OBSERVATIONS
Observation I
(Mouisset, Lyon médical, 16 février 1890)
Fille âgée de vingt-deux ans.
Exempte d'antécédents pathologiques.
Est atteinte de grippe et à la convalescence présente : du rétrécissement du champ visuel, des zones hystérogènes et de la parésie du membre inférieur gauche.
Cette courte observation rentre bien clans les cas dont nous voulons seulementnous occuper. C'est bien là une hystérie dans tout ce qu'elle a de plus net : elle n'a pour cause que l'infection grippale, et cette dernière ne la fait éclore qu'à la convalescence. Nous verrons plus tard que, comme Le Joubioux l'a fait remarquer, c'est là, en effet, le moment où apparaît le plus souvent la névrose, semblant prouver ainsi qu'il lui a fallu attendre que l'infection fût à son maximum et que les toxines fussent fabriquées.
Observations II et III
(Rapportées par Huchard)
.... Bien plus, elle (la grippe) peut faire naître, comme j'en ai cité autrefois un exemple pour la fièvre typhoïde, une hystérie <jui ne s'é : tait jamais manifestée jusque-là. Une atteinte de grippe devint, chez une de mes malades, l'agent provocateur de crises hystériques.
J'ai observé, avec mon ancien interne M. Marciguey, une grippe
compliquée d'accidents hystériques qui se montraient pour la première fois.
(Société médicale des hôpitaux : séance du 14 mars 1890.)
Nous regrettons de ne pouvoir donner plus détaillées ces deux observations, qui sont si favorables à la thèse que nous soutenons. Dans ces deux cas, nous ne trouvons en effet aucun symptôme de névrose avant l'infection.
L'autorité et la compétence de l'auteur de la communication, ne nous permettant point de douter un instant de l'exactitude des faits observés, ne sommes-nous pas en droit de dire que nous sommes ici en face de deux cas d'hystérie nettement post grippale?
Observation IV
(J. SÉGLA.S, Soc.méd. des hôpitaux, 21 mars 1890)
Une dame n'ayant pas eu, depuis cinq ans, d'autres troubles nerveux que de l'ovarie du côté gauche, a présenté, après une atteinte de grippe, de l'aboiement presque pendant un mois.
Si nous relatons ce cas de Séglas, c'est qu'en effet l'ovarie qu'il nous signale ne nous semble pas constituer une tare névropathique suffisamment sérieuse pour considérer la malade comme hystérique avant la grippe. Elle perd toutefois un peu de sa valeur : nous l'avouons sans hésitation.
Observation V
, (Id Gazette des sciences médicales de Montpellier)
Le malade G. . . , dont les antécédents héréditaires n'offrent rien de saillant, était cultivateur avant d'être soldat. Il n'a jamais eu de maladie grave et n'est pas alcoolique. Jamais on ne l'a considéré dans sa famille comme un nerveux; tout au plus a-t-il présenté quelques ce-
phalalgies et une tendance assez marquée aux contractures. Souvent, et cela surtout lorsqu'il se trouvait dans son lit, il éprouvait des crampes dans les membres inférieurs et les bras.
Depuis qu'il est au régiment, il s'est senti nerveux et impressionnable ; son tempérament, autrefois calme, pondéré, est devenu vif, emporté, irascible.
Le mardi 14 janvier, G.. , occupé àtravailler au Polygone, éprouve tout à coup des troubles de la vue. Il ne peut se tenir sur ses jambes et il est obligé de s'asseoir, mais il a le temps de choisir la place où il va tomber et de faire environ dix pas pour y parvenir, puis il perd connaissance. La durée de la crise est de quinze à vingt minutes ; la température, prise à ce moment, est de 39°5.
Le lendemain, la fièvre s'élève à 39°8 ; il existe un abattement prononcé. On prescrit, pour combattre l'état saburral du tube digestif, 1 gr. 50 d'ipéca, que le malade doit prendre le jeudi matin, 16 janvier. Vingt minutes après l'ingestion du remède, avant que le vomitif ait produit le moindre effet, le malade éprouve de fortes coliques ; puis il ressent des crampes violentes dans les chevilles et dans les poignets. Successivement les membres supérieurs et les membres inférieurs sont pris de contracture douloureuse, les membres inférieurs en extension forcée, les membres supérieurs en flexion, croisés sur la poitrine. Le tronc n'est nullement contracté et repose en entier sur le lit.
