‹ De l'idiotie chez les enfants, et des autres particularités d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruction et une éducation spéciales ... De leur responsabilité moraleChapitre 2 sur 14 · MÉMOIRE LU A L’ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE LU A L’ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE

Le 24 janvier 1845.

Messieurs ,

Pénétré de reconnaissance pour la bienveillance avec laquelle vous avez déjà bien voulu dans différentes circonstances encourager mes travaux, je croirais ne pas m’acquitter de mes obligations envers vous, si je ne venais aujourd’hui vous parler d’un fait important qui se passe dans notre grand hospice de Bicêtre.

Le Conseil général des hôpitaux , sous les inspira lions et d’après les rapports de f honorable docteur Orfila, vient de fixer enfin une attention sérieuse sur les pauvres enfants affectés d'idiotie.

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Un service tout particulier s’organise en ce moment en faveur de ces malheureux, et on a mis à leur disposition un local qui a l’avantage d’être un peu isolé des autres corps de bâtiments de l’hospice. C’est là que, par une instruction et une éducation spéciales, nous allons essayer sur une assez grande échelle de rapprocher le plus possible ces infortunés de la vie commune de leur espèce.

Jusqu’à présent, privés de tout appui dans le monde extérieur, ils ont eu complètement à subir les conséquences de leur organisation cérébrale, tronquée ou altérée, affaiblie, entravée dans ses fonctions par l’effet des maladies graves qui l’ont atteinte dans la première enfance. Espérons que l’exemple donné par la ville de Paris trouvera des imitateurs dans l’Europe, et que nous n’aurons bientôt plus nulle part à signaler l’abandon dans lequel on les a laissés si long, temps.

Les médecins, qui depuis longues années avaient tant anpelé de leurs vœux une pareille, institution , et qui dans ce but s’étaient efforcés de propager, presque sans espérance de les voir appliqués un jour, les principes le$ plus élevés de leur science, reçoivent dans cette circonstance la récompense de leurs généreux efforts. La direction supérieure de ces enfants leur est confiée, un instituteur a été accordé à leurs sollicitations. Cet instituteur a lui-même sous ses ordres un employé intelligent, secondé à son tour parun nombre assez considérable de subalternes pour faire face à tous les besoins du service.

Ainsi que vous en pouvez juger par ces détails, rien n’a donc été négligé de la part de l'administration

supérieure pour assurer le succès île notre entre prise.

Déjà M. Ferrus, à qui nous devons les plus beaux travaux sur les maladies mentales , et en particulier sur celle qui fait ici lobjet de notre communication , est venu , comme inspecteur général de nos hospices d’aliénés, examiner ce nouvel état de choses , à la création duquel il est loin d’être resté étranger. Après nous avoir éclairés de ses conseils , il a eu l’obligeance de nous demander une notice historique succincte sur tout ce qui a pu être fait en France, comme ailleurs, en faveur des idiots; et en même temps il m’a engagé à lui faire connaître mes idées srr l'idiotie, et le plan que je me propose de faire suivre dans l’intérêt de ces pauvres enfants.

Surchargé comme je le suis d’occupations , j’avais demandé à 3V1. Ferrus un peu de temps et de réflexion pour réunir mes matériaux et composer mon travail: mais voilà qu’au moment où je prenais mes dispositions pour cet objet, voilà que nous sommes de nouveau convoqués à Bicétre pour recevoir au nom de l’Institut , section des sciences politiques et morales , une commission composée de deux hommes bien chers à la science et à l’hurhanité : ]e veux parler de MM. de Rémusat et Villermé.

A l’Institut, on a entendu parler de notre nouvelle organisation en faveur des idiots; et allant au-devant de l’honneur que nous allions incessammentsolliciter, cette illustre société s’empresse de venir juger du fait en lui-même; elle prend des renseignements généraux, passe en quelque sorte en revue tous nos enfants , et a l’obligeance aussi de nous demander qüelques détails

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qui puissent faire connaître l’état actuel de la science , et la direction que nous nous proposons de donnera chacun des enfants dont nous allons nous efforcer d’agrandir l’existence.

La première chose à faire, ai-je eu l’honneur de dire à ces messieurs, est de nous attacher à bien déterminer l’état actuel et particulier de chaque enfant, sous le rapport instinctif, intellectuel, moral et perceptif. Ce point de départ étant bien constaté , ont repris ces messieurs, nous aurons effectivement1 un terme fixe de comparaison; et en venant vous visiter de temps en temps, nous pourrons ainsi beaucoup mieux apprécier les résultats de votre méthode et de vos efforts. Croyez que nous suivrons vos expériences avec unbien vif intérêt.

