‹ De l'Hystérie chez les enfantsChapitre 33 sur 34 · LES POSSÉDÉES DE PLEDRAN · texte numérisé non relu

LES POSSÉDÉES DE PLEDRAN

Le D r Baratoux a adressé à M. Bourneville, rédacteur en chef du Progrès Médical , la relation suivante au sujet d une épidémie de possession démoniaque qui venait d’apparaître, disait-on, aux environs de Sâint-Brieuc.

Saint-Brieuc, le 28 juin 1885.

Monsieur le Rédacteur,

Depuis quelques jours, les journaux de Saint-Brieuc et de Paris ont parlé à diverses reprises d’un fait étrange qui se passe dans les environs de notre ville. Les sept enfants de la famille Morcet qui habite l’hôtel Morin, au village du Grand Hirel, à 4 kilomètres au delà du bourg de Plédrau sont, paraît-il possédés par les esprits. « Ces enfants se livreraient jour et nuit à des contorsions extrêmement bizarres; parfois, poussés par une force surnaturelle, ils iraient à toutes jambes se jeter dans un puits situé dans la cour de la ferme Peugniez ^

et en remonteraient en se tenant aux parois, comme uu singe ; parfois encore, ils grimperaient clans les arbres, graviraient avec une rapidité vertigineuse le sommet de la maison et se livreraient sur le faite des cheminées à une danse infernale accompagnée de cris sauvages. La plus jeune des filles, âgée de sept mois, prendrait même son élan dans les airs si l’on n’avait pas la précaution de l’attacher à son berceau. » Tels sont les faits rapportés par des personnes sérieuses et dignes de foi — disent les journaux de la localité. Nous-même avons entendu un récit analogue de la bouche des voisins de l’hôtel Morin.

Mais, avant de rapporter les faits que nous avons observés, nous croyons qu’il n’est pas inutile, pour nos lecteurs, de les mettre au courant du pays et des habitudes de Plédran. Ce bourg est situé dans l’intérieur des terres à 9 kilomètres de Saint-Brieuc. C’est à 4 kilomètre au delà que l’on rencontre ce village du Grand-Hirel, qui se compose de trois maisons antiques.

Ces habitations faites de moellons reliés entre eux par de légères couches d’argile, recouvertes d'une toiture de chaume, ne possèdent pas d’étages. Elles se composent d’une seule pièce où hommes et chevaux vivent en commun. A la façade de la maison, qui peut avoir trois mètres d’élévation, au plus, est appuyée une petite étable de près de 2 mètres de hauteur contre laquelle s’appuie un talus de pierres, ce qui permet, en s’aidant de celui-ci, de monter très aisément sur l’étable et de là sur le toit de la maison. A quelques mètres de la maison est creusé un puits d’une construction analogue à celle-ci, Son ouverture est d’environ 75 centimètres et sa profondeur de 5 mètres ; actuellement l’eau ne s’y élève pas à un mètre. La disposition de ce puits permet d’y descendre avec beaucoup de facilité en se tenant aux pierres qui font saillie dans son iutérieur, attendu que, comme la maison, il n’est recouvert d’aucun enduit.

« Disons même que les habitants mènent une vie très primitive, qu’ils sont ignorants, crédules et naïfs, leur grande et pour ainsi dire seule distraction de l’hiver est la veillée, où chacun narre un conte où fées et sorciers sont en jeu. C’est pourquoi, dans les faits qui sortent de la vie habituelle, leur imagination vivement frappée, attribue-t-elle à une

influence occulte les effets qu’ils observent. Inutile d’ajouter que ces individus sont sous la domination presqu’exclusive de leur curé et des sieDS.

« Dès qu’un des enfants eut ressenti les premières atteintes de son mal, chacun le raconta à sa façon en amplifiant outre mesure ce qu’il voyait ou entendait dire, si bien qu’en peu de temps, on répéta qu’on avait jeté une passée (un sort) sur les enfants Morcet, qui avaient en ^ même temps subi l’influence de tous les diables et diablotins. Aussi, eut-on recours, mais inutilement, aux secours du clergé qui dit des messes, bénit la maison et les possédés afin de faire cesser l’obsession.

« Le curé de Pléran qui s’était rendu pour cette opération à la ferme du Grand-Hirel, trouva sur le toit Marie-Jeanne, l’aînée de la famille, et comme il l’exhortait à descendre, elle lui répondit dans un langage très colère et l’insulta en ricanant nerveusement », dit la mère.

« Mais, laissons de côté ce iécit fantastique et rapportons seulement les renseignements que nous avons obtenus nous-même et les faits qui se sont passés sous nos yeux.

