l'état des organes contenus dans cette cavité : telle a été la conduite d'Awenbrugger , de Noëst et de Leroy , etc. Ce dernier médecin , que je choisis de préférence parce qu'il a écrit en français et que j'ai eu occasion , dans un autre endroit, d'analyser ses observations, s'exprime ainsi Apprécia-^- ce sujet : « Les moyens médicamenteux doivent '""■thode d'!é-^lre physiques, ils doivent consister dans ceux wenbrugger. <jUi sont en état de désobstruer le foie ou la rate, d'y établir la libre circulation des humeurs en y excitant la vive réaction des vaisseaux qui sont
dans l'atonie , ou s'il est permis de me servir des termes de Brown , dans une véritable asthénie. » ( Ouvrage cité , p. 2 14)
L'eau froide fait la base delà méthode d'Awenbrugger contre le suicide : reproduite il y a plusieurs années par M. Leroy, elle consiste i°. à contenir le malade quand il est dangereux de le laisser à lui même ; 20. à lui faire boire une livre d'eau froide toutes les heures; et s'il reste pensif et taciturne, à arroser son front, ses tempes et ses yeux avec le même liquide, jusqu'à ce qu'il devienne plus gai , plus communicatif; 3°. à appliquer un large vésicatoire sur celui des hypochondres qui fait sentir une chaleur plus élevée. Les pieds se refroidissant pendant les aspersions d'eau froide , on les enveloppe de flanelle chaude.
Déjà on avait beaucoup prôné l'eau froide prise en très grande quantité contre le suicide. Plusieurs faits ont été cités à l'appui de celte méthode : l'un d'entre eux est relatif au chirurgien Theden , qui ayant été très hypochondriaque dans sa jeunesse , finit par tomber dans la mélancolie-suicide: guéri par l'usage copieux de l'eau froide, il continua à en boire par reconnaissance et par habitude, au point qu'à l'âge de quatre-vingts ans, il en buvait vingt-quatre ou trente livres par jour.
Nous ne prétendons pas nier que l'usage copieux de l'eau froide à l'intérieur et à l'extérieur,
que la méthode d'Awenbrugger n'ait été suivie de succès dans quelques circonstances ; mais nous sommes convaincus que cette méthode n'a réussi que chez les malades qui étaient dans la voie de la guérison. Quand on connaît l'opiniâtreté des mélancoliques avec douleur de la vie , on ne peut croire qu'ils puissent s'assujettir à prendre une quantité d'eau si considérable ; et lorsqu'ils y consentent pour se guérir de leur malheureux penchant, nous pouvons assurer qu'ils guériraient par l'emploi de tout autre moyen. Dans tous les cas, nous n'admettrions pas l'explication des médecins qui ont adopté cette méthode curative , et nous pourrions nous rendre compte de l'utilité de ces moyens en les considérant comme des révulsifs et comme des objets de distraction.
J'ai vu un mélancolique atteint d'un penchant à l'homicide et au suicide , boire bénévolement pendant trois semaines une vingtaine de livres d'eau par jour ssns en éprouver le moindre soulagement. J'ai vu d;tns l'établissement de M. Esquirol , une dame qui a fait toutes sortes de tentatives pour se détruire. Le traitement d'Awenbrugger a été mis en us^ge , avec cette différence seulement, qu'on a cru devoir remplacer le vésicatoire par un selon à l'hypochondre droit ; il a été continué pendant trois mois avec une exactitude d'autant plus grande , que la malade s'imaginait que tou-
du suicide. aag
ché de son malheureux sort, M. Esquirol voulait enfin céder à ses instances et lui procurer une mort douce selon ses désirs. Aucun effet satisfaisant n'a été obtenu. Des symptômes d'embarras gastrique et intestinal se sont manifestés pendant les huit premiers jours, et voilà tout.
L'Observation n° 1 7 est encore un exemple de la non réussite du traitement d'Awenbrugger ; mais consultons les faits même de M. Leroy appréciés ail leurs sous le rapport des causes et dessymptômes.
Première Observation. — La malade a été saignée en premier lieu, et lorsque le traitement d'Awenbrugger a été mis en usage, M. Leroy ne pouvait apercevoir aucun dérangement dansl'économie.
Dans le deuxième fait, la guérison n'a eu lieu qu'après l'application sur la tête, réitérée toutes les deux heures pendant seize jours , de linges imbibés d'eau froide dans laquelle on avait fait dissoudre du sel ammoniac. L'insuffisance du vésicatoire sur les hypochondres et de l'eau froide à l'intérieur, est encore plus marquée dans les quatrième et cinquième faits.
L'Observation sixième ne prouve rien en faveur du traitement d'Awenbrugger , puisque la malade qui en est le sujet avait été guérie une fois par le seul isolement.
La septième Observation n'est pas non plus con-
23o DU SUICIDE.
cluante. Le mieux se manifeste si promptement , qu'il doit être plutôt considéré comme l'effet d'une tentative infructueuse, que du traitement d'Awenbrugger.
Le calme a été également prompt dans la huitième Observation , et quand on connaît la difficulté qu'on a à guérir la mélancolie ascétique , on ne peut s'empêcher de douter de la guérison , et de croire seulement à la rémission des symptômes. Ce soupçon est presque changé en certitude par le silence de l'auteur , relativement au temps qui s'est écoulé depuis la guérison jusqu'au moment où il publia l'Observation. Dans la neuvième Observation, la saignée et des purgatifs avaient été employés avant d'avoir recours à la méthode d'Awenbrngger. Ce raisonnement s'applique aussi à la septième Observa' ion.
Les développemens que j'ai donnés à la discussion du siège de la mélancolie-suicide, m'interdisent d'entrer ici dans de plus grands détails. Il est certain que si je suis parvenu à démontrer l'erreur des médecins qui le plaçaient dans les organes du bas-ventre , j'ai également prouvé l'insuffsance de leur méthode curalive, et M. Leroy lui-même n'a-l-il pas fait tacitement cet aveu lorsqu'il a dit, pa«e 2o5 : « Il est indispensablement nécessaire d'employer ensuite les remèdes moraux. >>
DU SUICIDE. 23l
"Dans mon opinion , les médecins qui voient dans le bas-ventre le mobile du désordre cérébral, n'attaquent que des phénomènes sympathiques, que l'ombre de la maladie. L'on ne s'étonnera donc pas de me voir toujours occupé à apprécier l'action des médicamens sur l'encéphale où réside la véritable cause des lésions du bas-ventre et de la poitrine.
En général , dans toutes les maladies on cherche à remédier à la modification organique qui les constitue, par deux sortes de moyens. Les uns sont dirigés plus ou moins loin de l'organe malade , sur les parties qui sont liées avec lui par les plus étroites sympathies : c'est la méthode révulsive si anciennement connue, si long-temps mise en usage, et quelquefois même d'une manière presque exclusive; mais il est une espèce de moyens bien plus précieux dontles résultats sont ordinairement bien plus favorables, ce sont ceux qui agissent directement sur l'organe affecté; dans les maladies mentales, ils forment le traitement intellectuel el moral des auteurs. Les moyens prophylactiques ne peuvent être choisis que parmi ces deux ordres d'agens thérapeutiques: mais pour l'emploi rationnel des uns et des autres, la connaissance du siège d'une maladie n'est pas sulEsante, il faut avoir apprécié la modification de l'organe malade; or, nous avons vu que les ouvertures de cadavre ne nous
donnaient pas une connaissance exacte de la nature de la lésion de l'encéphale dans la folie. Cependant , si nous consultons l'analogie , nous voyons que les causes des irritations , des inflammations cérébrales déjà connues , et celles de la folie, sont de la même nature, c'est-à-dire presque toujours intellectuelles ou morales.
Nous voyons que la folie a beaucoup de symptômes communs avec ces affections. 1°. La céphalalgie qui n'est manifeste que dans les momens de rémission., parce qu'il est nécessaire que le cerveau ne soit pas profondément altéré pour percevoir la douleur, pour être à même d'exprimer ses sensations; 2°. l'insomnie; 5°. un désordre constant dans la ciiculaiion cérébrale, et qui est surtout marqué lors des paroxysmes. Les pulsations des carotides sont bien plus fortes, bien plus fréquentes, que celles des vaisseaux artériels des autres parties, que celles (lu bras par exemple; le pouls exploré dans cet endroit est souvent dur et serré ; les yeux qui dénotent si bien l'état delà circulation cérébrale, sont brillans, injectés, et quelquefois dans une excitation remarquable ou même agités de mouvemens convulsifs ; l'injection des capillaires de la face est souven t très considérable ; 4°. un sentiment de tension et de constriction dans les parties extérieures ou intérieures de la tête ; 5°. une tendance très forte de la folie à se terminer par la para-
lysie, et quelquefois par des ramollissemens du cerveau; 6°. enfin , l'aspect de cet organe chez un grand nombre d'aliénés. Je l'ai vu tellement pénétré de sang dans une ou plusieurs de ses parties, que souvent il m'est arrivé de manifester mon étonnement à mes maîtres même , qu'on fût devenu si avare des évacuations sanguines dans celle maladie : non que je regrette le temps peu éloigné de nous où l'on saignait ces malheureux à toute outrance; car je ne doute point que l'illustre Pinel n'ait rendu un service signalé en supprimant ce traitement dont le résultat le plus ordinaire était l'incurabilité ; mais il me semble qu'il faut éviter un extrême opposé, et recourir plus fréquemment, quoique avec réserve, aux évacuations du sang , principalement dansle voisinage de l'organe affecté,
En voilà assez sur cet objet, dans un moment où je ne traite que d'une variété de la mélancolie ; un jour j'analyserai des observations de folie recueillies avec soin, et je m'efforcerai de prouver que cette affection est due à une irritation primitive du cerveau dont les nuances sont très variées, et qui va quelquefoisjusqu'à une véritable inflammation.
J'arrive aux détails du traitement de la mélancolie suicide.
J'ai déjà indiqué de quelle manière agissaient Moyens i7en général les moyens thérapeutiques appliqués loin du siège de la maladie, mais je dois faire
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remarquer que clans les affections mentales ils ont souvent une action directe sur le cerveau.
Les médicamens dont on a reconnu l'efficacité dans l'aliénation mentale , sont aussi ceux qui réussissent le mieux contre le délire avec douleur de la vie. Les passer tous en revue serait un travail aussi déplacé que fastidieux.