A ce second appel , comme vous le pensez bien, messieurs , j’ai tout quitté pour me mettre en mesure de répondre , et pour représenter autant qu’il était en moi notre bonne corporation médicale, dans une œuvre qui est sienne, qui l’intéresse avant qui que ce soit, et pour laquelle elle a toujours eu un mandat en quelque sorte impératif à remplir; et en même temps que j’envoie aujourd’hui même mon travail à MM. de Itéra usât et Villermé, je viens remplir mon devoir envers vous, vous en donner communication en réclamant votre indulgence , et vous prier de vouloir bien de votre côté nommer une commission qui nous encourage par sa présence , nous guide par ses lumières et nous appuie par son autorité.

Dans tous les temps, les idiots ont été plus malheureux que les aliénés. A Sparte, ils partageaient le sort des enfants d’une faible constitution , et on les jetait

impitoyablement dans l’Eu rotas; et lorsque, dans les temps modernes, on s’est occupé d’améliorer le sort des hommes qui avaient perdu la raison, on n’a rien fait pour ceux qui dès l’enfance ne présentaient qu’une intelligence obtuse, incomplète et limitée à certains nombres de phénomènes. Une fois atteint par cette terrible dénomination d’idiot, l’individu n’inspirait plus que le dégoût et l’horreur, et privé de toute assistance , séquestré de la société tout entière, il restait éternellement plongé dans les ténèbres de son infirmité.

Si vous lisiez ce que l’on a écrit sur l’idiotie , depuis l’antiquité jusqu’à l’époque actuelle, vous seriez étonnés , avec tant de faits sous les yeux, de l’étroitesse de vues de nos prédécesseurs sur cette espèce d’affection, M. Ferras excepté. Ils n’ont véritablement envisagé qu’une des facettes du sujet, et n’ont fait que se répéter les uns les autres : vous allez en juger par la définition que nous en a laissée notre respectable maître Esquirol,à qui la science et le malheur sont redevables d’ailleurs de tant d’obligations. L’idiotie, dit-il, est cet état particulier dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées, ou dans lequel elles n’ont pu se développer que très imparfaitement.

Aujourd’hui, la science ne peut plus se contenter d’une pareille définition , et les considérations dans lesquelles je vais entrer un instant vont , je l’espère, vous rendre la chose aussi sensible qu’à moi-même, et vous disposer peut-être à accepter celle qu’une étude assez approfondie et assez neuve du sujet me porte à lui substituer aujourd’hui. J’espère être assez heureux pour démontrer qu’il y a bien d’autres idioties que celle dont les auteurs nous ont parlé , et où il n’est question que

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de l’oblitération plus ou moins Complète des facultés intellectuelles.

Pour reconnaître toutes les espèces d’idioties , pour s’apercevoir de ce qui manque dans une tête quelconque de l’espèce humaine, il est essentiel avant tout de connaître la nature de l’homme, dans son développement intégral; il faut savoir quels sont les éléments instinctifs, intellectuels, moraux et perceptifs qui entrent dans la constitution de notre entendement, en d’autres termes , les éléments qui par leur ensemble et leur harmonie constituent l’homme comme animal, l’homme comme être moral, et l’homme comme être intellectuel et perceptif. L’idiotie ne respecte aucune faculté de quelque ordre qu’elle puisse être, et n’a point de siège déterminé. Elle peut frapper 1 homme partiellement ou complètement, dans toutes les virtualités de son être. Tantôt elle le frappe dans ses instincts de conservation et de reproduction; tantôt elle le frappe dans ses sentiments moraux, tantôt dans ses puissances intellectuelles et tantôt dans ses facultés de perception , et elle peut le frapper dans l’un ou l’autre de ces pouvoirs fondamentaux , sans que ies autres pouvoirs cessent pour cela de remplir ce que j’appellerais volontiers leurs fonctions individuelles.

Tantôt enfin, et c’est le dernier degré, elle frappe et détruit tout, et tout à la fois dans l’homme ; elle détruit tout l’être intinctif, tout l’être moral, tout l’être intellectuel et tout l’être perceptif ; 1 ombre de l’animal et de l’homme alors n’est pas même aperçue.

Comme on le voit déjà, l’idiotie est bien loin de ne présenter que cet état particulier dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées , ou

dans lequel elles n’ont pu se développer que très imparfaitement.

En effet, si nous consultons les faits, nous voyons qu’on peut avoir quelquefois plus ou moins d’intelligence, et ne pas posséder, ou 11e posséder qu’à un très faible degré tel et tel penchant brut, telle et telle puissance de conservation ou de reproduction. Combien d’individus, par exemple, sont privés d’affection, sont privés de courage, sont privés d’ambition , sont privés d’égoïsme et sont morts aux amours, quoique aptes d’ailleurs à ordonner intellectuellement leurs rapports dans le monde !

