Guérison complète
La jeune malade de cette observation a eu trois infections successives: une par la rougeole et deux par la grippe. Nous écartons la possibilité du rôle joué par la rougeole, puisque cette dernière est entre les deux autres, et qu'il n'y avait aucun phénomène de névrose avant la dernière infection.
Notons la présence d'albumine : nous verrons plus tard le rôle qu'elle peut exercer dans la pathogénie de la névrose.
Observation XII
(In Thèse Ulliel, p. 54 et 55) (Due à la bienveillance de M. le D r Josserand)
C. . . (Eulalie) entre à l'hôpital le 6 mars 1890. Père et mère rhumatisants. Sa mère est oppressée dès qu'elle gravit un escalier, ne tousse pas, mais elle a des palpitations de cœur.
Pas d'enfant; pas de fausse couche. La malade est réglée depuis l'âge de treize ans, mais assez irrégulièrement; depuis cette époque, pertes blanches abondantes. Rougeole et coqueluche en bas âge. La malade ne se souvient pas qu'étant en bas âge, elle fut essoufflée pour courir avec ses amies ; mais, depuis l'âge de quatorze ans, elle est un peu oppressée pour faire un effort. Depuis six ou sept ans, palpitations de cœur fréquentes. Jamais d'attaques de rhumatisme articulaire aigu ; seulement quelques douleurs rhumatismales dans les membres inférieurs depuis deux ans. C . . n'a jamais été bien robuste ; elle est très nerveuse et pleure facilement.
Le 5 janvier, brusquement, symptômes de grippe ; céphalalgie frontale et sus-orbitaire, douleurs lombaires, courbature générale, fièvre et perte d'appétit. Quatre jours après, bouffées de chaleur à la face, transpiration abondante. La malade fut prise dans son lit de syncopes, durant deux ou trois minutes, qui se sont renouvelées six fois en deux jours, suivies de sensations d'étouffement et de palpitations douloureuses. Depuis cette époque, la malade ne s'est pas relevée en raison de la grande faiblesse qu'elle ressentait. Elle avait à peu près perdu l'appétit. De plus, elle se laisse absorber par des idées noires, pleure facilement et ne peut rester seule une minute. Il y a dix jours, elle était reprise de suffocations parce qu'on la laissait
cinq minutes seule chez elle. Elle est sujette à une constipation qui l'inquiète beaucoup, et c'est pour cela surtout qu'elle se fait recevoir à l'hôpital.
A son entrée, figure pâle, un peu d'amaigrissement, teinte subictérique des conjonctives. Faiblesse générale. Langue blanchâtre. Appétit très diminué; douleurs à l'estomac après l'ingestion d'aliments ; pas de vomissements. Céphalalgie peu fréquente.
Pas de troubles de la sensibilité générale au tact. Hyperesthésie ovarienne très marquée arrachant des pleurs à la malade. Pas de points douloureux le long de la colonne vertébrale. La marche est difficile en raison de la faiblesse générale. Les réflexes rotuliens sont normaux. Du côté de la vue, sensation de brouillard continuelle. Souvent diplopie. Rétrécissement du champ visuel très marqué à gauche, un peu moins à droite. Tremblement des mains.
10 mars. — Les palpitations de cœur ont diminué: la pointe bat dans le sixième espace. Léger dédoublement du deuxième bruit ne s'entendant pas à toutes les révolutions cardiaques. Souffle systolique au niveau de l'artère pulmonaire. Battements épigastriques très forts. Une amélioration sensible survient en quelquesjours. Les forces reviennent et l'appétit reparaît. La malade quitte l'hôpital le 20 mars presque complètement remise.
La malade est une prédisposée autant par ses antécédents héréditaires que personnels: c'est une nerveuse.
La névrose apparaît ici dans le cours de la grippe, dont l'effet principal est de plonger la malade dans un abattement général et profond.
L'hystérie est des plus nettes.
Observation XIII
(In Mémoire de Bidon, obs. XXXVI). — (In Thèse Ulliel, page 51).
