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De rinstruction publique en Hollande

oa peut se servir. C'est d'abord le degré — '•■^ d'instruction des conscrits : lorsqu'ils sont appelés sous les drapeaux , on leur demande s'ils savent lire et écrire ; il a été constaté officiellement, Tan dernier, que les statistiques du Ministère de la Guerre sont à cet égard très-exactes. Il y a un autre moyen d'information , c'est le re- * — - gistre des actes de mariag§ où les époux sont invités à apposer leur signature. De plus, depuis Tannée dernière, le recen se- — V' ment quinçiuennai de la population. porte sur le degré d'instr uctio n. Les personnes recensées sont invitées à déclarer si elles savent lire et écrire.

Voici les résultats ainsi obtenits.

^/ A l'heure qu'il est, Messieurs, sur cent

• conscrits inscrits en 1867, vingt-trois, c'est-

' à-dire le quart en moyenne, ne savent ni

lire ni écrire. Il y a vingt-cinq départements

où la moyenne varie entre trente et cin-

' quante-sept pour cent. Quant aux conjoints,

hommes et femmes, qui n'oat pu signer leur acte de mariage, la moyenne était en 1866 d environ trente-quatre sur cent ; il y a cinquante-cinq départements où ce nombre varie entre trente et soixante- quinze sur cent. Quant au recensement quinquennal de 1866, le dépouillement de cet immense travail n'est pas encore tout à fait terminé, mais j'ai demandé pour vous au Ministère du Commerce les faits dès à présent constatés ; il résulte du tableau qu'on a bien votdu me fournir que, pour quatre-vingt-sept départements (la Manche et la Haute- Marne manquent encore), sur cent habitants des deux sexes, âgés de plus de cinq ans (élèves des écoles, jeunes gens, jeunes filles, adultes et vieillards], sur cent personnes de tout âge ainsi prises au hasard, trente-cinq pour cent environ, c'est-à-dire le tiers ne savent ni lire ni écrire. Nous nous trouvons donc en face de ce résultat pénible : un Français sur trois ne sait ni lire ni écrire !

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C'est affligeant, c'est un grand malheur, mais nous n'en sommes pas outre mesure désolés parce que nous avons le remède dans le zèle de nos instituteurs et dans la bonne volonté de tous les Français.

j II y a des départements bien déshérités.

; Ainsi, dans l'Indre, d'après le recensement \ de 1 866, soixante-sept personnes sur cent ne savent ni lire ni écrire; j'ai eu sous les yeux î la carte de l'ignorance dans l'Indre, dressée par canton, d'après le nombre de conscrits qui sur un total de cent ne savaient ni lire / ni écrire de 1850 à 1865; j'y trouve un canton, le dernier, celui de Sainte-Sévère, où quatre-vingts conscrits sur cent sont illettrés *. Dans le département de la Haute- Loire, àBrioude, en 1861, sur dix conscrits neuf ne saveilt ni lire ni écrire.

Le Ministère de l'Instruction publique est gardé. Messieurs, par un poste de douze

1. Rapport de Tlnspecteur d*Âcadémîc au conseil général dé l'Indre, 1867.

hommes appartenant presque toujours à la garde impériale. M. le Ministre a eu l'heureuse idée de mettre à leur disposition une petite bibliothèque; tous les matins, à dix heures, lorsqu'un nouveau poste vient remplacer l'ancien, vous savez que le sergent du poste relevé transmet la consigne à son successeur. Eh bien, M. le Ministre de l'Instructioii publique n'a pas craint de s'ingérer dans les affaires de la Guerre, et il a ajouté une nouvelle consigne à la consigne traditionnelle du sergent. Celui qui s'en va doit d'abord prévenir l'autre qu'il y a des livres à lire,, et déplus le prier de dresser la liste des hommes qui sont capables de les lii^e. Beaucoup en profitent, mais hélas I le nombre de ceux pour lesquels un livre n'est rien s'élève encore à vingt-six pour cent I

Un journal rapportait il y aquelques jours, i'aLprèsle Bulletin statistique de Paris, que dans cette ville, pendant . le mois de juin 1867, sur trois mille vingt-quatre nouveaux

mariés, deux cents n*ont pas été capables de signer leur iiom, et la Revue de f instruction publique du 12 octobre 1865 rapportait qu'à la dernière session de la Cour d'assises de la Seine, un juré avait été exempté parce qu'il ne savait ni lire ni écrire ! Je rougis, Messieurs, d'avoir à vous donner de pareils renseignements. .

Je dois cependant remplir ma tâche jusqu'au bcfut. .