Les meilleurs observateurs proclament l'exercice, les travaux manuels, comme les moyens de guérison les plus efficaces: aussi , M. lo professeur Pinel a-t-il exprimé le vœu qu'on adjoignît à tout hospice d'aliénés un vaste enclos, ou plutôt qu'on le convertît en une sorte de ferme, dont lus travaux champêtres seraient à la charge des aliénés en état de travailler. Ce vœu sera sans doute réalisé par la commission qui est appelée à améliorer le sort des aliénés dans les départemens ; les membres qui la composent en sont de sûrs garans. Mais l'exercice, quelque bien dirigé qu'on le suppose, serait insuflisant, si on n'y joignait les remèdes internes les mieux appropriés, et surtout si on ne faisait un sage emploi des moyens moraux.
Le travail des champs ne pouvant pas convenir à la molle délicatesse des personnes riches , on ne saurait trop recommander les jeux du billard, de la paume, des boules, etc. , les promenades faites à pied, achevai, en voiture, soit en pleine campagne , soit par des chemins raboteux , qui , en im-
primant de vives secousses, peuvent distraire l'esprit et régulariser les fonctions des viscères abdominaux consécutivement troublés. Certains Anglais, pour éviter le spleen, ont l'babitude de prendre la place de leurs cochers, et de parcourir ainsi les rues de Londres. Le célèbre tragique Alfieri dut à cet exercice de rendre supportable l'ennui profond dont il étaitaccablé. L'action musculaire appelle sur ses organes les forces qui sont concentrées au cerveau, et produilainsi une répartition convenable de delasensibililé.Letravailetl'exercicesontd'ailleurs, jele répète , de puissans moyens de distraction.
La chasse a été utile quelquefois pour la guérison des délires exclusifs, et principalement de l'érotomanie; mais elle est dangereuse pour les personnes disposées au suicide. Je connais un jeune homme de trente ans, d'un tempérament mélancolique , ayant quelques membres de sa famille aliénés, qui , pour se soustraire à des chagrins domestiques , se livra avec passion à la chasse, dont il avait fait anciennement ses délices. Après de violens exercices, un jour, harassé de fatigue, il s'endort sous un arbre : à son réveil , l'idée de se donner la mort se présente à son esprit; il délibère quelques instans , ses yeux s'animent, sa têle se trouble; il augmente la charge de son fusil , et il allait se détruire , lorsque cette pensée vint faire une heureuse diversion : « Quoi !
tu veux attenter à tes jours, parce que tes pareils sont injustes envers loi, et te privent de ton bien ; mais c'est les mettre au comble de leurs désirs, que de leur laisser volontairement ce qu'ils n'ont pu te ravir. »
Si l'influence de l'air et du climat sur les facultés morales et intellectuelles de l'homme est bien constatée , n'est-il pas indispensable de soustraire les mélancoliques à un air épais et humide ? Les voyages sont des ressources précieuses par leur double influence sur le physique et le moral de l'homme; mais pour les rendre aussi profitables que possible , il faut leur supposer un but autre que celui de soigner la santé. Lorsqu'on ne juge pas convenable , ou qu'on est dans l'impossibilité d'envoyer les mélancoliques à des sources d'eaux minérales, il convient de les faire voyager dans des pays dont les sites soient agréables et variés. Il est quelquefois nécessaire de ménager de fâcheux contre-temps, de distraire ainsi l'attention de ces malades en substituant un désagrément réel à un mal imaginaire , en faisant succéder à un ennui qui n'a aucun fondement l'ennui fondé sur des privations , des motifs réels.
Les voyages sur mer ne me paraissent pas en général aussi utiles que les voyages de terre, à couse de l'uniformité de la vie qu'on y mène; je les crois dangereux dans le délire avec penchant
du Suicide. 237
au suicide , parce que le mal de mer entraîne le plus ordinairement une apathie extrême sur le passé, sur l'avenir, et même sur toute l'existence : c'est ce que j'ai eu occasion de ressentir, et ce que j'ai observé chez cet hypochondriaque dont j'ai rapporté l'histoire.
Les médicamens à employer doivent un peu varier suivant que la mélancolie-suicide se manifeste avec exaltation ou avec concentration ; ils doivent aussi présenter quelques différences à l'égard de la variété de cette maladie appelée spleen. Dans le premier cas, il est utile de pratiquer une ou plusieurs saignées, soit locales, soit générales, suivant les indications. Les bains tièdes, prolongés pendant plusieurs heures, peuvent souvent être employés avec succès. On se trouvera bien d'envelopper la tête de linges imbibés d'eau froide , ou d'y laisser appliquée une éponge mouillée pendant toute la durée du bain.
Ces moyens doivent être secondés à l'intérieur par l'emploi des rafraîchissans , de légers sédatifs , quelquefois même de doux purgatifs.
On conçoit que nous n'établissons ici que des règles générales : nous sommes loin de penser que le traitement indiqué pour le suicide avec exaltation ne puisse pas convenir pour le suicide avec concentration. Nous sommes fondés à penser ; au contraire, que c'est souvent le seul qu'on doive
employer dans la première période de cette espèce de suicide. Dans la seconde , il convient en général d'employer de forts purgatifs, même drastiques , non seulement comme dérivatifs et comme évacuans, mais comme pouvant donner lieu à des malaises , à des indispositions, et rendre ainsi les malades inquiets sur leur santé; car c'est déjà un pas de fait pour désirer de vivre.
Le choix des purgatifs mérite quelque attention. Hippocrate recommande la racine de mandragore en boisson, dans la mélancolie-suicide, à une dose qui ne puisse pas rendre furieux. L'ellébore a eu une grande vogue dans l'antiquité ; son usage était recommandé pour la folie, comme l'est actuellement le mercure pour les maladies vénériennes. Il y a long-temps que l'ellébore est déchu du rang élevé qu'il occupait chez les anciens. Quelques médecins modernes , fort recommandables d'ailleurs, ont voulu réhabiliter sa mémoire ; mais , en général , les praticiens sont d'accord à ne lui donner aucune préférence sur les autres purgatifs : je l'ai vu employer une vingtaine de fois sans aucun succès. L'emploi de la coloquinte en frictions , recommandé par M. Chrétien , de Monipellier, n'a pas produit de résultats plus satisfaisans. Sur douze malades soumis à mon observation, un seul a été purgé et a éprouvé une amélioration de trois jours : donc il faut préférer
les purgatifs dont l'action est bien connue , les plus sûrs et les moins dangereux , bien persuadé qu'il n'en est aucun qui soit doué d'une vertu spécifique contre la mélancolie.
Les vomitifs, fréquemment utiles dans le cours de la maladie, lorsqu'il y a une forte stupeur et existence des symptômes d'embarras gastrique et intestinal, sont surtout d'une utilité incontestable pour prévenir les rechutes, effet qui n'aurait certainement pas lieu , si le système digestif était le mobile du désordre : ils réussissent très souvent lorsque, le suicide compliquant le début de la manie et de la mélancolie , les malades s'obstinent à ne prendre aucune nourriture. Toutefois, il ne faut pas admettre l'opinion du docteur Retz, qui avance gravement que par les éméliques on peut non seulement guérir le spleen , mais détourner l'homme de tous les crimes.
Lorsque l'émétique ne produit point de vomissemens à la dose de deux ou trois grains, au lieu d'augmenter cette dose , on fera sagement de suivre le conseil du docteur Amard de Lyon : quelques heures avant la prise de l'émétique , on aura le soin d'administrer une petite dose d'opium. M. Amard assure avoir guéri, par ce seul moyen, un malade qui avait un penchant au suicide.
Les vésicatoires , lessétons, les ventouses, peuvent être nécessaires comme dérivatifs, et, dans
2/fO DU SUICIDE.
ce cas, on doit choisir le lieu de leur application , suivant les principes de la pathologie générale. C'est ainsi qu'on peut les applquer de préférence sur les hypochondres, à cause des rapports in limes que ces parties ont avec l'encéphale , organe primitivement affecté. Quand on n'en fait usage que dansl'intention d'occuper, de distraire l'esprit des malades , il est convenable de les mettre auxjamhes, afin que, conjointement avec l'exercice, ils produisent une assez vive douleur.
Ces excitans extérieurs m'ont paru , en général , produire de bons effets.
Les antispasmodiques, les narcotiques, rarement utiles dans l'aliénation mentale, peuvent cependant être une ressource précieuse pour le praticien qui sait les employer à propos. Le docleur Odier dit avoir guéri une mélancolie profonde par l'opium : nous avons déjà vu quel succès avait eu ce médicament entre les mains de M. Amard de Lyon. S'il faut en croire Brown, dans les accès du spleen et du plus affreux découragement, on se délermine rarement au suicide après avoir usé de ce bienfaisant narcotique. L'observation m'a appris qu'il est toujours nuisible dans la période d'excitation et pendant la durée des paroxysmes; il ne m'a paru favorable qu'à l'époque delà convalescence, et lorsque l'irritation de l'encéphale était entièrement dissipée.
DU SUICIDE. 24l
L'emploi des toniques est quelquefois indiqué à la fin de la maladie ; le quinquina peut donner d'heureux résultats dans le suicide' intermittent.
Le penchant au suicide , qui se manifeste dans les autres espèces de délire , disparaîtra avec la maladie, dont il n'est qu'une complication.
Mais quel traitement peut-on employer dans le Moyens di-
ri*!' • 1 • ■ ' 1 rects ou céré-
spleen!' ou découvrir une source de jouissances b,.aux. pour l'homme qui les a toutes épuisées? Il faudrait, nouveau Prométhée, ravir le feu du ciel ; voilà pourquoi les guérisons sont si rares. Le conseil que Fénélon adresse à Denys le tyran , par l'organe de Diogène (Dialogue des morts, p. 176), itrouve ici une naturelle application :
« Pour lui rendre l'appétit, il faudrait lui faire souffrir la faim; pour lui ôler l'ennui de son palais doré , le mettre dans mon tonneau , vacant depuis ma mort. »
Si les observations les plus multipliées ont prouvé l'utilité de Tisolement dans l'aliénation mentale en général, l'expérience et le raisonnement se réunissent pour en faire reconnaître l'indispensable nécessité dans le plus grand nombre de cas pour le traitement de la mélancolie-suicide.
