RAPPORT
De la Commission nommée par l’Académie royale de Médecine sur le Mémoire précédent , et sur une visite phrénologique faite par l’Auteur dans la maison des jeunes détenus;
M. le Professeur Bomllaijd, Rapporteur.
Messieurs, dans la séance du 3 juillet 1838 , M. le docteur Voisin lut à l’Académie un mémoire ayant pour titre : Organisation cérébrale défectueuse de la plupart des criminels , développement incomplet des parties antérieures et supérieures de V encéphale chez un très grand nombre d entre eux.
A cette occasion , il demandait qu’une commission fût nommée pour constater l’exactitude des observations qu’il venait de faire sur les cinq cents enfants qui étaient alors renfermés dans la maison des Jeunes détenus. L’Académie accueillit la demande de M. Voisin, et nomma une commission composée de MAI. Marc, que nous avons eu la douleur de perdre depuis cette époque , Adelon, Ferrus , Breschet, Gerdy , Blandin , Moreau, Gérardin , Cornac et Bouillaud. Cette commission vient s’acquitter aujourd’hui par mon organe de la tâche que l’Académie lui avait confiée.
Avant d’aborder directement le sujet même de ce rapport, la compagnie voudra bien nous permettre quelques rapides réflexions préliminaires. Ces réflexions nous ont paru nécessaires pour ceux qui pourraient n’être pas suffisamment familiarisés avec l’étude de ce qu’on est convenu d’appeler aujourd’hui la
phrénologie . Pris clans son acception littérale , ce mot ne signifierait aucune doctrine nouvelle , car ce n'est pas d’aujourd’hui qu’on s’occupe de ia science de f esprit ou de h entendement ; et l’on pourrait appeler phrénologiste Fauteur de l’inscription si célèbre du temple de Delphes : Connais-toi toi-même , c’est-à-dire connais ton âme, suivant le commentaire de Cicéron. Mais le mot phrénologie emporte avec lui l’idée d’une théorie nouvelle, cpii a pour but spécial la connaissance des conditions matérielles ou organiques sans lesquelles la production et la manifestation des facultés morales et intellectuelles ne sauraient avoir lieu. La phrénologie enfin est \tx physiologie du cerveau étudiée d’après les principes de Fillustre docteur Gall.
La plupart des sciences dites d’observation ont, depuis un demi-siècle, subi de grandes réformes, éprouvé d’importantes révolutions. La physiologie en général, et en particulier la physiologie du cerveau, nous offre un des plus éclatants exemples de ces révolutions fondamentales dont le célèbre chancelier Bacon avait si hautement proclamé 1 impérieuse nécessité: instauratio facienda est ah imis fundamentis. L’auteur de la nouvelle physiologie du cerveau , dont nous avons prononcé le nom tout-à-1 heure , le docteur Gall, ce profond observateur, trop oublié dans bien des occasions, a pour ainsi dire incarné ces admirables facultés morales et intellectuelles que les métaphysiciens avaient étudiées comme étant les produits de ce principe divin et immatériel que Fou appelle Famé, et dont il n’a d ailleurs nié l’existence dans aucun endroit de ses ouvrages. Il les a incarnées dans le cerveau , et il a été assez hardi, d’autres diront assez audacieux, pour
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assigner à un grand nombre d’instincts, d’aptitudes, de talents, de facultés, un siège précis dans telle ou telle partie du cerveau, qu’il considère ainsi comme un organe multiple ou composé. Cette pluralité des organes cérébraux est le dogme capital et comme la clef de voûte de tout l’édifice pbrénologique. Quant à la détermination précise du nombre réel de ces organes et à leur localisation exacte et rigoureuse, on conçoit qu’elles constituent un problème des plus compliqués, dont la complète solution sera l’oeuvre des siècles. Mais on conçoit en même temps qu’il n’est pas nécessaire de posséder cette pleine et entière solution pour admettre le principe de la pluralité des organes cérébraux , corollaire naturel et en quelque sorte obligé delà pluralité, de la diversité des aptitudes intellectuelles et morales, des caractères, des penchants, des instincts , des talents, etc. Au reste, Gall et ses disciples professent que la détermination du lieu qu’occupe un grand nombre d’organes distincts de certaines facultés intellectuelles et morales également distinctes , est assez avancée pour que l’on puisse, d’après une attentive exploration de la tête , reconnaître et , pour ainsi dire, deviner les dispositions intellectuelles et le caractère d’un individu donné. Or, c’est là, comme on le sent bien , le côt é pratique, et partant le côté vraiment important de la doctrine dite phréiio logique. Nous ajouterons que là est aussi le côté neuf et extrêmement curieux de la question. Toutefois, nous rappelant toujours le fameux adage nihil sub sole novum (adage trop souvent mal appliqué, nous l’avouons), nous n’oserions pas affirmer que, considérée même sous ce point de vue, la science de Gai! soit entière-
