HISTORIQUE ET OBSERVATIONS
Si les premiers travaux sur l'hystérie normale remontent jusqu'au Père de la médecine (1), il n'en est pas de même de ceux sur l'hystérie post-grippale, puisque le premier mémoire sur ce sujet ne date que de 1890.
Ceci ne doit pas nous étonner, puisque pendant fort longtemps on a discuté sur la contagiosité de la grippe. D'abord mise en doute, il faut arriver à 1889 pour voir les premiers travaux sur ce sujet faits par Kirsch (2), Nothnagel (3j, Mayer (4), Hénoch (5) et Peter (6), et encore les affirmations de ces auteurs ne sont point catégoriques: c'est avec timidité qu'ils émettent leurs idées. M. Grasset (7) contribue alors, par son article dans la Semaine médicale, à mettre la question hors de doute, et son affirmation est bientôt partagée par Bouchard (8), Antony (9), Féréol (10), Burlureaux (11). Depuis
(1) Hippocrate, De la nature des femmes. Trad. Littré, Paris, 1851, t. VII, page 312. — Des maladies des femmes. Trad. Littré, Paris, 1851, t. VIII, pages 10 et suivantes.
(2) Hirsch, Soc, méd. int. de Berlin (16 décembre 1889).
(3) Nothnagel, Soc. impériale-royale de méd. de Berlin (3 janvier 1890).
(4) Mayer, Soc. méd. int. de Berlin (6 janvier 1890).
(5) Hénoeh, Soc. méd. int. de Berlin (6 janvier 1890).
(6) Peter, Bulletin médical (19janvier 1890).
(7) Grasset, Sem. médicale (1 er janvier 1890).
(8) Bouchard, Arch. méd. (28 janvier 1890).
(9) Antony, Bull, médical (16 février 1890).
(10) Féréol, Bull, médical (23 février 1890).
(11) Burlureaux, Gaz. hebdom. de méd. et de chirurgie (25 janvier 1890).
les preuves n'ont fait que s'accroître, et, comme le dit Dieula- .foy, « la contagiosité de la grippe est définitivement acceptée, car les faits probants de contagion ne manquent pas (1) .»
Si l'accord parfait existe sur ce point, il n'en est pas de même si l'on veut connaître le microbe pathogène de la grippe. Beaucoup de travaux ont été faits sur ce sujet dès 1889 par Gaucher (2), Ribbert de Bonn (3), Vaillard (4), Netter (5), Bouchard (6) et Babès (7), et le premier chapitre de microbiolologie que nous trouvons dans la thèse de M rae Miropolsky (8), nous montre les regrets de l'auteur de ne pouvoir arriver sur ce point à un résultat précis. Plus tard Bérier (9), dans sa thèse inaugurale, en juillet 1892, insiste sur les travaux de Chantemesse(lO), Bouchard (11), Teissier, RouxetPittion (12), et l'année dernière, Jarron (13), dans un travail très documenté, décrivait un diplo-bacille qu'il croyait être spécifique. Récemment enfin, M. Trouillet (14) dans la Semaine -médi-
(1) Dieulafoy, Traité de path. interne (1894, t. I er , page 184). Holmann, Contribution à l'étude de la grippe, considérée au point de vue
de la propagation épidémique (Th., Paris, 1893-94, n° 120).
(2) Gaucher, Bull, médical (16 mars 1889).
(3) Ribbert de Bonn, Deutsche medizinische Wochenschrift (1890, n° 4).
(4) Vaillard, Soc. méd. des hôpitaux (23 janvier, 7 février 1890).
(5) Netter, Soc. méd. des hôpitaux (23 janvier 1890).
(6) Bouchard, Arch. méd. (28 janvier 1890).
(7) Babès, Sem. méd. (avril 1890).
(8) Miropolsky, Grippe à Paris et dans les hôpitaux (Th. Paris, 1889-90, n° 182).
(9) Bérier, Eev. critique sur la bactériologie de la grippe (Th. Lyon, 1891- 1S92, n° 708).
(10) Chantemcsse, Mercredi médical (1890, n° 4.)
(11) Bouchard, Sem. médicale (1890, n" 5).
(12) Teissier, Roux et Pittion, Province médicale (13 juin 1791). — Arch.. méd. expérimentale (juillet 1892).
(13) Jarron, Contrib. à l'étude bactériologique de la grippe (Th. Bordeaux, 1893-94, n° 85).