Ne peut-on pas avoir plus ou moins d’intelligence, et cependant être atteint d’idiotie dans ses sentiments moraux ? Les exemples ne manquent pas d’individus qui , par vice de nature, et quelquefois aussi par vice d’éducation, se montrent sans bonté, sans justice, sans noblesse, et sans vénération. Je le dis à regret, mais certains hommes , haut placés dans notre hiérarchie sociale, ne sont que des animaux intelligents. Je ne veux point maintenant, messieurs, soulever ici une question de phrénologie , et je commence par déclarer qu’il n’y a point, en général, de forme déterminée dans la configuration cérébrale pour l’idiotie morale comme pour l’idiotie intellectuelle. Mais permettez-moi de vous le dire, et sovez assez tolérants pour l’entendre, le moment n’est pas loin, si je ne me trompe, où l’on finira cependant par reconnaître que X évidement de la tête dans sa partie supérieure , évidement assez rare , évidement exceptionnel dans la constitution de l’humanité, comporte la faiblesse innée des sentiments moraux, comme dans d autres circonstances assez

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rares, également l'étroitesse, l’aplatissement et le peu de profondeur du front révèlent aujourd’hui à tous les yeux la faiblesse innée des facultés de l’intelligence. Et notez toujours bien, messieurs, qu’en exprimant ce simple fait, je ne dis pas que l’idiotie morale ne puisse exister avec une tête magnifique frappée de maladie dans sa première enfance, ou mai dirigée à cette même époque de la vie.

Continuons le relevé de nos observations particulières et générales , et reconnaissons aussi avec nos devanciers que l’idiotie peut spécialement atteindre les facultés intellectuelles , lorsque d’ailleurs les sentiments sont énergiques et les penchants prononcés.

Dans l’état actuel de la science, 1 idiotie pourrait donc être définie, cet état particulier dans lequel les instincts de conservation et de reproduction, les sentiments moraux et les pouvoirs intellectuels et perceptifs ne se sont jamais manifestés, ou cet état particulier dans lequel ces différentes virtualités de notre être, ensemble ou séparément, ne se sont qu’imparfaiteroent développées.

En général, l’idiotie est bien rarement complète; cependant, on en voit des exemples. Quelques individus ont été tellement disgraciés, que non seulement ils ne révèlent aucun caractère de l’humanité, mais qu’ils sont encore, sous le rapport de l’activité des penchants et de la perception des objets extérieurs , audessous de l’animalité même; il y a chez eux abrutissement complet ; aucune force interne ne les sollicite à l’action, et aucune impression du dehors ne vient leur communiquer la vie.

Tout se réduit, chez les sujets de cette première

là

catégorie, à une existence végétative ; la respiration et la digestion sont les deux seules fonctions apparentes. Dans la généralité des cas, les sens sont ouverts et bien conformés, mais ils ne trouvent point, si je puis dire ainsi, à qui transmettre les impressions du monde extérieur. L'impression s’arrêle à l’organe , à l'instrument d’acoustique ou d'optique , et ne détermine aucun mouvement dans l'être. Rien ne paraît avoir de destination dans leur organisme ; tout y est vague et confus , sans harmonie et sans but : l’œil ne se lixe point, l’oreille ne se dresse point, la main ne s’étend point ; les besoins impérieux de la soif et de la faim se font vainement sentir, les ali ments sont sous leurs yeux et à leur disposition, et ils ne savent pas les porter à leur bouche. Nulle attention, nulle perception; penchants, sentiments , affections , passions, intelligence, rien 11e se manifeste; rien de ce qui peut donner une idée de l'animal ou de 1 homme n’apparaît chez aucun d’eux.

Sans pouvoir aujourd’hui m’en rendre compte, je crois devoir signaler chez quelques uns de ces idiots un mouvement de tout leur corps d’avant en arrière ou de droite à gauche; les deux bras sont pendants, et la tête tourne parfois légèrement sur son axe; iis s’agitent souvent ainsi pendant des heures entières. Je n’ai vu cette espèce de balancement que chez les singes renfermés dans nos ménageries ; je l’ai particulièrement remarqué chez les idiots par point d’arrêt dans le développement cérébral , chez presque tous ceux dont le cerveau est réduit aux plus petites dimensions.

Si auprès d’individus aussi horriblement mutilés par la nature, la médecine est réduite à déplorer son impuis-

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sance , il faut dire néanmoins que sur ces rudiments de l’espèce, que sur ces formes grossières de l’humanité le science peut faire des observation? intéressantes. Qui sait si I on ne finira par découvrir les lois suivant lesquelles se manifestent ces vices de conformation organique? Lorsque le cerveau ne présente point de configuration extraordinaire, comme cela a lieu assez fréquemment, et que nous constaterons seulement des altérations dans son tissu même ou dans ses membranes, qui sait si nous ne parviendrons pas aussi à connaître les causes qui ont enflammé cetorgane,qui ont troublé le travail de sa nutrition, qui ont entravé son développement normal , et qui ont mis ainsi pour l’avenir de l'individu un obstacle invincible à la manifestation libre, facile, régulière et puissante de ses facultés instinctives morales, intellectuelles et perceptives? J’ai tout lieu de l’espérer, et au bénéfice de la population comme dans l’intérêt des sentiments les plus doux du cœur humain, les femmes pourront un jour recevoir de leurs médecins des instructions aussi salutaires pour elles-mêmes que pour le fruit qu’elles portent dans leur sein.

