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TRADITIONS ET LOIS FUNKRAIRES. 6t
doutait toute chose , et par suite on se gardait de n6gliger le culte des morts.
Dans VAjax de Sophocle, Teukros n'est pas moins significatif. Homme, dit-il, ne maltraite pas les morts : sache, si tu le fais, gu'ils savent se venger (1). — Ce que veut le mort, chante le cboBur des Cho^phores , la puissante morsure du feu ne saiirait Farr^ter : il salt bien manifester ensuite sa vengeance. Pendant qu'on pleure qui meurt, se r6v6le qui nuit (2). — ^ Et , dans VElectre : Les maledictions s'accomplissent ; ils vivent vraiment ceux qui gisent sous terre ; les morts reclament , a leur tour, que le sang coule de ceux qui les ont tu6s (3).
Aussi les vivants savent a I'avance quelle formidable puissance la mort viendra leur conferer. Parfois ils abusent de la terreur superstitieuse oii la menace de I'ap^ jetait tons les Hellenes. Jamais ils n'invoquent en vain son pouvoir. — Si tu refuses de m'obeir, dit H^rakl^s k Hyllos, je serai pour toi, m^me du fond de Tenfer, une malediction eternellement pesante (4). Et, plus loin : La malediction des dieux t'attend, si tu n'obeis pas a mes discours (5). — De fait la croyance grecque etait qu'un mort, qui voulait se venger, atteignait toujours sa vengeance : il s'attacbait comme un vampire h sa victime , et retreinte en etait indissoluble. Aussi n'y avait-il rien qu'on piit redouter davantage.
Le taon furieux qui torture lo dans sa course vagabonde n'est autre chose, pour Eschyle, que I'etSwXov m^me d'Argos. Le mort n'est pas etendu sous terre : il s'attache k la malheureuse et la chasse de pays en pays (6). — Nul exemple ne nous montre mieux I'acharnement et la rage de vengeance que les Grecs craignaient chez leurs morts. lis savaient que, s'ils s'exposaient k leur ressentiment, ils ne pourraient, quoi qu'ils fissent, leur echapper. Des lors il n'y avait rien qui leur fut j)lus a coeur que d'essayer, par tons moyens, de s'y soustraire.
Le recit serait infini des subterfuges de toute sorte, par lesquels I'imagination subtile des Grecs s'efforgait de conjurer I'effet de ces menaces. Parmi ces apotropaia, Fun des plus curieux consistait a raconter au grand jour les songes r^v^s la
(1) Sophocle, Ajax, v. 1154-5.
(2) Eschyle, Choephores, v. 322-7.
(3) Sophocle, Electre, v. 1419-1421.
(4) Sophocle, TrachinienneSf v. 1201-2.
(5) Sophocle; Trachiniennes, v. 1239-1240.
(6) Eschyle, Promithee, v. 587-594»
62 DE l'idee i)e la mort en grece a l'epoque classique.
huit. Les fant6mes et les visions terrifiantes 6taient, en effet, Tun des moyens qu'employaient les morts offenses pour tourmenter et pour torturer leurs victimes. On sait quel usage la trag^die grecque fit de ces proc6d6s commodes d' exposition. — Or 1^ nuit 6tait le partage des divinit^s infernales et chthoniques. Les ames errantes des morts, privies a jamais de la lumi^re du jour, se trouvaient par 1^ m^me assimil^es aux dieux du monde souterrain : aussi 6tait-ce la nuit surtout qu'ils paraissaient redoutables. Le jour, on esp6rait que les menaces, entendues en r6ve, ne se realiseraient pas : d'oii la coutume, pour essayer pr6cis6ment de les annihiler, de les confier k Taction, plus puissante, du soleil. — Les visions nouvelles que la nuit m'apporte, je les dirai au jour, s'^crie Iphig^nie, « s.'il y a 1^ quelque remede, » ei ti S^ t<^S' iar dfxo; (1). De mtoe, la prophf^tie sanglante qui avait eifray^ Clytemnestre n'est pas tenue secrete par la reine : d^s que le jour parait, elle s'empresse de montrer k Helios son r^ve. Et quelque assistant, qui T^coute, r6v6le k Chrysoth^mis la prediction fatale (2). — D'oii venait ce songe? De quelque puissance ennemie et rivale, telle est la premiere pens6e de Clytemnestre. Et nul doute qu'elle n'ait aussit6t d6sign6 sa victime, Agamemnon. Le moyen qu'elle emploie pour d^tourner le coup la sauvera peut-6tre, mais Tamulette n'est pas infaillible , et c'est pourquoi une tristesse inquiete envahit d^sormais la reine. Elle se sent victime d'un courroux implacable, d'une vengeance dont rien n'arr6tera le cours.
Plus puissantes, en effet, que tons ces apotropaia, 6taient les invocations faites au mort et les appels que ses proches lui adressaient sur son tombeau. S'il exaugait la pri6re , — et il le pouvait dans une cause qui 6tait sienne , — sa puissance devenait irresistible, et les vivants qui I'avaient comme alli6 6taient siirs de vaincre avec lui. — Terre !, s'6crie Oreste sur la tombe ^d' Agamemnon, livre passage k mon p6re pour qu'il surveille le combat (3). C'6tait le mcilleur et le plus siir garant de victoire, ' car, pour le mal , pour la punition de Clytemnestre , le mort etait tout-puissant. — Ecoutez la priere d'Electre k Chrysoth6mis : Tombe k genoux et demande-lui de nous ^tre bienveillant sous la terre 1 de venir a notre aide contre nos ennemis, de
(1) Euripide, Iphig^nie en Tauride, v. 42-3.
(2) Sophocle, Electre, v. 424-5, et schol.
(3) Eschyle, Choephores, v. 487.
faire quOreste vivant foule aux pieds ses propres ennemis! Alors des dons plus abondants fleuriront son tombeau (1). — La condition et la menace 6taient superflues. L'essentiel est que les ennemis d'Agamemnon et ses meurtriers sont en jeu : une fois 6voqu6, le ressentiment du mort ira jusqu'au bout. Le fr^re et la soeur s'adressent k lui comme k une personne pr^sente , dont nul ne songerait a nier la reality, tant tous ont peur de sa puissance.
Combien de fois voyons-nous attester les morts, non comme on ferait de vagues entit^s, mais comme des personnes capables d'agir et de sentir, et qui prennent k la marche de la pi^ce ou des evenements I'int^ret le plus vif et le plus efficace! Les revenants ne bornent pas a la nuit leurs apparitions. Bien qu'elle leur soit sp6cialement consacr^e, nul, en plein jour, ne trouve singuli^re leur presence. Quand Oreste exhorte Men6las a le secourir, il ne craint pas d'invoquer Tombre d'Agamemon : fr^re consanguin de mon p^re , celui qui est sous terre , crois . qu'il est present et I'^coute , que son ^me vole au-dessus de toi et te parle par ma voix (2). L'invocation nous parait etrange et de pure rh^torique : elle ne semblait pas telle aux assistants, et nul spectateur n'eut song6 k s'en formaliser. Tous croyaient que les ames des morts pouvaient ainsi se m61er aux vivants et prendre part a leurs querelles.
La preuve la meilleure en est que les revenants sont souvent mis en sc6ne, chez Eschyle comme chez Euripide. lis apparaissent aux vivants et aux dieux , donnent des conseils et des ordres, interrogent et prophetisent. Veritables interm6diaires entre les vivants et les dieux , ils tiennent des premiers par les passions, des seconds par la puissance et par la divination.
L'ombre de Glytemnestre reproche aux Eum6nides leur trahison. Depuis qu'elles refusent de la servir et de la venger, elle est mis6rablement errante et outragee des morts eux-m^mes. Pourtant elle a comble les deesses d'offrandes et de sacrifices (3), et celles-ci lui denient leur concours. — Nous verrons ce que signific ce symbole des Erinyes et quel role jouaient a Torigine ccs deesses. L'important est qu'elles personnifient ici la vengeance de Glytemneslre. Quand leur ardeur so ralcntit, la soeur d'Hel^ne vient elle-m^me exciter la meute hurlante.
(1) Sophoclo, Electre, v. 453-8.
(2) Euripido, Oreste, v. 674-6.
(3) Eschylo, EumSnides, v. 95-8, 106-9.
64 DE l'idee de la mort en grege a l'epoque classique.
Par la, il est bien clair k tous que la morte ne relive que d'elle seule, et que la lutte est directe entre la mere et son fils parricide.
Darius n'a pas les m^mes raisons d'intervenir. II a vu, dit-il, son Spouse suppliante pr6s de son tombeau : aussi a-t-il agr66 Toffrande d'Atossa et les chants evocateurs des Fiddles. Pourtant il a eu quelque peine a venir. Les dieux souterrains sont en effets plus avides de recevoir que prompts a relslcher. Mais une sorte de royaute dont il jouit chez Hades lui assure quelques privileges (1). — L'excuse n'a d'autre raison que d'expliquer la presence , au premier abord singuliere , du vieux roi. S'il avait poursuivi une vengeance personnelle , Eschyle n'eiit pas cherche de pr6texte. — Quoi qu'il en soit, Darius apparait d^s qu'on I'^voque. Sa puissance n'est pas mise a I'^preuve, parce que la piece ne Texigeait pas. Mais elle est implicitement prouv^e, du fait mfime de son apparition. "^
Dans Euripide, I'ombre de Polydore est plus directement interessee a Taction. Non seulement'elle expose la piece, mais elle y joue un role direct. Le corps du Troyen git sur la gr^ve, ballotte par les flots , sans avoir regu de sepulture , sans avoir 6t6 pleure par les siens. II souhaite que du moins H6cube aper^oive son cadavre, afin quelle Tensevelisse (2) et le venge. Et Ton sait de reste les sanglantes repr^sailles que lui fit sa m^re. — Le ressentiment du mort s'exerce en quelque sorte sous nos yeux. II nous est apparu, irrit^ et menagant. Et la piece n'est que le recit de sa vengeance, d'autant plus eclatante et plus solennelle que I'instrument en est plus faible et plus debile. Pour les spectateurs , ce n'est pas la tremblante et vieille Hecube qui cr^ve les yeux du roi barbare : c'est Polydore meme qui se venge par ses mains. — Rien n'atteste mieux la puissance dumort, ni les eftets, parfois terribles, de son ressentiment. —
A quel point on redoutait cette vengeance des morts et k quelles extremites les Grecs se laissaient aller pour la detourner ou I'entraver, rien ne le prouve mieux que la terrible coutume du {jia(r;,^aXi(y|xo?. Afin d'enlever une part de sa puissance a I'ennemi qu'on avait tue, on tranchait un de ses membres, qu'on s'attachait ensuite, par un cordon pass6 au cou ou sous I'aisselle. De la sorte la force du mort etait 6nervee : il devenait
(1) Eschylo, Perses, v. 684-694.
(2) Euripide, Hecube, v. 1-50.
lui-m6me iin amulette par lequel on se sous tray ait h sa vengeance. Mutiler le cadavre 6tait, suivant les id^es antiques, rendre plus faible le mort, done s'assurer contre son ressentiment (1).
Or les Grecs, nous I'avons vu plus haut, trouvaient barbare le traitement que les Perses avaient fait subir a Leonidas. La tete du Spartiate avait 6te tranchee et fixee , en derision , k un poteau. Qu'etait pourtant ce fait, sinon une forme, et non la plus bai'bare , du it.a(r/jx\iait.6<; ?
Sans doute les Ath^niens du cinqui^me et du quatri^me si^cle avaient desappris cet usage san giant, comme ils avaient desappris la coutume des sacrifices humains ofTerts aux manes des h^ros. — Mais ils avaient garde le souvenir assez precis de cette tradition disparue , pour qu'a plusieurs reprises les Tragiques en fissent expressement mention. — Dans le Tro'ilos de Sophocle, « pleiii de (xaff/aXifffxara , » devenait I'^pith^te du meurtrier (2). On le concevait entoure, comme un sauvage, de ces hideux trophies, le cou ceint de membres sanglants et mutiles. — Pour rappeler le sort qu'Egisthe et Clytemnestre flrent subir h Agamemnon , un seul mot suffit a Eschyle (3) , comme a Sophocle (4) , e(xa(r/aXiV67i. L'allusion 6tait du premier coup saisie, ce qui prouve que Ton gardait souvenir de I'usage.
Les vases peints, qui, comme les tragedies, suivaient les ti*aditions populaires et courantes, ont souvent repr6sent6 cet usage. Jeciterai seulement deux vases ou la t^te de Troilos est couple (5) , brandie (b) ou non par Achille. Sur un I6cythe d'Eretrie , Neoptoleme agite de m^me la t6te d'Astyanax (7). — La coutume 6tait done, sinon d'usage courant, du moins assez famili^re a I'esprit des Grecs pour 6tre imm^diatement comprise. —
Or rien n'atteste mieux la crainte des morts, done la croyance qu'ils sont redoutables etpuissants. Ce fetichisme de cannibales a pu ^tre abandonn6 par la suite : il a du moins laiss6 des traces assez profondes pour n'^tre jamais oubli6. Le peuple qui
(t) Sophocle, Eleclre, v. 445, schol, Cf. Erwin Rohde, Psychic p. 253, n. 1.
(2) Suidas, s. v.
(3) Eschyle, ChoiphoreSj v. 438.
(4) Sophocle, Electre, v. 445.
(5) Arch. Zeit., 1856, t. 14, pi. 91 , pp. 225-238. Gerhard, Auserl Vasenb,,
III, CGXXIII, 1.
(6) Arch. Zeit., 1856, pi. 91.
(7) J. of Ilellen. Stud., 1894, pi. IX, p. 173.
en 6tait capable aura peine a croire jamais, d'une foi sincere et sans r^voltes, que toute existence se termine a la mort.
Malgr6 le respect que les Grecs avaient pour toute vie humaine, la peine de mort 6tait assez fr^quente dans les diverses cit^s hell^niques. Elle pouvait, il est vrai, 6tre, presqu'en tous cas , compens^e par I'exil et Fatimie ; mais ces fins civiles , par les consequences de toutes sortes qu'elles entrainaient, 6taient redout^es au plus haut point des vrais Grecs. La mort, par la corde ou par la cigue, paraissait k peine plus terrible.
Or, le tr^pas d'un innocent attirait sur le coupable I'infaillible et I'ineluctable vengeance du mort. Tous les Grecs le croyaient et le savaient. II est singulier que, malgr6 cette conviction, leurs tribunaux aient si souvent, et pour des causes parfois si ^tranges (1), conclu a la peine de mort. Comment cette s6verite s'alliait-elle avec cette croyance contraire qui invitait 4 I'indulgence ? Comment les juges prenaient-ils sur eux d'appliquer la loi qui leur faisait courir de tels risques et de tels dangers? Comment la loi m^me avait-elle pu ^tre promulgu6e ?
II en faut , je crois , chercher la raison dans la conception particuli^re que les Anciens avaient de la cit6 et dans Tid^e qu'ils se faisaient ^ lafois de ses devoirs et de ses privileges. — Les citoyens repartis dans les differents tribunaux de I'Heliee, perdaient, dans Tenceinte de ces jurys, tout caract^re individuel : ils n'etaient plus que des juges repr^sentant FEtat et for- 'mulant en son nom leur sentence. Leur responsabilite s'effagait done devant celle de la cite : c'etait la republique qui condamnait, non les individus. Une fois leur seance levee, les Heliastes , pour peu qu'ils eussent ete fideies a leur serment de juger en toute sincerite et en se conformant aux lois, n'etaient plus responsables des erreurs qu'ils pouvaient commettre. Les Areopagites et les Ephetes avaient mcme privilege. D'une maniere generale, TEtat dechargeait les juges des suites de leur jugement. Les innocents, condamnes injustement, n'avaient de recours que contre la cite.
(1) Par cxcmple, I'injure grave pouvait, dans certains cas, etre punie de mort. Cf. le toxte de Lysias dans Hermann-Bliimner, 3^ edit., p. 37,. note 3, etc.
Celle-ci repr^sentait Tensemble des int^r^ts individuels. Les crimes, dont la punition 6tait la peine de mort, portaient, au plus haut degr6, atteinte k ces int6rets : rien d'6tonnant k ce que I'Etat se garantit lui-m^me par de s6v6res mesures. — Si le vol manifeste 6tait, dans certains cas, puni de mort (1), le sang du condamn6 ne pouvait rejaillir sur personne : sa mort 6tait une expiation et n'avait pas elle-m^me besoin d'etre rachetee. II avait p6ch6 contre le principe fondamental de I'Etat, done sa punition etait legitime. — De meme, et k plus forte raison, le sacrilege. Celui-la outrageait les dieux ofiiciellement reconnus , dont le culte, c6l6bre par I'Etat, faisait partie de la cit6. En taxant ce crime au plus haut, la republique se d^fendait en quelque sorte elle-m^me. De plus, elle servait d'interpr^te k la vengeance divine : en fin de compte, le coupable expiait un tort fait aux dieux. Le chatiment ne pouvait ^tre trop fort et sa responsabilite echappait aux hommes m^mes. — Religion du foyer et religion de la cite, les conceptions etaient d'ailleurs de m^me nature. Le voleur domestique et le voleur du temple etaient egalement sacrileges. La cit6 se d^fendait comme une communaute les6e dans ses interets, et punissait au nom de son caract6re religieux et sacr6 : la peine partait de si haut que nul recours ne pouvait atteindre le justicier.
D'ailleurs, le ministere public manquait dans la Gr^ce antique. Le principal int6ress6, un parent, un tiers m^me, poursuivaient en justice, et, sur leur plainte, apr^s instruction et plaidoirie, le tribunal d6cidait de TafTaire. Les ayaive; Sri[ji.<J(rtot se distinguaient pr6cis6ment des causes privies par la faculty laiss6e k tout Ath^nien d'intervenir et de provoquer le d^bat. II le faisait, a dire vrai, a ses risques et perils. Mais I'important 6tait que I'initiative venait, a tout prendre, d'un individu, qu'il flit ou non le principal int6ress6. Sur sa plainte, I'Etat jugeait et condamnait, mais sur sa plainto seulement. — II suit que I'Etat partageait en somme avec I'accusateur la responsabilit6 du jugement, et, s'il y avait lieu, de la peine de mort.
Or la cite, personne morale, se derobait forc^ment aux suites possibles de seserreurs. Non seulement la I6gitimite de son principe, mais I'absence de tout r^pondant autoris6 la soustrayaient a la vengeance du mort. — L'accusateur 6tait toujours \k. Si sa responsabilit6 civile 6tait k couvert, sauf dans des cas nettement
(I) Xenophon, M^morables, 1, 2, 62.
determines (1), sa responsabilit6 morale demeurait entiere, et, par dela les tribunaux et les lois humaines, le ressentiment du mort savait toujours oii I'atteindre. — Aussi la perspective de cet infaillible chatiment, plus que tous les efforts des legislateurs, arr^tait les delations calomnieuses. On pouvait, par de faux t^moignages, tromper les juges et la cite : le mort, condamne injustement, se vengeait a coup sur. — Rien, plus que cette contrainte morale, ne montre mieux a quel point les Grecs croyaient a rineluctable courroux des tr^passes : cette terreur toujours pr^sente valait la loi la plus severe, et, sans ce temperament, la peine de mort eut, par la facility trop grande de son application, conduit a des abus inevitables. L'effet de la superstition fut tel qu'il les arr^ta en partie. —
La mort, en effet, etait toujours chose grave et dont les consequences pouvaient poursuivre longtemps le coupable. Dans une tragedie de Sophocle, nous voyons une curieuse application de cette croyance, un stratag^me singulier par lequel on s'efforgait de se concilier toutes les puissances jalouses. — Kreon, qui, sans deliberer, ordonne le supplice d'Antigone, prend, pour la punir, certaines precautions. Dans cette caverne ou on doit J'enterrer vivante, il prescrit d'enfermer avec elle un pen de nourriture, « autant qu'il en faut pour eviter la souillure » TOffouTov (b; ayo? [xovov (2). — Le scholiaste nous previent que la coutume est ancienne. On estimait qu'agir ainsi etait purifier son acte. Car on ne voulait pas, ce qui eut ete impie, paraitre tuer par la faim. — II s'agissait done uniquement de sauver les apparences. Mais il est singulier que Ton y songeat dans un cas semblable. Le stratageme, si grossier qu'il soit, montre le respect que les plus violents conservaient pour la mort. Et la cause en est evidente. Kreon n'agit nullement pour Antigone, pour laquelle il n'a pas un instant de pitie ou de clemence ; il agit pour lui-meme, dans son propre interet, parce qu'il craint la vengeance d'Antigone et qu'il veut apaiser, par dela le tombeau, celle meme dont il ordonne le supplice.
Cet ayo?, que le fier tyran s'evertue vainement a eviter, nous voyons cependant que parfois les heros tragiques semblent s'y exposer volontairement, comme s'ils en bravaient les effets. — Priver les corps de sepulture etait, on le congoit, le dernier outrage qu'on piit leur faire : rien ne pouvait provoquer plus di-
(1) Platon, Lois, XI, p. 937, Schol
(2) Sophocle, Antigone, v. 775.
rectement la vengeance certaine de ces morts courrouces. Pourtant nous voyons dans les Sept le h^raut abandonner k la honteuse voracity des oiseaux de proie le cadavre de Polynice : ni tombe, ni chants amis accompagnant Tlx^popi, aucun honneur fun^bre ne sera son lot (1). Dans leg Pheniciennes, Eteocle commande lui-m6me a Kreon de ne pas ensevelir son frere et de faire mettre k mort quiconque oserait I'essayer (2). — Gette habile precaution d'Euripide dechargeait, en partie, Kr6on du poids de son impiete. Et6ocle, morfc, en prenait sa part, et, sa volont6 derniere devant 6tre respect^e, son oncle ne se trouvait que I'ex^cuter, sans qu on put rien reprocher k son initiative. — Mais c'^tait trop qu'il confirmat le desir d'Et^ocle. D6s lors, il devenait coupable, et Ton sait comment il en fut puni. La double mort de son fils et de son Spouse pent seule expier la defense barbare qu'il a promulgu6e, et les deux victimes, Polynice et Antigone, le frappent comme il les a frapp6es. — Aussi I'orgueil et F^garement du roi sont a dessein relev6s dans les tragedies. Plus encore qu'GSdipe, Kreon a le coeur dur et hautain : il s'emporte contre G3dipe, contre Antigone, contre H^mon. Seule la violence de sa superbe pent expliquer, aux yeux des Grecs, ses actes insens^s. Sans cette d^raison, irait-il violer les lois fondamentales et s'exposer a I'inevitable chatiment? La religion des morts n'a pas d'exemple plus frappant, ni de vengeance qui la prouve mieux. —
Infinis etaient les cas oii Ton encourait la souillure dont on devait, si Ton pouvait, se purifier^ Non seulement la defense d'ensevelir, mais toute mort d'homme, meme involontaire, m6me eri cas de legitime defense, vous y exposait.
A plus forte raison quand on tuait un parent, crime dont I'antiquit6 n'etait jamais lasse de dire I'horreur. II y causait, en eftet, plus encore de trouble et de perturbation civiles que de repulsion. La famille, ce fondement de la cit6, en etait bouleversee : toutes les traditions etaient confondues, toute vie commune arret^e. — Aussi le cha3ur des Eumenides proscrit tout meurtre parmi les 6tres de m^me sang (3). S'il me tue, moi, son p6re, dit Amphitryon, le sang familial et les Erinyes s'attacheront a lui (4). — II y avait la une souillure dont rien ne lavait
(1) Eschyle, les Sept^ v. 1011-5.
{1) Euripide, Ph^nicienneSy v. 734-7.
(3) Eschyle, Euminides^ v. 212.
(4) Euripide, H^rahles, v. 1074-7,
70 DE l'iDEE DE La MORT en GRECE a l'ePOQUE CLASSlQUE.
jamais bien. Ceux m^mes qui, comme Oreste, s'en croyaient purifies, etaient longtemps encore poursuivis et restaient, presqu'a jamais , malheureux. — Aussi comprenait-on bien Clytemnestre, qui, une fois d^ja coupable, craignait de se charger d'un second crime. Elle h^sitait a tuer Electre, de peur que ce meurtre ne I'exposat k I'envie (1). De qui, elle ne le dit, mais il s'agit moins de la N6m6sis divine, puissance abstraite, et, par suite, moins redoutable, que de la vengeance mtaie d'Electre. La morte, que sa mere aurait de la sorte outrag6e, ne saurait taire son ressentiment ; elle poursuivrait par tons moyens son dii, et tel serait I'effet de son courroux que Clytemnestre savait k Tavance ne pouvoir s'y soustraire. — La souillure que tout meurtrier encourait etait, quand le crime frappait un parent, singuli^rement plus redoutable. Le ch^ttiment etait tel que bien peu Taffrontaient. —
Cependant il y avait un crime encore plus atroce et que les dieux 6taient plus directement int6ress6s k chatier. C'6tait la violation du droit d'asile, dont jouissaient les temples et les sanctuaires. Les luttes intestines 6taient si frequentes, les convoitises si apres , les haines parfois si fortes , que les exemples de ces violations ne manquent pas dans les annales des cit6s grecques. Pourtant, comme au moyen ^ge la tr6ve de Dieu, le frein avait 6t6 ingenieusement calculi pour arr^ter I'^tat de guerre perp6tuel des partis. La punition 6tait terrible et ne se bornait pas aux coupables : elle retombait k jamais sur les descendants. — L'exemple le plus memorable avait 6t6 le massacre des Cylonides, dont, plus d'un si^cle apres, on poursuivait encore les auteurs dans leur race et dans leur famille. — De mtoe, quand les Egin^tes etouffent la rebellion populaire de Nicodrome, ils emmenent plus de sept cents prisonniers. L'un d'eux ayant saisi I'anneau de la porte du temple de D6m6ter, ils lui coupent les mains etFarrachentviolemment^son asile. D^s ce moment, dit H6rodote , une telle souillure pesa sur eux , qu'aucun sacrifice ne put I'expier, to £xOu(ra(j0ai oux oToi ts eyevovro (2). La deesse, suivant les id^es grecques, unissait sa vengeance k celle des citoyens massacres ; contre les efforts combines des dieux et des mortels, les coupables ne pouvaient tenir. Aussi devaient-ils forc6ment succomber.
Quand a lieu, en 393 avant J6sus-Christ, le massacre des
(t) Euripide, Electre, v. 29-30.
(2) Herodote, 6, 91.
if^A-
TRADltlONS ET LOIS FUNERAIRESS. 71
aristocrates a Corinthe, des scenes scandaleuses se pass6nt. Les conjures prennent la decision, « de toutes la plus impie. » Alors , dit Xenophon , qu'un coupable , condamne l6galement, n'est pas execute un jour de f^te, eux choisissent k dessein, pour accomplir leur forfait, le dernier jour des Eucl^es, pensant avec raison que I'agora serait, ce jour-14, plus remplie. La foule, effray^e, de se r^fugier vers les temples et les autels. Alors, des gens « tr^s impies, d^pourvus de tout sentiment legal, » se concerteilt et 6gorgent sur les Siutels m^mes (1). — Peu nous importe que Xenophon exagere ou non. II n'invoque^ de toute maniere, que des sentiments etdes raisons d'Hell^ne; la revolte la plus legitime n'avait droit, sous aucun pretexte, d'user de tels moyens. Aussi bien y etait-elle la premiere int^ress^e, car, de leur plein gre, les Corinthions s'exposaient k la plus redou-^ table des vengeances.
Les Grecs etaient si bien persuades de la volont^ divine, qu'ils s'en faisaient a I'occasion les interpretes. Un Perse, gouverneur de Sestos , Artayktes , avait profane Fhi^ron de Prot6silas dans la ville, toute voisine, d'Elaionte. Un corps d'Ath^niens s'empare par surprise de la personne du Perse. Sans plus d6lib6rer, ils lui font subir le plus atroce des supplices (2). — Avanl de chatier ce gouverneur, il est a remarquer qu'ils n'h^sitent pas un seul Instant. lis sont dans leur plein droit, car ils assurent, non seulement leur vengeance, mais celle du heros Protesilas.
Aussi les mis6rables et les suppliants connaissaient, dans leur d^tresse, toute I'etendue de leurs droits. lis savaient que, s'ils pouvaient se r^fugier pr^s d'un autel ou d'un sanctuaire, leur existence, du moins, etait sauvegard^e. — Quand Kr^use cherche pr^s de Fautel un asile, le choeur I'assure de vivre, ou, du moins, d'etre vengee : si tu meurs, la ou tu es, ton sang sera funeste a ceux qui t'auront tu6e (3). — II faut bien entendre ici la pens6e grecque. Le dieu ne se substitue pas au suppliant, et n'est pas directement insulte et provoque. Le premier r61e reste au mort : c'est lui qui se venge et qui punira. Seulement il sera fort de toute I'assistance que lui pr^tera le dieu.
De quelque maniere qu'on fiit souill6 par le meurtre , que le mort seul vous poursuivit de sa vengeance, que les Erinyes fami-
(1) Xenophon, HelleniqueSy 4, 4, 2*3.
(2) Herodote, 7, 33.