Pendant la crise, qui dure une demi-heure, et sans perte de connaissance, le malade a uriné dans son lit ; il fond en larmes quand elle prend fin.
Le malade est envoyé à l'hôpital le 27 janvier. Dès notre premier examen, nous constatons que les phénomènes morbides se sont limités à l'extrémité supérieure du côté droit. L'épaule, le bras, le coude, l'avant-bras de ce côté, ont repris leur réaction normale; seuls, le poignet et la main présentent encore des modifications remarquables. Le malade porte facilement le membre sur la tête; il jouit sans peine des mouvements de flexion et d'extension de l'avant-bras sur le bras, mais la main et le poignet restent impotents.
En analysant de plus près les diverses réactions du système nerveux, nous avons constaté que les fonctions motrices (motilité volontaire, motilité provoquée, motilité réflexe) sont normales dans les diverses régions, à l'exception de la main et du poignet droits, où la
motilité volontaire est complètement abolie, la mobilisation provoquée se trouvant fort restreinte et douloureuse.
La sensibilité générale est conservée. Même au niveau de la main droite, la sensibilité tactile persiste ; le sujet peut, à l'aide de son extrémité malade et sans le secours des yeux, percevoir le contact et la forme des objets. Cependant; la sensibilité quantitative paraît un peu diminuée dans toute l'étendue du membre supérieur droit. Quant aux membres inférieurs, ils présentent une égale susceptibilité au contact.
La sensibilité à la douleur est complètement abolie au niveau de la main et du poignet droits ; la sensibilité à la température est également abolie, dans la même région.
A côté de ces troubles moteurs et sensitifs bien localisés, on n'observe aucune altération des autres systèmes. Il n'existe pas de troubles sensoriels, ni de zones hystérogènes.
Voici un cas d'hystérie tout à fait incontestable. Nous sommes évidemment en face d'un prédisposé, mais cette prédisposition n'est pas aussi « grande » que ce que veut bien le dire Dore. Cet homme n'avait, en effet, qu'une tendance aux contractures.
Ce qui est bien net ici et ce qui a été déjà signalé par Le Joubioux, c'est que la névrose n'est constituée qu'après l'infection grippale. Le 14 janvier, en effet, lorsque cet homme est pris brusquement, l'épidémie sévissait fortement et les premières températures notées, de 39°5, 39°8, manifestent certainement son action sur le malade. Nous avons donc bien affaire à un prédisposé et la névrose est bien nettement déterminée par la grippe.
Observation VI
(In Thèse Miropolsky, page 32)
Un jeune homme de vingt-cinq ans se présente à la consultation à l'hôpital Necker, le 23 janvier 1890, dans le service de M. le professeur Peter.
Nous sommes frappé tout d'abord par sa démarche pénible, hésitante, son faciès pâle et hébété, une prostration extrême dénotée par ses moindres mouvements. Il produit l'impression d'un typhique. Il tombe plutôt qu'il ne s'assied sur la chaise qu'on lui présente.
Nous lui adressons les questions d'usage, et sa manière de répondre fixe aussitôt notre attention. Il a une parole hésitante, embarrassée, il s'exprime avec la plus grande peine, en bégayant. Il nous apprend que le début de sa maladie remonte au 18 janvier. Il a éprouvé ce jour-là, au milieu de son travail (il est charron) une sensation extrêmement pénible de froid avec malaise extrême. 11 rentre chez lui, et frissonne dans le courant de toute la soirée. La nuit, le sommeil est très agité, et le malade est obligé de se lever à tout instant, dit-il, pour uriner. Le lendemain, sensation de fatigue indicible, anorexie complète, diarrhée, coryza, larmoiement, toux et céphalalgie tellement violente que le malade est obligé de se tenir la tête à deux mains lorsqu'il tousse, tant le mouvement exaspère son mal à la tête. 11 éprouve aussi des douleurs musculaires, lombaires et polyarticulaires, accompagnées d'un état nauséeux des plus pénibles. Des vomissements se sont produits une seule fois. Il reste chez lui dans cet état, qui ne s'améliore pas une minute, dit-il, jusqu'au moment de son arrivée à l'hôpital.