ment nouvelle. Notre érudition est trop bornée pour que nous puissions avoir la prétention de connaître toutes les recherches qui auraient été tentées sur ce sujet. Mais sans parler de Lavater, qui, sous plusieurs rapports , peut être regardé comme le précurseur de G ail, on est autorisé à soutenir que la Grèce philosophique elle-même avait du moins entrevu la doctrine physiognomonique et crânio scopique des modernes. Essayons , autant que nous le permettent nos faibles lumières en matière d’érudition , essayons de prouver cette assertion, qui a pu paraître assez singulière, du moins au premier abord. Appuyons-nous pour commencer sur Fautorité de Cicéron , qui fut à la fois le prince des orateurs et des philosophes romains. Or, nous lisons dans les Tusculanes et dans le Traité du Destin (de Fato), quelques passages qui ne laissent réellement aucun doute sur la vérité de notre assertion. Après avoir dit expressément que les hommes enclins par nature à la colère , à l’envie, etc., devaient être considérés comme affectés d’une maladie originelle et constitutionnelle de l’âme, mais néanmoins curable , Cicéron rapporte à l’appui de cette curabilité l’exemple de Socrate, ce demi-dieu de la philosophie antique, et il ajoute, à ce propos , que le philosophe Zopyre , lequel prétendait reconnaître d’après Y extérieur le caractère de chacun, ayant, dans une assemblée publique, signalé plusieurs vices chez Socrate, fut l’objet des plaisanteries des autres assistants qui ne connaissaient pas ces défauts à Socrate , mais que Socrate lui-même vint en aide à Zopyre en disant qu’il avait effectivement une disposition naturelle aux vices que Zopyre lui avait reconnus, mais
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qu i! s’en était guéri ou débarrassé par la raison. Laissons parler Cicéron lui-même : « Qui autem naturâ dicuntur iracundi, aut miséricordes , aut invidi, aut taie quid,ii su fit constitutif quasi malà valetudine animi : sanabiles tamen ut Socrates dicitur , cùm multa in conventu vitia collegisset in eum Zopyrus , qui se naturam cujusque ex forma perspicere profitebatur , derisus est à cœteris , qui ilia in Socrate vitia non agnoscerent ; ah ipso autem Socrate sublevatus est , cùm ilia sibi insita , sed ratione à se dejecta , diceret. » Quelques uns se récrieront, sans doute, contre l’interprétation phrénologie) ne donnée par moi à ce passage, et ne voudront pas admettre que le mot forma se rapporte le moins du monde à la tète ou mieux au crâne. Mais le passage du Traité du Destin est plus explicite, puisqu’on y lit le mot front, qui , j’en appelle aux phrénologistes les plus puritains, constitue bien une région, et une région des plus importantes du crâne. Au reste, il s’agit dans ce passage , comme dans le précédent , de Socrate et de Zopyre, que Cicéron décore du nom de physiognomonisieSj et qui, je ne veux point le contester, appartenaient peut-être plus, en effet, à l’école des Lavater qu’à celle des Gall. Au reste , voici le nouveau passage: « Ne savons-nous pas, dit Cicéron, comment Socrate fut qualifié par Zopyre le physiognomoniste qui se piquait de reconnaître les mœurs et les caractères des hommes d’après l’inspection du corps , des yeux, du visage et du front ? »
Sénèque le philosophe ,dans certains endroits de ses œuvres , nous parle aussi des prétentions de quelques philosophes grecs à juger des dispositions morales et intellectuelles d’après diverses conditions extérieures ,
et renvoie aux passages cités de Cicéron. Au reste, il paraît attacher une grande importance à la mesure , et si Ton ose le dire, à la géométrie de l’esprit humain; en effet, après s’être occupé de la géométrie proprement dite, notre philosophe stoïcien s’écrie, non sans quelque malice épigrammatique ; O egregiam artem ! Scis rotunda metiri ; in cjuadratum redigis guamcumgue acceperis forma m ; intervella siderum dicis , ni h il est guod in mensuram tuam non cadat. Si artifex es, mettre ho- M1NIS A NI MU M ! DIC QU AM MAGNUS SIT, DIG QUAM PU- SILLUS SIT !
