V. - JAQUES DARET
le Maître de Flémalle
'(ci devant « Maître de Mérode t>) (i).
Le « Maître de Flémalle » tire sa désignation de l'œuvre- type, aujourd'hui conservée au Musée Staedel, à Francfort, et qui provient de l'ancienne abbaye de Flémalle, dans Tévêché de Liège : un diptyque avec
(i) Le « Maître de Flémalle » fut d'abord connu sous le nom de Maître de Mérode^ d'api es les propriétaires d'un important triptyque de V Annonciation qui servit de type pour le classement de ses œuvres. L'honneur de donner leur nom à ce grand peintre fut ensuite enlevé aux Mérode, depuis que l'accès du tableau ne fut plus permis même aux personnalités les plus éminentes. Une telle étroitesse, entravant Id progrès de la science, avait lieu de surprendre de la part d'une famille intelligente, qui a montré en maintes circonstances se souvenir encore de l'ancienne tradition aristocratique et chrétienne, suivant laquelle tout privilège est doublé d'une obligation morale. — Le catalogue de M. Weale vient de nous apporter la clef du mystère : il paraît que les anciens possesseurs n'ont pu résister aux offres d'un riche amateur étranger, et que le précieux retable est remplacé dans Thôtel de Mérode par une copie (nous savons qu'en effet une copie a été faite à Bruxelles, il y a quelques années). Comme ces ventes d'héritages de famille ont toujours quelque chose d'un peu mortifiant pour l'amour-propre des vendeurs, on comprend que la chose ait été tenue secrète, quoique l'explication enfin donnée, fasse tomber le reproche d'un égoïsme qui aurait été presque monstrueux. -»- Maintenant que le fait est publié, il n'y a plus aucun scrupule de délicatesse qui doive retenir Tacquéreur de se faire connaître. La présente note a pour but de l'er.gager à ne pas soustraire plus longtemps un document capital de l'histoire de l'Art, aux investigations des hommes de science.
Jes figures debout, de la S'^ Vierge avec l'Enfant, £ S'" Véronique; au revers du volet, la Sainte ité.
M. Hugo von Tschudi, le distingué directeur du ;e de Peinture Moderne, à Berlin, a consacré au re et à son œuvre un article excellent et fort rqué, dans le Jahrbuch der Koniglich preussischen Usammlungen, 189S fasc. I et II : » Der Meister Flémalle ". — Nous renvoyons à cet article, nous :ntant de mentionner deux œuvres venues au jour is : un remarquable Portrait d'homme, acquis nment par le Musée de Berlin, et un tableau irtant du Musée d'Aix en Provence, signalé et repropar M. L. Gonse dans Les Chefs-d'œuvre des ^es de France. — Paris 1900. Nous aurons à en rler tantôt.
Ajoutons au groupe ainsi formé, deux autres oeuvres, nous croyons qu'elles n'ont pas encore été attribuées laîire : L'une est le beau Portrait de dame, qui ouve à la National Gallery (n" 1433), de sa facture lus fine et la plus soignés, comme le Calvaire de n. La paternité du maître ne nous paraît guère ïuse : les mains notamment sont tout-à-fait caracté- [ues et semblables à celles de ses autres portraits. La seconde œuvre qui, pensons-nous, a échappé l'ici à la sagacité des chercheurs, est un dessin, du /re, exécuté à la plume et au lavis. (Photographie Giraudon}. Celui-ci représente, dans une chambre,
la S*"" Vierge avec TEnfant, assise sur un banc, sous un dais en forme de pavillon; de chaque côté les donateurs avec leurs patrons : à dextre, un homme avec ses deux fils et S^ Roger; à senestre, une dame avec sa fille et S^^ Catherine. La composition est, sans aucun doute, du Maître de Flémalle ; nous croyons même que, à Tinverse de la plupart des dessins du XV siècle, qui sont faits d'après les tableaux, celui-ci pourrait fort bien être un projet de tableau, de la main du maître.
En outre, nous connaissons un assez grand nombre
de peintures qui, sans être de lui, montrent pourtant de façon indubitable, son influence, parfois croisée avec celle de Rogier van der Weyden. Parmi celles dans lesquelles cette action directe est le plus marquée, citons {'Exhumation de 5' Hubert, à la National Gallery (n** ySS), composition importante, qui décèle précisément la double influence susmentionnée, mais dans laquelle la part du Maître de Flémalle est tout-à-fait prédominante.
Un tableau de Téglise S^ Sauveur 4 Bruges (n** 6 de l'exposition) dérive aussi de son art; le Christ en croix notamment, lui est emprunté.
