‹ De l'idée de la mort en Grèce à l'époque classiqueChapitre 15 sur 20 · LES RELIGIO · texte numérisé non relu

LES RELIGIO

point, les monuments sont d'a les aiitres temoignent qu"au c id^es hell6niques varient du t( dout^e, en vient bientfit, sinon Stfe moins crainle des mortels souyent , et une m^lancolie n Grfece, envahit et p6n6tre I'ai-t

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fROISIEME PARTIE

On a justement remarque qu'il n'y a gu^re, au sens propre du mot, de litterature populaire. Les Grecs eux-m6mes n'ont pas enti6rement 6chappe a la loi commune. Hom^re et les aedes ^piques avaient chante pour les guerriers et pour les grands. La poesie lyrique 6tait, par son public, comme par son repertoire, tout aristocratique. Les Tragiques m^mes, que le peuple venait applaudir, ne faisaient que developper les vieilles legendes in ventres par la fantaisie des pbetes ou par la complaisance des g6n6alogistes. Et Ton salt de reste a quel point Torganisation de la chor^gie obligeait les comiques h des reserves prudentes, mais necessaires. — II 6tait k craindre par suite que cette litterature, volontairement et forc^ment exclusive, n'exprimat des sentiments trop exclusifs aussi, plus individuels qu'universels, trop au-dessus du vulgaire, qui, bien loin de les partager, pouvait a peine les comprendre. En fait, I'organisation toute particuli^re des cites grecques , la rare intelligence des Hellenes, le besoin instinctif qu'eprouvaient les pontes d'etre compris de tous, Tabsence, aux cinquieme et quatrieme siedes, d'une versification erudite et quintessenciee , toutes ces causes empechaient que le mal ne fiit aussi grand que peut-eti'e , sans elles, il Feut ete. II n'en reste pas moins, et les pages precedentes en temoignent, que ces documents sont en partie suspects. Malgre les precautions prises , les conclusions que nous avons pu en tirer ont besoin d'etre confirmees par ailleurs. Les monuments figures vont nous.rendre ce contr61e facile, et, si la contre-epreuve repond a la premiere enquete, nos deductions seront, mais alors seulement, assurees d'etre exactes.

Cette seconde classe de documents differe, en effet, de la premiere. Si les po^mes epiques sont faits pour quelques-uns , les plus puissants et les plus riches, les monuments figures sont destines k toe compris de tous. Et c'est la raison pour laquelle, non moins que pour Timp^ritie de I'artisan, les personnages repr^sent^s dans les chefs-d'oeuvre primitifs sont design^s par une inscription estamp^e, peinte ou gravee. La ou manquait le secours de I'^pigramme, il fallait que Tceuvre s'expliquat d'ellemtoe. D'ou un besoin imperieux de vulgarisation et de clarte, besoin encore accru par les necessit6s m^mes de Tart. Les mots et les sons, est-il besoin de le rappeler, donnent h I'^crivain des ressources presqu'infinies : seule I'arrete la m6diocrit6 de son g^nie. Au contraire, le peintre et le sculpteur n'ont k leur disposition que des lignes et des courbes. lis doivent repr^senter la nature humaine et ne peuvent combiner que des corps r6els. Aiissi, k une 6poque ou le symbolisme n'^tait pas encore de mode, les artistes 6taient-ils forces de peindre et de modeler pour tous. Si chacun ne pouvait peut-etre appr^cier leur art a sa valeur, tous du moins, et c'est le point seul qui importe, le comprenaient pleinement. -

II en etait de meme, a plus forte raison encore, des monuments funeraires. Les reliefs et les groupes qui ornaient les temples 6taient en effet souvent destines k interpreter des 16gendes locales. Bien qu'ils le fissent toujours sous forme plastique , par suite sous forme claire , ils pouvaient , k cause de la complication des figures accessoires, n'etre pas imm6diatement compris de tous. — Les monuments funeraires. du moins en Attique et aux cinquieme et quatrieme siecles , etaient assures de retre. D'abord ils etaient tres simples. Le defunt, sa famille, ses amis, sa vie sur terre ou apres la mort, tel en etait le theme habituel. Les divinites funeraires qu'on ajoutait parfois etaient connues de tous, les allegories, s'il y en avait, tres claires et tres simples. Tout x\thenien, mis en presence de ces monuments, y retrouvait des scenes familieres et penetrait d'autant plus facilement I'intention de I'artiste que ce dernier avait traduit ses sentiments particuliers. L'oeuvre, I'artisan et I'acheteur etaient en une harmonic singuliere et nulle dissonance n'en rompait Tunite. — La preuve de cet accord est dans le fait connu de rimpersoTinalite de ces monuments. On ne tournait pas un lecythe pour un acheteur determine pas plus qu'on ne sculptait et coloriait une stele pour un mort particulier. Ni le delai tres court que Ton avait le plus souvent pour parer la tombe re-

lES MONUMENTS FUNfeRAIRES. 1 5 D

cente, ni surtout les habitudes d'esprit des Grecs, assez peu soucieux de Fexpression individuelle, n'auraient permis de distinguer les monuments fun6raires par des traits qui fussent caract6ristiques. Les marchands avaient k I'avance des stales et des pinakes : il suffisait d'y graver ou d'y peindre un nom pour que la sc^ne representee convint au cas nouveau. II y avait, bien entendu, diverses categories de ces monuments : scenes d'9,dieux, d'offrandes au mort, d'arriv6e chez Hades, d'exposition du cadavre, et, dans toutes ces classes, des subdivisions prevues, suivant qu'une mere, qu'un fiance, qu'une jeune fiUe etaient tr^passes, suivant le nombre et la nature des assistants, suivant la richesse du costume et du mobilier funeraire. Mais c'etaient la des variantes et de simples changements de detail. Sauf peut-etre pour certains exemplaires faits sur commande et travailles a part , le type de chaque classe etait fixe a I'avance : Partisan reproduisait ^Finfini la meme scene, assure qu'il etait de plaire au gout public. — Par suite, ces monuments sont done bien I'expression du sentiment populaire. Comme on les prenait presqu'indifferemment Fun pour I'autre , il faut qu'ils aient tons egalement reflete les pensees et les croyances du vulgaire. Par suite, ce sont des documents de premier ordre pour qui recherche ^ comme nous faisons , quelles etaient et la conception que les Grecs avaient de la mort et la maniere dont ils traduisaient au dehors ce sentiment. Nous possedons la un criterium certain et dont on ne saurait, sur ce point, exagerer I'importance.

Je ne meconnais pas I'objection tres grave que Ton pourrait ici me faire. S'il est vrai que les monuments figures sont a la fois plus precis etplus caracteristiques que les textes litteraires, on ne saurait pourtant accepter sans reserves les deductions qu'on songerait k en tirer. Toute interpretation d'une oeuvre d'art est, en effet, toujours delicate et trop souvent factice, surtout quand la civilisation que Ton pretend juger est depuis longtemps disparue. Mais il en est ainsi, a bien plus forte raison, quand le document que Ton veut analyser n'est pas encore, au sens complet du terme, une ceuvre d'art, quand Partisan n'est pas encore silr, ni maitre de ses procedes , quand on risque de vouloir expliquer ce qui ne doit etre impute qu'a une maladresse fortuite de I'ouvrier. Or ce n'est pas avant le milieu et meme la fin du cinqnieme siecle que I'art est en Grece completement emjincipe. Par suite, si les oeuvres du quatrieme siede nous semblent inspirees de certains sentiments qui paraissent

absents des productions du cinqui^me , il pourrait se faire que les cr6ateurs de ces dernieres aient et6 impuissants h exprimer des croyances, qu'ils avaient tres vives, mais que leur main se refusait a rendre. En conclure qu'au quatri^me siecle, les conceptions populaires avaient change du tout au tout, serait risquer de se tromper 6trangement. — De plus, il faut tenir compte d'une tendance hien connue de Fart grec a T « acad6misme » et au « classicisme. » Precisement parce qu'il s'inspirait du modele vivant jjIus qu'il ne le copiait, I'artiste, malgr6 toutes les ressources de son habilet^ technique, peut-etre a cause de cette habilet6 m^me, en 6tait amen6 k ne plus faire usage que de certains proced^s, toujours les m^mes, et devenant a la longue monotones. Par la se fondaient les ^coles d'art qui eurent en Grece une telle influence aux cinquieme et quatrieme si^cles. Or, comme j'ai tente de le montrer ailleurs (1), les Grecs n'ont pas connu, avant le cinquieme siecle, d'^coles vMtables. G'est precisement a I'epoque qui nous occupe qu'ils ont commence de les former et de les developper. II serait done a craindre que les mauvais effets de ces formules ne se soient fait sentir sur les monuments fun^raires et n'en aient fausse le sentiment veritable. Au lieu d'une croyance sincere, simplement et na'ivement exprimee, nous n'aurions plus affaire qu'a des CEuvres de routine, sans conviction et sans franchise.

Si forte que paraisse I'objection, je crois possible d'y'r^pondre. On pourrait peut-etre soutenir que la plupart des monuments fun^raires , de ceux du moins qui nous occuperont , sont post6rieurs k la deuxieme partie du cinquieme siecle : k cette epoque Tartest completement forme, et rien n'entrave Partisan, maitre d6sormais de son pinceau ou de son ebauchoir. Mais ce serait une reponse dilatoire etqui ne r^soudrait pas la difificulte. — Je ne nierai pas qu'au quatrieme siecle la main de Partisan ou de Tarliste ne fiit plus souple et singulierement mieux exercee, ni que le sculpteur ou le peintre archai'que n'aient ete parfois maladroits et n'aient, souvent cruellement, trahi toute leur inexperience. Mais au cinquieme siecle il n'en etait deja plus ainsi. Si I'imperitie de Partisan se montre encore a certains details, il se sent desormais assez maitre de son art pour ne reculer devant I'expression d'aucun sentiment et d'aucune passion. II pourra y reussir plus ou moins heureusement , mais il

(1) Cf. la preface de mon Catalogue des bronzes trouvis sur I'Acropole^ p. XXIII cl passim.

n'echouera pas au point que son intention ne soit pas comprise. Lorsque le sculpteur des frontons d'Egine (1) voulut montrer la douleur de son giierrier affaiss6 et blesse, il ne sut que le faire sourire; mais, malgr^ sa maladresse, il le fit de telle maniere que nul ne saurait se m6prendre sur la souffrance du h^ros. II n'a done pas recule devant I'expression d'un sentiment , qu'il etait cependant impuissant a bien rendre. Sa recompense fut qu'en fait on le comprit. Or ils'agissait la, non seulement d'une eeuvre anterieure a nos monuments fun^raires, mais d'un motif exceptionnel, particuli^rement difficile a exprimer. II suit qu'on ne saurait alleguer lasouplesseplus ou moins grande du ciseau ou du pinceau de I'artisan : habile ou malhabile, celui-ci n'a jamais h6site k reproduire, sous forme sensible, les pens^es ou les passions qu'il pouvait ressentir. Done, si les oeuvres du cinquieme et du quatrieme si^cle nous paraissent differer sur ce point, nous conservons le droit entier d'expliquer cette difference, non par I'imperitie oul'adresse de I'ouvrier, mais par la transformation des idees relatives c*^ la mort et des croyances fun^raires, — Reste la question de 1' « acad6misme. » Sans en nier I'importance , elle ne semble pas de nature k infirmer les conclusions que nous pourrions tirer de I'^tude des monuments fun6raires. II est exact que cette tendance vers une generalisation excessive a influ6 sur I'art grec, mais sans modifier la maniere dont il a represente les diff^rentes scenes de la vie humaine. Tout au plus les 6coles ont-elles att^nue et rendu plus discretes les manifestations de la douleur et des regrets des survivants. Les sentiments divers qu'6veillaienl chez tons les approches du tr6pas gagnerent, plus qu'ils ne perdirent, a etre exprimes avec cette reserve et cette gr^ce voilee. Le respect de la mort s'en accrut, et un grand charme vint de la repetition de ces attitudes consacrees. —

Nous ne pouvons songer k 6tudier ici tons les monuments fun^raires. Outre que cette enqu6te serait infinie, elle ne r6pondrait nullement a I'objet de nos recherches, qui est d' examiner sur un point particulier la transformation des id6es relatives a la mort. Par la meme, le champ des investigations se restreint singulierement. En dehors de I'Attique, nous ne trouvons que des exemplaires epars , mal classes ou se succedant a des intervalles irreguliers. Pas de s6rie continue ou les termes de

(1) J'cspere montrer prochainement que les deux frontons sont de la meme main.

158 DE L'lDtE DE LA MORT EN GRECE A l'ePOQOE CLASSIQUE.

eoniparaison s'oifrent d'eux-mSmes k nous ; surtout pas de 36rie parcille -i I'lipoque classique, la seule sur laquelle doit porter notre enqufete. Par suite, force nous est d'ficarler ici ces monunienls funtraires et de nous borner aux seuls exemplaires attiques-

Une revue rapide de ces derniers monlre qu'il faut aussi choisir enlre eux. La forme mSme des tombes est trop pen caract^ristique et, k cette 6poque, encore trop mal connue pour que des conclusions certaines puissant en Stre dSduites. J'en dirai autant des inscriptions dont, malgre de curieusea exceptions, la caractiiristique aux cinqui^me el qualri6me siScIes est pr6cis6ment de ne rien nous apprendre des conceptions fun6raires des Hellenes. — Parmi Ics monuments, le nombre en est infini qui, de pres ou de loin, se ropportent a la niort. Mais autre chose est de repr^senter occasionnellement le culle du tombeau ou le depart du d^funt, autre chose de ne flgnrer que ces themes et de tes reproduire dans une pens6e pieiise, avec le dessein arr6t6 d'honorer les morts.

Dans ces derniers monuments eux-miimes, nous devrons 6liminer, outre des sCries moins importantes, les loutrophores et les pinakes. Ce n'est pas seulement parce que ces monuments sont parvenus en suite frngmentaire. Mais, A les bien examiner, ils ne sauraient r6pondve i notre objet. Ge qu'ils reprfesentent surlout, lorsquc leur decoration est, a proprement parler, fun6raire, c'est la douleur des assistants qui font cortege au mort, se lamentent sur sa tombe, ou, dans la maison morluaire, font entendre leurs chants et leurs giimissements. Le mort luimfime n'ad' autre r61e que ceUiid'un motif central; il n'apparalt que sur le lit de la proth6sis ou sur le char de I'ckphora. Les details de la mise en scfene diCfSrent, mais le cadavre est et ne saurait fetre repr6sent6 que toujours de mfime. Tout I'int^rSt se porte sur les assistants.

