‹ De l'hypochondrie et du suicide. Considerations sur les causes, sur le siege et le traitement de ces maladies, sur les moyens d'en arreter les progres et d'en prevenir le developpementChapitre 9 sur 16 · DES IDEES GENERALES PRECEDEMMENT EXPOSEES · texte numérisé non relu

DES IDEES GENERALES PRECEDEMMENT EXPOSEES

Ijes histoires particulières de délire-suicide nie paraissent d'autant plus nécessaires, que les auteurs qui ont écrit sur cette espèce d'aliénation mentale, ont presque tous négligé d'en rapporter. On en trouve à peine quelques unes de bien détaillées dans les auteurs anglais, qui cependant devraient en posséder un si grand nombre. Darwin n'en rapporte qu'une, celle du lord R..., qui se brûla la cervelle, parce qu'il était, disait-il, fatigué de l'insipidité de la vie. v

En général, les Observations de folie, recueillies avec soin et avec les détails convenables , sont extrêmement rares. Plus je m'occupe de celte affligeante maladie, plus je sens la nécessité d'un bon recueil de faits de ce genre; mais que de conditions indispensables pour l'exécution d'un semblable travail ! Espérons cependant que M. le docteur Mitivié, suivant l'exemple de M. Esquirol son oncle, et mettant à profit les heureuses circon-

stances dans lesquelles il se trouve placé , remplira celte tâche longue, pénible et difficile, et contribuera puissamment, par cet utile ouvrage, à déterminer d'une manière positive le siège , la nature et le traitement des maladies mentales.

Observation première.

Mélancolie-suicide intermittente. — M. Ob., âgé de cinquante-neuf ans, né de parens sains d'esprit et de corps , d'un tempérament sanguin-nerveux, d'un caractère très doux et même assez gai, d'une grande sobriété, passa sa jeunesse sans éprouver aucune maladie grave. Son métier de cordonnier lui déplaît beaucoup ; il ne travaille qu'autant qu'il le faut rigoureusement pour subvenir aux besoins les plus urgens de sa famille. Fréquemment il témoigne des regrets d'avoir sacrifié à la volonté de son père le goût particulier qu'il avait pour être menuisier. Il sent très bien que ce métier lui conviendrait mieux que celui qu'il exerce. Marié à vingt-huit ans , il eut la douleur de voir succomber , sept ans après , sa femme qu'il aimait tendrement. Cette perte l'affligea vivement, et c'est à cette époque qu'il eut pour la première fois des idées tristes, mais sans projet de se tuer. Il resta trois jours sans rentrer dans sa maison, courant çà et là , n'ayant aucun but, ne songeant à rien , pas même à manger. Ce chagrin ne conserva

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pas long-temps sa vivacité première, mais il n'a jamais été complètement dissipé. Cependant neuf mois s'étaient à peine écoulés que l'intérêt de son ménage lui fil contracter un second mariage. Six «îois après, M. Ob. éprouva un nouvel accès de mélancolie ; la moindre contrariété l'irritait singulièrement; il avait souvent des mouvemeris de colère, mais presque tout de suite il était honteux de ses emportemens, et il en demandait excuse à son épouse. Cet état, qui durait trois ou quatre jours, était suivi de tristesse, d'un silence profond et d'insomnie pendant le même espace de temps. Ses mains étaient habituellement jointes sur son front, la chaleur de cette partie et la rougeur de la face indiquaient assez qu'il souffrait de la tête. Néanmoins il n'accusait aucune douleur, et ce n'était qu'après la fin de l'accès qu'il avouait que le mal de tête était horrible. L'accès ne durait que sept ou huit jours, et se terminait presque constamment par des selles abondantes. Cet état se reproduisit pendant dix années d'qne manière irrégulière, et plus ou moins souvent, suivant les contrariétés qu'il éprouvait.

Depuis neuf ans, la maladie a acquis de l'intensité et a affecté une certaine régularité. La vie lui est à charge, il veut s'en débarrasser. M. Ob. , indépendamment de quelques petits accès semblables à ceux qu'il a eus les dix premières années,

en éprouve tous les ans trois incomparablement plus forts : l'un , au commencement du printemps; l'autre, à la chute des feuilles, et le troisième, pendant le froid rigoureux de l'hiver. Leur durée a varié de cpiatre à sept jours. Le dernier, pour lequel on a réclamé mes soins au mois d'avril 1820, a été en tout semblable aux précédens, excepté pour la durée qui a été de treize jours; voici ce que j'ai observé, et le résultat des diverses questions que j'ai faites au malade et à sa famille : il semble au malade que sa tête est une pendule , il a la sensation du mouvement du balancier. Les accès sont toujours précédés d'insomnie, de céphalalgie; il éprouve un état d'ennui , d'irritation , auquel il ne peut assigner aucune cause. Son ouvrage lui déplaît de plus en plus ; il répète souvent : Que ma vie est misérable! il faut en finir; je deviendrai fou , je perds l'esprit , j'ai la tête qui me tracasse, qui m'entraîne malgré moi. C'est dans cet étal qu'il quitte sa maison pour courir chez le marchand de vin, espérant trouver dans l'usage de cette boisson le courage qui lui manque pour se donner la mort. Il est d'abord obligé de surmonter la répugnance qu'il a dans ce moment pour le vin ; mais après le premier verre , son goût en est agréablement flatté , et il en boit jusqu'à se rendre ivre. Une chose remarquable , c'est que l'usage du vin dissipe constamment sa tristesse,

son penchant au suicide , et donne à son délire une forme toul-à-fail opposée. Tout lui sourit, il croit être très riche et très puissant. Cette illusion de bonheur est cependant quelquefois troublée par" des hallucinations de la vue et de l'ouïe, il croit voir des fantômes effr iyans, des personnes qui lui déplaisent et qu'il s'efforce de repousser. Pendant cette lutte qui semble être très pénible pour lui, il éprouve des spasmes, et même quelquefois il est agité de mouvemens convulsifs. Quelque désir qu'il ait de terminer sa carrière, il semble ne pas tenir compte de l'expérience des accès précédons, et il a presque toujours recours au vin , dans la pensée de se donner du courage pour réaliser son projet de suicide. Trois fois seulement il a fait, avant de boire, des tentatives, en se jetant à l'eau , en s'ouvrant les veines, et en prenant de l'opium.

Le délire gai continue deux ou trois jours après que l'ivresse est dissipée, mais après ce laps de temps , la tristesse revient, et avec elle le désir de se délivrer de la vie. Il verse des larmes sur le sort de sa femme, de ses enfans. Il invoque la mort, et répète continuellement ces paroles : Depuis longtemps (aurais dû me tuer; j'aurais dû te déliai rasser d <nie présence qui ne peut que t'être odieuse ; je sais que je fais ton malheur: ah ! si mon courage égalait ma volonté, lu ne serais pas

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long-temps malheureuse. D'autres fois il s'accuse de n'être pas assez religieux ; si j'aimais ma religion , dit il, je serais moins infortuné , je sais que je n'aurais plus les idées de me détruire ; niais cette religion a tant de ridicules, que je ne pourrai jamais me soumettre à ce qu'elle prescrit; c'est plus fort que moi, je ne puis pas y croire. Cet état dure encore deux ou trois jours, le dévoiement survient et le calme renaît. Le malade peut reprendre ses occupations. Alors pendant quelques jours seulement ses membres sont endoloris , et il accuse une douleur pressive dans la région épigastrique.

J'ai été consulté une seconde fois pour M. Ob. , au moment de l'imminence de l'accès de l'hiver; le développement en a été arrêté par des sangsues au col, et par l'emploi des eaux de Sedlitz.

Observation deuxième.

Etat de démence-suicide. — Charlotte Richard Bon v., âgée de soixante-trois ans, rachitique, d'une stature peu élevée, présentant des cheveux châtains blanchis , dune physionomie mobile, maigre , jiâle , d'un caractère vif, colère , eut une enfance exempte de maladies graves. Sa fille a eu plusieurs accès de manie, sa petite-fille en a éprouvé un premier accès dès l'âge de quatorze ans et a fait quelques tentatives de suicide. A dix

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ans , éruption répercutée suivie d'une fièvre intermittente ; à douze ans , menstrues spontanées , abondantes et régulières. Leucorrhée , surtout après l'époque menstruelle, avec tiraillement d'estomac; à seize ans, fluxion de poitrine; à dix neuf ans, mariée : elle mit au monde quatorze enfans jusqu'à l'âge de trente-six ans , époque de la mort volontaire de son mari ; elle n'en nourrit que quelques uns. Avulsion d'une dent à la seconde couche, relâchement de l'utérus ; à vingt-huit ans , calcul uiinaire rendu ; à trente-quatre ans , premier accès de mélancolie suicide causé par des chagrins domestiques. Elle se jette à l'eau. Traitée à l'Hôtel-Dieu, l'accès dure un mois; à trente-six ans, veuve, étant grosse de deux mois, mélancolie produite par l'embarras de ses affaires. A celte époque, plusieurs tentatives de suicide; à trente-sept ans, accès de mélancolie sans tentatives de suicide, mais tout l'ennuie, tout lui déplaît. Dans le même temps suppression des menstrues qui dure une année. Embonpoint considérable qui se dissipe avec l'éruption des menstrues. A quarante ans, nouvel accès de suicide, causé par des inquiétudes de la révolution ; à quarante-huit ans, nouvel accès; à qnarante-n'uf ans, entrée à l'hôpital ; àcinquanlequalre ans, cessation de la menstruation précédée de pertes utérines pendant un an ; à soixanteun ans , accès peu intense ; à soixante-trois ans ,

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transférée à la section des aliénées, à cause d'un accès très fort de plusieurs mois de durée, entretenu par la plus légère contrariété ; depuis , céphalalgie habituelle ; à soixante-quatre ans ( mai i8i3 ), accès qui dure jusqu'en hiver 1814 , avec intervalle de quelques mois de rémission. Pendant le paroxysme, tout moyen de destruction lui est bon ; alors , plusieurs tentatives d'étranglement; elle se frappait la tête contre les murs; elle a avalé des épingles et une grande pièce de deux sous; elle a refusé de manger. A soixantecinq ans ( avril 1 8 1 4 ) > elle s'est encore frappée à la tête de si grands coups , qu'elle s'est ouvert une grande partie des tégumens : au mois d'octobre, elle était bien. À soixante-six ans (août i8i5), accès avec même penchant au suicide.