« C’est le 23 février de cette année que Marie-Jeanne Morcet, âgée de quinze ans, a ressenti pour la première fois quelques uns des symptômes qui devaient aller en s’aggravant dans la suite. En effet, ce jour là, elle éprouva un mal de tête violent et de fréquentes envies de vomir. Le lendemain, nous dit sa mère, ses membres supérieurs se mirent en extension forcée le long du corps et restèrent ainsi pendant quatre jours. Le bras gauche recouvra alors ses mouvements, mais le droit ne les reprit que trois jours après, c’est-à-dire le 2 mars. C’est à ce moment qu’eut lieu sa première crise de nerfs ; ses parents se rappellent qu’elle perdit connaissance et quelle fit des mouvements désordonnés, analogues à ceux que nous avons pu observer.

Durant cette attaque qui dura une heure, la jeune fille semblait éprouver une grande peur. Les jours suivants, les attaques se renouvelèrerent, mais bientôt elles cessèrent et Marie-Jeanne n'en eut pas du 10 mars au 21 avril; elle avait seulement de temps en temps une douleur au sommet de la tête et la sensation d’une boule qui remontait du creux épigastrique au cou. Mais, depuis deux mois, les crises

sont revenues plus fortes et plus fréquentes qu’auparavant : nous les décrirons tout à l’heure.

« Le lendemain du jour où Marie-Jeanne retomba dans ses attaques, c'est-à-dire le 22 avril, le troisième des enfants, Pierre, âgé de H ans, eut une crise analogue à celle de sa sœur, elle dura quatre heures. Douze jours après, en survint une deuxième de même durée. Contrairement à ses sœurs, Pierre se souvient très bien de ses attaques. Depuis celte époque, il est continuellement agité et nerveux : très irritable, au moindre reproche, il brise tout ce qui lui toinbe sous la main.

« Le 23 avril, la deuxième fille, Louise, âgée de treize ans, a eu une attaque de nerfs ressemblant en tous points à celles de sa sœur.

« Le lendemain, c’est-à-dire le 24 avril, le cinquième enfant, Anne-Marie, âgée de six ans, tomba sans connaissance, mais n’eut ni attaque, ni convulsions. Depuis lors, elle en a eu à plusieurs reprises, mais elles n’ont jamais eu l’intensité ni la durée de ses sœurs.

« Le 25, le sixième enfant, Toussaint, âgé de quatre ans, a eu une contracture du bras droit pendant deux jours ; mais après avoir disparu pendant un jour, elle revint le lendemain pour cesser définitivement, le surlendemain, cet enfant n’a pas éprouvé les mêmes phénomènes que ses frères et sœurs, il est seulement très nerveux, nous dit sa mère.

a Chez la dernière fille, âgée de sept mois, nous n'avons pu constater rien d’anormal. Quant aux velléités acrobatiques qu’on lui prête, elles consistent simplement en agitation des membres à la vue des mouvements désordonnés de ses sœurs ; il semble qu’elle prend plaisir à considérer leurs gestes bizarres, qui excitent sa curiosité et l’amusent.

« Reste le quatrième enfant, Toussaint, âgé de huit ans, qui est entré en service dans une ferme voisine, le 10 avril dernier. Depuis ce temps, il a eu quelques étourdissements, il a été aussi obligé de garder le lit plusieurs fois, car les moindres travaux le fatiguent. Il est devenu méchant, et il refuse souvent de garder les vaches qui lui sont confiées. Dernièrement, il lui est arrivé de prendre la queue d’un

cheval pour la tête, et croyant le tirer par la bride, il le prit par la queue, et comme l’animal n’obéissait pas à son commandement et n’avançait pas à son gré, il le frappa à coups redoublés, mais le cheval lui donna une ruade qui le força à rester au lit pendant deux jours chez ses parents. Pendant son séjour à l’hôtel Morin, il ne ressentit aucun phénomène analogue à ceux de ses sœurs, mais revenu chez son maître, il devint très irritable et très nerveux et ne voulut plus faire que le contraire de ce qu’on lui ordonnait. Ainsi, cet enfant a subi seulement un changement de caractère, et de doux qu’il était, il est devenu très méchant et très emporté, mais il n’a jamais eu d’attaques.

« Le jour de notre visite, nous avons pu voir tous les entants, à l’exception de Jean. Nous ne parlerons pas de ce dernier. Ils étaient tous très excités, à l’exception des deux derniers. A notre arrivée, Marie-Jeanne s’est réfugiée derrière un meuble, mais ayant aperçu sur la cravate d’une personne qui nous acccompagnait une épingle d’où la tête était rouge, elle s’en empara vivement et la ramassa dans une armoire dans laquelle nous pûmes apercevoir une certaine quantité de roses rouges. Cette fille a la sensation du clou hystérique très marquée, elle présente un peu d’hyperesthésie à droite et d’hémianesthésie à gauche, avec douleur ovarienne du même côté. Le violet lui paraît blanc et le vert bleu.

« Louise à une hémianesthésie gauche très prononcée. Le violet lui semble blanc et le rouge jaune.

