TILLIER
Les deux tiers sont mal nés. Sans être réduits à l’idiotisme intellectuel et moral proprement dit, ils sont incontestablement au-dessous de la moyenne de l’organisation , et comme vous le voyez , ils portent ostensiblement l’empreinte de leurs mutilations.
Le cerveau chez eux est au minimum de développe-
DES CRIMINELS
ment dans sa partie antérieure et dans sa partie supéi ieure , dans les deux parties qui nous font ce que nous sommes, qui nous placent au-dessus des animaux, qui nous constituent hommes.
Leur front est étroit , déprimé , fuyant en arrière, bas , noueux , irrégulier , et la partie supérieure de leur tête est évidée comme le toit d'un couvreur.
Que l’Académie compare ces têtes avec celles de Cuvier , de Mirabeau, du général Foy, de l’abbé Charpentier, de Napoléon , etc. , et qu’on me dise de quel côté se révèlent à la première vue les grandeurs de l’humanité. Qu’on me dise de quel côté sont les vases d’argile, de quel côté sont les vases d’or.
Ces choses-là, je le conçois, ne se croient point sur parole; il faut les voir, et les revoir encore, et c’est ce motif qui m’a déterminé à demander qu’une commission soit nommée pour en constater la réalité.
Les deux seules inductions que je veuille aujourd’hui tirer de ces faits, et d’une foule d’autres du même ordre, que j’ai recueillis dans les bagnes et aux pieds des échafauds , c’est que les têtes criminelles forment, en général, comme les grandes têtes morales et intellectuelles, une exception dans leur genre; je veux dire qu’elles sont placées comme elles , jsar la nature, mais dans un sens tout-à-fait inverse, en dehors de l’espèce humaine entière.
La masse humaine flotte, marche, vit ou végète entre ces deux extrêmes, entre ces indi vidus qui ont reçu des dons deDieu, et ces autres que l’on pourrait dire en quelque sorte déshérités par lui. Cette masse humaine est moyenne dans sa forme, son développement et son activité; elle n’a point de vocation, elle obéit à l’inv
pulsion quon lui donne, et devient aisément, comme l’histoire en fait foi , tout ce que la font être les géants de son espèce, ou les temps, les lieux, les lois, les mœurs et les institutions.
Il résulte encore de tous les faits, sur lesquels j appelle le jugement de l’Académie, que ce n’est point uniquement dans l’influence du monde extérieur qu’il faut aller chercher la cause et la source d’un grand, nombre d’infractions légales. Quand on veut convenablement apprécier des individus semblables, on est mieux dans le vrai en disant que chez eux tout conspire; du dehors comme du dedans, à en faire des hommes dangereux pour la société. En se posant devant ces demi-brutes , il faut, si on vçut arrivera une estimation rigoureuse de la moralité ou de la criminalité de leurs actes, abandonner les termes ordinaires de comparaison , et si on a assez de bonté dans l ame et de persévérance dans la tête pour vouloir en entreprendre l’éducation, il faut avant toutes choses, et par suite même de toutes ces considérations, laisser de côté les principes généraux et les enseignements de l’école et de l’université.
Si maintenant, messieurs, nous prenons en considération les faits nouvellement acquis à la science, savoir :
Que de toutes les facultés qui ont été données à l’homme, les facultés qu’il partage avec les animaux sont extraordinairement actives et vivaces par ellesmêmes , tandis que les facultés morales et intellectuelles ont besoin de l’animation des objets extérieurs,
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ont en quelque sorte besoin d’une seconde création ? pour acquérir tout le développement dont elles sont susceptibles , et pour devenir principes déterminants d’action ;
Si l’on considère que dans l’idiotisme, par point d’arrêt dans le développement cérébral, la mutilation organique porte particulièrement sur les parties antérieures et supérieures de l’encéphale, sur les facultés intellectuelles et morales proprement dites, et que cependant, au milieu des obstacles n’importe de quel ordre, qui s’opposent à la formation d’une tête humaine , la nature parvient presque toujours à former l’homme animal ;
Si l’on fait attention que les instincts, que les penchants de la brute sont les premiers à paraître dans la vie, et à nous donner une existence analogue et conforme à eux-mêmes, qu’ils sont presque toujours dominateurs dans l’adolescence et la jeunesse, et qu’il faut au contraire beaucoup de temps et de soins pour nous développer comme hommes, pour nous faire arriver à nous manifester comme êtres intellectuels et moraux, et encore, en vérité, on sait combien la chose est rare ;
Si l’on ne perd pas de vue, également, que les facultés morales et intellectuelles , qui sont les dernières à paraître, sont en même temps les premières à s’affaiblir par suite des progrès de l’âge, et que le vieillard en perdant ces nobles attributs de l’humanité, revient à l’égoïsme exclusif de sa première enfance ;
Si en outre on veut bien encore se rappeler que ces grandes facultés spéciales de notre être peuvent, sans compromettre la vie, ne jamais avoir de manifes-
104 ORGANISATION CÉRÉBRALE DES CRIMINELS, tation, ainsi qu’on le voit chez les idiots , ou peuvent momentanément et quelquefois même complètement disparaître, comme on peut en acquérir la preuve chez les aliénés et chez les hommes en démence ;
Si, dis-je, on veut réfléchir sur cet ensemble d’observations irrécusables , on sera bientôt convaincu de la prédilection que la nature semble avoir pour les facultés dont elle a doté l’universalité des êtres, de la prédilection qu’elle semble avoir pour les facultés animales , pour les facultés qui assurent et conservent tout à la fois l’existence des espèces et des individus, et par cela même on sentira de plus en plus la nécessité de contre-balancer par de fortes et sages institutions des tendances aussi préjudiciables aux intérêts particuliers qu’aux intérêts généraux,
On ne saurait trop le répéter , l’homme comme homme, c’est-à-dire comme être intellectuel et moral, est tout entier dans la main de l’homme.
Comme animal, il est le produit de la nature.
Comme être intellectuel et moral, il est le produit de la culture!
Si la chose est vraie pour l’espèce humaine entière, à fortiori on ne peut en contester l’évidence pour les têtes dégradées que je place ici sous vos yeux. Plus que d’autres, elles ont besoin de trouver un appui dans le monde extérieur.
Je reviens toujours à mon adage favori : demandez à chacun , suivant ce qu’il a reçu et des hommes et de Dieu !.... Cui multum daturn est , multum quœretur a b co.