Ces accès sont moins intenses depuis l'âge de quarante-neuf ans; ce mieux coïncide avec son entrée à l'hôpital : en effet la malade pense que la rémission de ses accès est due à la vie tranquille qu'elle y mène , à la certitude d'une existence assurée , à l'éloignement de mille contrariétés auxquelles elle était exposée dans sa maison. Quelquefois, avant l'accès, il y a insomnie; ordinairement la malade devient très susceptible, et s'afflige de la moindre peine; la plus légère contrariété l'irrite; elle sent des feux qui lui montent à la tête ; elle ressent de la tristesse, dès lors elle mange peu; le plus léger

incident lui fait perdre la tête et éprouver un violent besoin de se détruire ; elle est souvent retenue par des réflexions dont elle se souvient très bien après l'accès. Pendant tout ce temps , grande agitation, cris, injures, appétit vorace, point de selles, face rouge, elle refuse tous les médicamens. Après l'accès , qui finit tout à coup , grand accablement , sentiment de brisement dans les membres , maux d'estomac; elle demande des secours, fait des excuses des excès auxquels elle s'est livrée. Dans l'intermission, elle jouit de toute sa raison, sent très bien sa position, sans trop s'en affliger; elle en rend le compte le plus esact, indique les choses qui lui ont nui ou lui ont fait du bien, se livre à l'exercice , au travail , compatit au sort des personnes qui l'entourent, et rien ne pourrait faire juger qu'elle ait été ou qu'elle doive être aliénée. Depuis l'année i8i5 , elle a éprouvé plusieurs accès, en tout semblables aux premiers, qui l'ont laissée dans un état de démence , et le penchant au suicide conserve toute son intensité première.

Observation troisième.

Histoire cfune famille entière de suicides. — M. M**% teinturier, issu de parens sains, mais d'une humeur très taciturne, marié à une femme bien portante, eut de son mariage cinq garçonsel une fille. L'aîné de ses garçons entra dans lecom-

mérce et s'établit à Montauban. Il se maria et eut des enfans; il était d'un tempérament mélancolique; sa famille et ses associés, sachant qu'il avait fait plusieurs tentatives pour se tuer , le faisaient garder à vue ; mais enfin , un jour il se précipita d'un troisième étage dans la basse-cour , et resta mort sur la place. Il était âgé d'environ quarante ans, avait de bonnes mœurs, ses affaires étaient en bon état, et une disposition native à la mélancolie paraissait être la seule cause dune fin aussi tragique. Le deuxième fils, d'un tempérament bilieux - sanguin , et assez taciturne , était également négociant; il se maria, éprouva des chagrins domestiques; on le disait jaloux. Il perdit au jeu une partie de sa fortune , il s'étrangla dans son magasin, à l'âge de trente-cinq ans. Le troisième, d'un tempérament bilieux, se précipita par une fenêtre dans un jardin , et ne se fit presque pas de mal : il disait qu'il voulait essayer de voler. Le quatrième , un jour, cherchait à se tirer un coup de pistolet dans la gorge , mais il en fut empêché.

Le cinquième est d'un tempérament bilieux , mélancolique, d'ailleurs fort tranquille, et livré à ses affaires de commerce.

La sœur, qui est mariée et qui a des enfans, n'offre aucun signe qui puisse faire soupçonner la maladie de ses frères; niais un de ses cousins-

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germains s'est suicidé. Il était d'un tempérament bilieux ; il eut des chagrins domestiques : sa femme lui reprochait souvent d'avoir perdu quelque argent au jeu. Un matin il sort de chez lui, se promène pendant plusieurs heures sur les bords du Lot, et finit par se précipiter dans cette rivière.

Observation quatrième.

Preuve de l'influence de t hérédité et du tempérament mélancolique sur le délire suicide. — Un jeune médecin de mes amis m'a offert, en 1817, un exemple bien déplorable de l'influence du tempérament mélancolique comme prédisposition au suicide. Ce jeune homme était âgé de vingt-cinq ans, et réunissait tous les traits physiques et moraux qui caractérisent le tempérament mélancolique; doux, aimant, officieux, il avaitdesamisdont le con*nerce ne pouvait que lui être agréable et utile; cependant il aimait la campagne où il allait fréquemment se délasser de la vie tumultueuse de la capitale. Il se plaisait à nourrir son esprit des auteurs les plus célèbres parla teinte mélancolique de leurs idées; il aimait surtout à lire la vie des grands hommes qui n'avaient pu supporter le fardeau de la vie : c'est probablement pour obéir à ce penchant qu'il se livra à des recherches médico-philosophiques sur la mélancolie. Quelques critiques malignes et un peu arriéres qu'éprouva cet ouvrage

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qui devait, selon lui, assurer sa re'putation dans le monde savant , furent la cause déterminante de son désespoir. Il chercha à concentrer la peine qu'il en ressentait , et se mit en devoir de répliquer. Des amis lui conseillèrent de ne point répondre et de suivre en cela le conseil de Buffon. Mais bientôt le dégoût de la vie s'empara de lui; il avala trente grains d'opium , sans pouvoir s'empoisonner, et quelques jours après (c'était vers le milieu de l'été ) il fit un voyage dans laTouraine, et s'étrangla de la manière suivante : une serviette était nouée autour de son col , aux deux bouts de cette serviette étaient assujetties d'autres serviettes, également fixées aux pieds d'un lit ; étendu par terre et sur le dos , le lit lui servit ainsi de point fixe pour opérer sa strangulation.

Certes, il fallait une grande prédisposition physique et morale , pour qu'une cause aussi légère produisit un si grand effet : aussi avons-nous appris que mon malheureux ami avait plusieurs païens aliénés.

Observation cinquième.

Mélancolie avec penchant au suicide , guérie par t amour. — Mademoiselle C***, âgée de vingt-trois ans, d'un tempérament bilieux-sanguin, née de parens sains d'esprit et de corps, passe les premières années de sa vie à la campagne, dans la plus

parfaite santé ; la menstruation s'établit à treize ans , sans le moindre accident. A quatorze ans elle s'éloigne, mais à regret , de son pays natal , pour donner des soins à son éducation. Dès ce moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la solitude , bientôt un désir de mourir, que rien ne peut dissiper. Les plaisirs n'ont pour elle aucun attrait. Elle reste pendant des heures entières immobile , les yeux fixés sur la terre, la poitrine oppressée, et dans l'état d'une personne qui redoute un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la rivière, elle recherche les lieux les plus écartés, afin que personne ne puisse venir à son secours ; mais bientôt l'idée du crime qu'elle médite la fait renoncer à son projet.

Après un an de séjour dans la capitale, elle rentra dans cet état chez ses parens, où elle passa trois semaines, sans ressentir le moindre ennui de la vie. De retour à Paris , le penchant au suicide reparut avec plus de force.

Mademoiselle C*** prend de l'oxide do enivre; beureusemeut la dose est trop faible , et les coliques vives qu'elle éprouve sont dissipées par des médicamens appropriés. A seize ans , elle perd son père ; sa douleur fut grande, mais la présence de sa mère mit un terme à ses maux. L'année suivante, sa mère ayant succombé à une maladie

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longue et douloureuse , elle ne témoigne aucune douleur, mais elle conserve long-temps une grande tristesse. Trois semaines après la mort de sa mère, nom elle tentative de suicide ; elle en est empêchée. A dix huit ans , la vie lui devint plus à charge que jamais : elle met un mouchoir autour de son cou, et serre de toutes ses forces; elle perd connaissance : revenue à elle-même , elle verse un torrent de larmes, et prend la résolution d'abandonner son horrible projet. La religion se présente à son esprit , comme le seul remède à sa douleur. Cependant, le désr de mourir ne s'efface point de sa mémoire; les larmes baignent continuellement ses yeux. Voit-elle un objet lugubre, propre à faire naître la pensée de la mort , elle se plaît à le contempler ; elle se sent oppressée , son cœur bat fortement ; elle éprouve une faiblesse et un frisson général ; elle est dans l'ivresse de la plus vive joie, en pensant qu'elle doit mourir.