(14) Trouillet, Sem. médicale, (1895, n° 36).
cale, a lu à la Société de biologie, un rapport dans lequel il prétend avoir trouvé le microbe de l'influenza « se présentant sous la forme de diplocoque, de bacille ou de strepto-bacille ». Les recherches portent sur une centaine de malades, et les injections faites avec la culture de ce microbe, semblent prouver que l'auteur a été, en effet, assez heureux pour découvrir cet agent infectieux depuis si longtemps cherché dans tous les laboratoires du monde.
La première observation d'hystérie post-grippale date du 16 février 1890, et c'est M. Mouisset (1) qui la publie dans Lyon médical.
Puis viennent, par ordre de date, les deux cas rapportés par Huchard (2), celui de J. Séglas (3), l'importante observation de M. Grasset (4), et, le 17 avril 1890, la première thèse dans laquelle M me Miropolsky (5) relate un cas absolument typique d'hystérie post-grippale.
Le même sujet est repris, peu de temps après, par Le Joubioux (6), qui, dans sa thèse inaugurale du 2 juillet 1890, arrive à réunir neuf observations. Malheureusement, nous avons constaté que toutes n'avaient pas la même valeur, et que bon nombre d'entre elles n'étaient pas probantes, si nous nous souvenons du point auquel nous nous sommes placé. Les malades de ses observations I et VIII avaient déjà eu, en effet, des attaques d'hystérie avant leur grippe, et l'enfant qui fait le sujet de sa troisième observation avait également, avant sa grippe, des attaques de somnambulisme. Sa quatrième obser-
(1) Mouisset, Lyon médical (16 février 1890).
(2) Huchard, Soc. mèd. des hôpitaux (14 mai's 1890).
(3) J. Séglas, Soc. mèd. des hôpitaux (21 mars 1890).
(4) Grasset, Gazette des se. mèd. de Montp. (mars 1890), ou Cliniques médicales, p. 414.
(5) Miropolsky, loc. cit.
(6) Le Joubioux, Hystérie post-grippale (Th. Paris, 1889-90, u" 238).
vation n'est guère probante non plus: il s'agit d'une femme de trente-cinq ans, hystérique avant sa grippe, en plus syphilitique, et ayant eu une double pneumonie et de nombreux chagrins. Ne voilà-t-il pas une étiologie bien chargée, et ne pourrait-on pas invoquer, de la même façon, les autres infections comme ayant pu déterminer la névrose ?
Nous en dirons autant de l'observation V qui nous paraît avoir moins de valeur encore : cette femme, en effet, avait déjà des crises après une forte attaque de rhumatisme, et c'est après une fièvre thypoïde, et, plus tard, une grippe, que la névrose apparaît.
Dans l'observation IX enfin, nous voyons aussi que la grippe ne fait qu'aggraver l'automatisme ambulatoire de la femme dont il s'agit, puisqu'il existait déjà avant son infection. Somme toute, il n'y a donc que les observations II, VI, VII qui peuvent rentrer dans notre cadre, auxquelles il faut naturellement ajouter celle de M. Grasset, qui y est relatée et étudiée dans les premières pages de la thèse.
A côté de cet important travail de Le Joubioux, à la même époque, nous avons dans notre Faculté la thèse de Dore (1), sur les troubles psychiques tributaires de la grippe. Nous y trouvons un nouveau cas d'hystérie très net, très important et dont nous aurons l'occasion de reparler plus tard.
La thèse de Brionne (2), sur l'étude de la forme nerveuse de la grippe et de ses complications, ne nous apporte pas de cas nouveau : toutefois, et nous le verrons dans la suite de notre travail, il émet sur l'hystérie post-grippale quelques idées qui nous semblent trop avancées, et auxquelles nous ne pourrons souscrire.
(1) Dore, Des troubles psychiques tributaires de la grippe (Th. Montp., 1889-90, n° 37).
(2) Brionne, Contrib. à V élude de la forme nerveuse de la grippe (Th. Paris, 1889-90, n° 378).
Dans la même année, nous trouvons dans la thèse d'Ulliel (1) sur la grippe et le système nerveux, et en particulier les complications cérébro-spinales dans la convalescence, deux nouvelles observations d'hystérie post-grippale chez des sujets qui, auparavant, ne présentaient aucun symptôme de névrose.
Durant la même année, dans les thèses de Soutoul (2), de Cézilly (3), de Tagent (4), de Lenoir (5), de Vergues (6), de Potel (7), de Solmon (8), de Leledy (9), nous ne trouvons pas de nouveau cas d'hystérie post grippale et il nous faut arriver au remarquable mémoire de Bidon (10) pour retrouver cinq nouvelles observations. A la même époque, Railton (11) publie en Angleterre, un cas d'hystérie post-grippale chez une enfant, et, deux mois plus tard, Crespin (12), dans une thèse très étudiée, ajoute une nouvelle observation, due à M. Teissier, qui est encore absolument probante. Dans notre chapitre de pathogénie nous reparlerons longuement de Crespin, et nous sommes persuadé d'avance qu'il nous excusera de l'avoir mis si souvent à contribution.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, la grippe a sans
(1) Ulliel, La grippe et le système nerveux (Th. Lyon, 1890-91, n° 576).