Cette apostrophe du philosophe romain , qui , en sa qualité de précepteur de Néron, aurait bien pu nous apprendre quelque chose des rapports qui existent entre l’organisation cérébrale ou du moins les formes de la tête et l’instinct de la férocité dont on trouvait chez son impérial élève un des types les plus accomplis; cette apostrophe , dis-je, nous ramène assez naturellement à notre sujet. En effet, le moraliste Sénèque, s’inquiétant assez peu de ia mesure des choses physiques, veut que le vrai philosophe se consacre à la mesure des choses morales. Si vous êtes vraiment si habile, dit-il, apprenez-moi la géométrie du monde intellectuel! Mesurez l’esprit de l’homme, dites-moi combien il est grand, dites-moi combien i! est petit! eh bien ! tel est précisément un des problèmes dont se sont occupés Gall et ses disciples. Pour parvenir à mesurer ainsi 1 esprit humain , ils l’ont représenté par un organe, ou mieux par un ensemble d’organes, c’est-àdire le cerveau tel qu’ils le comprennent ; et donnant ainsi un corps à la pensée elle-même, àl esprit, ài’âme. ils ont essayé de les mesurer sous ce rapport, de dire
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combien ils sont grands et combien ils sont petits. Nous n’avons pas, au reste, messieurs, à examiner ici toutes les questions que soulève la doctrine de Gall; et sans prétendre , pour le moment, nous prononcer ni pour ni contre cette doctrine telle qu elle est actuellement constituée , nous allons nous borner à vous exposer les résultats de l’expérience phrénologique faite en notre présence par M. le docteur Voisin dans 1’établissement des Jeunes détenus. Toutefois, nous devons d’abord rappeler à votre mémoire les propositions fondamentales contenues dans le travail que notre honorable confrère a lu à l’Académie dans la séance du 3 juillet 1838.
Le premier fait énoncé par M. Voisin, c’est que la statistique des tribunaux et des cours d’assises a, de nos jours , incontestablement démontré que les infracteurs des lois, à quelque âge qu’on les surprît en flagrant délit, sortaient en masse des classes inférieures de la société. On sait scientifiquement aujourd’hui, ditil, que l’homme, ainsique l’enseignaient les anciens, est le disciple de tout ce qui l’entoure, et on ne doute pas qu’ilne faille attribuer les désordres, les écarts et les crimes dont nous sommes journellement les témoins ou les victimes, à l’influence pernicieuse des mauvais exemples, ainsi qu’à la privation presque totale d’instruction et d’éducation. Mais les deux faits sur lesquels M. Voisin appelle l’examen le plus sérieux de l’Académie, sortent, ainsi qu’il l’annonce, des sentiers battus de l’étude et de l’observation. Après avoir déclaré que, à part quelques exceptions, les cinq cents jeunes détenus examinés par lui appartenaient aux dernières classes de la société, il ajoute qu’indépen-
damaient du malheur attaché à leur première condition sociale, deux tiers d’entre eux, c’est-à-dire 315 sur 500 , ont encore à subir les fâcheuses conséquences d’une organisation incomplète, sont mal nés , en un mot, et, dans leur configuration cérébrale, ressemblent trait pour trait aux trois suppliciés Martin , Léger et Boutillier (M. Voisin plaça sous les yeux de l’Académie les tètes moulées de ces trois individus). Le cerveau chez eux est au minimum de développement dans sa partie antérieure et dans sa partie supérieure, dans les deux parties qui nous font ce que nous sommes, qui nous placent au-dessus des animaux, qui nous constituent hommes.
« Le front est étroit, déprimé, fuyant en arrière, bas, noueux, irrégulier, et la partie supérieure de la tête est évidée comme le toit d’un couvreur.