Ce que la religion ne put f,àre, l'amour l'opéra. Ce sentiment si énergique chez la femme , en s'insinuant dans le cœur de cette intéressante personne, l'anima d'une nouvelle existence, et fut pour elle la source d'un bonheur qui, depuis six ans , ne s'est pas démenti.

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Observation sixième.

Réflexions écrites par un malheureux atteint d'une mélancolie-suicide , à la suite d'études trop sérieuses et trop prolongées. — Il a plu au Toul- Puissant d'affaiblir mon intelligence, d'anéantir ma raison et de me mettre hors d'état d'accomplir mon devoir. Le désespoir fait bouillonner des flots de sang dans mes veines; il faut y mettre un terme. Quoi ! je possède une charge que je déshonore , puisque je suis hors d'état de m'en acquitter convenablement. Un homme plus capable remplirait dignement cette place ; je l'en empêche ! Ce morceau de pain que je mendie est l'unique ressource que j'aie pour soutenir ma famille, et ce morceau de pain , je ne le mérite pas ! je n'ai pas le droit de m'en nourrir. Je suis coupable et je vis! mortelle pensée que ma conscience pure jusqu'ici me suggère! J'ai une femme, et un fds qui me reproche son existence ! Mais vous ne savez pas, mes chers amis, que si ma vie malheureuse ne louche bientôt à son terme , ma tête affaiblie exigera tous vos soins, et que je deviendrai pour vous un fardeau et non un soutien. Il vaut mieux que je me sacrifie à mon infortune , que de prolonger votre illusion , et de consumer ainsi le dernier sou de l'héritage de ma femme. Le devoir de tout homme est de faire ce que sa situa-

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tion demande; la raison l'ordonne, la religion l'autorise. Ma vie n'est plus qu'une vie purement animale, dépourvue de raison; mais, dans mon esprit , une vie en opposition aux devoirs est une mort morale, une mort plus affreuse que la mort naturelle. Puisque je ne puis vous rendre heureux , je dois du moins ne pas vous accabler de ma misère ; je dois vous soulager d'un fardeau qui , un peu plus tôt, un peu plus tard , ne peut manquer de vous écraser.

Le reste est écrit sur un ton aussi lamentable. En fan,, cet homme infortuné, après avoir envové sa femme à l'église, le dimanche 1 3 mai 1 763, et avoir ajouté quelques notes à son journal , prit une paire de ciseaux et se coupa la gorge; mais il ne réussit pas à se tuer par ce moyen. Cependant les artères du poignet furent également ouvertes sans succès. 11 vit revenir sa femme; alors il saisit un couteau et se le plongea dans le cœur. Il était étendu , baigné dans son sang, lorsque sa femme arriva. Cet infortuné avait un esprit vif, et possédait beaucoup de connaissances. Son cœur était d'une honnêteté à toute épreuve. Il était fier; mais sa fierté était celle qui naît de la conscience d'une vertu sans tache et du sentiment de ses propres forces.

Sa chargeétaitcellede juge-auditeur à Insterberg; sa mère avait éprouvé une fois des dérangeniens •l'esprit.

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Observation septième.

Penchant au suicide , et consécutivement au meurtre , à cause d'un jugement erroné sur la nature des crimes. — Marguerite K. , jeune femme de vingt-trois ans , fut envoyée à la maison de correction à'Onolzbach, en septembre iy55, par suite de plusieurs délits dont elle s'était rendue coupable. Sa réception (comme c'est l'usage) fut suivie de mauvais iraitemens et de coups. Le fouet dont on se servait pour cette cruelle exécution la blessa vivement au sein gauche, et lui fit souffrir une douleur très aiguë. Ce traitement fit une si profonde impression sur son esprit, qu'elle commença à détester la vie, et, afin de s'en délivrer, elle se détermina à commettre un meurtre. Elle pensait qu'en agissant ainsi, il lui resterait assez de temps pour s'en repentir; temps qu'elle n'aurait point si elle attentait à ses propres jours ; elle prémédita son dessein de sang- froid , et l'accomplit sur une autre femme , ainsi qu'il suit :

Un dimanche elle se plaignit d'un malaise, et demanda qu'on la dispensât d'assister au service divin. Une tille très simple et à moitié imbécille, nommée Méderin, lui fut donnée pour garde. Marguerite persuada à cette fille qu'il n'y avait nul espoir pour elles d'être délivrées de leur misérable position , à moins qu'elles ne se déci-

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classent à la mort. Elle lui proposa de se laisser tuer la première. Méderin accéda aisément à celte proposition , à la seule condition que sa camarade ne la ferait point souffrir. Marguerite accomplit donc sur Méderin son projet en lui coupant la gorge quelle lui tendait. Celle-ci reçut le coup avec une résignation parfaite.

Lorsque Marguerite fut interrogée en justice sur le motif qui avait pu lui faire commettre cet horrible meurtre , elle répondit que c'était la crainte des coups et des souffrances qui l'attendaient dans cette maison de correction. Elle pensait en elle-même : « Si je m'ôte la vie , mon âme est perdue pour toujours; mais si j'exerce le meurtre sur un autre , je n'en perdrai pas moins la vie, mais j'aurai du temps pour me repentir, et Dieu me pardonnera ». Lorsqu'on lui demanda si elle n'avait point de haine contre la victime, ou si elle n'en avait pas reçu quelque mauvais office , elle répondit qu'elle n'avait à se plaindre d'aucune espèce d'injure de la part de celte compagne, qui , au contraire, venait ordinairement lui communiquer ses chagrins, la considérant comme son amie.

Quand on lui demanda si elle avait dormi paisiblement après avoir commis un acte si terrible, elle dit qu'elle avait prié Dieu avant de se mettre au lit ; qu'elle avait bien dormi , et qu'à son réveil elle avait encore fait sa prière. Elle parut parfai-

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tement calme et recueillie pendant l'interrogatoire , et jusqu'au moment où la nature de son crime lui fut expliquée; mais quand elle comprit que loin d'avoir pris la route du bonheur, elle avait attiré sur elle la colère éternelle de Dieu, elle se mit à pleurer amèrement. Le médecin qui l'assista rapporte son crime au désespoir et au tœdium vitœ, mais la loi ne se détermina point d'après son opinion.

Observation huitième.

Penchant au suicide et consécutivement au meurtre par fanatisme religieux. — Daniel Volkner était né à Friedlan, à six milles de Kœnigsberg en Prusse. Il perdit son père à l'âge de quatorze ans, et à cette époque on le mit en apprentissage chez un cordonnier. Son apprentissage terminé , il se rendit à Dantzick, avec le dessein d'exercer son métier ; mais avant qu'il pût avoir assez d'ouvrage pour fournir à ses besoins, sa caisse de voyage où étaient tous ses outils lui fut dérobée. Comme il lui était impossible de travailler après ce vol , il s'enrôla pour seize ans au service de sa majesté Danoise, et fut envoyé à Copenhague.

Quoique, d'après son récit, Daniel Volkner eut beaucoup à souffrir de ses officiers, il remplit fidèlement son service durant le cours de seize années ; puis il résolut de revoir son pays natal j mais

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en s'y rendant, il fît la rencontre d'un soldat retraité , maître cordonnier à Meyburg. Il s'arrangea avec cet homme; mais l'ouvrage ne lui plaisant pas , il le quitta le premier jour. De là il entra dans un cabaret, et s'enrôla dans la cavalerie; le j i mars iy53 il fut incorporé au régiment de Wenlherkein.