Enfin citons encore, à la même exposition, n° 341 la Légende de S^ Joseph, le curieux tableau de Téglise de Hooghstraeten, dont la parenté étroite avec le Mariage de la S»« Vierge, du Maître de Flémalle (au Musée du Prado, à Madrid) est manifeste.
Nous aurions bien des choses à dire sur ce sujet, mais cela nous entraînerait trop loin.
nt à la personnalité du Maître de Flémalle, tification avec Jaques Daret a été proposée première fois dans une note sur : » Le tableau vris et Cyrus au Musée de Berlin, et dans mlais épiscopal de Gand « (Bulletin de la Société e et d'Archéologie de Gand, rgoi).
approchement semble avoir rencontré un accueil :, bien que les arguments sur lesquels l'hypoientification est fondée, n'aient pas encore été
/oici l'indication sommaire, et, nous le savons, ite :
ord, en faisant l'inventaire des peintures flalu deuxième tiers du XV'^ siècle, qui nous sont
à côté de Johannes van Eyck et de Rogier Weyden, nous ne trouvons aucun maître dont ice et le mérite soient comparables à ceux du e Flémalle.
première présomption, Jaques Daret était le
plus considéré et le plus en vue de tous ceux irchives nous ont révélé les noms. Les comptes de Bourgogne en font foi; à deux reprises, il ipel à tous les peintres du pays, et la compas salaires payés, nous montre à quel prix était lérite de chacun : lors du banquet de Lille le
1453 (1454 n. st. : Vœu du Faisan), seul parmi ;s qui vinrent travailler aux entremets, Jaques ut 30 s. par jour; il était arrivé avec ses quatre
valets. Les plus favorisés après lui : Johannes Hennecart, Pierre van Elle, et Saladin [de Stoevere] d'Audenarde, ne reçurent que 16 sols par jour, tandis que Sitnonet Marmiofty d'Amiens, qui n'était pas encore, il est vrai, à l'apogée de sa réputation, recevait 12 sols. Tous les autres salaires étaient inférieurs. — .En 1468 eurent lieu à Bruges les fêtes des noces de Charles le Téméraire avec Marguerite d'York. Cette fois, un nombre de peintres encore plus considérable fut convoqué de toutes les parties des Pays-Bas. Jaques Daret eut la direction des travaux, et toucha 24 sols par jour, plus 3 sols pour sa dépense quotidienne. Un seul artiste : Franc Stoc, par suite sans doute de sa position officielle de maître ouvrier de la ville de Bruxelles^ reçut un payement égal, tandis que Daniel de Ry-cque, qui avait été trois fois doyen des peintres de Gand, recevait 20 sols, que d'autres peintres de grande réputation : Philippot Truffin et Liévin van Latte (Laethem) touchaient chacun 18 sols, enfin que Hugue van der Gous, ne recevait pas plus de 14 sols par jour. (Il faut remarquer que ce dernier était à ses débuts, n'étant maître-peintre que depuis un an; il était traité sur le même pied que Jacquet Lombart et d'autres peintres estimés; les peintres obscurs n'étaient payés que 8 à 10 sols).
Un examen plus attentif confirme cette première présomption : \q Maître de Flémalle florissait déjà en 1438, puisque de cette année est daté son diptyque du
- il devait même dès cette époque jouir d'une n assez considérable pour que Henri de Werle,
de Cologne, songeât à lui confier son portrait; — oir fourni une longue carrière, È en juger par la de ses œuvres, qui montrent plusieurs manières; iction ne semble pas avoir été locale, comme Memlinc par exemple : on trouve la trace de lence à Anvers, à S' Omer, et jusqu'à Arras.
les Daret répond excellemment à toutes ces is : reçu franc-maître dans le métier des peintres lay, le jour de la S' Luc (18 octobre) /4S2; ait dès lors avoir fait preuve d'un talent extra- !, car, honneur exceptionnel, il fut élu doyen rporation, le jour .même de sa réception; — ivant, et à l'apogée de son activité aux fêtes es en 1468, il put donc produire pendant i moins; — personne ne se déplaça davantage;
d'après les pièces d'archives conservées, nous lirons travaillant à Tournay, à Arras, à Lille, ;au à Tournay, à Bruges.
ruges, en 1468, il est spécialement mis en relief : ge les autres peintres; rien de surprenant, si •cuvons des traces spéciales de son influence : ptyque de la Royal Insiitution de Liverpool ° 22), copie d'après le Maître de Flémalle, porte i de Bruges, et le tableau de S' Sauveur, dit ard van der Meire » (expos, n" 120) fait des ! au mêms original. Déjà un tableau plus
ancien, appartenant aussi à S' Sauveur (exposition n^^ô) présente un Christ en croix, imité du Maître. Rappelons que Daniel Daret, son frère et son élève, avait été en 1449 attaché à la personne du duc, comme valet de chambre.