Nous mettrons sous vos yeux cinq ou six enfants qui dans notre service appartiennent à cette première catégorie.

Dans la seconde, je crois devoir placer les idiots moins maltraités parla nature, mais cependant singulièrement dangereux pour eux-mêmes comme pour la société; ce sont ceux dont les penchants inférieurs sont complètement et fortement développés, tandis ([ue les facultés intellectuelles et les sentiments moaenx sont à peine ébauchés dans leur constitution.

L’idiotie sur laquelle je désire m’arrêter avec une intention bien marquée, c’est l’idiotie qu’on observe le plus fréquemment dans nos hospices d’aliénés, et qui, si elle eût été mieux connue, eût offert ie plus de ressources à la thérapeutique. Qui ie croirait? quoique la plus générale de toutes les idioties, c’est elle qui a été le moins bien analysée, par suite de l’ignorance où on est resté si longtemps sur la nature de f homme, sur les éléments constitutifs de l’entendement humain. Je veux parler de l’idiotie qui atteint partiellement l’ensemble de nos facultés. Je m’explique par la simple exposition, traduction et interprétation des faits que j’ai chaque jour sous les yeux. Ainsi l’idiot de cette espèce aura les penchants conservateurs de l’espèce humaine, mais il ne les aura pas tous; un, deux ou trois lui feront défaut, il possédera également les sentiments moraux; mais l’un ou l’autre de ses attributs supérieurs manquera dans sa tète. Il se fera remarquer aussi par ses facultés intellectuelles et perceptives; mais le nombre n’en sera point complet, et on ne pourra non plus le placer sous ce dernier rapport au niveau d’une organisation commune. Son idiotie, regardée jusqu’à présent d’une manière si vague, si banaleetsi générale, se compose donc d’idioties partielles qui le frappent dans chaque ordre de ses facultés.

Ce sont particulièrement ces idiots qui, sous le rapport des facultés de tout ordre qui leur restent, peuvent aisément succomber aux excitations extérieures, et peuvent aisément aussi répondre à l’instruction et à l’éducation qu’on leur donne, toujours néanmoins dans la mesure de leur capacité naturelle : car l’éducation et l’instruction ne créent pas les facultés;

fortes on faibles, il faut qu’elles existent, quelles soient, pour que les instituteurs puissent à force de patience et de soins en tir. r le parti le plus avantageux à l’individu comme à l’ordre social.

Enfin , au-dessus de ces idiots s’en trouvent quelques autres qui se rapprochent davantage encore de l’homme ordinaire, quoique bien ostensiblement privés de quelques facultés supérieures (comparaison et causalité). Leurs sensations fugitives, leurs sentiments vagues , leurs penchants indéterminés, la marche irrégulière de leurs idées, la facilité avec laquelle ils s’excitent, leur parler en phrases hachées ou par substantifs ou parverbes, lorsqu'ils éprouvent de vives émotions, tout fait également sentir pour eux la nécessité d’une instruction et d’une éducation spéciales. .Ils méritent d’autant plus de fixer l’attention conjointement avec ceux de la catégorie précédente, qu’il n’est pas très rare de voir quelques uns de ces malheureux traduits devant les cours royales pour des faits dont ils ne devraient pas rigoureusement et complètement encourir toute la responsabilité.

Ces sujets, que l’on désigne ordinairement dans le monde sous» le nom d’imbéciles, doivent , autant que possible, être mis dans l’impossibilité de nuire ou de compromettre l’intérêt social ; mais , quand ils ont failli , il ne faudrait point avec eux s’arrêter à la matérialité de l'acte , il ne faudrait pas les prendre pour ce qu’ils ne sont pas, il ne faudrait pas multiplier sans raison le nombre des scélérats. A cette occasion, je me permettrai de réclamer votre appui pour une demande que je désire déjà depuis longtemps adresser au ministre de la justice. Voici le fait : il v a des idiots dans nos bagnes et

dans nos maisons centrales de détention. Je demande, non qu’ils soient rendus à leur famille , car ils n’y séjourneraient point sans danger pour eux comme pour Tordre social; mais je demande qu’ils soient reconnus comme ayant agi sans discernement et sans liberté, et qu’on ait pour cela même pour eux de l’intérêt, de la pitié , de la justice et de la raison ; je demande qu’on rende l’honneur à leurs pères, à leurs mères; je demande à aller les chercher, à les amener dans cette enceinte, et à les livrer à vos lumières et à vos sentiments généreux , à les arracher du poteau de l’infamie, et à les placer dans l’hospice dont j’ai le bonheur d’être médecin en chef : j’y prendrai soin de leur misère.