Il paraîtrait que depuis celte époque jusqu'au 24 mai suivait, des idées de meurtre commencèrent à l'agiter, et malheureusement il semble aussi qu'elles devaient leur origine à un enthousiasme religieux. Ses idées du bonheur de la vie future étaient extrêmement vives, puisqu'elles eurent pour résultat de lui inspirer l'ennui de la vie et le désir de s'affranchir du fardeau de son corps : le seul moyen qui se présenta à lui pour atteindre ce but désiré, fut de mériter la mort par un meurtre ; il imaginait qu'après ce meurtre il aurait assez de temps pour faire sa paix avec Dieu. Suivant le témoignage de son camarade et compagnon de lit ( Thomas Geimroth ) , cet homme était pieux; il chantait habituellement les hymnes d'église, lisait des livres sacrés; il en avait même offert un à son camarade pour son édification. Il pressait souvent Geimroth de devenir dévot, ajoutant que lui-même il avait été bien dissipé dans sa jeunesse , mais que maintenant il était dans le droit chemin. Une nuit qu'ils étaient couchés ,

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Geimroth eut l'idée de plaisanter Volkner sur son extravagante piété; il lui dit qu'il trouvait peu raisonnable que de certaines gens jouassent un rôle si dévot, comme s'ils avaient dessein de faire croire qu ils méritaient seuls le bonheur à venir. Volkner lui répondit que ce qu'il disait était tout-à-fait injuste, et aussitôt il se mit à proférer ces paroles : « Il faut que je sois heureux; oui, je serai heureux après cette vie. » // répéta plusieurs fois ces mots d'une voix forte et altérée , agitant ses bras et ses jambes avec violence, et se jetant brusquement tantôt <fun côté du lit, tantôt de l'autre. Lorsque cette idée qu'il était fermement résolu à devenir heureux, eut occupé quelque temps son esprit, il se répandit en regrets plaintifs sur sa vie passée , et commença à s'écrier : Je suis enfin arrivé au moment! Il répéta ces paroles trois ou quatre fois. Suivant le témoignage de Volkner luimême , il avait long-temps nourri l'idée de tuer un enfant , parce qu'il croyait qu'après avoir confessé son crime et fait sa paix avec Dieu , il pourrait enfin prendre possession de cette heureuse vie qui était l'objet de ses soupirs. Trois semaines avant l'exécution de ce projet , il fut en proie à une anxiété et à une inquiétude inexprimable ;.il lui semblait qu'il devait tuer quelqu'un. Tantôt il dormait bien la nuit , tantôt il ne dormait pas du tout ; mais l'idée de commettre un

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crime lui revenait toujours avec la lumière. Trois jours avant d'exécuter le meurtre , il alla au cimetière, il joua avec les enfans qui s'y trouvaient; son intention était d'en tuer quelqu'un si l'occasion s'en présentait. Enfin le 23 mai, sur le soir, il accomplit son horrible dessein. Une petite fille dont la compagne demeurait dans la même maison queVolkner, était venue pour rendre visite à son amie. Le maître de la maison était sorti : Volkner invita les deux petites filles à monter dans sa chambre, et leur partagea son souper. Immédiatement après, mettant sa main sur le front de l'une d'elles, il lui incline la tête en arrière, et avec un couteau qu'il avait aiguisé à dessein, un ou deux jours auparavant, il lui coupe la gorge. Aussitôt il se rend à la prison , se livre lui-même , raconte ce qu'il a fait , et avoue, que maintenant il a beaucoup de regrets. Mis surle-champ en prison il dormit dans le plus grand calme toute la nuit : il disait que l'inquiétude extraordinaire qu'il avail éprouvée depuis trois semaines avait cessé au moment où il avait exécuté le meurtre.

Pendant l'interrogatoire il s'exprima avec précision , et porta beaucoup de décence soit dans ses actions , soit dans ses paroles ; il raconta les principales circonstances de sa vie, dit qu'il savait parfaitement hien les suites que devait avoir

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son action, et que ce serait avec plaisir qu'il satisferait de tout son sang.

Observation neuvième.

Penchant au suicide, double homicide. — Catherine Hausterin , âgée de quarante-cinq ans , habitait le village de Donovorth ; mariée depuis douze ans à un homme d'un caractère austère et dur , elle jouissait d'une assez bonne santé, n'ayant éprouvé dans le cours de sa vie que quelques accès de fièvre et de légères irrégularités dans ses menstrues. En iy85 on la surprit volant du lait dans son village ; elle sollicita de la manière la plus pressante qu'on ne fît point part de cette circonstance à son mari qu'elle redoutait beaucoup. Elle en obtint la promesse; mais le mari en fut d'abord instruit confusément , puis il découvrit la vérité tout entière. D'après le témoignage de plusieurs personnes, il paraît que la découverte de cette fraude avait fait une profonde impression dans son esprit , tant pour l'intérêt de sa propre réputation qu'à cause du mauvais traitement qu'elle avait à redouter ; elle en devint mélancolique et abattue. Il paraît encore, d'après l'interrogatoire écrit, qu'elle confessa; etcependanl (ce qui arrive très rarement chez les catholiques ) son esprit ne fut point soulagé : elle priait souvent sans songer à ce qu'elle disait , et souvent elle était saisie de

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violens maux de tête durant lesquels elle ne savait Ce qu elle faisait.

Le Ier décembre 1786 elle n'était point encore certaine que son tyran de mari eût connaissance de son vol : avant celte époque il l'avait souvent menacée de la tuer , si ce qu'on lui reprochait était vrai , et ce jour-là il la battit très cruellement. Néanmoins devant le tribunal elle ne sembla point se souvenir du mauvais traitement qu'elle avait reçu. Interrogée combien de fois son mari l'avait battue, elle répondit: Je n'en sais rien; mon mari le sait , je n'ai pas de mémoire. Après avoir éprouvé ce cruel traitement , elle alla se coucher, redoutant encore davantage pour le jour suivant. Sa fille, âgée de sept ans environ , vint au chevet de son lit et fit sa prière avec elle : la mère ayant formé le projet de quitter son mari, demanda à la petite si elle voulait rester avec son père; la petite répondit que non , qu'il lui faisait peur. Le lendemain matin ayant prié avec dévotion , elle abandonne la maison maritale, emmène avec elle sa. fille et son autre enfant âgé de deux mois et demi. Près de partir, elle demande de nouveau à sa fille si elle ne préfère pas demeurer avec son père : la fille répond qu'elle aime mieux mourir. Les idées que cette réponse fait naître dans l'esprit de la mère, la détresse qui l'afflige, la crainte de ce qui pourrait arriver à ses enfans si elle venait à mourir,

3i2 nu SUICIDE-,

et en même temps son ardent désir de mettre un terme à sa propre existence, toutes ces choses réunies lui firent former le projet barbare de noyer ses deux enfans.

Elle arrive sur le bord du Danube, fait agenouiller sa petite fille, et la fait prier pour demander à Dieu une bonne mort; puis elle attache son petit enfant dans les bras de sa sœur, les bénit tous les deux en faisant le signe de la croix r et les précipite dans la rivière. Cela fait , elle retourne au village , et raconte ce qui s'est passé.

Ce fait ainsi que les trois précédens sont extraits du Psycological Magazine, vol. VII. part. 3. Crichton les a consignés dans son bel ouvrage sur la Folie , et c'est d'après la traduction anglaise que la mienne a été faite.

Observation dixiàme.

Suicide précédé d'homicide. — M. ***, âgé de quarante-sept ans, d'un tempérament biliososanguin, d'un caractère bouillant, impétueux, issu de parens sains d'esprit et de corps , passa ses premières années sans éprouver aucune maladie grave, et servit pendant six ans dans les armées. Il se maria et devint père de trois enfans. Il aimait la bonne chère, et avait ainsi mangé sa petite fortune.

Depuis long-temps il était tyrannisé par la pas*-

DU SUICIDE. 3l3

sion de la jalousie , et il épiait soigneusement la conduite de sa femme. Déjà il avait eu à ce sujet avec elle de vives altercations; enfin , un soir qu'il croyait l'avoir surprise en flagrant délit , il s'ai nie d'un maillet et d'un couteau , se couche , et feint de dormir en attendant que sa femme soit plongée dans le sommeil. Quand il vit que ce moment était venu , il lui donna un coup de maillet sur la tête, et acheva de la tuer en la perçant de .plusieurs coups de couteau. Le lendemain matin, il se lève du lit funèbre, va trouver le procureur impérial , lui dit qu'il a tué sa femme , qu'il mérite la mort, qu'il va se rendre en prison. Il fut conduit dans la ville de ***, pour y être jugé définitivement : quoiqu'il soutînt toujours qu'il était dans son bon sens , qu'il avait tué sa femme parce qu'elle le méritait , et que , si c'était encore à faire , il agirait de même, la Médecine légale invoquée décida que M. *** était atteint d'une véritable aliénation mentale. Il fut donc renvoyé comme insensé,.condamné toutefois à être renfermé dans l'hôpital de cette ville. Quelque temps après , ce malheureux se procura par ruse un pistolet, et se brûla la cervelle. Il laissa une lettre dans laquelle, après avoir exprimé son horreur pour l'injustice, il ajoutait que s'il ne s'était pas donné la mort après avoir tué sa femme , c'était parce qu'il avait préféré la recevoir des mains du bourreau ;

3l4 DU SUICIDE.

mais que , puisqu'on n'avait pas voulu lui infliger une si juste punition, il lui appartenait d'acquitter une dette envers la société.

Observation onzième.

