LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
BOOLKVAaO SAINT-aBRMlia, M* 77
Droits de propriété et de traduetioa réservés.
DEC 30t92U
TRANSFERREDFROM DtPT.OF SOCIAL ETHICS
DE
L'IGPTORANCE
• Messieurs,
Puisque j'ai le dessein de vous entretenir de l'instruction populaire, mes premières paroles doivent être un témoignage de gratitude et de respect pour la fondatrice des Conférences de Vincennes. Sa Majesté l'Impératrice protège et encourage, à des titres divers, les salles d'asile et les écoles de tout ordre ; elle manifeste ainsi pour renseignement du peuple une sollicitude qui va du petit enfant à l'ouvrier adulte, et de la jeune fille à Tapprenti des fabriques. Les Conférences dé
l'Asile de Vincennes en particulier sont le fruit d'une pensée heureuse entre toutes; au milieu des mille trois cours littéraires et scientifiques qui, Tan dernier, ont répandu dans toute la France d'utiles notions de sciences, de littérature, d'hygiène, d'agriculture, d'économie politique *, ces entretiens populaires de Vincennes ont brillé d'un vif éclat dû en même temps à leur valeur propre et à l'initiative auguste qui, après les avoir créés, continue à les soutenir.
Messieurs, j'ai dit que je me proposais déparier de l'enseignement, mais je veux surtout m'occuper de ce qui le rend nécessaire, c'est-à-dire de Tignorance. L'Ancien Testament nous effraie par le récit des dix plaies d'Egypte; la neuvième, une des plus terribles, est celle qui vint répandre sur le pays a des ténèbres si épaisses qu'on les pouvait toucher de la main, des ténè-
i. Expoié de la situation de V Empire, février 1867.
bres fort obscures, tellement qu'on ne se voyait pas Tun l'autre, et que nul ne se levait de sa place, mais les enfants d'Israël jouissaient de la lumière dans le lieu de leurs demeures. »
Vous avez reconnu cette plaie, Messieurs, c'est la plaie d'ignorance qui frappe aujourd'hui, en Europe et'dans le monde entier, les nations, les provinceset les communes dépourvues de bonnes écoles. L'auteur d'une carte statistique des départements français classés d'après leur degré d'instruction, M. Manier, a eu l'idée de faire pour l'ensemble des pays de l'Europe une carte analogue. Prenant en considération tous les éléments qu'il a pu réunir, le nombre des conscrits illettrés, celui des conjoints qui savent signer, le nombre des écoles et des écoliers, la durée de la fréquentation, la proportion des crédits portés aux budgets pour l'instruction publique et d'autres documents scolaires, M. Manier a classé les nations de l'Europe en quatre ca-
tégories, dont chacune a sa couleur. Parmi les pays très-avancés , sont rangés sous une teinte claire, la Saxe, la Suisse, les petits États de T Allemagne du Nord, les États Scandinaves, la Prusse, la Hollande, Bade, le Wurtemberg, la Bavière. La France, l'Angleterre, la Belgique, composent la catégorie des peuples assez avancés^ tandi» qu'une couleur très-sombre s'étend encore sur l'Autriche, l'Italie, la Grèce. L'Espagne, Rome, le Portugal, laRoumanie, la Turquie, la Russie, peintes en noir, sont plongées dans l'ignorance et dans la nuit.