(3) Euripido, Ion, v. 1259-1260,
72 DE l'idee de la mort en grege a l'epoque classique.
Hales ou les dieux Tv aidassent, TefFet de la souillure 6tait terriWe. M6me al'^tranger, nul n'adressait la parole aumeurtrier; nul ne mangeait a la m^me table, ne buvait a la meme coupe (I). L'excommunication etait radicale, et une purification etait n6cessaire. H6l6ne s'excuse de parler au coupable q^e Phoebus a pouss6 h sa perte (2), le dieu 6tant plus coupable que rhomme; le biais subtil qu'elle emploie, en digne personnage d'Euripide, montre que la precaution etait tenue pour n^cessaire. —
La loi ne pouvait rester indifF^rente a la question. Tout meurtre portait atteinte k la famille comme k la cit6 ; la souillure, par la gravity, comme par la perp^tuite de ses effets, ne portait pas k I'Etat moins d'ombrage. Une purification 6tant, dans certains cas, reconnue comme possible, il imporlait que la .cit6 reglat d^finitivement ce point, que des dispositions precises arr^tassent les cas ou la mort pouvait ^tre rachet^e.
Lorsque I'Etat punissait ainsi la mort d'homme, il ne pouvait pr^tendre a exercer un droit exclusif , ni qui pilt pr^valoir sur celui qu'avait la victime. La vengeance du mort passait la premiere, et c'etait m6me la seule qui etait cens6e s'exercer. — Seulement I'Etat s'enfaisaitl'interprete. Comme il repr^sentait les int^r^ts particuliers des citoyens, il punissait au nom du mort, et agissait, en son nom et lieu, comme on supposait qu'il eiit lui-m^me pu agir. — La purification, de m^nie, 6tait cens6e provenir du mort ; on ne croyait pas que le courroux de ce dernier Mt inflexible. Moyennant certaines compensations, il pouvait s'apaiser. Le tout 6tait de determiner la satisfaction k laquelle il avait droit. L'Etat se chargeait de fixer par la loi, de la maniere la plus equitable, le montant de I'amende et le taux de I'expiation ; il purifiait au nom du mort, et comme son representant.
La meilleure preuve en etait que I'archonte roi pr^sidait de droit tons les tribun^ux ou les meurtriers etaient poursuivis et juges. Que la mort fut ou non volontaire, quelles que fussent les circonstances ou I'etat civil de I'accuse, que, par suite, la cour tint seance a TAreopage, au Prytanee, au Palladion, au Delphinion, k Phreatto du Piree, Areopagites ou Ephetes avaient I'archonte roi pour juge souverain. Or le paaiXeu^, de ses fonctions primitives, autrefois tres etendues, n'avait garde que des attributions precises et tres limitees. C'etait par excellence
(1) Euripide, Iphiginie en TauridBt v. 947-954.
(2) Euripide, Oreste^ v. 75-6.
Tarchonte religieux , celui qui , de par les traditions de sa famille , pouvait seul accomplir certains rites et certaines pratiques. Si sa presence etait necessaire a la t^te du tribunal, la fonclion de ce tribunal devenait, par la, moins civile que religieuse. De fait, la sentence qu'il rendait 6tait, au plus haut degre, un acte religieux et sacerdotal; ne s'agissait-il pas de faire respecter I'antique religion des morts, dogme si venerable qu'on a pu y voir le fondement de la cit6?
L'Areopage, qui jugeait les plus graves de ces proems, 6tait aussi le tribunal le plus respecte d'Athenes. Ar6s, meurtrier d'Halirrothios , Kephalos, qui avait tu6 sa femme Procris, Dedale, assassin de Talos, son neveu, Oreste, parricide, passaient pour avoir 6te cit6s a sa barre, et, par lui, purifies de leurs crimes. Des relations etroites Funissaient aux Y6nerables Deesses, auxquelles 6tait consacree la colline m^me sur laquelle il siegeait. Les trois hieropes des Erinyes (1) 6taient choisis.parmi ses membres et chaque partie invoquait. avant de plaider, I'assistance des Eumenides. Aussi bien les jours memes ou avaient lieu les proems etaient specialement consacres aux dresses : c'^taient les trois journees n^fastes par lesquelles le mois finissait. Toute vie cessait alors : seule I'oeuvre de mort s'accomplissait, dont le proces semblait la suite naturelle. — Tons ces indices rattachent de la maniere la plus etroite les Areopagites aux Erinyes : les juges agissent comme interpr^tes et presque comme pr^tres des dresses. Or nous verrons ce que sont au juste les Erinyes. D6s a present, il est k peine necessaire de rappeler qu'elles sont avant tout des divinit^s chthoniques, deesses de la terre et des tombes. Ce qu'elles font surtout respecter, ce sont les liens etroits de la famille , la saintet^ de la parents, la vengeance des morts innocents. — En derniere analyse, les Areopagites concluent au nom m^me des victimes. Celles-ci passaient pour leur avoir I6gue leur cause, pour se decharger sur eux des soins de leur ressentiment : quand leurs r^pondants pardonnaient, elles etaient censees faire comme eux et ne rien garder de leur courroux.
Les details de la jurisprudence et la juridiction des divers tribunaux n'ont ici qu'un interet tout secondaire. Le principe est I'essentiel , et , comme nous I'avons vu , ce principe est tres net : la sentence est ou doit etre Texpression de la volonte du mort. — Quant a la peine, elle variait, comme il est naturel,
(1) Demosthene, 21, 115.
74 DE l'idee de la mort en grege a l'epoque glassique.
d'apr^s les circonstances. L'une des plus 16g6res semble avoir 6t6 I'exil d'un an (1). — Le cMtiment est significatif. Le meurtrier avait port6 I'atteinte la plus grave a Funite de la famille. La souillure 6tait telle que seul le temps pouvait I'effacer. L'exil rompait tout lien entre le citoyen et son foyer ; par suite tous deux, la famille comme I'individu, pouvaient s6par6ment renaitre k une existence nouvelle , purifi6e de toute souillure et pareille k celle qui pr6c6dait la faute.
A c6t6 des tribunaux r6guliers fonctionnaient les ex6g^tes, r6unis en college de trois membres. Leur nom dit leurs attributions : ils 6taient les explicateurs. C'est-a-dire qu'ils renseignaient les demandants sur la souillure qu'ils risquaient d'encourir par suite de meurtre et sur les moyens qu'ils pouvaient mettre en oeuvre pour I'efFacer. lis devaient purifier ainsi les coupables (2). — Or, c'^taient aussi des serviteurs ou des pr^tres d'ApoUon , 7:u6oxpri<xTot. Si Ton se souvient que Tun des tribunaux ou Ton jugeait les homicides se r^unissait au Delphinion, les textes se confirment I'un I'autre. ApoUon a toujours 6t6 le dieu purificateur, auquel on avait recours pour expier une faute ou un crime : le r61e jou6 par Delphes , d^s l'epoque la plus recul6e, en serait, s'il en 6tait besoin, la preuve la plus 6clatante. Le dieu dii soleil pouvait aussi, dans certains cas, purifier de la plus redoutable et de la plus persistante des souillures, celle que laisse apr^s lui I'homicide. Sur ce point, les ex6g6tes 6taient le college le plus 6clair6, car Apollon luim^me passait pour I'inspirer. Aussi intervenaient-ils dans les proems et rien ne se faisait sans les prescriptions rigoureuses qu'ils formulaient.
C'6taient aussi eux qui purifiaient I'homicide. — La peine legale, qu'infligeaient les divers tribunaux, 6tait une satisfaction donn^e au mort : elle ne pouvait , a elle seule , laver de la souillure. Le crime 6tait, si Ton veut, expi6, ou, pour parler plus exactement , le coupable avait fait tout ce qui 6tait n6cessaire pour I'expier. Rien ne prouvait que la victime eiit agr^e Texpiation. L'important 6tait pr6cis6ment de faire en sorte qu'elle I'agr^at.
Pour cela , toute une s^rie de sacrifices 6taient n^cessaires : libations sans vin, offrandes, victimes d^diees et entierement briil^es. Les rites, on I'a remarque, sont, a tout prendre, les
(1) Euripide, Uippolyte, v. 34-7; Oreste, v. 1645.
(2) Cf. le texte de Timee dans Erwin Rohde, Psych^y p. 23G, note 2.
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m6mes gue ceux qui r^gissaient les sacrifices ofFerts aux morts, aux h6ros et aux divinites chthoniques. Ce sont des victimes pareilles que les anciens vouaient a Hades , des libations semblables qu'ils repandaient en son honneur. Done c'est bien au mort que le sacrifice 6tait consacr6, c'^tait k lui surtout que les ex6g^tes devaient s'efforcer de le faire agr6er.
Sans doute , les Erinyes , Zeus Meilichios , Zeus Apotropaios sont les dieux que Ton invoquait et les noms que pronongait le sacrifiant. Mais que sont ces diverses divinites, sinon des formes diff^rentes du culte qu'on rendait k la terre? Et celle-ci, que repr^sente-t-elle aux yeux des Grecs, sinon le domaine mysterieux ou errent les ames des disparus ? Ce sont les dieux des morts que Ton honore, afln d'obtenir pour ces morts un sort plus doux, une existence plus heureuse et moins vagabonde. Done les morts regoivent en definitive les sacrifices expiatoires. Les offrandes sont a leur intention , si leur nom n'est pas prononce, et c'est d'eux, et d'eux seuls, que le coupable pent obtenir le rachat complet de son crime. — Aussi bien , seuls ils sont et seuls ils ont 6te toujours en cause. La souillure dont I'homicide a si longtemps soufFert, ce sont eux qui la lui ont inflig^e. La peine legale qu'ont appliqu6e les tribunaux est une satisfaction qu'on leur a donnee. Enfin la purification definitive du meurtrier est accompagn^e de sacrifices dont ils profitent. Toute cette procedure qui suit I'homicide est I'hommage le plus 6clatant qu'on puisse rendre a leur puissance, la constatation la plus indeniable, et de leur existence, et de leur influence sur terre. Rien ne prouve mieux qu'il y a une autre vie , diff^rente de la premiere, mais qui la continue, et qui lui est rattachee par des liens indissolubles.
Puissants pour le bien, mais, trop souvent aussi, pour le mal, tels nous apparaissent les morts dans les croyances grecques. Bienfaisants et malfaisants, — mais avec un bien autre pouvoir pour servir et pour nuire, — tels 6taient aussi les h^ros qu'adorait la moindre des cit6s grecques. Or, nous allons voir que le culte des heros est identique au culte des morts, qu'il le continue seulement et qu'il I'exagere, sans qu'aucun Element nouveau vienne le transformer ou changer. Etudier brievement ces nouveaux saints ne sera done que reconnaitre, — d'une mani^re et plus complete et plus precise, — leprincipe que d^jh
76 DE l'idee de la mort en grege a l'epoque classique.
nous avons constats. A ce titre , ce sera la suite n6cessaire de notre enqu^te.
Le terme de h^ros a , dans la langue d'Homere , d'Hesiode ou des Tragiques, des sens nettement distincts, qui r^pondent k des conceptions differentes et chronologiquement oppos^es (1). Sans pr^tendre k poser de nouveau ce probleme de linguistique, nous pr^venons que nous entendrons le mot dans le sens qu'il a couramment au cinquieme siecle et au quatrieme. C'est, en efTet, la croyance commune, — la plus generale et la moins relev6e, — que seule nous voudrions d^finir.
Or, sur ce point, la conception populaire est tr^s nette. Un heros n'est autre chose qu'un mort 6lev6 k la dignite de heros , a h^roise. » Un vers de Pindare dit express6ment : « Heureux parmi les hommes, puis h6ros qu'honore le peuple (2). » — Peu nous importent actuellement les raisons pour lesquelles la transformation avait lieu. L'essentiel est de constater que le heros avait et6 mortel , vivant d'une existence pareille a celle de tous les hommes , sans aucun privilege , ni aucun pouvoir surhumain. Par 1^ , et Ton congoit que la remarque est d'importance, le h6ros ne differe nullement du mort : ce sont deux 6tres de m^me nature et dont Torigine est semblable.
A la longue, beaucoup des sanctuaires ou Ton adorait en Gr^ce les h^ros , furent , comme aujourd'hui les chapelles des Saints et des Panagias, oubli6es et bient6t delaiss6es. Par suite, il arriva qu'on se souvint mal des raisons qui avaient fait 6difier I'hi^ron et commencer le culte. Ces h^ros , dont les origines 6taient efFac6es , furent souvent , dans la suite , les plus v6n6res. Comme on ne savait d'ou ils venaient, on leur attribuait des m^rites privilegies , et souvent une naissance superieure. II dut ainsi arriver frequemment qu'on adorat comme dieu celui que Ton avait cesse d'honorer comme h^ros (3). — Mais la m^moire des indigenes n'a pas toujours ete si rebelle. Leplus souvent, on savait les raisons precises pour lesquelles le mort avait 6t6 h^rois^. Qu'on les inventat a plaisir ou dans un int^r^t trop Evident, peu nous importe ici : les causes qu'on all6guait doivent, bonnes ou mauvaises, expliquer I'origine du
(1) Of., sur ce point, Denokcn dans le Lexihon do Roscher, pp. 2441-5.
(2) Pindare, PythiqueSy 5, v. 88.
(3) Co n'est pas que j'adracttc la these excessive, suivant laquclle les dieux n'ont etc, sauf de rares exceptions, que des heros divinises. La distinction etait si nette d'une classe a I'autrc, quo les Grecs n'ont dA jamais pouvoir les confondre.
culte. EUes r6pondent par suite a la question qui nous occupe.
Beaucoup de ces heros ^taient I6gendaires , et le renom de leurs hauts faits avait ete la seule cause de leur dignity. Ainsi Herakles 6tait ador6 comme dieu et heros , et Pausanias nous apprend qu'A Sikyone , une part de la victime qu'on lui offrait 6tait entierement brill^e, I'autre mangle par les pr^tres : la premiere 6tait consacr^e au h6ros, la seconde au dieu (1). — De m^me, les h^ros de la guerre de Troie avaient sur I'emplacement d'llion un sanctuaire si v6ner6 , que I'armee de Xerxes, passant par Hissarlik, s'y arr^te, et que les Mages sacrifient aux h^ros (2).
De quelle nature ^talent ces h^ros que Ton adorait a Troie , c'est ce que nous apprend un lexte tr6s ol'dir de ,Theopompe, ou la l^gende rend un compte precis de I'histoire. — Killos, 6cuyer de P^lops, meurt dans I'ile de Lesbos. Une nuit que son maitre dormait, il lui apparait en songe et reclame de lui la sepulture: P6lops enterre la cendre du foyer, ou avait disparu Killos , lui dresse un inp^ov, et par-dessus un hieron, qu'il voue a Apollon KillcBen. Puis il fonde, aupr^s, une ville appel^e Killa (3). — II est visible que ce dernier point, quoique ult^rieurement indiqu6, est I'important. Killos amene Killa : c'est le h6ros 6ponyme, I'archeg^te ou I'oekiste, de Killa. Et la fonction du heros est pr^cis^ment de donner son nom k la ville, de la personnifier et de la d^fendre , de I'assurer, en retour d'un culte et de sacrifices, contre toute attaque et toute invasion.
La raison du culte que la ville de Killa rendait k Killos n'apparait certes pas ici tr^s clairement. Killos n'avait pas rendu a la cit6 de service particulier : il s'^tait born6 a mourir sur son territoire. — Mais Killa poss6dait son tombeau , done jduissait des avantages de toute sorte que conferait ce privilege. Le h6ros restait dans la cite , done, — de par I'int^r^t Evident qu'il avait k defendre sa sepulture, — il defendait aussi la ville ou il 6tait enseveli. Le culte primitif est ici celui du tombeau : il explique k la fois la protection de Killos et le culte des Killoeens. — Le culte des morts, on le voit, n'est pas different : il est seulement moins efficace.
Les arch^g^tes et les oekistes sont 6ponymes aussi, mais d'une autre mani^re. Ce sont g^n^ralement des eupatrides, au courant
(1) Pausanias, 2, 10, 1. Herodote, 2, 44.
(2) Herodote, 7, 43.
(3) Theopompe, frag. 339 (Miiller, I, p. 332),
78 DE l'idiiie de la mort en grece a l'epoque classique.
des rites et des traditions religieuses , et qui, coinme tels, president a r^tablissement d'une colonic en terre 6trang6re. La nouvelle cite regoit , le plus souvent , son nom de celui qui I'a fondle et a offert pour elle le premier sacrifice ; elle conserve ses ossements ou ses cendres. N'est-il pas juste qu'elle rende un culte a qui elle doit d'exister et k qui la protege dans et par son tombeau. — L'oBkiste devient ainsi a la fois eponyme et heros. L'etat I'honore comme son repr6sentant et comme son fondateur. Au fond , c'est encore la puissance du mort k laquelle il rend hommage et dont il esp6re protection.
Toutes les legendes d'eponymes se ressemblent par ce trait commun : elles snpposent toujours, soil un fondateur, soil un personnage dont les services ont ete tels envers la cite qu'elle le tient pour son fondateur. Et si la forme est parfois differente, si la legende prend un biais pour arriver au m^me resultat, il n'y faut pas voir une divergence de principe, mais un embellissement posterieur dii a I'ingeniosite des logographes. — Par exemple, les colons Phoceens etablis sur I'Hellespont sont sauves de la mort par I'intervention de Lampsaque, fille du roi Mandron. Celle-ci meurt par la suite. Les Grecs I'enterrent solennellement , appellent la ville de son nom et lui decernent les honneurs « heroiques. » Plus tard,leur reconnaissance va si loin, qu'ils lui sacrifient comme a une divinite (1). — II est hors de doute que I'histoire n'a pu se passer ainsi. Lampsaque, a un titre quelconque, avait fonde la cite; le conte a ete forge par la suite et pour expliquer le nom de la ville. Quoi qu'il en soit, la Barbare devient, de maniere ou d'autre, fondatrice de la cite. L'Etat, cree par elle, lui doit d'etre, et, par son tombeau, est siir' de la continuite de sa protection ; le culte n'est autre chose que la constatation de cet etat, et comme le garant du pacte qui lie Lampsaque k la cite.
II arrive, sans doute, que le heros ne soit pas eponyme, mais, dans ce cas meme , le lien qui I'unit a I'Etat n'est pas modifie. II a, lorsqu'il en est ainsi , rendu de tels services k la cite , ou est capable de lui en rendre de si grands, que leurs noms deviennent comme indissolubles. Lycurgue n'est pas le fondateur de Sparte, mais il I'a comme creee. Aussi, nul ne trouve singulier qu'^ sa mort un hieron lui soit consacre et qu'il y re^oive les plus grands honneurs (2). Encore tient-on ce culte comme
(1) Charon dc Lampsaque, fr. 6 (Miillcr, I, p. 33). (1) Ilcrodote, 1, 66.
inf^rieur k son m^rite (1) et va-t-on jusqu'^ lui sacriiier corame k un Dieu (2). — Par son nom, par son tombeau, par son culte,
— plus encore que par ses lois , — Lycurgue assurait k Sparte la preeminence politique et morale. Aussi est-ce, en definitive, la puissante protection qu'il etend siir sa patrie qui la fait grande et glorieuse ; I'tieroisation, par la reconnaissance qu'elle implique chez les Lacedemoniens, temoigne eloquemment de rinfluence qu*il conserve. —
Ce sont la, dira-t-on, exemples legendaires et qui ne prouvent point. Qui nous assure qu'^ Forigine il en ait bien ete ainsi, et que Lycurgue, pour le citer seul, n'aitpas ete un dieu, plus tard personnifie, et comme individualise? — Mais, s'il en est ainsi, comment expliquer que les Grecs de I'age classique, voulant se rendre compte de leurs cultes et de leurs sacerdoces, aient accepte si aisement les raisons que nous venons d'exposer? N'est-ce pas qu'elles leur semblaient, sinon vraies, du moins naturelles et toutes legitimes? Et la preuve la meilleure en est que des exemples historiques confirment et precisent les donnees toutes legendaires , et qu'on pourrait croire fabuleuses. — Sans doute, depuis la fin du sixieme siede, les heroisations deviennent moins frequentes et sont plus malaisees a constater. Mais les cas en restent assez nombreux, et surtout assez precis, pour qu'il nous soit necessaire d'y insister.
Par exemple, le Klazomenien Timesios fonde Abdere. Les Thraces I'expulsent de la ville. Quand les Teiens, qui Foccupaient, y reviennent, ils rendent un culte public a Timesios (3).
— Le service est ici nettement defini : le Klazomenien devient un heros parce qu'il a, somme toute, cree la cite : celle-ci se maintient grdce a lui , aussi est-il juste qu'elle I'honore. — De meme. pendant la guerre de Chypre, les habitants d'Amathonte, assieges par Onesilas, s'emparent de lui et coupent sa tete qu'ils suspendent k une porte. A la suite d'un Tniracle, ils vont consuiter Delphes. L'oracle leur prescrit de rendre un culte annuel a Onesilas-, culte qu'ils continuent jusqu'a Fepoque d'Herodote (4). — Ici, la cause, quoique contraire, est, a tout prendre, de meme ordre. Onesilas est un ennemi outrage. Pour se le concilier, on s'empare par force de son corps, et on Foblige ainsi
(1) Aristote, fr. 77 (Muller. II, p. 128).
(3) Herodote, 1, 168.
(4) Herodote, 5, 114.
80 DE l'idke de la Moirr en grece a l'epoque classique.
a Tester dans la ville. Comme il poxirrait n^anmoins se venger, des sacrifices annuels I'apaisent et forcent sa bienveillance. D6sormais satisfait, et certain d'honneurs continus, le mort protegera la cit6 et d'ennemi de.viendra fetiche.
II est plus difficile d'expliquer comment Philippos de Crotone, vainqueur aux jeux olympiques, et le plus beau des Grecs, obtint , — honneur unique, — un hjeron et une sepulture publiquie chez les Egest^ens (1). On a tente de rendre compte de ce fait en invoquant la question de race. Les Egest^ens appartenaient, en effet, h la partie occidentale de la Sicile, la seule ou semble avoir pris racine I'influence phenicienne : en d^ifiant ainsi Philippos, ils n'auraient fait qu'obeir a ce besoin de I'apotheose qui caracterise, pretend-on, les moeurs orientales. — Si Texplication 6tait vraie, il serait singulier qu'Herodote, si bien au fait des coutumes grecques et barbares, ne I'eut pas mentionn^e. Or il se borne a trouver le cas rare, sans dire qu'il est impossible ou invraisemblable. — D'autre part on comprend tres bien que les Egest^ens se soient mis sous la protection de Philippos, et que I'athlete ait apporte a leur cite" une garantie, et comme une promesse, de victoirc et de beaute. — Un cas semblable est celui d'Artarchee, I'ingenieur qui avait perce le canal de I'Athos. Quand il meurt, les habitants d'Acanthe, pour ob^ir a un oracle, Thonorent comme heros (2). — Est-il a croire qu'ils voulaient simplement complaire au grand roi? L'oracle, qui etait du parti des Grecs, se fiit-il pret6 a ce subterfuge? N'est-il pas plus simple, et, je crois, plus vrai, d'estimer que I'entreprise surhumaine d'Artarchee prouvant chez lui des facult6s extraordinaires, les Acanthiens ont cherch^ a s'assurer le benefice de ces qualites et font fait de la maniere qu'ils croyaient la plus efficace, en for^ant par des sacrifices la bienveillance et la protection du mort ?
Quand Miltiade meurt, Chersonese, qu'il avait fondee, lui voue, scion la covtiime, un culte et des jeux annuels. Comme les habitants de Lampsaque Tavaient auparavant traite en ennemi, defense est faite dans ces jeux a aucun habitant de Lampsaque de concourir (3). — On retrouve ici les deux caracteres essentiels du culte des morts. Movennant certains sacrifices et I'accomplissement de certains rites, toute I'influence dont pent dis-
(1) Ilcrodotc, 5, 47.
{1) Ucrodotc, 7, 117.
(3) Ilcrodotc, 6, 38.
poser encore Miltiade doit s'exercer au profit de Lampsaque et au detriment de ses ennemis.
De meme encore , Euphron de Sikyone essaie de faire une revolution dans sapatrie, mais il echoue et il est mis amort. — Ses concitoyens lui rendent plus tard justice, I'enterrent dans I'Agora et I'honorent comme arch6gete de la cit6 (1). — Qu'avait-il fait , sinon de personnifier la revolte et Tind^pendance de Sikyone ? S'il echoue , du moins sa tentative fut glorieuse et patriotique. Son tombeau doit assurer a sa patrie, sinon I'autonomie , du moins la promesse et I'espoir de la liberty. Apr^s un tel service , Th^roisation ne semble pas une recompense trop elevee.
En dehors d'exemples analogues , la succession des rois de Sparte offrait aux Grecs des suites infinies de h^ros. On a quelquefois nie que les Laced^moniens rendissent k leurs rois le ciilte que Ton vouait aux h^ros ; mais les Anciens, qui distinguaient tr^s nettement les divers rituels , ne se trompaient pas au caractere des fun^railles laconiennes (2). Quand Agis meurt , en 397 , il obtient des honneurs sup^rieurs k ceux d'un homme, aeixvoTepa; fj xar^ ofvOpwTuov Tacpy)? (3), et Ton a souvent cite le passage de la Republique des Lacedemoniens , ou il est dit expressement que les rois sont traites en heros (4). — Pendant leur vie, ils avaient combattu pour Sparte, ou I'avaient du moins representee : leur tombe, annuellement honoree, les enchainait pour toujours a la fortune de la cite, et en faire des heros etait se les rendre toujours propices.
Ainsi les raisons pouvaient varier, qui provoquaient au culte des heros, mais, dans tons les cas, il s'agissait de morts illustres et puissants, qu'on tentait de se concilier. A supposer qu'on eiit parfois oublie Forigine de ces nouveaux dieux, des exemples recents rappelaient a tons les causes du culte qu'ils leur rendaient et les services precis qu'ils esp^raient d'eux. —
Pour s'assurer la protection des heros, on enterrait leurs restes, sinon toujours dans la ville, du moins tout aupr^s et aux portes m^mes. Mais la coutume etait de les ensevelir dans TAgora, au coour de la cite : de cette maniere, leur protection etait plus efQcace, et les conseils publics etaient tenus sous
(1) Xenophon, HelUniqueSf 7, 3, 12.
(2) Herodote, 6, 58.
(3) Xenophon, HelUniques, 3, 3, 1.
(4) Xenophon, RSp. des Lacedimoniens, 15, 9.
82 DE l'idee de la mort en grece a l'epoque glassique.
leurs auspices. D'autres fois, leur tombe 6tait creusee dans un sanctuaire , comme a Delphes celle de N^oploleme , situee sur le seuil m6me du grand temple d'Apollon (1). A Sparte, Th^roon d'Astrabakos se dressait aux portes de la demeure royale (2). A D^los, le tombeau des Vierges Hyperbor6ennes ^tail tout voisin de TArt^mision (3). — Par tout , la relation la plus 6troite est 6tablie entre les h^ros et les vivants qu'ils doivent prot^ger. Partout I'heroon est 6tabli a Fendroit le plus central, le plus prot6g6 ou le mieux consacr^. — Partout surtout Theroon est un tombeau, le plus somptueux qui soit (4) et le plus en vue. Si Ton se contente parfois d'un c^notaphe, c'est par n^cessite et parce que les restes du heros n'ont pu etre retrouves. L'essentiel est la tombe, et c'est a elle que tons les privileges sont attaches, h elle, par suite, qu'on rend tous les honneurs. C'est d'abord, et par-dessus tout, comme un mort, qu'on considere et qu'on traite le h6ros : c'est un mort plus puissant et comme d'ordre superieur, mais, par cela seul, different des autres.
Le culte en est naturellement chthonique, tr^s semblable a celui qu'on rendait aux dieux infernaux. II s'en distingue surtout en ce que, comme le culte des niorts, il est d'obligation tr^s stricte. La tombe est un puissant fetiche, mais qui ne se contente pas d'hommages intermittents : le culte doit en ^tre continu et cel6br6 k intervalles fixes. — M6gare , colonie de Corinthe, 6tait longtemps rest6e sa sujette : un Bacchiade ayant I'ond^ la ville, celle-ci 6tait devenue redevable envers toute la descendance de son arch^g^te. Par suite, quand un Bacchiade mourait , des M6gariens devaient se rendre a Corinthe pour prendre part aux fun^railles (5). — II ne faudrait pas voir la une simple marque de sujetion, ni le dessein pr6m6dil6 de faire sentir aux Megariens leur d^pendance vis-a-vis de Corinthe. C'etait la suite necessaire de Theroisation accord6e au Bacchiade. Le culte s'^tendait, non d lui seul, mais a toute sa descendance.
De m^me, les jeux c6l6br6s annuellement autour de certains heroons (6) sont un usage fun^raire des plus anciens et des
(1) Euripide, Orestes v. 1654, schol.
(2) HerodotG, 6, 69.
(3) Herodote, 4, 34-5.
(4) Euripide, GlAuhos, fr. 635 (Didot) = Nauck, 166 (adespoia).