Mélancolie avec penchant au suicide : produite par une éducation vicieuse. — Un jeune enfant de onze ans , dont les parens n'ont jamais éprouvé d'aliénation mentale, très gai, aimant beaucoup les plaisirs de son âge, néglige un de ses devoirs et donne pour raison que récemment arrivé de vacances, il n'a pas encore repris l'habitude du travail. Le maître lui inflige une punition en lui donnant quelques coups ; l'enfant s'obstine à ne pas faire son devoir; le maître redouble et les coups et les punitions. L'enfant devient triste , éprouve de violens maux de tête, dort mal ; il forme le projet d'attenter à ses jours, et refuse de manger. Après deux jours , ce moyen lui ayant paru trop tardif, il ajourne son projet et commence à prendre de la nourriture. Pendant l'année, celte idée prend delà fixité , il cherche continuellement àse trouver seul, dans l'espérance de pouvoir accomplir son dessein. Une fois à la promenade il s'échappe, court à la rivière pour s'y précipiter, mais il en est empêché. Enfin , les vacances arrivent, l'enfant retourne ausein de sa famille; son père le gronde vivement et le menace de lui faire

DU SUICIDE. 5l5

travailler la lerre , s'il ne change de conduite. Ce reproche , de la part d'un père cjui ne l'avait jamais puni injustement, l'afflige beaucoup. Les idées de suicide se réveillent; mais les douces consolations d'une mère chérie, les visites qu'il rend et qu'il reçoit distraient son esprit, en procurant une heureuse diversion; cependant la gaité ne revient pas. A son retour au collège, il est confié à un nouveau maître qui n'emploie , pour faire travailler ses élèves, que les moyens de la douceur et de la persuasion. L'enfant commence à prendre du goût pour le travail ; l'idée de suicide se dissipe, sans qu'il reprenne son ancien caractère. A la fin de l'année il obtient un prix, ses parens lui font un accueil favorable. Cependant il reste sombre, taciturne, évite de se trouver d'ans des réunions nombreuses. Les années suivantes il continue de se livrer à l'étude des langues et des belles-lettres avec succès. Quelques efforts qu'il ail fait depuis pour reprendre la gaîlé de sa première enfance , quoique âgé de trente ans, il est ordinairement mélancolique, et tellement impressionnable que, lorsque le temps est sombre, lorsqu'il éprouve la plus légère contrariété, il est obligé de marcher beaucoup ou de visiter ses a mis pour dissiper son tœdiumvitœ; mais une bonne éducation, fortifiée par une religion éclairée, l'empêche même d'avoir l'idée de se suicider.

2l6 DU SUICIDE.

Observation douzième.

Mort volontaire par abstinence , décrite par la personne même qui en a été la victime. — Un négociant , âgé de trente - deux ans , qui , par une suite de calamités, avait perdu une fortune considérable , et ne s'était pas cru suffisamment secouru par sa famille, conçut le projet de se laisser mourir de faim. A cet effet, il se rendit, le r5 septembre 1818, dans un bois peu fréquenté, y creusa sa fosse , et y séjourna sans nourriture jusqu'au 3 octobre suivant,. jour auquel il fut trouvé par un aubergiste du voisinage. Malgré une abstinence prolongée pendant dix-huit jours, le malheureux respirait encore, mais il était sans connaissance , et il expira immédiatement après que l'aubergiste lui eut fait avaler, avec beaucoup de peine, une tasse de bouillon avec un jaune d'œuf. On trouva sur lui un journal écrit au crayon. Ce journal, que M. Hufeland a publié, et que M. Marc a traduit de l'allemand, dans le n" de janvier 1820 de la Bibliothèque médicale, doit intéresser trop vivement les médecins et les psycologisles , pour que je néglige de le consigner ici. Je pourrais aisément en changer la rédaction , et, en lui donnant une nouvelle forme, retrancher bien des longueurs; mais je crois préférable de lui conserver sa couleur originale. Pour éviter des re-

dites inutiles , j'omets d'ailleurs à dessein les réflexions qu'inspire cette curieuse Observation ; je me contente de noter, par des caractères italiliques , les points les plus importans, et qui confirment les idées générales exposées dans la première partie de mon travail.

« Le généreux philanthrope qui me trouvera un jour ici après ma mort, est invité à m'enterrer, et à conserver pour lui, en raison de ce service, mes vêtemens, ma bourse , mon couteau et mon portefeuille. Je fais au reste observer que je ne suis pas un suicide; mais que je suis mort de faim , parce que des hommes pervers mont privé d'une fortune considérable , et que je ne veux pas être à chargeà mes amis.

« Jl est inutile d'ouvrir mon corps, puisque, ainsi que je viens de le dire, je suis mort de faim. »

anonyme.

« D'après cette déclaration , que j'ai écrite lorsque j'étais encore à S., je voulais y mourir incognito , et détruire auparavant les pièces écrites qui existent sur moi; cependant j'ai cru devoir agir autrement, afin de prévenir les informations qui pourraient être faites dans les feuilles publiques, sur ce que serait devenu mon cadavre , et je remarque seulement que c'est la dureté de ma

3l8 DU SUICIDE.

famille qui me réduit à mourir de faim; que c'est elle , en conséquence , qui est la cause de ma mort.

«J'étais, le 12 février 1812, ainsi qu'on peut le voir par le passeport que je porte sur moi , établi négociant à S. ; mais je perdis , par des malheurs, par des vols, etc. , la majeure partie de ma fortune. II me devint impossible de remplir avec exactitude mes engagemens; on obtint contre moi un décret de prise de corps, et l'on vendit mes meubles et immeubles. »

( Suivent divers détails de famille , desquels il résulte que cet infortuné est tombé dans la plus affreuse misère. )

« Que me restait-il à faire sans argent dans ce monde , si ce n'était de mourir de faim ? Toute ma fortune, que je portais dans ma bourse , consistait en 9 groscben 6 psenning et ~. J'allai avec cette somme à F. , où j'arrivai à quatre heures; j'y mis deux lettres à la poste, et je payai 3gr.^- pour celle qui était destinée à ma tante, laquelle ne reçoit pas de lettres sans qu'elles soient affranchies. Je dépensai pour ma nourriture 3 gr. ~, et je quittai F. à cinq heures moins vingt minutes, avec 3 gr. 6 ps. — que je possède encore. La Providence me conduisit sur la grande roule, par L. , et je bivouaquai à la belle étoile entre L. et F. , puisque, avec me.s deux groschen, monnaie courante,

BU suicide. 3ig

je ne pouvais espérer de trouver un gîte dans une auberge.

« Mais à deux heures du malin , je ne pus supporter davantage la pluie et le froid qui me frappaient dans le bqisson où j'étais couché; je me levai en conséquence, je traversai P., et, toujours conduit par la Providence, je pris possession du bivouac où je suis maintenant, et où je compte attendre une mort amère , à moins que la Providence ne vienne à mon secours; car je ne puis ni ne veux mendier.

« Hier, i5 de ce mois , je me suis préparé cette pelite cabane, et, aujourd'hui 16, j'ai écrit Ces lignes. (Suivent divers détails de famille. ) Hélas 1 c'est ici que je dois mourir de faim , puisqu'à mon âge ( 52 ans ) on n'est plus reçu soldat , et que je me suis présenté vainement à tous les chefs militaires. Je ne veux pas non plus me présenter à mes autres parens ni à mes amis , car rien n'est plus affreux que de dépendre des faveurs à" autrui , surtout lorsqu'on a été son propre maître, et que Von a possédé de la fortune.

« Enfin , je supplie le généreux philanthrope qui me trouvera ici après mort, laquelle aura probablement lieu dans quelques jours, puisque je ne puis supporter plus long-temps la faim , la soif, l'humidité, le froid et le manque total de sommeil, d'envoyer, par la poste et sous cachet,

à mon frère N. à N. , cet écrit avec un certificat de ma mort. Mon frère lui remboursera volontiers les frais que cet envoi exigera.

Près de Forst, le 16 septembre 181S.

Le négociant N. de N.

« P. S. Je dois encore faire remarquer que, depuis six à sept semaines , j'ai été malade. En portant une charge d'orge au grenier, j'ai fait une chute, et j'ai senti quelque chose, peulêire le nombril , se rompre dans mon ventre; car depuis celte époque j'y éprouve continuellement de la douleur. (Suivent encore des détails de famille. )

« J'existe encore, mais quelle nuit j'ai passée ! que j'ai été mouillé ! que j'ai eu froid ! G rand Dieu ! quand mes tourmens cesseront-ils? Aucune créature humaine ne s'est présentée à moi depuis trois jours; seulement quelques oiseaux.

Près de Forst, le 17 septembre 1818.

« Pendant presque toute la nuit précédente, le froid rigoureux m'a forcé de me promener, quoique la marche commence à m'être bien pénible , car je suis bien faible ! Une soif ardente m'a contraint à lécher l'eau sur les champignons qui croissent autour de moi ; mais elle a un goût détestable. On me reprochera peut-être de n avoir pas , pour les deux groschen qui me restent , acheté une bou-

teille de bière ou tout autre chose ; à quoi je réponds d'avance , que cette emplette m aurait fait vivre un couple de jours de plus ; mais quelle aurait aussi prolongé mes tourmens. aujourd'hui je puis espérer que dans quelques jours je ne souffrirai plus. »

Près de Forst, le 18 septembre 1818.

k Malheureusement ma situation est toujours la même. Si j'avais seulement un briquet , afin de pouvoir me faire un peu de feu la nuit ! car il ne manque pas de broussailles sèches : je manque de gants , et je suis si légèrement vêtu ! On s'imaginera aisément ce que je dois souffrir pendant des nuits si longues ! ! ! Dieu ! pourquoi faut-il que, parmi des millions d'hommes , je sois probablement le seul destiné à une mort aussi cruelle , et cela si tôt ? J'aurais pu vivre encore cinquante ans ! ! »

Près de Forst, le 19 septembre 1818.