Heureux dans leur infortune ceux qui , semblables aux idiots dont parle Fodéré (1), n’ont que des facultés intellectuelles isolées , dont l'activité extraordinaire a pu s’exercer impunément pour eux comme pour la société ! ils n’ont point eu à redouter, pour ce second ordre de faits involontaires , les fausses interprétations des hommes chargés de veiller à l’exécution des lois.

« On remarque, dit cet homme vénérable, que , par une singularité inexplicable, plusieurs de ces individus doués d’une si faible intelligence , naissent avec un talent particulier pour copier un dessin , pour trouver des rimes ou pour la musique.

» J’en ai connu qui ont appris d eux-mêmes à toucher passablement de l’orgue et du clavecin , d’autres qui s’entendent , sans avoir eu des maîtres, à racommoder des horloges et à faire quelques pièces de mé-

(I) Traité du goitre et du crétinisme , Paris, an viii, page 135.

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canicjue. Gela tient vraisemblablement, continue cet observateur, à l’organisation plus parfaite de l’organe sous la dépendance duquel se trouve tel et tel art , et non à l’entendement ; car ces individus, non seulementne savaient pas lirëdansles livres qui traitent des principes de leur art, mais encore ils étaient déroutés lorsqu’on leur en parlait , et ne se perfectionnaient jamais. » Ils restaient , sous le point de vue de toutes leurs autres facultés, dans leur imperfection naturelle.

Si la société n’honore point ces malheureux pour les produits de leurs facultés industrielles et artistiques, en quelque sorte automatiques , si elle ne tient point compte de quelques uns de leurs bons sentiments, pourquoi n’a-t-elle pas une vue plus large, et ne prend-elle pas en considération tous les jeux bizarres de la nature? Pourquoi se montre-t-elle si sévère lorsque l’automatisme vient d’un ordre tout-à-fait différent de facultés? Puisque l’on est convaincu que leurs actes les plus intéressants elles meilleurs sont dénués de toute espèce de moralité, pourquoi alors, dans d’autres circonstances, ne va-t-on pas plus loin, n’envisage-t-on qu’un côté du sujet, et ne considère-t-on pas l’activité exclusive immodérée, involontaire de quelques uns de leurs penchants, comme un titre incontestable à la pitié des hommes ?

Je me rappellerai toute ma vie avoir vu à Bicêtre , en 1828, lors du départ de la chaîne des forçats , un jeune homme de vingt-deux ans, atteint de l’idiotisme incomplet dont je parle , et qui avait été condamné pour viol. J entrais dans la grande cour de la prison au moment où l’on faisait exécuter un mouvement général parmi ces malheureux pour en opérer le ferre-

ment; habitué que je suis à saisir les caractères extérieurs de ces êtres infirmes et dégradés, du plus loin que j’aperçois ce jeune homme ,àsa configuration cérébrale, à sa démarche, à ses poses mal assurées, à son sourire niais et stupide , à la manière dont ses camarades le plaçaient et le déplaçaient, à son indifférence, il me vient de suite en idée que j’ai un idiot sous les yeux. Je veux éclaircir mes doutes, je vais à lui, je l’examine , je l’interroge , je fais à ses compagnons d infortune une foule de questions sur l’ordre et le genre de ses manifestations habituelles; ils me regardent tous avec étonnement, ils ne savent rien de tout ce qui se passe dans ma tête, des émotions quej’éprouve des idées qui m’assiègent ; et comme ils ne se doutent pas de l’importance que j’attache à ne pas avoir le moindre doute sur la situation mentale de ce jeune homme, ils ne peuvent concevoir commentun homme qui leur paraît avoir d’ailleurs quelque instruction peut rester si longtemps à constater une imbécillité si patente pour eux , et d’ailleurs, disaient-ils , si manifeste à tous les yeux. Je ne m’étais point trompé, j’étais en présence d’un pauvre enfant à qui la nature avait été bien loin d’accorder tous ses dons, et que l’on sacrifiait en pure perte aux intérêts sociaux. L’infortuné n’avait point, il est vrai, la conscience de son état; mais sa famille avait à subir les conséquences d’une condamnation infamante.

Ne voulant pas abuser de vos instants , ni entrer dans des détails scientifiques d’un ordre secondaire , je me suis arrêté à ces considérations sommaires , persuadé quelles suffiraient pour faire connaître oh

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nous en sommes sur le sujet de l’idiotie dans mon service particulier de Bicêtre.

Maintenant, pour continuer à répondre aux demandes de M. Ferrus et de MM. de Rémusat et Villermé, je crois devoir vous présenter le cadre que j’ai tracé, et que je désire remplir pour chacun de mes pauvres enfants. Je crois qu’il embrasse tout l’être psychologique, tout l’être instinctif , moral, intellectuel et perceptif de chacun d’eux.