(5) Aristophane, GrenouilleSy v. 439, schol,
(6) Herodote, 1, 167. Melesagoras, fr. 3 (Mulier, II, p. 22), etc.
moins surprenants. hlliade nous monire les fun6railles illustres accompagn^es de ces concours : rien d'^tonnant qu'on les ait par la suite celebres h 6poquefixe, comme un sacrifice qu'on savait agr^able au raort h6rois6. La coutume, loin d'toe nouvelle, montre au coutraire, d'une ind^niable mani^re, Torigine et le principe du culte qu'*on rendait aux heros. —
Une fois Th^roon 6difie et le rituel mis en pratique, la m6me I'aison voulait que les sacrifices y fussent r^guli^rement offerts. La tombe, dont on invoquait I'influence, avait droit au culte, et le bon plaisir des adorants n'^tait et ne pouvait pas ^tre consuite. — On connait, k ce propos, la curieuse histoire rapport^e par H6rodote. L'un des h^ros que Sikyone honorait, etait, par sa naissance, Argien, et Sikyone 6tait alors en lutte ouverte avec Argos. Clisth^ne voudrait expulser cet Adreste , mais il n'ose le faire, et la Pythie, consult^e, le lui defend (1). — Le stratag6me qu'il emploie pent nous faire sourire, mais le fait qu'il 6tait necessaire prouve, mieux que tout d^veloppement , la puissance et les droits d' Adreste. Le h^ros, en definitive, y perd son culte, et, les Sikyoniens du moins Tesp^raient, une part de son influence. Son monument reste, et, malgr6 Tenvie qu'on en a, nul n'ose toucher k son tombeau. —
La puissance du h^rbs est en effet r^elle. Les effets en sont reconnus par ceux-la ra^mes qiii affectent de la braver. — Artaykt^s, qui avait profan6 le tombeau de Prot^silas, est fait prisonnier par les Ath6niens qui lui font cruellement expier son impi6t6. Lorsqu'il est pris, il confesse, k la suite d'un prodige, le pouvoir du h^ros. Tout mort et tout embaum^ qu'il soit, Protesilas lui signifie qu'il garde assez de puissance pour punir rinjustice (2). L'effort que tente Artaykt^s pour se justifler montre que la vengeance du h^ros lui parait naturelle, comme un droit legitime qu'il exercerait. — Les Barbares memes profitent parfois de cette croyance. Les deputes de Xerxes, saisis et noyes par les Spartiates, sont veng^s par le h^ros Talthybios, qui fait respecter en eux les privileges des herauts. Son ressentiment ne cesse de poursuivre les Lacedemoniens, jusqu'^ ce qu il obtienne satisfaction. Et Xerxes ayant refuse d' accepter les victimes qu'on lui ofFrait, le h6ros se montre plus impitoyable que le Barbare. Les deux Spartiates qu'on envoyait au roi
(1) Herodote, 5, 67.
(2) Herodote, 9, 116-120. I
sont poursnivis jusque dans leurs fils., qui expient seuls I'offense faite aux heros (1).
Ce n'est pas que Ton n'invoque souvent I'aide des h6ros , mais, quand on a recours a leur assistance, c'est toujours, comme pour les morts, contre quelque ennemi. Ces 6tres sup6rieurs sont 6minemment des puissances malfaisantes : quand ils aident, c'est qu'en m^me temps ils nuisent, et ils ne pr^tent secours qu'a condition de porter prejudice. — Par exemple, Atossa invoquele « demon » Darius (2). Pourquoi? Sans doute pour en obtenir des signes favorables, mais aussi, et par suite, pour enfermer sous terre tons les presages contraires (3). En d'autres termes , elle lui demande d'aider les Perses et de miner les Grecs. L'un ne saurait aller sans I'autre; bien plus, il en est la consequence directe. — II en est de m^me pour les nombreux exemples de I'aide pr^tee aux Grecs par leurs h^ros indigenes dans les guerres m^diques. Ceux-ci ne manifestent leur pouvoir que par la d^faite des Barbares : on ne leur reconnait pas d' autre merite, ni pour ainsi dire d' autre fonction. — Phylakos et Autonoos, les deux h^ros delphiques , l'un audessus du temple de la Pronsea, I'autre pres de Castalie, repoussent du sanctuaire I'arm^e des Perses (4) : leurs h^roons ont, comme il 6tait legitime, et6 funestes aux ennemis de leurs adorateurs, ils ont aid6 ces derniers de tout le mal qu'ils faisaient aux premiers. — Ajax et T^lamon jouent a Salamine le m6me r61e (5) : eux aussi chassent I'envahisseur et restent fiddles aux Grecs. En ^change des sacrifices qu'ils ont regus, ils emploient, au profit des Hellenes, toute la puissance de nuire dont ils disposent, et Ton sait que les Grecs aimaient h croire qu'ils leur devaient la victoire. —
Or le mort aide de m6me les siens contre ses ennemis, ceux qui le nourrissent et I'honorent contre les etrangers hostiles. Le h^ros, mort plus puissant, fait de meme, prouvant par la,. — de la maniere la plus ^vidente et la plus formelle, — que toute existence ne s'arr^te pas a la mort, qu'une vie, quelle qu'elle soit, continue la premiere, et que la puissance et I'influence. loin de diminuer dans la tombe, y prennent parfois une intensity nouvelle.
(1) Herodote, 7, 134.
(2) Eschyle, Perses, v. 623-4.
(3) Eschyle, Perses^ v. 225-6.
(4) Herodote, 8, 39.
(5) Herodote, 8, 64.
TRADITIONS ET LOIS FliNEUAIRES. 85
Sans doute , pendant le cinqui^me et le quatrieme si^cle , les h^roisations sent rares, mais nous avons montr6 que la coutume n'en etait'pas perdue, et qu'en tout cas le culte rendu aux anciens h^ros n'avait pas diminu6. — • D'ailleurs, sur la fin du quatrieme siecle, les choses changent deja. Les deux tombeaux qu'Harpale 6l6ve k sa mailresse Py thionike, I'hi^ron et le t^menos qu'il lui consacre (1) sont les signes de croyances nouvelles, les monies qui m^neront k I'apotheose d' Alexandre (2). —
II y aurait, pour etre complet, aparler ici de certaines h^roisations particulieres ou , loin de montrer le tombeau , on s'appliquait a le cacher de son mieux et ou le mort etait cense disparaitre et s'abimer dans les profondeurs de la terre. — Si la forme et le decor sont ici dift*6rents , au fond la croyance est la mtoe. Le mort devient plus insaisissable et sa puissance moins tangible : le principe de son pouvoir n'en reste pas moins toujours le mtoe et reside dans la force dont Fa dou6 le tr6pas.
Quand CEdipe veut seul chercher la place consacree que le destin a fixee pour sa tombe (3), — la croyance commune est sans doute qu'il disparaissait et s'^vanouissait aux yeux, comme fera en Sicile', devant les troupes de Gelon, le Carthaginois Amilcar (4), mais non que son influence diminuait : le sujet de la trag^die n'est-il pas de savoir qui jouira des privileges atta- Vhes a sa tombe? — De meme encore, la pierre en laquelle Zeus metamorphose Alcm^ne ne tient sans doute pas lieu du corps de rheroine : mais on lui dresse un h6roon, comme on aurait fait a Alcm^ne elle-m6me (5). Et les privileges qu'acquierent ainsi les Thebains sont pour eux si r^els qu'ils expliquent et justifient le culte qu'ils continuent de rendre a I'heroon.
Ou allaient ces morts? Le plus souvent, semble-t-il, dans les lies des bienheureux, domaine merveilleux ou, sans 6tre dieux, et tout en gardant leur corps et leurs jouissances physiques, ils ne connaissaient ni vieillesse, ni maladie (6). — Mais I'^loignement myst^rieux ou ils se complaisaient n'emp^chait nuUement qu'un culte leur fiit rendu et que leur protection fut tout aussi efficace que si leurs restes reposaient dans I'heroon. — De toute mani^re le culte demeure chthonique et suppose chez le mort
(1) Theopompe, fr. 277 (Miiller, I, p. 325).
(2) Revue des UniversiUs du Midi, 1895, p. 129-170 (Radet).
(3) Sophocle, (Edipe a Colone, v. 1544-9.
(4) Herodote, 7, 166.
(5) Pherecyde de Leros, fr. 39 (Muller, I, p. 82).
(6) Euripido, HMene, v. 1676-7. Aristophane, Greriouilles, v. 85, etc.
86 DE l/lDKE DE LA MORT E\ TrUECE A l'ePOQUE CLASSIQUE.
iri^mes passions, m^mes inter^ts, m^mes haines que chez le vivant.
Toute croyance populaire ne peut se passer d'une sanction. Le culte des morts et des h^ros fut reste incomplet, si les manquements aux rites n'avaient, d'une raani^re quelconque, 6t6 punis par des toes sup^rieurs. Sansdoute, le mort se chargeait lui-m^me de se venger, et, surtout quand il 6tait de plus un h(^ros, sa vindicte 6tait terrible. Mais il restait encore trop rapproche des vivants. II y avait trop peu de temps qu'on I'avait connu sous son enveloppemortelle, souvent faible, ch6tif, incapable de se d^fendre ou de hair. On ne pouvait s'habituer il rid^e de le redouter une fois sous terre, surtout quand on savait que ce corps d6bile allait lentement se consumer et perdre ce peu de force qui lui restait. Sauf dans des cas tout particuliers, le cadavre, sans vie, paraissait sans puissance ; si des divinit^s, distinctes et redoutees, ne joignaient leur autorit^ a celle des tr6pass6s , si le respect et surtout la crainte n'obligeaient k la continuite des pratiques fun^raires, le culte des morts risquait de tomber k jamais en d6su6tude. — Mais, si les Grecs ne pouss6rent jamais ce polyth^isme si loin que les Romains, s'ils ne divinis^rent pas, comme eux, tons les instants de notre vie, leur religion n'en resta pas moins I'anthropomorphisme. Aussi devaient-ils , tout naturellement , se faire ici encore des dieux qui r^pondissent k leurs besoins , et , comme le culte des morts ne pouvait subsister sans divinites vengeresses, il va sans dire que ces derni^res furent invent^es, et, si puissant 6tait I'instinct qui personnilSait en Gr^ce toutes les abstractions, qu'elles furent bient6t redoutees.
Ces ^tres 6taient de deux sortes, ou, si Ton aime mieux, leur r61e 6tait double. Les uns avaient pour mission plus sp6ciale de faire respecter par les vivants les ^mes des morts. Les autres s'occupaient , non des hommes , mais des morts , leur assurant (ou, dans certains cas, leur refusant) une existence heureuse," ou, du moins, sans douleurs. — Les uns, comme les autres, n*habitaient pas la surface de la terre ; Timagination des Grecs les rel6guait dans les cavernes et les espaces souterrains , pour cette raison simple que, divinit6s des morts, elles ne pouvaient subsister ailleurs que Ik ou reposaient les morts, dans la region que jamais ne visite le soleil.
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Les 6num6rer tous , serait, non seulement entreprendre une t^che presque infinie, mais aller a I'encontre de hotre objet, qui est de rechercher les seules croyances qui soient propres k la majority des Grecs, les seules qui , par suite, soient populaires et commun^ment accept6es. Sous Tinfinie diversity des traditions locales , il semble qu'on aper^oive , sans peine , certains principes g6n6raux, les seuls que nous tenterons de pr^ciser et de mettre en lumi^re. Nous essaierons surtout de montrer les liens 6troits qui rattachent ces deux classes d'esprits sup6rieurs aux croyances communes dans le culte fun^raire. —
Parmi les divinit6s qui devaient assurer aux morts le respect des vivants, il n'en est pas de plus populaires ou de plus redoutables que les Erinyes, ces dresses « au coeur doux » que TAreopage entourait d'une veneration si particuliere. — Or il est remarquable (1) que, primitivement, les Erinyes ne sont autre chose que I'^me m6me du mort, personnifi^e et vengeresse.
En effet, si Ton passe en revue les textes ou une allusion est faite aux v^n^rables, on s'apergoit que certains les designent d'une mani^re toute particuliere, et, comme nous le verrons, toute caracteristique. Non seulement les Tragiques ne separent pas les Erinyes du culte des morts , mais ils attribuent parfois les Erinyes h certains morts, comme leur bien et leur chose propre. Pour qu'il n'y ait doute sur leurs intentions , ils font suivre la mention des dresses du nom du mort au g^nitif , ou, d'une mani^re jplus expressive encore, remplacent le possessif par I'adjectif possessif. — Par exemple, dans un texte souvent cite d'H^rodote, les iEgides el^vent un hi^ron aux Erinyes de Laios et d'CEdipe (2). Ce ne sont plus ici des divinit^s libres et independantes, mais des dieux particularisms et comme lies : ils ne se separent pas des morts auxquels ils sont reunis. lis en sont comme la voix et la vivante expression. Or une vingtaine d'autres exemples montrent le m^me lien indissoluble rattachant les Erinyes k tel mort determine ou a tel des heros. — II suit que, des lors, ces deesses ne sont plus trois ou en nombre limite, qu'il y en a d'innombrables , presque autant que de morts. —
A quel titre I'Erinye s'attache-t-elle a I'individu, au point de faire corps avec lui et de le personnifler au besoin? Quelle pent etre la raison de cette alliance indissoluble? Le probieme a,
(1) Rohdc, Rheinisches Museurrif 1895, 1-31 {Paralipomena),
(2) Herodote, 4, 149.
88 DE l'idee i)E la mort en grece a l'epoque classfque.
comme on voit, change de face, mais, si les positions sont diff6rentes, la solution n'en est que reculee. Un texte, tr6s precis d'Eschyle, va, heureusement, nous permettre de le resoudre. — Dans les Sept, Antigone et Ism^ne font entendre, k la fagon des myriologues modernes, les plaintes entrecoup6es du throne fiin^raire. A un moment , elles s'6crient : O destin , p^nible et trop lourd , « ombre divine d'CEdipe , noire Erinye , » combien grande est ta Force (1) ! — Quelle que soit ici I'assimilation du destin et de FEum^nide, quelque valeur qu'Eschyle prete a la redoutable Moira , le second vers donne un sens certain et tres net. Un m^me 6tre est tour a tour appel6 I'ombre d'OEdipe et FErinye. Done, s'il est vrai que deux quantites, egales a une troisi^me, sont Egales entre elles, il est indubitable au meme titre que FErinye et Fombre d'OEdipe sont, pour Eschyle, un seul et m^me personnage. Done encore FErinye d'OEdipe n'est autre chose que Fombre meme d'(Bdipe. — Or ce terme d'ombre, (xxia, est, a dire vrai, vague et tres peu precis, ce que Fon couQoit assez bien , si on reflechit qu'il d^signe un ^tre vague lui-m6me et peu precis. II est en effet synonyme, les exemples en abonderaient, s'il 6tait necessaire d'en citer, de cette autre locution, fr^quemment usitee chez les 6crivains et chez les Tragiques, Vimage d'(Bdipe ou FetStoXov. — Et, par ce biais, nous arrivons a la solution precise et definitive. L'image du vivant est ce qui subsiste de lui apr6s sa mort. Ce nom lui vient de la diminution d'existence qui lui est faite, sa seconde vie n'6tant plus que le reflet de la premiere, mais lui ressemblant, en ce qu'elle est de m6me nature. En definitive, et de quelque mani^re que Fon congoive son 6tre, Fimage du vivant c'est, pour les Grecs, la mort m6me, avec sesbesoins et ses passions. — L'Erinye , en fin de compte, n'est rien autre que la personnification du mort, que la materialisation de sa vengeance et de sa haine. Elever un hi6ron aux Erinyes d'G^dipe, c'est F^lever a OEdipe m^me. Le titre indique seulement qu on a surtout en vue d'apaiser le courroux du mort, mais cette ire d'Gildipe est aussi peu distincte d'CSldipe et se congoit aussi peu sans lui, que la vengeance d'un homme, separ^e ou abstraite de cet homme meme. C'est une qualite ou un etat d'OEdipe, 6tat'et quality supposant un 6tre qui les supporte, une substance qu'ils d6terminent.
Sans doute, les Grecs ne se rendaient pas tons compte que
1) Eschyle, les Sepl^ v. 962-4 (le vers 964 d'aprcs la correction do Porson).
"TOADITIONS ET LOIS FUNRRAIRES. 89
TErinye n'6tait primitivement que la vengeance m^me du mort. Avec le temps, la qualite 6tait devenue substance, et les Erinyes s'6taient m6tamorphos6es en deesses superieures aux morts qu'elles prot^geaient. Mais tous sentaient obscur^ment qu'un lien puissant unissait les deux classes d'^tres. Dans la croyance populaire survivait quelque chose de I'antique foi, les textes dont nous avons parl6 en sont le certain t^moignage. Ceux m^me qui ne savaient plus I'origine des Erinyes conservaient sur ce point quelque reste de la superstition primitive.
La preuve en est que les Erinyes font toujours et partout Toffice du mort, qu'elles poursuivent en son nom les vivants, qu'elles vengent ses injures et les outrages qu'6n lui fait. La meute hurlante dont Eschyle entoure Oreste est aux ordres de Cly temnestre , qui reveille son z61e et Texcite^rhorrible cur6e. Une fois d6chain6e , elle reste irreconciliable , tant que le mort conserve son courroux, ouqu'une puissance superieure n'apaise irr^sistiblement sa vengeance. — Elles poursuivent leur tllche en tout temps et en tout lieu, symbole visible de Tinsatiable ressentiment .du mort. L'Had^s m^me , dont elles sont pr^tresses (1), ne les arr^te pas (2), et elles punissent jusque-1^ les coupables. Aussi bien sont-elles les instruments, aveu^es et sourds, d'une vengeance qui n'est pas leur fait. Elles vont jusqu'au bout, parce que leur tache est de punir, non de pardonner ou de remettre. Qui veut expier son crime doit apaiser le mort : si ce dernier fl^chit, les Erinves s'arr^teront d'ellesm^mes. Tant qu'il sera inexorable, les Erinyes resteront inflexibles , car elles ne sont rien par elles-m^mes , elles ne sont que I'expression, — traduite ^t faite sensible, — de sa vengeance.
Aussi leur culte esl-il , comme celui des heros et des morts, 6minemment chthonique. Les sacrifices leur sont ofTerts la nuit, les victimes sont enli^rement briil^es sur leurs autels, les libations sont de miel et d'eau, les gateaux qu'on leur voue ressemblent a ceux que la tradition consacrait k Cerb^re. — Ministres et personnification des morts, n'est-il pas juste qu'ils soient, comme eux, honoris et servis ?
Et rimagination des Hellenes leur avait donn6 de nombreuses rivales. Innombrables sont les divinit^s infernales qui interviennent k quelque degr6 dans la vie humaine, soit pour la
(1) Euripide, Oresle, v. 260.
(^) Eschylo, Eum^nides, v. 237, 422.
90 DE l'idee de la mort en grege a lV.poque classique.
troubler de jour par d'effrayants presages, soit, le plus souvent, pour la torturer de nuit par de redoutables apparitions. Sans parler de I'Empousa, vrai vampire pustuleux et sanglant (1), ni de I'Eurynomos ^nigmatique de Polygnote (2), les Harpyes, les Sir6nes, Thanatos, les K6res ^taient sans cesse a la poursuite, comme a la curee des vivants. — Or, de quelques noms divers qu'on les d^signat , le plus souvent on avait peine a les distinguer d\ine mani^re precise. Les Keres sont parfois trait6es d'Eumenides (3), et, quand Eschyle ou les Tragiques chantent les V6n6rables , leur imagination 6voque aussit6t les Gorgones ou les dangereuses Sir^nes (4). Tons ces 6tres, a quelque degre, repr^sentent la vengeance des morts. Ce sont des 4mes errantes et avides de chatier et de punir. A ce titre , et quelque role divers qu'on leur ait attribu^ par la suite , elles sont et restent toujours redoutables. —
Les Harpyes et leurs soeurs les Gr^es habitent aux confins de la terre, pr^s des Hesp^rides, avec lesquelles on les confond parfois — dans ces regions ou disparait le soleil et ou commence par suite le r^gne des T6nebres et d'Hadifes (5). Quant a leur fonction sur terre , leur titre de filles de la Nuit n'en dit-il pas assez sur leur nature? Et plus encore le sens populaire que les Gorgones ou les Gorgoneions avaient dans la litt^rature et surtout dansl'art dlndustrie. C'^taient 6minemment des « apotropaia » 'qui detournaient le sort contraire. Or le mauvais ceil, que ces representations passaient pour conjurer, parce qu' elles en etaient la plus vive expression , d'ou venait-il le plus souvent, sinon des morts impatients de punir et de se venger? Presque tons les dangers qui itienagaient les hommes venaient de U, d'une offense inconsciente a des parents qu'ils avaient outrages, sans le savoir ou de propos d6lib6r6. Contre ces perils incessants, les amulettes, esperaient-ils , pouvaient les preserver, d'ou Tabus qu'ils en avaient toujours fait. —
Les Sirenes, que la tombe de Xanthos montre dans leur fonction de ravisseuses d'ames, sont, par la, tout aussi directement interess^es au sort du mort, par suite k sa vengeance. Dans la longue invocation qu'Hel^ne leur adresse (6), leur sanglante
(1) Aristophanc, Assemblee de femmeSy v. 1056-7.
(2) Pausanias, 10, 28, 6.
(3) Euripide, Electre, v. 1252.
(4) Cf., pour les Harpyes, Eschyle, Eum^nideSy v. 50.
(5) Dietorich, Nekyia, p. 29-45.
(G) Euripide, lUlene, v. 167-179.
TRADII'IONS fiT LOIS FUNERAIRES. 91
mission n'est pas oubliee , non plus que les chants, adress^s la nuit aux morts disparus. Elles personnifient la mort, done prot^gent ceux qu'elles ravissent. Aussi est-ce par un touchant et pieux symbolisme qu'on les verra, aux cinqui^me et quatri^me si^cles, pleurant sur les tombes. —
Les K6res sont implacables (1) et les ch^timents qu'elles infligent ne se remettent pas (2). Ce sont elles qui bouleversent la descendance fatale d'QEdipe (3). — Si elles s'acharnent ainsi a le confondre , c'est que son parricide, — tout inconscient qu'il soit, — reclame une punition egale au forfait. Elles vengent Laios, et rien que la mine de sa maison ne saura jamais les satisfaire. — Aussi Eschyle les appelle-t-il a juste titre K^res- Erinyes (4) : sous une autre forme et sous un autre nom, c'est le mort m^me qui assouvit, grace a elle, sa vengeance. Elles la renderit plus terrible par I'effroi qui s'attache k leur 6tre : elles ne peuvent ni ne sauraient la modifier. —
Quant k Thanatos, qu'on adorait k Sparte (5), et que les vases peints repr^sentent si souvent, il est significatif qu'Andromaque prononce son nom a c6t6 de Phthonos et d'Alastor (6), I'Envie et la Vengeance. — Si I'Envie pent designer la Nemesis divine, la Vengeance n'a qu'un sens r'c'est celle du mort, la revanche des crimes inexpies et du meurtre impuni. Thanatos est une divinite de mtoe nature, car la mort est souvent la vengeance de la mort, le seul crime qu'on ne puisse racheter. —
Ainsi, des Erinyes a Thanatos, il n'est pas d'etre sup6rieur, sp6cialementcharg6 de fonctions chthoniques, que I'imagination grecque ait d6sint6resse du culte des morts et qu'elle ne lui ait pas au contraire express^ment rattach^. Tant il est vrai que ces divinit^s, plus tard emancip6es, n'6taient, au d^but, que des porte-paroles et des prete-noms : I'^tre qu'elles masquaient, le seul que Ton imaginat puissant et redoutable, 6tait le rnort, tout couche qu'il Mt dans la tombe. —
Toutes ces puissances, si grands que fussent leurs rapports avec les vivants, ne les frappaient cependant que par contrecoup. Elles jouaient, k I'occasion, un r61e sur terre ; elles apparaissaient, surtout la nuit, a ceux qu'elles voulaient tourmenter.
(1) Sophocle, (Edipe Roi^ v. 472.
(2) Uesiodo, Tlieogonie, v. 217.
(3) Eschyle, les Sept, v. 1047-8.
(4) Eschyle, les Sept, v. 1047.
(5) Aristote, fr. 85 (Muller, II, p. 131).
(6) Euripide, Troyennes, v. 762-4.
Mais elles avaient ailleurs leur demeure et leur si6ge fixe. EUes habitaient I'Had^s, region souterraine ou les morts 6taient reunis. Les Erinyes sont par excellence divinit6s infernales et chthoniques, adorees comme telles et localis6es sous la terre (1). De m^me les Harpyes veillent aux portes du Tartare (2) et les K^res servent de cortege a la redoutable H6cate. — Par 1^ nous sommes amenes a chercher ce qu'6tait pour les Grecs I'Had^s, quelles divinit^s y 6taient renferm6es, quel sort y attendait ceux qui descendaient a ses sombres bords.
En le faisant , nous nous 6loignons moins peut-^tre qu'il ne pourrait le sembler de la question qui nous occupe. Honorer les morts et leur rendre culte au tombeau n'est pas n^cessairement impliquer que ces morts ne quittent point le lieu des sacrifices. Tout culte suppose la croyance h I'^tre : il ne suppose pas forc6ment la conviction que la puissance ador6e ne reside qu'en un point privil6gi6, celui ou on I'adore. — En tout cas, si les choses, logiquement peut-6tre, auraient AA se passer ainsi, il semble bien que jamais il n'en ait et6 de m^me. Jamais en Gr6ce, quoi qu'on en ait dit, le culte du tombeau n'emp^cha la croyance k I'Had^s.
Sans doute, on all6guera que Vlliade ne dit pas mot d'une reunion possible et ult^rieure des morts. Mais, quoique ce proc6d6 de critique soit tres usite, il semble singulier de chercher dans ces vieux po^mes un credo complet , ou pas un des articles de foi n'est oubli6 ou volontairement pass6 sous silence. Qu'avait a faire uneNekyia dans Vlliade, etles quelques passages qu'on a rapproch^s de ce po6me, que prouvent-ils, sinon I'importance , que personne n'a song6 k nier, du culte rendu au tombeau ? — D'autre part, les tr6s antiques l6gendes parlant de descentes faites par des vivants dans I'Had^s, celle de Th6s6e et de Pirithoos, celle d'Ulysse dans VOdyssee, d'Orph^e dans la Minyade, le renom m^me d'Hades et les fables qui I'environnent ne d6montrent-ils pas , de la mani^re la plus ^clatante, que ce mythe remonte aux temps les plus recul^s, qu'il n'a pour ainsi dire jamais eu d'histoire et n'a jamais pu commencer en Grece?
En fait le mort regoit et accepte les offrandes sur son tombeau. Telle est la crovance invariable et certaine. Mais, en dehors des instants ou il agr6e les hommages de ses fideles, rien ne le retient plus dans la tombe. Le dieu, qu'on v^n^re en ses
(1) Eschylo, Eumenides, 72. C. 7. A., Ill, 1423, etc.
(2) Origcnc, Contre Cel«e, 6, 42.
temples, y aceepte de iii6me les sacrifices : est-ce k dire qu'il y demeure ? Et, s'il est vrai qu'il pr6f6re certains lieux, n'est-ce point parce qu'il y est ador6 de preference, parce qu'il y goiite de plus nombreux sacrifices et des^offrandes plus magnifiques? Si loin qu'allat le particularisme et ranthroporaorphisme des Grecs, jamais ils n'ont pr6tendu que leurs divinit^s r^sidassent, dune maniere permanente, dans leurs sanctuaires. lis y venaient, quand on les y appelait : ils n'y restaient que quand et s'ils le trouvaient bon. — De m^me pour les morts. Quand on les invoquait par des sacrifices, ils n'^taient pas sourds aux prieres et accouraient vers ceux qui les suppliaient : le reste du temps, ils pouvaient 6tre ailleurs, vivre dans une region qui leur flit r6serv6e et ou ils se r6uniraient, comme ils avaient fait de leur vivant. — La preuve qu'ils 6taient au besoin ind^pendants est que, s'ils voulaient se venger, ilssavaientbienle faire ailleurs que dans le voisinage de la tombe ou ils 6taient census renferm^s. Leur courroux atteignait dans tout pays, et la fuite ne pouvait y soustraire le coupable. Les morts vengeurs ne sont-ils pas, le plus souvent, trail^s d'errants et d'^mes vagabondes : que sont les vampires, sinon ces ombres malheureuses et malfaisantes? — Mais, dira-t-on , la cause qui fait ainsi errer les trepasses , c'est I'absence de toute sepulture legitime, Tincertitude du repos dans la tombe. Si bien qu'ils ne vaguent ainsi , que parce que le tombeau leur manque : s'ils I'avaient, comme leur corps, leur ame serait immobile et tranquille. — De fait, rien n'est moins vrai. La tombe d'Agamemnon regoit les offrandes de Clytemnestre elle-meme : rien cependant ne pent apaiser le ressentiment du mort, ni compenser le prix du sang. De m^me encore, Oreste a beau tenter de se concilier les manes de Clytemnestre : les Erinyes de sa m6re 6gorgee I'atteindront en tons lieux, a Delphes comme en Argolide, en Tauride comme en Attique. — Done les morts, quand ils veulent se venger, le peuvent en tous lieux. Done il est bien vrai que rien, sauf le culte temporaire et intermittent qu'on pent leur rendre, ne les attache aux tombeaux.