Ses antécédents personnels sont excellents : il n'a jamais été malade, sauf une bronchite qu'il avait contractée au régiment. Rien du côté des antécédents héréditaires. Nous notons seulement qu'il a l'air plutôt chétif.
Au moment de son entrée à l'hôpital, le coryza, le larmoiement, la toux, la diarrhée, ont complètement disparu : mais la céphalalgie extrême, la prostration excessive, les douleurs lombaires, musculaires, polyarticulaires, l'embarras de la parole, persistent. L'apyrexie est complète. A l'auscultation, rien du côté de l'appareil respiratoire. Le docteur Marfan, chef de clinique du professeur Peter, pose le diagnostic de grippe nerveuse sans fièvre ni catarrhe. Le malade reste dans cet état les jours suivants. Un vésicatoire à la nuque le débarrasse de sa céphalalgie. Une amélioration commence à se produire au bout de dix jours de séjour à l'hôpital : elle se fait avec une lenteur extrême, mais le mieux se fait cependant sentir. Le malade commence à se lever ; il va et vient dans la salle.
Le 9 février, il se lève comme d'habitude après la visite du matin. Il veut descendre de son lit, mais subitement il chancelle et retombe sur ses matelas en proie à une attaque d'hystérie des plus nettes. Il
n'a pas perdu connaissance, mais il pousse des cris, il suffoque, il a du hoquet, et bientôt apparaissent des contorsions qui agitent et déplacent le corps tout entier. La langue n'est pas mordue. Cet accès dure une demi-heure environ.
Le lendemain, on constate une hémianesthésie gauche totale, ainsi que l'abolition complète du réflexe pharyngien. Le malade nous apprend qu'il s'était senti mal dans le courant de toute la matinée de la veille ; il étouffait, il sentait une constriction étrange au niveau du cou, il avait envie de pleurer. Il avait voulu se lever pour respirer à son aise, et c'est à ce moment qu'il fut prit tout à coup d'une sorte de vertige, et n'eut que le temps de retomber sur son lit. Il nous affirme que jamais il n'avait eu précédemment d'accès de ce genre. 11 avait toujours été un peu nerveux, mais cet état ne s'était pas manifesté autrement que par une certaine irritabilité de caractère.
Le malade est gardé à l'hôpital jusqu'au 20 février. Il n'y a pas d'attaque nouvelle. L'hémianesthésie, l'abolition du réflexe pharyngien persistent toujours. Mais le malade, se sentant tout à fait bien, demande à sortir, et quitte l'hôpital, guéri de sa grippe, le 20 février 1891).
Comme le remarque Le Joubioux, nous avons encore ici un terrain prédisposé, puisque le malade, sans avoir eu auparavantdes phénomènes névrosiques, avait « une certaine irritabilité de caractère ».
Notons, en passant, que la névrose apparaît lorsque la grippe est presque terminée, puisqu'il allait se lever, et que de plus cette infection a été bien légère. Nous reviendrons ultérieurement sur ces divers points.
Observation VII
[In Thèse Le Joubioux, pages 22 et 23) (Communiquée par M. le D r Voisin) M m0 X. . . , quarante-huit ans.
Cette malade est grande, forte et a, jusqu'à ce jour, joui d'une bonne santé ; elle n'avait jamais eu d'attaques de nerfs ; en outre, on ne trouve dans ses antécédents, tant héréditaires que personnels, rien qu'on paisse rattacher à la névrose hystérique.
Chez cette malade, la grippe s'est localisée surtout sur les voies respiratoires et sur les voies digestives. Au bout de huit jours, la fièvre avait disparu, mais la femme était devenue très nerveuse. Elle éprouvait des spasmes de l'œsophage et ne pouvait manger parce qu'elle sentait une boule qui l'étranglait; en même temps, l'insensibilité apparaissait dans sa main gauche, ainsi que le phénomène de doigt mort et de parésie musculaire, elle ne pouvait serrer les objets et les maintenir à la main.
Très effrayée et surtout très étonnée de son état, elle fait demander M. le docteur Voisin, qui, en recherchant des points hystérogènes, lui trouve deux points ovariens, dont le gauche plus accentué, un point mammaire gauche et enfin le clou : de plus, des plaques d'anesthésie sur le membre inférieur et sur la face. Le champ visuel paraissait diminué. L'ouïe gauche était aussi très diminuée. Le diagnostic porté fut : phénomènes hystériques consécutifs à la grippe.