1° J’examinerai donc en premier lieu, sous le rapport des instincts de conservation et de reproduction, sous le rapport des penchants que nous partageons avecles espèces inférieures, ce que chaque enfant peut avoir reçu en moins ou en trop dans sa constitution.

2° De même , tant la nature est inégale dans ses répartitions, j’examinerai les sentiments moraux qui leur manquent, ou qui sont faibles, ou qui peuvent par exception être très prononcés, et entraver par cela même l’exercice des autres facultés.

3° Je passerai ensuite à la vérification des facultés intellectuelles, dont ils pourront être complètement ou incomplètement privés.

U° Je terminerai par l’examen de leurs facultés de perception; je verrai jusqu’à quel point ils sont aptes à recevoir les impressions du monde extérieur, et à agir en conséquence de ces données positives. Ce sera l’occasion de constater 1 intégrité des sens, et d’étudier le rapport dans lequel ils se trouvent avec les facultés de perception.

De cette manière, vous saurez dans quel état nous avons pris nos idiots ; vous aurez un point de départ,

un terme de comparaison, et vous pourrez apprécier avec plus d’exactitude et de vérité les résultats de nos efforts.

Quant à ce qu’on a pu faire en faveur des idiots , jusqu’à présent, en France, il faut reconnaître que c’est à Bicêtre même qu’on a commencé à s’occuper de ces malheureux. C’était en 1828 : M. Ferras était alors médecin en chef de cet hospice. Quoique chargé du service médical de huit cents autres aliénés, il jeta les yeux sur cette division d’infortunés, et secondé par un employé plein d’intelligence, il organisa une école où chaque matin, et dans le courant de la journée, il faisait conduire les enfants et les adolescents qui paraissaient lui offrir quelque ressource dans l’esprit; il leur faisait contracter des habitudes d’ordre et de travail leur faisait apprendre à lire, à écrire, à calculer, les livrait aux exercices de la gymnastique, les plaçait ainsi presque constamment sous les yeux de l’administration locale , les arrachait à l'oisiveté , les enlevait à la vio* lence de leurs mauvais penchants, et fortifiait par tous les moyens possibles leur faible constitution.

En 1830 , j’eus l’honneur moi-même de faire imprimer un travail sur ces pauvres sujets, et de réclamer pour eux les bienfaits d’une éducation spéciale (voyez mon second Mémoire, pag. 3 à et suiv.).

En 1831 , M. Falret donna le premier, sous ce rapport, l’impulsion à la Salpêtrière. Je laisse ici parler M. Double, enlevé trop tôt à la science et à l’humanité. « Hâtons-nous de le dire, ce sont les propres expressions de son rapport (1) , notre honorable et digne

(i) Bulletin de V Académie royale de médecine , t. VI, p. 7 C/f

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collègue, M. Falrët, avait depuis longtemps établi à la Salpêtrière une école élémentaire pour les femmes aliénées. Déjà en 1831 M. Falret réunissait en une école commune quatre-vingts idiotes, imbéciles ou aliénées chroniques, choisies sur une population d’environ quatre cents folles , et des succès chaque jour plus encourageants couronnaient sans cesse de pareils essais; un peu plus tard, le docteur Falret organisa pour les aliénées à l’état aigu une semblable école, composée de quatre-vingts élèves environ, prises parmi deux cents de ces aliénées. Dans l’un comme dans l’autre cas, ces généreuses tentatives ont bien réussi.»

Plus tard encore, on donna suite, dans les autres hospices d’aliénés de Paris , à ces idées belles et généreuses; en 1839, M. le docteur Leuret et moi, lorsque nous prîmes à la même époque le service de Bicêtre , nous organisâmes sur une assez grande échelle un système d’instruction et d’éducation appropriés à nos malheureux malades.

Je n’âi point, messieurs, à vous parler en particulier de M. Leuret; vous connaissez comme moi tout ce que ce savant a fait en faveur des aliénés. On doit se plaire à rendre tout à la fois justice à l’énergie de son caractère et à l’étendue de ses lumières; c’est un homme qui porte bien l’héritage de ses maîtres, et qui tient avec distinction sa place dans le monde médical.

Il ne m’appartient point de parler de mon associé et de mon ami M. Falret : mes paroles pourraient être soupçonnées de partialité; mais si dans son hospice de la Salpêtrière, au lieu de travailler en silence et de faire faire tout à ses frais, il fût sorti de ses habitudes

de modestie et eût fait retentir les journaux de tous les faits qui s’accomplissaient dans sa division, on ne serait pas venu plus tard lui contester la priorité d’idées qui font autant d’honneur à son esprit qu’à son caractère. LesNélaton, les Forget, les Maisonneuve, les Bernard, les Delpech, qui s’inscrivent aujourd’hui parmi les célébrités de la jeunesse médicale de Paris, sont là pour attester tout le bien que sous le rapport que nous envisageons en ce moment, M. Falret n’a cessé de faire, dès 1831, à nos malheureux aliénés.