Or il peut 6tre inleressant d'ttudier, ci I'aide de ces documents, les divers actes des fun6railles ; mais notre dessein est tout autre. Ce que nous souhaiterions de pouvoir determiner, c'est rid6e que les Grecs se faisaient de !a mort. Et cette Jd6e, rien n'est phis facile que de s'cn convaincre, est indfipendante de la maniere dont les survivanls manifestent leurs sentiments. La douleur que provoque la separation est telle qu'elle am^ne chez tons les mSmes gestes, les m6mes actes consacr6s. La pens6e que le mort ne pfirit pas tout entier, I'espferance qui le fait croire heureux peuvent, k la longuc, adouclr I'afiliction des parents. Mais I'effet de ces baumes est lointain. Dans le moment

LE8 MONUMENTS FUNIiR

pr6sent, la douleur est la phis forte; i m^me, et rien ne saurait arreter la vi menls. II en devait 6tre ainsi, a bien p.

Grtce classique. Si I'espoir d'une vie he nous lavons nionli'6, nne id^e tonte ni sont encore fr^les et I'avenir incertain ; lendre le nioft, c'est une existence de h et d(Spendant de la pi6t6 des siens, com plaindraient-ilB pus qui subit un pare I'imprevu dii coup qui vient de les fraj as3ur6 arrfiterait-il I'expression de leur

Par conlre, (pie I'on reprCsente le n couche dans son linceul, mais vivant el arrivte aiix Enfcrs, soit dans son ex mitne tel qu'il ctait sur ta terre, que I'i il sera force , dc par la mani6re memi nous d6voiler ce qu'il pense de son sor A rhcure qu'il nc lui 6tait pas permis opinion parliculi6rc ou, s'il I'avait, c 6tait de se conformci- aux idees comm son fijnvre plrtt et quelle ne manqua sommes done assures d'y voir I'expres; J'ajoute mfime que c'est U surtout qu'i

Or deux classes de monuments ont pi aiQsi le mort : les Iccytlies et les reli miers contenaienl I'huile et les parfun Ic sarcophage ou sur les degri5s de la s ce qui 6tait, k proprement parler, Ic sif terieure de la tonihe. Les uns et les a de tons, des parents du mort comme de devaient y retrouver des images fam les liicylhes et les reliefs que seuls i ne retiendrons-nous, parmi ces innom «eux-lA seiils qui nous sembteront sigr

Les Ifecythes, en restreignant le mol commun6ment re^u, ont cet avantage cation en est enfennee entre des lim qualriSme slides, telle est I'l^poque ( est aussi celle oii les cfiramistes attiq'

IGO LE l'iDF.E DE la MOItT EN GHECE A l'iIiPOQUE CLA8SIQUE.

thes. — Encore devrait-on, si Ton faisait I'^tude du genre, formuler aussitfit des reserves. Suivant les coulenrs employees, suivant la nature du trait qui marque les contours, suivant I'usage de la pointe s6che ou dc la seule peinture, les Ucythes se divisenten plusieurs classes dont la succession chronologique est assez nettement etablie. Or les premiers IScythes sont decerns presqu'eschisivenient de scfenes empruntees soit aui 16gendes mythologiqites, soit 4'la vie familifere. Ce n'estgiiere avant la deuxi^me partie du cinqui^me siecle que I'on rencontre sur CCS vases des motifs funSraires. Nous pourrions done, t strictement parler, commencer a cette date notre enqu^te. Nouvelle raison pour que les changenients, s"il s"en manifeste dans les id6es helleniques , aient laiss6 leur empreinte sur les vases que nous 6ludions. Et nous essaierons de montrer qu'ils I'ont fait, en effet. —

Parmi les sujets que les peintres de tfecylhes ont le plus souvent figures, I'unedes scenes les plus frfiquentesest I'exposition du corps. Poiu' les raisons que nous avons diles plus haut, nous ne saurions cependant nous y arr6tcr longlemps, car nous y chercherions vainement des indications qui nous inslniisent. Prenons par exemple un vase c6l6bre du Louvre (1). La morte, dont la tfite seule sort du linceul, repose ^tendue sur le lit funebre. Les yeux et la bouehe fermCs , les cheveux ceints d'un diad^me et d'une bandeletle, elle dort de I'^temel sommeil. Mais, en dehors du grand calme, de I'expression sereine el gi'ave d'une telle peinture, quel enseignemcnt en tirer sur la question de I'au dela? La majesty de la morl y est respect^e, mais quelle id^e le peintre se faisait-ii de !a mort? Tout I'intfertit se porte sur les deux pleureuses. La grice de leurs mouvements rytbm^s, leurs mains simplement porttes a leur chevelure, ieur corps pench6 de mfime vers la morte, leurs yeux symfetriquement abaiss6s vers son visage, I'expression mesur^e et discrete de leur douleur, I'harmonie delicate et singuli^re de la sc6ne flgnree, telles sont les qualit6s qui attirent I'attention.. On se sent en presence d'un mystfere beau et tr6s grave. Mais vainement cbercherions-nous une solution k ce myst^re. Le peintre n'a rSussi, ni d'ailleurs prfetendu a la donner. C'est ailleurs qu'il nous faut chercher et I'idSe que aes contemporains se faisaient du trfepas et la mani^re dont il a su exprimer cette id6e.

(1) PoUier, Etude sur 1m Licylhes blancs aHiques, pi. i, p. 13, 8".

Les depositions au tombeau, second motif de predilection pour le c^ramisle, ne nous donneront guere de temoignage plus precis. On sait que, par une gracieuse et tr^s ancienne all6gorie, le Sommeil etla Mort, Hypnos et Thanatos, transportent le cadavre au s^pulcre. II 6tait difficile, en s'inspirant de ce motif, d'y reveler autre chose que son gout d' artiste. De fait, les peintres alh^niens n'y ont pas songe. S'ils ont donne au mort une attitude affaiss6e, s'ils Font montr6 le corps a demi-redresse , s'abandonnant entre les bras des g^nies, s'ils I'ont parfois repr6sente les yeux ouverts, c'est par pureraison d'esth6tique, et Titien, dans sa deposition au tombeau, n'agira pas autrement que I'humble artisan d'Athenes.

Dans un l6cythe du Mus^e central (1), le mort, la t^te renvers^e, dort veritablement, comme si les genies I'avaient surpris dans son sommeil, et le portaient ainsi au pied de la stele. II est inutile d'en conclure que toute deduction touchant les croyances populaires nous est par la m^me interdite : le peintre n'aurait pu signifier plus clairement qu'il entendait reserver la question. — J 'en dirai presqu'autant d'un vase de I'Antiquarium de Berlin (2). L'originalite de cette representation est que le motif est reduit a des dimensions minuscules et qu'il decore le haut de la stele , comme ferait un relief fun^raire. Mais la scene, assez mal conservee, est traitee dans le m^me esprit. Si la tete de la morte s'afTaisse et penche sur le cote, il ne semble pas qu'il faille y voir une intention particuliere de I'artisan. II n'a pas voulu montrer Taffliction de la morle : tout au' plus.aurait-il exprime par la I'assoupissement profond ou elle semble engourdie. — Un lecythe (3) repeint (4) est quelque peu different. Le mort, figure presqu'assis , a les yeux grands ouverts, mais la rigidite de son attitude, la fixite de son regard sont bien d'un mourant. Le potier a cherche ailleurs le motif de son esquisse; mais, s'il a montre plus de souplesse d'esprit, il n'a pas trahi davantage ses sentiments intimes.

Par contre , un beau lecythe du Musee central (5) merite de

(1) Collignon, Vases peints du musie d'Athenes, 630, p. 181. — Dumont- Chaplain, Ciramiques de la Grece propre, I, pi. XXIX, p. 388. — Pottior, L^cylheSj p. 24, I'.

(2) Archxlogische Anzeiger, 1895, p. 41 , 52. Jahrbuch, 1895, pi. 2, p. 8G- 91 (Curtius).

(3) Pettier, Lecylhes, pi. II, p. 25, b\

(4) Dumont-Chaplain, I, p. 388, note 3.

(5) Collignon, 631, p. 181. - Dumont-Chaplain, I, pi. XXVII-VIII, p. 388. -- Pettier, p. 24, 2*.

162 DE l'iD^E DE la MOUT en GRECE a L'tpOtJUE CLASSiQL'E.

nous aiT^ter davantage. Les accessoires sont pourtant les in6mes. Hypnos et Thanatos soul^vent avec la mSme sollicitiide le corps jenne el souple de la morle. A peine si le gesle attendri de I'eph^bc vierit ajouter au tableau quelque chose de plus intime et de plus recueilli. Mais le personnage principal n'est plus le mSme. La jeunc mone n'est plus indifft^renle, ni inconsciente du sort qui I'aLtend. Par la manifere dont le peinlre I'a figuree, il I'a montr^e connaissant i Tavance et pr6voyant quelle sera sa deslin^e. Son corps sans forces s'abandonne aux mains des g6nies, mais I'expression de son visage Ifemoigne qu'elle se rend compte de lour acte. L'oeil k demi-ou vert re garde dans I'espace, sans pensee et comme sans volonte, mais le bas du visage est en contradiction avec liii. La bouche cntr'ouverle, le menton s'afi'aissant et tombant montrent la jeune femme singulierement 6mue du myst&re qu'elle apergoit. L'6pouvante, comme tout sentiment trop fort, convenant mal tant a I'art qu'i I'^me hell6nique, le peintre s'est gavdi de la prater a son hfiroYne. Toutau moins en a-t-ilfort att6nue I'espi'ession. La femme semble plut6t 6gar6e sous I'impression de ce coup soudain, comme prfite i pleurer devant ce hasard impr6vu. Si calme et si rftsignee qu'elle paraisse, elle n'en est pas moins boulcversee par I'attente du sort prochain, Mais la mort, qu'elle salt definitive, lui pr^te quelque chose de sa solennit6, et le recueillement des assistants est en harmonie avec sa douce el sereine melancolie- — L'impression, est-il hesoin de le dire, n'est pas fortuite, et si nous la ressenlons en face du IScythe, ce n'est pas nous qui la protons au poller. Si difF6rente de la n6tre que fiit I'dme de ce dernier, il iraduisail 4 sa maniSre le sentiment conimun et il ne pent se faire qu'il n'en eiit conscience.

Ce l6cythe, pas n'est besoin de le dire, est une csceplion dans la serie des dSpositions. C'est ailleurs qu'il nous faut chercher le mort repr6sent6 comme vivant, on, tout au moins, comme prenant part a la scfene flguree. Seules I'adoration k la st61e et I'arriviSe aux enfers nous donncront des termes de comparaison en nombre sufflsant. II serait assurement plus logique de commencer par la descente aux enfers, mais , comme ces derniers exemplaires sont aussi les plus slgnificatifs , on congoit que nous les r6servions pour la fin.

Les adorations k la st^le sont, A beaucoup pr6s, le motif le plus frequent que Ton trouve sur lea Icicythes. II est inutile de dire que ceux-14 seuls nous intCressent oii nous trouvons represents !e mort.

Un lecythe d'Eretrie (1) nitrite le premier de nous arr6ter. En haul d'une stele a degres, ou peut-6tre sur la derni^re marche d*un soubassement, un groupe est figur6 en traits distincts. Un enfant nu, accroupi sur le sol, tourne ses regards et tend la main vers une grappe de raisin que lui tend une femme assise en face de lui. Celle-ci, v^tue de Thimation et du chiton familiers, ne semble attentive qu'a son fils. Rien, dans son attitude , ni dans Texpression de son regard , n'indique un autre souci qui la preoccupe. Pourtant cette sc^ne de la vie r6elle est, a n'en pas douter, une sctoe fun^raire. Le geste de r^ph^be, les bandelettes que porte la femme v6tue de rouge et celles qui d^corent les degres de la st^le prouvent que cette mere attentive est la morte. Pourquoi le potier I'a-t-il peinte ainsi? Est-ce afin de rappeler aux survivants sa grace disparue? Est-ce qu'il se la figurait vraiment continuant, par dela la tombe, sa vie interrompue? C'est plut6t qu'il ne savait Timaginer autrement, m^me morte ila lumi^re, que telle qu'elle avait 6t6 dans son existence pass6e. Le tr^pas, pour lui, ne I'avait pas touch^e. II en ^cartait de lui la pensee et s'attachait a la seule r6alit6 qu'il eiit pu constater, a la vie si t6t disparue.

De m^me on trouverait , sur plusieurs vases , un personnage assis sur les degres de la st^le et jouant de la lyre. II n'y a pas de doute qu'on ait voulu par 1^ repr^senter le mort, I'imagination des Grecs aimant a le figurer autour du lieu ou il etait enseveli. Mais quel pent 6tre le sens de la scene? On a justement remarqu6 que la lyre n'avait rifen k voir avec un motif fun6raire. Seules les flutes accompagnaient le cortege et le chant des pleureuses. Aussi bien le peintre n'a-t-il pas voulu repr6senter un Episode de I'ekphora. II a montrt!^ le mort tcl qu'il etait de son vivant, dans une occupation qui lui 6tait aussi famili^re que pent I'^tre, pour une m^re, le fait de donner une grappe k son enfant. — Prenons, par exemple, un lecythe de I'Antiquarium de Berlin (2). Le jeune 6phebe, a demi v^tu , assis a gauche de la st^le, repr6sente, a n'en pas douter, le mort. Le geste pieux de I'adorante , comme ses regards diriges sur I'^ph^be , prouvent que celui qu'elle pleure est , non plus couche sous la st^le, mais, par une fiction charmante, qu'il revit sur sa base. Or, que fait le jeune musicien ? A quoi

(1) 'E9riiJL6p(; 'ApxaioXoyixri, 1886, pi. 4, ?. (Tsoundas.)

(2) Furtwaengler, Colleclion Sabouroff^ pi. LX, 2, — i:eschreihunf] der Vasensammlung^ II, 2450, p. C82.

164 DE l'idee de la mort en grece a l'^.poque classique.

pense-t-il, sinon a son instrument qu'il accorde? Ses yeux sont baiss6s vers sa lyre, toute son attention s'y concentre. II n'est evidemment et ne cherche pas a 6tre autre chose qu'un joueur de cithare. — Sur un vase du Louvre (1), nous retrouvons le m^me ^ph^be. La sc^ne se passe seulement k un moment different. L'enfant a fini d'accorder sa lyre. II joue simplement de I'instrument, mais son attention est la m6me k ce qu'il fait : ses yeux montrent qu'il s'6coute jouer. Le peintre aurait repr6sent6 Fint^rieur d'une 6cole qu'il n'eut pas autrement proc^de. Pourtant il s'agit bien d'un mort. Non seulement les degres de la stele en temoignent, mais la psyche s'envole pr^s de I'acrotere, et les deux assistants, un homme barbu et un ephebe v^tu de la chlamyde, ont le m6me geste de surprise attendrie. L'un et I'autre retrouvent leur fils et leur frere tel qu'ils I'avaient connu jadis : seul le lieu de la scene est ici different.