Il est presque impossible, dans la maison du malade, de prévenir l'accomplissement de ses projets meurtriers. Il est difficile que les domestiques n'obéissent point quelquefois, et presque in-
volontairement , à la voix de leur maître , et ne lui laissent ainsi l'occasion de se délivrer de la vie. Les parens auront-ils la fermeté nécessaire pour s'opposer à toutes ses volontés : la douleur qui les agite ne les fera-t-elle pas tomber dans les pièges qu'il leur tendra poursurprendreleursurveillance?
Toutes les raisons que M. Esquirol a si habilement développées en faveur de l'isolement , dans son article Folie dn Dictionnaire des Sciences médicales, sont d'ailleurs applicables au délire-suicide.
Ces malheureux ne doivent pas être mis dans des cellules particulières , mais bien dans une salle commune : leur réunion donne l'avantage d'une surveillance réciproque, et prévient beaucoup de suicides. Cette salle doit être au rez-de-chaussée, afin d'éviter qu'ils ne se précipitent. Le médecin doit alors paraître à leurs yeux avec un extérieur prévenant , avec l'intérêt le plus tendre et le plus empressé. Pour s'emparer de la confiance d'un malade, on doit rarement heurter ses penchans; il se révolte contre la raison, si elle se présente avec un front sévère, et il ferme son cœur à qui ne sait pas compatir à ses faiblesses. Il faudra fixer leur attention sur les objets qui leur sont les plus chers, ne leur offrir d'abord que des images riantes et de nouveaux moyens de bonheur. Que tous ceux qui les environnent soient remplis de prévenances et d'égards ; que tout le monde s'occupe
de soigner le corps, de consoler l'esprit; voilà ce qui peut gagner la confiance et donner le courage de supporter la vie à celui qui traîne ses jours dans la douleur. Le moment le plus précieux est celui de leur entrée dans la maison de traitement. N'ayant aucune connaissance des objets extérieurs, ils ne savent sur quoi appuyer leur faiblesse, et ils reçoivent avec plaisir les consolations qu'on leur donne. En général, il ne convient pas de raisonner beaucoup avec eux; de longs entretiens sont moins propres à les guérir qu'à les jeter dans le vague! Il est utile de les quitter brusquement, en leur disant des choses qwi puissent les exciter à la réflexion.
L'ironie piquante vous réussira chez l'un, un autre peut en être offensé. A l'un , il suffit de faire entrevoir une chose; à l'autre, il faut la lui faire toucher au doigt. Annoncez quelque nouvelle flatteuse , satisfaites les espérances que vous avez fomentées. Ne craignez pas de les flatter quelquefois ; par l'adulation on parvient à leur communiquer l'impulsion que l'on veut et qu'ils ne croient devoir qu'à eux-mêmes. Il est souvent utile d'exagérer le bonheur qui les attend à la sortie de l'établissement. Les illusions sont les pavots de la douleur morale ; n'est-ce pas le moment d'en devenir prodigue , quand c'est le seul moyen d'aider à supporter la vie ? Faites paraître
de l'étonnement de les voir se livrer à tel ou tel écart; excitez en eux la lionte d'avoir mal fait. Les jeunes Milésiennes bravaient la mort ; aucune n'osa braver la honte après la mort même, et les suicides cessèrent.
L'amour que nous avons signalé comme cause d'un grand nombre de suicides, peut être placé au rang de ses moyens curalifs.
Il en est de même de toutes les autres passions: h«bil ment provoquées", elles peuvent être substituées avec succès à la place de celle qui donnait lieu à de funestes déterminations. Il arrive quelquefois qu'un premier malheur jette dans le désespoir, et qu'un second , en excitant une vive réaction , réconcilie l'homme avec la vie. M. le professeur Moreau, de la Sartbe, a publié l'Observation d une dame de qualité, âgée de quarante-cinq ou cinquante ans, que la perte dune portion de sa fortune avait rendue mélancolique-suicide , et qui fut guérie lorsque la perte totale de ses biens la contraignit à travailler pour fournir à ses besoins les plus pressans.
La connaissance de ce fait peut suggérer dans l'occasion quelques moyens thérapeutiques.
Une émotion vive et inattendue a produit quelquefois d'heureux résultats. C'est ainsi que Je renvoi inespéré de chez un procureur dissipa, chez le jeune Chatterton, un premier accès de mélan-
colie-suioide. M. A. . . allait se précipiter dans la Tamise ; l'attaque imprévue de deux voleurs lui fit oublier, suivant le rapport de M. Pinel, le but de sa course, et le détourna de ses sinistres projets. Cet homme de lettres , que je connais beaucoup , est maintenant âgé de quatre-vingts ans environ ; il jouit de toute l'intégrité de ses facultés ; jamais son penchant ausuicide ne s'est renouvelé, quoique il ait été souvent dans des situations extrêmement pénibles.
Une femme au milieu de l'hiver, dit M. Parkman, conçut le dessein de se jeter dans la mer qui n'était pas loin de sa maison ; elle allait se précipiter lorsqu'elle reçut un vase d'eau sur la tête ; cet accident produisit sur elle une impression si vive, que perdant de vue son projet, elle retourna chez elle toute tremblante, et jamais la pensée du suicide ne s'est reproduite dans son esprit.
Morgagni rapporte dans sa Lettre sur la manie, la mélancolie et l'hvdrophobie, que Alb. F abri , médecin très distingué de Bologne, ayant été saisi d'une main et fortement retenu par uU hydrophobe auquel il touchait le pouls, tomba bientôt dan« une tristesse telle, que de temps en temps il avait l'idée d'attenter à Son existence. Dans cette intention, il fuyait la société depuis sept jours. Pendant qu'il était plongé dans ses tristes réflexions , une pluie très abondante le surprit :
comme le lieu où il se trouvait était isolé et très éloigné des maisons, il y arriva tout mouillé, mais sa mélancolie avait entièrement disparu. Morgagni admet, et nous admettons avec lui, que cette pluie abondante et inattendue dissipa d'autant plus facilement ce délire mélancolique , qu'il était très récent , et que d'ailleurs le souvenir de ce genre de secours contre l'bydrophobie avait pu contribuer à détruire la cause qui lavait déterminé.
Dans une petite ville à une lieue de Berlin , un soldat victime d'un amour malheureux, se jette dans une rivière ; on parvint à l'en retirer et à le sauver. On le soumet à une surveillance sévère, mais il trouve le moyen de s'écbapper, et court se précipiter dans les flots. Un de ses camarades l'ayant suivi , le couche en joue et le menace d'un coup de fusil , s'il ne vient à l'instant sur ses pas. Le soldat saisi de peur et honteux de recevoir la mort comme un criminel , renonce au dessein de se noyer.
L'impression de frayeur qui résulte d'une première tentative de suicide , peut aussi procurer un rétablissement complet ; et n'est-ce point à cette cause et aux réflexions qui doivent suivre le commencement d'exécution d'un projet aussi sinistre, et non à l'asphyxie, qu'il faut rapporter le rétablissement de cette femme dont parle M. Fodéré dans son Traité du délire , tome 2 , page 588 ? Je veux d'ailleurs laisser au lecteur le
soin de juger de l'explication que donne ce savant professeur dans un cas de mélancolie-suicide où l'asphyxie fut insuffisante pour la guérison.
« D'autres exemples de suicides rappelés à la vie n'ont pourtant pas fourni un résultat aussi heureux; mais je suis persuadé que l'asphyxie n'était pas complète. Ainsi nous avons le cas d'une femme des environs de Strasbourg , âgée de quarante-neuf ans, attaquée d'une mélancolie superstitieuse , qui se pendit ( à l'imitation de son frère et de sa sœur qui en avaient fait de même, et ces événemens ne sont pas rares dans l'Alsace), et qui fut secourue à temps par le docteur J. F. Kayser, qui lui pratiqua une saignée à la jugulaire. Cette femme n'en perdit pas pour cela son penchant au suicide ; elle se pendit derechef, et ce fut tout de bon, quatre ans après. Dans les explications que j'ai demandées à M Kayser, durant l'acte de sa thèse, j'en ai appris que la corde avait été coupée aussitôt après la tentative de l'étranglement, et que les pulsations du cœur annonçaient que V asphyxie n'était pas complète; ce qui est bien différent du cas précédent dans lequel le malade n avait été détaché et secouru que vingt minutes après. » ( Même ouvrage, page 38g. )
Avez-vous inutilement cherché à communiquer une impulsion favorable à certains aliénés, faitesles vivre en société, donnez-leur des modèles à
imiter : tel mélancolique refuse des alimens, isolé dans sa cellule; mais entraîné par une sympathie d'exemple (i), il en prendra presque volontiers, s'il voit d'autres malades manger, ou si un de ses commensaux l'y encourage. Il importe souvent de leur témoigner de la confiance tout en les surveillant de la manière la plus exacte, surtout s'ils ont donné leur parole d'honneur de ne pas attenter à leurs jours. Il est quelquefois très embarrassant de répondre favorablement à leurs demandes, tant il est à craindre qu'ils n'en abusent. Ces circonstances exigent une grande habitude de voir des aliénés ; rien ne peut en tenir lieu.
Le roi d'Angleterre désira un jour se raser luimême; le célèbre Willis craignit, s'il hésitait à lui donner son consentement, que le roi ne crût qu'il était soupçonné de l'intention de se suicider,
(i) J'ai eu déjà occasion de rapporter plusieurs faits qui prouvent toute l'influence de l'exemple sur les déterminations de l'homme; mais qu'il me soit permis d'en insérer encore un qui me semble précieux sous le rapport du traitement prophilaclique. Pendant l'année 1 772, en un très court espace de temps , quinze invalides se pendirent à un crochet qui se trouvait dans un passage très obscur de l'Hôtel des Invalides de Paris. On enleva le crochet, on eut le soin de percer une croisée en face, et depuis cette époque personne n'a mis fin à sa vie dans le même lieu.
et de lui donner ainsi l'idée d'un suicide ; en conséquence, il envoya chercher des rasoirs, et, dans l'intervalle , il engagea sa majesté à fixer son attention sur des papiers qui se trouvaient sur la table; le roi continua de ne s'occuper que de ses papiers, ce qui fit penser à Willis qu'il n'avait eu aucun projet de se tuer. Après s'être rasé , le roi se remit à ses papiers, les rasoirs ne furent pas remportés immédiatement , pour ne pas donner au roi la pensée que l'on craignait qu'il n'en fît sur lui un funeste usage.