« Le Seigneur ne veut pas jusque-là m'envoyer ni la mort terrible qui m'attend, ni tout autre secours. Pas une âme ne se laisse voir en ce lieu , quoique j'y sois depuis sept jours. En attendant, il se fait dans mon estomac un vacarme terrible, et la marche me devient extrêmement pénible.

La faim et surtout la soif deviennent de plus en plus affreuses. Il n'a pas plu depuis trois jours ; si je pouvais seulement lécher l'eau des champignons ! J'espère du moins être délivré dans deux jou rs !

« Dans le cas où mon décès serait porté sur le registre de l'église de B. , je remarque que je suis né le 6 mars 1786, à N. près de N. , et que je serai décédé le jour dont la date manquera sur mon journal. Mon père s'appelait M. C. N.; il était pasteur à N. Ma mère était madame N. N. , née N. , fille aînée de M. N , à N. près de N. Je n'ai pas non plus été marié , et je n'ai pas eu d'enfans. »

Près de Forst, le 20 septembre 1818.

ce Afin d'apaiser légèrement Ja soif horrible qui me dévore depuis sept fois vingt-quatre heures, je me suis rendu au Zicgenkrug, distant d'une lieue de ma cabane; j'y ai pris une bouteille de bière, et pour ma dernière pièce de monnaie, un korn; mais j'ai été obligé d'employer plus de trois heures pour faire cette roule. Comme l'aubergiste m'avait vu venir du côté de F. , j'allai du côté de B. , et je m'établis de nouveau près de Zicgenkrug. Cependant la bouteille de bière m'a peu soulagé, la soif est toujours extrême, mais

au moins je trouve de l'eau près de moi , c'est-àdire , à la pompe de l'aubergiste , tandis qu'il n'y en a pas au milieu des bruyères ; j'en ferai usage ce soir quand il sera tard, si la mort ne vient pas bientôt me délivrer. Dieu ! que j'ai l'air maigre et défait lorsque je me regarde dans le miroir de l'aubergiste ! »

Près de Forst.dans le voisinage de Zicgenkrng, le 21 septembre 18 18.

« Hier 22 , j'ai pu à peine me remuer, et moins encore conduire le crayon. La soif la plus dévorante qu'on puisse s'imaginer me fit aller de grand malin à la pompe; mais mon estomac vide refuse l'eau glaciale , et je l'ai non seulement vomie , mais j'ai en outre éprouve des convulsions tellement violentes, qu'elles étaient à peine supportables, et elles ont duré jusqu'au soir. Alors la soif extrême m'a conduit, comme ce matin, à la pompe. L'estomac paraît vouloir s'habituer à l'eau froide; mais tout cela ne peut plus durer bien long-temps , puisque c'est déjà aujourd'hui le dixième jour que je passe sans alimens ; que dans sept jours je n'ai pris qu'un peu de bière et de l'eau, et que je n'ai pas eu un instant de sommeil. J'espère que c'est aujourd'hui le dernier jour de ma vie (c'est justement le jour de la fête de mon frère),

et dans cet espoir je fais ma prière et je dis : Dieu ! je te recommande mon âme! ! ! »

Près de Forst , tlaus le voisinage de Zicgenkrug, le 23 septembre i8i8-

« Grand Dieu! encore trois jours d'écoulés, et encore pas d'espoir de la mort ni de la vie. Mes jambes semblent pourtant être mortes; je n'ai donc pu, depuis le 23 au soir, me rendre à la pompe , ce qui a dû naturellement augmenter la soif et la faiblesse au point que ce n'est qu'aujourd'bui que j'ai pu consigner ce peu de lignes. Cela ne peut plus durer long-temps; mais le cœur est toujours sain. »

Près de Forst, à côté de Zicgenkrng, le 26 septembre 1818.

« Encore trois jours, et j'ai été tellement trempé pendant la nuit que mes vêtemens ne sont pas encore secs. Personne ne croira combien cela est pénible , et il faut nécessairement que ma dernère heure arrive. Il est vrai que pendant la forte pluie il m'est entré de l'eau dans la bouche; mais l'eau ne peut plus calmer ma soif; d'ailleurs , je ne puis plus m'en procurer depuis six jours, puisque je suis incapable de changer de place !

« Hier j'ai vu, depuis t éternité que je passe ici.

pour la première fois , un homme ; il s'est approché de huit à dix pas de moi ; c'était un berger qui conduisait des moutons ; je l'ai salué silencieusement , et il a répondu de la même manière à mon salut. Peut-être me trouvera-t-il après ma mort ! ! !

u Je termine en déclarant devant Dieu le Tout- Puissant, que, malgré les infortunes qui m'ont accablé depuis ma jeunesse, c'est avec bien du regret que je meurs, quoique la misère m'y ait forcé impérieusement.

« Cependant je prie pour obtenir la mort : Mon père , pardonne-lui , car il ne savait pas ce qu'il faisait.

u La faiblesse et les convulsions m'empêchent d'en écrire davantage, et je pense que je viens d'écrire pour la dernière fois. »

Près de Forst , à côté de Zicgenkrug, le 29 septembre 1818-

Observation treizième.

Mélancolie avec penchant au suicide produite par le regret de ne pouvoir contracter une union ardemment souhaitée. — R... C... d'un tempérament bilieux-sanguin , âgée de vingt-cinq ans , fut abandonnée, dès sa plus tendre enfance, par sesparens sur lesquels elle n'a pu me donner aucun renseignement. Dénuée de toute espèce de secours , elle mendia son pain jusqu'à l'âge de treize

ans ; à cette époque elle fut placée chez un individu qui cohabita avec elle et lui communiqua une maladie vénérienne caractérisée par des pustules humides à la partie interne de la vulve. Traitée , à l'hôpital des vénériens, par la liqueur de Van-Swieten , elle en sortit après deux mois de séjour, sans accuser un ulcère consécutif à la gorge qui ne larda pas à se cicatriser.

Elle avait vingt-trois ans , lorsque ne pouvant réussir à contracter une union ardemment souhaitée, elle tenta plusieurs fois de s'empoisonner avec de l'oxide de cuivre. Un mois après ses premières tentatives de suicide, R... C... se donna plusieurs coups de couteau, toujours entraînée par le même motif; mais aucune blessure ne fut mortelle. Le flux menstruel qui avait été très régulier depuis l'âge de treize ans jusqu'à ce moment , n'a plus reparu malgré l'emploi des moyens les plus énergiques.

Après la guérison de ses blessures , R.. C vint à Paris où elle fut pendant dix mois horriblement tourmentée de son projet de destruction. Elle essaya encore inutilement J'oxide de cuivre. Elle m'a rapporté que le mal de tête, surtout qu'une douleur très vive à la racine du nez , l'exaltation des sens et une chaleur inaccoutumée dans tout le corps , précédaient toujours ses funestes déterminations, que la douleur de l'épigastre et de la ré-

gion du foie n'accompagnaient pas tous ses accès, et qu'elle était d'ailleurs toujours consécutive à la céphalalgie.

R... C... avait à peine séjourné un an à Paris, qu'elle éprouva un ulcère à la gorge et un érysipèle phlégmoneux qui occupait toute la tête et qui se termina par un abcès à la partie des tégumens correspondans à la réunion du tiers antérieur du pariétal droit avec les deux tiers postérieurs.

Entrée à la Force , C... subit un traitement par les frictions mercurielles; son ulcère à la gorge disparut, mais elle cacha au médecin l'existence de l'abcès. Quinze jours s'étaient à peine écoulés , depuis sa sortie de celte maison , lorsqu'elle laissa tomber sur le siège de la tumeur un chandelier très pesant. Le pus jaillit abondamment; le lendemain elle entra à l'hôpital Saint- Louis, où elle subit un nouveau traitement par la liqueur , sans le moindre succès. Quatre mois après, c'est-à-dire le 26 mars 1817, cette femme fut vécue à l'hôpital de la Pitié. La plaie fut sondée, et l'existence de la nécrose de l'os, mise hors de doute. Les sudorifiques furent administrés le 21 avril : incision cruciale pour connaître l'étendue de la maladie. Premier jour , douleurs à l'épigastre et dans la région du foie , jace animée , pouls fréquent , nuit tranquille, mais sans sommeil, (limonade végétale^). Deuxième jour , mêmes symptômes avec doit-

leurs très vives et chaleur dans la plaie , un peu de repos pendant le jour, nuit calme , sans sommeil.

Les accidens diminuèrent peu à peu d'intensité. Le lendemain , on enleva plusieurs esquilles d'os ; mais , comme on ne pouvait parvenir à extraire toute la partie nécrosée avec la gouge et le maillet , on enleva les deux angles supérieurs de la plaie. Trois couronnes de trépan furent appliquées , la dure-mère fut mise à nu dans l'étendue de trois pouces de haut en bas et d'arrière en avant. Il fut alors facile de s'assurer que les mouvemens du cerveau coïncidaient parfaitement avec les battemens du cœur. L'élévation correspondait à la diastole et l'abaissement à la sysiole des artères. J'ai répété et constaté vingt fois au moins cette observation. La malade avait quelquefois des convulsions de rire. J'ai profité de ce moment pour Ja soumettre à un examen attentif, et j'ai toujours remarqué le même phénomène. Les mouvemens du cerveau persistaient dans le même rapport, lorsque cette femme toussait ou suspendait instantanément sa respiration, (i)

(i) Les mouvemens alternatifs d'élévation et d'abaissement qu'offre le cerveau mis à découvert sont-ils isochrones aux battemens du cœur , ou correspondent-ils au resserrement et à la dilatation successifs de la poitrine pendant la respiration?