Sur la demande de M. Iç Ministre de l'Instruction publique, M. le Ministre de la Guerre a fait vérifier, il y a deux ans, au moment du tirage, pour chaque jeune soldat inscrit sur les tableaux de recensement, s'il sait ou non parler français. Il a été constaté que, sur 321,981 conscrits, 220,522 seulement s'expriment habituellement en français ; 32,658 ne parlent pas du tout le français et s'expriment toujours en patois. ; 65,879. ne parlent que très-imparfaitement le français, parce qu'ils s'expriment le plus

souvent en patois ; pour les 2922 conscrits restants les renseignements ont manqué. Il résulte de ces chiffres que, sur cent jeunes hommes qui ont tous le cœur français, et qui recevraient l'étranger sur la pointe de leurs baïonnettes, dix ne savent pas un mot de la langue natioaale, et que pour vingt autres elle n'est encore qu'un idiome étranger.

N'oublions pas,» d'un autre côté, que nous comptons encore beaucoup de non-valeurs scolaires/ Un grand nombre d'enfants, plus du tiers, sortent de l'école trop jeunes, ne sachant rien ou presque rien. Voulez-vous deux-, témoignages entre mille ?

Voici ce qu'écrit un ouvrier ébéniste de Moulins, M. Perot, dans un travail intitulé : Essais sur la classe ouvrière de Moulins ^ :

« Après avoir atteint Tâge de douze ans.

1. Pablié en 1867 dans le Bulletin de la Société d'Émulationde V Allier,

Tenfant est Retiré de l'école... il est placé dans un atelier où de mauvaises paroles sèment dans son cœur le germe des vices et des. passions... Il n'est donc pas étonnant qu'après n'avoir rien appris, l'ouvrier ne sache rien, et, s'il sait encore lire, ce n est plus que pour d'affreux romans dont l'esprit nourrit en lui les j)lus mauvais penchants.»

— L'instituteur de Ploupagan .(Côtes -duf Nord) écrivait tout récemment que, le ' 6 mars 1 865, lors du tirage, vingt-sept jeunes « gens de cette commune, qui avaient tous été "^ l'école , déclarèrent ne pas savoir signer. Dans l'Aisne, dans l'Ariége, à Roubaix, / et ailleurs, beaucoup de mères de famille ne I savent pas coudre, et c'est un fait très-grave. Songez donc à ce qu'est dans une maison une femme qui sait coudre, qui soigne et raccommode le linge, qui entretient la propreté, et ce que j'appellerai l'aspect honnête du vêtement I Vous savez qu'il y a des cultivateurs igno-

rants pour lesquels la maladie des pommes de terre vient de la fumée des locomotives et qui expliquent l'oïdium par le jet du lest, des aéronautes. Vous savez que dans les campagnes, dans les bourgs, dans les grandes villes et à Paris même, les ignorants sont la proie d'agents d'affaires qui les exploitent souvent sans honte ni merci.

Dans Eure-et-Loir il y a des paysans qui refusent de faire vacciner .leurs enfants. Dans la Loire-Inférieure, beaucoup regardent les progrès de la science comme des sortilèges diaboliques. On rencontre fréquemment, dans les Gôtes-du-Nord et ailleurs, des paysans plongés dans une malpropreté sordide. Dans un grand nombre de départements, au Nord, au Midi, à l'Est et à rOuest, on trouve des communes où la superstition étouffe rintelligence et' se substitue à l'esprit religieux. Dans le département du Tarn, on fait dire souvent pour le cheval ou le porc malade des messes commandées

par le sorcier du voisinage *. La commune de Chambon (Loire), est habitée par une population ouvrière fort pauvre, employée à la fabrication des boulons et des limes, et qui vit de salaires relativement peu élevés. Sur deuï cents ouvriers occupés dans une des usines de cette ville, vingt seulement savent lire ; la plupart des femmes ne savent pas coudre, et l'ignorance de la population l'emj pochait, il y a peu de temps encore, de com- \ prendre Tutilité des soins du médecin. C'est le maire de la commune qui me Ta raconté.

En cas de maladie, ces pauvres ouvriers restaient étendus sur leurs lits de douleur ou plutôt sur de misérables grabats, et quand on leur parlait de faire venir le médecin, (que le maire de la commune payait de ses deniers), ils ne voulaient pas le recevoir, et attendaient la mort dans un état dlndiffé-

1. Voir la brochure intitulée : De rignorance des po^ ptUations ouvrières et rurales de la France. Renseignements fournis en 1861 par les instituteurs publics et rassemUte par M. Gharlds Robert, llbntbâliard, 4863.

rencè et de torpeur qu'il ne faut pas confondre avec la résignation coi;rageuse de l'homme qui tombe après avoir lutté.

