VII. — ADRIAEN YSENBRANT
ET
le Maître de Notre-Dame des Sept Douleurs. (= le principal « pseudo-Mostaert » de Waagen).
Comme pour Jehan Perréal et pour Jaques Daret l’identification ne repose que sur une série d’indices concordants, tirés de l’ensemble de l’œuvre du Maître.
L’auteur du diptyque consacré à Notre-Dame des Sept Douleurs, par Barbara de la Meere, veuve de Jooris van de Velde, est un maître des plus féconds. Il est représenté dans la plupart des musées et dans bon nombre de collections particulières. Il doit donc avoir été un peintre recherché des amateurs de son temps, et par conséquent, il est peu probable que son nom soit complètement passé sous silence par les historiens locaux, et il est à peu près certain qu’il a dû occuper des dignités dans le métier des peintres.
Le Maître de Notre-Dame des Sept Douleurs est évidemment un très proche disciple de Gheeraert David : pour certains tableaux, on peut hésiter entre les deux artistes. — Sa formation semble se rattacher à la période de l’art de Gheeraert qui suivit immédiatement le tableau des Carmélites de Sion (i5og), avant que Gheeraert David ait éclairci son coloris.
Certes, celui-ci eut plusieurs imitateurs qui l’ap-
prochèrent de près, mais aucun de ceux-ci n’acquit par la suite une importance comparable à celle de notre maître anonyme.
Quelques-uns des tableaux de celui-ci portent une date, telle la grande Adoration des Mages de Lubeck :
1 5 1 8. D’autres peuvent être datés approximativement d’après l’âge apparent ou le moment du décès des personnages : tel le tableau-type (n° 178) Notre-Dame des Sept Douleurs (entre i52S et 1 5 3 5 ; voy. la notice du n° 179^, tel aussi le triptyque de Gros-Wielant-de Halewyn (probablement vers 1 52 1-1 526* voy. n° 184). — L’abondance des tableaux du maître et leur variété de manières doit faire supposer une longue carrière artistique.
Les qualités séduisantes du pseudo-Mostaert ne résident pas dans l’originalité de son invention (il est pauvre à cet égard), ni dans la puissance de son dessin, assez mince, mais bien — dans l’éclat spécial de son coloris : il peignait par glacis, et obtenait ainsi par transparence, notamment des rouges admirables, (Cf. nos cj3, 1 5 2, etc ) — dans la douceur extrême de son modelé, — enfin dans la joliesse, le soin, la grâce de certaines de ses figures : telle la Vierge du Comte de Northbrook,la Madeleine de la collection de Somzée, etc.
Or, tous ces caractères conviennent parfaitement, et â un degré éminent, à ce que nous savons d’Adriaen Ysenbrant.
Celui-ci, qui était étranger et avait fait son appren-
tissage hors de Bruges, y fut reçu comme franc-maître peintre le 29 novembre i5io. — - Il put donc subir l’influence de Gheeraert David tout juste pendant la période de l’évolution de celui-ci, dont l’œuvre du Maître de Notre-Dame des Sept Douleurs se rapproche le plus.
Il jouit, comme peintre, d’une situation en vue, car on le trouve huit fois faisant partie du serment, comme vinder depuis i5 16-1 5 17 jusqu’en 1547-1548. Deux fois il fut gouverneur 1 5 26, 1 537 .
Il décéda en juillet 1 55 1, ayant donc pratiqué l’art de la peinture à Bruges pendant plus de quarante ans.
Chose caractéristique, dans l’obituaire de la confrérie, son nom est précédé du mot Meester , ce qui n’est le cas que pour un petit nombre d’artistes, qui tous ont joui d’une grande réputation.
Enfin son nom ne nous est pas seulement connu par les documents d’archives, mais encore par les sources littéraires :
M, Weale, qui a tiré sa mémoire de l’oubli, en lui consacrant une notice dans le Beffroi i865, t. II, pp. 320-J24 , nous cite à son sujet le passage suivant de Sanderus :
« Adrianus Isebrandus brugensis, Gerardi Davidis « pictoris Veteraquensis discipulus fuit, in nu dis corpo- « ribus , et vultibus humanis delineandis egregius. Memo- * ratur a Dionysio Harduino in suo de Scriptoribus « Pictoribusque Flandriae volumine msc. « (Sanderus : Flandria illustrata t, II, p. 1S4. Hagaecomitum jj35.)
Il ne faut pas entendre l’expression Gerardi Davidis discipulus au sens technique de l’apprentissage. Adriaen était déjà maître en arrivant à Bruges, et le registre des peintres ne renseigne pour Gheeraert David aucun apprenti. Il s’agit donc ici d’un élève dans le sens large du mot. Nous croyons que, surtout dans la seconde partie de sa carrière, Gheeraert David dirigeait un véritable atelier dans lequel il employait de jeunes maîtrespeintres.
Sanderus rapporte qu’Adriaen Ysenbrant était habile à peindre le nu. — Nous songeons aussitôt aux grandes figures d 'Adam et Eve du retable de Lubeck.
Quant aux portraits , on en connaît plusieurs de lui, et on comprend qu’ils aient eu du succès.
Un autre auteur nous parle d’Adriaen Ysenbrant : c’est le poète J. -P. van Male [Prael-tonneel der vermaerde mannen van Brugge ) :
De stem ontbreekt alleen aen uvv volmaekte werken
« Zoo zagt, zoo levendiv, zoo kenrig afgemaeld :
« Dat d’oog, voor kunst verblind, zelfs in uw beelden dwaelt,
En meynd dat levend is al ’t geen zij komt te merken. »
On ne saurait mieux caractériser la peinture du « pseudo-Mostaert « que par les termes \agt (doux) et heurig (recherché, soigné, choisi). Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer, par exemple, le 5e Ildephonse (n° 1 5 1) et la Sie-Vierge (n° i52) du comte de Northbrook, ou la Madeleine de la coll. de Somzée (n° 182).
Nous ne connaissons aucun autre peintre Brugeois
de ce temps, auquel les textes de l’historien Sanderus et du poète van Male puissent s’appliquer d’une manière aussi justifiée.
Ajoutons que le Sc Luc tenant le portrait de la Sainte-Vierge (n° 187) semble représenter un portrait du peintre.
G. H. de Loo.