Ainsi, la croyance a THades n'a rien qui soit absolument contradictoire k la croyance primitive en I'existence d'outretombe. — Peut-6tre pourrait-on soutenir que, sans emp^cher le culte , elle le restreint et diminue ainsi la puissance des morts. Ceux-ci, affranchis en partie des liens physiques, s'eloignent d'autant des vivants , qui les sentent ainsi moins presents et peuvent plus aisement les mepriser ou les nier. — Mais, par la,
les morts gagnent en autorit6 ce qu'ils peuvent perdre en materiality, lis se rapprochent , comme nous Tavons vii, des conditions de la divinity. Par suite, ils deviennent plus puissants, et les vivants n'ont que plus de raisons de les adorer et de leur rendre culte. Par la se trouve doublement I6gitim6e la croyance ^ I'Had^s. Loin d'en etre infirm^e, I'existence des morts est confirmee, tout au contraire , de la fagon la plus ^clatante. —
Ce n'est pas qu'il y eut , en dehors de quelques points fixes, accord complet sur la nature de I'Had^s. On savait, ou Ton croyait qu'il y avait sous terre un vaste empire souterrain, ou les morts 6taient r^unis : on en nommait les dieux, les gardiens, les fleuves m6mes et les marais. On n'ignorait pas que beaucoup de routes y menaient, et Ton d^signait express6ment les gouffres, les cavernes, les fissures du sol par lesquelles on descendait dans I'Had^s. Certaines regions, toutes crevass^es de catavothres, ou boulevers^es par les eruptions volcaniques , comme I'Arcadie , la B6otie , la campagne de Cumes , comptaient plusieurs de ces entries souterraines. — Mais la cessait I'-accord. Sur le point important, qui etait de savoir ce qu'6tait au juste le royaume des morts, ou, plus pr6cis6ment, ce qu'y faisaient les morts, les divergences commengaient. Les imaginations, parfois bizarres, du vulgaire, les speculations des philosophes, les dogmes de certaines sectes religieuses se disputaient a I'envi ce th^me d'^ternelles discussions. Tous croyaient a I'Had^s, mais chacun I'imaginait a sa mani^re, suivant les besoins de son esprit ou la pente de sa fantaisie. —
Pourtant, a travers ces conceptions particuli^res , dominait un sentiment general : les morts n'avaient dans THades qu'une existence limit6e, sans grandes douleurs, mais sans joies, sans force surtout, et sans activity, sans I'^nergie qui donnait tant de prix a la vie , sans la diversity des int6r6ts et des passions qui variait a Tinfini leur ^tre terrestre. II semble que la plainte melancolique d'Achille dans VOdyssee ait exprime sur ce point I'opinion invariable des Grecs : ce n'est qu'un semblant de vie, une ombre d'existence, que le s^jour continu dans I'Had^s. Du moment ou la religion born^e des Hellenes 6tait incapable de concevoir dans I'au dela une passion ou un amour exclusifs, qui pussent a jamais satisfaire toutes les aspirations des morts, ils devaient, comme bien d'autres peuples, ne trop savoir qu'imaginer pour remplir leur Had^s. L'existence des morts devait, de
toute n6cessit6, 6tre difF^rente de I'existence terrestre. Les Grecs partaient de li, mais cet axiome, dont ils etaientconvaincus, ne leur donnait aucune lumi^re sur la consequence qu'ils pouvaient en tirer. En d^sespoir de cause, ils retranchaient de leur vie tout ce qui en 6tait I'^me, — I'^nergie, Tactivit^, les passions, — et laissaient aux morts le r^sidu, ombre vaine, s'il en fut. —
II y avait danger k cela pour le culte des morts. En effet, refuser tout ^tre aux habitants de I'Had^s, ne leur en laisser que les apparences , c'est affirmer implicitement que les morts ne sont plus, qu'ils ne peuvent rien, pour secourir ou pour se venger, — c'est supprimer, par suite , la premiere raison du culte. Les sacrifices qu'on offrait sur les autels fun^raires avaient une fin tr6s precise : ils 6taient vou^s a un 6tre qui les acceptait et qu'ils devaient concilier. Supprimez cet 6tre ou essayez de le r^duire, les sacrifices cessent aussit6t. — Ainsi THad^s, tel qu'on le concevait d'ordinaire , et le culte des morts , tel qu'il 6tait regulierement institu^, semblent deux choses, au premier abord, mal conciliables. On ne comprendrait pas, si les t6moignages historiques n'6taient pas la pour Tattester, que les deux croyances eussent pu simultan6ment 6tre regues et acceptees par les m^mes esprits. II faut qu'une raison secrete ait, non seulement pallia, mais compl^tement efface Tantagonisme des deux principes. —
Cette croyance, qui retablissait I'^quilibre entre les deux forces contraires, etait la conviction que dans rHajd^s, les bons 6taient recompenses et les m^chants 6taient punis. Par 1^, non seulement I'existence des morts etait affirm^e d'une mani^re plus complete, puisqu'ils pouvaient jouir et surtout souffrir, mais la mort m^me etait consideree, non comme une fin, mais comme un passage, comme un instant entre deux vies, non comme le commencement du neant. —
Ce n'est pas qu'il y ait rien la qui ressemble a la conception chretienne. II n'y a pas de recompense pour tons les bons, ni de chatiment pour tous les mechants. Mais c'est assez que le principe soit pose, pour que ses consequences s'en-fassent immediatement sentir. — De meme encore toutes les traditions relatives aux Juges des Enfers sont confuses, mal etablies, ou appartiennent aux dogmes orphiques et aux conceptions des philosophes (1). Mais, de quelque maniere que se fit la separation, qu'il y eut ou non jugement, I'essentiel est qu'on croyait
(1) Erwin Rohde, Psyche, p. 284-5.
une distinction possible, par suite une remuneration, si imparfaite d'ailleurs qu'elle Mt. —
A dire vrai, on n'aperQoit pas clairement quel pouvait etre le sort de ceux que recommandait leur propre et seul m^rite. Nous verrons que les Initios avaient droit, dans THad^s, k une place et k des jouissances privil6giees. Mais il n'y a rien la qui ressemble k une recompense que Ton ait soi-mtoe et peniblement gagnee. — Quant aux lies des Bienheureux, c'etait un sejour distinct de I'Hades, et oil n'entraient, d'ailleurs, que des h6ros d'exception, non par leur merite, mais par la faveur divine. Les plus puissants y etaient ravis , enleves de terre de leur vivant : c'etait un miracle, un merveilleux prodige. II n'y avait rien la d'un droit qu'on acqu^rait. — Notre conclusion sera que les morts, non coupables, gagnaient, par leur innocence relative, I'assurance de ne pas souffrir dans les Enfers. S'ils n'etaient pas heureux, ils n'etaient pas du moins eternellement malheureux.
— Sans doute, la consolation etait chetive, et la conception grossiere. Telle quelle, elle assurait une justice relative, et une equivalence sommaire des merites et des recompenses. —
Par contre, certains coupables etaient punis. Peu nous importe quelle a ete, en Grece, I'origine de cette conception, si la legende divine n'a pas precede et cree la legende humaine, — I'essentiel est que certaines peines, subies dans I'Hades, etaient, au cinquieme et au quatrieme siede, considerees comme des chatiments. — Ixion avait voulu faire violence k Hera (1), et, sur une fausse promesse, avait cruellement fait perir Hionee (2).
— Sisyphe avait trahi Zeus , enchaine Thanatos, force la porte des Enfers (3). — Tantale expiait son orgueil et son audacieuse impiete. — Tityos avait porte ses desirs jusque sur Latone (4).
— Comme on le voit , les crimes etaient precis et determines. Ceux-la seuls etaient chaties, et rien ne parle d'autres peines. —
A dire vrai, la liste des chatiments est loin d'etre close. Deja Homere jetait les Parjures dans les Enfers. — Polygnote, dans les peintures de sa Lesche , montrait un fils criminel etrangle
(1) Pindare, Pythiques, II, v. 26-8.
(2) Pherecyde de Leros, fr, 103 (Miiller, I, p. 96).
(3) Pherecyde, fr. 78 (Miiller, I, p. 91).
(4) Horace, Odes, III, 4, 77.
TRADITIONS ET LOIS FUNIilRArRES. 97
par son p6re (1), un parricide ch^ti6, un sacrilege piini par une empoisonneuse (2), des non-inities, ou plut6t des impies qui avaient raiile les myst^res, coadamn^s a remplir des vases sans fond (3).
Malgr6 ces supplices , qu'on pourrait dire adventifs, tr^s pen de crimes sont punis. Encore tournent-ils dans un cercle determine. Presque tous ont trait a la divinity : les offenses personnelles des dieux sont veng^es avec la derniere rigueur, comme sont chati6s ceux qui derobent leurs tresors ou qui raillent leurs myst^res. — Mais d'aulres forfaits sont et ne sont qu'humains. Tantale est coupable envers son fils autant qu'envers les dieux. Le parricide, chati6 dans la Lesche, porte atteinte k la piete familiale, pour un Hellene la plus haute et la plus venerable des institutions et des croyances. — Si ce sont la encore, en un sens, des ch^timents utilitaires, qui doivent et preserver et maintenir la famille, ce fondement del'Etat, d'autres punissent des crimes de droit commun. Ce fils « qui nest pas juste » qu'etrangle son pere, quel crime a-t-il commis, nous Tignorons, mais il suffit quil ait viol6 Teternelle equite. Damemelxion est puni aussi comme meurtrier, parce que le sang vers6 reclame vengeance et qu'il est coupable envers son prochain et envers son egal. —
II est vrai que ces chatiments , tout legendaires , restent exceptionnels. On pouvait toujours se flatter d'y echapper. — II sufiit qu'ils existent cependant pour qu'un espoir soit laiss^^a Tinnocent, et surtout une crainte au coupable. Les philosophes pourront raffiner sur ces imaginations simples et rudimentaires. Ces donn^es sufflsaient et devaient suffire au vulgaire : il y trouvait de quoi satisfaire a Tobscur besoin qu'il resscntait dune repartition plus exacte des joies et des peines. II sentait la un acheminement vers une justice sup^rieure, et peut-etre une conception plus raffin^e, plus abstraite et plus hasardeuse, lui aurait-elle moins convenu. Tout progres moral devait, pour ces ames eternellement jeunes, se voiler d'une all6gorie et se d^rober sous un mythe precis. —
Par la, le culle des morts se conciliait avec la croyance a THad^s. Par cette r6alite des joies et surtout des peines, I'existence des morts se trouvait doublement d^montr^e. — N'6tant
(I) Pausanias, 10, 28, 4.
l2) Pausanias, 10, 28, 5.
(3) Pausanias, 10, 31, 5, 8.
98 DE l'iDI^E DE la MORT en GRECE a L'^.POQUE CLASSIQUE.
plus attach^e et U6e au tombeau, elle en devenait phis puissante et surlout plus indSpendanle- La religion des morLs devenait par \k plus 6lev6e, et comme plus spiritualiste : un ferment nouveau de vie la Kcondait, qui 6tail i la fois une garantie d'existence, et une promesse de continuite.
GHAPITRE III.
PHILOSOPHES BT ECRIVAINS.
Les usages fun^bres et les coutumes traditionnelles d^terminaient, nous Tavons vu, les sentiments du peuple et fagonnaient, de leur action lente et comme inconsciente , Fame du vulgaire. Mais leur influence n'etait pas seule h s'exercer. Plus qu'en aucun autre pays, le peuple, k Athtoes du moins, 6tait dans la dependance des esprits sup6rieurs, orateurs et pontes, politiques et philosophes. Ge n'etait pas seulement a cause du sentiment tr^s vif qu'il avait des chosen de I'art — ni de I'insatiable curiosity par laquelle son esprit n'6tait stranger a aucun ordre de speculation. Ce qu'on appelait le peuple, mtoe dans les cites les plus democratiques, n'6tait jamais et ne pouvait 6tre autre chose qu'une 6lite. Compares aux esclaves, aux affranchis, aux strangers, auxm^teques, auxisot^les, les citoyens qui jugeaient et 16giferaient — ceux-1^ seuls qui comptaient — formaient, k beaucoup pres, une minorite. De par ce fait seul, il y avait d6ja chance qu'une selection s'op^r^lt. Mais la nature sp^ciale des fonctions publiques qu'ils exerQaient, I'habitude de rendre la justice, de decider des int^r^ts d'Etat — comme la frequence des fetes , des concours , des representations tragiques et comiques — aiguisaient leur esprit, naturellement ingenieux et subtil, I'ouvraient aux soucis les plus divers, aux pens^es les plus belles, les plus rares et parfois les plus sublimes.
Cette education incessante que recevait le peuple, cette selection d'ames suivant la selection des corps, rendaient possible Taction des penseurs et des philosophes. Ceux-ci s'appliquaient d'ailleurs a maintenir et accroitre leur influence. Trois des plus grands, Pythagore, Empedocle, Platon , ont ete hommes d'etat, le dernier seul ayant du, malgre de vains efforts tentes en Sicile,
se contenter de batir une cite ideale. — La m^me ou les philosophes s'isolaient, leurs disciples transmettaient leurs doctrines que vulgarisaient les pontes. Quelque chose en parvenait toujour s jusqu'au peuple — si imparfaite que fut I'adaptation. si deformee que fi\t I'image et I'impression definitive. Sans doute nous pouvons mal mesurer cette influence — infiniment variable suivant les temps et les esprits, mais il suifit qu'elle se soit exerc6e pour qu'il importe de I'etudier. Les philosophes « pr6socratiques » serviront a notre enqu^te de point de depart ; les pontes du cinqui^me si^cle nous montreront Taction que ces penseurs eurent sur la po6sie ; Socrate et Platon, par leurs speculations morales et spiritualistes, prepareront Tav^nement d'une doctrine nouvelle, plus pure et singuli^rement plus 6levee.
On pent, si Ton neglige les premiers loniens et si Ton ne pretend pas s*astreindre a la succession chronologique, diviser en trois groupes les syst^mes presocratiques. Le probl^me m6taphysique oul'antinomie de F^tre en soi oppos6 aux ^tres particuliers, de la substance immuable opposee a I'^ternel devenir,
— telle est la question essentielle dont la solution partage les philosophes. Les uns, les El^ates, soutiennent que Tetre est tout, le changement n'etant qu'apparent et superficiel. Les autres, tels qu'Heraclite, veulent que I'etre permanent ne soit qu'illusion, que le changement seul soit r^el et soit essentiel.
— A ces solutions radicales, qui suppriment Tun ou Tautre des termes du probleme, s'opposent les systemes mixtes ou de conciliation. Chacun a'leur mani^re, Pythagore, D6mocrite, Anaxagore tententde ne sacrifier aucune des donn^es contradictoires. lis admettent qu'il y ait a la fois permanence et changement : mais la variation ne porte plus sur les choses memes. Les ^tres subsistent, identiques et immuables : seuls leurs rapports se modifient. — Les tendances, on le voit, sont diff6rentes, assez oppos6es entre elles pour que des conclusions diverses soient tirees des premisses sur la question qui nous occupe seule : malgre le d^labrement et la rarete des textes, quelques-unes de ces conclusions peuvent etre encore aujourd'hui apergues. —
Les El^ates, par le principe m^me de leur syst^me, forgaient I'esprit a concevoir, sinon a recevoir encore, certaines conclusions, nettement spiritualistes. Certesl'Etre, que Parmenide affirmait si hautement, est encore indetermine, a la fois Mati^re
PHILOSOPHES ET ECRIVA€:*S: '"« : w ^ ' -.^^X^IOPi:
et Esprit (1). Mais il suffit qu'il soil et qu'il soil seul pour qu'on doive bientot I'imaginer comme immateriel. Aussi bien rien n'exisle que pense (2), et la pensee semble d^ja identique b. I'Etre. — II suivait de la plusieurs conclusions. D'abord que la vie bumaine, transitoire et finissante, n'6tait, par rapport au seul Etre r6el, qu'un accident et qu'une illusion, mais qu'elle ne r^tait pas moins, ni davantage, que la mort m^me : toutcs deux, au meme titre , appartenaient au monde des apparences , de la menteuse et trompeuse Ao?a. Par suite, ni la vie n'6tait si regrettable, ni , par contre, la mort si redoutable : la consequence etait de prater moin^ d'attention au spectacle de I'existence et de s'accoutumer, par la raison, ^ Fidee de la mort prochaine. Puis Ton pouvait se demander si cet Etre supreme, par cela seul que Ton pouvait, bien ou mal, le connaitre, devait rester ^ternellement ferme a I'homme, — si, par une part de soi-m^me, la plus haute, on ne pouvait s'6lever jusqu'a lui, — bien plus, si Ton ne pouvait participer k son immunity, et, par la , craindre moins la mort une fois qu'on serait assure de ne pas finir tout entier.
Mais, si Tontologisme des Eleates entrainait avec lui de telles consequences, ils ne surent ou ne purent les d^dnire de leur pr^misse. La physique de Parmenide est, en comparaison de sa metaphysique, singuli^rement timide; mais il faut, avant de la juger, se rappeler qu'elle n'est qu'un pis aller, une construction faite pour le vulgaire et destin^e a concilier les apparences sensibles. L'ame y est representee dans la dependance etroite des sensations , souniise comme le corps k Talternance des elements primordiaux, le Chaud et le Froid : le cadavre est la proie du Froid, tandis que la vie repr^sente le triomphe de la Chaleur fecondante. — La theorie est, on le voit, grossiere et toute materielle encore. Pour tan t il sufflra de developper I'idee de Parmenide, de faire de la Chaleur une force spirituelle qui participe a TEtre permanent et universel , pour que cette conception simpliste soit transform^e. Le systeme contient deja en germe d'importantes et de fecondes consequences. —
Heraclite, dont I'influence ne fut pas moindre, partait d'un principe oppose. L'etre premier, pour lui, etait tout mouvement et changement, ou, pour mieux dire, c'etait le mouvement m^me, dont le feu, le phis mobile des phenomenes, etait le vi-
(l) Mullach, V. 149.
{2) Mullach, V. 94.
/•\:t02.i5E'lrIDCRE.JjEi"*'i4Ar.ilORT EN GRECE A l'ePOQUE CLASSIQUE.
vant symbole. Comment le \6foi;, raison souveraine et regulatrice, intervenait-il pour soumettre ce desordre a certaines lois fixes, c'est ce que nous avons grand'-peine k reconnaitre, mais il suffisait qu'il intervint pour que la nature s'en trouvat transformee. D'ailleurs , indice plus significatif encore , le feu primordial 6tait parfois design^ du mot qu'Homere employait deja pour dire ce qu'il restait de I'homme apr^s la mort.~C'6tait une ame, ^^^i^ non une force aveugle et sans conscience.
La vie humaine participait de ce mouvement incessant, dont clle n'etait, a proprement parler, que Tun des Episodes. Seule une communication ininterrompue avec le Feu souverain donnait k rhomme son ^tre passager : Tame 6tait une Emanation et, comme telle, ne pouvait subsister qu'en restant Eternellement en contact avec la source de vie. Plus complet Etait le contact, plus chaude et plus sEche etait I'atme, — plus aussi elle etait parfaite. Humide, plus doign^e du AlOyo; fecondant, elle s'alourdissait et s'appauvrissait de substance. — La mort 6tait precisEment la cessation du contact. L'6manation , source de vie , finissait. Le corps seul restait , inutile et vide guenille qui ne pouvait se suifire ni se prolonger. D6j^ le sommeil et le reve, ces demi-morts, montraient I'impuissance de I'homme a tirer de lui-m^me son 6tre : la mort etait I'isolement complet, la fin absolue et sans remission.
L'emanation etait, k vrai dire, corporelle : la respiration et les organes des sens transmettaient k I'individu le souffle vivifiant. II n'y avait done pas de difference absolue, radicale, entre Tame et le corps. L'un et I'autre etaient de la mati^re, tant6t raffin6e et subtile, la plus pure essence que Ton put imaginer, tantot grossi^re et terreuse. A-ussi le mouvement descendant 6tait-il accompagne d'une progression inverse. Que le cadavre flit un jour touchy par la vie et d'autres toes en pouvaient surgir. De m^me la generation 6tait la metamorphose de I'^ement humide en dme sup^rieure et plus sEche. — Par la, nulle difference essentielle n'etait faite entre la vie et la mort. L'une et I'autre etaient deux etats passagers , deux stades successifs et transitoires, deux episodes de I'eternel devenir. Done l'un ne devait pas etre plus craint que I'autre. La vie n'ayant pas d'existence reelle, n'etant qu'un accident, une emanation purement fortuite , pourquoi I'estimer sup^rieure a la mort ? Des deux metamorphoses, pourquoi redouter l'une, esperer et louer la premiere ?
L'ame individuelle, emanee du Feu souverain, ne pouvait, on
le conQoit, avoir, dans cette th^orie, qu'une existence passag^re corame la vie meme. Aussi raanquait-il forceraent au systeme la consolation de I'immortalit^ individuelle , la seiile qui pilt prevaloir utilement contre la crainte de la mort. Quelques passages obscurs, ou mal interpr6t6s, ont faussement fait croire a I'opinion contraire. — Ne suflit-ilpas d^ja que, par I'equivalence de la vie et de la mort, Heraclite adoucisse et tempore I'opinion commune? —
Pythagore , comme Emp6docle , Anaxagore et D6mocrite , croit bien encore a la permanence de I'^tre, mais en admettant la pluralite et la divergence des rapports qui unissent entre elles des fractions immuables de la matiere. Le changement ne porte plus sur les propri6t6s essentielles de la nature : c'est un changement, non d'etre, mais de lieu. La matiere reste permanente dans son essence et perp6tuellement variable dans son aspect. — Par la cesquatre syst^mes, tout diff^rents qu'ils soient entre eux, sont, au meme titre, des m^canismes. —
La philosophic de Pythagore est, plus qu'aucune autre, difficile d bien connaitre, le Maitre n'ayant sans doute que peu 6crit et ses disciples ayant transforms sa doctrine, sans parler des Orphiques, dont le systeme, assez voisin, dut k son tour influer sur le mScanisme ou, du moins, sur la morale de la secte. — Par 1^ s'explique la disproportion qu'on a remarquSe entre la MStaphysique et la pratique des Pythagoriciens. L'une estpropre au systeme, affaire de speculation et de doctrine. L'autre est adventice, propre aux philosophes, et non k la philosophic, affaire de conscience individuelle et de pratique volontaire. D'une maniere gSnSrale , Aristote a eu raison de dire que le systeme etait surtout consacrS a Fetude de la nature (1).
Aussi la tradition suivant laquelle Tame est une harmonic est-elle mal 6tablie et, semble-t-il, ne remonte pas k Pythagore lui-m6me. M6me en la supposant vraie, Ykme ne se distinguerait pas par la des autres Stres : elle serait de ra^me nature, matSrielle et corporelle comme eux-mSmes. Surtout, elle ne serait pas davantage permanente et durable, car les rapports et les harmonies sont infiniment variables, les nombres se succedant et se modifiant k I'infini. — Si imparfaite pourtant que soit la conception, elle est la seule que nous puissions attribuer, sinon a Pythagore lui-mSme, du moins a son 6cole.
Malgr6 ce point de depart, et en contradiction formelle avec
(1) Aristoto, MMaphysique , 1,8, 989. — Cf. Zellcr, trad, fr., p. 444, etc.
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104 DE l'iDEE DE L^ MOHT EN GRECE A L EPOQUE CLASSTQUE.
lui, il est certain que les Pythagoriciens ont cru ^ la transmigration des ames et que la metempsycose, qu'elle s'accorddt ou non avec le principe de leur doctrine, etait un postulat irreductible de leur morale. — L'ame est enferm^e dans le corps comme dans une prison — tel est le dogme fixe sur lequel tons tombent d'accord. Par suite, malgr6 quon en avait, on etait oblige de reconnaitre que l'ame etait independante du corps. Apr^s la mort, elle animait d'autres ^tres. Avant la naissance , elle avait passe en d'autres enveloppes materielles. D'autres fois, elle pouvait errer, pendant des temps plus ou moins longs, dans les espaces plan^taires. — Done elle 6tait independante du corps. Done la mort etait moins a craindre, puisque la part essentielle de I'^tre, celle dont la presence faisait vraiment la vie, subsistait apr^s elle et survivait a la matiere.
Les details sont moins clairs. On voit mal quelle etait T^preuve des ames et de quels crimes elle etait le chatiment. La regeneration n'avait pas de limite fixe, ni de procedes certains. De meme, il n'est pas sur que des peines fussent subies dans le Tartare, ni surtout qu'elles punissent des manquements a la moralite. Enfin, les rites par lesquels on purifiait l'ame, en la soustrayant a certaines causes de souillure , n'avaient, le plus souvent, rien d'une prescription morale. — II n'y avait done ni certitude de bonheur pour le juste , ni crainte assuree de souffrances pour le criminel, et rien n'etait plus eloigne de la doctrine de la remuneration. Mais, par cette peur, vague encore et mal distincte, d'un chatiment, un sentiment nouveau sourdait dans la conscience : le materialisme primitif etait, sinon vaincu, du moins singulierement depasse.
Sans doute , la conception etait encore pen claire et mal parfaite. L'^me qui continuait d'etre ne subsistait qu'a condition de passer en d'autres corps : done ce qui demeurait apres la mort etait, a cause de ces changements successifs, a la fois different et identique a lui-meme. Par suite la consolation etait moindre, puisqu'on ne survivait qu'a condition de changer quelque peu. — De meme, il n'est dit nulle part, au moins par les premiers Pythagoriciens, que l'ame soit a proprement parler immortelle. On nous la montre toujours comme engagee dans quelque corps ou errant entre deux metamorphoses. La conclusion logique de la metempsycose etait, sans nul doute, que r^me, en dehors meme de ses fortuites prises de corps, Mt immuable et eternelle ; mais il ne parait pas que cette deduction.
"PHILOSOPHIES ET ECRIVAlNS. 105
si simple, ait et6, d^s I'abord, formulae. — Par suite de cette incertitude et du manque de nettet^ du systeme , son influence sur les esprits fut moindre qu'elle n'eiit peut-^tre sembl6 devoir 6tre. U fallut, pour que son action fiit complete , qu'il se transformat sur Taction de Torphisme et devint, comme nous le verrons plus loin, moins une doctrine qu'une religion. —
Emp^docle, pour lequel les quatre « racines » ou principes se combinent diversement sous Taction successive et comme rythmique de deux forces sup6rieures , ne semble pas avoir beiaucoup mieux mis d'accord sa morale avec sa metaphysique. Pour lui, la connaissance, m^me rationnelle, est corporelle (1). Pourtant, il parle du corps comme d*une « tunique de chair (2) », de la vie comme d'une apparence (3), de Texistence terrestre comme pouvant k volonte , par T6vocation d'un ^tre puissant, recommencer et reparaitre a la lumi^re (4). De m^me, les ^mes damn6es qui sont assujetties k des metamorphoses perp^tuelles, mais qu'une purification constante peut faire sortir du cercle fatal et renaitre au repos d^finitif , sont-elles autre chose que les ames des morts, 6ternellement soufTrantes, mais pouvant aussi jouir d'honneurs et de privileges eternels ? — Le « d6mon » qui durait ainsi 6tait superieur aux connaissances et aux donn6es sensibles. La mortle touchaitpeu, puisqu'il lui survivait. Aussi la doctriiie apprenait-elle en fin de compte, non certes a m^priser, mais k moins redouter cette fin qui n'6tait qu'apparente et toute relative. —
Anaxagore explique toute chose par des germes en nombre inflni, invariables, indeslructibles etnon cr^^s, dont lamort ne serait pas moins un non-sens que la naissance, mais qu'ordonne une force superieure, une Pens6e intelligente, consciente et libre. Peu importe que ce Nov; soit, ou non, immat^riel : quoique Anaxagore voie en lui la plus subtile et la. plus rare des substances, done, en fait, un etre materiel, le nom seul qu'il lui donne prouve une Intention souveraine. Certains termes portent parfois plus loin et retentissent plus profond^ment dans Timagination commune que Tobjet qu'ils designent : nul n'eut la fortune du mot d' Anaxagore. La Pens6e et la Raison devenaient maitresses et reines du monde. La matiere disparaissait
(1) Rohde, Psychey p. 470, note 3.
(2) Mullach, V. 414.
(3) Mullach, V. 117.
(4) Mullach, V. 4G3 ot suiv.
106 DE l'iDEK DE la MORT en ORECE a L'ftPOQUE CLASSIQUE.
dans leur rayotinement. Par I^ tous Ics accidents inseparables de la mati6re, la maladic comme la raort, s'effagaient et perdaicnt toute importance. La crainte du trSpae devenait moins vive et surtoiit moins absorbante : daulres soucis, plus hauts, occupaienl I'homnie.