Sur un lecythe d'Ereirie (2), la lyre n'est plus placee entre les mains de I'ephebe, mais simplement suspendue dans le champ. Assis de la meme maniere au pied de la stele, le mort retourne la tete en arriere : ses regards se portent sur le lapin pose k mi-hauteur du tertre funeraire. Si quelque pensee traverse son esprit, ce ne pent etre qu'un souvenir de ses chasses passees, ou peut-etre de ses poursuites amoureuses. Nulle idee plus haute ne I'agite : il est tout a la terre, et les plaisirs de la vie I'occupent seuls. — En nous montrant son personnage principal seul distrait et inattentif au milieu de la pitie generale, le dessinateur fait comprendretres clairement qu'il fait abstraction de la mort. L'image du vivant, de ses plaisirs et de ses joies, telle est la seule consolation qu'il offre a ses proches. Non seulement I'existence terrestre , aussi active et aussi intense qu'elle peut etre, est, dans cette conception , la seule fin de I'homme : mais, dans la mort meme, son souvenir evoque reste son seul titre a avoir ete. En fait, et si loin que cette peinture familiere paraisse de rheroisation , elle appartient a la meme tendance : dans les deux cas , nous assistons a la glorification du mort. Mais il ne s'agit plus ici de sa puissance surnaturelle , ni de son action sur les vivants : le ceramiste se borne a representer et a exalter son existence passee.

J'attribuerais a la meme tendance un lecythe (3) ou Ton voit

(1) Pettier, LScylhes, pi. IV, p. 63 et suiv.

(2) 'E<priiJLepi; 'Apxaio>^OYi>t^» 1894, pi. 2, p. 63-69 (Stais).

(3) Dumgnt-Chaplain, I, pi. XXXVI, p. 390.

iin cph^be arme assis, les jambes croisees, sur les degr^s de son tombeau. Le pilos et la lance figures dans lechanap, lebouclier d^pos6 aux c6t'6s du guerrier, la cuirasse dont il est rev6tu , montrent qii'il servait 'dans Tephebie quand la mort le frappa. Mais, en dehors de ce renseignement fortuit que nous donne le c^ramiste, il est impossible de voir dans son attitude quelque trace de I'influence environnante. G'est un soldat qui se repose, — ce n'est pas un rnourant qui songe au passage d'oii on ne revient pas. Le peintre I'a repr6sent6 dans toute la gloire de sa vie passee, dans tout I'appareil militaire dont il devait 6tre fier. G'^tait de lui le seul souvenir qui devait rester.

Sur un lecythe de la collection Fauvel (i), le mort, k demi-nu, est plus encore , s'il est possible , adonn6 aux plaisirs passes et aux occupations terrestres. La solution de continuity qui, sur les autres vases , separait le defunt des survivants n'existe plus lei. De I'autre c6te de la st^le, un eph^be, debout, tient un oiseau perch^ sur la main gauche, tandis qu'un autre est pos6 sur I'acrot^re. Le mort suit des yeux le manege de I'^ph^be, sa main se tend vers I'oiseau de son frere ou de son compagnon. La sc^ne devient par la tout anecdotique : plus rien ne reste de la majeste du tombeau. Ni le mort, ni Tadorant ne songent a la mort qui les divise, tons deux occupes par leur passe-temps, tons deux jouissant de la vie dans ce qu'elle a de plus frivole et de plus 6ph^m6re.

Sur un autre (2), une femme, dont les vetements ont disparu, est assise sur les degres du soubassement, entre la stele et le terfere funeraire. Sa main se tend vers la corbeille qu'apporte a la morte une de ses parentes. Dans ces larges paniers plats, nous savons, par de nombreuses representations, quels objets etaient habituellement deposes. C'^taient des lecythes et des aryballes, des couronnes et des bandelettes, bref tout le mobilier funeraire. II n'y avait rien la qui put tenter une vivante; pourtant le peintre a pret6 a sa jeune morte le m^me geste par lequel une Athenienne etend la main vers sa parure, celui qui exprimait tout a I'heure la convoitise de Feph^be. Par ce detail, il introduit dans cette sc^ne funeraire les preoccupations de la vie terrestre. Ici encore supprimez le decor de la st6le, asseyez la morte sur son siege farailier, transportez la scene dans le gynecee, c'est a peine si vous aurez a modifier quelques details.

(1) Stackclberg, Die Grpebcr der llelleneTiy pi. XLVI, 1, p. 39-40.

(2) Stackclberg, pi. XLV, 3, p. 20.

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Rien n'y fait Souvenir de la mort, tout de la vie domestique, tout du r61e que la jeune femme avait joue sur la terre.

Deux derniers lecythes nous montrent une tendance nouvelle de Tart. Sur le premier, au Musee du Louvre (1), la morte est assise devant la st^le, comme si elle 6tait encore dans le gyn6c6e. D'une main elle relive son voile, de I'autre elle serre deux oiseaux conlre son sein. Ses yeux regardent distraitement ses compagnes ou ses suivantes qui portent T^ventail, les « pl6mochoes (2)^ » la corbeille fun6raire, symbolique melange d'objets de toilette et d'offrandes a la stele. Ge n'est pas, en effet, comme on pourrait d'abord le croire, une simple sc^ne de toilette a laquelle nous assistons. L'attention de la morte est visiblement ailleurs. La gravite de son attitude, la contraction de ses l^vres, le s6rieux de son visage , tout montre qu'elle se rend compte de la solennit6 de I'instant. L'expression de mdancolie dedaigneuse que le peintre lui a pr^t6e n'est sans doute pas celle qu'un moderne lui donnerait, mais elle lui est inspir^e par ses reflexions sur son destin. La morte n'est plus passive et indifferente en face du tr6pas : elle Fattend avec tristesse et avec resignation.

Nous trouvons plus de gravity encore dans un lecythe du Mus6e Central (3). Les accessoires de toilette ont compl^tement disparu, et plus rien n'y rappelle la vie terrestre. La bandelette qu'apporte Fadorante est destin^e a la stele. Le si^ge du gynecee a lui-m6nie semble trop magnifique. La morte est simplement assise sur la derniere marche du soubassement, et son attitude n'a rien des lecythes precedents. Tandis que sa main gauche pend abandonnee, la droite souLient le visage qui se penche melancoliquement. Les cheveux epars et les yeux baisses, la morte songe tristcment : la mort qu'elle attend et qu'elle salt inevitable pese sur elle , malgre les consolations que I'ephebe, debout a ses cotes , semble lui prodiguer. Devant ce sentiment nouveau, tout autre souci a cesse : tout ici respire la mort, non pas violente et cruelle, mais doucement inflexible. Son ombre a passe sur la scene, et il a sufli de sa seule presence pour I'attrister.

Si Ton compare ci cette peintuie celle ou nous avons vu un enfant rece van t de sa mere une grappe de raisin, on voit quelle

(1) Dumont-Chaplain, T, pi. XXV- VI, p. 38G-7. ^2) Potticr, Lecythes, p. G7.

(3) Dumont-Chaplain, I, pi. XXIV, p. 38G-7. — Collignon, Ciitaloguey G3i, p. 184.

. "LES MONUMENTS FUNERAIBES. 167

difference separe les deux representations. D'un c6t6, un motif de la vie reelle, de I'autre, une scene oii tout nous eloigne de cette vie ; ici, la mort presente et remplissant toute chose de sa presence, la, au contraire, le trepas figurant de nom, mais sans action et comme sans puissance : il serait malaise d'imaginer deux tendances qui fussent plus opposees. De Tune a Tautre, toute une evolution religieuse a trouve place. D'un cote, nous avons le vieil esprit hell6nique, la glorification et Texaltation de la vie presente. D'autre part apparait I'influence d'une idee nouvelle, dont la fortune sera grande : la mort future est dejd toute presente dans cette vie, qui par la se p^n^tre d'une m6lancolie jusqu'alors inconnue. —

Si notre analyse est exacte, les peintres, qui ont ainsi represente le mort devant la stele sepulcrale, lui ont pr6t6, moins les sentiments qu'ils pouvaient concevoir dans les dmes en'antes des Enfers que les emotions et les pens6es de cette vie terrestre. La tristesse qui les assombrit parfois n'est pas celle d'Achille regrettant, chez Had^s, la volupte d'etre et d'agir, elle ne vient pas d'une experience pass6e ni d'une 6preuve deja subie. C'est la melancolie d'un vivant qui pressent et prevoit le sort qu'il subira : sa douleur est toute d'apprehension, sa gravity de recueillement devant I'in^viLable destin^e. C'est un mortel qui va mourir, et qui, suivant les differentes conceptions de la vie, ou bien est tout a ce qu'il doit quitter ou tout a I'inconnu qu'il va connaitre. Cette representation du mort n'a done en definitive rien de prbprement funeraire : le trepas y parait comme une menace, tant6t inaper^ue, tant6t vivement ressentie; il n'occupe pas encore la scene et n'intervient qu'k I'arriere-plan.

Par suite, les lecythes ou I'arrivee du mort aux enfers est mise directement sous nos yeux repr^sentent en fait un moment posterieur de son histoire. Logiquement, il ne devrait pas en etre ainsi, car, dans ce premier groupe de vases, la stele m^me qui sert de fond au tableau nous avertit que le personnage principal n'est plus de ce monde. Mais, nous I'avons vu, tout se passe comme si, en realite, il etait encore sur cette terre. Non seulement il converse avec les vivants, mais il est peint dans son attitude familiere, et, s'il pense k la mort, c'est pour la craindre dans I'avenir, non pour la maudire dans le passe. Done, lorsque nous I'apercevons descendant aux enfers, nous le croyons plus et mieux trepasse que dans le premier cas. La faute en est aux habitudes d'esprit du peintre, ainsi qu'a la maniere dont il a figure les deux scenes.

168 DE l'idee de la mort en grege a l epoque classtque.

D'ailleurs, ce nouveau motif devient pour nous particulierement int^ressant. Ce n'est pas, k proprement parler, Tarriv^e dans FHades que les c^ramistes ont choisie. Ce serait plut6t le prelude ou le premier stade du fun^bre voyage. Dans presque toutes les peintures, la sc^ne est divis^e en deux parties. D'un cote est le mort, de I'autre, dans sa barque, est Charon, le nocherl^gendaire. La rencontre des deux figures differentes offrait a ringeniosite des Grecs un merveilleux sujet ou s'exercer. Suivant les sentiments divers qu'ils pr^taient aux morts, leur attitude devait varier a ce premier contact qu'ils prenaient avec le royaume souterrain. De fait, il suffira de quelques exemplaires caracteristiques pour que ces divergences deviennent aussit6t sensibles.

Sur un lecythe de Berlin (1), ou est figur^e une singuli^re offrande k Charon, la morte s'avance d'un pas trauquille vers la barque sans qu'elle paraisse avoir conscience de son acte. Tout au plus regarderait-elle le nocher qui ne semble pas davantage faire attention a elle , occupe comme il Test a puiser dans la corbeille qu'on lui presente. Faut-il voir dans Tattitude de la morte le m6pris ou seulement I'insouciance de sa future destinee ? Toujours est-il qu'aucune expression de tristesse n'assombrit son visage. La mort ne I'atteint pas et semble passer a c6te d'elle sans Tinquieter ou m6me I'int^resser, L'indifference du patient ne saurait etre plus complete.

Un lecythe I6gerement posterieur (2) se rapproche du precedent. Comme dans le vase de I'Antiquarium, une troisi^me figure sert de trait d' union entre Charon et le mort qui s'avance, mais la canephore est cette fois remplacee par Hermes. Cette difference n'est pas la seule. Le geste du dieu Psychopompe temoigne d'une piti6 nouvelle a regard du defunt. Charon luim^me, appuye sur sa rame, semble le regarder avec compassion, pendant qu'il s'approche avec gravite, sans plus d'emotion apparente, mais avec je ne sais quoi de plus solennel que dans le lecythe de Berlin. Les accessoires ont ici disparu : il ne reste en presence que le nouvel bote de Fenfer et les deux g6nies souterrains. La sc6ne est plus intime, plus simple, et, par suite.

(1) Archeeologische Zeitung, 1885, pi. 3, p. 18-24 (Duhn). — Furtwgenglcr, Deschreibung d. Vasensammlung , II, 2680, p. 765.

(2) Pettier, Lecylhes, pi. Ill, p. 35, 3*. — Avchseologische Zeilung^ 1885, p. 16-8. — On pout comparer Stackelbcrg, pi. 48, p. 40, oil un hommo et une fcmmc s'approchcnt a la fois dc la barque.

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d'efFet plus direct. Kemotion est toute discrete encore, mais elle commence d'apparaitre.

Elle est plus sensible dans un c6l6bre I6cythe de Munich (1). La raison n'en est pas seulement que le sens du mort est different. Hermes ne se borne plus k la simple pitie : il conduit vers la barque et guide vers Charon la trepassee que ses forces semblent trahir. De la main gauche, il la saisit par son v^tement et I'entralne doucement vers le fleuve souterrain. Le haut du corps legerement pench6 , le bras vainement et k demi-lev^ , la morte lui obeit sans faire resistance. Sa resignation melancolique est plus eloquente que ne serait un geste de revolte : elle montre que la trepassee a conscience du sort qui Fattend et qu'elle suit malgre elle son destin.

Une peinture du Musee Central d'Athenes (2) donne au probleme une solution differente , k la fois plus familiere et pourtant plus emue. La jeune mere qui marche vers Charon semble I'avoir rencontre par surprise. Rien, ni dans son attitude, ni djins les details de la scene , ne la montre preparee au supreme voyage. Elle tient dans les mains une oie familiere. Devant elle est un coffre k bijoux, surmonte d'une corbeille ou semble dessinee une bandelette. A un niveau superieur, un enfant nu regarde avec stupefaction la barque infernale qui s'approche de la rive. N'etait cette difference de plans, par laquelle le peintre a nettement separe les deux scenes , on croirait volontiers que la morte ne fait qu'apporter un jouet a son fils. Si cette interpretation ne saurait etre admise, il n'en est pas moins vrai que rien ici ne rappelle ou n'annonce la mort : tous les details du tableau sont empruntes a la vie de famille et k I'existence passee de la jeune femme. Aussi le peintre a-t-il habilement su rendre son emoi quand elle trouve soudain en face d'elle ce vieillard a la barbe hirsute, coiffe du haut bonnet et k peine veiu de I'exomis. Sa bouche entr'ouverte et son regard fixe disent assez quelle est sa surprise et quelle semble dej^ son epouvante. Car les attributs de Charon lui sont depuis longtemps connus : en voyant tout a coup en face d'elle celui auquel elle avait trop souvent songe, elle comprend aussit6t son sort et deja elle prevoit FHades dont le nautonnier est le symbole trop ve-

(1) Stackclberg, pi. 47, p. 40. — Bcnndorf, Griechische u. Sic. Vasenbilder^ pi. 27, 1. — Roscher, Lexihon^ p. 885-6, s. v. Charon.