Dame de vingt-huit ans, sans profession. La grippe commence le 24 juillet à cinq heures du soir; le 26, la fièvre tombe. Dans la nuit du 26 au 27, on me fait appeler chez elle pour un violent délire. Je la trouve très effrayée : elle a dormi jusqu'à une heure du matin ;
alors elle s'est réveillée en sursaut avec de violentes palpitations et suffocations causées par la boule pharyngée. Elle s'est d'abord débattue, puis a perdu à peu près connaissance (sans doute attaque convulsive); c'est alors que la bonne, entendant du bruit, donna l'alarme. Quand elle fut calmée, elle reconnut ses parents, rangés autour du lit, mais sans être rassurée, parce qu'au fond de son alcôve elle voyait des hommes noirs qui la menaçaient. Tout en sachant que c'était une illusion, elle les voyait. A mon arrivée, elle était un peu surexcitée, les yeux très brillants ; elle ne voulait ni rester seule ni s'endormir, parce qu'elle voyait des fantômes dès qu'elle fermait les yeux... Potion antispasmodique, encouragements. Le lendemain, à onze heures du matin, elle est bien, mais elle a peur de voir les fantômes. Je la fis boire et manger, et depuis elle va bien, sauf un peu d'émotivité durant quelques jours ; palpitations et boule pharyngée au moindre bruit.
Avant la grippe, pas d'attaques, caractère changeant et un peu craintif.
Cette observation est intéressante d'abord par la soudaineté des phénomènes hystériques, et ensuite et surtout, par le délire qui a persisté durant toute la névrose. Nous verrons plus tard que ce délire, comme le dit M. Mairet, est celui qui est caractéristique de l'infection grippale. Notons, de plus, que la guérison de la névrose n'est pas entière et qu'elle persiste, somme toute, l'infection une fois terminée.
Observation XIV
(In Mémoire Bidon, obs. XXXVII)
Dix-neuf ans, fille d'un paralytique général. Un peu de chlorose depuis quelques mois. Le 18 décembre, grippe très bénigne, durant à peine deux ou trois jours et sans localisation pulmonaire. Depuis, faiblesse, ônervement : soubresauts et palpitations au moindre huit, parfois boule hystérique avec suffocation se terminant par des crises de rire involontaire et une envie de s'étirer. Douleurs vagues, quelques points de névralgie intercostale des deux côtés à la base du thorax. Le 2 janvier, au réveil, douleur violente et subite sous la clavicule
droite, sans fièvre, ni toux, ni expectoration, sans gêne de la respiration, mais causant beaucoup de chagrin. La poitrine est maigre, un peu immobilisée à droite par la douleur, submatité bien délimitée sous la clavicule avec conservation des vibrations locales, léger affaiblissement du murmure vésiculaire, expiration prolongée ; pas de râles ni de retentissement de la toux. Malgré cette congestion du sommet du poumon, qui m'inquiétait, je rassurais la malade et la traitais par les sinapismes et le biphospbate de chaux. Le 3, la respiration se fait bien, la douleur a disparu, les signes stéthoscopiques sont moindres : traitement moral, promenade, castoréum ; en trois jours, tout a disparu. Aujourd'hui, excellente santé ; cette jeune fille va se marier.
Ici encore, nous avons une névrose qui est déterminée par une grippe bénigne. C'est la forme mentale qui domine. Nous voyons une application très efficace du traitement moral, dont nous aurons l'occasion de parler. Quant à la question du mariage que l'auteur de l'observation nous annonce, nous verrons dans la suite ce qu'il faut penser de sa valeur thérapeutique.
Observation XV
(In Mémoire de Bidon, obs. XXXVIII)
Repasseuse, dix-sept ans, bien portante et réglée. Le 20 janvier, grippe légère. Le 28, pour la première fois de sa vie, accès de violentes palpitations de cœur, étouffement par une boulo au gosier, sifflement d'oreille, menace de perte de connaissance, quelques secousses des membres, enfin, envie de pleurer. Cela s'est répété cinq à six fois jusqu'au 12 février. A la consultation externe je trouve : diminution de force et de sensibilité à gauche. Je prescris fer, peptone, douches, promenades. Le 26 février elle est mieux ; elle n'a plus eu que deux accès ; sensibilité dans le même état.