» Que l’Académie compare ces têtes avec celles de Cuvier, de Mirabeau, du général Foy, de Napoléon , et qu’on me dise (c’est toujours M. Voisin que je laisse parler) de quel côté se révèlent, à la première vue, les grandeurs de l’humanité, de quel côté sont les vases d'argile , de quel côté sont les vases cï or. »
Les deux seules inductions que M. Voisin veuille tirer pour lè moment de tous les faits qu’il a observés, c’est que les tètes criminelles forment, en général , comme les grandes têtes morales et intellectuelles , une exception dans leur genre; il veut dire qu’elles sont placées comme elles, par la nature, mais dans un sens tout-à-fait inverse, en dehors de l’espèce humaine entière. « La masse humaine flotte, marche, vit ou végète entre ces deux extrêmes , entre ces individus qui ont reçu des dons de Dieu , et ces autres que
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l’on pourrait dire en quelque sorte déshérités par lui. Cette masse humaine est moyenne dans sa forme, son développement el son activité; elle n'a point de vocation, elle obéit à l’impulsion qu’on lui donne, et devient aisément, comme l’histoire en fait foi , tout ce que la font être les géants de son espèce, ou les temps, les lieux , les lois, les mœurs et les institutions. »
Les deux grandes inductions que nous venons d’exposer sont bien propres à fixer l’attention des philosophes et des législateurs eux-mêmes : elles sont réellement l’exacte et rigoureuse représentation de ce qu’on observe dans la société en général et dans chacune des nombreuses classes dont elle se compose. Partout les médiocrités abondent, et partout, au contraire, les véritables supériorités se comptent : Appa* vent ravi nantes in gurgite vasto. Ainsi, sous ce point de vue, la nature est en quelque sorte juste-milieu. Mais parce que les médiocrités constituent dans le inonde une immense majorité, est-ce à dire qu elles sont appelées à la direction souveraine des affaires humaines et destinées aux rangs suprêmes? La réponse à cette question se trouve précisément dans le passage que nous avons extrait tout-à-1 heure du travail de M. Voisin. La raison nous dit à priori , et l’histoire nous apprend expérimentalement, que c’est à la minorité formée par les grandes intelligences et les volontés fortes , qu’appartient le dangereux privilège de diriger, de gouverner, d’éclairer, de représenter en toutes choses la majorité , la masse, j’ai presque dit le peuple des médiocrités. Telle est la loi suprême de ce bas monde , et telle est aussi, on le sait, celle qui régit le monde divin lui-même. En effet, dans les temps my-
Biologiques, ce n’était pas à des divinités secondaires, à des dieux de moyen ordre ou de juste-milieu, mais à ce grand Jupiter, qui remuait tout d’un seul mouvement de son sourcil, au dieu tonnant, qu’était confié l’empire absolu de la terre et des cieux ; et aujourd’hui même, selon nous autres chrétiens, les rênes de cet empire souverain ne sont-elles pas entre les mains du Dieu très grand , du Dieu tout-puissant ? Ce n’est donc point aux plus nombreux, mais aux plus dignes, que doivent être décernés les premiers rangs dans les diverses carrières ouvertes au génie de l’humanité. Le principe est trop évident pour être contesté ; mais son application est plus difficile que ne le pensent bien des personnes.
Au reste ceci ne nous regarde pas, et nous ne pousserons pas plus loin ce chapitre, qui, à la fin, pourrait passer pour une digression un peu trop prolongée .
Hâtons-nous donc de revenir à notre objet principal, et nous allons parler maintenant de la visite faite à la maison des Jeunes détenus par M. Voisin, en présence de la commission nommée par l’Académie. On va donc voir les principes ou la théorie de cet observateur, soumis au creuset de l’application pratique et en quelque sorte aux prises avec l’expérience.
La visite eut lieu le 17 du mois de février 1839. Avec nous y assistaient MM. Bouîlon et Poutignac de Villars, le premier directeur, le second greffier de l’établissement. On conçoit que la présence et le concours de ces deux chefs de l’établissement était indispensable, puisqu’eux seuls connaissaient les moyens intellectuels et les qualités morales des individus sur lesquels M. Voisin allait exercer ses connaissances et
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ses opérations phrénologiques. Eux seuls pouvaient par conséquent nous apprendre si les jugements portés par M. Voisin étaient ou n étaient pas conformes à (a vérité. Nous ferons connaître plus loin leur témoignage, tel qu’il est constaté dans les deux lettres cijointes, adressées au président de la commission. Nous remercions publiquement ces messieurs de l’empressement dont ils ont fait preuve.