(2) Ancienne collection du Polytcchneion, 3508. — Aniike Denhmselery I, pi. 23, 3 (Jahrbxich, 1887, p. 242-3}.

ridique. Sa surprise et i' Amotion que cette surprise provoque en elle, tels sont 6videmment les sentiments qu'a voulu rendre le peintre : ils prouvent, a n'en pas douter, que la mort est toujours redout6e, que son approche inopin^e suffit A remplir chacun d'^pouvante et qu'il n'est rien encore que les Grecs craignent davantage.

Si, dans ce vase, Finter^t est encore presqu'anecdotique , nous n'en dirons pas autant d'un autre l6cythe conserve de mtoe k Ath^nes (1). La le tr^pas n'est plus chose impr^vue et

* qui surprend par la rapidite de son approche : c'est au contraire un mal dont on connait toute I'^tendue et dont TefFet est d'autant plus grand qu'il est plus profond^mentressenti. — Comme dans les peintures les plus simples, deux personnages seuls sont en presence. V^tue, par-dessus son chiton, d'un sombre

. himation, la morte, le visage pench6 vers la terre, s'avance d'un pas calme et grave. Recueillie et comme enclose en ses draperies, elle medite sur sa vie sit6t interrompue, sur la mort qui I'attend et sur Feternelle duree de ses peines. Elle ne regarde pas les roseaux du Styx , ni le nocher qui la contemple avec compassion. Quel besoin aurait-elle de les voir? Elle les sent trop bien tout proches d'elle et elle n'ignore rien de son destin. D^s cette vie mortelle , la pens6e de la mort voisine a comme voil6 son ame , et c'est avec une triste et douloureuse resignation qu'elle s'avance vers les bords d'oii elle sait qu'elle ne saurait revenir.

Un pendant de cette scene nous est donn6 dans un 16cythe de la m^me collection (2). La jeune morte ne semble pas davantage y voir Charon , assis dans sa barque et d'apparence plus inflexible. Sa t^te s'incline de m^me vers la terre et elle fait de la main gauche un geste ou Ton aurait tort de voir un salut k I'adresse du nautonnier. Je croirais plut6t qu'elle porte la main k son front , en signe de deuil ou de respect envers la mort. Comme la pr6c6dente, la jeune femme est toute a sa douleur, si ce terme peut convenir a ce recueillement de I'ame en face du trepas. Mais, quelqu' attenuation que la tradition constante de I'art hellenique ait mise a Texpression d'un sentiment trop fort, ne sent-on pas, derri^re cette discretion excessive, I'existence

(1) D. C, H., 1877, pi. 1, p. 40. — Dumont-Chaplain, I, pi. XXXIV, A, p. 389.

(1) D. C. f/., 1877, pi. 2, p. 40-1. — Dumont-Chaplain, I, pi. XXXIV, B, p. 389.

LES MONUMENTS FUNERATRES. . 171

d'une Amotion profonde, comme I'abandon complet de F^tre a sa triste et inevitable destin^e ? Ici la mort ne surprend pas seulement : elle s'attache aux raciries les plus profondes de I'existence, elle s'empare, d^s cette terre, de I'liomme tout entier.

Deux autres I6cythes , par une ing^nieuse combinaison du motif de Toffrande k la st^le et de la descente aux enfers , permettent au c^ramiste de donner ^Fexpression de la douleur humaine une forme quelque pen diff^rente, de si pr^s qu'elle rappelle d'ailleurs les scenes qui precedent.

Sur un vase du Mus^e d'Ath^nes (1), une femme s'avance a gauche portant la corbeille charg6e de bandelettes. Mais , au c6t6 oppose de la stele, Charon, debout dans sa barque, lui fait un singulier et fun^bre vis-a-vis. Tous deux, I'orante et le genie souterrain , abaissent leurs regards sur le mort assis sur les degres du monument, pr6cis6ment au centre de la scene figuree. L'^ph^be, qui tient entre les doigts de la main droite la piece de monnaie destin^e au dernier voyage , est plong6 dans de tristes et de graves pens^es. Bien qu'il ait les yeux a demiouverts, il ne regarde ni la bai;que, ni sans doute le lieu meme ou il est. II songe k la fin de sa vie, et la st^le, comme la barque de Charon , sont la pour traduire ses reves au spectateur.

Le personnage principal n'est plus le m^me sur un lecythe de I'Antiquarium de Berlin (2). Au lieu d'un 6ph6be songeant a ce voyage tant redouts , une femme est assise sur les marches de la stele. Mais sa melancolie n'est pas moindre que celle du jeune Ath^nien. Bien qu'elle ait le buste k demi-tourne vers le nocher, ses yeux entr'ouverts ne regardent pas Charon : Fun des bras replie sur sa poi trine, Fautre relevant son voile, elle songe tristement k son sort. Par un sentiment delicat, que nous avons deja trouve ailleurs, mats jamais plus delicatement exprime , le peintre a montre Finexorable nautonnier lui-m^me touche de compassion devant cette douleur : le haut du corps penche, les bras se portant en avant, Charon semble vouloir consoler la morte dont il respecte encore le recueillement. Par un contraste dont Fartiste n'avait pas entierement conscience, la partie droite de la scene est toute differente : une jeune

(1) Ancienne collection du Polytcchneion, 2967. — Antike Denkmaelery I, pi. 23, 2 {Jahrbuch, 1887, p. 241-2).

(2) Furtwaengler, Beschreibung der Vasensammlung^ II,.2681 , p. 765-6. — Archaeologische Zeitung^ 1885, pi. 2, p. 18-24.

172 DE l'idee de la mort en grece a l'epoque classtque.

femme, le visage tourn^ vers la stele, semble uniquement occup6e a rattacher son voile. Cette figure jeune et fraiche, qui semble surprise en pleine vie, fait ressortir Taffliction de la morte : sa tristesse, s'opposant k ce soin de la parure, n'en apparait que plus r^elle et plus profonde. II 6tait difficile de mieux rendre le sentiment tr^s vif de la puissance de la mort, de la bri^vete et de la tristesse de la vie.

Ces quelques exemples, tons emprunt^s k des 16cythes du quatri^me siecle , suffisent k nous montrer qu'a cette epoque la conception de la vie bumaine s'etait modifiee. Si, comme les conditions mtoes de I'art industriel suffisent a I'expliquer, ces exemplaires restent isol^s parmi les specimens plus nombreux du pass6, si les modules anterieurs conservent encore leur vogue et une grande part de leur clientele , le nombre est assez important des peintures qu'inspire un esprit tout nouveau pour que force nous soit de croire a sa serieuse influence. La mort est peut-etre moins redout^e, d'une crainte moins forte et moins hostile , mais elle pen^tre davantage dans la vie qu'elle emplit d'une melancolie douce et d'une tristesse persistante. Les basreliefs, sculptes et dresses en Thonneur du mort, vont nous montrer, dans une autre branche de Tart, I'existence des m^mes sentiments : cette derni^re epreuve nous forcera de conclure que la mode n'est point passag^re et qu'il nous faut compter avec une tendance nouvelle de I'esprit hell^nique.

Parmi les bas-reliefs fun^raires, — nous avons vu plus haut que nous etudierions les seuls monuments attiques, — il y aurait k distinguer, non seulement les sculptures ath^niennes des autres produits de I'art grec , mais les steles des scenes de banquet. On a justement remarqu6 que ces derniers bas-reliefs ne sont pas, a proprement parler, des monuments fun^raires. Non seulement leur forme est differente, basse et rectangulaire , alors que les stales sont hautes et souvent trap^zoides , mais leur destination n'elait pas identique. Elles ne devaient pas , comme la stele, se dresser sur la tombe et I'expliquer en quelque sorte au passant, en m^me temps qu'elles rappelaient les habitudes famili^res du mort, qu'elles disaient sa gloire et ses vertus. Elles ressemblaient davantage aux pinakes qlie Ton suspendait autrefois aux arbres des sanctuaires : ces tableaux de marbre devaient 6tre fix6s sur les parois ou places k I'entour

des h6roons, qii'ils contribuaient ainsi A d6corer, sans en former rornement essentiel et comme le signe visible. Enfin, sans 6tre inconnus en Altique, les banquets y sont, du moins A rSpoque que nous feludions, relalivement fort rares : cette raison seule suffirait a nous les faire 6carter. Mais il en est une derni^re, qui est decisive. Si la st6le 6tait deslinfie au mort, comme tel, le banquet fun^raire avait un autre objet. Le defunt y 6tait represents, trdnant, comme les dieux dans les lectisternia , sur un lit solennel : il y recevait les hommages des assistants, bref 6tait, sinon, k proprement parler, divinis6, du moina heroism. Telle est pr6cis6nient la I'aison pour iaquelle ces scenes sont, en Attique, si peu frSquentes aux cinqui6me et quatri^me sifecles : rh6roisation , dans cetle pai-tie de la Gr6ce, est un evfinement rare et fortuit, un hommage que Ton rendait, dans des cas tout exceptionnels, et a des morts que leur haute vertu avait distinguSs du vulgaire. En toule autre occurence, on n'honorait ainsi que les anc6tres depuis longtemps disparus, ceux qu'une tradition dSsignait comme les bienfaiteurs de leur famille ou de leur race. Par suite , tout ce qui, dans les personnages repr^sentfis, rappelait de trop prfesleur vie pass6e, 6tait, systSmatiquement, omis : rhommage ttait g6n6ral et volontairement impri^cis. Au confraire, la stele figurait un mort determine, dent le nom 6tait le plus souvent incis6 dans le champ : done, autant que le permettaient les habitudes d'esprit des Grecs, la maniSre ra^me dont la sc6ne etait rendu e indiquait implicitement I'idfie que le sculpteur se faisait de sa titche. Et celle-ci n'6tait autre que la conception du vulgaire, qu'eilt rebute toute tentative de changement et toute modification aux , traditions. Nous sommes done assures de relrouver dans ces sculptures I'expression des idfies moyennes et de la manifere dont les Grecs du cinquiSme ct du quatrifime sifecle concevaient le problSme de la mort. J'ajoute que. pour les raisons que nous avons indiqu6es, les stales seules nous permettront de r6pondre a cette question ; par suite, nous devrons ^carter les innombrables scenes de banquet, et nous horner aux seuls reliefs qui soient proprement fun6raires.

Je crois inutile de prevenir que, dans cette serie mtoe, il nous faudra distinguer et cboisir. Si riche , en eJTet , et si pr6cieuse en renseignements do toute sorte que soit pour nous cette suite, beaucoup des details qvi'cllo rcnfermeinti^rcssent surtout I'archeologue. Nous nous bornerons a I'Stude des inolifs caractSristiques et tenterons, s'il est possible, dc di.'terminer et

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de pr6ciser I'esprit dans lequel sont congus ces bas-reliefs. — Tout d'abord, si Ton parcourt, m^me rapidement, le recueil de ces monuments, on ne pourra s'emp^cher de reconnaitre que quelques-uns d'entre eux sont des representations , sinon de la mort mtoe , du moins des quelques instants qui pr^cMent le trepas. Dans ces tableaux, nul doute ne pent rester surles intentions de Tartiste; ir a choisi un moment nettement determine de I'existence, et I'a figur6 avec tout le realisme dont etait capable I'esprit d'un Hellene.

Prenons, par exemple, une stele du Pir^e (1). Une femme, Malthake , est representee a demi-assise sur un lit de douleur. Le buste, appuye sur deux coussins, est incline en arri^re, la tete penchee et presqu'affaissee sin* Tepaule ; le bras gauche pend sur la tete du lit, le droit s'abandonne au bras d'une suivante qui , debout a gauche , essaie de relever et de soutenir sa maitresse. L'interpretation de la scene est claire : prise d'une defaillance mor telle, Malthake tombe sur le lit ou elle dut expirer. Le sculpteur I'a sciemment representee k ses derniers moments, ne croyant pas pouvoir trouver de motif qui put mieux orner sa tombe, que de la figurer ainsi, k I'instant meme ou elle devient prete pour la deposition funebre. Pen importe que la scene ait ete ou non inventee pour la seule Malthake. Toujours est-il qu'elle est empruntee a la vie reelle, dont elle represente la fin soudaine et I'agonie. Rien n'y annonce, meme de loin, une existence ulterieure : tout y rappelle le passe, sous sa forme la plus sensible et la plus douloureuse.

Un bas-relief du Louvre (2), du commencement du quatrieme siede (anterieur, par suite, de pres d'un siede au precedent), donne de la meme scene une traduction plus discrete et comme plus intime. La morte est representee dans le gj^necee, sur le siege meme ou elle s'as&eyait parmi ses suivantes ; un corbeau (?) domestique, place sous la chaise a pieds tournes, n'y rappelle que des idees familieres. Une servante, debout a droite, tient encore le cofFre a bijoux qu'elle presentait h sa maitresse. Une defaillance subite vient d'interrompre celle-ci au moment ou elle se parait; sa tete, malheureusement efiPacee, ne permet pas de voir I'expression du visage, mais le corps legerement penche

(1) Conze, Atiische GrabreliefSj pi. XLVI, 155, p. 39. — Sauf exceptions, je renverrai uniquement a ce recueil, oil Ton trouvera les renseignements bibliographiques.

(2) Aliische Grabreliefs, pi. LXIII, 307, p. G9-70.

en arri^re , les bras pendant sur les genoux , jusqu'a I'abandon des mains affaiss^es, tout montre I'imprevu de ce moment et la rapide atteinte du mal. Une femme, debout a gauche, soutient de ses bras la morte d^faillante, elle la retient doucement, sans mouvements violents, sans nulle trace d'agonie, par le m^me geste dont, sur les l^cythes, HypnoS redresse les morts qu'il ravit. — L'agencement est a la fois plus ing^nieux etplus harmonieux que dans la st6le de Malthak^ , mais , si Tart est plus grand, le motif est le m6me. Dans les deux cas, c'est la mort m^me qui est mise sous nos yeux ; la jeune femme du Louvre expire avec grace, mais n'en meurt pas moins reellement, ni d'une mani^re moins vraie et moins sincere.

Sur un I6cythe du Musee central (1), la scene est a peu pres semblable, quoique rendue d'une maniere plus touchante et avec je ne sais quelle aflPeclation nouvelle d'emotion. Theophant6 est assise de m6me sur un si^ge sans dossier; mais , bien que le bas du corps soit figure de profil, le buste, tourne vers la droite, est figure presque de face, de sorte que la morte semble vraiment expirer devant le spectaleur. Son bras gauche repose encore entre les mains de son p^re ou de son epoux, debout k la droite du tableau ; mais Tautre bras, deja priv6 de forces, pend verticalement. Latete, dont les cheveux epars flottent sur les seins, penche, les yeux ferm^s, sur I'epaule droite. Et, pour que nous ne croyions pas a une defaillance passagere, pendant qu'une servante soutient a gauche Th^ophante, Thomme debout k sa droite porte en signe de deuil la main a son front. — La mort est ici plus visible et sa presence plus manifeste ; mais, si I'expression est plus hardie et si Teffet est mieux atteint, le motif demeure le m^me. Bien plus, on pourrait soutenir que la sc6ne est plus directement imitee de la nature : par sa recherche visible de I'emotion, par I'emploi de details pittoresques, le sculpteur a, plus encore que son predecesseur, tente de se rapprocher du monde reel. Ses effets sont tons empruntes a cette vie : nulle part il n'essaye de traduire ou mtoe d'imaginer I'existence ulterieure de la morte.