« Pierre était très énervé et très turbulent, il repoussait violemment ses frères. Bientôt, il descendit dans le puits en s’accrochant à ses parois; mais arrivé à la hauteur de l’eau, il s’arrêta et eu sortit au bout d’un quart d’heure environ. De là, il monta sur le toit par le talus et l’étable en se tenant au chaume qui recouvre les habitations ; puis il nous lança des pierres et des morceaux d’argile qui, avec la paille forment la toiture de la maison. C'est tout ce que nous avons vu de la danse diabolique exécutée sur le faîte des cheminées.

« Les deux sœurs monteraient aussi sur le toit depuis la fin de mai, et depuis quinze jours descendraient aussi dans le puits ; mais.

pour exécuter ces exercices, elles ne prendraient pas le même chemin que leur frère et auraient recours à une échelle.

« Vers une heure de l'après-midi (c’est l’heure habituelle des crises) l’excitatiou de Marie-Jeanne était extrême. Elle renversait les personnes qui l’approchaient, ses doigts étaient continuellement en mouvement ; elle lirait nerveusement sur les manches de sa robe et lançait violemment son sabot sur le cheval qui était couché près d elle. Elle ressentait aussi une boule à la gorge et une douleur dans le ventre. Elle ne tarda pas à perdre connaissance.

« Elle fut prise alors de mouvements de circumduction des membres supérieurs et elle présenta, un instant après, une immobilité tétanique de tout le corps qui dura quelques secondes ; puis les membres et le corps furent animés d’oscillations rapides, auxquelles succédèrent une résolution complète.

a Mais presque aussitôt, elle eut des contorsions bizarres, roula à. terre et s’agenouilla pour saisir un sac de blé sous lequel elle se cacha la tête. On essaya en vain de la maintenir en cet état, car elle se débattait avec vigueur, en agitant vivement les membres dans tous les sens. Il est très difficile de décrire ces mouvements désordonnés, tantôt elle rampait sur le parquet, tantôt elle bondissait en remuant la tête. La respiration était haletante, entre-coupée de cris perçants pendant l’inspiration, par moments, elle lacérait ses vêtements : d’autres fois, elle portait la main à la gorge comme pour arracher un corps qui semblait l’étouffer.

Lorsque ces mouvements convulsifs diminuèrent, sa figure, qui était vultueuse et recouverte de salive devint plus calme ; elle prit diverses poses : tantôt elle se penchait en prêtant l’oreille pour écouter un bruit lointain qu’elle nous dira tout à l’heure être celui d’un tambour, d’une musique ; tantôt elle frissonnait, prenait l’attitude craintive, se cachait la tète sous ses vêtements ; elle entendait alors un roulement de chaînes et le bruit d’une fusillade, et voyait le diable escorté d’une armée de démons. Elle appelait encore son parrain et sa grandmère qui sont morts : « Je veux aller avec vous, » disait-elle. Elle croyait aussi apercevoir ia mer remplie de poissons rouges. Tels sont

les récits qu’elle fit à son réveil des visions qu elle eut pendant sa crise qui dura un quart d’heure. Mais, après un moment de repos, nous vîmes se reproduire les mouvements de circumduction des membres supérieurs et la phase des contorsions. Nous comprimâmes alors l’ovaire gauche ; son attaque cessa, et bientôt la malade reprit connaissance en versant des larmes abondantes. C’est alors qu’elle nous raconta ses visions; elle se plaignait de la partie du ventre sur laquelle nous avions appuyé, en nous adressant une série d’épithètes qui témoignaient de son mécontentement. La veille, Marie-Jeanne avait eu une attaque, ou plutôt une série d’attaques, qui avaient duré de midi à quatre heures. C’est d’ailleurs, la durée habituelle de ses attaques, ainsi que de celles de sa seconde sœur Louise.

« Vers la fin de la crise de Marie-Jeanne, Louise sentant venir la sienm: prit un bol rempli d’eau qu’elle se versa sur la tête, ce qui la calma. Les parents Morcet, pour arrêter les crises de leurs enfants emploient un pareil procédé, dès que ceux-ci sentent venir leurs attaques.

« Disons encore que les crises ont lieu presque en même temps chez tous les enfants, mais celles de Anne-Marie sont plus courtes que celles de ses sœurs aînées.

« En résumé, nous voyons que les symptômes observés ressemblent, en tous points, à ceux que l’on constate habituellement chez toutes les personnes atteintes d’hystérie majeure.

« Si le fait qui s’est joué à Plédran a eu autant de retentissement, il faut l’attribuer d’abord à la rareté de la grande hystérie dans nos contrées, et aussi à l’imagination des habitants qui ont largement amplifié les faits dont ils ont été témoins ou dont ils ont entendu parler.

« Ici encore, le diable et les sorciers ne sont pas la cause des troubles dont nous venons de parler; s’ils existent, c’est dans l’imagination de ceux qui veulent les chasser du corps de ces enfants que l’on ferait mieux de soumettre à on traitement sérieux et régulier qui ferait plus que prières et exorcismes. *

J. Baratoux.

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