Cette observation, qui est évidemment nette comme hystérie post-grippale, montre que le traitement tonique peut bien, à lui seul, modifier la névrose, mais qu'il est incapable d'en
changer le fond, et qu'il y a un autre traitement à lui ajouter.
Observation XVI
(In Mémoire Bidon, obs. LXXXIII)
Ménagère, trente-deux ans, anémie et un peu de métrite ancienne ; irascibilité. A seize ou dix-sept ans, attaque de nerfs après violente colère. Grippe nerveuse, très vite guérie ; après, affaiblissement, ovaralgie droite sans lésions de l'utérus ni des annexes. Un peu plus tard, gastralgie et douleurs à l'hypochondre droit, et accès, surtout au commencement de la nuit, où s'ajoute la boule au gosier, des maux de tête et un état demi-syncopal. Bientôt surviennent encore des raideurs dans les jambes, crampes des deux mollets, surtout à droite avec hyperesthésie et hyperalgésie droites. Champ visuel droit un peu rétréci sans dischromatopsie. Les douleurs thoraciques et les raideurs étaient plus fortes quand elle voyait son amie, hystérique, en crise ou crachant du sang.
Le 31 mars, je lui donnai son exeal, la trouvant guérie momentanément par les douches.
Nous voyons nettement, clans ce cas, la fâcheuse influence que peut exercer la vue d'une névrose sur une névrosée prédisposée. A propos du traitement, nous reviendrons sur cette question, et nous verrons que c'est là une des raisons pour laquelle l'isolement du malade est si fortement conseillé.
Observation XVII
(In Mémoire Bidon)
Journaliste, trente et un ans, alcoolique, arthritique, foie gros, nerveux et emporté. Grippe légère, et, pendant la convalescence, crises d'énervement avec boule au gosier terminée par larmes et urines abondantes. Tout rentre vite dans l'ordre.
Cette courte observation est très instructive au point de vue
pathogénique. Il semble, en effet, que l'intoxicaton hépatique soit plus forte que dans toutes les autres. L'infection grippale semble être moindre. L'examen du foie et l'excrétion des urines prouvent que la non-élimination des toxines fabriquées par l'organisme peut relativement créer la névrose, ce dont nous allons parler dans notre chapitre de pathogénie.
Observation XVIII
Un cas d'hystérie chez une enfant de six ans à la suite de l'influenza, par T.-C. Railton
(In the Lancet, n° du 10 octobre 1891)
Traduction due à l'amicale obligeance de M. Gayte, professeur de langues vivantes à Draguignan.
Mary T , âgée de six ans, fut admise à l'hôpital le 4 juin 1891.
Voici l'historique de sa famille : le père, la mère et trois autres enfants (quatre ans, sept ans et dix ans) jouissent tous d'une très bonne santé. Il n'y a pas de cas d'hystérie, de démence ou d'autre affection nerveuse chez n'importe quel membre de cette famille. Un enfant mourut de convulsions pendant sa dentition. La malade était née naturellement, fit ses dents de bonne heure et marcha avant qu'elle ne fût âgée d'un an. A l'exception de malaises d'enfants, elle a eu une belle et bonne santé, bien que jamais corpulente ; et, quoiqu'elle ne soit pas allée à l'école, elle connaît ses lettres, peut compter et a toujours été remarquée comme l'enfant la plus brillante et la plus intelligente de la famille.