Un I6cythe de la meme collection (2) est plus expressif encore. La morte, Pheidestrate, au lieu de s'abandonner sans resistance, trouve la force encore de se lamenter sur son sort. A demi-couch6e sur son si^ge a dossier, elle a de meme le buste

1) Attische Grabreliefs, pi. LXXV, 309, p. 70. (2) Attische Grabreliefs, pi. LXXIV, 308, p. 70.

de face, mais, par un mouvement plus forc6, retourne la t^te a droite vers Mnesagora, dont les bras essayent, mais vainement, de la soutenir. Non seiilement elle porte la main droite k sa chevelure, mais Fexpression desolee de son visage, le regard suppliant qu'elle jette a Mnesagora montrent qu'elle resiste encore contre sa destin^e. Ce n'est plus la mort pitoyable et comme affaissee : la morte se debat encore et cherche du secours contre le trepas. Mais, si cetle agitation nouvelle est- plus pittoresque, elle ne devient telle qu'autant qu elle est on semble plus r6elle. Si Teffet est plus saisissant , c'est que I'illusion est plus grande et que la nature est imitee de plus pres. Done, en definitive, c'est toujours a la vie r^elle qu'il faut nous reporter : c'est elle toujours qu'a voulu imiter le sculpteur.

Si Ton veut voir combien la tendance nouvelle 6tait dangereuse et a quelles exagerations de pathos et de convulsions elle pouvait entrainer les artistes, on n'a qu'a Jeter les yeux sur le relief de Plangon (1). Les Attiques surent heureusement eviter le mauvais gout du sculpteur b^otien : leur art resta toujours plus sobre et plus discret.

II y avait d'ailleurs une autre raison pour que ces sortes de representations fussent a Athenes toujours rares et exceptionnelles. Si, dans la serie tr^s nombreuse des steles funeraires anterieures au Iroisieme siecle nous n'avons guere pu citer que ces quatre bas-reliefs, c'est que les Attiques comprenaient d'ordinaire tout autrement le r61e de ces monuments. Tous quatre, et malgre les differences que nous avons signalees, ils ont ce caractere commun de figurer la mort m^me ou du moins son approche : le motif est bien encore emprunte a la nature , parfois meme avec une recherche habile de I'illusion, mais le moment est exceptionnel. C'est celui oii la vie finit, ou le mort ne s'appartient deja plus, oil il est le moins lui-meme, ou il ne pent etre par suite reproduit qu'avec des traits nouveaux , non sous la forme qui lui etait familiere et tel qu'il avait coutume de paraitre. Or, la tendance du genie grec est tout autre. Si le mort est figure sur la stele, c'est dans I'attitude qui lui etait coutumiere, c'est tel qu'il etait et tel qu'on le connaissait dans la vie. On ne demandait pas la ressemblance physique , mais on exigeait du moins la ressemblance morale. II fallait que le passant put se faire du defunt une idee a pen pres exacte : href, il etait

(1) Le Bas-Reinach, Voyage archiologique^ pi. 71, p. 81. Attische Grabre-

liefSy p. 70.

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' LES MONUMENTS FUNIERAIRES. - 177

n^cessaire que le nom grav6 sur le bas-relief correspondit le plus pr6cis6ment qu'ilfuL possible ^la sc^nefigur^e au-dessous. Par suite, le motif devait 6tre pris dans la vie r^elle, et les personnages ne pouvaient 6tre repr6sent6s que tels qu'ils 6taient ou avaient et6. — II est n^cessaire d'insister sur ce point, car on a sou vent don'n^ de ces bas-reliefs une interpretation differente , qui , non seulement est inexacte , mais nous entrainerait, dans cette 6tude particuliere , a de graves erreurs de raisonnement. —

Afin de faciliter et d'abr^ger la discussion , je diviserai les bas-reliefs en deux classes seulement. Dans la premiere, le mort est represents seul. Dans la seconde, il est accompagn6 d'une ou plusieurs figures accessoires. Suivant les cas, on congoit qu'il puisse y avoir doute et que le problSme ait regu des solutions diffSrentes.

Pour les figures du premier groupe, nulle contestation ne semble possible. Le mort, assis ou debout, n'a pas d'attributs particuliers, ni rien qui le distingue des personnages r6els. On peut, k la rigueur, supposer qu'il est reprSsente tel qu'il est dansl'Hades ou tel qu'on I'y suppose. Mais, en admettant meme que I'interpretation soit exacte , elle importe peu ici. Ou que soit maintenant le mort, si tant est qu'il survive encore, il est figure comme vivant et tel absolument qu'il 6tait pendant son existence terrestre. Par suite, il a non seulement I'attitude, mais les sentiments des vivants : si le sculpteur rappelle parfois par quelque trait le souvenir du trSpas, c'est par la tristesse qu'il pr^te k son personnage. Or cette melancolie est d'un vivant qui sent la fin prochaine, non d'un mort qui, dansl'Hades, regrette sa vie trop t6t terminee. Dans ce cas mSme , rien ne rappelle un sejour different, ni des passions irreelles ou supraterrestres : tout est pris a ce monde, tout est d'un mortel, dans toute la plenitude de son action, dans toute laliberte et laspontaneite de son existence.

La question est plus complexe lorsqu'il s'agit des groupes funeraires. Afin de la poser des Fabord tout entiere, nous examinerons le groupe le plus controverse, celui que Ton pourrait appeler groupe des serrements de main. Suivant la solution que nous aurons donnee au probieme, les questions secondaires seront par suite resolues et il sera facile de conclure du general ati cas particulier.

Ces reliefs sont caracterises par ce fait que le mort, represente parfois debout, mais plus souvent figure assis, donnq

178 DE l'idee de la mort en grece a l'epoqOe classique.

une poignee de mains a un personnage plac6 a son cote, tandis qu'autour de ce groupe central un ou plusieurs assistants, rarement absents du tableau, prennent diversement part a Taction principale. — L'interpretation la plus simple , a mon sens la seule vraie , est de supposer que le mort converse avec des vivants et que nous assistons a une reunion de famille; d'une nature, il est vrai, particuli^re , mais representee, dans ses traits essentiels, comme serait une sc^ne domestique. Si strange peutetre que puisse au premier abord sembler cette conception du relief fun^raire, rien n'est en fait plus vraisemblable. Quand le mort est represents seul, il Test, nous I'avons vu, tel qu'il etait de son vivant. Pourquoi , quand nous le retrouvons au milieu d'autres personnages, en serait-il autrement? Pourquoi cette seconde scene ne serait-elle pas, au meme titre que la premiere, empruntee a la vie reelle ? Sans doute le lieu n'est pas nettement defini. Ce n'est ni I'Hades , puisque tons les personnages, sauf le mort, sont actuellement vivants ; ni la terre, puisque le mort est mele a des figures toutes reelles. C'est le tombeau, aupr^s duquel, par une convention toute naturelle, viennent se rcncontrer le disparu et les survivants, celui que Ton regrette et ceux-la mSmes qui viennent I'honorer. La coutume est si bien etablie de figurer le trSpasse avec tous les traits de la vie reelle qu'il semble a sa place dans ce groupe qui, si longtemps, fut le sien. N'avons-nous pas vu d'ailleurs les peintres des iScytbes ligurer ainsi les vivants a c6te des morts ? Pourquoi une convention , qui parait ici acceptable et toute naturelle , serait-elle ailleurs deplacSe? Pourquoi le sculpteur de nos steles aurait-il agi autrement que son confrere, le potier du Ceramique? Pourquoi ne pas admettre une rSgie uniforme et de quel droit nous refuser a croire , sous pretexte que nos habitudes d'esprit sont differentes, que les Grecs repugnaient a ces invraisemblances? Et que pourrait pretendre la logique dans ces manifestations de la piete et de la douleur humaines ?

Que valent d'ailleurs les objections qu'on a pu elever contre cette theorie? — Suivant une conception courante (1), il nous est impossible de constater le commerce des vivants et des morts, car tout critSrium nous manquerait pour distinguer les premiers des derniers. De fait il est certain que le personnage assis n'est pas toujours le mort. Est-ce a dire que la scSne en

(1) Furtwsengler, Collection Sabouroff, Introduction aux sculptures, p. 49-50.

rr?pr.>i:-^

soit pour cela moins claire et Tinterpr^tatioii plus hasardeuse ? L'hesitation, quand elle est possible, ne porte que sur les deux personnages principaux et le fait m^me que Ton peut albrs les confondre prouve que le mort est repr6sent6 comme les vivants, done que la sc^ne est empruntee k la vie r^elle et au cercle de la famille. — Mais, dira-t-on, le respect dil aux morts les 6loigne de ce monde present et emp^che de les mettre d'6gal a 6gal avec les vivants. Quand ceux-ci sont representes, comme dans le vase de Myrrina, ils sont de petite dimension, tr^s distincts du mort et figures de telle maniere que toute confusion semble impossible. — S'il en 6tait ainsi, il serait 6tonnant de voir si rarement sur les stales fun^raires proprement dites de ces personnages plus petits s'opposant aux morts de la scene principale, car, s'il est une idee qui semble naturelle, c'est bien celle d'associer les survivants aux morts qu'ils pleurent et qu'ils honorent. Mais que signifie au juste cette difference de taille entre personnes faisant partie de la m^me scene ? On sait qu'elle se rencontre souvent dans les ex-voto offerts k une divinite, cela des r^poque archaique. Les exemples en sont si nombreux qu'il semble inutile d'en citer : il nous suflira d'avoir constate le sens de cette convention. Les Grecs y avaient recours toutes les fois qu'ils voulaient marquer la d^pendance et Thumble rang des adorants. Mais est-ce le cas dans nos bas-reliefs? II ne faut pas oublier qu'ils etaient dresses sur la tombe tr^s peu de temps apr^s la deposition du cadavre : quelques-uns m^me, qu'on trouvait tout faits chez le statuaire , purent etre pr^ts pour la c6remonie. De toute maniere, entre I'instant du tr^pas et la mise en oeuvre ou Temploi des stales, il s'^coulait a peine quelques semaines ou quelques mois. Or, du moins aux cinquitoe et quatrieme si^cles , il faudrait supposer une heroisation singulierement prompte pour qu'une ligne de demarcation aussi nette put sit6t s'^tablir entre les vivants et les morts. Celui que Ton venait deperdre avait ressembl6 a ses proches : ceux-ci ne pouvaient encore le concevoir que comme tout semblable a eux ; ils auraient eu scrupule a le grandir ainsi d6mesur6ment. Par suite, si, par une superstition touchante, ils se faisaient representer a cote de lui sur la st^le, ils ne pouvaient y paraitre que comme ses 6gaux , que comme personnages de mtoe taille et de m6me exterieur ; ils devaient , bien loin de penser k ce qu'il pouvait etre maintenant, le rabaisser en quelque sorte jusqu'^ eux et le figurer tel qu'ils I'avaient aim6 et connu. — Une confirmation probante nous est donn^e paries banquets funeraires

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dont nous avons parl6. II arrive assez soiivent que dans ces reliefs, k c6te du mort tr6nant sur son lit d'apparat, des personnages plus petits apparaissent ; ce sont les parents qui offrent la sculpture au d^funt. Mais nous avons vu que precisement Fobjet de ces monuments 6tait de contribuer au culte des h^ros, non de repr^senter au moment m^me de la mort le parent disparu. lis etaient, longtemps apr^s la separation, plusieurs siecles quelquefois plus tard, dresses autour de Th^roon; ils n'6taient pas I'image, immediate et toute simple, du defunt. Aussi tout mort ne recevait pas de ces offrandes, et, surtout en Attique et a l'epoque que nous 6tudions , on trouve tr^s peu de ces scenes de banquet. Par suite rien ne s'oppose a ce que les personnages figures sur nos stales ne soient, en partie, des survivants et, qu'apres sa mort, comme avant elle, le defunt puisse converser avec ses parents.

Aussi ne saurais-je souscrire a la th^orie de M. Furtwsengler (1), admettant que, dans ces « grands tableaux de famille, » on ait parfois introduit des personnages vivants, mais voulant qu'on les ait alors repr^sentes comme morts « ou plutot dans le type cree pour les morts. » Ce sont, ajoute-t-il, les images anticip^es de d^funts a venir. — II est hors de doute, et je n'irai point k rencontre, que ces vivants durent mourir un jour ; mais la n'est pas la question. En fait, la doctrine inverse est la vraie. Ce ne sont pas des personnages r6els que Ton donne pour irr6els et qu'on transfigure en les pr^sentant comme tr6pass6s. Ce sont des vivants que Ton traite en vivants et auxquels on donne I'attitude et toutes les caracteristiques des mortels. Les seuls personnages qui, dans ces scenes, ne soient pas actuellement agissants sont figures comme tels et reprennent, pour quelques instants, leur physionomie et leurs occupations pass6es. Bref , nous assistons k une reunion de la vie reelle ; rien, sauf la destination de la stele, ne nous eloigne d'ici-bas.

On objecte les inscriptions. Mais, outre qu'on a parfois fait un singulier usage de ce genre d'arguments, il ne faut pas oublier quelle 6tait la negligence des l.apicides, et il faudrait surtout se garder de croire que les noms graves sur la stele ou sur le l6cythe funeraire soient toujours contemporains de ces monuments. Sans parler des r^emplois, certains dans plusieurs cas, beaucoup d'inscriptions ont et6 faites plus tard, quelquefois en contradiction formelle avec la sc^ne representee. D'ail-

(1) Furtwaengler, Collection Sabouroff, Introduction aux sculptures, p. 51.

leurs, il n'est pas difficile de montrer que partout ou il n'y a pas eu faux, volontaire ou involontaii'e, de la part du graveur, les inscriptions s'accordent avec Tinterpretation proposee et ne s'accordent m6me qu'avec elle. — Prenons, par exemple, une amphore trouvee an Dipylon et encore a son ancienne place (1). Un personnage viril , a demi-drap6 dans son himation , s'avance vers une fenime assise qui lui donne la main. Audessus de I'homme, une inscription est grav6e, Heg^tor; audessus de la femme, une seconde, Pamphil6 ; sous la scene et a gauche est le titre complet qui consacre I'etat civil d'H^getor : H6getor K6phisodorou. — Comment faut-il interpreter la sc^ne ? Est-ce une reunion aux enfers? Mais, en dehors meme du caractere tout realiste ou, pour mieux dire, tout r6el du motif, quelle preuve accessoire pourrait-on nous en donner? La double mention faite d'Hegetor montre que le lecythe lui etait destine et qu'il a, par suite, 6t6 commande au marbrier ou choisi dans ses magasins apr^s sa mort. Mais rien ne nous dit que Pamphiie soit aussi trepass6e ; elle est assise, comme elle 6tait de son vivant ; pourquoi ne vivrait-elle pas encore ? Et n'est-il pas tres vraisemblable que Pamphilfe ou , a Tinstigation de Pamphile, son nouveau xupto?, ait fait a H6g6tor I'hommage de ce monument ? Le motif devient alors tr^s clair. H6g6tor serre la main de sa femme Pamphil^, comme il I'eilt fait, de son vivant, apres une absence. Et de fait, c'est bien un court voyage qu'il vient de faire. II est descendu dans la tombe et, de la, chez Hades ; il revient sur terre pour saluer Pamphil6. Comment s'^lonner qu'une personne vivante soit representee pr^s de lui, puisque, par une convention naive, il nous apparalt, quoique mort, comme vivant lui aussi; et comment mieux figurer cette trop courte reunion et ce retour trop bref que par le serrement de main, signe d'eternelle amitie et de liaison indissoluble?