Je me suis trouvé dans une circonstance médicale à peu près semblable à celle de Willis , peutêtre même plus embarrassante , et son expérience m'a été utile.
Nous étions sur mer , le temps était calme. Une personne atteinte de mélancolie-hypochondriaquesuicide, avec laquelle je voyageais, me demanda à se raser. Je savais positivement qu'elle avait le projet de se tuer, et qu'elle avait fait son testament; cependant je lui permis de se raser, rassuré par la connaissance exacte de son caractère et de sa maladie : je fus assez heureux pour ne pas me tromper. Le malade, après s'être rasé, jeta les yeux sur moi, et me voyant tranquille, il s'écria : Que vous me connaissez bien, etc. ! Dès ce moment j'eus toute sa confiance.
Cependant, malgré ce succès, je suis convaincu
25o DU SUICIDE.
d'avoir manqué de prudence dans cette circonstance, et je réitère le conseil d entourer ces malades de toutes les précautions, de toute la surveillance possible, en se méfiant toujours de leur promesse et de leur tranquillité. Ces malheureux ne cherchent à nous inspirer de la sécurité que pour trouver le moment favorable de terminer leur existence.
Aux faits déjà cités, et qui prouvent cette assertion, je vais joindre une observation de A. Petit : « Un brigadier de gendarmerie, intéressant par toutes les qualités qui attachent et qui honorent, s'arma contre sa propre vie dans un délire mélancolique. Sa mâchoire fut brisée, son palais percé , sa langue déchirée, une balle se perdit dans ses narines , et s'étanl aplatie contre la colonne vertébrale, fut avalée dans la déglutition. De nombreuses saignées ne purent modérer les effets du gonflement; bientôt il fut extrême : le malade suffoquait; l'air, les alimens n'avaient plus de passage. Al'exempledeDesault, de mon illustre maître, j'osai tenter de le sauver. Deux sondes furent portées dans les narines ; par l'une il respirait, par l'autre j'injectais chaque jour les remèdes ou les alimens convenables à sa situation. Le danger se dissipait, il était bien ; la parole ne lui était point encore rendue, mais chaque jour il semblait se rattacher à la vie. Il m'interrogeait par
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écrit sur mes espérances; il semblait sourire à la joie que j'avais à lui en donner. Ah ! qui ne s'y serait trompé comme moi! je les prodiguais, je me promettais sa guérison prochaine; mais il n'enviait que celle des tombeaux. Quand il se vit forcé de vivre, il s'y plongea par un coup plus assuré, et fit cesser à la fois nos espérances, son désespoir et ses maux. »
Il faut bien se garder de soupçonner tous les aliénés qui refusent des alimens de vouloir attenter à leur vie , on s'exposerait souvent à leur faire naître l'idée d'un suicide. Il est des aliénés qui refusent obstinément toute nourriture, et principalement au début de la maladie. Ce refus dépend le plus souvent de l'embarras de l'estomac; il est alors inutile de contrarier les malades; l'expérience apprend que ce période passé, ils en prennent volontiers. Il en est d'autres qui refusent des alimens dans Je cours de la maladie : leur répugnance est passagère , et revient à diverses époques; elle dure un ou deuxjours, quelquefois trois. Il ne faut pas non plus les violenter ; un émélique dissipe cet état, et l'empêche fréquemment de se reproduire, lien est enfin qui ne veulent pas manger, soit par principe de religion et d'honneur, soit dans la crainte d'être empoisonnés , de se compromettre et de compromettre leurs amis , etc.
Dans ces cas, tout en éloignant l'idée de suicide,
a52 DU SUICIDE.
il est essentiel de vaincre de suite le refus. Après avoir épuisé les remontrances amicales , s'être bien, assuré de leur inutilité, et lorsque la ruse a échoué, on doit recourir à des moyens de répression.
On pourrait, à l'exemple de Hill , médecin anglais, placer les pouces dans l'excavation qui est derrière chaque oreille, près du condvle de la mâchoire inférieure, et pousser fortement. Cet expédient m'a réussi assez souvent , et dans des o;is où l'introduction d'une sonde dans l'œsophage était la seule ressource dont on n'avait pas fait usage. Il est de ces malades qui supportent le besoin des a limens pendant huit, dix, treize jours et davantage. Lenr résolution cesse quelquefois spontanément, mais souvent il est trop tard pour les sauver. D'autres fois, ces malheureux voulant mettre un terme à leur abstinence, sont retenus par une fausse honte; ils craignent les railleries des assistans. Il faut, dans ces cas, laisser des alimens à leur portée, ne pas paraître les observer , et très souvent alors ils s'en emparent comme à la dérobée.
Je vais me borner à citer deux faits qui peuvent éclairer le praticien dans des cas analogues. Une jeune personne très intéressante , vivait depuis quelque temps avec un employé d'une administration, qui fut tout à coup et contre son attente privé de sa place. Madame D. craignant alors d'être abandonnée , se jette par une croisée. Elle est con-
duïte à la Salpêtrière , dans un état de mélancolie compliquée d'hystérie. Pendant son séjour, elle éprouva une foule d'accidens qu'il est inutile de mentionner ici. Le 20 décembre 181 5 , elle commença à garder le silence le plus absolu, et à refuser les alimens qu'on lui présentait. Cette opiniâtrelé persistait le Ier janvier 1816, quoiqu'on eût employé tons les moyens ordinaires. Ce jourlà même, le professeur Pinel, dont j'étais l'interne à cette époque, lui offre un cornet de bonbons, et l'engage à accepter celle étrenne du premier de l'an. A l'instant madame D. , d'un mouvement précipité, s'en empare, et se met à les manger en couvrant sa tête de son drap de lit. Dés ce moment la malade prend sans aucune difficulté la nourriture qui lui est offerte.
«Un officier, après avoir essuyé beaucoup de dés;igrémens , tomba dans un accès de mélancolie dans lequel il résolut de se laisser mourir de faim, et il suivit son plan si fidèlement, qu'il passa quarante-cinq jours sans rien manger : seulement, le cinquième jour, il demanda de l'eau distillée-; on lui donna une demi chopine d'eau-:!e-vie d'anis, qui lui dura trois jours. On lui représenta que c'était trop , alors il n'en mil dans chaque verre d'eau que trois gouttes, et la même quantité lui dura trente-neuf jours. Alors il cessa de boire, et ne prit rien du tout pendant les huit derniers
a54 Dtr suicide.
jours. Dès le trente-sixième, il fut obligé de rester couché, et ce qu'il y a de remarquable, c'est que cet homme, du reste extrêmement propre tant que dura son jeûne, exhala une très mauvaise odeur, suite du défaut du renouvellement de ses sucs et de la corruption qui en résultait , et sa vue même s'affaiblit. Toutes les représentations avaient été inutiles , et on le regardait déjà comme perdu , lorsque le hasard ranima en lui la voix de la nature. Ayant vu un enfant entrer avec une beurrée , ce spectacle excita en lui un appétit si violent, qu'il demanda instamment de la soupe. On lui donna de deux en deux heures quelques cuillerées de bouillie de riz; peu à peu on lui donna des alimens plus nourrissans, et sa santé se rétablit quoique lentement. » ( Histoire de ï Académie royale des Sciences , année 1 76g. )
Une joie bruyante et même modérée irrite les mélancoliques; le contraste de cette gaîté avec leur situation les jetle dans l'abattement. Les spectacles les plus gais, lorsqu'ils ne produisent pas ces fâcheux effets, ne leur donnent qu'un plaisir passager. J'ai plusieurs fois conduit un mélancolique au spect.icle , et puis dans des hôpitaux, désirant comparer les effets que produiraient en lui ces deux genres d'impressions. Les visites dans les asiles de l'infortune lui furent principalement utiles , en lui suggérant l'idée qu'il n'était pas le
plus misérable des hommes. Il parait qu'il suffit d'avoir un certain nombre de compagnons d'infortune pour se résigner aux événemens quels qu'ils soient : je crois qu'on se trouverait bien de ce moyen dans la mélancolie-suicide , tant il y a de personnes qui se trouvent malheureuses pour n'avoir pas connu les souffrances des autres.
L'exercice des facultés intellectuelles peut faire une heureuse diversion ; quand on a de l'imagination , et les personnes qui souffrent en ont généralement beaucoup, on peut trouver des plaisirs toujours renouvelés dans l'étude des chefs-d'œuvre de l'esprit liumain ; aussi à l'entrée de la bibliothèque d'Alexandrie lisait-on celte belle inscription : Remèdes de l'dme.
M. Charpentier, dans sa bonne thèse sur la mélancolie, nous apprend qu'un ecclésiastique, devenu mélancolique, avec penchant au suicide, à la suite des malheurs de la révolution , fut guéri par l'activité qu'il mit à défendre le concordat, qui accordait quelque liberté aux ministres de la religion.
Je n'en finirais pas si je voulais entrer dans les détails de la thérapeutique morale; toutes les fois qu'on la met en usage, il se présente de nouveaux problèmes à résoudre: aussi, loin de marcher en esclave dans ries sentiers battus, la médecine morale ne connaît de bornes que l'étendue du génie de celui qui l'exerce. L'importance des secours mo-
raux est si grande, que les anciens regardaient la. morale, la philosophie et l'éloquence, comme des moyens médicinaux. Les philosophes moralistes abondent en excellens préceptes pour combattre les passions; mais ils supposent, pour les mettre en pratique , une force et une liberté desprit qui ne sauraient s'allier avec le tumulte qu'elles suscitent. Il faut vivre avec les aliénés pour apprécier les soms infinis et les attentions qu'ils exigent ; on ne peut, sans s'exposer à leur être nuisible , leur dire une seule parole , si on ne les connaît parfaitement ; on n'obtiendra d'heureux résultats que lorsque les discours seront en harmonie avec l'âge, le sexe, l'instruction, le caractère, les habitudes du malade auquel on les adressera. Moyens de La douceur doit être la base des règlemens de rejjiesiion. toute majson d'aliénés , mais il est nécessaire quelquefois d'infliger dey punitions pour l'intérêt de ces infortunés, et pour maintenir l'ordre dans l'établissement ; bien entendu que nous ne conseillons ni les coups ni les chaînes ; c'est ôter à l'homme le dernier sentiment de sa dignité, lui inspirer un désir profond de vengeance, et le précipiter dans l'incurabilité.
Un grand appareil de force rend la répression presque toujours inutile : c'est un moyen précieux pour dompter la fougue des maniaques et l'obstination des mélancoliques.