Nous avions la géographie politique, la géographie physique, la géographie commerciale, militaire, industrielle, la carte des routes, des chemins de fer, des canaux, des richesses minérales, des produits agricoles, nous aurons dorénavant, vous le voyez, la géographie de l'instruction populaire et les cartes de l'ignorance. Excellente innovation, Messieurs I Puisse cette nouvelle carte d'Eu-
mmm
i:ope susciter entre le3 nations une émulation pareille à celle que U carte des départements français , teintés en clair ou peints en noir, vient de provoquer I Dans les dernières distributions de récompenses 4UX instituteurs directeurs de cours d'adultes, dans les conseils généraux, dans les rapports officiels, il était question sans cesse de ces teintes glorieuses ou funestes. Dans les iréceptions du Ministère de Tlnstrufction publique, j'ai vu plus d'une fois les instituteurs venus à Paris pour l'Exposition, triompher ou rougir, suivant que le chiflTre attribué à leur département sur la liste les plaçât à la tête ou à la queue. De plus d'un cbof-lieu, des récls^mations parvenaient au Ministère. L'inspecteur d'Acçidéniie, le préfet s'étonnaient de voir placé si bas le départepient confié à leur administration! Que d'efforts, que d'ardeur de tous côtés I Cette noble ambition conduit même trop loin quelques ex^tés. L^ géographe ^ auteur
iO DE L'IGNORANCE
de la carte des conscrits illettrés, l'ayant distribuée dans un atelier qu'il connaît, l'esprit provincial s'émut parmi les ouvriers ; plusieurs ne pouvaient admettre que le clocher de leur cher village natal fût ainsi noyé dans un brouillard d'ignorance ; il y eut un peu de désordre, surtout de la part d'un Savoisien qui, furieux de voir son département ai sombre, criait à l'injustice, au parti pris, et ne ménageait ])as les gros mots à la statistique et aux statisticiens trop sincères.
J'ai choisi là. Messieurs, un triste sujet, mais je n'en connais aucun qui soit plus attachant, plus digne d'arrêter nos méditations à tous ; il s'agit de l'avenir de la civilisation moderne.
La diflFusion universelle de l'instructioii populaire est au premier rang parmi les grandes causes qui doivent faire battre les cœurs. Le développement de l'esprit accompagné de l'éducation de la volonté.
c'est pour les peuples la condition absolument nécessaire du progrès moral et matériel et dé la vraie liberté. Cultivateurs et ouvriers le comprennent aujourd'hui. Ils veulent réparer le temps perdu , et ils affluent dans nos classes du soir. Sans éducation première, sans instruction, l'homme n'a point de libre arbitre. Il reste courbé sous le joug de Tinstihct. La lumière qui se fait dans l'esprit éclaire la conscience; tout pasteur des âmes qui comprend sa mission veut que les fidèles soient instruits; il tient à agir sm* des volontés qui se soumettent d'elles-mêmes, et non à guider des êtres passifs qui suivraient aveuglément toute impulsion bonne ou mauvaise. On peut penser et dire, à ce point de vue, sans manquer au respect dû à toute créature humaine, que le Lapon, le Gafre, le Cosaque du Don ou le Lazzarone de Naples est moins homme que Touvrier des cours d'adultes.
Notre grand ennemi, l'adversaire qui en-
u DE l'ignoranch:
trave et coutrarie la réalisation des œuvres magnifiques que doit accomplir le xix» siècle, c'est rigûorance. Pour vaincre le monstre, apprenons à le connaître; regardons-le bien en face, et mesurons le noir domaine qui lui reste encore.