Dans cette observation, nous ne trouvons encore rien dans les antécédents de la malade, qui était au contraire très bien constituée. La névrose apparaît ici à la convalescence d'une grippe légère, puisqu'il n'y a plus de fièvre le huitième jour. Le cas est nettement post-grippal.
Observation VIII
(In Thèse Le Joubioux, pages 34, 35 et 36)
Olivier D. . ., douze ans.
Antécédents héréditaires. — Père, grand'mère paternelle et sœur du père, tous migraineux. Mère très nerveuse, n'ayant jamais néanmoins présenté de crises.
Antécédents personnels. — Dans son enfance, le jeune Olivier aurait eu plusieurs bronchites, n'a pas eu de convulsions à l'époque de sa dentition.
Depuis le mois d'août 1883, aurait suivi divers traitements pour une céphalalgie frontale et occipitale dont on avait méconnu la nature.
Au commencement de janvier, est atteint de la grippe qui le retient trois /'ours au lit. Le quatrième jour, se sentant mieux, il veut sortir, mais à peine est-il dehors qu'il se trouve étourdi, tombe et reste par
terre environ trois ou quatre minutes. Il entendait tout ce qui se disait autour de lui, mais ne pouvait parler. De nouvelles crises survenant les jours suivants, sa famille se décide à le conduire à la consultation de la Salpêtrière.
Examen. — Le malade est de taille moyenne, maigre, pâle, il a les oreilles détachées et inégales, le front élevé, pas d'asymétrie faciale, une belle dentition, la voûte palatine assez large, la figure fine. Ses parents nous racontent et ses antécédents et ses crises. Quant au jeune malade, il se plaint seulement d'une violente céphalalgie, dont l'origine semble remonter à deux ans : il nous dit qu'il sent sa tête surchargée comme d'une calotte de fer; ses yeux sont douloureux et c'est avec grand'peine qu'il peut clore les paupières.
Interrogé au sujet de ses crises, il nous dit qu'il ne sent pas de boule lui remonter à la gorge, mais il est oppressé et nous montre l'endroit de sa poitrine qui est chargé comme d'un poids, lorsqu'il va avoir son attaque. La pression, exercée au niveau de la région qu'il nous indique (point sous-mammaire gauche), provoque en effet un sentiment d'anxiété et d'oppression qui déterminerait sans doute une attaque si l'on continuait. C'est un penseur impressionnable, qui ne peut aller se coucher sans lumière : il a peur et ne sait de quoi. On lui trouve quelques plaques d'anesthésie au membre supérieur droit et des points hyperesthésiques au niveau du mamelon gauche, de la fosse iliaque gauche et du rachis.
A sa première douche, le jeune Olivier s'est trouvé mal lorsque le jet est arrivé dans le dos et au niveau du côté gauche ; bien que la douche nous eût semblé avoir été donnée en jet, on remplace les douches par des lotions que le malade supporte bien. Pendant les premiers jours du traitement, le malade présenta encore quelques ébauches d'attaques, mais, au bout de quinze jours, celles-ci cessèrent. Quant à la céphalalgie, elle persista ; néanmoins, elle était moins vive qu'au début du traitement. Le 20 mai dernier, nous avons revu notre malade en voie de guérison, ne se plaignant plus de sa céphalalgie qu'à la nuit tombante : ses attaques ont complètement disparu.
Nous sommes ici en présence d'un jeune neurasthénique, la céphalalgie qui est signalée étant un symptôme de la maladie. On le voit, elle n'est pas très accusée.
Notons de nouveau ici une grippe excessivement bénigne, puisqu'elle ne dure que trois jours.
Observation IX
(In thèse Le Joubioux, pages 37 et 38) (Communiquée par M. le docteur Voyer)
M. L. . ., quarante-six ans.
Antécédents héréditaires. — Père mort d'une cyrrhose hépatique ; un frère rhumatisant; un autre frère plus jeune que lui a présenté, à plusieurs reprises, des attaques d'hystérie.