Dans les campagnes du Lauraguais (Aude et Haute-Garonne), la confiance aux amulettes, lacroyance aux maléfices, aux revenants et aux sorciers se rencontrent assez commua nément. Au delà de Tâge de 30 ou 40 ans, peu de personnes gavent lire et écrire, comme peu de personnes savent parler le français. Les parents y. montrent souvent une grande indifl^érence pour l'éducation de leurs enfants. Dans un mémoire intitulé Ècono^ mie rurale, mœurs et usages du Lauraguais auquel la Société impériale et centrale d'agriculture de France vient de décerner une médaille d'or, et où je trouve ces détails, l'auteur, M. Pariset, raconte * qu'ayant en été, àla fin de juin, rencontré une jeune fille de dix ans, qui revenait de Técole primaire du couvent de M***, Tenfant lui avoua en 1. P. 36,

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rougissant qu'elle ne savait pas lire; quelque temps après, le grand-père confirma cet avis et lui apprit que sa* petite- fille, depuis trois ans, allait aii couvent de M*''*, pour y apprendre la couture et y passait tous les jours dix heures sans qu*on en consacrât une ou deux à lui montrer à lire, a Ce n'est pas néces- » saire, disait le vieux métayer, à quoi cela » pourrait-il servir à l'enfant? Au couvent, » elle apprend la couture et à repasser ; à » la maison, elle apprend à tenir le ménage.

» C'est tout ce qu'il faut à la femme d'un » maître-valet. Je n'ai fait apprendre la )) lecture et l'écriture qu'à mes petits-fils, » parce que, devenus maîtres-valets, il leur » sera utile de savoir tenir et régler les » comptes. »

L'auteur du mémoire continue en ces termes * : « L'indifférence, en ce qui con-

i. Voir aussi la brochure déjà citée sur Vlgnorance des populations ouvrières et rurales, et notamment le Ghap. IX (Existence au sein des campagnes de quelques influences hostiles au progrès de l'instruction).

cerne rinstruction, chez les travailleurs ruraux, a son principe dans Tétat de dépendance morale où ils vivent ; elle n'est que Técho, la conséquence d'un sentiment analogue, beaucoup plus marqué même, qui existe dans la classe des propriétaires. « Si , y » les ouvriers deviennent instruits, disent les t » maîtres, qui est-ce qui cultivera nos terres? ♦ » Les enfants qui auront suivi Técole cher- » cheront des professions plus lucratives que » celle de laboureur. »

« Si j'apprenais, dit tel propriétaire, que » mes métayers envoient leurs enfants à Té- » cole pour autre chose que pour la prépara- » tion à la première communion, je leur » donnerais immédiatement congé. »

« Pourquoi, disait-on à une mère, envoyez-vous à l'école votre fille, qui a onze ans et a fait sa première communion ? C'est lui faire perdre son temps. Faites-la travailler. »

« Cette répugnance, il est pénible d'avoir

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à le dire, n'est pas un fait rare et exceptionT nel, mais le fait le plus ordinaire, et elle se traduit par un résultat qu'il est utile de signaler : C^e^t que les enfants des journaliers pauvres sont rayés de la liste des enfants dis^ pensés de la rétribution scolaire, lorsqu'ils sont jugés assez forts pour pouvoir travailler à la terre^ lorsqu'ils sont en état de pelleverser. Étant capables de gagner leur vie en travaillant, ils cessent d'être réputés indigents, quelle que soit la condition de leurs parents, et dès lors sont assujettis à la rétribution scolaire*. »

Dans le pays du suffrage universel, a dit TEmpereur, tout citoyen doit savoir lire et écrire. Laissez-moi vous raconter à ce propos une petite histoire. La scène se paase dans un de nos départements de l'Ouest. A la suite des dernières élections municipales,

1. Économie rurale, mœurs et usages du Lauragnàis, p. 37. D'après les règles actuellement suivies pour Tadmission gratuite dans les écoles, l'abus signalé par l'auteur d6 ce mémoire ne peut plus se renouveler désormais.