Mais, a-t-on dit, et c'est la derniere objection capitale que Ton ait dirigee contre notre theorie, la poignee de mains a un tout autre sens, et les Anciens nous I'onteux-memesexpliquee. Sans parler des vases Apuliens ou les figures blanches, representant, a n'en pas douter, des personnages morts, se serrent ainsi les mains, on a reuni des textes en assez grand nombre, tendant k prouver que les survivants aspiraient a rejoindre les leurs

(1) AUische GrafxreliefSy pi. LVI, 208, p. 49.

(2) Furtwaengler, Collection Sabouroff, Introduction aux sculptures , p. 46-7.

dans les enfers. La SeStWt? est m6ine attest6e par un passage d'Hyp^ride (1). Mais il serait strange que cette reunion fiit toujours traduite par ce signe et plus singulier encore que la sc^ne figuree sur les stales fCit une sc^ne « 6lys6enne. » Gar^nous avons vu, au cours de cette 6tude, que la croyance h, une vie supra-terrestre , semblable k I'existence ant^rieure et se poursuivant dans un inonde sup^rieur, n'^tait ni commune a tons les Hellenes, ni certaine pour ceux-U m^me qui en admettaient la possibility. Par contre, tous les Grecs pouvaient trouver naturel sinon que le mort revint sur la terre , du moins qu'il fiit repr6sent6 comme y revenant en effet. D'ou suit que le nombre meme de ces bas-reliefs exclut la premiere hypothese et nous force d'adopter la seconde. — D'ailleurs, comment est mis en sc^ne ce retour du defunt ? S'il arrive aux enfers ou, pretend-on, il d^sirait depuis longtemps descendre , afin de serrer dans ses bras un parent trop t6t disparu , il faut que cette effusion soit rendue sensible a nos yeux; il faut qu'on Taccueille comme il s'avance lui-m^me, avec la m^me tendresse et les m6mes manifestations d'all^gresse. Or, dans presque tous les cas, nous voyons un personnage debout, serrant simplement la main a un autre assis devant lui. Tres souvent le premier est au repos, en conversation familiar e avec le second. II ne saurait etre question ici d'un retour ni d'une arriv^e dans ce monde longtemps desire ; tout au plus pourrait-on admettre que la causerie a suivi les premiers epanchements. La m^me ou I'arrivant s'avance vers le si^ge, il le fait sans hate visible, comme s'il accomplissait un acte familier, non comme s'il avait 6te longtemps priv6 d'une joie qui lui serait maintenant accord^e. Enfin, dans les rares cas ou I'artiste a voulu montrer quelque empressement de sa part, I'attitude du second personnage estelle bien celle qui convient h. la situation ? Congoit-on qu'apres une longue separation I'accueil soit aussi froid, aussi tranquille et aussi r6sign6? Que le mort ou celui qui le regoit reste assis, j'y consens. Mais n'y aurait-il pas alors m6me moyen de temoigner, s'il en ressentait quelque peu, sa surprise et son Amotion? Et s'il n'en montre pas, n'est-ce pas que I'interpretation propos6e n'est pas la vraie et qu'il s'agit simplement d'une scene de famille se passant dans la vie reelle et aussi approch^e de cette vie que I'art du sculpteur pouvait le permettre. Quand le mort est le personnage debout, c'est lui qui s'avance au-devant des

(1) Oraison funebre^ 13.

survivants et rentre ainsi dans le cercle de famille. Quand, ce qui est lecas le plus frequent, c'est an contraire la personne assise, il regoit au contraire le salul de ses proches. Mais, dans I'un et I'autre cas, il n'y a place ni pour- la surprise, ni pour une Amotion exager^e. Le souvenir de ces reunions de famille est si voisin encore et I'empreinte en est si fraiche dans la m6moire, que les gestes superflus, toujours 6vit6s par les Grecs, sont plus que jamais hors de mise.

Si I'interpr^tation est exacte pour les personnages qu'unit un lien sensible, comme une main press6e ou tendue , on congoit qu'elle doive I'^tre, a bien plus forte raison, 1^ ou les figures sont simplement juxtapos6es et ne sont r^unies que par le cadre. Aucune difficult^ ne s'oppose plus a ce qu'un mort soit repr6sent6 a c6te d'etres vivants encore agissants et capables de se mouvoir librement. Les deux ordres de choses sont diff^rents et peuvent ^tre independants Tun de I'autre. Sans doute, une convention est encore ici n^cessaire, mais elle semble plus naturelle ou est, dumoins, plus facilement acceptee. Nous aurons done encore une scene qui se passera sur la terre, et ou le mort paraitra comme vivant : le motif sera different, mais d'ordre semblable et emprunte au mtoe repertoire, celui du monde r6el.

Par suite, malgre ce qu'on a pu soutenir, les reliefs fun^raires ne representent pas Texistence ulterieure du mort. Qu'ils le d6peignent seul ou qu'ils I'entourent de ses proches, les sculpteurs de nos steles nous montrent le defunt tel qu'il etait de son vivant, tel qu'il doit 6tre pour la posterite. lis ne cherchent visiblement qu'a composer sa figure de tous les traits essentiels qui peuvent le definir, et, pour ce faire, ils choisissent, soit son occupation et son attitude pr6f6r6e, soit un motif qui le replace parmi les siens et qui perpetue son 6tat civil. Ils ne sauraient oublier que le monument est dress6 sur une tombe, mais ils n'y rappellent la mort que discretement, comme une menace qui, parfois, assombrit le tableau, non comme une realite pr^sente qui donnerait un tout autre sens a la sc^ne figuree. Et cette melancolie dont ils voilent parfois la physionomie de leurs h6ros est encore un signe du r6el, un fait observ6 et exactement traduit. Bref , nous ne trouvons rien dans ces stales qui ne soit emprunte a la nature, et I'intention du sculpteur a justement 6te de donner un tableau pris sur le vif , d'imiter et de copier, non de transformer et transfigurer. Si, comme nous I'avons vu, la peinture de I'agonie et de la mort m6me parait avoir 6t6 rare chez les Attiques, leur r6alisme, plus discret et plus exclusif ,

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n'a gii6re et6 moins sincere : seulement, ils ont choisi une autre periode de Texistence, ils ont cherch6 k donner de la vie une id6e complete et definitive, non passagere, tourment^e et tout exceptionnelle.

Ainsi, — pour resumer ici les conclusions de cette enqu^te n6cessaire, — I'intention du sculpteur de stales 6tait tres simple ot tr^s nette. II voulait faire I'image du mort et le figurer r^ellement present sur le bas-relief. L'indetermination conventionnclle du lieu de la sc^ne lui permettait de I'entourer de personnages vivants et de I'engager dans une action terrestre, bref , de le representer tel que jadis il avait vecu. — L'on voit aussitot les consequences de ce principe. Suivant la maniere dont le mort sera figure, suivant qu'il sera tout a cette vie ou que, des ce nionde, il songera au trepas prochain, les id6es couraiites se seront modift^es sur la fin humaine. Nous aurons Ik un crit6rium nouveau qui nous permettra de mesurer, d'une maniere imparfaite et approximative, mais avec une certitude relative, revolution des idees morales et le changement des conceptions relatives a la mort.

Dans I'etude tres br^ve de ces bas-reliefs, nous suivrons le m^me ordre que lorsque nous avons tent6 de fixer Tinterpretation des motifs qui les ornent. Nous passerons de la figure isol^e aux groupes et du mort seul aux scenes de famille. Nous cssaierons de montrer, non seulement que la tristesse, pr^t^e par I'artiste a ses personnages, est un sentiment nouveau qui apparait dans les seules stales r^centes, mais qu'elle est, en quelque sorte, en raison inverse du nombre des figures, presqu'absente dans les grands groupes, tr^s r^elle, au contraire, et parfois singuli^rement touchante dans les reunions intimes ou dans les reliefs a un personnage. —

Tout d'abord, le point de depart est int6ressant k constater. Si nous passons en revue les rares monuments funeraires ant6rieurs aux guerres M^diques, nous y chercherons en vain une trace de deuil ou rien qui rappelle le tr6pas. Le mort est repr6sente dans toute la pompe et I'eclat de sa vie passee : il agit encore sur la pierre comme il agissait autrefois dans les gymnases ou dans les armees d'Alhenes. II apparait comme cavalier, comme discobole, comme lanceur de javelot, comme guerrier au repos : nulle allusion n'est faite a son sort present. Ce qui doit rester de lui, en effet, c'est uniquement le souvenir de sa bravoure ou de son habilete dans les jeux : voila ce que, dans sa pens^e, ne saurait atteindre la mort et ce qui survivra ^ sa fin.

LE8 MONUMENTS FUNShAIRES. - i

Aussi rhymne de pierre est-il aussi magnifique et sompluei que I'ode triomphale d'un Pindare. A peine si, dans le monment de Vari (1), des figures accessoires rappellent quel e I'objet du relief : encore le pleureur et les pleureuses sont-j rel6gu6s sur les bas-c6t6s, k la place la morns en vue et oii i pouvaient n'Stre pas apergus. La face principale appartient I'^phfebe cavalier represents dans tout I'edat de sa jeunesse de son rang.

Dans les figures Kminines des siecles suivants, nous ne sa rions nous attendre 4 trouver cet orgueil d'une Snergie satisfai et'Se d6ployant librement.Ni la condition de lafemme grecqu ni son sexe mfeme ne permettaient cettc manifestation de force brutale. Mais nous retrouvons dans de nombreuses sl61 lamSme insouciance de la morl, la mSme representation de vie quotidienne dans toule sa quietude et sa liberty d'allure Sauf le passage de la palestre au gyn6c6e, rien n'est chanj dans la conception de I'existence.

Ainsi Mynno, sur le bas-relief de I'ancienne collection S; bourolf (2), n'est qu'une Ath6nienne du temps de la guerre c Peloponn^se qui file, Iranquillement assise sur son si&ge i do; sier. Nulle expression de tristesse ne voile sa figure : si sa li estlSg^rement pench6e, c'est uniquemenL pour suivre les mouv ments de son fuseau. Elle est tout Asa tache, et le siatuaire n'a p; cru pouvoir mieux la representer que comme une sage et z6h maltresse de maison. — Si Ton compare h ce relief la stMe ( la collection Meletopoulo (3|, on aper^oit avec la pr6c6den d'assez s6rieuses di£f6rences. Pourtant, le motif est le m6mi une corbeille k laine est de mfime plac6e sous le si6ge du fai teui], mais elle ne sert plus ici que de prfitexte 4 la sc^ne presque de decor. Artemisia, la main gauche occupSe a relevi son diploidion, semble regarder simplcment devant elle. Ce n'e pas encore le sentiment de riiflexion que nous trduvons dans 1 stales suivantes, mais on sent que son attitude sfirieuse deviei drait ais6ment mSlancolique.

C'est ainsi que la Tito du Musfie Central [4), dfebarrass^e ( cet attirail de fileuse qui serait d6plac6 dans cette conceptic nouvelle, est d6j4 plong6e dans une meditation profonde. 1

(1) Altische Grabreliefl, pi. XI, 19, p. 9-10. (5) AtiUche GrabreliefB, pi. XVII, 38, p. 15.

(3) Attische GnbrelUfs, pi. XIX, 40, p. 16.

(4) Attische GrAbreliefs, pi. XVIII, 39, p. 15-6.

186 DE l'idee de la mort en grece a l epooue classique.

main port6e a son voile et la tete penchee , elie semble perdue dans ses reflexions . et Ton ne saurait nier, sinon sa douleur profonde, du moins sa gravite inattendue et son apparente tristesse. — Ce sont les memes sentiments que nous retrouvons dans le l^cythe de Philoumen^ (1). L'attitude penchee est la m^me, et, par un geste naif et gracieux, les doigts de la jeune femme touchent son nlenton , dans Feffort de sa reflexion et la tension insolite de son 6tre. Pour elle, comme pour Tito, la mort est un grave probl^me qui vient soudain interrompre le cours de leur vie insouciante et joyeuse , et c'est s^rieusement , avec une melancolie touchante et resignee , qu'elles songent d la fin prochaine.

La tristesse est plus grande encore et la douleur plus sensible dans le relief deProsousia(2). Dans cette st^le, la t6te de la jeune femme est, plus que dans les sculptures pr6c6dentes , penchee en avant, et elle s'appuie, comme un poids trop lourd, sur le coude gauche. Ici I'afiliction est r^elle, et la pens^e du tr^pas est trop forte' pour le faible esprit de Prosousia.

Or les plus r^centes de ces stales appartiennent aux premie- I'es ann^es du quatrieme siecle. II nous faut done admettre qu'a cette 6poque on repr^sentait deja le mort comme pr^voyant, d^s cette vie, son triste destin, et comme s'afQigeant de sa fin trop proche. C'6tait 1^, du moins pour les reliefs fun^raires, une innovation. Jusque 1^, rien ne venait voiler I'image du mort : il continuait , sur la st^e , a vivre de sa vie pass^e , sans rien attendre et sans rien craindre. D^sormais il connaitra k I'avance sa fin et cette provision, sans aneantir d^s I'abord toute son 6nergie , en att^nuera I'expression , et , malgr6 qu'il en ait , p6n^trera son ame d'une melancolie nouvelle. Le souffle de la mort I'aura touche d^s ce monde, et il tentera vainement de se soustraire k son influence.

Nous trouverions, en effet, la m^me tendance dans de nombreux reliefs ou fragments de reliefs. Elle est commune a I'art du quatrieme siecle, et si, comme il est naturel pour les formes et les idees nouvelles, elle n'apparait d'abord que dans les oeuvres de choix et de luxe , elle se manifeste bient6t jusque dans les productions secondaires. — Pour ne pas multiplier les exemples, je prendrai seulement deux fragments de reliefs, certainement fun6raires.