Il y aurait lieu de prouver ensuite que le Maître de Flémalle était, selon toute probabilité, Tournaisien, ce qui resserre le cercle des suppositions, et nous rapproche encore une fois de Jaques Daret. — Cette nouvelle présomption repose sur deux portraits du Musée de Bruxelles (catal. ofl&ciel n^' 73 et 74; catal. Wauters n^^ 53 1 et 532), et est tirée de la personnalité du Lillois Barthélémy Alatruye et de Marie de Pacy, sa femme, combinée avec le fait que ces portraits ont été exécutés à la hâte sur des panneaux qui portaient les armes des Tournai^ siens Jean Barrât (1425) et Jehenne Cambry (1426). Nous ne faisons que signaler ici cette importante source de renseignements, sur laquelle nous avons des notes détaillées.
Non seulement le Maître de Flémalle était Tournaisien, mais son art présente les affinités les plus étroites avec celui de Rogier de la Pasture, alias van der Weyden. Il serait facile de montrer ceci par une analyse comparée; nous nous bornerons à dire que cette parenté est telle, qu'un critique d'art allemand, M. Firmenich-Richartz, a pu croire que le Maître de Flémalle et Rogier van der Weyden étaient un même artiste à deux époques de sa vie. L'hypothèse que le Maître de Flémalle est Jaques Daret, explique le mieux possible cette ressemblance, puisque celui-ci fut,
dans l'atelier de Robert Campin, le condisciple de Rogier : " Rogelet de le Paslure n commença son apprentissage chez Robert Campin le 5 mars 1426 et fut reçu franc-maître le 1" août 1432 — « Jaquelotte Daret » entra dans le même atelier le 12 avril 1427 et devint franc-maître, comme nous l'avons vu, le 18 octobre 1432, D'autres indices encore sont tirés des caractères artistiques de l'œuvre du Maître de Flémalle mis en parallèle avec ce que nous savons de Jaques Daret. Si on compare l'art du Maître de Flémalle, avec celui de Rogier par exemple, on remarquera une profonde différence entre leurs tendances esthétiques. Si dramatique que soit l'art de Rogier, il est avant tout plastique. La perfection de la forme, l'exactitude du modelé, et, dans la composition, malgré son grand souci de l'expression pathétique, avant tout une ordonnance architecturale, voilà ce qu'il cherche. Il est essentiellement peintre de retables, c'est-à-dire de tableaux à destination fixe, appelés à s'harmoniser avec les formes de l'autel, de la chapelle, à concourir à un ensemble de décoration monumentale. En cela il était en communion d'idées avec Hubrecht van Eyck, et avec les sculpteurs On a dit quelquefois que Rogier n'avait pas sth s'affranchir de la composition symétrique. Quelle naïveté! il y avait longtemps que le plus médiocre miniaturiste faisait cela couramment. La vérité est que chez lui la peinture n'a pas encore perdu le sens décoratif, qu'elle n'a pas rompu les liens qui l'unissaient au tout de l'architecture. Dans
la Descente de Croix, de l'Escurial, nous trouvons la plus haute, et la plus caractéristique expression de Tidéal de Rogier.
Il en est tout autrement du Maître de Flémalle : Tart de celui-ci est essentiellement narratif : c'est là le fait dominant, son naturalisme en est la conséquence : ce n'est pas tant un réalisme de forme (à cet égard il est en bien des points plus archaïque que Rogier ou Johannes), qu'un esprit d'observçition à la manière des illustrateurs, qui domine en lui : la chose représentée, l'histoire racontée, le souci du récit pittoresque l'emportent chez lui sûr la recherche des lignes et l'étude des formes. Comme l'art du XV® siècle va descendre cette pente, comme le sens architectural va se dissoudre, comme la peinture va devenir de plus en plus objet meuble, tableau de chevalet, on peut dire que le Maître de Flémalle était en avance sur son temps : il a introduit dans la peinture de tableaux des manières de concevoir qui, auparavant, étaient propres aux enlumineurs de manuscrits et aux dessinateurs de cartons de tapisseries. Tandis que le retable peijit ou sculpté avait conservé une ordonnance essentiellement plastique, la tapisserie, depuis longtemps déjà, servait à raconter des « histoires ?9. — Or Jaques Daret fut compositeur de cartons de tapisseries et miniaturiste. Le premier point nous est prouvé par les travaux quil exécuta à Arras pour Jean du Clercq, abbé de S* Vaast; le second, par le fait que nous voyons le i8 mai 1436, entrer en apprentissage çhç? lui;.