N'est-ce pas l'ignorance, Messieurs, qu'on retrouve presque toujours comme cause première de ces troubles funestes qui ont si souvent éclaté lorsque les habitants des campagnes et les ouvriers des villes, frappés par une crise alimentaire ou industrielle, oat voulu s'en prendre à quelque chose ou à quelqu'un du mal dont ils souffraient? Ls monde industriel et agricole a ses tempâtes, comme le ciel et l'Océan 1 Que dirions-nous cle matelots qui, au lieu de man^suvrer avec sagesse au milieu de la tourmeate, se répandraient en imprécations impuissantes contre les nuages , les vagues^ » les éclaiis et la foudre, et qui» aj^ès avoir maudit les forces de la nature, s'en iraient la
bâche et la torche à la main briser et incea* dier le navire qui les porte ? Âh ! Messieurs, c'est l'instruction qui empêche ces fatales erreurs, et c'est Tignorance qui les engendre, G'est l'ignorance qui, en 1832, lorsque la ville de Paris était frappée par l'épidémie cholérique, persuadait à une partie de la . population que des scélérats avaient empoisonné les fontaines, et poussait quelques insensés à con^mettre d'abominables excès contre des innocents. N'est-ce pas Tighorance qui tient aujourd'hui dans l'abjection une partie considérable de TItalie méridionale ? A Rome, lors du choléra, en. 1832» une bande furieuse s'ea prit à un jeune étranger, se rua sur lui et le mit enpièc^. Lorsque, l'année dernière, 1« fljéau ^ déchaîna sur la Sicile et l'ancien royaume de Naples, il s'est passé là des scènes affreuses. Dans certaines provinces, on a cru à un empoisonnement général ordonné par le roi Victor-Enunanuel, et voici l'incident
auquel cette croyance a donné lîeu dans une ville de Tltalie méridionale. Un habitant, atteint de la maladie, au lieu d'appeler le médecin, fit venir le sous-préfet, et lui dit: <c Monsieur, je suis libéral, je suis partisan du gouvernement italien , donnez-moi du contre-poison! »
N'est-ce pas l'ignorance qui, en France, en 1847, à l'époque d'une crise alimentaire, a provoqué des désordres dont le sour venir est encore présent à tous les esprits ? N'est-ce pas elle encore qui, tout récemment, allumait la sédition et Tincendie à Roubaix, où deux cents enfants sur quatre cents font leur première communion sans savoir lire, et restent, disait le maire de Roubaix en 1860, sans aucune notion du bien ou du mal ? L'ignorance n'a-t-elle pas montré ses effets , il y a quelques jours , à propos de la cherté des grains, dans cette dévote Bretagne, où l'habitude des pratiques religieuses et les vertus natives d'une
DE L'IGNORANCE iS
population laborieuse et honnête n'empêchent ni les ravages de Tivrognerie, ni les violences criminelles?' Vous le compi^enez bien, Messieurs, l'ignorance n'est donc pas seulenaent une cause d'abaissement pour l'esprit humain , un état de dégradation pour l'individu, c'est un grand danger, un grand péril social. Derrière les singulières erreurs et les aberrations des ignorants, sachez voir les actes coupables auxquels ils peuvent se livrer, les existences menacées par leurs fureurs , et dites-vous bien que rien n'est plus saint qu'une croisade contre l'ignorance. C'est l'instruction qui, dans des crises semblables à celles que je viens de rappeler, a protégé d'autres pays ; l'heureuse discussion des vérités de l'éco^ nomie poUtique est certainement pour beaucoup dans le calme, la force d'âme, la rési-^ gnation héroïque dont les ouvriers anglais ) du Lancashire ont fait preuve pendant la crise cotonnière. Us ont supporté cette cruelle
épreuve de manière à mériter la sympathie et le respect, et ont donné au monde le beau spectacle de lordi^e, de la modération, du courage en face de l'adversité.
Messieurs, j*ai dit tout à Theure, d'une manière générale, que l'instruction et l'éducation du peuple sont liées intimement à sa prospérité industrielle, à son bien-être pkysique, à sa santé morale. Je ne veux pas discuter ici une thèse, mafs rappeler seulement par quelques mots d'incontestables vérités*
Parions d'abord de la prospérité industrielle.
On sait que sur les cartes statistiques de Tinstruction, le département de l a Nièv re est eacore peint en noir. Il est le 75® sur la Uste, il compte, en 1867, 36 conscrits illettrés sur 100. En 1865, unhonorable membredu conseil général de la Nièvre lisait k cette assemblée un rapport dans lequel, constatant que» dans les Expositions universelles ou-
vertes depuis quatorze ans, la France a laissé loin derrière elle les peuples allemands qui comptent un plus grand nombre d'ouvriers instruits, il ajoutait : « N'ayons pas d'in-* quiétude sur Vignorance prétendue du peuple français, » Un grand manufacturier du Nord me disait cependant, il n'y a pas longtemps, que si la France soutient la lutte industrielle avec TAngleterre, c'est grâce à Tintelligence de nos ouvriers, et chacun sait que Tintelligence seule ne suEBt pas, qu'elle doit être fécondée par Tinstruction. Si donc nous tenons dans les concours industriels internationaux un meilleur rang que dans la comparaison faite entre les peuples au point de l'enseignement populaire, ^Test en dépit de l'infériorité de nos progrès scolaires, et nouai ressemblons alors à ces nobles coursiers qui^ malgré la nourriture insuffisante qu'on leur a donnée, trouvent dans leur généreuse nature assez de force pour l'emporter sur des chevaux mieux soignés. Est-ce une raison
i8 DE L'IGNORANCE
pour vanter les bienfaits d'une parcimonieuse abstinence ?