A dire, vrai , on peut se demander de quelle mani^re et en quelle mesure les fitres participenl au principe premier d'Anaxagore? £e Nou^ existe-t-il en dehors d'eux. on n'est-il que la somme de toiites les intelligences individuelles? — On Irouverait sur ce point les r^ponses les plus contradictoires. D'une part, nul philosophe n'a did plus largement panth6iste, faisant participer tous les 6tres, hommes, animaux, plantesm^me A ce Mou! souverain. D'autre part, la transcendance du principe n'est pas moins afflrmSe que ne I'^tait tout a I'heure son immanence. L'fitre semble consid6i-6 comme agissant mcicaniquement sur les fitres, ceux-ci devenant de purs automates, auxquels I'intelligence n'est pr6t6e qu'en apparence. M^me un texte precis semble faire finir lame avec la vie (1). — On le voit, le probl6me de'la personnalit^ ne se pose pas encore d'une mani^re nette et distincte, et c'est de tres bonne foi qu'Anaxagore se contredit sur ces matiferes. Aussi Wen I'essentiel est-il que la Pens6e existe seule. Quelque rapport qu'ait avec elle la raison individuelle, celte-ci finira toujours par se confondre avec elle et par lui emprunter ses privil6ges.' —
La phiiosophie de Dfimocrite n'est pas. autant qu'on pourrait le croire, en contradiction avec ces systemes. — Sans doute, les atomes qui composent la pensee sont de mSme nature que ceux dont la rfeunioa forme le corps, plus ronds seulement et plus subtiis. Mais n'avons-nous pas vn que ra,me de Pythagore est, en fin de compte , un fitre corporel , que le Nout tout-puissant d'Anaxagore est une substance materielle, bien qu'elle commande h la matiere? — Sans doute, aprSs la mort le mouvement s'arrfitera, par loquel I'ame s'alimente sans cesse d'atomes appropri^s, ceux-ci se d6sagr6geront et retourneront a la masse commune : plus rien ne restera de la colonie fipbi^mfere qui fut I'individu. Mais quel est, parmi les syst6mes que nous avons etudifes, celui qui ne sacrifie la personnaliti5 bumaine? Si Pythagore, jusqu'i un certain point, semble la preserver, n'est-ce pas au prix d'un postulat et en contradiction formelle avec le reste de sa doctrine?
(1) Plalon, plac. phil., 5, 25, 2, Rohdo, Psyche, p. 488, 1.
iPHlLOSOPftES ET i:CRIVAINS. l07
On dira, et j'y consens volontiers, qu'Anaxagore admettait la Raison intelligente et libre, qu'il ne rejetait pas, comme D6mocrite, toute intention dans la Force qui meut Tunivers. Mais, si D6mocrite nie toute t6l6ologie, le hasard n'est pas moins formellement rejet6 par lui. Rien, dit-il, ne se produit en vain, tout a sa raison et sa n6cessit6 ; iXXi Tcavra ex ao'you xal Ott' avayxYi;. Une loi, que parfois nous ignorons, r6git toute chose, non une force inconsciente et aveugle. — Par 1^ rhomme, si 6phem6re qu'il se sente , n'est pris en definitive que dans un engrenage sup6rieur et tout parfait. II pent, sans humiliation, se soumettre t\ cet ordre souverain, k cette harmonic n^cessaire et sans d^faillance possible. S'il doit mourir un jour, ne peut-il pas ressentir quelque soulagement a cette pens6e qu'il est victime de la plus belle ordonnance qui soit jamais, d'un m^canisme si merveilleux que les dieux m^mes doivent se soumettre h ses lois? —
En definitive, les syst^mes pr^socratiques donnent k I'homme des esp6rances et des assurances nouvelles. Grdce k leurs speculations, I'individu ne se sent pas isole dans I'univers, et la mort lui parait moins un accident fortuit et infiniment redoutable qu'une loi naturelle a laqu.elle il doit se r^signer. M^me il a souvent I'espoir, sinon , comme il le voudrait , la certitude de lui survivre. — Cette promesse, que les philosophes lui donnent au nom de la raison, les poetes la lui confirmeront-ils, qui chantent et d^crivent, imaginent et d^peignent? Jusqu'a quel point retrouverons-nous dans leurs fictions les doctrines que nous avons analysees ?
Parmi les ecrivains qui, au cinqui^me et au quatri^me siecle, ont laisse a la Gr^ce leurs chefs-d'cDuvre , nous laisserons de c6te les historiens et les orateurs. Non qu'ils n'aient eu, eux aussi, leur philosophic, mais leiir dessein est different : ils racontent ou plaident, aussi ne s'ecartent-ils guere de la verity constatee ou de la vraisemblance qu'ils s'efforcent de faire constater. Leur affaire est sur terre, et leurs previsions ne s'attachent que rarement k I'au dela. Le r61e des poetes est diflerent. Surtout leur liberty est infinie. Les l^gendes h^roiques et divines leur donnent mille occasions de s'elever au-dcssus de la contingence terrestre : aussi en ont-ils, et souvent, profits. Le danger est sans doute cette liberty m6me qui leur est d6partie : leur fantaisie les m^ne parfois k I'aventure , leur faisant ima-
108 DE l'iDKE DE La UOKT EN GR^CE A L'ltpOQUE CLASSIQUE.
giner tour t tour les creations les plus diverses et les plus contfadicloires , les emportant en d'ingfenicuses, mais vagaboodes hypotheses. Entre leurs conceptions oppos6es, laquelle est la vraie, celle k laquelle croit le po^le, laquelle n'est, au contraire, que la folic ou le r6ve du moment? Ou m^ifle y en a-t-il une k laquelle on puisse ajouter foi : toutcs deux ne sont-elles que de braves illusions, aussitot n6es, aussit6t dSmenties par la raison plus s6v6re? ~ A ces objections, notre rCponse sera celle que d6ji nous avons formulae : U oil concordent les tSmoignages, I'opinion scmble sfirieuse et bien arrfitSe ; d6s lors , nous avons droit d'en faire hommage au poete. D'ailleurs, certaines mentions braves sont, au plus haut point, significatives. Elles prouvent que T^crivain s'esl arrfilC, ne filt-ce qu'un instant, k certaines id^es, done que ces conceptions etaient accessibles, sinon faraili^res, a son esprit, qu'elles litaient, par suite, assez courantes pour Stre facilement admises ou m6me comprises par les auditeurs. A tons ces titres, I'etude dcs pontes est, pour nous, essentielle. —
De tons les lyriques , Pindare est le seul qui soit contemporain de I'^poque que nous avons choisie. C'est aussi le plus grand, ou, du moins, le seul que nous connaissions quelquc peu : par suite, il n'en est pas qui in6rite davantage notre attention.
On a justement remarqu6 en lui le respect singulier qu'il eut des dieux , rejetant celles de leurs kgendcs qui lui semblaient mal convenir ii leur majestS, ou n'y faisant que de brftves et prudentes allusions, saisissant au contraire toutes les occasions de leur rendre hommage, de louer leur puissance et plus encore leurs qualitfis morales, leur justice et !a sagesse de leur providence (1). Un po6te si religieux devait se faire une id6e singuliferement 6tev6e de la vie humaine, par suite, de la mort dont la vie 6taiE le prelude et la determination micessaire. Quelques fragments et la dcuxifeme Olympique nous montrent d'une manierc assez nette quelle 6tait cette conception.
L'tlme , r tt image de la vie, » vient et vicnt « scule n des dieux. EUe survit a la vie, pendant laquelle cite ne fait que dormir, n'apparaissant A I'homme que dans I'inaction du sommeil, II suit qu'elle ne depend pas du corps , done qu'elle est immortelle et imperissable : par suite , la mort n'est plus k redouter, n'fttant qu'un changemenl et non une Qn. Mfime la per-
(1) Ell. Borgk, fr, 108 (Bceckh, 96).
sonnalit6 semble , dans cette tli6orie, se conserver enti^re, et rindividu subsister sans changement.
Mais existence 6ternelle ne signifie pas bonheur 6ternel. Homere croyait k la permanence de I'dtre apr^s la mort , mais en lui refusant toute joie et presque toute r^alit^. Pindare promet au juste le sejour 6ternel dans les lies Fortun^es, on les m^nera la route de Zeus conduisant k la « tour de Kronos. » hk, les parfums, les brises caressantes, les fleurs d'or, les jeux et les chants de la Tyre leur feront une existence divine, k demi mat^rielle encore , mais exempte de douleurs et de soucis , aussi seduisante et aussi r6elle qu'un Grecpouvaitalors laconcevoir. — Mais cette felicity etait laborieusement conquise. Toute mort n'y donnait pas droit (sans quoi le privilege, par son extension m^rae, eiit cess6 d'etre convoit6). Pour la m^ritcr, toute une serie d'epreuves 6tait necessaire. Trois vies pass6es IxaxepwOi (sur la terre et dans les enfers), au total six existences egalement 6loign6es del'injustice, permettent seules d'atteindre ^cet ideal. Ailleurs, il est parle d'une 6preuve de neuf ans r^serv^e k ceux que Persephone veut purifier. Le terme fatidique arriv6, ils reviennent a la lumi^re, sont rois puissants, athletes vigoureux ou sages illustres : par cette derniere metamorphose , ils deviennent des heros, honoris sur la terre et vivant , a jamais heureux, dans les lies Bienheureuses. — Ainsi, non seulement Teternite etait permise a I'homme, mais il pouvait, d'une certaine maniere, la m^riter. Par la, non seulement la vie n'etait plus laissee a elle-meme, a la fois attristee et resserr^e parTattente de la mort, mais une emulation nouvelle etait permise a I'homme : suivant sa conduite ici-bas, il se rendait, ou non, digne d'une eternelle felicite.
II manquait a cette doctrine de la remuneration sa contrepartie ; mais, sur ce point, Pindare est, comme il est si frequent de le constater, singulierement moins explicite et moins precis. Les lleuves infernaux vomissent autour d'eux les tenebres. Les parjures, si frequents dans I'antiquite, souffrent d'affreux et d'indicibles maux. Les crimes commis sont aussit6t chaties, sur terre et dans les enfers. — Mais rien ne nous dit que ces tortures doivent etre eternelles, rien ne nous en donne ni la cause precise, ni le principe. Rien surtout ne nous assure que ces crimes qu'on punit soient uniquement des fautes contre la morale. — Malgre ces restrictions, Fexistence mtoe de chMiments prouve reternite de I'etre qu'on chatie; elle devait kid fois consoler et stimuler les vivants. Par 1^, comme par sa doc-
10 DE L'iD^E DE la MOHT EN QIVECE A l'ePOQUE CLA881QUE,
rine de !a r6mun6ratioii , Pindare s"opposait k I'aclion , d6prioante et avilissante, de la crainte dii trepas. —
La Tragedie, par son origine, comme par son principe, i'6tait, pas moins que la poesie lyrique, siisceplible de s'^lever LU-dessusdes notions communes et des conceptions du vulgaire. ,1 semblait m&me quelle diit se prCter mieux k I'exposition ridges nouveltes. Les sujets que traitait d'ordinaire le po6le yrique ^laient en effet peu varies : I'feloge des grands ou des ithl^tes, les merveilles de la g^nfealogie ou de I'agonistique, tel itait le IhSme qui, la plupart du temps, leur 6lail d6parli, et ;'6tait, il faul en convenir, une assez pauvre maii^re qu'ils s'efor^aienl, par tous moyens, de completer et d'enrichir. Le r6lertoire des pontes dramatiques 6tait autrement vari6, les fornules de leur art autrement larges et souples, leur auditoire ntoe autrement divers el nomhreui, — Surtout leur fonction ^tait tout autre. Si les artisles dionysiaques furent k ce point ionor6s et prot6g6s par la loi, c'est qu'ils remptissaient un rfile iacrfi. La tragfidie qu'ils jotiaient, rirrespeclueuse comSdie ellenSme , 6taient k I'origine et ne cessfereut jamais d'fitre un Irame divin, le mystfire de Dionysos , dieu lib^rateur et purifi- ;ateur. L'Etat y conviait les citoyens comme aux autres c6r6nonies du culte, et les spectateurs y assistaient comme A un ifRce, presqu'autant que comme h un spectacle. On sail quelle !tait la verlu qu'Aristotc reconn/iissait k la tragedie, celle de la icitepoi!, de la purification des ames par le spectacle de I'uniifersel et du gSn^ral. Les passions representees non telles qu'elles !taient, mais telles qu'elles pouvaient Stre oTa fiv fevoc-ro, perlaient de leurs dangers et de leur funeste action sur Time : a irag6die libCrait el Cdiflait les d6vots de Dionysos.
Pour toutes ces raisons, les poi^tes tragiques curent chacun, i travers tous les drames oii les menait leur fantaisie, leur con- ;eption du r6Ie et de la nature de la vie. Eschyle prfete k scs )ersonnagcs non seulement un autre langage, mais d'autres arjuments que Sopbocle et surtout qu'Euripide. Tous trois, k leur nanifire, ont leur philosophic, et. si mal que nous connaissions eui' ceuvre, du moins pouvons-nous I'cludier de ce point de
On chercherait 4 coup siir vainement, dans Eschyle, des d6es nouvelles ou originales sur Vkme humaine et sur la mort. J a eschalologie « du po6te est celle de ses contemporains, ;elle des Grecs de tous les temps, et, en particulier, du cin- |ui6me sitJcle. — Mais certaines idtes, qu'il defend avec une
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insistance et une force singuli^res , sont pr^sent^es par lui de telle mani^re que la conception gen^rale s'en trouve quelque pen modifi^e. — Nul po6te , on le sail , n'a montr^ mieux le pouvoir de I'h^r^dit^. la fatality qu'engendre le Crime et le vertige d'erreur qu'il s6me a sa suite. Pourtant ces longues dynas-. ties de coupables que d^roulent ses tragedies ne sont pas Toeuvre du seul destin , implacable et fatal , du dieu mechant et jaloux qu'Homere represente trop souvent. Non seulement le premier crime fut volontaire, mais les descendants du coupable, s'ils sont predisposes au mal, conservent cependant leur part de liberte : par suite, leur chatiment est en partie leur oeuvre. lis meurent par faute de trop d'orgueil. Aussi la crainte de la mort, loin d'etre fortifiee par les drames d'Eschyle, est-elle etrangere au po6te : ses heros la bravent et la meprisent. — Et cette apre legon de stoicisme est confirmee par I'^loge et la glorification des dieux. L'horame doit les honorer, done se soumettre a leur vouloir et a leurs lois, sacrifiant a I'ordre divin ses preferences et ses desirs. Les dieux memes lui donnent I'exemple. Les Eumenides cedent a la raison sup6rieure, au dieu de lumiere et de paix. Zeus, irrite contre Prom^th^e, doit s'incliner devant la haute sagesse du Titan et souscrire, lui aussi, a la loi universelle. — Ainsi le fatalisme temp6r6 d'Eschyle devient la meilleure ecole de resignation et d'h^roisme. L'individu n'a garde de se plaindre ou de redouter la mort, car le devoir I'emporte, sans autre satisfaction que lui-meme, sans espoir d'au dela, sans remuneration, ni recompense d'aucune sorte. —
Sophocle n'est nuUement, quoi qu'on ait dit, moins religieux qu'Eschyle. II ne nomme jamais les dieux qu'avec respect, multiplie les devins , les oracles , montre partout I'intervention celeste, la volonte toute-puissante d'un ^tre sup^rieur. OEdipe a Golone n'a rien fait pour m^riter la faveur exceptionnelle dont on Thonore : il reste aigri et menagant, maudit son fils, maudit sa patrie, plus semblable k un g6nie malfaisant qu'a un bienf aiteur reconcilie ; sa fin miraculeuse est un pur acte d'arbitraire divin. De meme Philoctete reste sans raison a Lemnos : il plait a Pallas de se dire offens^e, comme il plaira plus tard aux dieux, le temps venu, de le retirer de I'ile ou ils Font exile. Aussi bien la justice m^me est viol^e par les dieux, au gr6 de leurs caprices ou leurs desirs. La sagesse est non d'honorer le dieu, mais d' « etre honore par lui » : qui tourne vers lui ses regards, doit le suivre ou qu'il ordonne d'aller.
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meme en dehors de la justice , xav l5o3 Sixy)?. Et Sophocle ajoute Men que rien n'est honteux de ce que suggerent les conseils divins (1), mais il est visible qu'il tient la volenti divine pour superieure a la loi morale. Le passage c^lebre ou Antigone oppose a Cr6on les lois « non ecrites » n'est pas en contradiction avec cette th^orie : Antigone sacrifie Tordre du tyran h I'imp^rieuse voix de sa conscience, — mais cette voix mtoe est command^e par Dieu. Zeus n'ordonne pas, aussi n'a-t-elle point a ob^ir. — Done, en definitive, tout se r^sout k Zeus , tout vient aboutir au vouloir divin.
Mais ce fatalisme, plus complet peut-^tre que celui d'Eschyle, n^empechait pas que le poete n'acceptat des theories plus hautes, en contradiction parfois formelle avec certains de ses principes. — Ainsi, la 'mort est parfois trait^e par lui de d6livrance (2). Suivant Eustathe, le terme est, a vrai dire, hom6rique, mais il ne semble pas douteux que Sophocle ne I'entende dans un sens plus philosophique. — De mtoe, F^galit^ des lois et de la justice d' Hades est plusieurs fois relev^e par le po^te. L'injuste n'a pourtant pas le sort du juste, et des privileges sont attaches a la piete. Suivant un vers dont on a , je crois , eu tort de suspecter le texte, elle ne meurt pas avec les hommes (3); done, elle les suit partout, jusque dans Tenfer, et il va sans dire que les droits qu'elle confere leur restent toujours attaches.
A ces raisons de moins craindre la mort vient s'ajouter la cause plus importante de la liberte humaine. On a justement remarque avec quelle insistance Sophocle avait glorifie ce pouvoir de I'homme, cette faculte singuliere qui le mettait au-dessus du destin, au-dessus de la mort m^me et de la nature humaine. Deja Eschyle I'admettait implicitement. car seule elle expliquait chez lui les r^voltes de son Promethee. Mais, chez Sophocle, cette force morale devient raisonneuse et prend conscience d'elle-meme. Antigone sait pourquoi elle brave Cr^on ; elle discute avec elle-m^me son devoir et I'accomplit en toute connaissance de cause. De m^me Electre provoque volontairement la mort de Clytemnestre. — Par cette vertu intelligente, a la fois libre et sure d'elle-meme, Sophocle etait dans la vraie tradition du cinquieme siede. Quelles que fussent les esperances d'une existence ulterieure, la mort etait meprisee pour elle-meme.
(1) Sophocle, fr. 226 (Nauck). Cf. Rohdo, Psyche^ p. 529, 3.
(2) Sophocle, Antigone^ v. 1314.
(3) Sophocle, Philocme, v. 1443-4.
L'homme, par le simple jeu de sa personnalit^, se mettait audessus d'elle et affirmait hauteraent son droit a I'^tre. —
L'esprit inquiet d'Euripide devait, dans cette voie, aboutir a de tout autres conclusions, d'un tour k la fois different et singulierement plus modern e. Non que le po^te fut beaucoup plus jeune que Sophocle (n6s k dix ans seulement d'intervalle , on sail qu'ils moururent la m6me annee), mais, par son caractere, par ses gouts , par ses etudes , il est d une autre generation et comme d'un autre temps. Rien mieux que ses tragedies ne montre le progr^s que les id^es philosophiques faisaient dans le peuple. Certes, il serait inexact et vain de chercher en lui un systeme li6, de le rattacher uniquement soit k Epicharme, soit k Anaxagore ou k Diog^ne d'ApoUonie. Mais les speculations philosophiques ne lui sont pas etrang^res, et Ton peut ais6ment distinguer sinon des id^es pr6cises et bien arr^t^es,, du moins certaines tendances de son esprit.
Tout d'abord, ce qu'on ne saurait nier, c'est son impi6t6, ou, pour parler plus exactement, ses attaques contre la religion ofiicielle, contre la conception que Ton avait de la divinity et contre les bizarreries et les absurdit^s des I6gendes mythologiques (1). Est-il besoin de rappeler les railleries, souvent d^placees, qu'il prodigue soit contre ses devanciers, soit contre le *ujet m^me de la fable qu'il traite? Pour lui, les Erinyes sont non des vampires f^roces et irr^conciliables, mais des fant6mes illusoires, pur effet du remords d'Oreste. Et quel besoin le parricide avait-il de se faire lui-meme justice ? Ne pouvait-il intenter une action contre Clytemnestre? II eut de la sorte echappe non seulement aux remords, mais a la responsabilite du crime. — Par suite, quoique son metier de dramaturge le force a vivre au milieu de ces l^gendes et bien que parfois, par une contradiction naturelle, il semble y vraiment ajouter foi, il est visible qu'il a du monde et de la vie une conception toute differente de celle d'Eschyle ou meme de Sophocle.
Cette doctrine est plutot grave et triste. La vie ne lui parait gu^re desirable et la mort , condition necessaire de notre existence ici-bas, ne lui semble pas un mal qu'il y ait lieu de deplorer. Un curieux passage glorifie H6iene non parce qu'elle fut belle, mais parce qu'elle fut meurtriere. La longue guerre de
(1) On n'a jamais refute sur cc point la demonstration, tros nctto et convaincanto, de Naegolsbacli, Nachhomerische Theologiey VIII, A, II, 4 (7-14),
114 DE l'idre de la hort en grece a l'f.poque classique. Troie purgea la Lerre du trop-plein d'hommes quiracc.ab]aii(l). II Taut pleurer qui nait et non qui meurl (2), craindre surlout de d^passer le tcrmc (3] ct n'estiiner jamais heureux qui vil encore (4). Aussi ne sert-il de rien de craindre la mort. Le mal est commun A tous, el la sagesse enseigne .i le supporter avec resignation (5).
D'ailleurs , si ta souffrance est le bt de tous , il ne faudrait pas croire que toute justice est bannie d'ici-bas. Les calamit6s qui atteignent les criminels sont une preuve de I'ezistence des dieux (6]. Le ills pieux est privil6gi6, mort et vivant [7), sur terre et aupr^s des dieux. Enfln on sait, par I'Hippolyte CouronnS, que les doctrines orphiques ont exei-c^ leur influence sur Euripide. Artemis y console son Fiddle, et sa vertu singulifere obtient au hSros sa recompense. — Done, sans parler de la gloire, ce prix banal et contingent, certains m6rites donnent a la vie un prolongement et une suite de durable f^liciie. Nouvelle raison pour moins craindre la mort.
Mais une conception qui semble, au moins sous cette forme, particuli6re k Euripide est celle qui oppose directement I'un A I'autre la terre 5 I'^ther, le premier Element tout materiel, le second uniquement spiriluel. Apr6s la mort, suivant deux passages tr^s caract6ristiques (8) , le corps retourne a la terre, Tame ou le tt soufQe n passe dans I'fether. On a justement remarque que la thfiorie d'Anaxagore est diff^rente, le vou? du phitosophe 6tant tine part de la mati^re et ne s'opposant pas aussi complStement k elle que dans la tiitorie d'Euripide. Gello-ci, qui se retrouve dans plusieurs inscriptions lombales (9), et nolammenl dans celle des morts tomb^s k Potid6e (lOJ, semble d'ailleurs populiiire Aicette 6poqtie , mais le poete la rattache etroilement a sa lh6odic6e.
(1) Euripide, Hiline, v. 38-40.
(3) Euripide, frag. 454 (Didot) = fr. 449 (Nauck). .
(3) E\iripi(!o, Supplianlcs, v. 1100, ni2-3.
(41 Euripiiio, Andromnque. v. 100-2; Troyenne$, v. 508-610, etc.
(5i Euripide, frag. 47 (Didot) = fr. 46 (Nauck).
(fi) Euripiiio, frag. 575 (Didot) = fr. 677 (Nauck),
(!) Euripide, frag. 885 (Didot) = fr. 86'i (Nauck).
(8) Euripide, OreUe, v. 1086-8: Suppliantfs. v. 631.
(D) Kaibol. 41 (C. /. A.. II, 3750 = Cougny, 111, !, 151 = Hoffmonn, 05), Id.. 150 (C, /. A., II, 4307 = Hoffmann, 105). Id., 156 (C. I. A., II, 4135 = Cougny, HI, 5, G09 = Hoffmann, 115).
(10) Thucydido, 1, 63. — Kaibol, 51 {C. I. A., I, 445 = Cougny, III, 2, tU = Hofftnann, 34). 432 av. J,-C,
Get 6ther, qu'Aristophane raillait d6ja chez lui (1), est pour lui le premier des dieux (2), Zeus lui-m^me ou la divinite en soi (3). Par suite, les ames ont une origine divine, elles sont, h. leuf maniere, des parts de la divinity.
Un passage signiflcatif de VHelene (4) nous montre m^me le poete se posant le difficile probl^me de la personnalit6. L'ame des morts , suivant Th^onoe, ne vit pas C9i [kh ou (au sens ou le comprennent les mortels), mais, par le fait de son arriv^e dans rather (eU aOdtvarov ai6fp etxirsawv), elle est dou6e d'^ternelle pens6e (YvwfAYiv S* iygi aOavarov). Ce qui semble signifier que les facult^s inf^rieures de I'drne, par ce fait seul qu'elles sont mat^rielles et corporelles, ne survivent pas au corps. La Raison reste seule, done I'individu ne perit pas tout entier.
La th^orie est tout oppos6e k celles de Sophocle ou d'Eschyle. Ceux-ci comptaient uniquement sur la valeur de rhomme pour lui faire affronter et braver la mort. Euripide montre qu'elle n'est que relative. Loin d'avoir en elle-m^me son prix, I'existence humaine ne vaut que par ce qu'elle annonce et qu'elle prepare. L'^nergie humaine n'est plus glorifi^e : une conception nouvelle lui succ^de, celle de Timmortalit^ personnelle.
Les philosophes « pr^socratiques » avaient, nous I'avons vu, exerc^ sur les poetes m^me une influence presqu'6gale a celle des religions mystiques. Aussi bien pontes et philosophes 6taient fr^res. Les premiers, depuis Hesiode, donnaient des pr6ceptes et se contentaient souvent d'exposer une doctrine sous forme rythmique et metrique, — les seconds 6crivaient parfois en vers. — Les uns et les autres pourtant n'6taient pas des raisonneurs, et de 1^ vient, plus encore que de la perte de leurs ouvrages, la difficult^ que nous ^prouvons k saisir chez eux les elements d'un syst^me veritable. Nous n'apercevons pas en eux de doctrine li^e, parce qu'ils n'en avaient pas en effet et qu'ils se souciaient assez pen d'en avoir. Leur esprit, naturellement audacieux et profond , p^n^trait parfois tres avant dans les raisons secretes des choses, d^couvrait des principes premiers.
(1) Aristophane, Grenouilles, v. 889 ct suiv.
fi) Euripide, fr. 97G (Didot) = fr. 919 (Nauck). '
(3) Euripide, fr. 83G; fr. 1U47 (Didot) rr= fr. 941, 877 (Nauck).
(4) Euripide, lUlene, v. 1014-G.
avail des divinations pleines de force et de grandeur. Comme ils avaient des parties de g6nie, leurs conceptions, souvent subtiles, 6taient parfois singuli^rement puissantes. Mais c'6taient des lueurs Isoldes , des fragments detaches sans lien organique et central, sans corps et sans ^me. Les uns avaient une morale sans m^taphysique, d'autres une physique sans logique, d'autres une philosophie premiere sans explication du monde , des causes sans efPet ou des effets sans cause. Si, plus ambitieux, ils s'efforgaient de sonder toutes les parties de I'^tre, ils ne rattachaient pas les unes aux autres les faces diverses du m^me objet, ou 6taient arretes par d'insurmontables obstacles, tombant dans les contradictions les plus grossi^res et qui semblaient les moins permises. II n'y avait a ces incertitudes et a ces defaillances de leur pens^e rien qui d'ailleurs fut surprenant : tous s'imaginaient, les loniews comme les El6ates, Pythagore comme Emp^docle et D^mocrite, connaitre I'dtre directement, par dessus la mati^re et comme par del^ les sens. lis ne se demandaient pas quel 6tait Tinstrument a I'aide duquel ils sp6culaient et philosophaient ainsi au hasard. lis cherchaient le pourquoi des choses, sans se pr^occuper meme de savoir si leur esprit pouvait le decouvrir. lis n'avaient paapens6 que, de tous les mysteres que la nature proposait a leurs investigations, I'homme etait le plus abstrus et le plus singulier, celui dont la solution ^tait le plus difficile et celui aussi qu'il leur importait le plus de connaitre.
II 6tait naturel qu'il en fiit ainsi. Dans tout ordre de sciences ou d'arts, le point de depart vrai est le dernier que Ton ait decouvert. Les Primitifs, int^ressants par la naivete et la gaucherie de leurs efforts, sont compliques et subtils ; la recherche des mouvements, des draperies, des attitudes, bref tout le c6t6 exterieur et comme superflu de Fart les s6duit et les arr^te tout entiers. L'imitation simple et large de la nature, en apparence la plus facile et logiquement la premiere, exige une suite infinie d'elforts accumul6s , toute une serie d'exp6riences poursuivies pendant des siecles, le plus p^nible et le plus patient des labeurs. — De m^me les Primitifs de la Pens6e, pontes ou philosophes, cherchent d'abord en tous sens, 6pris du vrai, mais impuissants a le decouvrir et multipliant vainement les hypotheses et les syst^mes. Sans doute les incoherences s'att^nuaient peu k peu , les erreurs trop grossi^res 6taient signalees et aussitot amend^es, mais, jusqu'a la fm du cinquieme si^cle, le principe vrai n'etait pas encore d^couvert.