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Les entrevues avec les parens, les amis des malades , accordées quelquefois comme encouragement pendantla convalescence , peuvent, si elles sont refusées, punir d'une manière très forte un aliéné ; mais il faut être très circonspect. Souvent les mélancol i ques con tractent l'habitude de l'obstination, lorsque l'isolement dure trop long-lemps; il faut alors provoquer des entretiens avec les parens , et leur visite inattendue cause une commotion à la suite de laquelle vient quelquefois la raison. Quand on leur a promis leur sortie de l'établissement, et qu'on a fixé une époque, il ne faut pas manquer à sa parole. M. Pinel cite l'exemple d'un mélancolique avec penchant extrême au suicide, qui, guéri depuis trois mois , tomba , par celte imprudence , dans un état de démence incurable. La réclusion dans une chambre obscure, pu dans une division autre que celle dans laquelle ils vivent habituellement, a eu souvent des effets favorables.
Quelquefois il est nécessaire d'appliquer une camisole à sangles, de la serrer fortement, et de produire une vive rétraction des épaules en arrière ; c'est souvent un moyen de contraindre les plus rebelles : cette répression ne saurait être long-lemps soutenue, à cause de la gêne de la respiration.
La douche, les aspersions d'eau froide réussissent quelquefois j mais le plus souvent elles ne sont
utiles que pour le moment. Dans d'autres circonstances, l'opiniâtreté des malades est telle, que l'on est obligé de cesser la douche avant de triompher de la détermination qu'ils ont prise ; il faut alors avoir recours aux autres moyens de répression.
La machine rotatoire qu'Erasme Darwin a fait connaître au commencement de ce siècle, a été utile en Angleterre et en Allemagne , dans la traitement des aliénés, par la sensation pénible, vive et instantanée qu'elle fait naître , par les vertiges, les nausées, le vomissement qu'elle détermine; enfin,, par la peur qu'excitent, soit l'aspect de l'appareil et de la manière dont on s'en sert, soit le danger apparent d'être lancé hors de la machine , et d'être blessé grièvement. M. Horn , médecin de l'hôpital de la Charité à Berlin , s'en est servi pour ramener à Tordre et à l'obéissance les mélancoliques indociles. L'ébranlement qu'elle opère dans toute l'économie animale peut quelquefois suffire pour changer les résolutions des aliénés qui ont de la tendance au suicide. Quelques uns de ceux qui voulaient se laisser mourir de faim ont changé d'avis, parce qu'ils redoutaient plus l'action de la machine que la mort par inanition. Elle est un stimulant pour les aliénés tranquilles, mornes et pensifs. Comme tous les moyens répressifs , la machine rotatoire réussira
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d'autanl mieux quele sujet sera plus irritable, qu'il y sera moins habitué. Ne soumettez jamais à son action les aliénés lr«»p craintifs, d'une organisation trop délicate. Comme pour la douche , il faut en proscrire l'usage après les repas; on n'y aura recours qu'avec beaucoup de circonspection chez les malades disposés à la phthisie, à l'apoplexie; le médecin doit être constamment présent lorsqu'on met en usage ce moyen de répression , puisqu'il est rare que les malades et même les hommes bien portans puissent le supporter plus de deux minutes.
Depuis que ceci est écrit , j'ai eu occasion de juger par moi-même des effets de la machine rotatoire, à l'hôpital des aliénés de Zurich.
Quoique toutes les précautions eussent été prises, j'ai ressenti une douleur affreuse , j'ai été dans un danger imminent d'une apoplexie ; le souvenir de ce pénible état me fera mieux résister dorénavant à la séduction des autorités, et m'inspirera plus de réserve dans l'emploi des moyens énergiques et perturbateurs.
Montaigne désirait que les médecins éprouvassent ou eussent éprouvé toutes les maladies ; mais il aurait pu ajouter avec plus de raison , qu'il serait nécessaire que tous les médecins eussent essayé sur eux-mêmes tous les moyens violens avant de les prescrire à leurs malades.
Quel que soit l'agent de répression , il faut
l'employer le plus rarement possible. L'aliéné se soumet, et semble obéir aux volontés du médecin, parce qu'il est frappé de crainte; mais lorsque celte crainte est éloignée de son esprit , ou que se croyant à l'abri de tout regard il peut se promettre l'impunité, il lâche la bride à ses passions ; une nouvelle répression donne au délire plus d'intensité, plus de violence.
Les peines seront d'ailleurs relatives à l'état du malade , à la gravité de ses écarts , au degré de force physique ou morale, à la sensibilité, à l'éducation , etc. Lorsqu'on jugera la répression nécessaire, il faudra la mettre en usage de très bonne heure , et prendre insensiblement des manières plus douces , à mesure qu'on s'apercevra d'un changement favorable.
Ne mettez jamais de passion dans les reproches que vous serez obligé de faire aux aliénés, ou dans les répressions dont vous reconnaîtrez la nécessité ; vous perdriez indubitablement la confiance de votre malade, et, avec elle, le plus sûr moyen de guérison. L'aliéné peut être ému au moment même ; mais cette impression ne saurait être durable. Bientôt il aura du mépris pour ces vains éclats, et ne vous écoutera plus. Il faut bien s'efforcer de faire comprendre à l'aliéné que vous n'en voulez qu'à l'action qu'il vient de faire, et non à sa personne ; ce qui sera facile , si vous
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l'avez toujours traité avec douceur, modération, et si la passion n'anime pas actuellement vos reproches ; toute répression doit être exercée au moment même où l'aliéné a commis quelque acte répiébensible : je pense qu'elle doit être exercée par le médecin ou par son ordre, et qu'il est important que le malade en soit bien persuadé ; s'il en était autrement, il regarderait le châtiment comme un acte arbitraire ; il concevrait une haine implacable contre la maison, et perdrait toute confiance, tout respect pour le médecin, puisqn'en lui il ne verrait plus son guide, son protecteur. Il est peut-être quelques circonstances dans lesquelles le malade doit ignorer si le médecin a donné l'ordre de le punir; mais je crois que ces circonstances sont rares, et demandent une grande sagacité.
Lorsque ces infortunés recouvrent la raison , il faut s'efforcer de prévenir les rechutes par l'éloi- Traitement gnement des causes qui ont produit la maladie,^"*"™"'-'" et par la continuation du traitement après la guérison. Il ne faut rendre à leur famille les mélancoliques qui seront atteints du malheureux penchant au suicide , que lorsqu'on sera bien convaincu du retour des affections morales qui leur sont propres. Il faut tâcher de les placer dans des conditions plus agréables que celles où ils étaient avant d'être malades. On devra les éloigner des
objets capables d'exeiler leur ancien délire; l'oubli de ce précepte a occasionné bien des réduites.
C'est ainsi que la vue d'une rivière, d'une arme à feu ou d'un poison , a réveillé plus d'une fois le penchant au suicide, même longues années après sa cessation. On devra redoubler de précautions au retour de certaines saisons , aux époques menstruelles, pendant et après l'accouchement : le surcroît d'excitation qui a lieu alors dans toutes les fonctions , est une cause puissante de récidive.
Je néglige à dessein d'autres considérations très importantes, parce qu'elles sont communes à un grand nombre de maladies.
Comment arrêter les progrès , prévenir le développement de la plus terrible des aliénations mentales, de celle qui mène au suicide, dont la contagion rapide mérite de fixer l'attention de tous les amis de l'humanité?
Les lois à- Les lois civiles peuvent-elles sévir contre le "[^/"""s'éïïr suicide , peuvent-elles le prévenir? contre k sut- j^QS p]us anc'iens législateurs ont pensé que la
ciae; peuvent- ' . .
elles le préve- société avait le droit de sévir contre le suicide, mais presque tous ont senti la nécessité d'établir de nombreuses exceptions.
Jetons un coup d'ceil sur quelques unes de ces lois anciennement en vigueur.
Le suicide était puni, par la loi d'Athènes, en coupant la main qui avait commis cet acte de fu-
reur, et en ne renfermant pas cette main dans le même tombeau que le reste du corps.
A Thèbes, le corps des suicidés était jeté dans les flammes avec ignominie. On se hâtait de le dérober aux regards comme un objet impur.
Tout homme, dit Platon, qui a tué celui qui lui était étroitement lié , c'est-à-dire lui-même , non par ordre du magistrat, ni pour éviter l'infamie , mais par faiblesse et sans un motif impérieux , sera puni. Montesquieu observe que cette loi de la république idéale de Platon, était formée pour un peuple où les ordres du magistrat auraient été totalement absolus, où l'ignominie auroil été le plus grand des crimes.
Mais quelle loi peut convenir également à deux peuples V comment établir une ligne de démarcation précise entre l'honneur et l'ignominie? Chacun a de l'honneur à sa manière. Est-on coupable pour n'être pas éclairé sur le véritable honneur? le même motif ne sera-t-il pas impérieux pour l'un et insuffisant pour l'autre? quel moyen avoir dans un grand nombre de cas pour distinguer la faiblesse de la force d'âme? ne possédonsnous pas tous, d'une manière inégale, une mesure de sensibilité qui nous fait, ou céder à l'orage, ou lutter contre lui ?
Chez les Romains, l'action de ceux qui s'ôtaient la vie par simple dégoût à la suite de quelque
perle ou de quelque autre événement fâcheux , était regardé comme un trait de philosophie et d'héroïsme, et par conséquent hors de l'atteinte de la loi. Le suicide ou la tentative de suicide par suite de l'aliénation d'esprit n'encourait aucune peine. Les lois ne sévissaient que dans les circonstances suivantes : lorsque le suicide avait lieu à la suite d'un autre crime , soit par l'effet du remords , soit par la crainte des peines ; dans le cas où. le crime était capital et de nature à mériter le dernier supplice ou la déportation ; alors les biens de celui qui s'était donné la mort étaient confisqués, pourvu, toutefois, que le criminel eût été poursuivi en jugement, ou qu'il eut été surpris en flagrant délit.
Remarquons que dans ces cas on ne punissait, pas le suicide, mais le précédent délit; et faisons observer qu'en général les législateurs cherchaient moins à flétrir l'action en elle-même, qu'à condamner le motif sur lequel elle avait été basée.