Toujours simple narrateur des faits dont j’ai été l’acteur ou le témoin, je dois ajouter que j’organisai en 1833 le service des enfants idiots dans l’hospice de la rue de Sèvres, et qu’en 183à je créai un établissement particulier en faveur de ces infortunés. Mais malgré les rapports favorables de M. Orfila au Conseil général des hospices, et de M. Marc, médecin du roi, au préfet de police de Paris , je ne fus point secondé dans mes efforts; je fus même attaqué devant l’Institut par M. Népomucène Lemercier et entièrement méconnu dans mes bonnes intentions. J’aurai bien grand plaisir à mettre tous ces documents scientifiques sous les yeux de la commission que j’ose attendre de la bienveillance de l’Académie.

Lorsque nous jiarlons des hommes qui se sont occupés des idiots, nous ne pouvons pas, messieurs, ne pas mentionner ici avec quelque distinction M. Séguin, que nous avons été assez heureux, M. Ferras et moi, pour recommander à 1 estime et à la bienveillance du Conseil général des hospices, et qui vient d’être nommé instituteur de nos enfants à Bicêtre. Doué d’un caractère

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énergique, plein de capacité, bon observateur, maître de son temps, il a tout ce qu’il faut pour travailler la matière et servir à la fois la science et l’humanité. Déjà , en 1838 et depuis, il a publié le résultat de ses effort6 sur un certain nombre d enfants qu’il a assez heureusement modifiés. Les études tout-à-fait spéciales qu’il n’avait pas pu faire jusqu’alors ne vont point tarder, je l’espère, à lui devenir familières; et je ne doute pas qu’il ne soit bientôt en état, par ses compositions psychologiques , de prendre un rang distingué parmi ses contemporains. Nous avons d’ailleurs l’intention de publier en commun tous les faits que nous recueillerons dans mon service particulier.

En thèse générale et en résumé, les en fonts affectés d’idiotisme réclament indispensablement les secours de la médecine mentale et de la psychologie. La marche à suivre auprès d’eux doit être exempte de tout charlatanisme , et elle ne demande d’ailleurs que la plus grande simplicité dans ses moyens d’exécution.

Tout ce qui sert à l’éducation d’un homme vulgaire peut servir avec avantage à l’éducation d’un imbécile. C est toujours à f homme que nous avons affaire : seulement il ne faut point oublier que c’est à un homme incomplet q’u’on s’adresse, et que ne pouvant, ni maintenant ni jamais, l’élever jusqu’à nous, c’est à nous de descendre des hauteurs de notre intelligence et de notre âme, et de nous mettre autant que possible en rapport avec la faiblesse de son esprit; le succès n est qu’à ce prix.

On sait combien sous ces divers points de vue ont erré les idéologues du commencement de ce siècle.

CHEZ LES EJNFANTS.

Faisant abstraction de létat plus on moins défectueux du cerveau, croyant exclusivement, avec Locke etCondillac, que tout entre dans l’esprit par la porte des sens, ils ont voulu sur des idiots mêmes essayer leur doctrine; ils ont voulu animer ces statues vivantes, et n’ont point réussi. Imbu de ces idées, l'honorable docteur Itard a complètement échoué sur le prétendu sauvage de l’Aveyron, qui, comme on le sait aujourd’hui, n’était qu’un malheureux idiot. Itard ne s’était point suffisamment appliqué à rechercher ce que pouvait comporter avec des sens bien ouverts la nature instinctive, intellectuelle et morale de son pauvre sujet ; il multipliait à dessein sur lui les excitations extérieures; mais malheureusement les impressions s’arrêtaient aux organes des sens, et ne lui donnaient pas la vie morale qu’il n’avait pas reçue.

Aujourd’hui la science est plus avancée; les forces primitives et fondamentales de l’économie sont mises en première ligne; on se garde bien de négliger les impressions sensoriales, mais on étudie et on tient compte surtout du degré de l’intelligence du sujet; on observe ses manifestations, on voit quels sont ses penchants, faibles ou dominants, on prend note de ses expressions sentimentales, on s’enquiert de ses facultés industrielles ou artistiques; on fait, si j’ose dire ainsi, le tour de sa constitution, on en signale les points attaquables , et on prend alors dans le monde extérieur des leviers qui soulèvent et remuent chez notre idiot quelque chose.

Si ces considérations vous paraissent dignes de quelque intérêt, messieurs, si j’ai pu m’élever un mo*

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ment à la hauteur de vos vues et de vos intentions, je me mets entièrement à votre disposition.