Antécédents personnels. — M. L. . . est un homme d'une assez bonne santé habituelle, n'ayant jamais fait de maladie grave. Il présente des signes très accusés d'arthritisme, a eu, à plusieurs reprises, de l'eczéma de la face et des mains, et de l'urticaire, après l'iDgestion de certains coquillages.
La grippe débuta chez lui au commencement de janvier 1890, elle dura huit jours, fut légère et se manifesta seulement par de l'inappétence, quelques maux de tête et une petite élévation de température. La fièvre avait complètement disparu huit jours après le début de la grippe; seuls les symptômes gastriques (inappétence, langue saburrale, sensation de pesanteur à l'épigastre, production exagérée du gaz après les repas) persistaient. En même temps, les urines devenaient rares (500 grammes à peine par jour) et sédimenteuses, les selles irrégulières; de plus, la percussion de l'épigastre faisait percevoir une dilatation de l'estomac.
En présence de tous ces phénomènes, le malade devient très inquiet, il accuse des maux de tête, siégeant surtout à l'occiput, au point qu'il ne peut, dit-il, appuyer la tête sur l'oreiller; il éprouve des sensations alternatives de vide et de plénitude du crâne, il lui semble, à certains moments, qu'il «s'en va», suivant son expression.
A partir de ce moment, les idées noires l'obsèdent, il prétend qu'il ne guérira pas, il ne peut arrêter son attention sur rien, il ne dort pas la nuit. Quand par hasard le sommeil survient, il se réveille en sursaut et ne peut se rendre compte qu'il se trouve dans son lit, dans sa chambre. Il pleure à tout propos; la nuit, il a des pollutions, toutes les fois, prétend-il, qu'il prend du bromure ou du chloral.
Cet état persiste jusqu'à la fin du mois de mai; à ce moment, on renonce à lui donner quelque médicament que ce soit, tous les nervins possible ayant été essayés sans résultat. Jusque-là, on pouvait, en présence de la dilatation de l'estomac, qui avait existé depuis le mois de janvier jusqu'au milieu d'avril, penser que cet état nerveux était ce qu'on a appelé la neurasthénie des dyspeptiques, mais il était étonnant de le voir se prolonger après la disparition des troubles gastriques, malgré les nervins, les douches et le drap mouillé.
Jusqu'aux premiers jours de juin pas de changement notable, lorsque apparaît un phénomène nouveau qui apportait avec lui son diagnostic. Le malade, au milieu d'une conversation, devient aphone et muet, et, malgré tous ses efforts, ne peut non seulement parler, mais même proférer un son. Depuis lors, ce phénomène se reproduit tous les jours et dure de trois à quatre minutes; le malade pendant ce temps, est obligé d'écrire pour se faire comprendre.
Les premiers jours, il se montrait très effrayé de ce phénomène, et, au moment où il se produisait, ses yeux devenaient hagards et la figure toute entière exprimait une grande terreur.
Actuellement, le malade est plus calme et quand « la voix s'en va», il traduit sa pensée par des gestes.
Nous avons ici une hystérie chez un prédisposé par ses antécédents héréditaires et personnels.
La grippe est encore très légère et ne dure que huit jours : la névrose, caractérisée surtout par le mutisme, n'apparaît que quelques mois après, mais durant tout cet intervalle on note des phénomènes gastriques et une très petite émission d'urine.
Observation X
(In Thèse Dore, pages 21 et 22)
G.. .., ménagère, âgée de vingt-trois ans, est une jeune femme forte, vigoureuse. Tempérament nerveux. Dans les antécédents héréditaires ou personnels, rien de particulier en ce qui concerne la névrose qui nous occupe.
Pendant le mois de janvier, G. .. n'échappe pas à l'épidémie et est
atteinte de la grippe, sans fièvre, sans délire, avec quelques douleurs de côté et. un peu de courbature. A l'auscultation, signes d'une légère congestion pulmonaire.