Ce fut I'honneur dc I'^cole socratique de faire pr6c6der toute doctrine et toute investigation philosophique par une 6tude de la connaissance. L'innovation est de telle importance qu'auciine autre ne saurait lui ^tre compar6e, et que d^s lors tous les syst^raes eurent leur logique. Par suite, les doctrines li^es, consequentes en leurs principes et leurs deductions, commencent alors seulement d'apparaitre : le Raisonnement devient, comme il devait Tetre, le lien central et necessaire de toute philosophic. Les contradictions ne sont pas supprim6es, mais les philosophes les pr6voient, et, pour la premiere fois, ils tentent d'y r6pondre : href, de veritables doctrines se forment, auxquelles aucune des questions vraiment humaines n'est ^trang^re. G'est dire que le probl^me de la mort, le plus important et le plus actuel qu'il soit possible de soulever, est repris par les socratiques : ils s'efforcent, sinon de le resoudre, du moins de le rattacher k leur systeme. Les premiers ils en donnent une solution scientifique, fondle en raison comme en droit. —
Socrate, dont la philosophic est, en un sens, toute utilitaire, ne semble pas avoir aborde directement le probleme. Mais nous ne pouvons affirmer, — et , pour ma part, j'aurais grand peine a croire, — qu'il n'ait pas port6 sur ce point Fattention de ses disciples. Sans parler d'allusions precises , quoique passag^res, les principes m^mes de sa doctrine permettent sur ce sujet des conclusions certaines.
D'abord, Tessentiel et le tout de la vie, suivant Socrate , c'est la formation de concepts moraux , regies de la conduite et de Taction, qui, s'ils sont parfaits et compl^tement connus, d^terminent imperieusement et necessairement k I'acte. La connaissance de soi-mtoe devient la raison d'etre principale de rhomme. — I^a connaissance de ses passions et de ses devoirs doit etre la cause secondaire de ses actes. Dans ces conditions, et devant cette fin toute spirituelle de notre 6tre, la mort, arr^t brusque de Factivit^ physique, ne saurait 6tre ni bien redoutable , ni de bien grande importance. — M^me , par un certain biais, on pent dire qu'elle est tout insignifiante. Par la formation des concepts gen^raux, Tesprit humain atteint Tuniversel, ce qui est par dessus les accidents de la mati^re. Qu'est, en comparaison , la mort ? Une rupture d'^quilibre entre elements contingents et particuliers, rien qui interesse I'ordre universel, ou qui change la vraie morale. Aussi concevrait-on mal qu'on y fit trop attention. Comme dans toute doctrine s^rieuse et scientifique, rint^r^t est ailleurs, hors de la vie mtoe, ou, ce qui
118 DE l'iDEE DE la MOHT en GRECE a l'ePOQOE CLASSIOOE.
rcvient presqu'au mime, hors de tout ce qui, dana la vie, est materiel et corporel.
Mais, a moins d'esiger de I'individu un hiroisme et une r6signation donl bien peu sonl capables, tout syst^me qui fait peu de cas de la vie terrestre doit compenser ce d6dain par la perspective d'une autre vie, sup^rieure et plus belle, par I'espoir d'un au delci. N6gliger les soins qui tiennent au corps, chercher partout ce qui est la raison exacte des choses, riglcr sa coqduile, non suivant I'apparence qui est mensongere, mais selon la raison permanente — rieti de mieux. Mais il faut que tant d'efforls ne soient pas en vain. II faut qu'on soil assurfi de ne pas ptrir tout eotier. II faut qu'une part, sinon le tout de I'Stre, continue A jamais. Sans quoi on serait le jeu d'une 6ternclle .et vaine duperie, le sacrifice serait sans raison et la vertu sans but.
Oil a relev6 , pour montrer les hesitations et les divergences de la pens6e socratique, certains textes vagues et flottants de I'Apologie {!). II y est dit que nous ignorons ce que c'est que la mort, done qiie nous devons, ne sachant si elle est en r^alits un mal , lui pr6fiirer le devoir qui , lui , est chose certaine et nous oblige n6cessairement — Targument montre simplement que la raort est m6pris6e par Socrate, mfime dans I'hypothtee ou la vie est le seul bien. C'est un simple raisonnement k fortiori. — Ailleurs il parle, comnie d'un espoir seduisant, de I'enfer des pontes : voudrait-on que, philosophe, il raffirmat commc une indiscutable r^alitfi? — Ces reticences montrent seulement qu'il reserve la discussion du proW6me , non qu'il le considfere comme insoluble ou inaccessible. D'autres indices montrent 4 la fois qu'il se I'etait pos6 et, qu'A sa mani^re, il I'avait r6solu.
La theorie des causes finales, que Plalon devait d^velopper, fait, comme on le saitd6jA, partie du syst^me socratique. Dieu, ft la fois tout intelligent et tout prevoyant, dispose et combine toute chose de maniere a ce que la nature soil le mieux ordonn6 et le plus parfait des ^tres. L'harmonie souveraine pourrait-elle subsister, se concevrait-elle m6me si lame humaine, principe de science et de vertu, p6rissait avec le corps qu'elle anime? Comme elle est I'essentiel de l'6tre, si, par centre, elle ne flnit pas, on aperijoit de suite quelle consolation est par Ik mfime offerte it I'homme, et comnie cette perspective, seule rationnelle, renlre seule aussi dans la conception du D6miurge. Par li, lout
(1) I'liiton, Apologic, p. 19, 31, 37, 41.
1>HIL0S0PHES ET ECRIVAlNS. 119
ce qui atteint I'^ternel, Tame qui pergoit Tuniversel et Timpose comme devoir a riiomme, n'est, pas moins que son objet, imp6rissable — de m^rne qu'est perissable le corps , fornix d'6lements mat^riels et pour une fin toute mat^rielle. La convenance devient parfaite entre les moyens et I'id^al.
D'ailleurs , qu'est au fond le genie de Socrate , sinon la voix secrete de la divinity. Celui qu'un instinct avertit ainsi de son devoir et de ses v6ritables interets n'a pas ici-bas de r61e qui puisse lui convenir : sa vie, ainsi 6clair6e par Tintervention d'en haut, n'est qu'une preparation a une fin superieure et ulterieure. Quand, pour le seul profit d'un homme , les lois humaines sont ainsi violees , la mort , simple fin du corps , ne pent paraitre qu'un acheminement vers une existence, difFerente, mais superieure. La divinity, qui aide ainsi I'individu, doit, apres le trepas, de quelque mani^re, I'attirer k lui. — Et Socrate amontre, parson exemple, quelle confianceil avait dansl'autre vie. Samort n'arien de tendu, ni presque d'hero'ique : une douceur singuliere I'accompagne, que pent seul expliquer un espoir invincible. — Par la, mieux qu'en des entretiens mal conserves, il a prouve qu'il croyait en I'existence personnelle et surtout en rimmortalite de Tame. —
Platon devait aller dans cette voie plus loin que son ancien maitre. La doctrine de rimmortalite de Tame forme chez lui une partie essentielle et presque le centre de son systeme : c'est la condition implicite de Fexistence ou mieux de la connaissance des Idees. Exposer, m^me brievement, Tample doctrine serait ici hors de propos. Nous n'en retiendrons que ce qui est plus specialement de notre sujet.
Sur la question de la mort humaine, le philosophe est tr^s netet ses declarations, plusieurs fois repetees, ne laissent nul doute sur sa pensee. Loin d'etre un mal que Ton doive craindre et reculcr par tons moyens , la mort est un bien , qu'il faut au contraire hater et benir comme une faveur veritable. II faut a dire adieu au corps (1), » « fuir d'ici-bas le plus vite possible (2), » « separer » dans la vie meme et le plus completement possible r^me du corps (3). La mort est un « gain de la pensee (4). » Le philosophe nedoit faire que s'y preparer (5), s'exer-
(1) Platon, PJiedon, p. G5, c.
(2) Platon, Theelele, p. t7G, a.
(3) Platon, Phed07i, p. G7, c.
(4) Platon, Phidorit p. 65, a.
(5) Platon, PlUdorif p*. 04, a.
120 DE l'idke de la mort en grece a l'epoque classtque.
cer sans cesse a mourir 0^7:0877,(7x617 [/.eXsTSv (1) : il y r6ussit, s'il est suffisamment « purifi^ (2) » et si la pratique dela dialectique a sufTisamment purg6 son ame.
Pourquoi cet amour et presque cette recherche de la mort ? Parce qu'elle amene la dissolution du corps, la fin de la vie terrestre, et que, pour le sage, le corps estl'ennemi, la vie n'est qu'une longue et p^nihle detention. Par la fr^quentation du corps (6[xtXia, 5uvou<7ta), I'^me prend quelque chose de corporel (aw|xaToeiS^(;) (3) et c'est pour elle une tare dont elle doit ensuite se purifier. Par I'union de Tame et du corps , la premiere a tout a perdre, rien a gagner. Aussi hien cette union n'est-elle pas une communion, ni une harmonic, Fame commande (apyeiv, ^yefAoveueiv, SetiTcoCetv) (4) : elle est le principe premier, le seul qui compte et dont on doive s'occuper.
Car le philosophe en a s6v6rement banni tout element materiel, tout ce qui tient du corps et des imperfections de I'existence terrestre. Sans doute, sur la terre et dans la vie, T^tre individuel est complexe. L'6nergie et I'activite (to 8ufxo£i8^;) lui viennent de ce qu'il est double, h la fois pens6e et corps, id^e et matii^re. Le d^sir ou la sensuality sont causes par le corps. La partie intelligente seule est ind6pendante de toute chaine. Aussi Tesprit ne survit pas au corps , pas plus que le courage a Tunion de Tame et du corps. Le seul element qui ne p6rissse pas, le seul toe veritable de Tame, sa substance et son tout, c'est la faculty qu'elle a de raisonner (to Xoytaxixov [i.epo<;), de s'^lever par la dialectique jusqu'a Taperception des plus hautes v6rit6s. — L'ame est en eff'et le seul moyen que nous ayons de connaitre le r6el, les Id^es souveraines, insaisissables aux sens. L'Eros humain n'a rien que de transitoire et d'imparfait, tout au plus peut-il r6v6ler a l'ame 'quelqu'ombre de la beauts. L'Eros veritable est celui du d6sir rationnel , de la pure voVw, de la Raison inductive qu'un instinct sup^rieur rejoint irr^sistiblement a I'idee. — Or telle est la fonction et le privilege singulier de l'ame. Elle-meme n'est pas k proprement parler une idee (bien que sur ce point la conception dePlaton aitvarie), mais elle est ce qui est le plus rapproch6 de I'idee — ce qu'il y a de plus semblable k I'Eternel et I'lmmuable tw aetSfil (done a I'idee),
(I) Platon, Ph^don, p. 67, e.
(•?) Platon, Phidon, p. 114, c.
(3) Platon, Phidon, p. 81, c.
(4) Platon, Phddon, p. 94, b, c, c.
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k ce qu'ailleurs Platon appelle le Divin, rimmortel, I'lndissoluble, le Rationnel, le Simple, I'lnseparable (1). — Aussi son role est tout trac6 : 6tant d6ja proche de I'ldee, elle doit s'en faire plus proche encore. Elle doit, par tons moyens, augmenter en elle la ressemblance avec le divin, s'efForcer , comme le dit un lexte c^l^bre, de se faire plus semblable a Dieu.
Pour qu un tel ideal soit accessible, pour qu'on puisse meme rimaginer, il faut, de toute n6cessit6, que Tame soit immortelle. Perissable, elle ne pent se proposer d'objet divin. A supposer m6me qu elle le puisse, le temps lui manquerait pour Tatteindre et sa poursuite serait folie. — Aussi Platon a-t-il multiplie les preuves de I'immortalite de I'dme. Sans les 6num6rer, je voudrais rappeler celles qui int^ressent notre etude.
La science, obligatoire pour Platon, parce qu'elle determine n^cessairement la vertu, repose sur des concepts tres simples, auxquels il faut toujours revenir. La dialectique amene chaque esprit a decouvrir en lui-m6me la preexistence de ces id^es premieres. t)'ou viennent-elles, si elles apparaissent ainsi ant6rieures k la premiere experience ? Elles doivent tenir k la notion m^me de Fame, mais avant son union avec le corps , done elles prouvent son immortality. Elles ne prouvent pas moins une vie anterieure de T^tre , vie sans doute differente de la n6tre, mais qui s'en rapproche par un element commun, les facult^s raisonnables de I'dme. — Cette m6me science a pour objet I'universel et I'^ternel, Tid^e pure, seule source de la r6alit6. Du moment ou elle est possible pour Tame , du moment que les germes de la connaissance lui sont accessibles. Tame, capable de percevoir Teternel, doit, de quelque mani^re, en participer. L'un du moins des attributs du divin doit lui ^tre departi, I'eternit6. Car la perception de I'etre, non seulement ne se congoit pas si elle est donn^e a ce qui est p6rissable et passager, mais, une fois qu'elle est complete et totale, une fois qu'il y a, de quelque mani^re, immanence du divin dans Fame, on ne saurait comprendre que le rapprochement commence puisse jamais finir. Car Tintitition parfaite n'est possible que si tous les elements inferieurs ont ete domptes , toutes les resistances de ce qui subsistait de matiere dans Fame definitivement surmont6es, que si la Raison est a jamais ind^pendante et Iib6r6e. Comment, ime fois maitresse d'elle-meme, retournerait-elle jamais dans la dependance du corps. Done, si la connaissance
(I) Platon, Phedon, p. 80, a, b.
rv
parfaite de I'ctre 6ternel est possible (et Platon nous affirme qu'elle Test en effet), Fame qui le connait n'est pas, moins que lui, immortelle et imp6rissable.
Platon va plus loin. Non seulement I'ame est 6ternelle , mais la personnalit6 humaine, ou du moins ce qui en est I'essentiel, ne p6rit, ni ne change. Sans doute, les passions inferieures disparaissent, tout ce qui, dans I'union de I'ame et du corps, tient a ce dernier, s'efface et s'affaiblit. La sensuality, comme la volupt6, ne survivent pas a leurs conditions physiques. Par suite, la Reflexion subsistc seule, ainsi que tout ce qui dans I'ame tient k la raison et est Toeuvre du demiurge, non des dieux inferieurs et subalternes. — Mais cette ame 6ternelle est un monde ferm6, ind^pendant des Raisons semblables, h part des personnalit^s 6trang6res. La composition n'en diff^re pas essentiellement de celle des autres ames, les facult^s en sont les m6mes, la fin est analogue; mais la similitude de nature n'implique pas I'identite. Les ames, non seulement subsistent apr^s la mort, mais subsistent, pour ce qu'elles ont d'essentiel et de seul important, telles qu'elles etaient lorsqu'elles animaient le corps.
A vrai dire — et c'est un des points faibles du syst^me — Platon est, par son principe m^me, forc6 d'admettre une sorte de m6tempsycose. II 6tait par la m^me oblige de retomber dans les contradictions et I'arbitraire. Pourquoi reconnaitre trois (1) ou cinq (2) classes d'^tres? Comment concevoir la purification progressive de I'ame? Comment graduer les 6preuves et les chatiments? Comment imaginer ces philosophes, supreme et derniere incarnation de Tame, tout absorb6s dans I'oeuvre de regeneration, et qui cependant consentent a r^gler, par intervalles, entre deux meditations et deux elevations, les affaires de la Cite ideale? — Les conceptions orphiques, populaires, po^tiques et I6gendaires se croisent et s'enchev6trent. Mais il serait pueril de vouloir triompher de ces contradictions du syst^me. L'idee gen^rale est certaine et tr^s claire : le contact du corps a souille I'amc. II faut Ten purifier. Seule toute une s^rie d'6preuves et de metamorphoses lui permet de le faire; La metempsycose est la rangon de I'immortalite personnelle. —
La philosophic platonicienne est, par suite, nettement oppos^e a la crainle de la mort. L'elre a, au dch\ du corps, p^rissable et fini par nature, une fin elernelle, fin qu'il pent esp6rer d'at-
(1) Platon, GorrjiaSj p. 525, b et c.
C?) Platon, Phedon, p. tl3, d.
IPHILOSOPHES ET ECRIVAINS. 123
teindre, car il est, lui aussi, d'essence 6ternelle, imp6rissable et indivisible. On le voit, les raisons de ra^priser la mort sont tout autres que celles tiroes de Tactivite et de I'^nergie humaine. Par Ik, la theorie allait a I'encontre du g6nie grec. EUe menait droit a Tasc^tisme et au monachisme. Et Ton congoit I'influence du philosophe sur les P^res de TEglise. En un sens, les doctrines, quoique differentes en leurprincipe, etaient semblables par un point essentiel : toutes deuy plagaient I'ideal hors de la vie. Platon m6prisait Texistence humaine, obstacle a la vraie connaissance et ci la veritable science. La fin de rhomme 6tait pour lui hors de Thomme mtoe. On ne saurait rien concevoir qui Mt plus contraire aux id6es grecques : par la, Platon marque I'av^nement d'un monde nouveau. Les moeurs et les conceptions communes ne seront que lentement transform^es, mais le principe de F^tre sera different. —
Cette rapide enqu6te au sujet des id^es courantes chez les pontes et les philosophes permet ainsi des conclusions precises. La tendance, que nous avons vu se former et se d^velopper peu k peu, est tout oppos^e a la doctrine grecque de I'^nergie et a I'exaltation de la nature humaine. Du sixi^me au quatrieme si^cle, la pens6e hellenique a varie sur ce point. Loin de glorifier la vie, on se prend ci moins craindre et presqu'a rechercher la mort. L'existence terrestre, au lieu d'etre a elle-m^me sa fin, ne devient qu'une preparation a l'existence ulterieure que peu a peu on consid^re, non seulement comme reelle, mais comme seule reelle. L'influence, de plus en plus sensible, des religions mystiques, devait affermir cette tendance et, par une propagande sans cesse croissante, I'imposer a I'esprit et bient6t a la faveur populaires.
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CIIAPITRE IV.
Le culte grec 6tait, on le salt, ouvert a tous les dieux. Rien ne s'opposait, en principe comme en fait, h ce que de nouvelles divinit^s fussent introduites dans la cil6 et que I'Etat en vint a les honorer de ses sacrifices. Pourtant certains cultes, alors mtoe qu'ils 6taient publiquemcnt reconnus et solennellement celebres au nom meme de la Palrie, garderent toujours leur caract^re de cultes etrangers. La raison en 6tait, moins les associations d'etrangers qui avaient souvent imports les premieres ces divinites, que la nature particuliere de leur religion. — Tout Grec, pour pen qu'il fut citoyen, prenait part, de plein droit, aux sacrifices offerts aux dieux de la cit6. Le rituel exigeait bien que certains actes solennels fussent r6serv6s aux pr^tres, mais ces pretres etaient et des magistrals et des citoyens; de plus, leurs actes 6taient publics, faits au grand jour et en presence de tous. Les sectes mystiques recueillaient partout leurs adherents, sans conditions civiques ni droits exclusifs; elles les acceptaient a leurgre, rejetaient qui elles voulaient et comme elles I'entendaient. Enfin, leurs ceremonies etaient secretes; ceux qui ne pouvaient pas y prendre part, n'avaient pas la consolation de les voir ou meme de savoir comment elles se cel6braient. — Originalite plus grande encore, ces religions mystiques avaient, pour la plupart, un dogme, si imparfait d'ailleurs et si grossier qu'il fut. Qui sacrifiait a Zeus ou k Hera, n'avait pas besoin de se faire de Zeus ou d'Hera une id6e determin^e. II pouvait ignorer le sens de Tacte qu'il accomplissait; il pouvait meme 6tre incredule ou n'accepter qu'en partie la tradition populaire. On sait qu'Epicure fut pr^tre, malgr6 qu'il eiU pen de foi dans I'existence ou du moins dans la puissance et I'importance des dieux. On ne demandait et on n'exigeait qu'une
LES RELIGIONS MYSTIQUES, l?5
seule chose: que I'acte filt accompli selon les rites, dans la forme reQue et consacr6e. Par contra, on n'etait pas )ibre de croire on ne pas croire aux religions mystiques. Qui se faisait inilier, 6tait d'abord 6prouv6, puis instruit. Pen importe que la doctrine filt on non profonde. M6me puerile, elle 6tait dn moins une doctrine, un ensemble de notions et de croyances auquel on devait croire, ou, quitte h se parjurcr, parattre du moins ajouter foi. Et, comme il 6tait natnrel, renseignement rcou etait I'essentiel de ces culles, ce qui attirait les adeptes et provoquait les conversions. — Une dernifere difference 6tail que ces doctrines, distinctes entre elies, se ressemblaient en ce qu'elles Ctaienl mystiques. Honorer les divinitcs de la cit6 6tait s'assurer leur protection ou etait tout au moins un moycn d'6viter leur malveillance. Mais I'adorant avait beau faire les dieux h son image, il se sentait loin des fitres auxquels il sacrifiait, Le culte ne diminuait ni n'augmentait la distance ; c"6tail un moyen de plaire, une simple demande faite aux dieux. Au contraire, lea religions mystiques Icndaient a rapprocher rhomrae de la divinity. I/idSal etait d'6lever ct de soiilever rctre hiimain, de le transporter d'un enthousiasme divin, dc faire qu'il s'exaltat au point de devenir Dieu, Rion n'etait, plus que cetle conception, oppos6 au culte officiei et populaire. Rien aussi n'importe davan'.age a notre 6tude.
Par le fait seu! qu'ellcs 6taient privies ct secretes, ies religions mystiques, mal conniies d6s I'antiquitfi, sauf de leurs initios qui avaient defense d'en parler, sont trcs mal connues aujourd"hui. Deplus, il semble que d'incessantes transformations les aient modifi6es;que les spiiculations philosophiques les aient pen a peu compliqu6es d'imaginations bizarres et subtiles ; qu'elles aient, plus qu'aucun autre 616ment de la pensiie grecque, 6volue en d'obscures metamorphoses. Par suite I'histoire, si elle t'lail possible, en serait infinie. Mais, a travcrs les testes (ipars, on apergoit du moins quelle influence ces religions ont exerc6e sur les solutions du probl^me de la vie humaine, comment elles I'ont peu k peu transform^ et modifle. Aux cinquifeme et quatrieme slides, Taction dc ces ferments nouveaux a depuis longtemps commence, aussi pouvons-nous I'etudier sous sa forme classique et telle que font subie les Hellenes v6ritables.
Le culte orgiastique dc Dionysos, I'orphisme, lea myst^res d'Eleusis, ceux des Cahires : tels sont les principaux de ces systfemes religieux. Si diff^rentes que soient entre elles toutes
126 DE l'idee de la mort en grege a l'epoque classique.
ces sectes , elles sont toutes des religions mystiques et se proposent toutes ^galemeut de connaitre directement la divinity.
Les tri6t6ries dionysiaques qui, tous les deux ans, celebraient le retour du dieu, 6taient marquees par de bizarres et insolites ceremonies. Les pentes du Citheron et du Parnasse, deuxmontagnes consacrees par le sejour de Bacchos, 6taient la nuit la sc^ne d'^tranges orgies. A la lueur des torches, au son des flutes ou des cymbales, une troupe hurlanle devalait et grimpait parmi les pins; des femmes 6chevel6es, v^tues de peaux de betes, tenant des serpents et des thyrses, se demenaient en transports convulsifs. Longtemps les bandes ondulaient et se tordaient au flanc des roches. Lorsque les cris, les sons monotones et sauvages avaient exalte et exasp^re les danseuses affolees, elles se precipitaient vers la victime, faon, bouc ou loup, la dechiraient et devoraient ses chairs encore palpitantes. L'orgie ne cessait qu'au jour, lorsque les membres lasses se detendaient et que les corps s'abattaient epuises.
On a voulu, contre I'evidence, nier en Grece I'existence ou, du moins, la frequence de ces scenes. Jamais, dit-on, les pentes du Parnasse n'ont vu ces bacchantes et ces danses convulsees. Ce sont la des inventions de poetes, qui ont transporte a Delphes le culte barbare et sanglant du Dionysos thrace. — Je consens qu'il en soit ainsi. Ce qu'on ne niera pas, c'est qu'aux fetes grecques, des danses nocturnes simulaient du moins les antiques orgies. Celles-ci etaient done I'eiement primordial et essentiel du culte que peut-etre plus tard on transforma, mais sans jamais I'abandonner, car on eut ainsi atteint le culte meme. Done, fete vraie ou feinte, orgie sanglante ou simulee, les rites et les transports dionysiaques viennent d'une cause secrete et profonde.
Les femmes qui prenaient part k ces danses furieuses etaient, parmi les divers noms qu'on leur avait donnes, appelees Bacchantes et Menades. Le dernier mot montre la nature et I'origine de leurs transports : ce sont les Furieuses, celles que Dionysos rend folles et qu'il remplit de la fureur sacree. Le premier terme est plus significatif encore. Ce sont les Bolx/oli. Leur enthousiasme est la Bax^efa, et le meme mot designe leurs danses et leurs rites nocturnes. Or Bax^o? est le nom du dieu.
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Elles sont done, de quelque mani^re, parties agissantes et vivantes du dieu. Elles sont le dieu m6me qui par elles se r^v^le et se manifeste. Bacchos s'incarne en elles pendant la veillee sacr^e et leur inspire ses transports divins. — Aussi bien portent-elles les attributs du dieu, les peaux de b^tes et les thyrses, les serpents et les cornes. Ce sont des incarnations passag^res, toutes fr^missantes encore du dieu.
L'etat ou une excitation superieure amenait la Bacchante est la possession (xaTe/eaOai Ix tou Oeou). L'ame n'est plus maitresse d'elle-meme , elle est liee par une volonte plus forte. Elle est vraiment au pouvoir du dieu qui la regit et la mene a sa guise. — C'est encore I'extase, c'est-a-dire la faculty pour Thomme de sortir de lui-meme , de quitter son enveloppe corporelle , ses affections, ses passions, tout son etre terrestre, d'aller vers le dieu qui I'appelle et I'attire, de se livrer tout a lui, sans^calcul, sans partage, sans remission. — C'est enfin Tenthousiasme, non plus la simple possession par le dieu , mais le dieu a demeure (Iv, Oeo;), Dionysos elisant domicile dans Tame, la remplissant de sa presence, lui insufflant sa force, lui donnant toute la plenitude de son 6tre.
Par son principe m6nie, une telle religion 6tait en contradiction absolue avecles conceptions de la morale grecque. Celle-ci, nous Tavons vu, exaltait la vie humaine, ne voyait rien au dela d'elle, n'imaginait nuUc existence possible en dehors de la vie terrestre, ne concevait les dieux que comme des mortels tres puissants et qui ne mouraient pas. — II ne pouvait en etre de meme pour les fervents de Dionysos. Du moment oil I'^me humaine, fiit-ce en de tr^s rares instants, etait capable de s'^lever jusqu'a la divinite, et cela non par simple adoration, mais par communion intime avec elle, il suivait necessairement qu'elle, participait, par quelqu'endroit, de la nature divine. Et comme il 6tait contradictoire qu'elle fut aussi parfaite que le dieu , il fallait que ce fut par quelqu'autre qualite qu'elle lui ressemblat. Comme, d'autre part, lame etait transportee hors de son corps, que dans I'extase elle ne semblait plus retenue par aucun lien corporel, par rien qui la rattach^t a la matierc, il suivait qu elle devait differer essentiellement de cetle mati^re. Celle-ci 6tant p^rissable, l'ame devait 6tre immortelle et elle se rapprochait par la de la divinity.
Je ne pretends pas que tons les Grecs, et, parmi eux, ceux-la memes qui honoraient Dionysos d'un culte parti culier, aient, aussi rigoureusement , deduit les consequences dq I'enthou-
128 DE l'idi^.e de la mort en grece a l'epoque classique.
siasme dionysiaqiie , — mais ils ne pouvaient se tromper aux raisons de leur devotion. Dii moment qu'ils avaient I'espoir d'etre un jour des Bax/oi, il fallait que leur dme, capable de voir le dieu, capable de s'absorber dans Teternel et I'infini, fiit soustraite aux conditions du perissable et du fini. II fallait, de toute necessity, qy'elle fiit immortelle. La consequence pouvait n'etre pas toujours aper^ue, mais elle derivait rigoureusement du principe.
Une autre consequence en decoulait egalement, que nous verrons tout a Theure ^tre formellement d^duite, mais que, des I'origine, il etait facile de pressentir. Si Textase, qui am^ne le detachement du corps, est par-dessus tout d6sir6e et cherch^e, si le devot n'aspire qu'^ ^tre dieu, tout ce qui T^carte de la fin souhait^e est un empechement et un obstacle. Le corps , que Tame neut quitter des la vie m^me. n'a pas de volupt^ qui soit comparable a I'attrait de Tunion divine ; ses plaisirs sont grossiers et tout eph^m^res. Tout autre est le ravissement par lequel I'ame entre en communion avec le dieu. Elle y goiite le sentiment de I'absolu, comme la saveur de Teternit^, aupres de laquelle les plaisirs corporels paraissent vulgaires et rebutants. II suit, comme ces plaisirs sont un obstacle a I'enthousiasme sacre, que le corps est I'ennemi, que la vie terrestre n'est plus recherchee, ni consid6r6e, que la mort qui d^livrera Tame, loin d'etre redout^e, pourra sembler la bienvenue. —
D^s la vie m6me, une preuve etait donn^e de la nature sup6rieure de I'ame humaine et de la faculty qu'elle avait d'entrer en communication avec le dieu. Par la mantique extatique, I'homme pouvait se faire dieu et p^netrer directement les secrets de la volonte divine. II voyait sans interm^diaire, comme la divinity m^me, les raisons cachees des choses et p6netrait les arcanes de I'avenir.