Après la lecture de mon mémoire à l’Académie, quelques personnes qui m’ont appris à compter sur leur amitié, m’ont fait observer que j’aurais dû parler avec plus de réserve, devant ce corps savant, des services rendus aux aliénés par MM. Ferrus, Falret et Leuret. Relativement à ce dernier , un de mes confrères a même cru trouver une espèce de contradiction entre ces paroles et celles que précédemment j’ai fait entendre à Bicêtre, lorsque M. le préfet de la Seine vint par lui-même apprécier la valeur des rapports qu’on lui avait faits sur le service médical des aliénés de cet hospice.

Je dois répondre à ces observations.

Si j’ai fait l’éloge de M. Ferrus malgré les nombreux témoignages debienveillance qu’il m’a donnés, c’est que lorsqu’il était médecin en chefà Bicêtre, il s’est fructueusement occupé des aliénés , et qu’il a fait créer pour eux l’établissement admirable de la ferme Sainte-Anne ; c’est que le sort de ces pauvres malades, en France, est aujourd’hui tout entier dans ses mains, et qu’au près de notre gouvernement il fait incessamment tout ce qu’il est possible de faire pour améliorer leur sort et pour quon les traite en hommes ; c’est que j’ai cru que c’était justice à rendre, et que ma reconnaissance ne pouvait me dispenser de ce devoir envers lui.

Si j’ai fait l’éloge de M. Falret, quoiqu’il soit mon associé dans l’ét ablis s emen t de Vanvres , c’est que la

communauté de nos intérêts n’a pas dû m’empêcher de dire ce que j’ai cru la vérité. Mais prenez garde , vous vous ferez tort à tous les deux ; on dira que c'est de la camaraderie , que vous le vantez pour un but industriel , etc. ; et ces choses-là, vous le savez, ne sont pas dans nos mœurs. Eh î mais vraiment aurai-je donc prouvé qu elles aient été jamais dans les miennes! Et mes désintéressements dans toutes les circonstances de ma vie n’ont-ils donc pas été ni assez nombreux ni assez ridicules? Qui, moi, faire un métier de ma profession ! Mais il est donc vrai qu’on ne respecte plus rien dans ce monde, et que l’on y veut à plaisir tout confondre dans son esprit? La question n’est pas là. M. Falret at-il chaleureusement servi la cause des aliénés? Oui. A-t-il travaillé pour eux pendant vingt-cinq ans? Oui. Eh bien, à qui cela peut-il faire de la peine ? Qui donc maintenant pourra-t-on louer impunément dans notre société? Je dis le fait deM. Falret, parce que je dois le dire : rien de plus simple, rien de plus vrai , rien de plus juste; je dirai mieux, rien de plus digne pour moi que de le dire à tout le monde.

Si j’ai fait l’éloge de M. Leuret à Paris, ajjrès l’avoir franchement critiqué à Bicètre sur certains faits particuliers qu’on avait généralisés , et dont je n’avais pas voulu pour mon compte accepter la responsabilité, c’est que le docteur Leuret doit être traité comme tout autre homme dans la science, qu’il ne doit pas s’attendre à ce que l’on trouve constamment bien tout ce qui peut lui venir en idée de faire ou d’entreprendre , mais qu’il doit cependant, aussi toujours, comme un autre homme, compter dans l’occasion sur la justice et l’impartialité de ses confrères.

Mon opinion sur lui ne prouve donc ni contre mon caractère ni contre mon jugement; elle prouve que j’ai du courage et de la loyauté dans l ame , et que je sais envisager un homme sous les faces diverses qu’il peut présenter. Par quel motif abject , lorsque je signale ouvertement ce que je crois mal ou dangereux chez un homme, irais-je taire et cacher les qualités qui le relèvent à mes yeux? S’il ne faut point placer M. Leuret trop haut, je voudrais bien aussi qu’on ne le plaçât pas trop bas. Défions-nous de nos haines, défions-nous de nos affections , l’intelligence voit mal au travers d’elles. Incontestablement M. Leuret as* un homme de mérite.

Mais , entends-je crier de tous les côtés, il s’agite, il se tourmente , il remue tout à l’entour de lui. Tant mieux, c’est pour quelque chose , c’est pour lui , c’est pour l’éclat de sa carrière, et s’il le peut, c’est pour la science et l’humanité; tant mieux!... Imitez son active ambition, tâchez de faire ce qu’il veut faire et ce qu’il n’a point encore fait. Découvrez une idée nouvelle , grande , heureuse et féconde; enrichissez-en le monde intellectuel. Joignez à cette supériorité de vues, delà bonté et du respect pour les malades pauvres et sans défense qui Vous sont si noblement confiés par le Conseil général des hospices ; oh ! alors , vous serez tout à la fois un homme de bien et un homme de génie, et vous n’aurez plus rien à envier à aucun de vos ri¬

vaux.

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