400 jeunes détenus comparurent au tribunal phrénologique de M. Voisin. Ils défilèrent np à un devant la commission, réunie dans une grande salle de rétablissement. Après avoir rapidement exploré de l’œil et de la main la tète de chacun deux, M. Voisin en fit deux grandes parts, selon qu’il les trouva plus ou moins propres à la démonstration de sa thèse. Parmi ceux dont il fit choix, il établit deux nouvelles divisions, et anticipant en quelque sorte sur les temps où ils auront à subir leur dernier jugement, suivant qu’il les trouvait bons ou mauvais , je veux dire bien ou mal doués parla nature, M. Voisin leur disait : Passez à droite ou Passez à gauche. C’était pour la première fois, si je ne me trompe , qu’une commission de société savante assistait à une expérience aussi grave, aussi délicate, j’ai presque dit aussi solennelle. Toutefois, le jugement de M. Voisin n’était pas sans appel, et il pouvait être cassé à la fin même de la séance. Mais poursuivons.
Lorsque les bons et les mauvais eurent été ainsi phrénologiquement séparés en deux grandes divisions, et placés dans une vaste cour, M. Voisin les passa de nouveau en revue, et il les subdivisa en quatre catégories, dont les deux extrêmes contenaient les meil-
leurs et les plus mauvais, tandis que les deux séries intermédiaires se composaient de ceux qui tenaient une sorte de juste-milieu entre les autres.
La quatrième ou dernière série, consacrée aux meilleurs, et, s’il est permis de le dire, aux élus, 11e comptait que 2 5 individus, c’est-à-dire un peu moins d’un dixième. Là aussi, il y avait donc beaucoup d’appelés, mais peu d’élus : Multi advocati, sed pauci electi. La première catégorie, affectée aux plus mauvais , était formée de 61 sujets, et partant plus que double de la première. Les deux catégories intermédiaires comprenaient 168 sujets, par conséquent un peu plus que le double des deux catégories extrêmes réunies. La moins mauvaise de ces deux catégories se composait de 7 7 individus, tandis que l’opposée en offrait 91, en sorte que le génie du mal l’emportait encore ici un peu sur celui du bien.
Quoi qu’il en soit, en admettant dès à présent, et nous verrons, après pins ample informé, que cette hypothèse est justifiée par les faits; en admettant, dis-je, que la catégorisation de M. Voisin ne se trouve pas en défaut, nous constatons que dans l’établissement des Jeunes détenus la loi naturelle en vertu de laquelle les individus médiocres ont pour eux la faveur du nombre, trouve son application pleine et entière. En ne considérant cette petite société que sous le rapport intellectuel, elle ne nous montre que trop clairement une vérité un peu sévèrement exprimée dans ce vers si connu , de l’un de nos poètes les plus spirituels :
Les sots, depuis Adam, sont en majorité,
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lequel vers je me garderais bien de rappeler, si je ne parlais devant un auditoire qui ne se compose que d’hommes d’esprit. Ainsi, Andrieux, sans être phrénologiste, ou l’étant du moins sans le savoir, pensait absolument comme M. Voisin sur la rareté des géants d’esprit, et même des simples gens d’esprit.
Ap rès que les 25 A jeunes détenus choisis eurent été définitivement classés comme nous venons de le dire, il s’agissait de savoir si cette répartition était bien en rapport avec la vérité, et si les jugements de notre Minos phrénologique 11e seraient pas en opposition avec les déclarations de MM. Boullon et Poutignac de Villars, l’un directeur, l’autre greffier de l’établissement, lesquels connaissaient par une longue expérience le caractère intellectuel et moral, [esprit et le cœur des sujets soumis à l’examen de M. Voisin. La commission se rendit avec ces messieurs dans le salon de l’établissement, et là, priés par le président de la commission de vouloir bien s’expliquer franchement sur le résultat de l’expérience faite par M. Voisin, MM. Boullon et Poutignac de Villars déclarèrent que ce résultat était, à très peu de chose près, l’expression de ce qu’ils savaient eux-mêmes sur les dispositions intellectuelles et morales des individus examinés. Alors M. Voisin, dont vous connaissez, messieurs, la vive et brillante imagination , AL Voisin, qui réunit dans sa personne les talents du philosophe observateur et la verve du poète, se lève, comme saisi d’un transport d’enthousiasme, et avec cet accent qu’inspire la foi la plus fervente, il s’écrie : Alessieurs, d’après la déclaration que vous venez d’enlendre, ou je suis un devin ou je possède une science ! Après diverses
lis ORGANISATION CÉRÉBRALE
observations présentées à M. Voisin par quelques uns des commissaires, M. le président de la commission engagea MM. Boulion et Pontignac de Villars à lui adresser une lettre dans laquelle ils confirmeraient par écrit ce qu’ils venaient de déclarer verbalement. Ces messieurs promirent, et la commission se retira.