Je demande à tous ceux qui parmi vous se livrent au travail manuel, et qui comprennent de quelle importance il est, pour l'avenir du pays, que chacun dans le domaine industriel fasse sa tâche aussi bien que possible, de méditer sur le point que j'indique. Qu'ils répandent cette vérité au- / tour d'eux : pour le travail le plus modeste, il faut qu'une intelligence éveillée sache conduire la main. D'ailleurs, le travail purement matériel, comme le disait M. le Ministre de l'Instruction publique dans un discours récent, tend de plus en plus à être fait par les machines, et l'homme, au contraire, s'élevant dans la condition industrielle, apporte presque toujours dans son travail un élément intellectuel de plus en plus prépondérant ; il en est ainsi, je le répète, pour l'œuvre la plus simple, et la perfection générale de l'industrie d'un peuple
se compose d une quantité infinie de perfections individuelles. Il faut donc que chaque ; ouvrier, voyant combien cette notion, nou- ' velle peut-être pour lui, relève sa condition, se dise : je suis pour quelque chose dans rœuvre de la prospérité publique, je suis une cheville indispensable, je suis un éléy ment dont on ne peut se passer, je suis ob- , scur, je suis inconnu, mais je suis utile !
La Société industrielle de Mulhouse, il y a quelques années, en 1861, adressait au Sénat une pétition, renouvelée il y a quelques mois, pour demander que l'instruction primaire fût déclarée obligatoire, et cette Société, si dévouée aux intérêts populaires, se fondait particulièrement sur ce que le traité de commerce avec TAngleterre avait rendu nécessaire en France un développement beaucoup plus considérable de Tintelligence parmi les ouvriers.
Je n'ai pas besoin d'insister beaucoup sur ce point : vous pensez tous comme moi, j'en
suis sûr ; je dirai seuleiùent en passant, que ,ce que je viens de rappeler au sujet de Tindustrie, n'est pas moins vrai en ce qui concerne l'agriculture.
Messieurs, quand on songe aux trésors, aux richesses incalculables qui sont perdus çn France à cause du défaut d'instruction des cultivateurs, on est confondu, désolé !
Ce fait a encore été démontré tout récemment par Tenquête agricole, et les Ministres de l'Instruction publique et de l'Agriculture se sont concertés pour répandre les bonnes notions agricoles avec l'instruction primaire et faire cesser un état de choses déplorable. Lorsqu'on sait que dans la plupart des communes de France^ les petites maisons des paysans sont entourées de jardins, on est porté à croire que nos braves cultivateurs y trouvent à la fois les fleurs, les légumes et les fruits. C'est, en efifet, ce qui arrive lorsque le paysan est instruit, lorsque l'ouvrier, comme dans la cité industrielle de Mul-
house, sait combiner son travail industriel I avec la culture de son jardin. On voit alors un spectacle charmant : les petits enfants de l'ouvrier prenant leurs ébats dans la verdure, auprès des rosiers fleuris, sous les yeux de la bonne ménagère qui raccommode le linge de la famille, tandis que leur père se repose du travail du jour à Tombre des pampres, sous un bosquet ; on admire le jardin partagé en deux, d'un côté les fleurs, de l'autre les légumes, et on songe au bien- , être répandu ainsi, à la saine alimentation de la famille, à la santé des enfants qui grandissent et se fortifient dans cette agréable demeure. 'Hélas! nos paysans d'ordinaire laissent perdre ces biens par ignorance, ils ne veulent pas de la lumière qu'on leur apporte, ils repoussent les nouvelles idées. Nos pères ont bien vécu comme leurs ancêtres, disent-ils, nous vivrons et nous mourrons comme nos pères. Il faut certainement louer et honorer le respect des traditions pater-
s» DE L'IGNORANCE
nelles ; il serait déraisonnable de changer témérairement tous les vieux usages, et les agriculteurs qui exploitent un petit domaine à la sueur de leur front, n'ont pas toujours tort lorequlls refusent de laisser pénétrer dans leurs cultures des procédés qui ne sont pas encore suffisamment expérimentés ; mais sagesse et routine sont deux choses dififérentes ; il faut savoir accepter les innovations utiles, et si le cultivateur doit rester prudent, il ne faut pas qu'il soit entêté.