Ici» encore la religion de Dionysos ouvre la voie. Non seulement I'oracle bacchique d'Amphicl6e a son prophete inspire par le dieu (1), mais il semble Men qu'a Delphes' la divination apollinienne ait remplace un ancien culte de Bacchos. — En tout cas, la procedure est la m^me. La Pythie vaticine, quand elle est pleine du dieu, quand I'inspiration d'Apollon lui fait perdre sa raison , quand la divinity se substitue k elle , habite son corps, p^n^tre son ame et parle par sa voix. — II faudrait ajouter les innombrables cas d'inspiration directe et de [/.avia pro-
(l)^Pausanias, 10, 33, 11.
ph^tique, les oracles par incubation, par evocation des morts, les Sibylles, les Bakides, les psychagogues, les n^cromanciens et les chresmologues, les Abaris, les Aristee de Proconnese, les Hermotimos de Clazom^nes , les Epim^nide. — Peu nous importe qu'il y ait eu, dans le nombre, des charlatans. Si etrange que la chose doive paraitre, beaucoup devaient 6tre sinc^res. Ceux-14 m^me qui ne F^taient pas feignaient d'avoir reg-u les memes privileges. Partout, et dans tous les cas, la revelation veriait directement du dieu : c'etait lui qui parlait, communiquant sans truchement avec le prophete et le consultant, 6levant leur ame jusqu'a lui, les recevant dans son etre et les initiant lui-meme a ses secrets desseins.
Connaitre I'avenir n'etait rien. II fallait le moyen de I'^viter dans le present. Si quelque danger menaQait, il importait de savoir s'y soustraire. — Or, dans les idees antiques, quelque danger mena(;ait toujours Fhomine. Innombrables etaient les causes de souillure, d'autant plus redoutables que Ton s'y exposait sans les connaitre et souvent sans les soupQonner. Les plus a craindre etaient les ames miserables de mortels tu6s ou morts avant I'heure qui erraient par le monde, cherchant des victimes. Mais les objets inanimes, les vivants menie, surtout les dieux irrit^s ou malfaisants , entouraient chacun de perpetuelles menaces. Les maladies, physiques et morales, etaient Foeuvre de ces puissances demoniaques et le r^sultat de la souillure qu'elles infligeaient, a I'ame comme au corps. Par le fait de ces fietrissures incessantes, Tindividu etait sans cesse dependant et infirme. — La purification necessaire lui venait, comme la connaissance de I'avenir, dont elle etait la consequence, de la communication directe avec^le dieu. La cause de la souillure , ignoree de notre science bornee, etait familiere a la divinite : elle pouvait la reveler a I'homme, et c'etait pour sa guerison I'indication la plus precieuse. D'autant que le dieu ne se bornait pas la d'ordinaire : k c6te du mal, il revelait le remede qui pouvait en purifier I'etre. D'ailleurs ceux auxquels il etait donne de s'elever jusqu'a I'intuition divine etaient dejc^, par le contact seul qu'ils avaient avec la perfection celeste, soulages et purifies : I'extase les approchait du dieu, done les purgeait de tout ce qui rappelait la terre ou les genies inferieurs. Enfln la purification n'etait complete que pour les veritables devots de la divinite, pour ceux qui etaient privilegies par des extases plus frequentes et qui ne vivaient que pour ces rares instants. Ceux-la etaient vraiment, sur terre, les images
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imparfaites du dieu, aussi, d6s la vie meme, leur ame etait-elle gard^e de tout mal.
Or Apollon est dit KaOapaio;, Dionysos Kot6apaioc et Auaio;. Gc sont done la des dieux Purilicateurs et Lib6rateurs. Le corybantisme, sorte de mal sacr6, est gu6ri par les danses et le son des flutes, sortileges par lesquels on attirait le dieu, sorte d'hom^opathie morale par laquelle la divinity apaisait elle-m^me la maladie qu'elle avait inflig^e (1). — Mais c'etaient surtout les affections morales que guerissait I'intervention du dieu. Seul il rachetait certains crimes. Apollon lui-m^me avait 6t6 purifle du meurtre qu'il avait commis. Oreste, Alcmeon, (Edipe, — autant de legendes qu'un lien etroit rattache au sanctuaire delphique, autant de cas ou se montre, soit la sev6rite, soit la clemence de la divinity, autant d'episodesou parait directement Tintercession divine. — Et les prophetes auxquels le dieu apparaissait avaient, pendant leurs extases, la meme puissance, qu'ils empruntaient a I'^tre tout-puissant qui s'incarnait en eux. Les Proetides, en proie au d^lire bacchique, sont purifiees par Melampous (2), le grand voyant qui passait pour avoir le premier introduit le culte de Dionysos et que des liens, non moins 6troits, unissaient a TApollon delphique, ce second Dionysos. De meme Bakis aurait purifi6 d'un mal pareil les femmes laconiennes. II I'aurait fait sous I'inspiration directe d' Apollon, 'AttoaXojvos toutoi? toutov xaOapx^jv Sovto? (3). Enfin on sait qu'Epim^nide purgea seul Ath^nes de la souillure ind6l6bile que le meurtre des Cylonides lui avait infligee.
II faudrait, a dire vrai, se garder de voir la rien qui ressemble a des epreuves ou a une penitence morales. Quand Thomme supplie la divinity d'ecarter de lui la souillure, fut-ce celle d'une faute ou d'un crime par lui commis, il compte uniquement sur le pouvoir de la divinity, il ne croit pas que le remords soit necessaire ou qu'on puisse lui demander compte de son intention. II ne m6connait pas que son acte doive avoir certaines consequences ; il est pret a certains sacrifices, a certains actes reparateurs. II ob^ira docilement aux ordres divins, mais sa soumission sera purement formelle. La purification est exterieure, par quelque phase morale qu'elle soit precedee, fut-ce par Fintuition directe du dieu. —
(1) Rohdc, Psyche, p. 336, 2.
(2) ApoUodore, 2, 2, 2, 7.
(3) Aristophane, Paijc, v. 1071, schol.
II n'en est pas moins vrai que le culte de Dionysos, par ses orgies, par ses predictions, par ses purilications, mettait, d'line triple mani^re et par trois voies differentes , Fame humaine en communication avec la divinity. Au lieu de vivre renferm^ en lui-meme , de ne chercher qu'en lui des secours et des forces, au lieu de tendre par tout moyen son etre acluel et corporel, I'homme aspirait a en sortir. Au lieu du corps, son ^me cherchait le dieu. Aussi est-ce k juste titre qu'on a cherch6 dans les religions enthousiastes et extatiques de la Grece les premiers symptomes , sinon les seules causes , de la croyance a I'immortalite de Tame. Rien d'6tonnant par suite que des liens etroits unissent le culte de Dionysos a toutes les doctrines qui se proposaient, sinon de mac6rer la chair, du moins d'exalter I'dme aux d6pens de son enveloppe corporelle et terrestre. Au fond de ces conceptions est un meme principe , le m^pris et presque la recherche de la mort.
L'orphisme, bien qu'il soit moins une religion qu'une doctrine philosophique ou .plut6t morale , se rattache eiroitement \/ au culte de Dionysos. Non seulement Dionysos est son dieu, le sixieme maitre du monde , celui qui pent racheter les ames et seul les soustraire au cercle fatal. Mais sa passion et sa resurrection forment Fessentiel du systeme et sont Tame meme de I'orphisme : sous sa double forme de Bacchos infernal et celeste, de Zagreus et de fils de S^mele, ledieu estle symbole vivant de la destin^e humaine , a la fois I'image et I'espoir de sa fin supra-terrestre. Enfin, le nom meme que se choisit la secte prouve quelle fut son origine. L'Orph^e thrace est le pr6tre qui chante et c^iebre Dionysos. Ce n'est pas sans raison que la legende le fait, comme Zagreus par les Titans , d^chirer par les bacchantes furieuses : si tous les cultes grecs sont f^conds en symboles et en metamorphoses, nul ne le fut jamais plus que la religion dionysiaque. Faut-il rappeler que le drame en sortit, que les Menades portaient les attributs et parfois, semble-t-il, le masque meme du dieu ? Par suite, Orphee est ici encore Tincarnation de Dionysos : il souffre ce que souffrit Zagreus, parce qu'en effet il est Zagreus. Et sa descente triomphale aux Enfers, si mal connue que nous soit la legende, est, comrne son apotheose parmi les Bienheureux, la suite expresse de la fable divine : jusqu'au bout le pretre incarne le dieu et reproduit,
apres ses souffrances et ses 6preiives passag^res , sa r^apparition au monde.
Si Torigine de rorphisme est certaine, il est moins facile de dire i quel moment il sortit du culte de Dionysos. Tour h tour on s'est efforc6, soit de le faire remonter k la plus haute antiquit6, soit de le faire descendre jusqu'a T^poque alexandrine. Quoi qu'il en soit, il semble bien , — Phan^s mis k part, ainsi que certains details du syst^me, — ^ que la theogonie orphique est fix6e d6s la^fin du sixi^me si^cle. Pythagore, et surtout ses disciples, ont, comme on le salt, adopts, une partie du rituel de la secte. D'autre part, il semble bien qu'Onomacrite, le favori des Pisistratides, ait redige une partie des livres orphiques. — Par ces t6moignages incomplets, mais qui concordent assezbien entre eux, Forphisme parait avoir 6te, aux debuts du cinquieme siecle, form 6 dans ses grandes lignes, et tel, a peu pres, que nous le connaissons.
La grande originality du syst^me, et ce qui, par endroits, le rapproche d'une doctrine philosophique, vient de ce qu'il est, comme nous I'avons vu , fond6 sur une theogonie. Celle-ci , dont le symbole est tres clair, determine rigoureusementla morale de Torphisme.
Zagreus, d^chire par les Titans, avait 6t6 veng6 par Zeus. Les meurtriers, frapp6s par la foudre divine, avaient 6t6 reduits en cendres, mais non pas sans avoir d6vor6 et s'etre par suite assimil6 une partie de la substance du dieu. Aussi I'homme, produit de ces cendres titaniques, est-il partag6 entre deux tendances, aussi contraires et oppos^es Tune a I'autre que les elements m6me dont il est forme. Son corps est fait de la chair des Titans, aussi Tentraine-t-il du cote du mal et de la rebellion : les passions, dontle principe est corporel et tout materiel, viennent de cette cause de r^volte et d'erreur. Par contre, Tame est ce qui, dans Tunion des deux elements, vient du dieu demembre : comme la source en est divine, elle participe de ce caractere superieur et supra-terrestre. L'ame a seule la faculte de retourner vers le dieu dont elle est cr66e : seule aussi elle pent avoir ce desir, 6tant d'essence semblable et toute difT6rente de I'el^ment titanique.
Dans ces conditions, le r61e de Thomme est tout trac6. II doit diminer on lui tout ce qui rappelle les grands R6voltes, et s'efforcer au contraire de cultiver cette partie plus subtile de son 6tre qui le rapproche de la divinite , par laquelle , tout vivant qu'il est et sur la terre, il a part a Dionysos. II doit eviter tout
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ce qui I'doigne du dieu, rechercher aii contraire tout ce qui Ten rapproche, tout ce qui est du dieu m^me. — Or la consequence du principe est tres nette. Le corps est le produit de r^l^ment titanique. Au contraire, Tame vient dudieu et y veut retourner. II suit que le corps est I'ennemi et que Fame, le tout de rhomme, doit ^tre aussi sa seule fin. D'oii la fameuse maxime, que certains philosophes ont reprise , mais qui sernble bien le propre et Tessence de Torphisme, (Tc5{i.a dTj^xa. Le corps est pour I'homme un torabeau ou son ^tre, c'est-a-dire Tame, est captif et dont il doit par suite aspirer a se d6livrer.
On ne pouvait montrer plus nettement oil 6tait le danger, ni d'autre part ou etait le devoir. Mais, et ce fut pr6cis6ment I'une des singularites de la secte , les orphiques ne se bornerent pas a la seule tb^orie : ils tent^rent, dans les cites pythagoriciennes de la Grande-Gr^ce, comme dans leurs commiihaut6s de I'Hellade proprement dite, d'appliquer, du nioins partiellement, leurs doctrines. Sans doute ils le flrent toujours avec la mesure que jamais* ne sut perdre le genie grec : ils n'eurent pas Tascetisme farouche et sans gr^ce du yoghi hindou, ni I'apre ferveur de certains martyrs. — Mais, s'ils evit^rent ces exces, ils pratiqu^rent du moins avec exactitude certaines abstinences caracteristiques. L'une des plus connues 6tait Tinterdiction absolue de la chair et de toute nourriture « ayant ame, » suivant la belle expression d'Euripide (1) : la raison en 6tait la croyance a la metempsycose et le desir d'eviter ce qui, dans leur esprit, serait un homicide veritable. Pour la m^me raison (et non a cause du caractere « chthonique » de cet aliment), il leur etait fait defense de manger des oeufs : tout ce qui transmettait la vie, tout ce qui pouvait tenir une ame en germe 6tait interdit a ces purs. De m^me certains vetements leur 6taient seuls permis, comme ils ne pouvaient enterrer leurs morts dans une etoffe de laine : rien de perissable ne devait toucher m6me leurs cadavres. — Les prescriptions, que nous connaissons mal, se succ6daicnt ainsi a I'infini ; mais ce qui importe est moins leur detail que I'esprit oii elles sont connues. Toutes temoignent de la volonte d'affranchir Tame qui est esclave dans le corps, et, suivant le mot du Cratyle, y subit sa peine (2).
Malgre ces efforts, malgre cette mortification successive et savante , telle est la preponderance de Telement titanique que.
(1) Euripide, Hippolyte^ v. 952.
(2) Platon, Cralyle, p. 400, c.
lorsque la mort survient, I'^tre n'est pas compl^tement piirifie. Le corps I'emporte encore, — Fame n'est pas libre et digne de son origine premiere. Aussi ne sanrait-elle y retourner. Les vents Temportent hors du corps, son enveloppe passag^re et fatale. Mais, apr^s avoir err^ dans I'^ther, il faut qu'elle s'abaisse a nouveau, qu'elle reprenne iin corps et recommence Tepreiive qu'elle a subie une fois. Une vie reprend pour elle, differente de la premiere, mais sans lui etre sup6rieure. Bien plus, elle est en raison directe de I'existence pass6e. Suivant le bien ou le mal qu'elle avait fait, elle 6tait recompensee ou punie, menait une vie heureuse ou miserable. Sa fortune ult6rieure etait etroitement determin^e par son incarnation premiere. Ainsi se formait un cercle de dissolutions et de paling6n6sies successives, de naissances et de morts apparentes ou une partie de r^tre seule variait, mais dont souffrait I'^tre entier, — suite infmie d'6preuves que I'ame devait traverser, et pendant lesquelles , malgr6 sa perseverance et la continuity de ses efforts, elle etait invinciblement tenue loin du dieu.
Ces incarnations, — v6ritables souffrances pour un etre tout spirituel, — n'etaient pas les seules epreuves qu'il dut supporter. Celles ci n'etaient qu'indirectes : I'ame etait entravee par le corps, souiljee par lui, et, par son contact, empechee de se rapprocher du dieu. Mais, sans doute pour que la torture fut complete, Tame, une fois separee du corps, souffrait encore pour son compte, et I'etre etait puni, ou recompense, non plus dans son element tilanique, mais dans son essence meme et comme dans sa substance. — Dans I'Hades, Tame des impies etait plongee dans un bourbier. Un sort terrible I'attendait , des souffrances innomees et des maux qu'on n'osait prevoir. Au contraire , les bons etaient recompenses. lis prenaient part a des banquets divins, goiitaient une pure felicite, s'enivraient d'eternelles delices. — Ainsi, non seulement I'Orphique, dont Vkme etait immortelle, n'avait point, apresla mort, ^redouterune fin complete de retre. Mais son existence ulterieure, du moins sous sa forme la plus proche, dependait en quelque sorte de lui, suivant qu'il avait, ou non, reussi a purifier, au moins partiellement, son 4me.
Mais c'etait 1^ un etat provisoire. II semble bien, car la chose eiit ete contradictoire a I'esprit de la doctrine orphique, qu'il n'y eiit dans I'Hades ni peines,ni recompenses eternelles. Cetaient d'autres epreuves ajoutees a celles que Ton subissait deja sur terre. Ce n'etaient pas les dernieres que Ton diit subir. — Au
LES RELIGIONS MYSTIQUES. l3o
bout d'un temps, plus ou moins prolong^, passe dans le sejour infernal, Tame revenait au jour et s'incarnait a nouveau dans une enveloppe corporelle. Le cycle recoramengait des metamorphoses et des m^tempsycoses continuelles. Dans ce cercle fatal, retre demeurait toujours loin de sa fin, loin de ses aspirations superieures, loin de sa destinee veritable.
A vrai dire, il n'en 6tait pas toujours ainsi, sans quoi Torphisme eOt 6t6 une doctrine de renoncement et de d^sespoir, et c'eiit 6te vainement qu'il eilt exalte Tame humaine et montr6 son origine divine, s'il la jugeait incapable, une fois unie k un corps, de remonler jamais jusqu'a sa source celeste. Tons, s'ils ne r^ussissaient pas a meriter Tunion definitive avec le dieu, pouvaient du moins esperer et tenter d'y atteindre. — Le cercle fatal pouvait etre rompu. L'ame, dans certaines conditions, echappait a cette loi d'incarnations et de delivrances successives. EUe devenait ind^pendante, maitresse d'elle-m^me, sans attache aucune avec la mati^re, et il va sans dire qu'elle retournait alors vers T^tre dont elle etait sortie et dont elle poss^dait une partie des attributs. Elle se perdait en Dionysos, sa seule cause, comme sa seule fin. — Mais une telle fortune ne lui 6tait pas due. C'etait toujours le fait de I'arbitraire du dieu, qui pouvait ci volonte elever jusqu'^ lui Findividu ou le laisser dans le cercle des vies successives , des epreuves et des souffrances. Suivant le proverbe celebre de la secte, beaucoup pouvaient porter la ferule sacree, pen etaient v^ritablement bacchants. Les attributs ne conf^raient pas la puissance, ni le d^sir de I'union mystique la jouissancede cette union. Mais, si rare que fut le privilege , il suffisait qu'il fut po&sible de I'obtenir pour que cet espoir devint, pour les orphiques, le tout de F^tre. L'id6al 6tait si enviable et si haut plac6, que toute volonte devait aspirer a s'en rendre digne : par la, ce dogme parfois etrange de Torphisme prenait un caract^re singulier d'elevation et de purete.
Quoi qu'il en soit de cet espoir supreme, le probl^me de la vie humaine n'en etait plus un pour Forphique. La mort, qui hatait la delivrance, mtoe provisoire et incomplete de F^me, etait n6cessairement pour lui un bien. Comme Fexistence ult6rieure dependait de cclle qu'il avait passee sur terre, il pouvait, dans une certaine mesure, assurer a son ame, soit dans FlLides, soit dans une seconde enveloppe corporelle, une felicity relative et tr^s superieure k loutcs les joies presentes. Comme d'ailleurs les purifications n6cessaires k cet effet etaient plus cxterieures
136 DE l'|d6e DE la MORT en GniCE A L'ltPOQUE CLASSIQOE.
(jiie morales, comme on lui demandait Wen moins le reniords de ses actes, que Tobservance d'un rituel fornialiste, il ne lui en coritail pas autant que Ton eiiL pu le croire de m6riler ce bonheur provisoire. Aussi pouvait-it envisagcr avec sang froid, et sans crainte, la mort qui mena^ait son corps. D'autant qu'il conservait Tespoir de rompre le cercle oil il 6tait enchainft : grace a Dionysos liberateur, il pouvait secouer h jamais les liens du corps, et son ame, d6soi-mais pleine du dieu, gotilerait une felicity qui ne cesserait plus. —
Nous pouvons, sinon mesurer quel fut I'effet de la doctrine, du moins nous en faire quelqu'id6e par les celebres lames d'or Irouvftes dans les tombes de Petilia, non loin de I'antique SybarJs [1). Une inscription sembiable, dScouverte en Cr6te, montre que la coutume n'6tait pas isolee (2) ; ce dut filre, vers la fin du qiiatrifeme si6cle, et peut-fitre avant cette date, i'habitude, dans les sectes orphiques et pytbagoriciennes, d'enterrer les morts en joignant au cadavre une de ces lamelles dor.
D'oCi pent venir cet usage? El comment a-t-on employ^ & cet cffet le m^tal le plus pr^cieux, celui qu'on 6tait assurfe de ne voir jamais se corrompre, comme si ce vialique 6tait n6cessaire au mort et indispensable A sa future felicity? — M. Foucarl semble avoir donne Texplieation definitive du pi-obl^me en rapprochanl de ces lames le Livre des Morts, (tout les Egyptiens entouraient, dans la tombe, le corps de lenrs momies. Ce rituel, comme on sait, decrivait les 6preuves, qui, dans I'autre vie, attendaient les tr6pass6s, leur montrait les dangers gu'ils auraient k courir et leur donnait les moyens d'y 6cbapper". Les lames d'or seraient les fragments d'un rituel sembiable. Elles d6criraient seulement les 6preuves capitales et contiendraient les formules k I'aide desquelles on etait assur6 d'en triompher.
De fait, dans Tune des inscriptions, I'accfes dans I'Had^s est tres exactement depeint. A gaucbe est une source pr6s de laquelle se dresse un blanc cypres. Se garder de s'approcher de la source. Plus loin (?) en est une autre, oii se diverse une eau froide venant du lac Mn6mosyne (M6moire), Devant sont des gardiens. Leur dire : Je suis ills de la lerre et du ciel fetoilS, mais, sachez-le, ma race est celeste. La soif me desseehe et me
(I) C. 7. G. S. el /. 638, 641. — Kaibe], 1037. - Ilofrmann, Al.l. - Rlieinisciies Museum, XXXVI, 333. — Diotorich, NehyU, p. S4-107. — Foucnrt, HecUerches sui- les Mystires it'Eteusls, p. (17, otc.
{'•) B. C. Il; 1S03, p. 177 (Joubin;.
consume. lis te donneront k boire de la source divine, et ensuite tu r^gneras avec les autres h^ros. — La double origine, titanique et dionysiaque, terrestre et divine de Fhomme, est par Ih confirmee. C'est parce que Tame est d'essence sup6rieure qu'elle jouit ainsi d'un sort privilegi6. La source indique tr6s clairement que tout ce qui, dans I'union de Tame et du corps , provient de ce dernier, est, d jamais, effac6 et annihil6 : seule la personnalit6 de I'^tre sup6rieur subsiste, celle de TAme, immortelle et divine.
Ailleurs Fame « pure » et venant d' « entre les purs » se pr6sente assur^e de son lot et de son sort ult^rieur. « J'ai vol6 hors du cercle aux p6nibles douleurs, la couronne d6sir6e, je Tai atteinte de mes pieds rapides. » Et le r^pons suit aussit6t : « bienheureux et fortune, de mortel tu seras dieu. »
Mais la parole pr6t6e au mourant n'est pas toujours si assur6e. Parfois il ne reclame pas, il demande une grace. L'une des ames s'6crie : « Maintenant je parais en suppliante devant la v6n6rable Persephone, afin d'etre admise par sa faveur au s6jour des ames pures (1). »
On le voit, les phases di verses de la vie orphique sont tour k tour d6crites sur ces lames. Tantot Tame est h^sitante encore et peu si!lre de I'accueil qu'elle recevra. Tant6t, gr^ce aux formules qu'elle a apprises, elle pr6voit les dangers qu'elle devra courir. Tant6t enfin elle se pr^sente en toute assurance , r6clamant comme un droit sa part de felicity. — II ne s'agit, dans tous les cas , et on comprend ais^ment qu'il ne saurait s'agir que du bonheur provisoire du Pur et du Saint. La haute conception siiivant laquelle son ^me s'absorbait en Dionysos ne pouvait 6tre de nature k consoler le vulgaire , ni k Hre inscrite dans un amulette funeraire. — Telle quelle cependant, la doctrine orphique 6tait capable de raffermir I'dme humaine. Contre la mort, elle lui pr^sentait des palliatifs efficaces et tr^s surs : Fint^r^t de F^tre mortel 6tait reports au dela de I'existence terrestre, dans un moment ou F^me serait toute maitresse d'elle-m6me, toute libre de gouter les joies pures et seules v6ritables. Devant cette perspective et dans cette attente , qu'importait la br^ve vie terrestre ?
(1) Journal des SSivants, 1895, p. 221 (H. Woil).
138 DE l'iDEE DE la MOUT £N GRECE a l'ePDQUE CLASSIQUE.
Les myst^res d'Eleusis eurent , sur les conventicules des Orphiques, I'avantage d'etre r^guli^rement et officiellement constitu6s. Ce n'etait plus une secte errante, sans pouvoir sur ses divers membres et tro{> souvent compromise par le charlatanisme des imposteurs : un temple , I'un des plus riches et des plus puissants de la Grece, fonde, suivant la l^gende, par la d^esse m^me qu'on y c6l6brait, etait a la fois lelieu de reunion et le seul centre de ralliement des initios. Seuls les pr^tres d'Eleusis avaient le pouvoir et le droit de communiquer les graces qu'ils dispensaient. Encore ne le pouvaient-ils qu'a Eleusis m^me , et c'^tait la que les anciens initios eux-m6mes devaient toujours retourner, s'ils voulaient conserver, par une intercession nouvelle, les privileges qu'ils avaient rcQus.
Ce caract^re de culte ofiiciel, dont le rituel 6tait scrupuleusement et immuablement regie, Eleusis I'eut surtout a cause du patronage int^ress^d'Ath^nes. II serait inutile derelever iciles preuves qui, depuis I'annexion d'Eleusis, t^moignent de I'intervention toujours plus directe de la cite dans le culte et dans les myst^res de la ville sainte. Je rappellerai seulement que les Petits Myst^res, prelude indispensable de I'initiation supreme, se c6l6braient dans un faubourg d'Athenes , que la procession sacr6e, sous la surveillance et la direction de I'Archonte Roi, partait d'Athenes vers Eleusis, que les Kerykes, a d^faut des Eumolpides, sont une famille de I'Attique, enfin, qu'^ I'origine, les Ath^niens avaient seuls acc^s aux mysteres. Ath^nes, grandissant peu k peu et acqu6rant, apr^s les guerres M^diques , rh6g6monie du monde grec, le sanctuaire d'Eleusis s'ouvrit aux strangers, a mesure qu'ils reconnurent I'empire, ou du moins la supr^matie d'Athenes. Aussi la grande renomm^e des mysteres ne date-t-elle que du cinquitoe si^cle. On a plusieurs fois comments le texte d'Herodote prouvant que Demarate, roi de Lac6d6mone, ne connaissait pas, en 480, les mysteres d'Eleusis. Si TAth^nien Dikaios est reduit k lui expliquer les details de la fete , n'est-ce pas que le culte eleusinien etait jusqu'alors tout local? La religion n'en fut vraiment fixee qu'au cours du siede, et les armes d'Athenes ne contribuerent pas moins a la vogue des mysteres que les vers de ses poetes ou les louanges de ses ecrivains. Aussi, par une serie de mesures dont quelques-unes sont venues jusqu'a nous, I'Etat regla-t-il
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LfiS RfiLlOlONS MVStlQUTES. 139
et les conditions mat^rielles du culte et, sans doute aussi, qiioique d'une mani^re indirecte, la calibration des myst6res. — Par suite, et seulement, ce qui nous importe davantage, en plein age classique, la religion eleusinienne prend une extension nouvelle. La consecration officielle nous est une garantie et de Tiraportance des myst^res et surtout de leur influence sociale et morale. Ath^nes, c'est-a-dire , par certains c6t6s, la Gr6ce m6me, les recommande a notre attention. — Aussi le r61e qu'ils jouent est-il, par ce biais encore, tout autre que celui des communaut^s orphiques.
Pourtant, et malgr6 cette difference capitale, d'assez 6troits rapports unissent les myst^res et I'orphisine. — D'abord, et c'est le point essentiel, leur effet est le m^me. A propos d'un detail durituel, Pausanias assimile aux livres orphiques les spectacles d'Eleusis (1) : ils avaient sur ce point, et sans doute sur d'autres encore, un enseignement et des traditions identiques. — Aussi bien , d'apr^s Demosthenes, Orphee aurait le premier organise le culte et fonde les mysteres (2). Les Lycomides, qui, au quatrieme siede , remplacent la famille eteinte des dadouques, connaissent (tdadt) , sans doute par privilege special , une serie d'hymnes orphiques (3) , et nous savons qu'au moins k repoque de Paus'anias ils les apprenaient aux inities. Enfln plusieurs textes nous parlent d'un culte de Dionysos qui se serait ajoute a celui qu'on rendait aux Grandes Deesses (4).
Malgre cet accord apparent des auteurs anciens, il semble peu probable que I'orphisme ait ete de bonne heure introduit dans le culte d'Eleusis. D'abord tons les temoignages allegues, surtout celui de Demosthenes, qui semblerait le plus probant, ne sont pas anterieurs au quatrieme siede, epoque k laquelle il faudrait attribuer la transformation des mysteres. Le texte ambigu de Ciceron n'est , pour I'epoque ancienne , ni plus precis, ni plus explicite : il oppose au Bacchos , fils de Semele, un Bacchos plus ancien que des liens mysterieux rattacheraient aux deesses (5). Mais ce qu'il ne pent dire, c'est I'antiquite de ce Dionysos primitif et I'initiation k laquelle il fait allusion est visiblement celle qu'il a regue lui-meme. Elle ne prouve rien pour une epoque plus ancienne. — De meme , si, dans la suite,
(I) Pausanias, 1, 37, 4.