(1) Attische Grabreliefs, pi. XXIII, 3, 48, p. 18.

(2) Attische Grabreliefs, pi. XXII, 2, 44, p. 17.

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Sur la st^le (?) de M6nidi (1), que I'^paisseur du marbre, le caract^re et le style des draperies font dater de 400 environ , la femme assise sur le trone est toute diff^rente de la Mynno du Musee de Berlin. L'ample himation qui la recouvre semble le v^tement le mieux choisi pour I'abriter dans sa douleur. II entoure compl^tement son bras gauche et ne 4aisse libre que I'avant-bras droit qui, appuye sur le coude, semble, bien qu'il ne touche pas la t6te, en supporter le poids. L'attifude de la jeune femme est, en efTet, singuli^rement penchee : la t^te , tr6s affaiss^e, s'incline presque horizontalement. Les yeux entr'ouverts aux paupi^res gonfl6es , I'air serieux et grave du visage montrent une douleur plus profonde, quoique en apparence i'6sign^e, presque souriante : la melancolie est ici certaine et ind^niable. L'on sent trop bien que la mort est prochaine, ou, ce qui revient au m6me, que la femme la tient pour prochaine, qu'elle y songe et m^dite sans cesse ce douloureux probl6me.

Nous trouvons lesmtoes sentiments exprim^s dans une st^le mal conserv^e de I'ancienne collection Radowitz (2). Mais Fart n'est d6j^ plus le m6me et trahit toute la recherche de T^motion propre aux sculpteurs du quatri^me si^cle. La t6te, renversee en arrifere, se pr^s'ente presque de face ; les 16vres entr'ouvertes et fortes , les narines contract^es . les yeux allonges et comme alanguis, la pose mtoe, toute affaissee et presqu'abandonn6e, sont d'une femme qu'oppresse un poids trop lourd. La douleur est ici physique et non plus morale , comme dans le relief pr6c6dent. II en r^sulte quelque chose de p6nible et une g6ne involontaire pourle spectateur, mais cette impression m^me et cette' g6ne sont significatives. EUes ne sauraient se concevoir sans le sentiment tr^s vif de la mort et sans I'oppression que cause k sa victime ce sentiment devenu ainsi preponderant.

Par Ik se manifeste, avec une evidence qu'on ne saurait nier, la transformation des idees courantes relatives a la fin de I'homme. Quand la confiance en la force et en la valeur de la vie est assez grande pour se suffire k elle-meme et pour emplir I'existence, le defunt est represents sous sa forme seule reelle, c'est-^-dire tel qu'il a ete. Quand cette confiance disparait ou commence k diminuer, le mort , figure encore comme vivant, est, des cette vie, dans I'attente du trepas : aussi nous le

(1) Attische Grabreliefs, pi. CXIV-CXV, 572, p. 124.

(2) Attische Grabreliefs, 583, fig., p. 126.

188 DE l'idee de la mort en grege a l'epoque classique.

montre-t-on tant6t seulement s^rieux et grave , tant6t triste et m6lancolique.

Cette Evolution k laquelle nous avons assists dans la representation de la femme Isolde, nous la retrouvons aussi, mais, comme il est naturel , moins vive et moins sensible, dans les stales ou la figure est virile. Le sexe m6me et les habitudes d'esprit diff^rentes contraignent ici a montrer plus d'empire sur soi-m^me et plus de resignation a subir I'in^vitable necessity. Pourtant, si Ton compare les reliefs anterieurs aux guerres Mediques h certaines steles du quatrieme si^cle, on apercevra sans peine quelle distance les separe. L'eph^be et le guerrier, uniquement soucieux, sur les premiers monuments, de leurs armes ou des instruments de la palestre, semblent songer, sur les reliefs recents, qu'ils ne sont pas uniquement au monde pour y montrer leur adresse ou leur energie, que jouir de I'existence n'est pas le tout de I'horame, et que, comme cette existence est born^e, il faut , d6s cette vie, en pr^voir la fin, quittes k ce que cette attente vienne troubler leurs joies et diminuer leurs volupt^s.

Regardons par exemple, sur une stele du Mus6e Central (1), Demokleides assis a laproue d'un vaisseau. Comme sur les basreliefs bien connus de Rhenee , nous avons sous nos yeux un naufrag^, dont le navire a p6ri dans une temp^te r^cente. Son casque et son bouclier, d^pos^s a cote de lui, montrent que ce n'6tait pas un commergant , mais sans doute un jeune soldat mort pendant une expedition navale. L'appareil qui I'entoure nous fait penser, et telle etait bien Tintention du sculpteur, a la maniere dont a peri le jeune ephebe, mais nous ne sommes pas seuls a le faire, et lui aussi, le naufrage, ne songe que trop k la mort prochaine. Le bras droit appuy6 sur le coude, la main soutenant la t6te inclinee et r^veuse, le corps abandonn6, a demi-replie sur lui-m^me, il pense a ce qui I'attend et reflechit a ce qu'il perd. Quelles assurances sa m6lancolie a-t-elle sur I'au del4, quelles meditations occupent son esprit, nous I'ignorons egalement, mais a coup sur la mort ne lui est pas indifferente, et Tattrait de son mystere I'a pris tout entier.

Dans ces reliefs , comme dans les representations feminines, la vie passee du mort n'est plus le seul sujet ou I'imagination du statuaire s'inspire et puise sans choisir. Ou, si Ton veut, c'est

(I) Attische Grabreliefs, pi. CXXII, 623, p. 132.

elle encore qui est figiiree , mais comme pen^tree d'line pens^e nouvelle et se tournant, malgr^ elle, vers I'au del^. —

Ce sentiment, jiisqu'alors inconnu, de la tristesse de la destin^e humaine, avait besoin, pour s'exprimer librement, que le mort flit seul sur la 'stele, qu'il s'appartint tout entier et que rien ne vintinterrompre le cours de ses reveries. C'est la raison tr6s simple pour laquelle nous trouvons surtout, dans les reliefs pr6c6dents, la manifestation de ces id^es nouvelles ; ce sont, en efTet, les seuls ou nul voisinage indiscret ne vient g^ner Texpansion des pens6es intimes. Partout ailleurs, une sc^ne, si simple qu'elle soit, est figur^e, et le mort, malgr6 qu'il en ait, devient un acteur.

II est un cas, pourtant, ou. Men que plusieurs personnages soient repr^sent^s, la parole, en fait, ne revient qu'^ un seul, et ou tout se passe comme ?'il etait seul figure sur la st^le. C'est celui ou la maitresse de maison n'est accompagnee que de sa seule servante. Cette derniere n'a guere alors qu'un r61e 6pisodique et ne sert qu'^ rappeler le pass^ de la morte, ou, suivant rhabilet6 du sculpteur, a la mettre mieux en lumiere. Devant elle, d'ailleurs, sa maitresse n'a rien h feindre : elle est libre de rester telle qu'elle aurait et6, si elle avait ete seule reproduite, et c'est telle, en effet, que les Grecs Font representee. —

Si nous partons de la celebre stele d'Hegeso (1), nous aurons peine k y reconnaitre quelque reflexion profonde, ou quelque grave meditation sur la mort. A peine si une legere m^lancolie voile la belle tete inclin^e de la jeune femme ; encore le calme souverain que nous semble aujourd'hui respirer ce relief, est-il du surtout a la pure serenite de Tart du cinquieme si^cle, epoque k laquelle remonte encore noire monument. II serait difficile d'imaginer une scene de parure plus splendide et plus simple, mais on aurait tort de rien chercher au dela. Ni Hegeso n'y songe, ni mtoe, k vrai dire, sa suivante.

L'ancien bas-relief Pourtal^s (2), a pen pr^s conlemporain du precedent, n'est gu^re plus « expressif. » La maitresse tend les mains vers les objets de toilette que lui apporte sa suivante, et celle-ci, comme dans la stele d'Hegeso, se tient a demi-penchee en face d'elle. Dans les traits de la femme assise on ne saurait rien trouver que de Tattention serieuse : nulle apparence de tristesse, ni d'emotion veritable.

(1) Altische Grabreliefs, pi. XXX, 68, p. 21-2.

(2) Altische Grabreliefs, pi. XXXV, 1, 74, p. 23.

190 DE l'idee de la mort en grece a l'^poque classique.

Par contre, nous assistons, siir une st^le dii Mus6e central (1), k une sc6ne toute differente. Non seulement la suivante est remplacee par une sceur (?), v6tue du m6me costume et presque du m6me dge , ce qui rend le tableau plus intime et plus familial, mais les draperies souples et sinueuses, qui enveloppent les deux femmes, paraissent mieux convenir k des sentiments plus discrets et comme plus voiles. L'attitude de la morte est surtout diif^rente. La t6te pench^e, les yeux a demi-ouverts et aux bords prolong6s, la bouche I6g6rement contract6e, s'appuyant sur le coude droit qui sort des plis de Thimation, elle ne regarde plus le coffret qui lui est pr6sent6 : elle ne songe qu'a la fleur de sa vie, sit6t ravie, et sa tristesse, quoique contenue, nous semble singuli^rement 6loquente. — Peut-^tre I'est-elle plus que le bas-relief trop vant6 de Phainaret6 (2), d'art quelque peu grossier et brutal. Pourtant tout sujet 6pisodique a ici disparu. La morte, la t^te retournee presque de face, y est toute k ses pens6es , et la suivante , malheureusement mal conservee, ne faisait qu'assister et.compatir a sa visible tristesse. Mais Texpression , trop directe et trop intentionnelle , est moins p6n6trante et moins v6ritablement 6mouvante.

Nous avons comme un degr6 de plus dans un l^cythe d'Ath^nes (3). La morte, la t^te recouverte d'un voile, le buste penche, Tun des bras abandonn^ sur ses genoux, est affaiss6e dans sa muette et morne tristesse. Aussison esclave la contemple-t-elle sans mot dire, n'osant troubler son recueillement et ne pouvant y prendre une part directe. Enfin , le dernier terme de la s6rie nous est offert par une stele du m6me Musee (4j. Lk le desespoir est complet et s'avoue sans honle ni pudeur. La Corinthienne Aristagora, les bras ballants, lat^te s'inclinant irresistiblement, est comme ecrasee sous la menace qu'elle sent trop prochaine. Peu lui importe que sa suivante la pleure ou non, qu'elle I'assiste ou non de s.on affliction, elle ne la regarde, ni ne se soucie d'elle : elle ne voit qu'elle-m^me et ne pense qu'^son propre destin. Tout se passe comme si elle 6tait en effet seule sur son bas-relief. —

11 n'en est pas de m^me, et on le couQoit aisement, quand une autre personne remplace la servante , car, avec tout autre , la

(1) Attische Grabreliefs, pi. XXXI, 69, p. 22.

(2) Attische Grabreliefs, pi. XXXIX, 104, p. 29.

(3) Attische Grabreliefs, pi. XXXVIII, 99, p. 28-9.

(4) Attische Grabreliefs, pi. XXXVIII, 101, p. 29.

mortene peut s'abandonner de m^me, ni montrer aussi franchement ses v6ritables sentiments. Par exemple, rien de plus naturel que de Toir une jeune m^re s'attendrir k la pensee de quitter ses enfants. Que le sculpteur pour tan t veuille nous rendre sensible ce motif et qu'i c6te de la morte il nous montre ses enfants, nous aurons aussit6t un groupe, une sc6ne de famille, un tableau de la vie r^elle ou toute pens6e etrang^re disparaitra. La m^re, engagee dans une action ou elle doit prendre une part active, sera, quoi qu'elle fasse, toute k son r61e, toute a ce monde et k ses devoirs maternels.

Ainsi Asia (1) n'est qu'une m6re serrant dans ses bras son ills. Si une emotion quelconque nous semble se degager du relief, elle est toute faite de ce que nous y ajoutons; elle n'est ni dans les intentions de Tartiste , ni dans le sens m^me de Toeuvre. Le geste naif de Tenfant n'est touchant que parce qu'il s'adresse a une morte; la tendresse de la rn^re ne-nous parait inqui^te et songeuse que si nous savons son destiri prochain. Que Von imagine un instant que la st^le n'est pas fun^raire, et nous aurons devant les yeux une delicate scene d'interieur : nous ne pourrions songer a nulle intention etrang^re de Tartiste. — De m6me Aristolea (2), cette jeune mere qui pose la main sur la t6te de son fils , n'est 6mue que pour un ceil pr6con^u. On peut voir dans son geste Tadieu attendrid'unem^re, mais on y pourrait tout aussi bien reconnaitre un motif emprunt6 a la vie r6elle. Si ce motif nous touche , c'est que nous rinterpr^tons et que, malgre nous, nous y chercherons Texplication des pens6es d' Aristolea.

Par un raisonnement semblable, la toute jeune fille qui, dans une stde d'Athtoes (3), est consolee par une amie du m^me age, ne peut avoir une douleur bien serieuse, ni bien profonde. Elle eprouve un gros chagrin d'enfant i la pensee de quitter ses jouets, mais il faudrait se garder de voir la rien qui ressemhle k I'impression tout autrement grave de la mort. Pas plus que dans les scenes pr^cedentes , le sculpteur n'a voulu montrer ce qu'il pensait ou ce qu'on pensait autour de lui de la fin humaine : il est douteux qu'il se soit propose autre chose qu'un gracieux tableau d'int6rieur. —

Si la presence d'un enfant suffit pour que la morte soit arra-

(1) Altische Grabreliefs, pi. XXVI, 58, p. 19.

(2) Atlische Grabreliefs, pi. XXVII, 60, p. 20.

(3) Altische Grabreliefs, pi. CLXVIII, 906, p. 194.

192 DE l'idSe de la mobt en grece a l'kpoque classique. ch6e k la pensfte de sa destin^e, il en devait fitre ainsi, ii Men plus forte raison, dans les reunions de famille, tellcs qu'6taient, nous I'avons vu phishaut, les groupes r^unis par un serrement de main. II n'y faut voir, en efFet, ni I'arrivfie du mort dans THadfeP, ni moins encore son depart de lerre, — ce serait plutftt son retour en cc monde, si , le plus souvent, il n'Stait pas reprteente sur la stele, comme s'il continuait simplement son existence pasaee et conversait paisihlement avec les siens. Si la mort est presente par quelqu'endroit dans les scenes familiales, c'est parfois par le pressentiment de son approche , non par sa manifestation directe : les personnages en sentent la menace lointaine et future, mais ils la prSvoient sans en 6tre atteints.