• -in. (
■'>'îis
>iSi
pour apprendre Venluminure, Eluthère du Prêt, qui le 16 juillet 1488 fut reçu maître-enlumineur. — C'est probablement aussi à la pratique des cartons de tapisseries qu'il faut attribuer le goût du Maître de Flémalle pour les étoffes, pour les costumes, et notamment ces bandes chargées de caractères étranges quon remarque dans ses tableaux comme dans les anciennes tapisseries.
Autre rapprochement analogue : à lire dans les écrits des contemporains, la description des travaux ingénieux exécutés sous 'la direction de Jaques Daret pour les noces.de Charles le Téméraire en 1468, on comprend à merveille que, pour organiser ces choses, l'artiste tout désigné par ses aptitudes, était ce Maître de Flémalle, dont V invention est la plus brillante qualité.
Un tel faisceau d'indices nous avait conduit à l'hypothèse de ridentiié du Maître de Flémalle avec Jaques Daret. Nous voulûmes pourtant la soumettre à une épreuve : Jaques Daret passa dix-sept années de sa vie à Arras (1441-1458), où il travaillait pour Tabbé Jean du Clercq. Il est donc fort probable qu'il a dû laisser en Artois des traces de son passage : tableaux, élèves ou imitateurs. — Nous croyons y avoir rencontré tableau, élève et imitateur.
Arras est malheureusement une des villes les plus ravagées de la France : c'est là qu'opérait Jean Lebon. Nous n'y avons plus trouvé de. tableaux du XV« siècle ; plusieurs même des anciennes églises sont rasées.
Mais dès notre arrivée au Musée de Douai, nous eûmes lagréable surprise d'y voîr une Vierge assise sur un banc et entourée d'une gloire, provenant de labbaye de S' Bertin à S' Orner, et manifestement empruntée au tableau du Maître de Flétnalle, aujourd'hui à Aix. Cette imitation confirmait une conjecture déjà conçue, à savoir que ledit tableau d'Aix aurait été peint pour une abbaye artésienne : celle d'Eaucourt. Le tableau, en effet, représente la S'^ Vierge avec l'Enfant Jésus sur ses genoux, assise sur un banc, et apparaissant dans les airs, entourée d'une gloire. Au bas du tableau S' Pierre et S' Augustin assis, et entre eux, à genoux, un abbé augustin. S' Augustin y figure évidemment comme patron de l'ordre, et S* Pierre comme patron de l'abbé. Nous avions donc recherché dans la Gallia Christiana, toutes les listes d'abbés de l'ordre des chanoines réguliers de S^ Augustin des divers diocèses des Pays-Bas, et nous n'avions trouvé aucune abbaye à laquelle la composition du tableau convint aussi bien qu'à celle d'Eaucourt, sous l'abbé Pierre l'Escuyer. En effet cette abbaye était spécialement consacrée en l'honneur de la « Deipara ». 11 y aurait lieu de compléter ces recherches.
Mais voici une coïncidence encore plus précieuse.
Le Musée de Berlin possède deux tableaux : la Visitation et Y Adoration des Mages, qui appartiennent à une série dont Madame Hainauer, de la même ville, possède une troisième pièce : la Présentation au temple. Ces tableaux, dont le catalogue du Musée fixe, avec beaucoup de
raisemblance, la date vers 1460, sont intimement appa> sntés au Maître de Flémalle, quoique d'une autre main. Jous avons évidemment affaire ici à un bon élève du taitre, qui, notamment dans ses visages de Vierges a une riginalité propre; ce ne sont pas des copies. Le tableau e la Visitation contient le portrait d'un abbé donateur, ccompagné , de ses armoiries. — Nous nous sommes emandés si ce n'était pas dans l'Artois qu'il fallait le liercher : nous n'avons pas cherché longtemps. Le porrait représente le premier auquel nous avions songé : abbé de S' Vaast d'Arras, Jean du Clercq en personne, omme on peut le voir par soa sceau, incomplètement léchiffré par Demay fSceaux d'Artois a* 2640) et reproluit d'une manière plus exacte dans la Sigillographie rAnas de Guesnon.Jean du Clercq, grand protecteur les arts, celui-là même qui avait constamment employé aques Daret, dirigea l'abbaye de S' Vaast de 1428 à
Les panneaux en question ont probablement fait )artie d'un retable exécuté pour lui, peut-être après le lépart ce Jaques Daret, 1458 {ce qui confirmerait l'estination de date du catalogue de Berlin), par un peintre l'Arras formé sous la direction du Maître.
A notre avis, il serait difficile de mécotinaître 'importance de la dernière constatation. 11 ne s'agit pas !n l'espèce, d'une copie ou d'une imitation d'une oeuvre Jéierminée, mais de la formation d'un élève, ce qui mplique un séjour prolongé. Jaques Daret a dû former