Si le suicide n'avait point été consommé, parce qu'on l'avait empêché, celui qui avait fait la tentative était puni du dernier supplice, comme s'étant jugé lui-même , et aussi parce qu'on craignait qu'il n'épargnât pas les autres. Ces critninels étaient réputés in lames pendant leur vie, et privés de la sepullure après leur mort. Les hommes de guerre étaient déshonorés s'ils attentaient à leurs jours , et
qu'ils survécussent à celte action. Ces lois furent ensuite abrogées; il fut permis à chacun de se donner la mort pour un motif légitime; mais dans le cas contraire, cet acte violent fut sévèrement défendu, et la vindicte des lois s'appesantissait alors sur celui qui , sans cause majeure, avait tenté d'abréger son existence.
Les observations que j'ai faites sur les lois grecques sont aussi applicables aux lois romaines contre le suicide. Je n'ajouterai ici qu'une réflexion : c'est que d'après les lois de Platon, la flétrissure du suicide était moins rigoureuse que chez les Romains, et surtout que chez les nations modernes de l'Europe. Elles refusaient les funérailles publiques , mais elles accordaient l'enterrement clandestin dans des lieux" écartés et solitaires.
Toutes les législations chez les peuples modernes ont flétri le suicide ; toutes l'ont regardé comme une action coupable, opposée à la nature, nuisible aux bonnes mœurs et aux gouvernemens.
La loi anglaise met le suicide au rang des crimes, elle en fait une espèce particulière de félonie ; elle ordonne l'abandon ignominieux du cadavre traversé d'un pieu sur legrandchemin, et la confiscation de ses biens au profit de la couronne. Chez les Anglais le suicide criminel suppose l'âge de raison et la jouissance actuelle du bon sens. Aussi les jurés de la couronne excusent
toujours ces malheureux d'après le certificat d'un médecin; ils pensent que se tuer soi-même est toujours un signe évident de folie.
L'ancienne législation française ( i3e siècle ) confisquait les meubles de ceux qui s'étaient suicidés ; l'article 586 de l'ancienne coutume de Bretagne, et l'article 53 i de la nouvelle, portent que si aucun se tue à son escient , il doit être pendu et traîné comme un meurtrier ; plus tard on suivit à peu près la loi des Romains qui établissait, la distinction dont il a été question plus haut, comme le prouve, par exemple, la constitution de Charles V, de l'année i55i. Dans le doute, on pensait toujours que celui qui s'était tué l'avait plutôt fait par folie ou par chagrin qu'en conséquence de quelque crime commis , à moins qu'on' ne prouvât le contraire.
Enfin la dernière loi, contre le suicide, qui régnait en France , et que le code pénal du 25 septembre 1791 abroge par la disposition générale qui le termine, voulait que l'homme qui s'était suicidé , ou plutôt que son cadavre fût traîné sur une claie la face contre terre, qu'il fût ensuite pendu par les pieds et privé de la sépulture. Ses biens étaient également confisqués. Mais il faut observer quon ne punissait ainsi que ceux qui se tuaient de sang-froid et avec un usage entier de la raison et par la crainte du supplice.
Il est important, en terminant l'exposé des principales lois contre le suicide , de faire remarquer que presque toujours les législateurs ont pressenti leur injustice , et ont fait tant d'exceptions, qu'ils ont donné implicitement des moyens de les évader. Il semble qu'ils n'aient voulu que constater un délit et non le punir.
MM. les professeurs Joseph Frank et Fodéré, pensent que l'abrogation des lois répressives favorise le suicide, et proposent en conséquence de les remettre en vigueur. M. Esquirol s'exprime ainsi à ce sujet : « Le suicide est phis fréquent depuis « que les lois qui le condamnent sont sans vi- « gueur; donc, dans l'intérêt de la société, le lé- « gislateurpeut établir des lois non pénales contre « le suicide, mais comminatoires pour le prévenir. « Il ne m'appartient pas d'indiquer ces lois, mais « je pensé qu'elles doivent varier suivant les carac- « tères, les mœurs et même les préjugés des peu- « pies, et être dirigées contre les causes sociales « qui sont propres à développer la tendance au sui- « cide. Par exemple, de nos jours, le roi de Saxe « vient d'ordonner que le corps des suicidés fût « livré aux amphithéâtres publics de dissection. » (Art. Suicide, Dict. desScienc. médic, p. 280.)
Nous pensons également que des lois répressives pourraient suspendre le bras de quelques malheureux, mais nous sommes bien convaincus
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que dans la très grande majorité des cas, ces lois
seraient injustes, inutiles, et même dangereuses.
Cette question difficile tient profondément à la nature de l'homme , à la morale , à la législation et aux mœurs publiques. S'il s'agit d'en faire l'application à un peuple particulier , la solution de cette question exige encore une connaissance exacte du caractère de ce peuple , des opinions vraies ou faussr-s qui régnent sur lui , de ce qu'on appelle l'esprit du siècle; car pour qu'une loi soit vraiment bonne, il faut qu'étant en harmonie avec les élémens immuables de la nature de l'homme, elle soit accommodée au caractère propre, et à la situation momentanée du peuple pour qui elle est faite. Tel est le sens de ces paroles de Solon : « Je « n'ai point donné aux Athéniens les meilleures « lois possibles, maisles meilleures de celles qu'ils <f peuvent supporter. »
Ce problème , pour être résolu d'une manière satisfaisante, exigerait, comme on Je voit, les connaissances les plus profondes et les plus variées : aussi n'ai-je point la prétention d'en obtenir la solution , et vais-je me borner à quelques réflexions sur ce sujet important.
Beccaria, dans son Traité des délits et des peines , a soutenu la même opinion que nous, en disant: «, Le suicide est un délit auquel il semble qu'on ne peut décerner un châtiment proprement dit, puis-
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que le châtiment ne saurait tomber que sur l'innocence ou sur un cadavre insensible, h La deuxième proposition nous paraît erronée. L'homme ne meurt pas tout entier, son souvenir lui survit plus ou moins long-temps, suivant le rang qu'il a occupé dans la société , les services qu'il a rendus soit aux sciences, soit aux lettres, etc. Je n'imagine pas de supplice plus rigoureux à faire subir à beaucoup de personnes vertueuses que de flétrir leur mémoire. Mais est-il possible, dans le moment actuel , de flétrir la mémoire d'un homme par cela seul qu'il attente à ses jours? Voilà ce que je conteste. La loi n'aurait que de la fureur, elle manquerait de force ; elle viendrait échouer contre l'opinion publique qui , prononçant en dernier ressort, absout le malheureux que le désespoir entraîne à une mort volontaire, et accorde une tendre pitié à son délire.
Une telle loi paraîtrait barbare à l'époque actuelle, et je ne sais pas si l'indignation publique n'y opposerait pas sur-le-champ un obstacle insurmontable pour son exécution.
Beccaria dit dans un autre endroit :
« Celui qui s'ôte la vie fait à la société politique « un moindre mal que celui qui s'en bannit pour « toujours, puisque le premier laisse tout à son « pays» tandis que l'autre lui enlève sa personne « et une partie de ses biens. Or si la force d'un
« état consiste dans le nombre de ses citoyens , le « suicide cause à la nation une perle moitié moin- <f dre que celle que lui occasionne l'émigration d'un « habitant qui va se fixer chez un peuple voisin. »
Cette raison me paraît fausse , et l'erreur dérive, selon moi, de ce que Beccaria ne s'est pas placé aussi haut que les législateurs qui ont voulu punir le suicide. Ils ont embrassé cet objet sous un point de vue beaucoup plus étendu , et sans se borner à faire des lois pour les peuples de la Grèce, de l'Italie et de la France, ils ont d'un seul coup d'œil envisagé dans leur code toutes les nations policées de l'univers.
Voyons s'il n'existe pas des raisons plus solides en faveur de notre opinion. Les lois anciennes contre le suicide étaient cruelles, injustes pour la famille du suicidé , qu'elles dépouillaient pour xtne faute qui lui était étrangère. Le fils, en déplorant la perte de son père , avait encore à gémir sur la perte de ses biens. Elles punissaient la veuve d'avoir perdu son mari, quelquefois même leur cruauté allait jusqu'à la dépouiller de ses propres biens.
Ce n'était pas assez de la confiscation injuste des biens, l'infamie de la claie flétrissait une famille innocente Inconcevable aveuglement! le législateur punissait avec plus de rigueur un malheureux qui s'était suicidé qu'un forcené qui avait
trempé sa main dans le sang de l'innocence. La famille de ce monstre n'était pas l'objet de la vindicte des lois, et la famille d'un aliéné excitait toute leur sévérité. Les lois acquittaient celui qui , dans le premier emportement d'une passion violente, avait commis un meurtre, et elles sévissaient contre le suicide, qui est si souvent la suite de ces orages de l'âme. Que de malheurs accumulés sur une famille dont tout le crime était de compter un membre qui avait dévié un instant de la véritable voie! Mort violente d'un parent chéri, confiscation de ses biens, et, par-dessus tout, infamie attachée à son nom, et par conséquent à sa postérité; peut-on imaginer un concours de circonstances plus propres à développer le suicide !
On peut dans ce moment, jusqu'à un certain point, cacher aux enfans qu'il y a eu un suicide dans une famille; mais si vous lui donnez plus d'éclat par l'exécution d'une loi rigoureuse, les enfans en auront inévitablement connaissance, et cette affreuse nouvelle ne pourra qu'augmenter en eux une fâcheuse prédisposition. Ce mot me faitnaître une réflexion qui me paraît bien forte en faveur de mon opinion. Quoi! l'on convient que le suicide est la folie la plus héréditaire, et l'on invoque toute la sévérité des lois pour le punir ! On veut donc que la société s'empresse de marquer la victime dans le sein même de sa mère ?
Cet acharnement sur un cadavre a d'ailleurs l'odieux de la férocité. Il ne faut pas repaître les yeux du peuple de ces scènes sanglantes, car la douceur est le plus beau type de l'humanité , et le législaieur doit s'efforcer de tout son pouvoir de l'empreindre sur les mœurs nationales.
Mais est-il au pouvoir de ces lois cruelles , injustes , de prévenir le suicide? Voilà toute la question , me dira-t-on ; car ces lois seront vengées s'il est prouvé qu'en produisant un mal particulier elles contribuent au bien public. Mais si le contraire est prouvé , ne faudra-t-il pas conclure que de telles lois sont opposées aux principes fondamentaux de la législation.''