Pour les emprunts qu'elle fait à la science, l'agriculture est encore arriérée d'un quart de siècle sur l'industrie*.
Je veux joindre un exemple individuel à ces considérations générales ; il vous montrera comment une certaine dose d'instruction acquise peut améliorer la condition des ouvriers. En 1866 , un monteur, en bronze qui ne savait pas dessiner, apprit
I. Discours de M. le marquis de la Grange au Comice agricole de Blaye, 20 octobre 1867.
qu'un cours gratuit de dessin venait d'être ou ver tpour l'expérimentation d'une méthode de dessin , d'invention belge , la méthode Hendrickx. Cet ouvrier s'inscrivit au nombre des élèves, étudia pendant trois mois •le dessin géométrique des objets vus en relief dans l'espace , et apprit ainsi à reproduire fort bien les age ncem ents des organes de machines ; il rencontra un jour un ancien camarade devenu patron d'une fabrique d'appareils à gaz. La conversation porta sur le cours de dessin que le premier venait de suivre, et à l'instant même son ancien camarade lui offrit d'entrer dans la maison comme contremaître, par cette seule considération qu'il avait acquis quelques notions de dessin. Le nouveau contre-maître prit possession de ses fonctions, se montra très-capable, et quelque temps après il écrivait ceci : « Grâce au dessin, j'ai obtenu une augmentation de salaire, un travail moins pénible, plus de con-
sidération, et des relations beaucoup plus agréables. » Voilà un ouvrier qui, même avant de savoir dessiner, pouvait être un bon ouvrier monteur en bronze, mais qui, n'eût-il pas eu la bonne fortune de devenir contre-maître par suite d'une heureuse rencontre, n'en aurait pas moins gagné beaucoup à l'étude du dessin; il aurait mieux fait son travail ordinaire, et aurait pu retrouver, comme accroissement de salaire, tout ou partie des avantages qu'il a obtenus comme contre-maitre.
Si l'instruction bien donnée est une source de richesses, elle est aussi une source de santé et de bien-être physique pour le travailleur.
Dans un mémoire examiné par l'Académie royale de médecine, le 3 juin 1828 (c'est bien ancien, comme vous voyez), M. le docteur Mélier a mis cette vérité en lumière. Ce mémoire tend à établir mathématiquement une corrélation qui jusqu'alors n'avait été qu'en-
trevue, savoir que la mortalité est d'autant moindre que Tinstruction populaire est plus répandue et que, par conséquent, ce sont les termes mêmes du rapport de l'Académie , a Tinstruction populaire n'influe pas moins sur la santé publique que sur rindùstrle et la richesse des nations. » Le docteur Mélier, examinant la carte de l'ignorance dressée par » . p ^ M. Charles Dupin, a remarqué que les dé- ^ partements où Tinstruction est le plus ré- l pandue , sont en môme temps ceux où la mortalité est moindre que la moyenne proportionnelle de la France, et qu'au contraire , ceux qui sont le moins éclairés présentent une mortalité plus grande que la moyenne. Le docteur Mélier adressé la carte de la mortalité à côté de la carte de l'ignorance. Les deux cartes se ressemblent et on pourrait aisément les confondre ^ Il y
i. Séance de l'Acadi^mie royale de médecine,da 3 juin 1828. Extrait des archives générales de médecine, t.* XVII, p. 459.