ea 1666, un maire qui n'avait pas été réélu membre du Conseil municipal, avait dû être remplacé par le préfet , désireux de se conformer aux instructions par lesquelles le Gouvernement engageait les préfets à choisir, autant que possible, les maires parmi les membres du Conseil municipal. Le préfet avait donc nommé à ce maire un successeur , certain d'avoir répondu ainsi aux vœux des électeurs. Quelque temps après, une nombreuse députation d'habitants de la commune arrive à la préfecture ; elle est admise à l'audience du préfet, et l'orateur de la députation prend la parole : — «Ah, monsieur le préfet, dit-il, nous sommes bien peines, nous sommes bien affligés, nous l'aimions beaucoup, notre ancien maire, et nous venons d'apprendre qu'il est remplacé I » — « Mais , répond le préfet, s'il est vrai que vous l'aimiez, si vous étiez satisfaits de son administration, pourquoi ne l'avoir pas réélu conseiller munici-

cipal? pourquoi Tavoir exclu vous-mêmes de cette assemblée? »

L'orateur de la députation semblait trèsembarrassé : mais après avoir un peu hésité, il reprit en ces termes : « Nous avons cru le réélire, mais voici ce qui s'est passé.

L'ancien maire que nous aimons, nous qui sommes les plus nombreux, avait contre lui dans la commune un parti qui voulait, par tous les moyens, arriver au conseil municipal. Ce parti a fait imprimer des listes de candidats sur lesquelles n'était pas porté le. nom de notre maire, et nous les a fait distribuer de porte en porte. Nous ne savons pas lire. Lorsque nous demandions au distributeur si le nom de notre digne maire était sur cette liste, il nous répondait oui ; comme nous ne savons pas lire, nous n'avons pas pu vérifier, nous avons été voter avec cette liste, nous étions, tous convaincus que notre maire allait être nommé à une forte majorité, et lorsqu'on a dépouillé le scrutin, nous

avons été confondus d'étonnement en reconnaissant qu'il n'avait pas une voix I »

Je ne sais quelles consolations le préfet a pu donner à fies pauvres électeurs , quelle mesure il a pu prendre, quelle poursuite il a pu intenter, mais je suis sûr que dans cette commune, les cours d'adultes du soir seront suivis cet hiver par beaucoup de monde.

Je ne veux pas m'arrêter trop longtemps et abuser de votre attention, mais je voudrais encore vous donner quelques détails sur les traits principaux qui caractérisent l'état d'une des communes du département de la Vendée. C'est une commune importante, formée de petites agglomérations éparses sur cinq ou six kilomètres carrés et qui compte près de trois mille habitants. Cette commune a joué son rôle lors de la chouannerie, dans la triste histoire de nos guerres civiles. Voici quelle est sa situation au point de vue de rinstruction primaire. Sur ces trois mille

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habitants, 400 personnes seulement, y compris les écoliers, savent lire et écrire. Au dernier tirage, sur trente-sept conscrits, vingt et un étaient illettrés; les enfaqts, ceux qui vont à TécolOt y viennent à huit ou neuf ans, et en sortent aussitôt après leur première communion, c'est-à-dire à dix ans.

Là, comme ailleurs, l'ignorance traîne à sa suite son cortège habituel : ivrognerie, immoralité, superstition. Il est diflBcile, écrivait une personne très-bien informée, de se faire une idée de la quantité de vin blanc absorbée chaque année en Vendée ; la régie elle-même n'en sait rien. L'ivrognerie existe surtout dans la partie de la Vendée appelée le Bocage, il n'est pas rare d'y trouver des hommes qui absorbent chaque jour dix à douze litres de vin blanc.

La commune qui nous occupe. Messieurs, possède dix-huit auberges ou cabarets réguliers, dont quatorze dans le bourg* chef-lieu, pour une population agglomérée de 556 ha-

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bitants. Je ne sais pas s'il y a un cours d'adultes, mais en outre de ces dix-huit cabarets réguliers, il existe au moins vingt ou trente maisons où Ton boit du vin en fraude.

J'ajouterai, en passant, et je ne veux pas entrer dans beaucoup de détails à cet égard, que les mœurs ne sont pas bonnes dans cette commune ; ce n'est pas le séjour de la naïve innocence; les foires, qui sont trèsgaies, sont trop souvent fréquentées par les jeunes filles. Il résulte d'un rapport officiel du préfet au conseil général que dans la Vendée, on compte environ un cabaret pour quarante-cinq hommes en état d'y aller boire. Pour que les marchands de vin puissent y trouver leur compte , il faut supposer une consommation effrayante ; songez aux épargnes des paysans, aux produits du travail et de la vente des jécoltes qui vont s'engloutir dans ces maudits cabarets 1 Les ojfiçes religieux sont cependant sui-

vis assidûçient par les hommes ; le dimanche, tous vont à la messe, mais, l'office terminé, ils s'installent au cabaret; quelques-uns interrompent • la séance pour aller aux vêpres, mais c'est le petit nombre. La presque totalité tient bon jusqu'au soir; lorsqu'ils s'en retournent à la maison, les chemins creux bordés de haies, les rups du village ne sont pas assez larges pour leui^ zigzags.