Ce problème physiologique a été résolu d'une manière

La malade supporta celte opération sans se plaindre , et elle formait des vœux pour une funeste issue. J'ai fréquemment entendu le même langage ; je me suis aussi aperçu d'un certain désordre , soit dans ses paroles , soit dans ses actions. Exigeante à l'extrême , elle s'imaginait parfois être abandonnée de tout le monde : dans ces momens, elle éprouvait de vives douleurs dans la région du foie. Trois semaines après l'opération, des esquilles parurent mobiles au pourtour des ouvertures faites par le trépan , et furent extraites avec facilité les jours suivans. Depuis lors , la cicatrisation a fait des progrès assez rapides : elle était complète le 22 octobre 181 7.

C... est entrée dans l'hôpital de la Pitié, le 3 mai 1818, pour une nouvelle maladie : elle présentait beaucoup d'incohérence dans ses idées. Le projet de suicide paraissait suspendu et nonaban-

toute différente par de savans médecins : tant d'opposition entre des observateurs également recommandables fait désirer de nouvelles recherches sur cet objet.

Ce fait que j'ai recueilli sous M. Cullerier , dont j'ai eu l'avantage de suivre long-temps la pratique , est en faveur de la première opinion. En l'analysant, le lecteur pourra d'ailleurs se convaincre que les phénomènes qui se sont manifestés à plusieurs reprises à l'épigastreetdans la région du foie étaient évidemment consécutifs à l'affection de la tête.

33û DU SUICIDE.

donné. Nous avons examiné avec soin la cicatrice, et elle nous a présenté une résistance capable de préserver le cerveau de l'atteinte des corps extérieurs. Les mouvemens alternatifs d'élévation et d'abaissement de cet organe n'étaient plus sensibles.

Observation quatorzième.

Mélancolie ascétique suivie de suicide. — Mathieu Lovât , cordonnier à Venise, offre un exemple aussi extraordinaire que déplorable, de mélancolie religieuse portée au plus haut degré. Son premier acte de démence fut de s'amputer complètement les parties génitales , qu'il jeta aussitôt par la fenêtre. Il avait préparé d'avance tout ce , qui était nécessaire pour panser la plaie , et il réussit à se guérir lui même si heureusement, qu'il n'éprouva jamais le moindre dérangement dans l'excrétion des urines. Quelque temps après il se persuade que Dieu lui ordonne de mourir sur la croix; et aussitôt le voilà tout occupé de préparer lui-même les instrumens de son martyre. Pendant plus de deux ans , il médite dans le silence et la retraite, sur les moyens d'exécuter son projet. Enfin, le jour fatal arrive (i); aucun prépa-

(i) C'est à Venise, dans le mois de mai i8o5 , qu'on a été' témoin de cette affreuse catastrophe.

DU SUICIDE. S3l

ratif n'a été oublié. Lovât se couronne d'épines, dont trois ou quatre pénètrent dans la peau du front. Un mouchoir blanc, lié sur les flancs et les cuisses , couvre les parties mutilées : le reste du corps est nu. Il s'assied sur le milieu de la croix , ajuste ses pieds sur le tasseau den bas, le droit sur le gauche , et les traverse l'un et l'autre avec un clou long de quinze pouces cinq lignes , qu'il fait pénétrer à coups de marteau jusqu'à une assez grande profondeur dans le bois. Il se lie fortement sur la croix par le milieu du corps; muni de deux autres clous longs et bien acérés; il en traverse successivement ses deux mains, en plaçant la pointe dans le milieu de la paume et frappant contre le sol avec la tête des clous; il élève ensuite les deux mains jusqu'à l'endroit où elles devaient être fixées, et fait pénétrer les extrémités des clous dans des trous qu'il avait pratiqués d'avance sur la portion transversale de la croix ; mais avant de clouer la main gauche, il s'en sert pour se faire, avec un tranchet, une large plaie au côté gauche (il avait oublié, dit le rédacteur, que ce devait être au côté droit). Cela fait, il ne s'agissait plus que de s'exposer aux regards du public. Lovât y parvint à l'aide de cordages disposés d'avance, de telle manière qu'en faisant quelques légers mouvemens du corps , la croix , placée sur le bord de la fenêtre, devait trébucher , et tomber

en dehors , où elle serait retenue par une corde. Enfin , à huit heures du matin , le malheureux crucifié fut trouve' pendu à la façade de sa maison. Sa main droite e'tait seule détachée de la croix et pendait le long du corps. Dès qu'on fut parvenu à le détacher , on le transporta à l'école impériale de clinique , dont la direction est confiée à M. Ruggién. Parmi ses nombreuses plaies, aucune ne fut reconnue mortelle : oelle de l'hypochondre gauche n'était pas pénétrante; les clous qui traversaient les mains avaient passé entre les os du métacarpe sans les offenser ; celui -qui était fiché dans les pieds avait d'abord traversé le droit entre le deuxième et le troisième métacarpe, puis le gauche entre le premier et le second de ces os, vers leur extrémité postérieure. Enfin, l'infortuné Lovât guérit de ses plaies , mais non pas de sa folie. Pendant le traitement , on eut lieu de faire une observation assez remarquable, c'est que, pendant les intervalles lucides que lui laissait son délire mélancolique, il souffrait cruellement de ses plaies , tandisque dans les autres momens il ne paraissait éprouver aucune douleur. On le transporta , le 20 août 1 8o5 , à l'hôpital des fous , établi à Saint Servolo : là , il s'épuisa tellement, par des abstinences volontaires et réitérées, qu'il devint phthisique peu de temps après. Il mourut le 20 avril 1806. {Bibliothèque médicale , t. 33, p. 378 et

suivantes. Extrait du rapport fait à la Société médicale d'émulation, par M. Marc, sur une brochure ayant pour titre : Histoire de crucifiement exécuté sur sa propre personne, par Mathieu Lovât ; communiquée au public dans une lettre de César Ruggiéri, docteur-médecin, professeur de clinique chirurgicale, à Venise.)

Observation quinzième.

Mélancolie-suicide intermittente, qui a commencé à Page de douze ans. — L. âgée de trente-cinq ans, d'un tempérament bilioso-nerveux , douée d'un bon caractère et d'une très grande sensibilité , fut très malheureuse chez ses parens. Dès l'âge de douze ans elle témoigna le désir de cesser de vivre. A treize ans , le flux menstruel s'établit avec régularité et sans accident.

L'ennui de la vie persistait encore à dix-huit ans, époque à laquelle elle fut placée chez des personnes respectables. L'intérêt qu'on lui portait dans celte famille , les égards qu'on avait pour elle dissipèrent sa tristesse habituelle. Elle passa trois ans dans le calme le plus parfait. Après ce laps de temps, elle éprouva de fortes attaques de nerfs, dont les accès, assez irréguliers, étaient précédés et suivis, pendant quelques jours, de violens maux de tête et d'esiomac : alors sa mélancolie reparut avec plus d'intensité; ses yeux,

creux et cernés, étaient habituellement fixés sur la terre ; rien ne pouvait la distraire; elle s'irritait facilement contre les personnes qui essayaient de l'égayer, et leur disait avec colère : « Laissezmoi , je réfléchis sur les moyens de me détruire. » Dans l'espace de deux mois son embonpoint diminua considérablement. Parvenue à un très grand degré de faiblesse , elle vil se dissiper et sa mélancolie et ses attaques de nerfs : elle reprit ses habitudes. Cependant, depuis celte époque, elle accuse continuellement de vives douleurs de tête et d'estomac. Ses règles sont régulières , mais moins abondantes qu'anciennement, et précédées d'une tristesse extrême : elle passa sept années dans celte situation. Un amonr heureux pendant trois ans , et l'espoir de s'unir à l'objet de sa tendresse, lui donnèrent une nouvelle vie, et lui fireut goûter une paix et un bonheur qui lui étaient jusque-là inconnus ; mais son espérance fut déçue; elle eut la douleur de voir son amant contracter une autre union. Cette catastrophe rappela ses attaques de nerfs et ses sombres projets. Elle disait hautement qu'elle se détruirait; elle n'était retenue que par la crainte des souffrances. Les maux de tête et d'estomac la tourmentèrent de nouveau. Dans l'espace de deux ans , elle fut souvent se promener sur les bords de la Seine , dans l'intention île s'y précipiter ; mais elle ne trouvait jamais de moment

favorable; une chose digne de remarque, c'est que de retour dans sa maison , elle s'entretenait avec ses voisines du but de ses promenades solitaires, et elle se flattait de l'espoir d'être plus heureuse dans une autre circonstance, et d'être mieux servie par son courage. Souvent on lui représenta combien était criminelle l'action qu'elle méditait; on chercha en vain à lui inspirer des sentimens religieux; elle répondait que tout mourait avec nous , et que jamais elle ne croirait autre chose.