MM. Boulion et Pontignac de Villars furent fidèles à leur promesse, et j’ai l’honneur de mettre sous les yeux de l’Académie les lettres qu’ils ont adressées au président de la commission, lesquelles lettres resteront annexées à ce rapport comme pièces justificatives.
Permettez-nous , messieurs, de vous lire le texte même de la déclaration de ces deux messieurs relativement aux jeunes détenus classés par M. Voisin de la manière indiquée plus haut. Nous commençons par celle de M. Boulion, directeur de rétablissement: a Dans la première division (c’est celle où M. Voisin avait placé les plus mal dotés ou mal nés ) , dit M. Boullon , se trouvaient dans une très grandie proportion les mauvais sujets de la maison. Par cette dénomination, il faut entendre non seulement ceux qui se font remarquer par leur insubordination ou leurs penchants vicieux, mais* encore ceux dont les facultés intellectuelles paraissent les plus bornées, et desquels on obtient le moins de succès, soit pour l’éducation industrielle, soit pour l’instruction élémentaire.
» La deuxième et la troisième division (celles que M. Voisin avait affectées aux têtes médiocres de l’établissement) m’ont paru ne pas offrir entre elles de différences bien tranchées. Elles se composaient en général de sujets fort médiocres.
» Enfin, la quatrième division (celle où M. Voisin
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avait, rangé les meilleurs sujets de rétablissement, les mieux dotés ou les mieux nés) , se composait presque exclusivement des enfants qui se sont signalés comme les plus dociles, les plus laborieux et les plus intelligents. Hans cette division figuraient la plupart de ceux qui sont employés comme moniteurs à l'école, ou comme contre-maîtres dans les ateliers. »
Passons maintenant à la déclaration ou au témoignage de M. Poutignac de Villars : « Dans la première classe se trouvaient réellement , dit-il, tous ceux qui sont le moins favorisés sous le rapport intellectuel et moral.
» Les différences entre la deuxième et la troisième classe sont peu tranchées; mais elles le seront si nous les rapprochons de la quatrième, qui se composait de ce qu’il y a de mieux dans la maison sous tous les rapports.
» Quelques uns de la deuxième pouvaient descendre dans la première. Pas un des autres classes ne pouvait monter jusqu’à la quatrième ; j’en excepte un seul qui, sous le rapport intellectue1 , devrait y être placé, mais qui , sous tout autre , doit descendre dans la première, et encore être mis au nombre des plus malheureusement nés. »
Voilà, messieurs, le fidèle procès-verbal de la visite phrénologique à laquelle nous avons assisté. Le résultat de cette visite a dû produire sur l’esprit de la commission une impression favorable à M. Voisin et à la doctrine qui a présidé à ses jugements. L’Académie elle-même, si, comme nous aimons à le croire , elle a pleine confiance en sa commission, sera vivement frappée du résultat que nous venons de lui faire con-
naître. Elle aura senti toute la force de ce dilemme de M. le docteur Voisin : Ou je suis un devin ou je possède une science. D un autre côté, comme il n’est pas de la nature des sociétés savantes de pécher par défaut de prudence et de circonspection, quand il s’agit de doctrines nouvelles, et quelles n’accordent pas légèrement à celles-ci des lettres de naturalisation ou le droit de cité , l’Académie hésitera peut-être à reconnaître comme vraiment digne du nom de science , la nouvelle doctrine qui a fourni les éléments des jugements prononcés avec tant de bonheur et de vérité parM Voisin. Que fera donc l’Académie, si étroitement pressée en quelque sorte par les cornes aiguës de l’argument dont s’est armé le phrénologiste que nous venons de nommer? Elle pourra prendre un moyen terme, et se servant d’une formule fort à la mode aujourd’hui, formule aussi commode que peu compromettante, se contenter de dire : Il y a là quelque chose. Il est probable que M. Voisin se trouvera pour le moment satisfait de l’assentiment de l’Académie aussi modestement formulé. En effet, dans le travail qu’il a communiqué à l’Académie, voici comment il s’est expliqué sur les choses qu’il annonçait : « Ces choses-là, je le conçois, » ne se croient point sur parole; il faut les voir et les « revoir encore , et c’est ce motif qui m’a déterminé à » demander qu’une commission soit nommée pour en » constater la réalité. »