La croyance à la sorcellerie existe dans ce pays et se transmet aux enfants par les récits des veillées. Les habitants ont peur des revenants, ils préfèrent les rebouteux aux médecins. — Les rebouteux sont des hommes qui prétendent avoir des dons surnaturels, comme le zouave célèbre dont vous avez sans doute entendu parler, et cette seule commune en compte une dizaine. J'avais reçu à cet égard des renseignements d'un médecin, je ne m'y suis pas fié d'une manière absolue, j'ai voulu les contrôler et j'ai

TU qu'il avait raison, bien qu'il parlât de ses concurrents. Et quelle concurrence !

Un simple meunier , sans instruction, et qui n'est jamais entré dans une école de médecine , mais qui opère au moyen de traitements magiques , réalise des honoraires d'environ six mille francs par an. Les jours de foire on fait queue à sa porte ; il remet des entorses, il prétend guérir des rhumatismes, et ses consultations sont loin d'être gratuites, le prix varie de six francs à soixante francs!

Il y a des ecclésiastiques qui cherchent, trop souvent en vain, à lutter contre ces superstitions. Les bonnes femmes de la commune du Bernard, c'est une autre commune que celle que je viens de vous parler, très-avides des sermons de leur curé, ne lui pardonnent pas cependant d'avoir essayé de rétablir la vérité vis-à-vis des devins. On appelle ainsi en Vendée des gens qui ont le pouvoir de conjurer les mauvais effets des

machinations des sorciers. Dans ces cam« pagnes, les sorciers sont les mauvais esprits, ce sont eux qui jettent les sorts sur les porcs, sur les vaches, sur les habitants ; les devins, au contraire, sont des génies bienfaisants qui, moyennant finance, engagent le combat contre les sorciers. C'est la santé du paysan qui reste sur le champ de bataille ; c'est sa bourse ^ qui solde les frais de la guerre. Une de ces femmes de la commune du Bernard disait en sortant de la messe : « Gomment notre curé, i un si grand homme d'esprit, a-t-il puj parler contre les devins qui nous guérissent pour dix sous, pendant qu'il faut donner six francs aux médecins ! » Messieurs, l'honorable curé qui ne craint pas de lutter • ainsi contre les vieilles superatitions druidiques est Tabbé Baudry, correspondant du Ministère de Flnstruction publique pour les travaux historiques.

Je devrais m*arrêter, mais voici encoreune

histoire : ce sera la dernière. Puis-je mieux faire que de raconter des faits I

Il y a quatre mois, en juinidernier, un hon nombre d'hommes et de femmes étaient occupés à bêcher du mil dans un champ voisin du village du Pain , commune de Saint-Àvaugourd des Landes, canton des Moutiers-les-Mauxfaits (Vendée). C'était au moment de la grande chaleur ; aussi tout le monde de dire qu'il serait à propos de se rafraîchir un peu . Une fontaine étant proche, on y court; soudain les plus avancés s'arrêtent. Ton quo ly a (qu'y a-t-il ?) demandent les derniers. — De grâce vené vit vouar (de grâce venez vite voir), s'écrie une vieille femme en leur montrant du doigt une sorte de livre ouvert et posé sur le rocher, près duquel est la fontaine. Via tchie que chouze gui ave'pouet coutume d'aitre /d, et pi voyévé le tchébares roges et blieues quo ly a dans tchou livre; ohl mézamisy tchet in livre qui vé de la mouveze part^ y turchons pas; sûr quo ly

a tchuqu'in gui nom en vu 1 1 ! (Voilà quelque chose qui n'avait pas coutume d'être là; et puis voyez-vous bien ces barres rouges et bleues qu'il y a dans ce livre ; oh I mes amis, c'est un livre qui vient de la mauvaise part, n'y touchons pas, sûr qu'il y a quelqu'un qui nous en veut). — Et hommes et femmes de se regarder avec frayeur. Cependant un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, sachant quelque peu lire, veut s'emparer du Uvre pour s'assurer de ce qu'il contient.