Pendant toutes ces irrésolutions, elle fit successivement connaissance de plusieurs hommes dont elle fut toujours la victime.

Le i5 du mois d'août dernier, elle eut une altercation très vive avec une de ses compagnes, qui , non contente de la battre , la fit encore maltraiter par son amant. Dans le même temps, elle fut tourmentée par ses voisines et par le propriétaire de la maison qu'elle habitait. Toutes ces malheureuses circonstances réunies la décidèrent à terminer une existence qui lui était odieuse depuis son enfance.

Le 17 août au soir, elle se renferme dans sa chambre, et elle cherche inutilement à s'asphyxier par les vapeurs du charbon. Celte fois elle cache d'abord soigneusement sa tentative de suicide, mais bientôt elle en fait l'aveu.

Pendant huit jours elle paraît plus tranquille ;

néanmoins les douleurs de tête et d'estomac conservent la même vivacité. J'eus alors l'occasion de la voir; sa physionomie était très altérée, son teint était jaune et ses yeux hagards; du reste, je ne remarquai aucun trouble dans les fonctions nutritives. Je l'engageai à se promener beaucoup avec une de ses amies, et à prendre durant une semaine du bouillon aux herbes avec addition de sulfate de soude. Elle me remercia avec politesse et en versant des larmes , des soins que je voulais lui donner, mais j'ai appris qu'elle avait négligé de suivre mes conseils.

Le 25 aoûtau soir, en se retirant , elle rencontre le mauvais sujet avec lequel elle avait rompu; les injures les plus grossières et les coups lui furent de nouveau prodigués. Après cette scène orageuse, elle va chez une dame qui lui portait intérêt, et elle lui fait part de ce qui lui était arrivé. Cette dame l'exhorte à prendre courage , et cherche surtout à insinuer dans son esprit que le suicide est un acte criminel.

En quittant cette dame , L. fut se coucher. Le lendemain, interrogée comment elle avait passé la nuit , elle répondit qu'elle n'avait fait que pleurer, et qu'elle était bien décidée à cesser de vivre. On fait des efforts pour lui ôter ses lugubres pensées; on cherche à éloigner toutes les causes de tristesse, et à la prévenir dans tous ses désirs. Tout

est inutile, le 27 août, après avoir passé la journée plus gaîment qu'à l'ordinaire avec une de ses compagnes, elle rentre dans sa chambre, allume plusieurs réchauds de charbon , et le lendemain on la trouva morte, assise sur une chaise et la tête penchée sur son lit.

Observation seizième.

Mélancolie avec douleur de la vie , qui porte au suicide. — Une demoiselle âgée de trenteet un ans, d'un caractère sombre et réservé , fui livrée à mes soinsen i784,ditM.ledocteurWil!iamPerfect(i). Sept ans auparavant, elle avait voulu s'ôter la vie; elle jouit ensuite dune bonne santé pendant l'espace de trois années. Une querelle de famille, qui ne la concernait pas, l'affecta beaucoup; elle éprouva le plus vifchagrin de ce qu'elle n'avait retiré aucun fruit de ses démarches pour concilier les parties. Sa santé se dérangea de nouveau, elle attenta une seconde fois à sa vie; après cet événement , son père la mit en pension chez une famille étrangère qui ne la connaissait pas : elle se porta bien tout le temps qu'elle y demeura.

(1) Annnls of insanily comprising a sélection of curions and inleresting cases in the différent species of Lunacy, Melancholy, or Madness; by William Perfect, fifth édition, London , page i/j.i. ,

Trois mois avant d'être placée chez moi , elle fut atteinte d'une fièvre nerveuse ; ses idées se dérangèrent, son air devint effaré; elle était souvent agitée la nuit, en sorte qu'elle se levait brusquement et quittait son lit. Des remèdes appropriés à son état parvinrent à la guérir; mais bientôt sa santé fut encore dérangée, et elle voulut se suicider pour la troisième fois.

Dans le meilleur état de son esprit, elle était peu susceptible de sentimens doux , tendres et délicats; ses idées paraissaient rétrécies ; son air, le plus repoussant que j'eusse vu, s'accordait parfaitement avec son esprit; elle montrait sans cesse une taciturnité sombre, et ne prenait pas connaissance des objets extérieurs qui ne fixaient plus son attention ; sa peau était pâle , jaunâtre , sale et sèche ; son pouls dur et plein ; ses pieds et ses malléoles se gonflaient vers le soir.

L'électricité fut employée comme stimulus ; on pratiqua la saignée au bras, et le sang parut visqueux; on fit usage , tous les soirs, des pédiluves chauds ; le camphre fut administré au coucher. On relâchait les intestins par le moyen d'un électuaire apéritif; les règles, supprimées depuis quelque temps , étaient favorisées par des emménagogues. Au bout de trois mois , le flux menstruel reprit son cours régulier, mais avec beaucoup de douleur. On soulagea la malade avec des

opials et des pédiluves chauds. Elle commençait alors à devenir plus raisonnable et plus agréable dans ses discours et dans sa conduite ; elle demandait poliment sa nourriture et les médicamens que je lui conseillais. Après cinq semaines, en subissant toujours le même traitement, elle recouvra le degré' de raison qu'elle avait avant sa maladie, se porta assez bien pour retourner chez elle, et depuis elle n'a plus éprouvé de rechute.

Observation dix-septième.

Mélancolie-suicide (1). — Madame C*** , issue de parens très nerveux , vaccinée à trois ans , eut une enfance très heureuse , à part une fièvre avec délire, à l'âge de six ans , qui se termina heureusement après quatorze jours. A quatorze ans , madame *** fut prise d'une coqueluche violente qui céda en peu de temps à l'éruption du flux menstruel , lequel fut toujours régulier et précédé chaque fois de coliques qui cessèrent à la première grossesse. A quinze ans , contrariée dans une inclination , madame *** manifesta , pendant quelque temps, une grande exaltation d'idées; des boutons petits et nombreux se développèrent sur son front, elle eut recours à toutes sortes de remèdes pour les faire disparaître, mais en vain ; ils

(1) Observation communiquée par M. le docteur Mitivié.

54<> i DU SUICIDE.

ne guérirent qu'après la première couche. A vingt» trois ans, madame ***, d'un tempérament nervosobilieux, d'une sensibilité exquise, d'un caractère très doux et facile, d'une intelligence très développée, élevée dans une grande indépendance d'opinion , mais toujours très déférente aux volontés de son père , fut mariée à un homme pour lequel elle ressentait peu d'inclination. Devenue grosse , à vingt-quatre ans (juin 1820) elle mit au monde une fille qu'elle essaya de nourrir,- un mois après, cet enfant mourut; le chagrin de la mère fut très vif. Madame*** eut, pendant deux jours, un délire qui lui faisait voir sur les rideaux de son appartement les objets les plus agréables. Elle resta d'une susceptibilité extrême, le moindre bruit l'effrayait, elle éprouvait souvent le besoin de prendre des alimens. A vingl-cinq ans, madame *** essuyé quelques contrariétés domestiques ( 6 février 1 8 1 1 ) ; elle a du malaise , les règles manquent, elle se croit grosse; son contentement est bientôt troublé par une maladie grave dont son père est atteint (1 4 février). Sa femme de chambre tombe en convulsions à ses côtés; elle s'effraye, ressent de la douleur dans le flanc gauche, et craint d'avorter ; elle sent le besoin de courir et de manger à tout instant, parle beaucoup, enfin présente une exaltation d'idées qui ne lui était pas ordinaire. 21. Madame'*1'1' désire la mort, fait des tenta-

DU SUICIDE. 34l

tives pour se tuer ; frappe sa tête contre son lit , contre les murs de son appartement ; elle accuse son mari de vouloir lui faire du mal ; elle veut tuer son père pour le préserver d'une mort atroce que d'autres lui préparent. Ses yeux sont hagards ; il y a de l'insomnie.

23. Saignée du pied, après laquelle madame*** est plus agitée et conduite dans l'établissement de M. le docteur Esquirol.

24. Madame*** renouvelle les tentatives du suicide , se fait une contusion très forte à la tempe droite, éprouve des scrupules, craint l'enfer, s'afflige sur le sort de son père qu'elle entend à travers les murs, qu'elle voit jeté sous son Ht, étouffé entre ses matelas. Les traits de madame*** sont crispés , expriment l'égarement et la crainte; le pourtour des lèvres est jaunâtre, la langue sale, l'haleine fétide, le ventre dur et rétracté avec constipation, le pouls fréquent, petit et serré, chaleur extrême à la tête. Madame*** refuse les alimens, parfois elle en demande avec instance , et ne veut plus les prendre dès qu'on les lui présente. Limonade, lavement.

a5. Mêmes phénomènes , agitation plus grande. Jus de pruneaux ^ jv, lavemens émolliens ij. Deux selles bilieuses le soir. Calme , et sommeil pendant la nuit,

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