Les lois n'ont pas de frein plus énergique pour arrêter le crime que la crainte de la mort. Ce frein n'existe pas pour celui qu'une volonté ferme et désordonnée entraîne à attenter à ses jours. Quelle loi ne serait donc pas insuffisante, lorsqu'on est parvenu à triompher de l'instinct conservateur? où trouver le moyen de retenir le bras de celui qui a déjà rompu le lien le plus fort qui l'attachait à la vie ?
Je représentais à un malade atteint d'hypc— chondrie-suicide qui voulait se précipiter dans la mer , toutes les raisons qu'il avait de bénir le sort; je cherchais à lui peindre la douleur profonde que son désespoir allait répandre dans toute sa
famille , le déshonneur qu'une mort aussi violente pourrait faire rejaillir sur elle ; je lui parlais de sa femme , de ses enfans qu'il adorait. Ce malade m'interrompit alors brusquement, et m'apostropha ainsi avec un emportement qui tenait de la fureur : « Que vous connaissez peu l'état de rage auquel je suis en proie 1 Et que m'importent ma femme et mes enfans, puisqu'un sort cruel m'empêche de goûter un moment de bonheur? Mais soyez satisfait, ma lâcheté parle plus haut que toutes vos belles raisons. »
Est-il possible de penser que celui que ne peuvent retenir à la vie une épouse chérie, des enfans adorés, et par-dessus tout l'amour si naturel de sa conservation, pourra l'être par la confiscation de ses biens après sa mort? En supposant que celte pensée se présente à l'esprit de celui qui médite le suicide (ce qui doit arriver rarement, car dans ce moment cet infortuné ne peut guère s'occuper que de son malheur et des moyens d'y mettre un terme), je soutiens qu'elle serait impuissante. Est-il raisonnable, en effet, de penser que celui qui a surmonté les obstacles les plus forts qu'il a d'abord rencontrés, reculera devant un obstacle moindre et qui ne se présente que dans l'éloignement? « Si l'on m'objecte , dit Beccaria , que celle « peine peut encore arrêter un homme déterminé « à se donner la mort, je réponds que celui qui
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« renonce tranquillement aux douceurs de l'existc tence, et qui hait assez la vie pour lui préférer « une éternité malheureuse, ne sera pas sûrement « ému par la considération éloignée et peu efti- « cace de la honte qui va rejaillir sur ses enfans <x ou ses païens. »
J'ajoute que cette considération serait maintenant nulle en France. L'ignominie dont la loi menace le cadavre d'un suicidé ne saurait être un frein pour celui qui veut attenter à ses jours, parce qu'il n'ignore pas qu'un tel pouvoir dépasse celui d'une loi qui n'est pas en harmonie avec l'opinion publique.
Mais , disent les médecins dont nous combattons le sentiment , le suicide est plus fréquent depuis que les lois sont sans vigueur. Ce serait une erreur très grande , selon moi , d'attribuer à leur abrogation cette multiplicité effrayante de suicides; elle est due à notre situation politique actuelle, aux causes que j'ai ailleurs énumérées, et non à l'abrog;dion des lois répressives. Ces lois sont abrogées depuis plus de trente ans, pourquoi se fait-il donc que depuis quelques années seulement l'augmentation des morts volontaires ait eu lieu? C'est cependant une vérité dont je me suis convaincu, et dont on peut se convaincre en comparant les journaux de 1809 jusqu'à i8i3, avec t;eux de cette époque jusqu'à ce jour. .
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Les lois ecclésiastiques sont -elles abrogées? voyez quelle est leur influence; cependant leur puissance n'est-elle pas , en général , incomparablement plus forte que celle des lois civiles ?
Ces savans, d'ailleurs, si zélés pour le bonbeur de l'humanité , croient pouvoir invoquer, en faveur de leur opinion, l'autorité de l'expérience; mais si l'on consulte l'expérience , on voit , comme le remarque judicieusement Filangieri , que dans les pays où les lois ont été les plus rigoureuses contre le suicide, la France et l'Angleterre, le suicide a été aussi observé plus fréquemment. (1)
(1) Tout le monde connaît l'usage barbare où sont les femmes , dans l'Inde , de se brûler sur un bûcher après la mort de leurs maris. Eh bien! les Français, les Hollandais, les Danois ont voulu abolir cette horrible superstition par de sévères règlemens. Qu'est-il arrivé? Ces règlemens ont été éludés , en consommant les sacrifices hors des districts qui étaient sous la domination de ces peuples.
Les Anglais n'ont pas été plus heureux. Lord Biuning et M. Ba thurst assurent qu'après la circulaire publiée à ce sujet par le gouvernement anglais , le nombre des personnes qui s'immolèrent n'en fut que plus considérable. Cependant M. Boxton a appelé , dans la dernière session , l'attention du parlement d'Angleterre sur cet objet important. Il a exposé que pendant l'année dernière deux mille trois cent soixante-six femmes s'étaient ainsi sacrifiées sur le bûcher , après la mort de leurs maris ; et dans
M. Esquirol ajoute que lorsque les déclamations d'Agésias rendoient le suicide fréquent en Egypte ,
ce nombre il ne comprenait que les sacrifices faits publiquement, ne pouvant en aucune manière préciser le nombre des femmes qui s'étaient volontairement brûlées dans leurs maisons particulières. Des communications faites par M. Boxton à la chambre , il résulte que parmi les victimes de la superstition , on en a vu qui n'avaient pas encore quatorze, douze, dix, et même une qui n'avait que huit ans.
'La motion de M. Boxton a été prise en considération. Il a été décidé qu'on aurait recours à la force pour abolir ces sacrifices abominables, qui outragent l'humanité.
Si la résolution de réprimer cette barbare coutume ne peut que plaire à toute âme sensible , il est naturel d'éprouver un sentiment pénible en songeant que la force et la violence doivent être mises en usage. Pour moi , je partage l'opinion de ceux qui en regardent l'emploi comme inutile et dangereux dans cette circonstance.
Les premières tentatives de cette natDre ont été infructueuses : bien plus, elles ont augmenté la fureur des femmes indiennes et le zèle des brames. L'expérience acquise sur les lieux a donc déjà sanctionné notre manière de voir ; mais une expérience plus générale , et par conséquent plus forte , milite encore en noire faveur : il est en effet dans la nature de l'homme de défendre ses croyances religieuses avec d'autant plus de chaleur et d'opiniâtreté, qu'on les attaque avec plus de violence. L'histoire l'atteste ; jamais aucune superstition , quelque avilissante qu'elle fût , n'a été détruite ou cor-
il suffit, pour le faire cesser, d'une loi de Ptolémee qui défendit, sous peine de mort , d'enseigner la philosophie de Zenon. Mais, je le demande , estce parce que le roi Ptolémee a fait une loi contre le suicide, que les morts volontaires ont cessé? Non sans doute. Les déclamations d'Agésias sur le bonheur d'une autre vie entraînaient ses disciples au suicide; en supprimant ses funestes leçons , Ptolémee empêcha l'orateur de la mort de faire des prosélytes, et voilà tout.
rigée par la force. Qu'on compare les résultats obtenus dans les cas où l'on a voulu imposer aux peuples une re^ ligion les armes à la main , et dans ceux où la douceur et la persuasion ont été seules mises en usage; c'est par de tels moyens que la religion chrétienne s'établit et fleurit. La force et la violence qu'on employa pour la détruire ne firent qu'en accroître le zèle.
Toute superstition étant due à l'ignorance des peuples , et presque toujours imposée par d'habiles imposteurs , il convient , ce me semble, pour l'abolir, d'éclairer les uns et de démasquer les autres.
Les brames, méconnaissant les principes sacrés du droit naturel, ont toujours eu en vue , dans leurs règlemens , d'augmenter la masse de leurs biens , et de s'arroger toute la considération publique. Il faut donc cherchera diminuer leur puissance , il faut mettre des bornes à leur cupidité.
Une chose qui me paraît bien importante , c'est de s'opposer à l'exécution de ce règlement : « A défaut de
L'exemple des filles de Milet n'est pas non plus, ce me semble , très concluant en faveur des lois contre le suicide. Il est vrai que la contagion cessa lorsque le sénat eut ordonné que les corps des suicides seraient exposés nus sur la place publique; mais ce cas n'est-il pas tout particulier? Ici, la cause est unique ; c'était l'éloignement de leurs amans, par les suites de la guerre, qui entraînait la mort volontaire des filles de Milet. La cause du mal appréciée, le sexe pris en considération, le législateur a donc pu remonter , dans ce cas , à la
parens , ils se déclarent héritiers de toutes lespropriétés. » On sent combien un tel pouvoir est dangereux en de telles mains. Leur intérêt particulier doit leur commander souvent ces sacrifices horribles ; car s'il est vrai , comme l'assure M. Hume , que les brames persuadent quelquefois aux femmes de s'immoler aux mânes de leurs maris pour favoriser les intérêts des parens du défuut, on est bien fondé à penser que ce qu'ils font pour les autres, ils ne manquent pas de le faire pour eux-mêmes dans les occasions opportunes. D'ailleurs rien n'est mieux prouvé que l'influence que les brames exercent sur les esprits des femmes indiennes.
Il faut donc s'efforcer de diminuer leur influence : le plus sûr moyen pour y parvenir est , selon moi , de répandre l'instruction. Les femmes, plus éclairées, résis- , leront mieux aux suggestions des brames , et les brames eux-mêmes seront contraints à plus de modération , par le .seul effet du progrès des lumières.
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cause du mal , et adapter le remède à la nature de ce mal. Il a excité la pudeur de ces jeunes filles , et a opposé le supplice de la honte au délire de l'amour. Mais ces précautions ont-elles été prises dans les autres lois anciennes et modernes contre le suicide, et peut-on imaginer qu'il soit jamais possible de les prendre lorsque les causes sont si diverses , lorsque les deux sexes , lorsque les in dividus de toutes les classes de la société sont sujets à la même fureur sur eux-mêmes? La même punition, infligée dans des circonstances si diverses, à des personnes qui ont une manière de sentir si différente, ne peut donner que de funestes résultats, comme l'expérience l'a prouvé.
N'a-t-on pas vu d'ailleurs, dans des temps déjà reculés, la démonomanie et toutes ses variétés se multiplier et affliger l'Europe , au moment même où les législateurs cherchaient à frapper l'imagination par l'appareil effrayant des supplices ? Tous ces moyens violens ne rendirent point à la raison un seul de ces mélancoliques. Les demonomaniaques furent traités comme les autres al iénés, et la médecine, en renouvelant son alliance avec la philosophie, est presque parvenue à faire rayer cette vésanie de la liste des infirmités qui affligent l'espèce humaine.