(2) Soutoul, Hystéries toxiques (Th. Paris, 1889-90, n° 49).
(3) Cézilly, Contribution à l'étude de la grippe (Th. Paris, 1889-90, n° 133).
(4) Tagent, Quelques complications de la grippe (Th. Montp., 1889-90, n° 17).
(5) Lenoir, Étude sur la récente épidémie d'influenza (Th. Bordeaux, 1889- 90, n° 43).
(GJ Vergues, La dernière épidémie à Brest (Th. Paris, 1889-90, n° 301).
(7) Potel, Contrib. à l'étude de la grippe (Th. Paris, 1889-90, n° 313).
(8) Solmou, L'influenza à Lyon et dans la XIV e région de corps d'armée (Th. Lyon, 1890-91, n" 586).
(9) Leledy, Contrib. à l'élude de la grippe (Th. Paris, 1890-91, n° 116).
(10) Bidon, Rev. de médecine, octobre 1891.
(11) Railton, The Lancet, 10 octobre 1891.
(12) Crespin, Essai d'interprétation palhogénique de cert. névroses postinfectieuses (Th. Lyon, 1891-92, n»628).
doute donné l'occasion de nombreux travaux, mais, soit dans les thèses de Dubois (1), Dupin (2), Didier (3), Virey (4), Trastour (5), Duffau (6), Bonnelière (7), Charpentier (8), Druène (9), Martel (10), Lestra (11), Jay (12), Biet (13), Guertin (14), soit dans le remarquable ouvrage de M. Teissier (15), dont nous nous occuperons plus tard, nous n'avons pu trouver aucune observation nouvelle d'hystérie post-grippale (16).
En résumé donc, on le voit, les observations d'hystérie postgrippale ne sont point encore fort nombreuses, et nous sommes heureux de pouvoir en apporter quelques-unes, afin de pouvoir faire ainsi ce travail d'ensemble sur la question. C'est pour nous un plaisir de constater que c'est l'Ecole de Montpellier qui a ouvert la voie dans cette nouvelle étude. Les magistrales leçons de M. Grasset, faites l'année dernière, nous
(1) Dubois, Épidémie de grippe à Toulon (Thèse Mont., 1889-90, n° 41).
(2) Dupin, Complications de la grippe (Th. Bord., 1889-90, n° 36).
(3) Didier, Essai sur la grippe (Th. Paris, 1892-93, n° 63).
(4) Virey, Étude sur quelques formes nerv. de la grippe (Th. Paris, 1892- 1893, n° 376).
(5) Trastour, De la forme cérébrale de la grippe (Th. Paris, 1892-1893, n° 411).
(6) Duffau, Remarques sur la grippe (Th.' Paris, 1893 94, n° 168).
(7) Bonnelière, Contrib. à l'étude clinique de la grippe (Th. Paris, 1893-94, n° 224).
(8) Charpentier, De la grippe et de ses complications (Th. Paris, 1893-94, n° 242).
(9) Druène, Contrib: à l'étude de l'hystérie (Th. Paris, 1893-94, n° 252).
(10) Martel, De l'hystérie toxique (Th. Paris, 1893-94, n° 254).
(11) Lestra, Élude clinique de la grippe (Th. Lyon, 1893-94, n° 928).
(12) Jay, Contrib. à l'étude de l'hystérie (Th. Paris, 1895).
(13) Biet, Contrib. à l'étude clinique delà grippe (Th. Paris, 1895).
(14) Guertin, Du rôle de l'infection dans les maladies du sy st. nerv. central (Th. Paris, 1895).
(15) Teissier, Grippe-Influenza (Paris, 1893).
(16) Notre bibliographie pour les littératures étrangères n'est point aussi complète — et pour cause — que celle que nous avons faite en France. C'est une petite lacune dont nous tenons à avertir nos lecteurs.
ont fait connaître ce qu'il y avait de plus important sur la question : c'est en nous inspirant de ces dernières et en nous aidant des lumineux conseils de notre Maître, que nous avons pu amener ce sujet à peu près au point, et nous serons doublement heureux, si nous arrivons à faire partager les quelques idées sur lesquelles il y a encore le désaccord entre l'Ecole de Montpellier et l'École de la Salpêtrière.