Par suite, dans la plupart de ces reliefs, rien, surtout dans le personnage principal, ne nous fail souvenir de la destination de ia st6le : tout y monlre une sc^ne de famille, lout intime et • cordiale. — Les deux femmes dun grand groupe du Mus6e Central (1) causent simplement entre elles, sans plus de gestes, ni d'6motion apparente que dans la vie rSelle. De m^me celles qui, sur un relief de la m6me coUeclion (2), se prennent affectueusement les bras et conversent avec une animation que I'artiste a su rendre sensible : si leurs t^tes 6taienl conserv^es, elles n'exprimeraient que la joie de se revoir et de reprendre leurs causeries familifires. — Ou encore si, dans le beau relief de Mika et Dion (3) , un sentiment est commun aux jeunes epoux, n'est-ce pas la douceur d'une 6treinle commune, la joie d'etre de nouvcau rfiiinis, de s'interroger et de se rSpondre mutuellcment? Si une legere tristesse est visible dans le visage pench6 de Thomme , on en chercherait vainement trace dans la placide assurance de Mika :.toute pens6e non terrestre est bien absente d'elle, et elle ne songe a rien qu'a son miroir et a son jeime 6poux qu'elle regarde.

Malgr6 le troisiCine personnage , la mfime joie de la reunion apparait dans une grande stele du Mus6e Central (4), L'elTusion des deux femmes est, si Ton veut, touchante, mais sans que la morte elle-mfime soil emue par sa destince, sans qu'elle l6moigne autre chose que le plaisir el la volupl6 d'aimer et d'etre

(t) Attitche Grabreiiefs, pi. XLIV, 145, p. 37.

(2) Atlinche Grabreiiefs, pi. XLIII, IM), p. 38.

(3) Allische GrabreliefB, pi. XLVIII, 157, p. 39-40.

(4) AUisrlic Grabreiiefs, pi. LXXVIII, 330, p. 73.

LE8 MONUMENTS FUNSrAIRES.

aim6e. — De mftme encore, si le personnage principal quelquefois inquiel, c'est bien moios de sa destin6e i regrets mfimes qu'il cause, et s'il se pleure, c'est en an salt que, par un artifice d^ja frequent chez les pelntres i thes, les sculpteurs ont surtout pr6t6 aux survivanls personnages accessoires des sentiments de deuil et di Ainsi la morle, sur le monument de Philino (1), regai emotion I'affliction de celle dont elle serre la main : r sur son propre sort, elle s'inquiete de la douleur des s: Ce sentiment est gurtout sensible dans la st^le de D trat6 (2). Sans parler de rafdiction visible des deux perst accessoires, le visage contracts de son 6poux dit assei est sa Rouffrance : aussi Damasistrat^ l6ve-t-elle, avec lerrogation douloureuse , son visage vers lui , el elle coi sa piti6 plus qu'elle n'est elle-mSme touchfie par la dei gen^rale. — C'est a peine si, dans certaines scenes oil calculi pour I'effet dramatique, la morte participe, quoic jours d'une maniSre plus discrete, a I'Smotion de tous (:

Je ne veux pas nier que, dans les groupes do quatrifi cle, le path6tique, si contenu encore, qui commen^ait d' les arts plastiques, n'ait pas exerce, U aussi, son influf citerai surtout deux monuments oil elle est surtout S' L'un est le c6lebre relief de Procleidfes (4), I'autre une sti v6e au sud d'Ath&nes (5). — Mais, pour les raisons qi avons 6niim6r6es, ces groupes convenaient mal A I'esi de ces sentiments nouveaux : il leur manguait I'isolemt recueillement nGcessaires pour que le mort pill, livn m6me, songer h sa trop brfeve destinfte. —

Quoi qu'il en soil de ces raisons sp6ciales, nous avons dans celte revue rapide des reliefs funSraires, a la rfi des m^mes phenom6nes caract6ristiques qui nous frappe dans l'6tudc des l^cythes. De la representation simple de la vie, I'artiste, peintre ou sculpteur, passe 4 I sion de sentiments nouveaux : Tinfluence que I'idee de ' prochaine pent exercer sur la conduite et la conception d

(I) AUitchelGribreliefs. pi. LXXXV, 337, p. 77-8. , (2) AttUche Grabr,-Uefs, pi. XCVII. 410, p. 94-5.

(3) Allische Grabreliefg, pi. LXXIII, 306, p. 69.

(4) Allische Grabreliefs, pi. CXLI, 718, p. 153.

(6) Annali, 1876, p. 67-71, pi, H. — FurtwBuglor, Collection S Introduction aui sculptures, p. 49.

194 DE l'idee de la mort en grece a l'IiIPOQUE classique.

la prescience et la certitude de cette fin, la m^lancolie qui peut par suite attrister T^lnie hiimaine, tels deviennent ses sujets pr6f6r6s. Par 1^ se confirme une fois de plus, d'une mani^re 6clatante et ind6niable, revolution des id^es, courantes en Grece, relatives k la fin de Thomme et k sa destin^e apr^s la mort.

Le changement que nous avona constats dans la man les Grecs se sont represents la fin humaine, ne s'opi date precise, comme un mouvement dont la cause sera diate et pr^vue. II ne peut Stre question, surtout quani d'idSes et de revolution morale, de variations brusque daines, sans longs antecedents, comme sans prfipar n'est pas d'horloge , "Si subtil qu'on en imagine le me qui puisse marquer ces metamorphoses, parce qu'il i d'instant propre oil elles s'accomplisaent. Pourtant il I qu'elles s'accomplissent, car, si Ton considfere un men k des intervalles determines de son histoire, on s'aper a moralement change, qu'il a evolu6 en bien ou en modifications, pour insensible qu'en soit la marche, par suite s'enfermer en des limites fixes. De I'une t I'ai la revolution s'est poursuivie , lentement, par exp6rier cures, selon une gradation mal aper^ue, mais dont I'al ment est certain. — Le cinquieme et le quatrieme si( nous avons etudies, sont pr6cisement en Grece I'une d riodes decisives. Ni I'une, ni I'autre des tendances sui que nous avons cru reconnaitre n'y domine, en aucu sans contestation et sans partage : I'une d^croit lentem dis que I'autre commence d'apparattre. Mais li est le j oil les forces contraires se rejoignent : dans cet inti Sonne I'heure ideale oii I'ame grecque a passe de I'une j Au debut du cinqui6me siecle, si on eilt demande A Itoe ce qu'il attendait apres la mort, tout porte h crt n'eut pas hesite 4 repondre qu'il n'csperait rien de b ' reux, ni de bien reel. II ne pensait pas, & propremeu que retre finissait quand pourrissait le corps, ni que irrevocablement termine aprSs le trepas; il honorait 1

196 DE l'id6e de la mort en grece a l'^poque^ classique.

done il croyait que le d^funt y continuait son existence, mais quelle pouvait-elle etre?uniquement d^pendante des hommages des survivants, sans esperances et sans joies, puissante pour le mal seulement, rarement bienfaisante et utile. Quant h THades, s'il commengait d'y croire , quelle consolation pouvait-il en retirer, puisqu'on y regrettait la terre? Si bien que, malgr6 ces attenuations a la privation complete de Tetre, la mort, en fait, termrnait toute chose; c'^tait bien la fin de Fhomme, apres laquelle il ne pouvait compter sur nul profit et nul plaisir.

Si on eiit pose la m6me question a la fin du quatri^me si^cle, tout porte a croire que la reponse aurait 6te differente. En tout cas, elle aurait 6t6 plus hesitante. Van n'avait pas encore d'assurances sur la nature de I'existence ulterieure, mais de grandes esperances sur sa r^alite et sa felicite, espoirs qu'encourageait et que fortifiait le developpement des religions mystiques. Si leurs promesses 6taient encore bornees, si on ne les acceptait pas encore toutes, ni d'une ame bien sincere, il n'y avait pas moins un vif mouvement d'esprit vers un ideal snp^rieur, vers une existence continuee, non seulement eqwivalente, mais superieure a cette vie pr^sente et dont celle-ci pouvait 6trela preparation. II ne faudrait certes pas exagerer, ni croire qu'il y avait la rien de pareil a cet enthousiasme qui cree les religions, mais les germes d'une croyance prochaine y ^taient peut-^lre contenus. La mort n'etait plus la presque certitude du neant, mais un myst^re encore non revd6, dont la solution inqui^tait les ^mes. —

Quand ils n'imaginaient rien de reel ou d'heureux apr^s le tr^pas, les Grecs devaient, suivant une tendance qui leur 6tait naturelle, se renfermer tout entiers en cette vie. Comme Texistence 6tait tout, et qu'^tre, pour eux, 6tait agir, ils ngissaient avec passion , avec une ardeur si complete et si exclusive , qu'elle les prenait entiers et qu'ils ne souhaitaient rien au dela. La libre vie facile des races meridionales satisfaisait d'ailleurs leur besoin d*6motions, et Texistence 6tait, seule, leur id^al.

Par contre, quand les idees courantes sur la nature de la mort commenc^rent a se transformer, la conduite de la vie put etre insensiblement modifiee. Du moment ou Ton pouvait, des cette terre, non seulement prevoir, mais s'assurer meme, dans une certaine mesure, une existence ulterieure, il est naturel que cette derniere put devenir la pens^e principale et I'occupation exclusive de I'homme. La vie, de mat^rielle et brutale qu'elle 6tait , devient moins active et se pen^tre peu k peu de

reflexion et de mdancolie. EUe n'est plus sa seule fin, mais elle devient un moyen et sent elle-m^me sa d6pendance (1). —

On aperQoit sans peine les avantages que la Gr^ce retira de cette Evolution. II y en a de toutes sortes, d'intellectuels et de moraux.

Les progres moraux sont evidents. Ce n'est pas que les doctrines des sectes mystiques ressemblassent k nos religions modernes. Ouvertes a tons, sans examen de conscience, sans initiation des ames, sans perfectionnement n6cessaire, ces communaut^s 6taient trop visiblement de simples assurances contre le trepas, pour que leur succ6s amenat une renovation des moBurs et un progres serieux des consciences. Mais si les sectes 6taient 6troites et formelles, leur ambition 6tait plus haute; leurs doctrines ou celles qu'on leur pr^tait ne parlaient que de vertu, de justice et de remuneration. Les ecrivains semblaient d'accord pour louer ces idees nouvelles , et le public se convertissait peu a peu k leur influence. Par toutes ces voies, un ideal nouveau se faisait jour ; une evolution commengait vers des doctrines jusqu'alors inconnues.

Quant aux avantages intellectuels, ils etaierit moins contestables encore. Du moment ou I'attention etait portee vers la fin de I'homme, sa curiosite, eveillee desormais, s'attachait aux probiemes moraux , a la connaissance des passions , k la determination des ressorts de I'^me, a la recherche des caracteres individuels. Les generalisations des epoques precedentes avaient fait leur temps. La philosophic se proposait pour la premiere fois de connaitre I'homme, et k Platon et Aristote, qui edifient des systemes, succede Theophraste qui ecrit des Caracteres et s'attache aux details minutieux qui distinguent les individus. De meme la comedie, de politique qu'elle etait, se fait toutc intellectuelle et morale. La voie est frayee a Menandre qui, avec son ingeniosite penetrante et subtile, demeiera les secrets ressorts des passions et des interets. II n'est pas jusqu'a I'art qui, avec Praxiteie et Scopas, n'acquiere des ressources nouvelles et ne devienne plus « expressif. » Dans toutes les voies, un grand eff'ort est tente vers la connaissance de I'individu et, comme la determination du caractere est pour cela necessaire, vers celle des passions individuelles. L'influence de la pensee sur le phy-

(1) n ne peut etre questioa ici quo d'une teadance tout a fait generale. Les exceptions, est-il besoin de le dire, sont et ne pouvaient dtre que nombreuses.

sique est raise en lumiere et parfois merne volontairement exag6ree. Par la rhomme , se connaissant et se penetrant mieux lui-m^me, devenait plus capable de demeler sa veritable nature et sa fin. Aussi les 6crivains et les artistes excellent dans Texpression des sentiments rares et d^licats, I'dme grecque devient plus sensible et plus raffin6e.

Mais ces avantages etaient rachet^s par de nouveaux defauts, et ce n'est pas impun^ment que le peuple grec renongait k ses traditions.

Cette meme soif d'agir, ce besoin d'etre et de manifester sa vie, cette energie souveraine et irresistible, toutes ces forces, souvent ego'istes et brutales, avaient illustr6 et sauv6 la Grece. Si son histoire avait 6t6 au cinqui^me si^cle si riche en belles actions et en chefs-d'oeuvre, en hommes d'etat et en artistes, c'est que toutes les volontes etaient tendues en tous sens, que la passion et la soif de gloire animait tous- les coeurs, que chacun voulait, non seulement vivre pour lui-m^me en goiitant la volupte secrete de son Anergic, mais la manifester par un acte eclatant, exploit ou bien chef-d'oeuvre. Si I'ambition personelle etait parfois egoiste et avide, et si le desir tout exclusif de briller ne discernait guere le bien du mal, la idelicatesse qui manquait a ces Energies d^chain^es 6tait rachetee par une intensity toute particuliere de Taction, par un desint^ressement absolu et par le sacrifice entier de I'^tre k I'oeuvre qu'il creait. Et, sans cet dpre desir d'etre immortelle, comme sans cette 6troitesse de pensee, ni la Gr^ce n'aurait atteint le haut point de civilisation ou elle s'est 6levee, ni elle n'aurait laiss6 a son nom la gloire qu'elle a su y attacher.

Et non seulement Taction etait k elle-m6me sa meilleure recompense, mais, dans ToBuvre d'art qu'on cr6ait, on ne cherchait que la seule beaute. Le sculpteur se preoccupait assez peu d'imiter T^tre particulier qu'il avait devant lui, il ne s'inquietait ni de ses pens6es, ni de son caract^re, ni de ce qui pouvait, au moral comme au physique, en faire un individu, il le prenait comme theme de beaute, il Tetudiait comme un module ideal ou ToBuvre parfaite etait contenue en germe. Nulle preoccupation secondaire, nulle pensee de dessous ne Tagitait : Tart etait aime et recherche pour lui-meme. Aussi atteignait-il a une merveilleuse et unique purete de formes : nulle vision plus sereine de grace radieuse et parfaite ne fut jamais donnee a Thomme. Car jamais Tequilibre de la pensee et du corps ne fut aussi harmonieux, jamais Thomme ne put aussi naivement

et aussi librcment 6tre liii-m6me. Aussi jamais ne fit-il des oBuvres plus veri tablemen t humaines, plus dignes d'etre 6ternellement admir^es.

Quand THellene chercha dans Texistence une autre fin qu'ellememe, T^quilibre ne put subsister. L*art y perdit sa pure serenit6, Taction son principer et la decadence commenga. Si les Grecs y gagn^rent, Thumanit^ n'a pu qu'y perdre, car on voit bien les progr^s moraux qui suivirent, non les chefs-d'oeuvre qulls ont crees. D'ailleurs, une langueur inconnue gagna les esprits : une Grece nouvelle commence, infiniment sMuisante et curieuse, mais amollie, 6nervee, s'^puisant en luttes intestines et en subtilit^s d'Ecole. Sa conception de la vie Tavait faite forte et grande ; cette tendance nouvelle Taffina , mais la conduisit a sa perte.

TABLE DES MATlEllE

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