m DE L'IGNORANCE
a certainement, en dehors du progrès de Tinstruction, beaucoup d'autres circonstances qui influent sur cet état de choses, le climat, la fertilité du sol, la situation industrielle ou agricole, etc. Mais il est certain que les hommes éclairés savent mieux'se soigner eux-mêmes, ils ont des notions d'hygiène, ils sont moins disposés à se livrer aux distractions grossières, et, sous tous les rapports, l'état général de la société est alors meilleur, la vie es{ moins pénible et se prolonge plus longtemps.
J'arrive à un troisième point, Messieurs ; de grandes discussions se sont élevées sur le rapport qui existe entre le développement de l'instruction et la diminution de la criminalité.
Je considère cette corrélation comme un fait absolument vrai en lui*même, mais je me hâte d'éviter toute objection en précisant bien les termes de la question. M. le Ministre de l'Instruction publique disait
récemment* : u Ce n'est pas que j'imagine \ qu'il se cache dans les vingt-cinq lettres de \ l'alphabet une vertu magique par laquelle I soient immédiatement transformés ceux qui / les possèdent ; mais je suis persuadé qu'il y » a, pour le plus grand nombre des hommes, * . un lien nécessaire entre l'esprit qui s'éclaire \ çt le cœur qui se purifie. »
Lorsqu'u n enfant a reçu l'instruc tion primaire à l'école, il y a reçu l'éducation morale ; en effet, il a appris à obéi r, il a
appris l'assiduité, il s'est s oumis à la disci-
pline, et c'est bien cet ensemb le de bonnes
habitudes qui constitue l'éducation , qui contribue puissamment à rendre la conscience droite, la volonté bonne ; le ministre du culte qui reçoit à l'église, le dimanche, des enfants habitués à fréquenter régulièrement l'école, leur donnera l'enseignement religieux avec plus de satisfaction et d'efficacité.
i. Discours prononcé à Lyon, le S3 juin 1867.
Les esclaves du vice sont ceux qu'il faut plaindre le plus; le^yice a pour complice ri£iiorancej et je puis dire que tous deux travaillent ensemble à forger les chaînes du bagne . Sur 2218 forçats que renfermait au 1*' janvier 1865 le bagne de Toulon , plus de la moitié^ 133Q^jiejsaïaieiit ni lire ni écrire ; 3 1 seulement possédaient une iastruction supérieure. Laissez-moi mettre en face de cette affreuse, scatistique l'analyse d'un rapport fait, le 9 mars 1867, par le directeur de la Société des forges et chantiers de la Méditerranée, oa des cours d'adultes ont été ouverts depuis huit ans dans la commune de la Seyne. Cette population vive, passionnée, à laquelle se mêlent un assez grand nombre d'étrangers, et notamment des Italiens nomades, était alors, à certains égards, dans une situation fâcheuse dont 4Sk)uffraient les ouvriers eux-mêmes. Les débauches, les rixes, les interruptions de travail étaient fréquentes. Aussi les cours
du soir eurent-ils d'abord peu de succès, des classes restaient à peu près abandonnées, mais la Compagnie et les instituteurs dévoués qu'elle employait ne se découragèrent pas; si quelques élèves quittaient le cours, on le continuait pour les autres. Cette persévérance a porté ses fruits. Aujourd'hui, presque chaque soir, pendant neuf mois de Tannée, quatre cents ouvriers suivent la classe d'adultes ; ils ont échappé au café, au cabaret, à Tivrognerie et surtout à la passion du jeu, qui est portée dans ce pays jusqu'à la fureur; des groupes d'hommes vont dans les bois , choisissent des endroits retirés et là se mettent à jouer ; ils jouent avec frénésie, ils jouent ce qu'ils ont €t ce qu'il n'ont pas , ils jouent jusqu'aux vêtements de leurs femmes, véritablement ils joueraient leur âme si on en voulait !