La malade, qui est jeune mère, abandonne son nourrisson de treize mois qu'elle sèvre prématurément. Bientôt guérie de la maladie incidente, elle s'apprête à se lever. Mais elle n'a pas plutôt mis le pied hors du lit qu'elle est prise tout à coup comme d'un éblouissement, d'un vertige ; elle sent le sol manquer à ses pieds ; une main de fer la serre dans le bas-ventre , lui étreint la poitrine en remontant jusqu'au cou et lui presse la gorge jusqu'à l'étouffer. En même temps il lui semble que sa tète est en feu et elle perçoit le bourdonnement de tout un grand carillon. Cela dure une ou deux minutes ; la perte de connaissance n'a pas été complète et la malade a pu rester debout appuyée sur le bord du lit. Elle se souvient de tout ce qu'elle a éprouvé et ne ressent de cette espèce d'absence qu'un peu de lassitude avec de la céphalalgie.
Le lendemain, en jouant avec son bébé, celui-ci, qui n'en a pas encore perdu l'habitude, porte subitement la main au sein de sa mère et la pression détermine de nouveau une crise semblable à celle de la veille. Pas de convulsions, seul un spasme de la glotte.
La malade, examinée, présente de l'hémianesthésie partielle du côté gauche ; on peut la pincer et la piquer avec une épingle, elle ne sent pas de douleur, rien que le contact, sans pouvoir même préciser absolument l'endroit où on la pique. C'est à peine si elle peut distinguer un corps chaud d'un corps froid.
A ces troubles de la sensibilité, se joignent des troubles d'origine réflexe : elle a des vomissements, des éructations, des bâillements. Elle est constipée et les urines sont peu abondantes mais fortement colorées. La respiration est gênée par accès et surtout après un mouvement de déglutition. Du côté du cœur, quelques palpitations.
Au point de vue psychique, la malade paraît plutôt étonnée qu'impressionnée de ce qui lui arrive et ne s'en préoccupe guère, persuadée que cela disparaîtra vite. En effet, au bout d'un mois, tout était rentré dans l'ordre, grâce à un traitement sédatif et tonique.
Cette observation sur laquelle nous aurons l'occasion plus tard de revenir, est très nettement post-grippale. Nous verrons ce qu'il faut penser de la lactation de cette jeune mère.
— c6 — Notons seulement que l'infection est de courte durée. Quant au délire signalé, comme Dore le remarque, il est tout à fait caractéristique. M. le professeur Mairet, qui en a donné une très fine étude (1) en le suivant chez les aliénés, dit que c'est le « délire favori » de la folie post-grippale. Il est évident que ce n'est point ici, quand même, un cas de psychose, mais, à la névrose très manifestement établie, est venu se joindre ce délire qui semble particulier à l'infection grippale.
Observation XI
(In Thèse Ulliel, pages 49, 50 et 51) (Due à l'obligeance de M. le D r Josserand)
C... (Stéphanie), dix-sept ans, domestique, entre à l'hôpital le 11 mars 1890. Père mort d'un cancer, quatre frères ou sœurs bien portants.
Quelques signes de scrofule dans l'enfance. Réglée à quinze ans. Bonne santé habituelle. Vers la fin de décembre, elle fit un séjour de dix jours à l'hôpital pour la grippe. Dix jours après sa sortie, elle eut la rougeole. Le 3 mars, elle fut prise de nouveaux symptômes de grippe, rappelant tout à fait sa maladie du mois de décembre ; début brusque, céphalalgie frontale et sus-orbitaire ; petits frissons répétés, un peu de torticolis ; quelques crampes dans les jambes. A son entrée, la malade se plaint d'une céphalalgie frontale assez vive et d'une toux fréquente. La langue est humide et à peine saburrale. Légère rougeur de la gorge. Anorexie. Constipation. T. 39°2.
15 mars. — La céphalalgie sus-orbitaire persiste ; elle est réveillée surtout parles mouvements des yeux : un peu de catarrhe oculo-nasal. Aux poumons, sonorité normale ; quelques sibilances disséminées des deux côtés et quelques râles sous-crépitants à la base gauche. Les crachats sont encore purulents avec quelques stries sanglantes. Il est vrai que la malade a souvent de légères épistaxis. De temps à autre, elle se plaint de bouffées de chaleur et d'accès de sueur. Pas d'albuminurie. T. matin : 39° ; soir,39°2. Sulfate de quinine50 centigrammes.
(1) Mairet, Leçons sur la grippe et aliénation mentale (Montp. m éd., mai 1890).
Joffroy, Agitation et délire dans la grippe (Sem, méd. des liôp., 28 mars 1890).