CHAPITRE V
tretîennent. Il proposait et répondait alternativement. Les matières dont il parlait étaient si relevées, le style en était si sublime et si extraordinaire, que la surprise -m'avait en quelque sorte mis hors de moi-même. Je n'osais ni l'interrompre, ni lui demander où était l'esprit qu'il m'avait indiqué et avec lequel il conversait.
« Émerveillé de ce qui se passait sous mes yeux, je restai assez longemps dans le ravissement, sans doute jusqu'au départ de l'esprit. Le Tasse m'en tira en se tournant de mon côté, et en me disant : « Êtes-vous enfin dégagé de vos doutes.^ — Bien loin de là, lui dis-je, ils sont plus forts que jamais. J'ai entendu des choses merveilleuses, mais je n'ai rien vu de ce que vous avez .annoncé, »
Ce qu'il importe pour le moment de bien remarquer dans ces exemples et dans ceux qu'on pourrait lire ailleurs, c'est que l'hallucination est une perception réelle, qu'elle comprend des sensations toutes semblables au:^ sensations ordinaires. Beaucoup de médecins et un plus grand nombre de philosophes soutiennent le contraire, et ne veulent voir dans les hallucinations que de simples images un peu plus
lOO DE l'imagination.
vives que les autres. Ils font observer fort judicieusement que, lorsqu'il s'agit de phénomènes aussi étranges, on doit faire une large part aux exagérations de lan-;gage; que le plaisir de conter des choses extraordinaires est cause que bien des gens parlent d'images très-vives comme de véritables perceptions, et que l'amour du merveilleux fait qu'on les en croit volontiers sur parole ; que beaucoup d'hallucinés ne savent trop comment exprimer ce qu'ils éprouvent ; que lorsqu'ils parlent de voix qu'ils entendent, ou d'objets qu'ils voient, ils ne veulent rien dire, sinon que l'image de ces voix et de ces objets est si forte et si distincte qu'elle les affecte presque autant que ferait une perception. Tout cela est vrai, et si l'on n'avait observé des hallucinations que chez les aliénés, on pourrait peut-être soutenir, encore que cela fût bien invraisemblable, que ce sont de simples images, et qu'en les prenant pour des perceptions, les malades se mentent à eux-mêmes et aux autres. Aussi des médecins aliénistes illustres, Esquirol, Falret, suspectant à bon droit le témoignage de leurs clients, soutiennent-ils que l'hallucination est un phénomène tout intellectuel, et qui ne suppose aucune inter-