— Maléru, dit une femme, égé pas le malure d'y truché^ y serions treto perdus.) (Malheureux, n'aie pas le malheur d'y toucher, nous serions tous perdus.) — Etlejeunehomme est écarté. — Me\ en se pouet si toutes les feilles se sambliant, dit quelqu'un, fouet ou fouar (Mais on ne sait point si toutes les feuilles se semblent, faut y voir). — Egé pas le malure d'y truché avéque les monnes, dit la femme qui avait vu le livre la première, copéputou in peti brin de boi, pi alons féilleté

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le livre si ve v'ié. (N'ayez pas le malheur d'y toucher avec les mains ; coupez plutôt un petit brin de bois, puis nous allons feuilleter le livre si vous voulez).— Une petite branche (l'arbre est aussitôt coupée, et la femme de .tourner et retourner toutes les feuilles. — Tché le draganrogef s'écrie quelqu'un, tché le dragan roge t (C'est le dragon rouge ! c'est le dragon rouge I) Le dragon rouge est un être malfaisant et redoutable, capable de subir, toute espèce de métamorphoses. - — Que fére de tchou livre ? s'écrient-ils tous ensemble, comme frappés de stupeur. — Si vé vêlé m en crère^ dit l'un d'eux, i va aie treché du ou trois fagots de gene\ pi alors le fère brûlé su pliasse (Si vous voulez m'en croire, je vais aller chercher deux ou trois fagots de genêt, puis nous allons le faire brûler sur place). — Oui, oui, dirent toutes les voix. — Néanmoins on feuilletait toujours le livre avec la petite branche de bois. Tout à coup, pendant qu'on le tourne et

retourne en tout sens, une grande feuille de papier couverte d'enjolivures noires s'échappe soudain d'une sorte de poche pratiquée à l'intérieur de la couverture!

Tous se regardent de plus en plus stupéfaits et. comme anéantis. Mais une vieille femme se ravisant : « Pran vit, dit-elle à une autre qui se trouvait près d'elle, pran tchou pape avèque du brins de bois et pi coure demandé à tchaqu^in don bourg y ce quo le qui tchu. » Puis elle ajoute : (( Me bon zatnis, avon zi dou malure; bi vrai quo tardera pouet à no zarrivé tchu que chouze / » ( Prends vite, prends ce papier avec deux brins de bois, et puis cours demander à quelqu'un du bourg ce que c'est que çà. — Mes bons amis, avons-nous du malheur, bien vrai qu'il ne tardera point à nous arriver quelque chose.)

La femme, interpellée par la vieille, prend en tremblant le papier sorti du livre, et, le tenant à distance entre deux petites

bi'anches de bois, elle arrive ainsi au bourg situé à un kilomètre du lieu de Taventure, et se hâte de s'enquérir de ce que signifie ce mystérieux objet.

C'était une facture de liqueurs vendues à M. X***, habitant du bourg. Le fameux livre aux barres rouges et bleues, cet objet qui avait tant efifrayé ces pauvres cultivateurs et qui leur semblait avoir été mis là pour leur nuire, n'était autre chose qu'un petit agenda ^u carnet de poche réglé au moyen de lignes rouges , coupées verticalement de colonnes bleues pour inscrire les dépenses. Ce carnet avait été .perdu par M. X*** qui, peu de jours auparavant, avait été pêcher à la ligne aux abords de la fontaine.

Derrière ce récit plaisant. Messieurs, il y a quelque chose de bien grave 1

Que ne pourrait-on faire croire à ces pauvres gens ?

Qu une épidémie éclate ! Le pacifique pêcheur à la ligne passera peut-être dans le

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pays pour un de ces magiciens qui empoisonnent les fontaines I Supposez qu'il plaise à quelqu'un d'exciter parmi eux de mauvaises passions, d'enflammer le fanatisme, d'abuser de leur bonne foi, d'en ' faire des dupes, des instruments, qu'on veuille les tromper, et dites-moi comment ils sont armés pour résister à la méchanceté et à la déloyauté. Ahl Messieurs, s'il y a eu un temps oii on pouvait asseoir des calculs coupables sur l'ignorance populaire, il faut, pour notre honiieur, que cette monstruosité ne soit plus désormais en France qu'une curiosité historique. Nous vivons dans un siècle de liberté, et l'ignorance est un instrument de servitude. Voici un fait bien significatif: au moment de la grande guerre qui a éclaté aux Etats-Unis, les Etats esclavagistes du Sud avaient compris que pour maintenir l'esclavage, il fallait proscrire Finstruction, et lorsque des instituteurs ou des institu- I trices voulaient apprendre à lire aux noirs.