Vers le milieu de mai, le père fut soudainement pris d'influenza et tenu au lit pendant une semaine. Quatre jours après, le plus jeune enfant delà famille fut saisi de la même maladie; et, le jour suivant, les trois autres enfants, y compris la malade, en furent frappés. La mère n'échappa point tout à fait à la maladie, mais ne resta jamais au lit. Mary l'eut beaucoup plus sérieusement que tous les autres ; elle présenta les symptômes ordinaires : violents maux de tête, haute température, etc., et on dit qu'elle fut totalement inconsciente pendant environ dix jours. Depuis cette atteinte, la convalescence a été lente et elle peut maintenant s'asseoir sur son lit, mais elle n'a ni marché ni parlé depuis le début de la maladie.
Etat au moment de l'admission. — Elle est couchée dans un état très apathique mais est parfaitement consciente. Ses yeux errent d'une manière furtive, ou, quand ils sont fermés, ses paupières sont dans un état constant de blépharospasme. Lorsqu'on lui donne une poupée, elle la tient sans intérêt et ne s'en amuse pas. Un examen attentif montre qu'il n'y a aucune lésion au cœur, aux poumons ni à l'abdomen ; l'urine ne contient pas d'albumine, la langue est nette et les intestins sont un peu constipés ; les pupilles sont très dilatées, mais réagissent à la lumière. Elle est mince mais abonne couleur aux joues. Tous les muscles réagissent naturellement à l'électricité, et il n'y a aucune paralysie dans le mouvement; quand elle ouvre la main droite, celle-ci est affectée d'un spasme clonique onduleux ; la gauche est affectée de la même manière, mais à un degré moindre. Quoiqu'elle ne parle jamais, elle crie beaucoup avec une sorte de perpétuel glapissement, qui provient évidemment du larynx.
Le 8 juin, on l'a fait asseoir sur son lit; elle tourne la tête lentement d'un côté et de l'autre comme une imbécile et paraît faire peu attention à quoi que ce soit. Il faut la faire manger. Bien qu'elle paraisse idiote, il est très clair qu'elle comprend ce qu'on lui dit. Tous les efforts pour la faire marcher ont été vains. Elle est tout à fait insensible à la piqûre d'une épingle à n'importe quelle partie de la tête, du corps ou des membres, même lorsque des parties aussi sensibles que le dessous des ongles, des doigts et des orteils, sont choisis comme siège de l'expérience.
Quand elle est sortie du lit et soutenue sous les bras, elle tient ses jambes à angles droits avec le tronc, avec persistance jusqu'à ce que l'épuisement physique la contraigne aies baisser; traitée ainsi, elle peut à peine se tenir debout en étant soutenue légèrement.
15 juin. — La malade peut maintenant réussir à faire seule quelques pas, mais bientôt elle commence à chanceler, et elle tomberait, si elle n'était pas soutenue; elle, est encoretotalementanesthésique,elle paraît plus sensible, mais ne parle pas. Il y a toujours un mouvement dans la main droite, mais il est généralement confiné aux doigts, spécialement à l'index, qui se meut latéralement même lorsque la main est au repos; parfois la main gauche a le même mouvement mais il n'est pas continu. Elle donue la main ou sort la langue, quand on le lui dit; elle peut très bien ramasser une épingle avec l'une ou l'autre main. Pendant ces quelques derniers jours, elle a été contrainte à
se nourrir elle-même. Le traitement a consisté en courant faradiques et en douches froides.
18 juillet. — Depuis le dernier bulletin, la malade a réalisé des progrès constants ; l'analgésie est devenue de moins en moins marquée, de sorte qu'à présent la piqûre d'une épingle à n'importe quel endroit est nettement ressentie. La marche est presque devenue normale, et elle va chaque jour de son lit à une salle contiguë. Les mouvements particuliers des mains ont entièrement cessé et elle prend sa nourriture bien aisément. L'on a éprouvé et l'on éprouve encore la plus grande difficulté à l'obliger de parler. Cet acte, elle ne le fait jamais, excepté par contrainte; et, même alors, elle se contente de proférer en glapissant seulement les mots qu'on lui dit de prononcer, tels que son propre nom, « oui » et « non », etc. . . Elle ne parle jamais spontanément ni ne forme une phrase suivie.