IV. — JAN VAN EECKELE (alias VAN EECK
ET
le Monogrammiste J. V. E. (entrelacés).
Ici nous avons moins d'éléments d'appréciation. Notre conjecture repose presque exclusivement sur l'interprétation d'un monogramme, formé des lettres J et E reliées par un V. (L'E a la forme de la majuscule d'imprimerie, tandis que le J est en majuscule cursive).
Nous rencontrons ce monogramme sur deux tableaux, l'un et l'autre exposés à Bruges : n** io5 Mater dolorosa (Église S' Sauveur à Bruges), et n" 106 La Vision de S' Bernard, avec d'autres scènes de sa vie (Musée de Tournay).
Ce dernier tableau est une œuvre originale, appartenant selon toute apparence au 2"" quart du XVI" siècle (peut-être même au milieu de ce siècle, si on tient compte de l'archaïsme des peintres brugeois de ce temps).
Il se rapproche davantage de 1 école de Bruges que de toute autre.
Quant à la Mater dolorosa de l'Église S^ Sauveur, il serait difficile de la dater, à la vue, car elle nest quune copie d'après une œuvre bien antérieure, peinte avant i5oo par Quinten MetsySy dont l'original est perdu, mais se retrouve dans d'autres copies (entre autres à Munich). Du fait que cette copie a été peinte pour une église de Bruges, résulte une forte présomption que le maître J. V. E. était Brugeois.
Il faut noter que, traditionnellement, le tableau de S' Sauveur' était donné comme étant de « Jan van Eyck « quoiqu'il ne rappelât en rien sa manière.
Or il existait à Bruges, dans le 2™^ quart du XVP siècle, un seul peintre à qui les initiales J. V. E. puissent convenir, et, coïncidence curieuse, il s'appelait Jan van Eeckele, nom qui devait d'autant plus facilement se confondre avec celui de « Jan van Eyck, » que, de son vivant même, on le trouve dans plusieurs actes, écrit : Jan van Eeck (et même Van der Heke).
On peut donc dire que Tidentification proposée peut se réclamer d'une tradition.
Dans la collection du Duc d'Anhalt, à Woerlitz, se trouve un petit tableau : la S^ Vierge avec FEnfant, couronnée par des anges, qui, si peu qu'il ressemble aux œuvres du grand Johannes de Bruges, est pourtant, lui aussi, traditionnellement désigné sous le nom de (c Jan van Eyck. » Ce panneau (Exp. de Bruges
S), d'apparence un peu plus ancienne que le n" 106, : néanmoins avec celui ci certaines analogies, surtout 5 les anges (voir aussi la chevelure rousse de la Vierge, aux ondulations régulières, marquées par
clairs jaunes, etc.).
Ce pourrait être une œuvre de la jeunesse du même itre ; dans ce cas, nous aurions, ici encore, une ition favorable à notre conjecture.
Voici ce que nous savons de la biographie de
van Eeckele.
11 fut reçu franc-maître dans la confrérie de S' Luc ' Eloi à Bruges, en septembre i534, comme étranger, nt déjà acquis la maîtrise ailleurs; il avait à ce nent 3 enfants vivants, nés hors de Bruges. 11 fut inder » de la corporation en 1542, 1548, i55i, 7, et son nom figure dans l'obituaire, deux lignes es celui de Lansloot fflondeel \| i56i).
Son iîls, Albert van Eeckele, fut également peintre à iges :' admis comme franc-maître en 1548. 11 paraît ,s divers actes.
Jan van Eeckele est sans doute le même peintre
Carel van Mander désigne sous le nom de Hans 'eycke surnommé Klein Hansken,
La différence de nom ne doit pas nous arrêter,
d'une part l'auteur affirme qu'il exerçait son art Bruges, et les détails qu'il donne appuient cette rmation ; d'autre part le nom assez rare van Eeckele plus d'une fois, dans les actes, corrompu en van
Eeck, et même assimilé au nom très commun de van der Eecke dont Vereycke n'est que la forme abrégée, avec variante dialectale. C'est même sous le nom de Jan van der Heke, que notre peintre fut reçu dans la corporation de S^ Luc en i534 Enfin il faut remarquer qu'il ne se rencontre dans les registres brugeois aucun autre Jan ou Hans Vereycke.
Voici ce que Carel van Mander dit à son sujet : « C'est aussi à Bruges que vivait Jean Vereycke, qu'on ^ surnommait Petit-Jean. Il excellait à peindre le ^ paysage d'après nature et introduisait parfois dans « ses sites Vimage de la Vierge, mais de moyenne ^ grandeur. 11 faisait aussi, d'après nature, d'asse{ bons ^ portraits, et j'ai vu de lui au Château Bleu, non ^ loin de Bruges, chez mon oncle Claude van Mander, « un cabinet muni de vantaux, sur lesquels mon oncle ^ était représenté avec sa femme et ses enfants. Dans « le fond du meuble, on voyait la Vierge dans un « paysage. « [Le Livre des Peintres de Carel van Mander, éd. Henri Hymans. — Paris, Rouam, 18S4,]
Claude van Mander devait être en effet un contemporain de notre Jan van Eeckele. D'autre part, la Vision de S^ Bernard, du Musée de Tournay, nous offre bien une Vierge d'une dimension à laquelle le terme « de moyenne grandeur » convient parfaitement.
L'identification du monogrammiste J. V. E. avec Jan van Eeckele, nous paraît donc probable, et provisoirement nous nous y arrêtons ; une connaissance plus
complète de son œuvre permettra sans doute un jour de décider sil faut l'adopter définitivement ou bien la rejeter (i).
Exposition de Bruges, voir.n^ 106 et io5 ; comparer n^s g8 et 166.
(i) Signalons quelques tableaux qui nous paraissent apparentés:
Le type de l:i S^® Vierge et la manière de peindre que nous remarquons dans la Vision de S^ Bernard, paraissent se retrouver jusqu'à un certain point dans le n° 166 de l'exposition : une petite ^e Vierge, à mi*corps, avec l'Enfant Jésus, dans un paysage (propriété de M. G. Dreyfus, à Paris).
}^eut-être faut-il rapprocher aussi de l'œuvre de Jan van Eeckele un triptyque du Musée de Bruxelles. (Catal. officiel, n*^ i66; catal. Wauters, n° 361*) ? I^a partie centrale représente, dans un paysage, la S'® Vierge assise devant un missif de verdure, tenant l'Enfant Jésus auquel elle. présente une grappe de raisins. — Volet dextre : S* François d'Assise, à genoux, recevant les stigmates. — Volet senestre : le donateur (François de Ontaneda ?) agenouillé. — Sur le revers des volets : armoiries avec quartiers.
Malheureusement, n'ayant pu nous procurer la photographie de ce tableau, nous devons faire les plus expresses réserves sur ce rapprochemerit, fait de mémoire seulement^ et d'après une impression générale. Les analogies peuvent fort Lien tenir à une tradition d'école plutôt qu'à l'identité demain; le triptyque est d'un ait plus développé que la Vision de S*^ Bernard, et paraît postérieur à celle-ci.
En tous cas son attribution à Pieter Fourbus nous semble devoir être écartée.