A plusieurs égards, le duel peut être rapproché du suicide, surtout sous ce rapport qu'ils seni-
blent tous les deux se jouer également de la puissance des lois. La manie du duel était favorisée par des préjugés absurdes ; le législateur voulait les dissiper; le duel tendait à priver la société d'un des combaitans ; le législateur voulait le punir. Mais quel Lien ont produit ces lois avec toute leur sévérité (i)? Elles ont augmenté la fréquence
(i)L'édit du mois d'août 166g, la déclaration de la même année, et celle du 28 octobre 171 1 , voulaient que , dans le cas du duel , les coupables fussent punis de mort , sans rémission. Le procès devait être fait à la mémoire de ceux qui avaient succombé : la confiscation avait lieu contre les uns et contre les autres. Si l'on employait dans un duel une ou plusieurs personnes , tous les combattans étaient punis de mort , et dégradés de la noblesse : leurs armes devaient être noircies et brisées par les mains du bourreau. Les roturiers qui se battaient avec un gentilhomme étaient condamnés à être pendus , :ivec confiscation de tous leurs biens. Louis xv, à son avènement au trône , loin de laisser tomber en désuétude les lois rendues par ses prédécesseurs contre le duel , fit serment , à son sacre , de n'accorder aucune grâce à ceux qui se rendraient coupables de ce crime. Il les renouvela pur l'édit de février 1 72^ ; mais le préjugé , plus fort que la loi , ne fit que rendre plus commune , sous le règne de ce prince , la fureur des duels. Cependant le parlement Je Grenoble , par un arrêt rendu en 1760 , condamna à mort , comme duelliste, un conseiller de cette cour. Le Code pénal du zS septembre 1791 , ainsi que celui qui nous régit actuellement , sont muets sur ce point.
du duel, comme on peut s'en convaincre enlisant l'histoire de ces temps. Le bien que les lois n'ont pu obtenir, on l'a obtenu en propageant des idées plus j ustes du véritable bonneur. Les esprits étaient asservis à des préjugés honteux et ridicules; ils ont été mieux éclairés. Enfin une opinion nouvelle s'élève contre ces vieilles et funestes erreurs; et , dans le moment actuel , il y a infiniment moins de combats singuliers, parce que l'habileté à faire des armes et le zèle à se transporter sur le champ du carnage , ne sont plus , du moins pour la classe la plus éclairée de la société, la véritable marque de la bravoure et de l'honneur. Au lieu d'obtenir, soi-même, au fil del'épée, justice d'une offense reçue , on préfère recourir aux tribunaux , et, en agissant ainsi, on a le double avantage de ne pas outrager l'humanité, et d'obtenir une réparation plus éclatante.
Telle est l'opinion dont on s'efforce en vain de méconnaîire la puissance. Cette reine capricieuse du monde commandait anciennement le duel, et aujourd'hui elle commence à s'y opposer. L'opinion a résisté aux efforts de la loi, parce qu'ils étaient violens et qu'ils la heurtaient de front, et ellecèdeinseusiblement aux progrésdes lumières.
L'opinion , sans doute, n'est pas favorable au Moyens présuicide, mais en France comme en Angleterre, 7;tsauJccireet acte insensé excite la commisération et non la constan^-
vengeance. Ce n'est donc pas dans des lois sévères qu'il faut chercher le remède de cette plaie de la société; il serait bien plus sage, selon nous, de chercher à ramener les esprits par des maximes de religion , de philosophie, par une juste appréciation des règles de l'honneur.
Deux suicides avaient eu lieu depuis un mois dans un régiment (an x). Le premier consul arrêta la contagion, en commandant qu'il fût mis à l'ordre de la garde « qu'un soldat doit savoir vaincre la douleur et la mélancolie des passions ; qu'il y a autant de vrai courage à souffrir avec constance les peines de l'âme , qu'à rester fixe sous la mitraille d'une batterie. S'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner le champ de bataille avant d'avoir vaincu. »
Il faut inspirer à chaque citoyen le goût de son état; il faut le soustraire à l'empire des passions dont il est la victime ; il faut s'efforcer d'arrêter les progrès du froid égoïsme en resserrant les liens de la parenté ; il faut régulariser l'amour de soimême : car, comme le remarque J.-J. Rousseau, ce sentiment, dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu.
Enfin, d'après les causes déj à énumérées de l'augmentation des suicides en France, nous croyons
qu'un gouvernement doux et sage, des institutions morales, des débouchés ouverts à l'ambition audacieuse , des secours présentés à propos à l'industrie languissante (1), des ressources offertes au timide besoin, la bienfaisance publirpae et particulière, sont les meilleurs moyens de faire disparaître, chez un peuple naturellement gai, doux et léger, une frénésie rpii est le résultat de nos longues tourmentes politiques, et des révolutions qu'elles ont produites dans les fortunes et les intérêts privés.
Les journaux offrent trop souvent des récits de suicide, et surtout des récits détaillés. Dans l'intérêt de l'humanité , il conviendrait de les taire, tant l'homme obéit facilement à l'imitation. Les exemples fréquens l'habituent à regarder la mort sans horreur et d'un œil tranquille. D'autres moyens préservatifs sont d'une utilité plus générale et moins relative aux circonstances.
On évitera de contracter des alliances avec des Des moyens
t • , . 1 ■ » * 1 / préservatifs
individus issus de parens qui se sont suicides ou 'du suicijecn.
-, ' général.
(1) Un Anglais, nommé Henry Sully, établi en France , où l'art de l'horlogerie lui dut plusieurs de ses perfectionnemens , écrivit un jour cette lettre à l'auteur de Y Esprit des Lois : « J'ai envie de me pendre , mais je crois cependant que je ne me pendrais pas si j'avais cent écus. » Montesquieu répondit favorablement , et Henry Sully résista au désir d'abréger son existence.
2?j'4 DU SUICIDE.
qui ont été atteints d'aliénation mentale. Lorsque les enfans apporteront en naissant cette fâcheuse prédisposition , leur constitution devra être changée, comme l'indique Hippocrate, pour prévenir les maladies héréditaires. C'est par les fondemens que la régénération doit être entreprise. Une mère qui serait héréditairement disposée à la folie ou au suicide, ne doit point balancer à confier son enfant à une nourrice mercenaire. La qualité des alimens dont l'enfant (ou même l'homme) fait usage , exerce en effet la plus grande influence sur son physique et sur son moral.
Ce conseil mérite d'autant plus de fixer l'attention que, d'après les observations multipliées de M. Esquirol , il est démontré que les prédispositions héréditaires de la folie, transmises par les mères, sont d'un tiers plus nombreuses que celles qui proviennent des pères. Dans tous les cas, que les enfans issus de parens qui comptent des aliénés dans leur famille, soient fréquemment visités par un médecin habitué à observer ce genre de malades, je suis intimement persuadé que ses soins éclairés auront les résultats les plus favorables.
L'éducation est encore d'une haute importance ; elle doit se borner long-temps à être physique. Rien ne peut remplacer un exercice habituel ; c'est le plus sûr moyen d'affaiblir l'excessive sensibilité des enfans, et de la régulariser : que leur vie soit
donc active , et qu'ils ne sentent aucun vide dans leur journée ; qu'ils soient fortifiés contre les passions qui pourraient un jour avoir des suites funestes. L'expérience a prouvé qu'une éducation molle et complaisante ne peut qu'augmenter le penchant au suicide. Les quakers le connaissent à peine; mais le quaker, dès son enfance, est accoutumé par des moyens doux , avec calme et fermeté , à se réprimer, à se vaincre soi-même, tandis que les autres Anglais , dès leur jeune âge, s'abandonnent plus librement à leurs passions.
Pour borner ici les considérations que nous pourrions présenter sur ce même objet, proclamons la nécessité d'une éducation fondée sur les bases d'une morale pure et d'une religion douce et éclairée, (i)
D'augustes vérités, gravées dans les cœurs dès le plus jeune âge, contiendront ces malheureux qui, n'envisageant que le néant, mettent volontairement un terme à leur existence; mais laissons à la plume de Bernardin de Saint-Pierre et de J.-J. Rousseau le soin de développer notre pensée; les charmes de leur éloquence lui donneront plus d'éclat et la feront mieux ressortir.
(i) Il est un écueil bien dangereux à éviter; il faut veiller à ce que le fanatisme ne prenne la place du vrai zèle et de la modération évangélique.
« Avec le sentiment delà Diviuité, dit le pre- « mier de ces philosophes , tout est grand , noble, « invincible, dans la vie la plus étroite; sans lui « tout est f.iible , déplaisant et amer au sein même « des grandeurs. Ce fut lui qui donna l'empire à « Sparte et à Rome, en montrant à leurs habi- « tans vertueux et pauvres, les dieux pour proie lecteurs et pour concitoyens. Ce fut sa destruc- « tion qui les livra riches et vicieux à l'esclavage, « lorsqu'ils ne virent d'autres dieux dans l'univers « que l'or et les voluptés. L'homme a beau s'envi- « ronner des biens de la fortune, dès que ce sente timent disparaît de son cœur, l'ennui s'en em- « pare ; si son absence se prolonge , il tombe dans « la tristesse , ensuite dans une noire mélancolie , « et enfin dans le désespoir. Si cet état d'anxiété « est constant, il se donne la mort. L'homme est « le seul être sensible qui se détruise lui-même « dans un état de liberté. La vie humaine, avec k ses pompes et ses délices, cesse de lui paraître « une vie quand elle cesse de lui paraître immor- « telle. »
« Ne trouvant rien ici bas qui lui suffise , dit « J.-J. Rousseau, mon âme avide cherche ailleurs « de quoi la remplir. Eu s'élevant à la source du « sentiment et de l'être, elle y perd sa sécheresse « et sa langueur; elle y renaît, elle s'y ranime , « elle y trouve un nouveau ressort, elle y puise
« une nouvelle vie, elle y prend une autre existe tence qui ne tient point aux passions du corps , « ou plutôt elle n'est plus en moi-même , elle est « toute dans l'être immense qu'elle contemple, « et , dégagée un moment de ses entraves , elle se « console d'y rentrer par cet essai d'un état plus « sublime, qu'elle espère être un jour le sien. »