il n'y avait pas de rigueur que Ton ne se permît contre eux; on les faisait enlever, on les bannissait, et on aurait été plus loin, si un reste de pudeur n'avait arrêté ces propriétaires de bétail humain. Voilà une habitation voisine du Pearl-River (Mississipi); nous sommes en 1865; un nègre quelque peu récalcitrant irritait parfois le maître par ses réponses ; un jour, le maître qui était souvent ivre, décharge sa carabine sur le ûègre. Les autres regardent, on emporte le fflort, et tout est dit. Je me représente aisélûent la colère avec laquelle ce misérable aurait appris la nouvelle de l'ouverture d'un cours d'adultes pour les noirs. Eh tien , le règne de ces gens est aujourd'hui P^ssé, ils ont été écrasés, vaincus, et l'esclavage avec eux, et le lendemain de la victoire , la première pensée des hommes du Nord a été d'instruire les populations affranchies, « En accordant aux noirs, dit une correspondance publiée par le Mo-

nileur du 6 septembre, le droit de participer à la vie politique du pays, les hommes du Nord oat dû songer à les élever à la hauteur du rôle qu'ils sont désormais appelés à remplir. » Il résulte d'un rapport du Surintendant du Conseil d'éducation de la Caroline du Sud que 106,717 dollars (près de 600,000 fr.) ont été dépensés en 1866-67 pour l'entretien des écoles noires. Chose remarquable , les nègres affranchis euxmêmes, ont payé sur cette somme 1 7,206 dollars (86,000 fr.).

Messieurs, en compulsant aux archives du Ministère de l'Instruction publique de vieux papiers, couverts de poussière et jaunis par le temps, j'ai retrouvé la trace des préoccupations d'un autre âge, à l'égard de i l'instruction populaire. Il y eut une époque, qui n'est pas encore bien éloignée de nous, où des hommes, d'ailleurs érai- 1 nents, ne craignaient pas d'avouer dans certains conciliabules politiques, que la so-

ciété n'a pas à travailler à l'instruction des masses, qu elle n'a aucun devoir à remplir envers. les déshérités; que les velléités en sens contraire doivent être reprochées aux gouvernements assez imprudents pour s'y abandonner. Voilà un jugement, Messieurs, qui eût frappé en pleine poitrine M. Guizot et M. Duruy. J'ai vu là des échevins peu soucieux d'ouvrir des écoles , des assemblées locales animées d'un esprit; bien rétrograde I Dans le pays qui s'appelle la Sarthe, il a été dit autrefois que l'instruction contribue à faire des voleurs et des fripons. Dans un procès-verbal d'une paroisse de l'Ouest où un homme important tenait la plume, j'ai lu que l'instruction du peuple ne représente pas un intérêt général ; on s'est fondé, pour refuser du bois et de la chandelle à un pauvre magister, sur ce que la veillée convertie en classe du soir produit des fainéants, des libertins et des vagabonds. Oui, j'ai vu des choses semblables dans ce qui

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fut jadis la Picardie, le Beauvaisis, la Flandre, la Normandie, tout particulièrement dans les Marches qui forment aujourd'hui ce département de l'Orne peuplé de souvenirs féodaux, dans la Bretagne, le Berri, T Angoumois, le Poitou, l'Auvergne, le Périgord, la Guyenne, la Gascogne, le Béarn, TAlbigeois, la Provence, le Dauphiné, le Bugey et d'autres provinces. Dans certaines localités, on voit de grands propriétaires, au lieu d'exhorter les fermiers, les maîtres-valets à envoyer leurs enfants à l'école, les détourner au contraire d'accomplir ce devoir. Ils prétendent que l'instruction primaire fait émigrer les gens des campagnes vers les villes, et oublient qu'il suflBrait pour éviter jusqu'à Tombre de ce danger, de la rendre universelle ; on l'accuse de faire hausser le taux des salaires agricoles, résultat dont nous nous réjouirions aujourd'hui, nous, hommes du XIX® siècle, au nom de l'humanité et de la justice, parce que l'augmentation de sa-

laire se traduit par une diminution de misère ou par un accroissement de bien-être pour les travailleurs honnêtes et rangés I les grands propriétaires dont je parle ignoraient sans doute que des ouvriers bien payés, bien nourris, bien instruits, font un travail meilleur, plus productif, et qu'à un plus haut salaire correspond pour le maître un plus haut revenu.