L’Académie tout entière, qui na point vu et revu encore les choses dont il s’agit, et qui, d’après la sage philosophie de M. Voisin, ne saurait les croire sur parole; l’Académie, disons-nous, ajournera donc son jugement définitif sur cette grave matière. Quanta la
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commission qui a été témoin de la grande expérience si habilement à la fois et si heureusement exécutée par M. Voisin, comme le public lui-même, elle se compose de membres qui, avant cette expérience, ne professaient pas tous les mêmes opinions, et, si j’ose le dire, ne suivaient pas le même culte en matière de phrénologie. Dans l’état actuel des choses, les uns, ce sont les esprits forts, se font honneur de leur incrédulité; d’autres sont fiers de leur indifférence ou de leur neutralité ; d’autres, enfin, se glorifient, au contraire, de leur acquiescement auxprincipes fondamentaux de laphrénologie. Mais tous ces derniers n’adoptent pas unanimement les divers dogmes particuliers de cette doctrine , en sorte que, si les choses profanes pouvaient être désignées par les mêmes termes que les choses saintes , eux aussi auraient pu être distingués en catholiques et en protestants. Or, ce serait trop espérer d’une seule expérience, quelque importante qu’elle ait été, que de penser qu’elle ait suffi pour réunir complètement et faire coïncider, en quelque sorte, par tous les points des esprits jusque-là si divers , pour ne pas dire plus : aussi la commission a-t-elle cru devoir se renfermer dans les limites les plus étroites et dans la lettre même de son mandat, bien convaincue que la lettre ne tue pas toujours, même en admettant, ce qui pourrait être contesté, que l esprit vivijie toujours. Comme Montaigne, elle dira donc : Je n’enseigne point, je raconte.
Mais un article sur lequel la commission a été unanime, c’est de déclarer qu elle avait suivi avec un vif intérêt l’expérience de M. Voisin , et qu elle applaudissait au zèle avec lequel il se livre à des études dont
le but est si noble et si digne d exercer les esprits les
plus élevés.
La commission serait heureuse de voir 1 Académie partager ses sentiments à cet égard. S il en est ainsi, elle adoptera avec empressement les conclusions suivantes, que nous avons l’honneur de lui proposer :
1° Remercier M. Voisin de sa communication;
2° L’engager à multiplier autant que possible les expériences qui, comme celle dont la commission a été témoin, sont bien plus propres que les discussions purement théoriques, à dissiper les doutes qui régnent encore dans les esprits concernant les doctrines dites phrénologiques; doctrines qui, à l’instar de toutes celles qui relèvent du tribunal de l’observation, ne sauraient en effet être définitivement admises et avoir force de loi, qu autant qu elles auront été démontrées pratiquement un aussi grand nombre de fois quele réclame l’importance même du sujet;
3° Inscrire le nom de M. Voisin parmi ceux des candidats pour les places vacantes à l’Académie, si toutefois les communications et les travaux antérieurs de M Voisin ne lui ont pas déjà fait obtenir l'honneur de cette inscription.
La rapidité de l’impression de mon Mémoire sur PIdiotie m’ayant empêché de citer avec la distinction qui leur est due les noms de mes savants confrères Parchappe, Foville , Pinel Granchamp, Délayé et Belhornme , je me fais un devoir de réparer ici un tort Lien involontaire. On ne saurait trop consulter les travaux qu’ils ont publiés sur le même objet 5 et p articulièrement sur les déformations du crâne et les altérations de la masse encéphalique chez les idiots.