(*2) Demosthenes, Contre Avistogitonj I, p. 772.
(3) Pausanias, 9, 27, 2; 9, 30 12.
(4) Foucart, Recherches sur les mysteres d'Eleusis, p. 28.
(5) Ciceron, De Naiura deorurrij 2, 24.
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lacchos a pu ^tre confondu avec Dionysos, primitivement les dieiix 6taient differents. D'autant qu'on a singuli6rement exag6r6 rimportance du r61e d'lacchos dans les myst^res.
Pour ces raisons, Torphisme, dont les caract^res ext^rieurs etaient si profond^ment distincts de ceux du culte 6leusiiiien, ne saurait avoir exerc^ sur les my stores dlnfluence veritable. Plus tard les dogmes, de nature assez semblable, ont pu se rapprocher et se confondre. Mais des conceptions differentes sont a I'origine des deux religions. — Aussi devons-nous rechercher et quelles promesses les myst^res faisaient k leurs initios et, s'il est possible, comment ceux-ci croyaient a leur r^alite.
Or Tunanimite est complete chez les auteurs sur la nature et sur Tefiicace de ces promesses. Tons croyaient, — et cet accord ne s'explique pas sans un credo commun venant du sanctuaire, — que des avantages precis, d'une nature tr6s d6flnie, etaient assures aux initios.
D6s la vie meme, I'accession aux myst^res conf^rait des graces particuli^res. Si H6rakl6s ose affronter vivant les t6n6bres d'Had^s, c'est qu'il est initie : s'il ne I'avait 6te, il n'aurait pu r^ussir dans sa t^che (1). — Avec le courage, les myst^res donnaient d'autres vertus. Andocide s'adresse a I'^quit^ des Ath6niens et laisse k entendre qu'elle leur vient des myst^res (2). Ailleurs les mystes sont dits non seulement plus justes, mais meilleurs et plus pieux (3). — Mais il nefaudrait pas s'exag^rer rimportance de ces textes. Andocide est un avocat, qui plaide le faux ou exag^re le vrai. Diodore rapporte un simple bruit.. De fait, rien de plus naturel qu'avec le temps les notions de vertu et d'initiation se soient confondues. Mais il ne s'agit jamais que d'une vertu toute relative et les concepts, k I'origine, etaient tout opposes. L'efifet des myst^res est tout autre que celui d'une purification morale.
Ce que Tinitiation assurait ou devait assurer, c'6tait I'euSat- {xovia, mot qui revient souvent dans les ecrivains a propos des myst^res et dont nous chercherions en vain I'equivalent. C'est une f^licite d'une nature toute sp6ciale et de conditions particuli^res. Au sens precis du terme, ce serait I'^tat de paix vis-ivis de la divinity. Si vague que soit cette definition, elle s'6claire par des textes tr^s nets. Toute une s6rie de temoignages nous
(1) Euripide, Hirakles, v. 611, 613.
(2) Andocide, Sur les mystereSf 31.
(3) Diodore de Sicile, 5, 49, 6.
confirme que le bonheur tant promis n'est pas de cette vie : rhomme n'en jouira tju'apres la mort , mais il est assure d'en jouir. Ce que Cic^ron rel6ve dans les myst^res, c'est « spe meliore moriendi (1) » la vie ne semble plus douce que pr6cis6inent a cause de cette certitude d'une compensation future. Une inscription est plus explicite encore : pour les niortels (initios), la mort est « un bien, non un mal (2). » Par la, reuSai^xovia s'explique : c'est I'assurance que les divinit^s infernales, celles qui gouvernent I'JIad^s et r^glent I'autre vie, seront propices au mort, qu'elles Taccueilleront avec faveur et que, des maintenant, elles lui reservent un sort heureux. C'est done bien le bonheur a propreiuent parler, la forme la plus parfaile de la felicity.
Sur la nature de cette existence ultericure, il est nature! que les declarations soient plus obscures et semblent moins precises. Mais, quelle qu'elle soit, toujours est-il que les inities ont « plus » que les non inities (3). Seuls ils voient le soleil et la lumi^re riante (4). Seuls enlBin ils sont bienbeureux. Et il est vrai de dire que leur f^licite est en partie negative, car ils ne sont pas ploughs dans le bourbier des incredules et tortures par les maux des impies, mais, tel quel, ce bonheur leur semblait enviable. Si vagues qu'ils nous semblent, les Champs-Elys6es, sejour fortune des ^mes privil6giees, out toujours ete le reve supreme des poetes antiques. L'initiation assurait a tous I'entr^e de cet asile convoit^.
II est inutile de montrer combien, dans cette attente d'un sort privil^gie, les miseres de la vie terrestre pouvaient paraitre peu de chose. La mort n'etait plus le danger supreme, celui qui arretait tout effort et tout long projet, le terme apres lequel la vie cessait ou continuait miserable et tres faible. Elle devenait au contraire desirable, car plus la f6licit6 future 6tait sup^rieure a toute joie terrestre, plus on devait souhaiter, loin de le redouter, le moment ou Ton serait amen6 a gouter ce bonheur divin. Par suite, les myst^res ont, plus qu'aucun reve de poete, console les Grecs de la mort prochaine.
Comment les mysteres avaient-ils ce pouvoir? C'est ce que, a dire vrai, nous avons aujourd'hui grand peine a entrevoir. Le point de depart est certain, tous les auteurs anciens sont una-
(1) Ciceron, De legibus^ 2, 14.
(2) 'E^Yipiepi? 'ApxaioXoyix^, 1883, p. 82.
(3) Aristophane, Paix, v. 374-5, schol.
(4) Aristophane, Grenouilles, v. 454-9.
142 DE LIDEE DE LA MORT EN GRECE A L'jfePOQUE CLASSIQUE.
Dimes k nous parler des esp6rances des initios. Comment 6taient-ils amends a les concevoir? Et, comme espoir ici veut dire certitude, d'ou venaient aux initios leurs assurances de bonheur ?
On a souvent parl6 de Tenseignement symbolique qu'on pretendait retrouver dans la religion Eleusinienne. La legende m6me des deux Dresses n'6tait-elle pas un merveilleux exemple? Celte m6re qui cherche partout sa fille ne repr6sente-t-elle pas les courses errantes de Tame a la poursuite de son vrai bonheur? Ce ravissement de Kor^, bient6t suivi de son apparition sur la terre, n'est-ce pas rimage de I'^tre humain persistant sous toutes les metamorphoses ?Et la vie du grain, passant de Tether a la terre, retournant de la terre a la lumiere, ne confirme-t-elle pas cette interpretation symbolique ?
A ces fantaisies rationalistes , on a justement objects que la religion grecque it'aimait pas les symboles. Les rites qu'elle suit, souvent elle en ignore la cause et jamais elle ne se pr^occupe de les expliquer. Si Ton allegue que la religion d'Eleusis est diff^rente et qu un enseignement oral y 6tait joint, je repondrai que cet enseignement, h supposer qu'il portslt sur les courses ei'rantes de D6m6ter, ne pouvait ^tre que secret. — Or la legende des deesses est en Gr^ce le patrimoine de tons. A quoi bon des mysteres, si Ton n'y proclame que des v6rit6s^manifestes que tout Hellene pouvait lui-m6me connaitre? — D'ailleurs, la comparaison est tout inexacte. La fable de Kore mourant au jour et bientot reapparaissant, n'a rien k voir avec I'enseignement des mysteres. Ceux-ci parlent d'un au dela bienheureux. Si Ton pent tirer une conclusion de I'histoire de Persephone, elle sera qu'une m^tempsycose de Tame est possible. Or jamais les 6crivains ne nous parlent de m^tempsycose a propos des mysteres. La doctrine est propre k I'orphisme, mais etrangere au culte d'Eleusis. — Tout au plus pourrait-on admettre que la perpetuity de Tame humaine Mt par la demontree. Mais deja le culte des morts la prouvait implicitement. La question est de savoir ce que sera cet avenir, s'il sera bon ou mauvais, heureux ou malheureux. Sur ce point, la legende de Kore ne saurait nous instruire. — Nous sommes done prevenus qu'il faut chercher ailleurs que dans une interpretation symboliste I'explication de I'influence des mysteres.
Tout d'abord, ce qui devait augmenter et I'efficace des mysteres et la persuasion que Ton avait de cette efficace , un grand
nombre de purifications successives etait n^cessaire pour que les secrets redoutables pussent ^tre devoiles. L'6poptie, dernier terme de I'initiation, n'^tait, sauf de rares exceptions, permise qu'apr^s une double 6preuve. II fallait d'abord 6Lre admis aux petits mysteres, puis a Facte premier des grandes c6r6monies 6leusiniennes. Deux ans etaient ainsi necessaires pour que les derniers voiles pussent etre dechir^s. — Et le rituel qui entourait ces sacrements preparatoires etait infini. Non seulement il fallait 6tre Grec, parler une langue que les dieux hell^nes pussent entendre, mais une purification corporelle6taitn6cessaire. Des bains sacres lavaient les corps, comme les pores sacrifi^s apaisaient les dieux. A Eleusis, un long jeiine 6tait impose aux mystes. Le cyc6on, breuvage divin, effagait les derni^res souillures. — Par la, une purete absolue etait atteinte. Rien, dans ces mesures, ne ressemblait k une prescription morale. II s'agissait seulement d'eviter tout ce qui pouvait deplaire a la divinite, tout ce qui 6tait capable de Teloigner dumyste. Lesmeurtriers etaient repousses comme impurs, non comme coupables; comme impies, non comme injustes. — Toutes ces epreuves avaient un m^me effet : elles pr^paraient I'initie k une confiance absolue; elles le convainquaient qu'il etait dans les conditions requises pour etre agre6 par le dieu; elles Tassuraient qu'il pouvait tout attendre de sa faveur.
Ce que nous savons des nuits sacrees ne dement pas cette conviction. L'initie assistait a un spectacle que les dieux avaient institue et auquel ils le conviaient. II ne fallait pas davantage, apres les Epreuves qu'il avait subies, pour qu'il filt persuade de la vertu specifique de ces ceremonies privil^gi^es. Aucune demonstration rationnelle, nous le savons express6ment, n'etait donn^e par les hierophantes. Aussi bien, rien de tel n'etait n6cessaire. II suffisait que tout fiit calcule pour agir sur I'esprit des spectateurs. Que montrait-on au juste? Qug joiiait-on pr6cis6ment? Nous le savons mal, et peut-6tre importe-t-il ici assez peu. Ce dont nous sommes siirs, c'est que les reliques montr^es aux initios diff^raient de celles qu'ils auraient pu voir ailleurs; c'est que les scenes representees etaient mysterieuses et cach6es au vulgaire. Done, par ce fait seul qu'il p6n6trait les arcanes du culte, le spectateur se sentait privilegie, 6lev6 bien au-dessus de ses semblables. II avait d^sormais un palladium qui I'assurait et le pr^servait dans la vie. Si, comme il le semble bien. Tun des drames joues dcvant lui 6tait la descente aux enfers, il se sentait prot(^ge aussi dans I'autre vie; il connaissait
144 DE l'idee de la mort en grece a l'epoque glassique.
les dangers et les joies de THad^s ; il avait I'espoir de goilter les lines et d'^viter les autres.
Aussi bien savons-nous, quoique d'une manifere incomplete, ce qu'on disait a Tinitie. II ne pouvait. nous Favons vu, 6tre question d'un enseignement veritable, que tous n'auraient pu comprendre, et qu aucun sanctuaire n'eilt pu donner. Seules, des notions tr6s simples, tres braves, et d'effet infaillible, comme seraient des formules magiques, pouvaient toe divulgu6es k tous. — Or Pausanias, qui s'6tait fait initier a tous les cultes, dit k propos de la Despoina arcadienne, la grande d^esse de Lycosoura, que son nom veritable est connu des seuls initios. L'effet de I'initiation 6tait, par suite, entr'autres consequences ignor6es, de connaitre le nom secret de la divinite. Or nous Savons qu'il en 6tait de m6me en Egypte, et, sans doute, k Eleusis. Peut-etre Brimo 6tait-il Tun des termes magiques par lesquels on d^signait la deesse. — Si Ton r6fl6chit aux idees antiques, on comprendra sans peine quelle pouvait 6tre I'importance d'une telle revelation. On a justement rappeie, a ce propos , I'exemple analogue du culte egyptien : qui connaissait le nom secret d'un dieu, avait, en quelque sorte, droit sur lui, comme s'il etait maitre de son essence veritable ; aussi etait-il assure de son eternelle protection. Mais j'y verrais volontiers aussi le souvenir d'une vieille croyance hellenique. Nous voyons assez frequemment, dans Homere, que tel objet est design^ d'une certaine maniere par les hommes, d'une autre maniere paries dieux. Et le poete, qui n'ignore rien de ses dieux, nous donne le plus souvent ce terme divin. II n'y a 1^ ni sortilege, ni privilege aucun de I'aede, parce que le double nom etait egalement connu. Supposez, au contraire, que la seconde appellation soit ignoree de la plupart : le fait de la connaitre deviendra une force pour I'initie. — Or, si Ton sait comment le dieu se nomme lui-meme, on a part ainsi, et de la maniere la plus directe, a la volonte divine. Par le langage, attribut essentiel de I'etre superieur, il semble qu'on atteigne cet etre lui-meme et qu'on acquiere quelque chose de sa puissance. — Aussi les inities, devenant soudain maitres de ces secrets divins, pouvaient aisement etre persuades que les privileges qu'on leur promettait leur etaient tout aussit6t conferes. Les mysteres, creation des dieux memes, leur etaient divulgues : pourquoi douteraient-ils desormais de la parole expresse de la divinite ?
Si notre interpretation est exacte, onvoit, des I'abord, ce qui manquait aux mysteres et ce qui les distinguait profon-
dgment de toute religion moderne. — Pas de conditions de morality chez les adeples. On a peut-fitre al)us6 de la boutade connue relative au brigand Pat^kion, initio mafgr6 ses rapines, mais il est certain que Vinitiation 6tait tout autre chose qu'un perfectionnement moral. C'fttait plut6t une sorte de contrat qu"on passait avec la divinity. Pour ce faire, certaines conditions 6laient nfecessaires, mais nulle vertu proprement dite n"6tait exigi^e. C'est ainsi qu outre Patekion, plusieui's courtisanes purent 6tre initi6es. Or, quelle que fill sur ce point la tolerance des id6es grecques, il est certain que celte facilite des wXeToI dut nuire k la consideration du sanctuaire. Dii moment que tous etaienl egalemcnt adniis, la grSce, repartie sans distinction, perdaitde sa valeur. Aussi comprend-on que I'autoritS du culte ait pu Stre s6rieusement discut6e.
Par suite de cette promiscuity des fiddles, aucune initiation Bup6rieure n'eiait donn^e i Eleusis. Sans doute, les esprits d'eiite recevaient des spectacles qu'ils avaient contemplSs une impression differenle de celle qu'emportait le vulgaire : ils se faisaient iine idee plus haute de la divinite, comme du sort qui les attendait apr^s la mort. Mais'-^eul I'effort de leur pens^e faisait cette difference. Les mysieres etaient, non la cause, mais I'occasion de leurs reflexions. — Par suite, il manqua toujours i la religion eleusinienne cette profondeur de symbolisme que seuls les modernes cm rent y apercevoir.
Enfin, parce fait seul que c'etait une religion d'Etat, enfermee dans un rituel fixe et au service d'une pensee politique, le culte eut de nombreux adeples, il n'eut pas, A proprement parler, de fideies. Les elements orgiastiques , dont I'orphisme est si profondfiment penetre, manquent presque compietement d Eleusis. On y chercherait en vain cet enthousiasme d'une 4me que I'exlase ravit vers son dieu. La connaissance des mysteres divins est savammenl et methodiquement r6glee : aussi gagne-t-elle plus qu'elle ne ravit la conviction. — Par suite, le pvos6lytisme, cette preuve d'espril v6ritablement religieux, manque danfe les mysteres, alors qu'il ne faisait pas defaut dans I'oiphisme. Aussi I'influence des mysteres fut-elle toujours restreinte, el Ton put avoir ce curieux spectacle, moins rare qu'il ne pourrait peut-Stre le paraitre, d'un culte ceiebre, chante par les poetes, vante par les penseurs, et dont cependant Taction fut etroite et hornee.
Pourtant, malgre ces restrictions necessaires, les mysteres d'Eleusis n'ont pas ete sans effet sur les conceptions relatives ti
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I'autre vie. On y promettait ime existence heureuse, que Ton offrait presqu'a vil prix : c'6lait une esp^rance sufiisante pour que tous se Assent initier. Et ceux-la ne craignaient plus au m^me degre la mort, qu^auparavant ils redoutaient : par contre, ils prisaient moins la vie, auparavant leur seul bien et leur tout. II en resultait que les id^es courantes se modifiaient peu a peu sous Taction des myst^res. A la vieille et dure conception hell^nique succ6dait une doctrine nouvelle, plus humaine et comme plus consol^e.
Les mysteres de Samotlirace le c6daient a peine en importance a ceux d'Eleusis. Seul, sans doute , I'^loignement de Tile les emp^cha d'exercer la meme influence sur le d^veloppement des id^es grecques. Mais Diagoras de M6los avait r6uni dans le m^me m^pris les ceremonies des deux sanctuaires , et les auteurs les s^parent rarement dans les mentions qu'ils font des mysteres. A Ath^nes m^irre nous savons , par le temoignage fqrmel d'Aristophane , que, des la fin du cinqui^me si6cle, les Kabires 6taient populaires. — Nous sommes done avertis qu'il faut chercher dans leurs mysteres, sinon Timitation precise des rites 6leusiniens, du moins des c6r6monies semblables, inspii'^es du meme esprit et dont les effets doivent 6tre identiques. De fait, D^m^ter est Tune des divinit^s les plus ancierinement ador^es dans Tile. Un port y rappelle son nom, et un sanctuaire lui 6tait autrefois consacr6. Par la est manifesle rintrusion du culte d'Eleusis. — II sufBsait d'ailleurs qu'aux deux endroits on c^lebrat des mysteres pour que certaines analogies fussent d^s I'abord probables entre les deux cultes. Mais les preuves directes ne manquent pas.
Tout d'abord I'influence dionysiaque est la meme. Orph^e passait pour avoir le premier celebr^ les mysteres de Samothrace, comme on disait a Eleusis qu'il avait fixe le rituel du sanctuaire. Dionysos est de m6me souvent represente au milieu des divinites qu'on adorait dans I'ile. — Mais, pas plus qu'a Eleusis, les deux cultes ne se confondent. Les conceptions orphiques ont pu compliquer a leur tour les relations, d6ja inextricables, des Kabires entre eux ; mais Fesprit des religions est difft^rent. Pas plus qu'a Eleusis, les mysteres ne sont, a Samothrace, oeuvre d'enthousiasme et de foi extatique : un sacerdoce
habile, a defaut d'etat puissant, y r^gle Tinitiation et les droits du sanctuaire.
Ce que nous savons des initiations y rappelle d'assez pr6s Eleusis. — Les myst^res 6taient de meme accessibles a tons. Les femmes , comme les hommes , 6taient regus dans le sanctuaire. On sait qu'Olympias, la m^re d' Alexandre, y vit pour la premiere fois Philippe. Les esclaves devaient sans doute 6tre admis de m^me. D'ou peut-etre un certain discredit pour le culte des Kabires , mais par contre une cause de large popularity. D'ailleurs c'etaient surtout les petites gens, les matelotset les commergants, qui imploraient I'aide des dieux marins. — Comme a Eleusis, il y avail plusieurs degr6s parmi les fiddes. Au moins deux initiations 6taient n6cessaires pour Tepoptie parfaite : aussi distinguait-on deux sortes de mystes, les uns qui avaient vu le dieu, les autres qui 6taient seulement pr^par^s a le voir. — Nous savons mal les regies precises qui fixaient la succession des my stores. Mais il n'est pas douteux que le motif n'en fut identique : on ne se proposait, par ce retard apport6 a rinitiation veritable , que de purifier davantage le myste et de le mettre ainsi dans les conditions requises par le dieu. Peut-^tre se proposait-on aussi d'augmenter I'effet des myst6res, de les faire desirer d'autant plus que la communication en 6tait plus lointaine.
II semble que Ton ait trop insiste sur la pretendue confession impos6e aux mystes de Samothrace. II est impossible d'y voir autre chose qu'une mesure de purification, de m^me nature que les exclusions obligatoires d'Eleusis. — Quand, dans ce dernier culte, avant le depart d'Ath^nes de la pompe sacr^e, la proclamation solennelle etait faite par TArchonte Roi, puis renouvel6e et completee, semble-t-il, par les pretres deusiniens, quel en 6tait I'objet, sinon pr^cisement d'^carter des myst^rcs une certaine categorie de coupables ou, pour mieux dire, d'impurs, ceux qui ne seraient pas agrees par la divinity ou qui risqueraient de profaner ses mysteres ? Tons ceux qui se trouvaient d6sign6s devaient 6videmment dire leur crime et en obtenir remission, le dieu pouvant ,' sous certaines conditions, purifier les plus impurs. D'ailleurs , lorsqu'on approchait de I'epoptie veritable, le contr61e des initios, dont repondait d^jaleur mystagogue, devait etre plus rigoureux encore. C'est sans doute a ce moment qu'on r^clamait ^es tcsseres d'initie, dont quelques exemplaires nouj^ sont parvenus. Getle sevcril6, tres relative, dans radmission , vient uniquement du desir de
respecter la volenti du dieu, qui ne se 'r^v^le qu'^ ceux qu'il a choisis. — II ne faut pas chercher autre chose dans les confessions de Samothrace. Les pr^tres avaient le droit de s'enqu6rir s'ils ri'avaient pas devant eux un meurtrier, parce qu'un assassin ne pouvait avoir part aux myst^res. Peut-^tre le faisaientils avec une certaine insistance (et Ton sait la r^ponse que leur attir^rent leurs exigences), mais cette mesure de purification religieuse n'a rien a voir avec la confession chretienne. L'une est un sacrement qui purge I'ame , I'autre une mesure qui lave le corps et chasse les demons contraires.
Quant a I'initiation elle-meme , elle devait 6tre tr^s semblable, sauf peut-^tre dans la forme , h celle d'Eleusis. Un certain nombre de formules y 6taient sans doute apprises aux mystes r6unis. Surlout les noms veritables des dieux 6taient d^voil^s. Nous Savons ce dernier detail par des textes tres precis. Ph6r^cyde de L6ros, parlant des Kabires, dit que leurs noms sont myst^rieux (t3i 5'6vo{jLaTa auTwv ht\ fAucTTixa) (1). Denys d'Halicarnasse (2J rend le meme t^moignage que Ph^recyde : c'^tait done un article de foi et Tun des secrets principaux que Ton demandait aux mysteres. — La raison en 6tait la'mtoe qu'a Eleusis. Les divinit^s, dont on savait le nom veritable, 6taient d^sormais en quelque maniere sous votre dependance, on devenait assure de leur protection, et celle-ci suivait Finitie, non sur terre seulement, mais encore chez Hades. La promesse d'une vie future, heureuse et toute privilegiee, est inseparable de tout mystere : elle ne devait pas faire defaut a ceux de Samothrace, qui, par ce point encore, devaient ressembler a la religion eleusinienne. —
Apres ces deux cultes qui avaient, en plusieurs endroits du monde grec, des sortes de succursales, l'une des religions secretes les plus populaires etait, sans conteste, celle de la M^re des Dieux. On sait combien nombreux furent ses sanctuaires. et combien, a I'exemple de Pindare, elle eut au cinqui^me si^cle de fervents et d'adeptes. Metroons publics ou chapelles privees, les lieux de culte se multipli^rent, rapidement : malgr6 les scandales du rituel et le charlatanisme de certains m^tragyrtes, nulle deesse ne fut plus honoree.
Nous savons mal quelle fut a I'age classique et dans la Gr^ce proprement dite I'organisation du nouveau culte. Les exc^s des
(l)Fr. 6, Miiller, I, p. 71.
(2) Denys d'Halicarnasso, 1, 68.
Galles durent 6tre rares, mais ils prouvent Iccaract^re orgiastique des mysteres de Cyb^le. Comme dans lal^gende analogue de Dionysos, Tenthousiasme et Fextase devaient ^tre provoques chez les initios. — Nous savons aussi que des purifications et des mortifications gradu^es 6taient exig^es des adeptes. Par Id, ils devenaient dignes de recevoir le dieu. — Sous quelle forme Tinitiation leur 6tait-elle donn6e? Nous Fignorons, mais dos scenes de la legende sacr6e devaient 6tre joules devant eux, des mots de passe divins leur 6taient communiques dans le recueillement et I'extase. lis devaient se rapprocher ainsi du dieu, prenaient quelque chose de sa force , s'assuraient k son divin contact. — Nul doute aussi qu'un au dela leur fut promis, exempt de toute peine, plein de toute f6licite : comme dans les mysteres, la etait I'attrait veritable de I'initiation, telle la raison d'etre secrete du culte. —
II faudrait ajouter les innombrables religions ^trang^res qui, aux cinqui6me et quatri^me siecles, envahirent I'Attique. Elles attestent non seulement Tarriv^e de nombreux strangers qui gard^rent k Ath^nes ou au Pir6e leur culte national , mais une propension toujours plus grande ^ supprimer tout intermMiaire entre I'homme et la divinity, k croire les dieux plus proches et plus ais6ment accessibles, k obtenir de leur faveur secrete ce que ne pouvait donner le formalisme de la religion officielle. — Si Zeus Meilichios n'est pas siirement un stranger, Bendis Test, sans contestation aucune, comme le sont au cinqui^me si^cle Sabazios, Cotytto, Astart6, au quatri^me M^n, Isis, H6rakl6s Tyrien, les Kabires ou dieux Sauveurs. Encore sont-ce la seulement les plus connus et les seuls dont les textes ou les inscriptions nous attestent I'existence. En dehors de ces cultes publics ou semi-ofiiciels, combien ne dut-il pas y avoir de conventicules ferm6s, ou Tinitiation demeurait secrete, mais ou la foi 6tait la m6me en sa vertu, ou Ion croyait, plus fermement peut-^tre que dans les religions ouvertes, que le dieu se chargeait, pour cette vie et pour I'autre, du bonheur de I'^lu ?
Culte bacchique, mysteres, religions etrangeres, autant de formes diff^rentes sous lesquelles un m6me fait apparait, le besoin qu'avait Tame grecque de chercher, ailleurs que dans cette existence terrestre, une consolation et un appui. Malgr6 tout Teffort de stoicisme auquel certains Hell(^nes avaient pu s'6lever, r^me du vulgaire, incapable d'att-eindre a cette hauteur de courage, etait opprim^e par I'amour bien sterile de la vie. Nul ne
doutait absolument que quelque chose de rhomme ne diit survivre au tr^pas, mais la persistance dans la tombe, la dui^e sans la puissance, sans I'activit^ veritable, sans les plaisirs et sans la joie, qu'etait-ce autre chose au fond que le non-^tre, et la torpeur definitive n'6tait-elle pas sup6rieure k cette demi-vie, sans r^alite vraie et sans conscience de T^tre? — Sans doute, les penseurs avaient pu individuellement s'6lever a des r^ves plus consolants. lis avaient pu rejeter hors de ce monde I'inter6t principal de la vie. lis avaient pu proposer k Fhomme una fin sup6rieure, k tel point hors de proportion avec tous les desseins mortels, que de pouvoir seulement y viser cr^ait pour lui un privilege divin. lis avaient pu enflin esp^rer en un sort meilleur ou Fhomme serait recompense suivant ses m^rites et ou toutes les imperfections de la vie d'ici-bas disparaitraient dans la connaissance directe de la divinite. — Mais c'etaient 1^ de beaux r^ves. Le peuple pouvait y applaudir : il n'y ajoutait pas foi. Pour que la conviction nouvelle pilt trouver place dans son esprit, il fallait a la fois que le dogme fiit vulgarise et qu'une foi veritable I'imposat a tous. — Ce fut I'cBuvre des religions mystiques.
EUes se ressemblent toutes en ce qu'elles dechirent le voile qui cachait k Thomme la divinite. Celle-ci apparait ellememe, est directement pergue et connue sans intermediaire. Par suite, une grande consolation vient de ce chef aux mortels : k travers les vicissitudes et les miseres de la vie, ils savent qu'ils peuvent compter sur un appui divin ; ils y puisent force et conseil. La mort meme leur semble des lors moins redoutable : qu'est-elle par rapport a la connaissance directe de la divinite? Et peut-on croire que Feternelle bonte, dont Tintuition est permise, abandonne jamais Fhomme capable d'un tel privilege? — De plus, toutes ces religions, non seulement representent Fabandon et la puissance divine comme la consolation supreme de Fhomme, mais elles Fassurent, des cette terre, de la protection celeste. Par la connaissance des formules magiques, la cuirasse dont Fetre divin aime k se proteger, les mortels dominent le dieu et le forcent k les secourir. Aussi en obtiennent-ils ce quils desirent par-dessus tout, la certitude d'etre heureux apres la mort.
II est remarquable que le grand developpement des religions mystiques commence au cinquieme siede. C'est a partir de ce moment en effet que les conceptions grecques, relatives k la vie future, se modifient profondement. Nous allons voir que, surce