Presque toujours, sous cet ardent climat qui échauffe les têtes, on tire les couteaux et le sang coule. Les braves ouvriers de la Gom-
pagnie ne sont plus exposés à ce péril. Ils sont rendus à la vie de famille, au foyer domestique ; les économies vont à la caisse d'épargne de la Seyne, qui est presque entièrement alimentée par eux. Quelques-uns de ces ouvriers ont même déclaré qu'ils devaient leur mariage, c'est-à-dire l'abandon d'une vie irrégulière, à Tinfluence de ces cours de la Compagnie, par ce seul fait qu'habitués ainsi à une existence calme et laborieuse, ils étaient amenés à songer d'euxmêmes à devenir chefs d'une famille. D'un autre côté , Te zèle est si grand chez un certain nombre d'entre eux, qu'ils prennent le dessin pour récréation du dimanche, et, tout à fàit-4e leur plein gré, demandent souvent à entrer dans les ateliers, et à reproduire, d'après nature, les pièces de serrurerie ou de charpenterie qu'ils ont copiées sur un modèle lithographie dans les cours du soir. Vous voyez qu'il y a là un travail d'esprit ; aussi sont-ce des ouvriers
DE L'IGNORANCE 3ft
d'élite. La fréquentation des cours a développé en eux le goût et Tamour du labeur intelligent, les parents engagent les enfants à aller aux cours, et tous entourent leurs professeurs et la Compagnie des forges d'une reconnaissance et d'un respect très-mérités.
Je ne veux pas insister plus longtempssur ce sujet. Je vous lirai seulement un court passage de M. Cousin, qui a été Ministre de l'Instruction publique. Se trouvant en Hollande, en 1836^ et remarquant que dans cet heureux pays les écoles étaient belles et nombreuses , et les jeunes détenua fort rares, il écrivait ce qui suit : « J'ad-
. mire a vec do uleur le zèle inconséquent de certains philanthropes et même de certains, gouvernements, qui s'occupent avec tant de
* soin des prisons et négligent les écoles. Ils laissent se former le crime et s'enraci&er les vicieuses habitudes dans l'absence de toute culture et de toute éducation pendant l'en* fance , et quand le crime est formé, quanâ
Zt DE L'IGNORANCE
il est robuste et vivace, ils entreprennent de fse mesurer avec lui ; ils essaient ou de le terrasser par la terreur et le châtiment, ou de le séduire en quelque sorte par des douceurs et des caresses. On s'épuise en efforts d'esprit et en dépenses, et on s'étonne quand tout cela est inutile. C'est que tout cela est un contre-sens. Corriger importe sans doute, mais prévenir importe encore plus L'éducation du peuple est le fondement nécessaire de tout bon régime des prisons. J'approuve donc et je bénis de tout mon cœur les écoles de correction , mais je les considère comme à peu près condamnées à rester infructueuses, tant qu'elles ne s'appuient pas sur des écoles du peuple universellement répandues, obligatoirement suivies, et dans lesquelles l'instruction ne sera qu'un des moyens de l'éducation..... Les dépenses des villes pour ces écoles produisent donc ce résultat, qu'il y a moins de délits et de crimes, et, par conséquent, elles diminuent
-, les dépenses pour la police , la répression et la correction *. »
Après vous avoir présenté ces considérations générales , je dois maintenant mettre sous vos yeux quelques faits et quelques chiflFres.
Ah ! Messieurs , je sais que la statistique est une chose bien aride, et je ne veux pas abuser de votre patience, mais il faut que nous connaissions bien tous l'état dans lequel, nous nous trouvons aujourd'hui.
Il est assez difficile de mesurer, à la règle et.au compas pour aiiiâijiire, l'état^dejjnstruction d'un peuple. Voulût on simplement savoir combien d'individus, hommes ou femmes, peuvent chercher dans un livre la pensée d'autrui et exprimer la leur par une lettre , les éléments complexes, multiples d une pareille appréciation ne peuvent être tous réunis ; il y en a trois cependant dont