J'ai trouvé encore parmi ces précieux documents, des papiers sans date que j'ai lus et analysés ; j'y ai vu des constatations relatives à certaines dispositions peu bienveillantes envers les magisters et renseignement; il y est question parfois d'influences intolérantes , avides de domination, persécutrices de l'école laïque, n'ayant d'autre souci, d'autre préoccupation que de remettre l'instruction populaire aux mains des congrégations, s'efforçant de la réduire au catéchisme appris par cœur et cherchant ainsi à réaliser un idéal qui n'est point encore

abandonné de nosjours, car suivant quelques personnes : « si on veut que ce pays-ci se tire d'affaire, il faut que Técole se fasse dans la sacristie *. » Je dois, pour être juste, rappeler qu'au XVIII® siècle on trouvait aussi des philosophes peu disposés à instruire le peuple ; les intelligences les plus hautes n'avaient pas reçu encore le baptême de feu, Teffusion de Tesprit démocratique de 1789.

Voilà ce qu'écrivait en 1764, le lieutenant général à la sénéchaussée de Toulon dans un mémoire adressé au procureur général de la province en exécution d'un édit royal : « Sans toucher à la célèbre question de la corruption des mœurs parles sciences, il est toujours vrai de dire que les connaissances sont nuisibles au peuple ; jamais assqz parfaites pour l'éclairer, elles ne sont capables que de le décourager et de l'égarer. » Et il termine par deux citations : — « Dans une

1. Parole citée par Mgr Dupanloup, évéqne d'Orléans. Lettre an clergé du diocôse d'Orléans^ 29 janvier 1865.

nation libre où il n'est pas permis d'avoir des esclaves, les plus sûres richesses consistent à pouvoir disposer d'une multitude de pauvres laborieux ; c'est une pépinière intarissable pour les flottes et les armées. Pour

, rendre la société heureuse, il faut qu'un grand nombre de ses membres soient ignorants aussi bien que pauvres. » — « Chaque heure que les enfants pauvres emploient sur les livres, c'est autant de temps perdu pour la société. »

-• Ainsi parlaient les privilégiés d'autrefois I Soyons justes, Messieurs, envers le temps actuel. Quelle difiérence !

L'éloquent prélat , que vos prédécesseurs ont entendu et applaudi dans cette enceinte , félicitait naguère la ville de Paris d'ouvrir. des écoles « pour y façonner l'enfance à la discipline et au respect. » — Écoutez les nobles paroles que prononçait, il y a quelques jours, au Comice agricole de Blaye, en présence du cardinal-archevêque

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de Bordeaux, M. le sénateur marquis de la Grange : « Tous les hommes naissent avec les mêmes facultés ; Téducation seule, en les développant, en fait la différence ; elle féconde l'esprit, comme le travail fertilise le sol. AffranchissQns donc les intelligences, comme nous défrichons nos landes, et que les déshérités de la fortune ne soient pas les délaissés de Tinstruction. Chaque homme que nous arrachons à l'ignorance est une conquête pour la société, un frère que nous gagnons I »

Le mouvement général que nous admirons, le progrès irrésistible et invincible de la démocratie, de la science, de l'égalité et de la liberté, émeut, préoccupe et en définitive pousse et entraîne aujourd'hui toutes les classes de la société. Oui, tout le monde suit, ou suivra, la voie ouverte, parce que touf le monde comprend , ou comprendra, qu'il n'est plus possible désormais d'étouSer la vérité ni d'éteindre la lumière, et que l'édu-

cation populaire n'est plus seulement une bonne œuvre, mais une tâche obligatoire.

Ah ! Messieurs ! le suffrage universel a fait une grande chose, il a tout changé. Ses anciens adversaires eux-mêmes s'inclinent devant lui ; les deux ou trois millions d'électeurs que la loi rétrograde du 31 mai 1850 voulait chasser du scrutin, ne sont désormais rien moins qu'une « vile multitude^ » ils font partie intégrante du pays légal ; le suffrage universel est la base de tous les pouvoirs et la source de l'influence politique, parce qu'il manifeste la volonté générale. Et quelle est la volonté du peuple français ? Je ne crois pas me tromper en disant qu'un de ses désirs les plus chers est de s'élever moralement par Tinstruction. Les membres des assemblées électives, depuis le député .qui siège au Corps législatif jusqu'au plus humble conseiller municipal de la dernière commune de France, tous, Messieurs, ont reçu à cet égard, une espèce de mandat im-

pératif qui ne saurait rien ajouter, d'ailleurs au zèle spontané de la plupart d'entre, eux.

S'ils pouvaient, au moment du vote, ouvrii Fume électorale et regarder ces bulletin! oîi leur nom est inscrit ou imprimé, ils ^ verraient briller en caractères étincelants, ces mots magiques :

Éclairez-nous 1 Instruisez-nqus !

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